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Le Roman Comique du Chat Noir

Chapter 26: Monte-Carlo.
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About This Book

The volume compiles day-by-day accounts and poetic sketches from a bohemian cabaret's tour, recording performances, backstage incidents, and audience encounters across provincial and foreign stops. It describes shadow-play spectacles, musical numbers, and the visual ingenuity of stage effects, with attention to creators' techniques. Interspersed poems, songs, and brief comic scenes capture performers' wit and the traveler's encounters. A prefatory note explains the project's origin and dedicates the collection to the troupe's deceased founder, imparting a documentary and elegiac tone. The book alternates light reportage, theatrical description, and lyrical pieces in an episodic, anecdotal structure.

Sur la nappe aux laiteux reflets,

Après l'ultime mandarine,

Qui sur la lèvre purpurine

Laisse des relents aigrelets,

Elles s'accoudent, minaudantes,

Ces fleurs perverses de l'amour,

Et leurs voix se font tour à tour

Mordantes.

II

Ce sont les êtres indécis,

Les androgynes et les sphinges

Dont les équivoques méninges

Travaillent sous l'arc des sourcils:

Démons avec des faces d'anges,

Inconscientes des pudeurs,

Elles nourrissent des ardeurs

Etranges.

III

Pour des rêves jadis brisés

Elles ressuscitent Sodome,

Et Lesbos, en haine de l'homme

Dont leur répugnent les baisers;

Et ne trouvant de cantharides

Qu'aux lèvres glabres de leurs sœurs,

Elles s'enivrent de douceurs

Arides.

IV

La crainte des maternités,

L'horreur des étreintes viriles

Rendent les promesses stériles

Des futures humanités,

Et des talons jusques aux nuques,

Veuves des masculins frissons,

Elles sont des contrefaçons

D'Eunuques.

Pourquoi faut-il, mon Dieu, qu'après avoir traité des sujets sacrés comme celui de Noël, mon ami Redon descende lui aussi dans les bas-fonds terrestres, au risque d'y souiller son crayon? Parce que le métier de peintre comporte les études les plus diverses et que la vérité ne se présente pas toujours sous des aspects riants et vertueux. Or, sans le Hanneton et sa sœur la Souris, Montmartre ne serait plus Montmartre.

J'espère que vous me pardonnerez aussi, cousine, les vers dont je vous viens de donner la primeur. J'ai fait mon possible pour qu'ils fussent en même temps qu'une peinture, le fidèle reflet de mon intérieure protestation. Car, j'ose croire que jamais vous n'avez mis en doute la profonde moralité de votre dévoué correspondant.

Monte-Carlo, 9 février.

Après cette première épreuve, qui consistait à vaincre les scrupules d'un acariâtre consul, le Chat Noir a conquis droit de cité dans le pays du Soleil, et tout fait présager qu'il terminera noblement sa carrière de douze jours à Monaco.

La belle société, qui tient ses assises à l'hôtel de Paris, a déterminé Salis à déplacer pour une fois le théâtre de ses succès et des nôtres. Hier soir, dans le plus élégant salon dudit hôtel, se trouvaient réunis entre autres personnages, le jeune mahrajah Dunleep Sing, fils du roi de Lahore, le richissime comte autrichien Esterhazy, le comte Lemarrois, le Grand-Duc de Leuchtenberg et bien d'autres aux noms retentissants que mon infidèle mémoire se refuse à vous citer. Est-il besoin de dire que les plus somptueuses demi-mondaines, en villégiature à Monaco égayaient de leurs sourires, en même temps qu'elles l'inondaient des feux de leurs diamants, la petite salle transformée pour l'occasion en théâtre miniature. Rose de May, Valtesse de la Bigne, châtelaine des Aigles, Suzanne Duvernois, telles sont pour vous nommer les plus connues et aussi les plus parisiennes, celles dont les visages ont tout d'abord frappé mes regards.

Ces messieurs et ces dames ne s'étaient préparés ni par le jeûne ni par l'abstinence à nous venir écouter. J'avoue même que l'attention ne régnait pas en maîtresse pendant les premières minutes de la petite soirée et ce, malgré tout le mal que se donnait un vieil habitué du Chat Noir, le sémillant Mr Uhde, lieutenant de l'armée Badoise, lequel désolé de nous voir prêcher dans le désert, courait d'un groupe à l'autre, suppliant qu'on nous écoutât. Le rire éclatait, malgré ses soins, en fusées tôt évanouies, non point ce rire malveillant dont on se peut froisser, mais plutôt ce crépitement qui monte à la surface d'une coupe de champagne, et je crois la comparaison d'autant plus juste que ce nectar n'était pas étranger, sans doute, à l'hilarité de nos hôtes.

Est-il besoin de dire que le programme des illustres poètes du Chat Noir avait subi de légers remaniements. Les Vierges Folles de Bonnaud, la Fausse Alerte de Gondoin et le Dilettantisme réciproque de votre cousin seraient déplacés peut-être dans un recueil de morceaux choisis pour institutions religieuses. Mais qu'importe; les messieurs seuls rougissaient.

Notre camarade Milo de Meyer s'est révélé poète XVIme siècle du meilleur aloi. Oyez plutôt cet extrait d'une comédie inédite portant ce titre: Rabelais au pays de Chinon. C'est Jehan des Entommeures qui parle:

Oncques ne me plût monachale vie,

Très bien tu le says, cher amy François,

Car d'estre soubdar est sort que j'envie

De puys temps jadis; et mieux j'aymerois

A travers choquer d'estoc et de taille

Tout le jour au long, sans tresve ou repos,

Qu'ainsi plus longtemps rien faire qui vaille

En ce noir couvent d'où j'ay pris campos!

Ores jà, je dys,

Sans fiel ny mesprys;

Sus à l'ennemy

En poussant ce cry

«Hou ha!»

Nac pétetin pétetac ticque torche lorgne,

Je frappe, je pourfends, je occis, je esborgne!

Caisgne!

Saigne!

Cor Dieu! j'aymerais endurer en guerre,

Ayons-nous victoire ou le désarroy,

Force coups de masse ou de cimeterre

Au service de nostre tant bon roy,

Que plus longtemps vivre en la compaignie

De ces tant villains moynes caphardiers,

Quels, dessoubs couleur de papimanie,

Des plus noirs méfaictz sont francs coustumiers!

Ce pourquoi je dys,

Sans fiel ny mesprys;

Sus à l'ennemy

En poussant ce cry

«Hou ha!»

Nac pétetin pétetac ticque torche lorgne,

Je frappe, je pourfends, je occis, je esborgne!

Caisgne!

Saigne!

—Ce soir au Casino, grand concert offert par le compositeur Isidore de Lara sous le haut patronage de L.L.A.A.S.S. le Prince et la Princesse de Monaco, avec le concours de Mme Adelina Patti. J'ai pour la première fois entendu à l'orchestre des œuvres de M. Isidore de Lara et pour la première fois aussi j'ai eu la joie d'entendre l'auteur lui-même chanter en s'accompagnant au piano des mélodies déjà célèbres dont l'excellent baryton Maurel m'avait déjà fait apprécier le charme dans un récital à la Bodinière.

La sélection symphonique sur Amy Robsart et les fragments symphoniques de la Lumière de l'Asie, ces derniers dirigés à l'orchestre par l'auteur lui-même, m'ont donné, je dois le dire, l'impression d'œuvres magistrales profondément pensées et savamment écrites avec toutes les ressources que l'art moderne de la composition peut offrir à ceux qui, semblables à Isidore de Lara, en ont puisé les prémisses dans l'enseignement des maîtres comme Leo Delibes.

Que dire des compositions légères et des romances intitulées: Qu'importe demain, The Garden of Sleep, Le long du chemin, et le Rondel de l'Adieu, si ce n'est que leur auteur, les interprétant lui-même, leur surajoute cette saveur et ce charme indicibles, que les auteurs interprètes donneront toujours à leurs œuvres, en dépit de ce qu'en peuvent dire les comédiens et les chanteurs. Et quelle suavité mélancolique dans ce Rondel de l'Adieu que le grand poète Haraucourt, mon camarade, doit être heureux d'entendre délicieusement commenté.

Partir c'est mourir un peu.

C'est mourir à ce qu'on aime:

On laisse un peu de soi-même

A toute heure en chaque lieu:

. . . . . . . . . . . . . . . .

Partir c'est mourir un peu.

Mme Adelina Patti que j'ai entendue ce soir en des morceaux détachés, m'a procuré, je dois le dire, un plus vif plaisir que dans les œuvres dramatiques dont je vous ai relaté les détails. Si j'avais la faveur d'être écouté par la très illustre diva, je lui conseillerais de consacrer aux concerts les restes encore éclatants de son ardeur et de sa voix. Malgré l'indéniable sénilité des morceaux qu'elle nous a servis, Hom es veet home, Il bacio, Semiramis (le grand air), elle y sait encore triompher et le spectateur n'assiste pas du moins aux suffocations et malaises visibles dont s'accompagne, chez elle, l'effort d'un rôle à soutenir.

Le concert a pris fin sur l'admirable Marche des Fiançailles de Lohengrin, enlevée avec une verve de tous les diables par l'orchestre que dirigeait M. Jehin. Oh! le chant merveilleux des trompettes et quelle fête pour des oreilles Wagneriennes. Le public idiot se précipitait furieusement vers la sortie pendant l'exécution de cette page vibrante.

Monte-Carlo.

Un vieil ami de Lyon, que j'ai retrouvé juge de paix à Monaco, m'a convié à visiter avec lui quelques-uns des cuirassés de notre escadre en rade de Villefranche. Hélas, trompé par ma montre dont les dérèglements m'ont joué déjà plus d'un mauvais tour, j'arrive à la porte du charmant fonctionnaire une bonne demi-heure après son départ.

Désolé de ce contre-temps je m'apprête à tourner bride, mais une curiosité me prend à voir, pavoisée dans la direction de la gare de Monaco, la rue Grimaldi et les rues adjacentes, et je suis la foule, car un vif mouvement populaire se dessine de ce côté.

Deux ou trois grondements sourds espacés de quelques minutes et venus du palais m'apprennent qu'il va se passer quelque chose, et me voilà ravi d'avoir manqué mon train pour Villefranche.

Et voilà comment, sans avoir rien fait pour cela, je vais assister au retour de son Altesse Albert Grimaldi, Prince de Monaco, parmi ses fidèles sujets.

Sur la petite place qui fait face à la gare, sont groupés tous les fonctionnaires de la principauté et aussi, revêtus d'élégants uniformes, les gardes au nombre d'une centaine environ qui composent la petite armée de ce bienheureux pays.

Le rapide venant de Paris s'arrête pour laisser descendre le prince auquel ses familiers et les membres du comité de direction des Jeux souhaitent la bienvenue, cependant que comme un seul homme, tous les sujets monégasques acclament leur souverain. Et je ne pense pas que quelque hypocrisie se mêle à ces acclamations, car le titre de sujet monégasque est bien le plus enviable qui soit. Dire qu'il suffit du hasard d'une naissance pour ignorer du même coup ces trois servitudes qui sont l'impôt, le service militaire et le travail opiniâtre; que si vous ajoutez à ces inappréciables bienfaits la clémence d'un Ciel toujours souriant et la sérénité d'une mer chantante, vous aurez ce me semble, à moins que d'être vraiment difficile toutes les conditions possibles du bonheur humain.

Ou je me trompe fort ou jamais les théories anarchistes n'auront cours sous un pareil régime et je doute que jamais le bruit dissonant d'une bombe révolutionnaire vienne troubler le sommeil auguste de L.L.A.A. Sérénissimes. Que si même, tablant sur l'immoralité du jeu, les partisans d'une austère philosophie nous voulaient à tout prix démontrer qu'il faut abolir cette maudite roulette où se viennent évanouir comme fumée les sommes effarantes collectées aux quatre coins de l'Univers, nous répondrions que ce n'est pas trop de tout cet argent, pour assurer à dix mille âmes le bonheur sans mélange et la vie sans luttes.

Pour complaire au Prince qui a bien voulu honorer de sa visite notre représentation d'aujourd'hui, Salis a remis au programme cette dangereuse épopée dont la seule annonce couvre d'une sueur froide l'épiderme diplomatique de ce cher Gunsbourg. Le Prince a paru s'amuser beaucoup. A l'issue du spectacle il a bien voulu, comme l'avait fait aux premiers jours la Princesse Alice son épouse, nous remercier individuellement du plaisir qu'il avait pris à nous entendre.

Son Altesse Albert Grimaldi, souverain de Monaco, appartient à la très ancienne famille de Grimaldi dont quelques-uns voudraient faire remonter l'origine à Grimoald, maire du palais, mais dont l'ancêtre indiscutable, premier souverain de Monaco, fut investi par Othon premier au Xme siècle. Voilà donc mille ans ou peu s'en faut que la famille Grimaldi règne sur ce fief privilégié, dernier vestige de l'ancienne division féodale du royaume de France.

Le prince Albert n'a ni l'extérieur ni les habitudes d'un patricien amolli par le luxe et le farniente. C'est un homme de quarante-cinq ans, bien fait de sa personne et dont le visage austère et basané trahit une existence active passée au grand air, sous les feux du soleil comme aussi parmi les rafales des contrées hyperboréennes. C'est un savant, non point comme vous pourriez croire, un savant de boudoir ou de cabinet, fait à coups de livres, mais un authentique savant dont la science est de bon aloi comme sa noblesse. Il s'est pris d'une belle passion pour la faune maritime et c'est à satisfaire ce goût qu'il emploie peut-être une bonne partie de ses immenses revenus. A bord de son yacht, la Princesse Alice qui n'est pas un yacht de plaisance, mais un véritable laboratoire flottant, il passe à peu près six mois de l'année, se livrant en compagnie d'un personnel scientifique choisi par lui, à ses études favorites sur les poissons et les mollusques des couches profondes de la mer. La science lui doit déjà, en même temps que d'ingénieux perfectionnements apportés à la construction d'appareils de sondages, la découverte de plusieurs espèces animales qui ont motivé des rapports spéciaux à l'Académie des sciences. Il ne s'agit donc point, comme vous voyez, d'un amateur s'occupant de zoologie comme tant d'autres s'occupent aujourd'hui de photographie, mais d'un savant zoologiste s'efforçant d'apporter sa pierre au grand édifice scientifique et sachant faire abstraction de ce hasard prodigieux, qui l'a fait naître souverain d'un paradis dont cinq continents aspirent à savourer les délices. C'est tout au plus en effet si le prince Albert passe tous les ans deux mois dans sa principauté. La chasse qu'il pratique dans ses domaines d'Ecosse et les croisières lui prennent le meilleur de son temps. Avec des goûts comme les siens, il doit bénir le Ciel qui lui fit légers les soucis de la politique intérieure. Donc le prince nous a personnellement félicités pour les plaisirs variés qu'il avait eus par nous. Il nous a dit que jamais les hasards de ses voyages ne lui avaient permis de venir voir notre théâtre, alors qu'il avait son siège rue Victor-Massé, et qu'il nous remerciait pour l'heureuse initiative de notre divagation dans ses terres.

Mon titre de docteur en médecine l'avait quelque peu surpris, et, ne sachant s'il devait le considérer comme authentique ou comme le fruit d'une plaisanterie coutumière de notre Directeur, il m'en interrogea. Je me demandais si ma réponse affirmative n'allait pas m'attirer un blâme de la part du savant austère qui me faisait l'honneur d'un entretien. Bien au contraire, elle me valut des éloges pour l'indépendance qui m'avait rendu possibles, on peut dire parallèlement, des études aussi diverses. «Voyez-vous, me dit le prince Albert, il n'y a pas de plus proches parentes que les choses qui semblent le plus éloignées. J'aime de grand cœur les études de zoologie transcendante qui sont l'objet de mes travaux et de mes quotidiennes recherches, mais il n'empêche, qu'après la satisfaction purement scientifique qui résulte d'une solution trouvée, j'éprouve comme un besoin de rêverie plus vague, et dans ces moments, je serais heureux quelquefois d'avoir près de moi un poète pour démêler avec moi l'écheveau de mes impressions et les partager et les rendre.»

Je mentirais, cousine, si je vous disais qu'à cet aveu je ne fus pas sur le point de m'écrier: «Frappez du pied le sol cher Prince, et ce poète surgira.» Puis il continua quelques minutes à me parler de ses travaux; il m'apprit qu'il avait découvert à quelque distance de la baie de Monaco, toute une colonie de gros cétacés dont il se proposait d'étudier, sous peu, les mœurs et la vie sous marine. Il n'en dit pas plus et je demeurai sous le charme de sa parole ferme et bienveillante à la fois.

Voilà terminé bientôt notre paradisiaque séjour dans la principauté. Il nous faudra quitter ce ciel enchanteur, cette mer bleue, cette végétation africaine pour des contrées moins riantes où régnent peut-être encore le vent, la froydure et la pluye, comme dit le gracieux poète Charles d'Orléans. Bast, résignons-nous.

J'ai eu ce soir la surprise de rencontrer le charmant rimeur, Simon Cazal, un camarade qui fut des nôtres jusqu'en décembre et en janvier dernier. Je lui ai dérobé ces vers qu'il a eu l'imprudence de me confier et que j'ai l'indiscrétion de vous transcrire.

CELLE QUE J'AIME

Austère en ses goûts, élégante,

C'est le cinq trois quarts qu'elle gante,

Celle que j'aime et qui me hante,

Fine de taille,—autant d'esprit.

C'est en jasant qu'elle me prit

Et que mon cœur du sien s'éprit.

Pour l'avoir tenue enlacée

Une heure hélas! vite passée,

Elle a pris toute ma pensée.

Je l'ai mise sur un pavois

Celle dont me grise la voix

Et qu'en rêve, la nuit, je vois

Passer dans sa robe fleurie,

Les deux mains jointes et qui prie

Ainsi que la Vierge Marie.

Fidèle à mes désirs nouveaux,

Pour le succès de mes travaux,

Je ne veux que ses seuls bravos.

Elle est mon idole et ma reine;

Devant sa beauté souveraine

Mon genou fléchit et se traîne.

J'y tiens plus que Booz à Ruth;

J'y tiens, à vendre à Beelzébuth

Là-bas mon âme,—ici mon luth.

Mon amour est de mélodrame;

Je l'aime à percer d'une lame

Le cœur d'un homme ou d'une femme;

Je l'aime à gravir l'échafaud!

Mais chrétienne et très comme il faut,

Le goût du sang lui fait défaut.

C'est pourquoi, manquant de victime,

Je me contente, en fait de crime,

D'assassiner le... temps: je rime.

Je rime que fine d'esprit,

C'est en jasant qu'elle me prit

Et que mon cœur du sien s'éprit.

Simon Cazal.

Nîmes.

Omnibus pour ne pas dire charrette, le train qui nous conduit à Nimes, avec un interminable arrêt de deux heures à Tarascon. Une apathie s'est abattue sur nous durant le trajet de Marseille à Tarascon, et nul de nous ne songe à refaire le pèlerinage à la Tarasque qui nous amusa si fort quand nous arrivions des neiges de Grenoble et de Lyon. Quelques photographies représentant le monstre et étalées à la librairie des chemins de fer évoquent suffisamment à nos mémoires la visite hâtive que nous lui fîmes.

Le buffet nous distrait une heure durant, nous passons l'autre heure dans les wagons qu'une locomotive, sous prétexte de manœuvres, promène indolemment sur le pont du Rhône, ce qui nous permet d'avoir sous les yeux le double panorama de Beaucaire et de Tarascon, les deux cités rivales qui, vues d'ensemble, donnent l'impression de deux vieilles villes démantelées qui seraient veuves d'habitants. Le château fort de Tarascon, construit à pic sur la rive gauche du Rhône ne laisse pas que d'avoir une assez belle allure moyennageuse et sans grands efforts d'imagination, on se le représente soutenant l'assaut forcené des catapultes, tandis que par ses créneaux les assiégés feraient pleuvoir l'huile et la poix bouillante, et aussi les quartiers de rocs arrachés aux proches Alpines.

Nous entrons dans Nîmes la romaine, dont la gare puissamment construite semble comme un défi jeté par nos modernes architectes aux constructions romaines dont la ville est si pourvue. N'attendez pas un mot de moi sur les Arènes où sur la maison Carrée que tout le monde sait par cœur, et pour lesquelles l'admiration sans phrases me paraît plus éloquente que tout effort descriptif. Je les connaissais, je les ai revues; j'ai compris mon exiguïté et voilà.

Foule compacte à l'Eden, pour nous entendre! Salis très fatigué me prie de le suppléer dans l'Epopée, ce que je fais sans enthousiasme et sans chaleur. Fort heureusement les décors parlent d'eux-mêmes, et n'ont que faire de ma voix d'ailleurs inapte aux commandements militaires. Je me rattrape dans Phryné, le délicieux poème de Maurice Donnay dont les journaux nous viennent d'apprendre un nouveau triomphe, à savoir l'éclatant succès de La Douloureuse, au vaudeville. Heureux Donnay, quel exemple tu donnes à tes cadets du Chat Noir et aussi, pour tout dire, à tes aînés.

Notre camarade Bonnaud a reçu du public Nîmois un chaleureux accueil en interprétant sa très spirituelle chanson sur le mariage du Sar Péladan, lequel est Nîmois, comme il n'est permis à personne de l'ignorer. Je la transcris pour vous mettre en lyesse:

LE MARIAGE DU SAR PÉLADAN

Air connu: Ça vous coup' la g... à quinze pas.

I

Un jour le Grand Sâr Péladan-Joséphin,

Las de voir tomber dans sa soupe

Ses cheveux crépus, vierges du peigne fin,

Cria: «Je veux qu'on me les coupe»;

Or, il advint que dans Paris

Ces mots n'ayant pas été très bien compris,

Chacun crut que l'illustre Sâr

Voulait être un autre Abeilard.

II

Au faubourg Germain plus d'un cœur fit tic-tac,

Et de très nobles douairières,

Ainsi que Monsieur de Montesquiou Fezensac,

Avec raison s'en alarmèrent.

Avec soin le Sâr fut suivi,

Mais on s'rassura bien vit' lorsqu'on le vit

Qu'i' s'faisait tondr' ras comme un œuf

Sur un' des berges du Pont-Neuf.

III

Bientôt on apprit que l' Sâr accomplissait

Ce sacrifice épilatoire

Afin d'épouser un' comtess' qu'en pinçait

Pour son génie et pour sa gloire.

Et comme, un matin, tout de gô,

I' s'rendait muni d'un savon du Congo

Vers un établissement de bains,

Chacun dit: «Ce sera pour demain.»

IV

L' lendemain, en effet, la plupart des journaux

Annonçaient à toute la terre,

(Faut-il qu'y ait des gens—bons Dieux! qui soient fourneaux

Ou qui n'aient pas grand'chose à faire)

Que ce jour même à midi vingt

Le Sâr Mérodack-mage et courtier en vins,

Épousait un' personn' très bien

D'un sexe différent du sien.

V

Ce fut à l'Églis' de Saint-Thomas-d'Aquin,

Une églis' qu'est pas à la mie,

(Le Sâr, mes amis, n'fait jamais rien d'mesquin)

Qu'eut lieu la grrrand' cérémonie.

Il y vint des ducs, des marquis,

Deux ou trois barons plus ou moins circoncis,

L'élit' de nos gilets à cœurs

Et la fleur de nos bookmakers.

VI

Quand l'époux parut à l'entrée du saint Lieu

Très beau, très svelte, très en forme,

De nobles marquis s'dirent: «Sacré N. de D.

Cet homm' possède un galbe énorme;

Il vous a des yeux langoureux,

La taille bien prise et le geste onctueux

La bouch' gourmande et cætera,

Au rest', voir l'examen d'Flora.»

VII

Le Sâr s'avança superbe, éblouissant;

Un cri fit trembler la cimaise:

C'est lui, c'est bien lui, c'est le prince persan

Qui vend de la poudre à punaises.

... Sa jeune épous' modestement

Craignant qu'un' rob' blanch' contrastât fortement

Avec un homme aussi bronzé

Était—déjà—tout en foncé.

VIII

Pendant tout' la mess' le Sâr grave et gourmé

Fut d'une sagess' sans pareille,

N' portant pas une seul' fois les doigts à son nez,

Pas plus d'ailleurs qu'à ses oreilles.

Pour finir, il dut dans ses bras

Serrer un tas d' muff's qu'il ne connaissait pas

Et dont un, Dieu seul sait lequel,

Lui fit son r'montoir en nickel.

IX

Ce fut aux accents de la «Vie pour le czar»

Qu'eut lieu l' dîner chez l' Pèr' Lathuile.

La cuisin' n'en fut pas faite à l'huile, car

Chacun sait que l' Sar-dîne à l'huile,

Vers minuit, mais chtt! arrêtons,

Car vous m'taxeriez, Mesdames, avec raison

D'inconvenance et puis, je crois:

Que sur vos joues le rose-croît.

D. Bonnaud.

Toulouse.

C'est avec joie malgré le ciel gris qui m'accueille, que je fais mon entrée dans la patrie de Clémence Isaure, dans Toulouse, capitale d'Occitanie. Il m'est resté des trois séjours que j'y fis, entre la dix-huitième et la vingtième année, un souvenir inoubliable de fraîcheur et de vie active. Au risque même d'être écharpé par de notables citadins des grandes villes françaises qui se disputent la palme après Paris, j'ai vingt fois soutenu, quand la discussion venait sur ce sujet, que Toulouse restait à mes yeux la seule ville habitable peut-être pour un homme rompu à l'existence fiévreuse et nocturne de la capitale. Espérons que les trois jours que j'y vais passer ne me feront pas revenir sur cette opinion à laquelle d'ailleurs la sanction mille fois accordée du poète Armand Sylvestre n'est pas sans donner quelque fondement.

Cocher à l'hôtel Capoul, et promptement s'il vous plaît: puisque nous sommes à Toulouse, soyons de Toulouse, que diable. Or, je prétends que chaque ville a ses vocables familiers en lesquels la présence de certaines diphtongues est révélatrice de la couleur locale, du moins pour des oreilles soucieuses d'harmonie. Oyez plutôt si ces mots: Toulouse, Cassoulet Capoul et Capitole ne sont pas des frères, inaliénables, produits incontestés d'une musique locale et d'une autochtone phonétique.

Après l'élection rapide d'une modeste chambre, je descends quatre à quatre l'escalier de l'hôtel Capoul pour rejoindre mon camarade Bonnaud que j'ai aperçu dégustant un breuvage verdâtre à la terrasse du café de la Comédie. Bonnaud m'a faussé compagnie; j'entre quand même et je reconnais penché sur un pupitre et couvrant de sa fiévreuse écriture de larges feuilles de papier, Laurent Tailhade, le délicat poète, le chroniqueur superbe dont la prose signée Tybalt résonne une fois la semaine aux premières pages de l'Écho de Paris comme un appel claironnant aux armes contre les ridicules du siècle et les sanglantes injustices d'une société mi pourrie.

Le subtil écrivain des Vitraux, le redoutable satirique du pays du muffle lève sur moi sa face large de Sarrazin et me reconnaissant, virevolte sur sa chaise et m'étreint les mains avec une joie d'enfant. Bien que je l'aie encore peu connu, sa sympathie m'est assurée par un mot insinué sur mon compte, l'an passé dans une de ses chroniques et dont je suis fier comme peut l'être un débutant acclamé par un tel maître.

Aux premiers regards, je constate comme une résurrection véritable du poète qu'il me souvient d'avoir vu luttant contre les affres d'une intoxication morphinique lorsqu'il nous vint rendre visite au Chat Noir voilà bientôt dix mois. En quelques mots, il m'apprend sa victoire définitive sur le poison qui le tint captif et dont le dévouement d'un ami, le Docteur Remond, l'a fait triompher après les angoisses d'un traitement héroïque et d'une convalescence pire que mille morts. Il me dit l'émotion grande et chaque jour renouvelée de se sentir libre enfin et, vivant pour de bon, sous le ciel clément de Toulouse qui lui devient une patrie d'adoption. Et il s'exalte en parlant de son retour prochain dans Paris où son talent que tant de beaux vers signalèrent en ses primes années, eut besoin presque d'un fait divers anarchiste pour éclater à tous les yeux. Il rêve d'y fonder un journal où perpétuant la devise du journal de Blanqui! Ni Dieu ni Maître, il dira librement son fait au vieux principe d'égoïsme et de propriété, de famille et de religion, source éternelle et indéfinie de la douleur humaine. Je le quitte sur ces mots après avoir pris avec lui rendez-vous pour le lendemain matin. Je ne sais quel philosophe a dit que la table était de tous les moyens le meilleur pour rapprocher les hommes et inaugurer des relations. J'aurai donc le plaisir de mieux connaître demain l'homme charmant que j'aime déjà pour ses œuvres et qui, peut-être, aura quelque jour sa pièce au Chat Noir, car il me souvient d'un certain festin de Trimalcyon sur lequel Salis comptait pas mal pour l'ouverture de son nouveau Théâtre.

Bonnaud, dont la poursuite m'a procuré l'heureuse rencontre de Tailhade, a repris sa place à la table où tout à l'heure je l'avais aperçu. Il cause avec un jeune lieutenant en lequel je n'hésite pas à reconnaître mon camarade de collège, Lacour, qui, me voyant en conférence avec Tailhade, n'a point osé nous interrompre. Et nous voilà faisant sur nous-mêmes un retour de quelques années. Nous étions voisins de classe en rhétorique et nous évoquons présentement la physionomie du vieux professeur, un brave homme dont nous faisions le désespoir en refusant de satisfaire à ses vieilles manies. C'était un fort en thème dont la jeunesse universitaire s'était écoulée parmi les moroses allées du jardin des Racines Grecques. Son principal dada consistait à vouloir qu'on prononçât en français comme en latin toutes les lettres, ce qui lui donnait une élocution des plus pittoresques, surtout lorsqu'il usait du pluriel. Quelque peu défiant de lui-même, il se servait dans l'explication des auteurs latins et grecs de ces traductions juxta-linéaires que les élèves paresseux se procurent à l'insu des familles et des répétiteurs pour abréger leur ouvrage. Néanmoins, désireux de cacher aux yeux des élèves cette faiblesse qui pouvait diminuer son prestige, il dissimulait toujours la traduction sous le volume renfermant le texte original. Et nous nous amusions follement à surprendre son manège pour soulever sans être vu dans les passages difficiles le volume qui lui masquait son corrigé. Un d'entre nous s'étant avisé de lui soustraire un jour le texte sauveur, il faillit devenir fou de colère et nous fit passer à d'autres exercices sans trouver de raison pour s'en expliquer.

La musique du vers français était pour lui lettre morte et sa mémoire se refusait à enregistrer le moindre alexandrin sans l'addition ou la soustraction d'un certain nombre de pieds. Il se plaisait à décorer de conjonctions, d'interjections et d'adverbes tous les vers qui se pouvaient prêter à cette opération. Je me souviens qu'il récitait le misanthrope de la façon suivante:

PHILINTE

Mais qu'est-ce donc, mais qu'avez-vous

ALCESTE

Voyons, laissez-moi je vous prie, etc.

ce qui dotait de quatre pieds supplémentaires le premier vers de cette Comédie.

Si je lutinai la muse durant le séjour d'un an que je fis dans la classe du père Milon (nous l'appelions ainsi à cause de sa prédilection marquée pour le pro Milone) ce ne fut pas la faute de ce digne vieillard. Je me souviens comme d'hier d'une semonce terrible qu'il m'adressa pour avoir traduit en vers une Ode d'Horace. La poésie était, je crois, supportable, mais j'avais eu le malheur de l'aggraver de deux ou trois contre-sens qui me furent amèrement reprochés. Encore un détail comique sur ce brave universitaire! Toujours défiant de ses facultés, il avait imaginé le système des poils écrits. Chez lui, la moindre observation tournait au discours et nécessitait une rédaction spéciale dont il donnait lecture au patient.

Une bonne gaîté nous vient à réveiller ces souvenirs, et Bonnaud paraît prendre plaisir à nous entendre ainsi jaser. Or, pendant que nous devisons, Tailhade, dont l'article est sans doute achevé, me vient apporter le numéro qu'on lui remet d'un journal toulousain, le Petit Bleu. En première page, une chronique de lui sur la Décentralisation Littéraire sollicite mon attention et je constate après l'avoir lue, que Toulouse n'est pas seulement une cité gaie, mais aussi un centre littéraire de tout premier ordre. Je détache à votre intention, en même temps que les vers exquis cités au cours de la chronique de Tailhade, quelques phrases de commentaire dont le critique les accompagne.

L'article a été inspiré par une réception que l'Association des étudiants de Toulouse fit au poète pour lui donner, en même temps qu'une preuve d'admiration et de sympathie, un aperçu de la littérature locale! . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Le Petit Bleu
(Article Décentralisation, par L. Tailhade).

Voici d'abord un fragment de grâce toute virgilienne, d'une copieuse églogue donnée par M. Raymond Marival à la beauté classique des filles du Midi. Théodore Aubanel reconnaîtrait dans la «Néère» de Marival une héritière de sa Vénus d'Arles, sœur des belles Provençales qui vont «sous le soleil, la gorge découverte, se réjouissant au combat des taureaux, de l'amour et de la mort.

O Néère, la vie au seuil de ma demeure

S'écoule avec lenteur pareille chaque jour,

Et le cadran, où le soleil marque les heures,

Me dit: travail, repos et rêve tour à tour.

Cette vigne au ceps d'or prodigues de fruits mûrs

Me donne des raisins becquetés des palombes

Et ce clair ruisseau cèle en ses anses profondes,

Des poissons diaprés d'émeraude et d'azur.

Si ta chair délicate et fragile aux ampoules

Répugne au baiser âpre et mâle du soleil,

Je sais, ô mon amie, un coin où le sommeil

Sous les saules est doux. Une eau limpide y coule.

Là, les roseaux du bord, garantis des étés,

Berce des songes d'or à leur ombre abrités.

Si les alexandrins de Raymond Marival font songer à Virgile, au charme langoureux des bucoliques, voici d'un panthéisme à la Lucrèce quelques strophes de Maurice Magre, poète plein de promesses et qui a tenu déjà:

O creuseurs de sillons ou fils des âpres landes,

Vous qui trempiez vos barbes d'or dans les torrents,

Vos mains lèvent au ciel des branches en offrande

Comme un don printanier des grands bois enivrants...

Sainte voix des troupeaux! Saint cantique des blés!

O victoire de la nature et de la vie!

Vous planterez des arbres verts et sémerez

Sur le sommet des hautes tours ensevelies.

Vous tresserez le chaume avec des mains d'enfant

Et le sang de vos doigts purifiera la terre

Et le soleil fera jaillir entre les pierres

Les divines moissons et les beaux fruits vivants.

Et plus tard, quand les gerbes d'or amoncelées

Remplaceront les temples morts et les maisons,

Quand le sang de la vigne et des grappes foulées

Coulera dans un bruit de rire et de chansons,

Des laboureurs errant sur les grands sillons calmes,

Trouveront en creusant des armes, des colliers,

Ce qui fut la parure et l'éclat des guerriers,

Ce qui fut le caprice et la beauté des femmes...

Je voudrais citer en entier les nobles rimes jeunes et savantes qui sont devant mes yeux, je voudrais proclamer à tous le nom de ces nouveaux venus tenant pour la seule chose d'importance les manifestations de la beauté. Je finirai néanmoins par une brève élégie de Gabriel Tallet, nuancée de gris et de rose mourant comme un crépuscule d'automne:

TRISTESSE DE DIMANCHE

L'éclat du grand soleil ne luit plus en mon cœur

Comme aux jours en allés de mon enfance claire,

Et le dimanche bleu même ne peut me plaire

Que j'aimais tant pour sa lumière et sa douceur,

Je ne sais plus aller aux vêpres glorieuses,

Les vêpres d'or où, pour chanter l'hymne d'espoir,

La pauvre aïeule avait vêtu le châle noir;

Les lis montaient plus droits sur les routes poudreuses!

Pour les fêtes mon corps est las de se parer:

J'ai peur de tant de paix, d'amour et de lumière.

Allez! la solitude est bonne à ma misère...

Le soleil m'a blessé de tristesses à pleurer!

Oh! pourquoi suis-je donc fatigué de sa flamme?

Ce sont les mêmes fleurs qu'il fait monter vers lui,

C'est la même clarté qui sur mon front a lui:

Encor si j'entendais les cloches dans mon âme...

Hélas! les doigts subtils l'ont défaite à plaisir,

Et si je reste sourd à la rumeur qui chante,

C'est que j'écoute l'air de la chanson méchante:

Le soleil m'a blessé de tristesse à mourir.

Ne trouvez-vous pas dans ces vers une grâce exquise de mélancolie, une morbidesse à la Joseph Delorme, d'un Sainte-Beuve plus moderne, d'un Sainte-Beuve d'après les Consolations et les Pensées d'Août.

Toulouse.

Le public toulousain s'est rendu en foule comme nous y comptions au Théâtre des Variétés et nous avons eu la joie de dire nos œuvres devant une salle vibrante prête à saisir les moindres nuances et à donner les plus bruyants témoignages de sa vive satisfaction. Pour mon compte personnel j'ai eu la bonne fortune de faire applaudir des œuvres d'une note d'art un peu plus affinée, j'ose croire, que celle de mes premières chansons avec lesquelles Jules Mevisto, le Pierrot mauve beau diseur, obtint jadis un succès des plus retentissants.—L'Eventail, l'Amour Impossible, la Berceuse Bleue, la Légende du Merle-Blanc ont fait oublier leurs aînées déjà populaires; Mimi, le Machabée, la Morgue, la Mort du Propre-à-rien aux auditeurs subtils du Théâtre des Variétés, et les musiques délicates et soignées des compositeurs Missa et Mulder n'ont pas eu de peine à triompher des mauvaises tisanes du juif Gaston Maquis.

A propos de ce dernier, puisque son nom vient sous ma plume, il faut que je vous narre le démêlé charmant que j'eus avec lui ces mois derniers.

Il vous souvient que, lors de mes débuts dans la chanson, je portai mes premières œuvres à Gaston Maquis, lequel après mille difficultés se chargea de les éditer à la condition toutefois d'en signer les musiques, ce qui tout d'abord, lui assurait une part de droits plus importante que la mienne. En effet, tandis que j'avais eu la peine d'adapter mes vers sur des musiques adéquates, il lui avait suffi de se livrer sur ces musiques à un léger travail de démarquage pour en être rétribué, comme collaborateur d'abord, comme éditeur ensuite. Mais laissons de côté ces détails de cuisine.

Insouciant et inexpert, comme je suppose tous les débutants, je me contentai de signer une feuille de cession de mes œuvres à ce commerçant. En même temps, je l'avisai que mon intention était de réunir plus tard en volume mes chansons éparses avec la musique de chant: Il m'assura que la chose ne souffrirait pas de difficultés.

Or, quelle ne fut pas ma surprise en recevant après la publication de mon volume: Chansons Naïves et Perverses, une assignation par laquelle il m'était demandé trois mille francs de dommages-intérêts pour avoir reproduit dans ce recueil les six chansons vendues à Gaston Maquis.—Notez bien qu'à ce moment les six chansons en question avaient épuisé le succès possible et rapporté tant par la vente que par les droits au juif Maquis des sommes plus de vingt fois supérieures à celles qui m'avaient été allouées. En présence d'un procès qui pouvait traîner en longueur et menacer le succès du volume, force me fut de transiger et de rembourser intégralement à ce joli monsieur, l'argent qu'il m'avait donné pour mes chansons.—Si vous ajoutez à cela qu'il en demeure néanmoins propriétaire exclusif, vous pourrez qualifier sa conduite, à moins toutefois que vous ne trouviez pas dans la langue d'expressions assez méprisantes, ce qui ne me surprendrait point.

Excusez l'incontinence de plume qui me fait ainsi m'étendre sur des détails qui, je l'avoue, sont étrangers aux choses de la tournée proprement dite. Je vous écris comme je causerais avec vous les coudes sur la table et j'oublie que tout cela se traduit par une accumulation d'illisibles pattes de mouche, qui pourraient bien vous faire renoncer à me lire jusqu'au bout.

Soucieux de tenir la promesse faite la veille à Laurent Tailhade, je me suis levé hâtivement ce matin vers dix heures. L'excellent poète avec lequel je savoure par avance le plaisir de causer très longuement, demeure tout comme moi à l'hôtel Capoul. Un interminable couloir traversé, je me trouve à sa porte. Le bruit d'une conversation très curieuse me parvient à travers la mince cloison de bois; je frappe et me trouve en présence des deux poètes toulousains, MM. Maurice Magre et Emmanuel Delbousquet, dont vous avez pu admirer les beaux vers dans le numéro du Petit Bleu, qui faisait partie de mon dernier envoi. Ces messieurs agitent, avec Tailhade, des questions relatives à la rédaction du journal l'Effort, organe de la jeune littérature Toulousaine, et qui ne le cède en rien, comme tenue artistique, je l'ose dire sans crainte d'être démenti, aux premiers d'entre les journaux similaires de la capitale, j'entends: Le Mercure de France, la Revue Blanche, la Plume, etc.

Après une brève présentation faite par Tailhade qui s'occupe aux soins de sa toilette matinale, ce qui ne l'empêche pas de dicter à ces messieurs quelques lettres essentielles, Maurice Magre et Delbousquet se retirent et me promettent de venir ce soir examiner dans les coulisses le jeu de nos pièces d'ombres et les personnages en zinc de l'Epopée de Caran d'Ache. Mais déjà Tailhade est prêt à m'accompagner; je lui propose d'aller surprendre, au lit, Mulder qu'il connaît déjà pour le bien que je lui en ai dit. Sur le seuil, les chaussures luisantes de cirage du maëstro, attendent qu'on les vienne cueillir. Tailhade s'en empare et fait son entrée dans la chambre. Mulder écarquille de grands yeux tandis que Tailhade lui tend ses souliers en lui disant: Maître, je vous offre ces fleurs.

Oh! l'heure délicieuse passée à déjeuner dans un café voisin... sans préjudice, bien entendu, des propos échangés et des projets remués. Je demande à mon hôte mille détails sur sa maladie et sur son traitement, et aussi sur la reprise de ses travaux après la convalescence. Il me les donne sans marchander et j'apprends que, lorsqu'il s'est décidé à rentrer dans sa famille, il avait cessé d'espérer en la possibilité d'une cure radicale, fatigué qu'il était de plusieurs tentatives infructueuses commencées en des maisons de santé. Il a fallu toute la confiance que lui inspirait son camarade d'enfance, le docteur Remond, pour qu'il consentît au dernier essai dont il est sorti victorieux. Son cas vient s'ajouter, en somme, aux cas très nombreux qui démontrent l'inanité absolue dans le traitement de la morphinomanie, de la méthode graduée. C'est par la réclusion et par la privation totale de morphine qu'il est parvenu à se guérir; mais il convient lui-même que le souvenir des angoisses éprouvées pendant cette cure héroïque lui ferait préférer la mort immédiate si c'était à recommencer. Quand je lui demande s'il n'a pas sur le chantier une œuvre importante, il me répond que pour ne se point imposer d'excessives fatigues, il a préféré remettre aux années qui suivront, l'exécution de certains projets d'œuvres sociales, et ne se donner pour quelque temps encore qu'à de menus travaux littéraires, tels que chroniques et poèmes de courte haleine. «Pour cette année, me dit-il, je considérerai ma guérison comme un chef-d'œuvre suffisant», et vraiment, il a bien raison, quand on songe aux pronostics funèbres que ses meilleurs amis portaient sur son compte, voilà dix mois à peine.

N'empêche que tout en se voulant défendre de travailler, ce cher Tailhade a donné aux Toulousains, depuis les trois mois qu'il s'est reconquis sur la morphine, des preuves d'une activité littéraire dont bien des gens en parfaite santé voudraient être capables. Des chroniques parues dans la Dépêche, une entre autres sur le poète Georges Fourés qu'il considère comme le dernier des Albigeois et sur lequel Armand Silvestre fit récemment une très belle conférence, ont pu montrer que les qualités si personnelles du brillant écrivain n'ont rien perdu au silence de cinq mois que Tailhade s'est imposé. Pour ses vers, je veux en exemple vous donner la suivante pièce, Hymne Antique qu'il m'a dite, après le café, durant ces religieuses minutes, d'après un bon repas, où l'esprit se réveille pour écouter les suaves musiques et les vers harmonieux.

HYMNE ANTIQUE

A mon ami Maurice Magre.