Oh! pour du mystère, il y en a…
BEVALLAN.
N'est-ce pas!… car enfin il ne faut pas être dupe des apparences, non plus… On voit tous les jours comme cela dans le monde des gens revêtus des plus beaux dehors, et qui au fond ne sont que des…
MADEMOISELLE HELOUIN.
Des aventuriers!…
MADAME AUBRY.
Oh! mon Dieu! des chevaliers d'industrie!
BEVALLAN.
Hein? Voyons… là… franchement, entre nous, est-ce qu'il ne vous fait pas l'effet d'un pur intrigant, ce charmant garçon-là?
MADEMOISELLE HELOUIN.
Moi! j'en ai peur!…
MADAME AUBRY, confidentiellement.
Moi, j'en suis sûre!
BEVALLAN.
Vous en êtes sûre!… (A mademoiselle Hélouin.) Elle en est sûre!… Eh bien, mais, si vous en êtes sûre, madame Aubry… savez-vous, dites-moi, que nous aurions là, nous autres vieux amis de la famille, un devoir sacré à remplir… celui d'ouvrir les yeux de ces dames sur le véritable caractère de cet individu… de ce quidam… Mais enfin, madame Aubry, êtes-vous bien sûre, voyons?…
MADAME AUBRY.
J'ai des preuves!
BEVALLAN.
Vous avez des preuves… (A mademoiselle Hélouin.) Il paraît qu'elle a des preuves!… Ah! si elle a des preuves… Mais enfin, quelles preuves, madame Aubry?
MADAME AUBRY.
Mon Dieu!… c'est tout simplement un fragment de lettre… que le hasard… le vent, je pense, a fait tomber à mes pieds ce matin, comme je passais sous les fenêtres de M. Odiot…
BEVALLAN.
Ah! Dieu, madame Aubry!… toujours du bonheur!… elle trouve toujours quelque chose!… Eh bien, cette lettre?…
MADEMOISELLE HELOUIN.
Voyons.
MADAME AUBRY.
Eh bien!… cette lettre, destinée je crois à M. Laubépin, est de nature à édifier complètement ces dames… et en particulier Marguerite, sur les projets, sur le désintéressement de ce jeune puritain…
BEVALLAN.
Bah! Est-ce que par hasard monsieur l'intendant…?
MADAME AUBRY, riant.
Tout bonnement!
BEVALLAN.
Ah! bravo! c'est fort, ça!
MADEMOISELLE HELOUIN.
Je m'en doutais!
MADAME AUBRY.
J'ai cette lettre chez moi… mais je vous avoue que je ne sais si je dois… Ce monsieur a pris un tel pied dans la maison que j'hésite, moi, dans ma position, à entrer en lutte ouverte… D'ailleurs mes chères cousines ont une tournure d'esprit si singulière…
MADEMOISELLE HELOUIN, regardant à gauche.
Chut!… Marguerite!… (Madame Aubry remonte un peu la scène.)
BEVALLAN, à mademoiselle Hélouin.
Voyons donc cette lettre, mademoiselle… il ne faut pas ici de fausse démarche, vous connaissez notre amie. (Il montre madame Aubry.) Elle a de l'esprit comme un prunier… exactement… et… (Madame Aubry se rapproche.) N'est-ce pas, madame Aubry?…
MADAME AUBRY.
Quoi?
BEVALLAN.
Montrez ce papier à mademoiselle Hélouin… elle connaît ces dames… elle verra si… (Marguerite paraît à gauche, rêvant.)
MADEMOISELLE HELOUIN.
Soit!… mais laissez-moi avec elle… je puis toujours préparer le terrain. Pauvre enfant! si elle allait tomber dans ce piège!…
BEVALLAN.
Venez-vous, madame Aubry?… (Il lui prend le bras.) C'est incroyable, vous trouvez toujours quelque chose. Vous avez des yeux de lynx. (Ils sortent.)
SCENE XIII.
MARGUERITE, MADEMOISELLE HELOUIN.
MARGUERITE.
Je viens d'assister à une scène touchante.
MADEMOISELLE HELOUIN.
Comment?
MARGUERITE.
Oui! M. Laubépin et M. Maxime se sont embrassés avec une effusion!
MADEMOISELLE HELOUIN.
Ah?
MARGUERITE.
Et maintenant ils causent ensemble avec un feu!… Ne seriez-vous pas curieuse, Mademoiselle, de savoir ce que disent ces deux mystérieux personnages1 [1. Marguerite assise, mademoiselle Hélouin.]?
MADEMOISELLE HELOUIN.
Non; car je m'en doute.
MARGUERITE.
Ah! (Elle la regarde.)
MADEMOISELLE HELOUIN.
Mon Dieu! ma chère enfant, vous allez peut-être me reprocher de n'avoir pas parlé plus tôt!… mais à tort ou à raison, je m'étais fait un devoir jusqu'ici de garder à M. Odiot son secret…
MARGUERITE.
Son secret?
MADEMOISELLE HELOUIN.
Et ce n'est qu'en voyant ses projets se développer trop clairement que je me décide à rompre un silence qui deviendrait coupable… Cependant, Mademoiselle, c'est à vous seule jusqu'à présent que je crois devoir…
MARGUERITE.
Parlez.
MADEMOISELLE HELOUIN.
Pendant le séjour que vous fîtes à Paris, il y a quatre ans, vous savez que j'allai voir d'anciennes amies dans la pension où j'avais été élevée.
MARGUERITE.
Oui. Eh bien?
MADEMOISELLE HELOUIN.
Eh bien, j'eus l'occasion d'y rencontrer plusieurs fois au parloir M. Odiot, dont le père s'appelait alors le marquis de Champcey d'Hauterive.
MARGUERITE.
Ah!
MADEMOISELLE HELOUIN.
On disait déjà, dès cette époque, que cette famille était à demi ruinée; maintenant elle l'est tout à fait; le père est mort, et le fils a été mis, par un vieil ami de sa famille, en situation de recouvrer une belle fortune par des moyens que je vous laisse le soin d'apprécier.
MARGUERITE, douloureusement.
Oh! (Après une pause.) Mais, Mademoiselle, si je vous comprends bien, la conduite de ce jeune homme ne semble guère justifier… je le vois à peine… il nous fuit.
MADEMOISELLE HELOUIN.
Ah! son ami Laubépin, qui vous connaît bien, ma pauvre enfant, n'aura pas manqué de lui dicter la discrétion politique, la réserve calculée, qui vous touchent si fort…
MARGUERITE, se levant.
C'est bien, Mademoiselle, c'est assez, je vous remercie.
(Entre Bévallan donnant le bras à madame Laroque.)
SCENE XIV.
MARGUERITE, MADEMOISELLE HELOUIN, puis BEVALLAN, MADAME
LAROQUE, DESMARETS, MADAME AUBRY, ensuite MAXIME et LAUBEPIN.
BEVALLAN, entrant par la gauche.
C'est convenu, Madame… c'est l'oiseau rare… le phénix!…
On le cherchait, vous l'avez trouvé!
MADAME LAROQUE.
Enfin, que voulez-vous, je l'adore!… (Elle s'asseoit à gauche.)
BEVALLAN.
Eh bien, épousez-le, chère voisine; épousez-le, mon Dieu!
MADAME LAROQUE.
Oh! non! Je n'irai pas jusque-là! Soyez tranquille, voisin! (Entrent Laubépin et Maxime, à droite.) Eh bien, M. Maxime, avez-vous eu plus de succès que moi? Avez-vous décidé ce vilain homme à nous rester jusqu'à demain?
MAXIME.
Hélas, non, Madame!…
LAUBEPIN.
Impossible, Madame… Je suis venu seulement vous serrer la main en passant… mais je suis attendu ce soir à Rennes, et demain à Paris…
MADAME LAROQUE.
Eh bien, ne venez pas alors, mon ami! J'aime mieux ne pas vous voir positivement…
LAUBEPIN, saluant.
Madame…
DESMARETS, entrant à droite, donnant le bras à madame Aubry.
Ah! tenez, décidément, madame Aubry, vous me feriez sauter par-dessus ces arbres-là, voyez-vous?
MADAME AUBRY, qui continue une conversation avec Desmarets.
Bah! vous avez beau dire, docteur… ce sont de belles phrases, pas autre chose… (Elle s'assied à droite.) L'honneur, la gloire, et tout ça… c'est bon dans les romans… Mais moi, j'aime mieux une bonne voiture!
DESMARETS, debout derrière elle.
Chacun son goût, Madame!
MADAME AUBRY.
Voyez-vous, docteur, il n'y a que l'argent, après tout. Moi, j'ai toujours vu dans le monde qu'on respectait les gens, en proportion de l'argent qu'ils avaient… Ainsi, moi, on me méprise à présent. Oh! je le sais parfaitement! (Elle regarde Maxime avec intention.) Mais je m'en console en pensant que si je redevenais ce que j'ai été, je verrais à mes pieds, oui, à mes pieds, tous les gens qui me méprisent!
DESMARTES, brusquement.
Eh bien, excepté moi, Madame! vous auriez cent millions de rente que vous ne me verriez pas à vos pieds; je vous en donne ma parole d'honneur!
MAXIME, gaiement.
Et je vous supplierai, Madame, de vouloir bien faire également une exception en ma faveur. (Madame Aubry lève les épaules.)
MARGUERITE, avec amertume.
Oh! sans doute! J'étais bien sûre que M. Odiot ne manquerait pas cette occasion de protester contre la vulgarité… la bassesse de nos idées bourgeoises! L'argent! fi donc! Qu'est-ce que c'est que cela, bon Dieu! Les nuages, le ciel bleu, les choses idéales, à la bonne heure! Hors de là, il n'y a rien qui soit digne d'occuper un instant les pensées d'un poëte, d'un artiste comme M. Odiot!
MAXIME, avec une fermeté respectueuse.
Mademoiselle, j'ignore absolument en vertu de quel privilège je me vois sans cesse honoré de vos railleries à ce sujet… Je ne suis pas plus poëte qu'un autre. Seulement, j'en conviens, je conçois d'autres plaisirs, d'autres admirations, d'autres ambitions en ce monde, que celles dont l'argent peut être la source ou l'objet! Je prends la liberté de penser que sans être un rêveur, un homme peut s'enthousiasmer quelquefois pour quelque chose… pour un beau livre, pour un beau ciel, pour une action héroïque! Cette poésie-là, je le crois sincèrement, est non-seulement permise à chacun, mais commandée!… Je suis confus, Mademoiselle, de ce plaidoyer peut-être déplacé, mais ces choses idéales, comme vous les appelez, sont les seuls trésors de ceux qui n'en ont pas de plus positifs, et on m'excusera d'avoir défendu mon bien. (Il se retire de quelques pas, et prenant le bras de Laubépin.) Venez, mon ami. (Il s'éloigne et disparaît à droite avec Laubépin.)
SCENE XV.
LES MEMES, excepté MAXIME et LAUPEPIN.
BEVALLAN.
Hem! il me semble, Madame, que monsieur votre intendant devient bien familier!
MADAME AUBRY.
Oh! cela!
MADAME LAROQUE.
Mais aussi, c'est votre faute à tous!… Vous le provoquez! vous le poussez à bout! Et puis enfin il a raison! Moi, je suis parfaitement de son avis! (Alain et la petite Christine paraissent au fond à gauche.)
SCENE XVI.
LES MEMES, ALAIN, CHRISTINE, au fond; elle a le costume des paysannes bretonnes, des sabots.
ALAIN.
Avance donc, petite!
MADAME LAROQUE.
Eh bien, qu'y a-t-il, Alain?
ALAIN.
Madame, c'est cette fillette qui veut absolument parler aux gens du château, à ce qu'elle dit.
MADAME LAROQUE.
Que veut-elle? Approche, mon enfant.
BEVALLAN.
Approche donc, jeune pastourelle… Elle est gentillette, cette petite.
MADAME LAROQUE.
Approche, mon enfant? Comment t'appelles-tu?
CHRISTINE.
Christine Oyadec, Madame… la fille du père Oyadec, l'aveugle.
MADAME LAROQUE.
Ah! Eh bien, que veux-tu?
CHRISTINE, regardant autour d'elle avec curiosité.
Madame… j'étais venue… pour la chose d'hier au soir.
MADAME LAROQUE.
Qu'est-ce que c'est que la chose d'hier au soir?
CHRISTINE.
Madame ne sait donc pas?
MADAME LAROQUE.
Mais non, je ne sais pas… Parle donc… tu m'intéresses… j'adore ces scènes champêtres.
CHRISTINE.
C'est que… Madame… nous avons un chien.. un vieux chien qui s'appelle Bidoux… le vieux Bidoux…
MADAME LAROQUE.
Eh bien, quoi,… Bidoux? qu'est-ce qu'il a fait?
CHRISTINE.
C'est lui, Madame, qui conduit mon pauvre bonhomme de grand-père quand il va chercher son pain…
BEVALLAN, riant.
Ah, très-touchant!… Le Convoi du pauvre!…
CHRISTINE.
Et, comme nous étions assis tous trois, à la brune, grand-père,
Bidoux et moi, sur le bord de l'eau, voilà que les
petits garçons du village, qui sont tous des mauvais gas…
Ah, Madame! quels mauvais gas ça fait!
MADAME LAROQUE.
Ils ont jeté ton chien à l'eau, ces petits misérables?
CHRISTINE.
Oui, Madame… juste sous l'écluse, et la pauvre bête s'en allait se périr sous les roues du moulin, quand voilà un monsieur qui passait… (Elle s'arrête tout à coup en apercevant Maxime qui reparaît avec Laubépin.)
SCENE XVII.
LES MEMES, MAXIME, LAUBEPIN.
MAXIME, avec colère.
Comment, c'est toi! petite malheureuse. Est-ce que je ne t'avais pas défendu… Tu veux donc me rendre tout à fait ridicule, voyons?
BEVALLAN? riant.
Comment… c'était vous? Ah, bravo! Prix Monthyon, alors!
MAXIME, riant avec humeur.
Eh bien! oui, quoi! c'était moi. Je suis le sauveur de Bidoux! C'est absurde… Que voulez-vous? Mais cette enfant poussait des cris de paon!… (Rires.) Tu vois à quoi tu m'exposes, petite sotte!… Allons, va-t'en!… Tu n'as qu'à tomber à l'eau, toi, tu peux être tranquille!… Veux-tu t'en aller?
MADAME LARQOUE.
Ne la brusquez donc pas, cette enfant! Qu'est-ce que tu veux, ma petite? Qu'est-ce que tu venais faire?
CHRISTINE, avec embarras.
Madame, c'est que le monsieur s'est ensauvé si vite… je ne l'ai pas seulement remercié… et…
BEVALLAN.
Oui! Je te vois venir!… voilà ces gens-là! Rendez-leur un service et ils vous en demanderont quatre! (Tirant une pièce d'or de sa poche.) Allons! tiens! voilà vingt francs!…
CHRISTINE.
Je ne vous demande rien, à vous… c'est à Monsieur.
MAXIME, furieux.
Enfin! qu'est-ce que tu veux?
CHRISTINE.
Monsieur, je voudrais bien vous embrasser. (On rit.)
MAXIME.
Petite sotte, va! veux-tu te sauver!
MADAME LAROQUE.
Voyons, embrassez-la, embrassez-la, je le veux.
MAXIME, riant.
Allons! (Il tend la joue à Christine qui l'embrasse gaiement.)
Elle embrasse bien!
MADAME LAROQUE.
Et embrasse-moi aussi, ma mignonne. (Elle l'embrasse.)
BEVALLAN, voyant Christine s'éloigner.
Et mes vingt francs, prends-les donc!
CHRISTINE, les prenant.
Merci, Monsieur.
BEVALLAN.
Eh bien, tu ne m'embrasses pas, moi?
CHRISTINE.
Ma foi, non!… votre servante… (Elle fait une révérence et s'en va suivie par Alain.)
SCENE XVIII.
LES MEMES, excepté CHRISTINE et ALAIN.
Tous se lèvent.
MADAME LAROQUE.
Tu t'occuperas de ces pauvres gens, n'est-ce pas, Marguerite?
MARGUERITE.
Bien, ma mère.
MADAME LAROQUE, la prenant à part. Laubépin seul les observe et paraît écouter.
Et puis, écoute, ma fille. (Sévèrement.) Je ne suis pas contente: tu finiras par chasser ce jeune homme, dont les services me sont agréables; pourquoi donc le railler, le blesser sans cesse? Un homme qui ne peut te répondre sans risquer son pain! ce n'est pas généreux.
MARGUERITE.
Ma mère! (Elle regarde Laubépin comme si elle désirait lui parler, puis, voyant Maxime près de lui, elle s'éloigne comme à regret.)
MADAME LAROQUE.
Votre bras, Bévallan. (Tous sortent à gauche, excepté Laubépin et Maxime.)
SCENE XIX.
LAUBEPIN, MAXIME.
LAUBEPIN, à part.
Maxime ne veut rien dire, il me semble que tout va mal…
(Haut.) Ah çà, Maxime, que se passe-t-il donc ici?
MAXIME.
Mon ami!… je vous écrivais hier une lettre… que votre arrivée me dispense d'achever… Je vous disais que ma situation dans cette maison n'était pas sans quelque amertume… Vous avez pu en juger vous-même. Je vous supplie, mon ami, de me tirer d'ici, le plus tôt que vous pourrez.
LAUBEPIN.
Ah! Eh bien, mon enfant, j'essaierai.
MAXIME.
Je vous en prie; allons, je vous dis adieu, puisque vous partez, Laubépin. Moi-même, je suis attendu à Elven, pour une coupe de bois.
LAUBEPIN.
A Elven… mais, c'est sur ma route… j'ai une voiture… je puis vous conduire…
MAXIME.
Bravo! Ah! mais, comment reviendrais-je?
LAUBEPIN.
C'est juste!
MAXIME.
Ma foi, je le regrette, et d'autant plus qu'il y a là, à peu de distance… dans les bois… des ruines superbes, dit-on; nous aurions vu cela ensemble… Enfin, que voulez-vous! Allons, adieu, mon ami, et pensez à moi. (Marguerite revient par la gauche, les observant.)
LAUBEPIN.
Adieu, Maxime. (Maxime salue Marguerite et sort.)
SCENE XX.
LAUBEPIN, MARGUERITE.
MARGUERITE.
Monsieur Laubépin, je cherchais l'occasion de vous trouver seul.
LAUBEPIN.
Qu'est-ce qu'il y a, mon enfant? (Il regarde l'heure à sa montre.) Dépêchons, la voiture m'attend.
MARGUETITE.
Monsieur Laubépin, j'ai toujours cru que vous étiez un honnête homme!
LAUBEPIN, la regardant étonné.
Moi aussi, Mademoiselle.
MARGUERITE.
Cependant, que signifie cette intrigue à laquelle vous vous êtes prêté?
LAUBEPIN.
Quelle intrigue?
MARGUERITE.
Ce jeune homme, cet intendant que vous nous avez envoyé… mademoiselle Hélouin l'a rencontré autrefois à Paris… elle le connaît… me direz-vous pourquoi il ne porte pas son nom?
LAUBEPIN.
Mais il porte son nom, Mademoiselle; le véritable nom de sa famille! S'il ne porte pas son titre, c'est par un motif de convenance, de juste fierté que vous devez comprendre. Et puisqu'il vous déplaît si fort, vous n'avez qu'à lui jeter ce titre au visage, vous en serez débarrassée, je vous le garantis.
MARGUERITE.
Enfin… qu'est-il venu faire ici?
LAUBEPIN.
Mais… gagner sa vie, puisqu'il y est réduit. Eh bien, où est l'intrigue? Je ne la vois pas, moi! Ce que je vois, c'est que vos procédés à l'égard de ce jeune homme sont étranges. Vous lui faites acheter cher vos bienfaits, mon enfant. (Fausse sortie.)
MARGUERITE.
Monsieur Laubépin… je vous crois… je vous remercie… Il est si douloureux de croire au mal… Grâce à vous, me voilà plus gaie, plus heureuse; je vous aime, monsieur Laubépin!
LAUBEPIN, gaiement.
Ah! mon Dieu!… ne dites donc pas cela au moment où je pars, Mademoiselle! Ah! c'est cruel! (Il regarde sa montre.) car, je pars… je n'ai que le temps de dire adieu à votre mère…
MARGUERITE.
Eh bien, savez-vous ce que je vais faire pour vous remercier? Je vais prendre mon cheval et vous accompagner un peu sur la route.
LAUBEPIN.
Ah bah! mon enfant!
MARGUETITE.
Cela va me promener…
LAUBEPIN.
Non! laissez donc, je ferais trop de jaloux.
MARGUERITE.
Je le veux! D'ailleurs, cela m'arrange, je vous assure… Je vous conduirai jusqu'à Elven…
LAUBEPIN, avec intention, à part.
A Elven?
MARGUERITE.
Oui… et puis, je reviendrai par les ruines du vieux château… à travers les bois… et cela me fera une promenade ravissante.
LAUBEPIN, qui semble préoccupé.
Eh bien, dame! ma chère enfant… ce que femme veut…
MARGUERITE.
Eh bien, partons! (Elle prend le bras de Laubépin.)
LAUBEPIN.
Partons!… Oh! les ruines, les vieux châteaux!… Prenez garde, mon enfant, c'est hanté quelquefois… (Chantant gaiement en vieillard.)
Prenez garde,
Prenez garde…
La Dame Blanche vous regarde…
FIN DU TROISIEME TABLEAU.
IVe TABLEAU
L'intérieur d'une salle octogonale dans la vieille tour d'Elven. Architecture sombre et sévère. Les voûtes de la salle sont en partie effondrées. En face du public, dans la profonde embrasure d'une fenêtre ruinée, un pan de la muraille est presque entièrement écroulé; une large brèche, revêtue de lierre, laisse apercevoir la cime de quelques arbres qui croissent dans les fossés, et plus loin un haut donjon à demi ruiné qui se détache sur le ciel et sur la masse des bois lointains. Cette brèche ne s'ouvre point au niveau de l'aire de la salle: quelques pierres restées debout, et semblant former les assises d'une ancienne fenêtre, permettent de monter sur une espèce de balcon ou de plate-forme extérieure qui est praticable, et qui surplombe le précipice. A droite un escalier de deux ou trois marches, au bas duquel on voit la porte étroite et massive de la tour. Le soir commence.
SCENE I.
YVONNET, puis MAXIME.
Au lever du rideau, Yvonnet, debout sur le balcon, regarde au dehors et paraît écouter: on entend au loin quelques notes de hautbois répétées par l'écho. Des voix chantent au loin dans la campagne.
Le soir répand ses pleurs sur les bruyères…
Sonnez, braves sonneurs!
Au fond des bois passent les lavandières…
Priez, bons moissonneurs!
Les spectres gris sur la lande voisine
Semblent grandir encor…
Jusqu'à demain daignez, vierge divine,
Veiller nos gerbes d'or!
(Au moment où le choeur finit, Maxime entre et s'approche du balcon.)
MAXIME.
Qu'est-ce que tu fais là, mon petit bonhomme?
YVONNET, un peu effrayé.
J'écoutais les chanteurs, Monsieur.
MAXIME.
Qui est-ce qui chante donc comme cela?
YVONNET.
Les moissonneurs, Monsieur, qui reviennent tous les soirs à travers les bois.
MAXIME.
Ah! Et, dis-moi, c'est toi, mon garçon, qui es le gardien des ruines?
YVONNET.
Oui, Monsieur. Je suis le petit berger de la ferme de M. le comte… je passe toutes mes journées dans les bois, là auprès, avec mes bêtes… et quand il vient des étrangers pour voir la vieille tour, c'est moi qui leur ouvre la porte. (Il montre la clé de la tour.)
MAXIME.
Ah! Eh bien, tiens, mon garçon. (Il lui donne de l'argent.)
YVONNET.
Merci, Monsieur.
MAXIME.
Tu n'as jamais peur, là, tout seul?
YVONNET.
Oh! pendant le jour, non, Monsieur; mais quand vient le soir, je ne suis pas très-fier. (Il passe.)
MAXIME.
Ah! ah! il y a donc des fées, par ici, des sorciers, des lavandières… quoi?
YVONNET, dédaigneux.
Oh! Monsieur, ce sont des bêtises, tout ça… c'était bon autrefois… mais on ne croit plus à ces choses-là.
MAXIME.
Ah! tu ne crois donc à rien, toi?
YVONNET.
Je ne crois pas à ces bêtises-là… Ah! si vous me parliez de la dame noire! à la bonne heure! La dame noire, ça, c'est autre chose!
MAXIME.
Ah! il y a une dame noire?
YVONNET.
Ah! oui, dame! Il y en a une, Monsieur, qu'on voit se promener avec ses grandes jupes, jusque sur le haut du donjon là-bas… où il n'y a pas d'escalier pourtant… mais ce n'est jamais pendant le jour, c'est toujours la nuit qu'on la voit.
MAXIME, riant.
Oui… quand on n'y voit pas.
YVONNET, qui regarde au dehors par la brèche.
Ah! bon, voilà le rouge qui fait des siennes!… Ce mouton-là, tenez, Monsieur, il n'a pas son pareil pour la malice; faut toujours qu'il grimpe… Ohé! Veux-tu descendre, méchant rougeaud? (Il lui jette une pierre.) Attends va! (Il court vers la porte.)
MAXIME, montrant la brèche.
Eh bien, saute par là!
YVONNET.
Sautez-y donc un peu pour voir, vous, Parisien!… Eh! dites donc! Est-ce que vous allez rester longtemps, Monsieur? c'est que la nuit va tomber…
MAXIME.
Sois tranquille. Je m'en vais dans deux minutes.
YVONNET.
Bien! car je ne suis pas fier, moi, à ces heures-là. C'est pas que j'aie peur, mais je ne suis pas fier. (Il sort.)
SCENE II.
MAXIME, seul, regardant autour de lui.
C'est beau, cela!… Comment n'avais-je pas encore eu l'idée d'entrer ici?… Il faudra que je vienne un jour… (Tristement.) Un jour! Ah! j'oublie qu'il n'y a plus pour moi d'avenir, plus de lendemain dans ce pays… Ce sont des adieux que je dois faire à tous ces sites aimés… où j'ai tant pensé… où j'ai trop pensé à elle… Misérable coeur, c'est donc parce que tout me défend de l'aimer, la raison et l'honneur, c'est pour cela que… Ah! si je n'avais la charge d'une autre existence plus précieuse que la mienne, j'aurais déjà fui au bout du monde ce supplice de chaque jour, de chaque heure… (Marguerite entre.) Elle! Dieu!
SCENE III.
MAXIME, MARGUERITE.
MARGUERITE, fait quelques pas en regardant autour d'elle; apercevant Maxime tout à coup, avec trouble.
Monsieur!… je vous demande pardon… j'ignorais… absolument… je vous laisse.
MAXIME, souriant.
Mon Dieu, Mademoiselle, je ne suis pas ici chez moi… et c'est à moi de sortir… Je vous en prie… (Il fait quelques pas vers la porte.)
MARGUERITE, traversant1 [1. Marguerite, Maxime.].
Monsieur Maxime… je comptais vous parler ce soir même… et puisque je vous rencontre ici… Eh bien, voyons, dites, Monsieur, est-il vrai que j'aie envers vous les torts graves qu'on me prête?
MAXIME.
Mademoiselle, je ne pense pas m'être plaint.
MARGUERITE.
Mais vous voulez partir?
MAXIME.
Mademoiselle!
MARGUERITE.
Et l'on assure que j'en suis la cause… Votre départ, Monsieur, serait pour ma mère un chagrin sensible… que je désire lui épargner, s'il dépend de moi… Mais enfin, quelle explication souhaitez-vous? Que faut-il vous dire? Que le langage… dont vous vous êtes offensé… n'est pas toujours sincère… que j'étais née peut-être pour comprendre comme une autre des joies, des fêtes, plus nobles que celles dont la richesse et le monde disposent? Eh bien… cela est possible… Mais suis-je donc si blâmable de consacrer tout ce que j'ai de volonté et de courage à étouffer en moi des idées… des sentiments… qui me sont interdits?…
MAXIME.
Interdits!
MARGUERITE.
Interdits, sans doute! Mon Dieu, Monsieur, il est fort ridicule peut-être de nous plaindre d'une destinée que tant de gens nous envient, mais enfin, par un travers d'esprit que je tiens apparemment de ma pauvre mère, et qui a du moins l'excuse de la bonne foi, je sens que, si j'étais moins riche, je serais plus heureuse. Vous m'avez reproché ma défiance éternelle. Mais à quoi donc pourrai-je me fier, dites? moi qui, depuis que je me connais, ne suis entourée… est-ce que je ne le vois pas?… que de faux amis, de parents avides, de prétendants suspects…? Eh! grand Dieu! pensez-vous que je prenne pour moi les soins, les tendresses dont tous ces parasites nous fatiguent? les hommages dont tant de… lâches m'importunent?… Et si jamais, enfin, quelque âme grande et généreuse… s'il y en a!… était capable de me rechercher, de m'aimer pour ce que je suis… non pour ce que je vaux… je ne le saurais pas… (Avec intention.) Je ne le croirais pas! jamais! non! jamais je ne risquerai de donner à un coeur vil, indigne, vénal… un coeur tel que le mien!… Et voilà pourquoi j'éloigne… je repousse… je veux haïr tout ce qui est beau… tout ce qui fait penser… tout ce qui me parle d'un ciel… défendu! (Le choeur des moissonneurs a repris sur les dernières paroles de Marguerite. Elle dit à demi-voix:) Qu'est-ce là! (Puis elle se rapproche du fond, écoute, penche la tête et pleure.)
MAXIME.
Mademoiselle!… Cette émotion, des larmes!
MARGUERITE, avec élan.
Eh bien, oui, je puis pleurer!… j'ai une âme! (Elle fait deux pas avec confusion, et reprend:) Monsieur, je ne vous avais pas destiné tant de confiance; mais enfin, vous me connaissez maintenant, et si jamais j'ai pu blesser votre coeur, j'espère que vous me pardonnez (Maxime s'incline vers la main qu'elle lui tend, et y pose ses lèvres: elle reprend aussitôt): Partons! (Elle fait un pas, et se retournant); Et plus un mot jamais sur ce sujet!
MAXIME.
Jamais!
MARGUERITE, troublée.
On ne peut sortir par là? par cette brèche?
MAXIME.
Oh! Mademoiselle, il y a un abîme!
MARGUERITE.
Il faut que je voie cela avant de partir… Est-ce qu'il n'y a pas une espèce de balcon, là, au dehors?
MAXIME.
Je vous en prie, Mademoiselle, prenez garde, cela ne tient à rien.
MARGUERITE.
Oh! je n'ai pas peur!
MAXIME.
Veuillez au moins prendre ma main. (Elle monte sur la plate-forme extérieure. Il commence à faire nuit.)
MARGUERITE.
Oh! c'est vrai. C'est assez effrayant ce précipice, mais très-beau d'ailleurs. On resterait là une éternité.
SCENE IV.
MAXIME, MARGUERITE, au fond, YVONNET.
YVONNET, entrant; il reste sur l'escalier, et regarde timidement dans l'intérieur de la tour.
Ah!… il est parti! bon, je ne vais pas être longtemps à me sauver, moi, maintenant! (Il sort.)
SCENE V.
MAXIME, MARGUERITE.
La nuit tombe: des rayons de lune blanchissent les déchirures de la fenêtre et éclairent au loin les arceaux du donjon ruiné.
MAXIME, descendant du balcon.
C'est étrange! j'avais cru entendre!…
MARGUERITE.
Mais voilà la nuit pour tout de bon; heureusement elle est claire, nous pourrons retrouver nos chevaux. Allons vite, Monsieur, je vous en prie… (Elle descend les degrés de la fenêtre ruinée, soutenue par Maxime; musique douce à l'orchestre; ils s'approchent de la porte, que Maxime essaie en vain d'ouvrir. Marguerite reprend): Comment! cette porte est fermée?
MAXIME.
Ce n'est pas possible!… (Il fait de vains efforts pour ouvrir la porte.) C'est la tour enchantée!… Il faut que cet imbécile de berger l'ait fermée pendant que nous étions sur le balcon!…
MARGUERITE, remontant soucieuse.
Essayons de l'appeler. Il ne doit pas être bien loin… N'est-ce pas lui qui court là-bas?
MADIME, sur la plate-forme.
Eh! petit! veux-tu revenir?… Bon! il vous a vue… Il n'en court que plus fort… Sa sotte superstition!…
MARGUERITE, descendant et regardant autour d'elle.
Aucune autre issue!… Que faire?… on va mourir d'inquiétude chez moi!… Et puis… enfin… C'est impossible!… chercher un moyen, Monsieur! il faut que nous sortions!
MAXIME.
Mon Dieu! Mademoiselle… j'ai beau chercher… cette porte… de prison… résiste à tous mes efforts… je suis vraiment désespéré…
MARGUERIE, pendant que Maxime remonte vers la brèche, à part.
Dieu!… quelle pensée!… (A Maxime avec une colère contenue.) Monsieur le marquis de Champcey!
MAXIME, se retournant vivement.
Mon nom!
MARGUERITE, lentement.
Dites-moi, y a-t-il eu avant vous beaucoup de lâches dans votre famille?
MAXIME.
Marguerite!
MARGUERITE, violemment.
C'est vous… c'est vous qui avez payé cet enfant pour nous enfermer ici!
MAXIME.
Moi? grand Dieu!
MARGUERITE.
Vous!… Ah! je devine tout, allez!… Je comprends votre calcul! Demain… je serai diffamée, perdue dans l'opinion… et je ne pourrai plus appartenir qu'à vous! Mais ce calcul honteux… qui couronne toutes vos manoeuvres… je le tromperai!… Certes vous me connaissez mal encore, si vous croyez que je ne préférerai pas tout… le déshonneur… le cloître, la mort même au désespoir, à l'abjection d'unir ma vie à la vôtre!
MAXIME, avec calme.
Mademoiselle, je vous supplie de revenir à vous, à la raison. Je comprends les inquiétudes qui vous agitent en ce moment… mais je vous atteste que vous me faites outrage. Je n'ai pu en aucune façon préparer cette perfidie. (Avec élan.) Et quand je l'aurais pu, enfin, comment vous ai-je jamais donné le droit de m'en croire capable?
MARGUERITE, passant à gauche.
Tout ce que je sais de vous m'en donne le droit. Qu'êtes-vous venu faire dans notre maison, sous un nom, sous un caractère empruntés? Nous vivions heureuses… vous nous avez apporté des troubles, des chagrins que nous ignorions… Pour atteindre votre but, pour réparer les brèches de votre fortune! vous avez usurpé notre confiance, vous avez joué avec nos sentiments les plus purs, les plus sacrés… Eh bien, je suis profondément lasse et ulcérée de tout cela, je vous le dis! Et quand vous m'offrez en gage, à cette heure, votre honneur de gentilhomme… qui vous a déjà permis tant de choses indignes… certes j'ai le droit de n'y pas croire… et je n'y crois pas!
MAXIME, allant rapidement vers la brèche de la muraille, et revenant aussitôt.
Marguerite… ma pauvre enfant! écoutez bien! Je vous aime, c'est vrai, et jamais amour plus ardent, plus désintéressé, plus saint n'est entré dans le coeur d'un homme!… mais vous aussi, vous m'aimez… vous m'aimez, malheureuse!… et vous me tuez!… vous me brisez le coeur!… mais ce coeur, il est à vous! vous pouvez en faire ce qu'il vous plaît… Quant à mon honneur, il est à moi, et je le garde! Et sur cet honneur, je vous fais serment que si je meurs, vous me pleurerez… que si je vis, jamais… tout adorée que vous êtes… quand vous seriez à deux genoux devant moi… jamais je n'accepterai une fortune de votre main… jamais!… Et maintenant priez!… demandez à Dieu un miracle… Il en est temps! (Il court vers le balcon.)
MARGUERITE, qui s'est précipitée vers la brèche, étendant les bras et l'arrêtant.
Dieu du ciel! je ne veux pas, je ne veux pas!
MAXIME.
Oh! rassurez-vous… ces branches… ces arbres me soutiendront… A reste, que m'importe!
MARGUERITE.
Je ne veux pas! Je vous en supplie, oubliez ce que j'ai dit, par grâce, par pitié!… Je ne veux pas!
MAXIME, se défendant.
Non! laissez-moi! (Il la repousse et s'élance sur le balcon. —
Le choeur recommence au loin.)
MARGUERITE, tombant à genoux sur les degrés de la fenêtre.
Malheureux! c'est la mort!
MAXIME, sur le balcon.
C'est l'honneur! (Il se précipite.)
MARGUERITE, poussant un cri terrible.
Ah! (Elle tombe sur le sol.)
FIN DU DEUXIEME ACTE
ACTE TROISIEME
Ve TABLEAU.
Un boudoir dans le château des Laroque. — Porte à droite. — Porte à gauche. — Porte au fond. Table, fauteuils, le brasero allumé devant le fauteuil de madame Laroque. — Lampes ou flambeaux allumés.1 [1. A gauche: madame Aubry, madame Laroque, Bévallan; à droite, mademoiselle Hélouin, Desmarets; Alain, au fond.]
SCENE I.
M. DE BEVALLAN, LE DOCTEUR DESMARETS, MADAME LAROQUE, MADAME
AUBRY, MADEMOISELLE HELOUIN, ALAIN, près de la porte au fond.
Tous paraissent inquiets et préoccupés.
MADAME LAROQUE.
Elle est sortie à cheval, dites-vous, Alain?
ALAIN.
Oui, Madame.
MADAME LAROQUE.
Seule?
ALAIN.
Seule.
MADAME LAROQUE.
A quelle heure?
ALAIN.
Vers quatre heures et demie, Madame.
BEVALLAN.
Mais mademoiselle Marguerite ne comptait-elle pas aller ce soir à ce bal chez madame de Castennec?
MADAME LAROQUE.
Mon Dieu, oui! et c'est ce qui rend ce retard encore plus inexplicable… Je vous assure que je meurs d'inquiétude.
DESMARETS.
Tranquillisez-vous, Madame, vous savez que mademoiselle
Marguerite prolonge quelquefois ses promenades fort tard.
MADAME LAROQUE.
Jamais jusqu'à la nuit!… Mais ne peut-on savoir de quel côté elle est allée?
MADEMOISELLE HELOIN.
Si l'on demandait à M. Odiot… Il pourrait peut-être…
MADAME LAROQUE.
Vous avez raison, mon enfant… Alain, dites à M. Odiot que je le prie de venir.
ALAIN.
Madame, M. Odiot est lui-même sorti à cheval cette après-midi, et il n'est pas rentré.
BEVALLAN, avec une nuance de soupçon.
Ah! et à quelle heure est-il sorti, M. Odiot?
ALAIN.
Mais… un peu avant quatre heures, je crois.
BEVALLAN.
Ah! (Il échange un regard avec mademoiselle Hélouin et madame
Aubry.)
MADAME LAROQUE, préoccupée, à part.
Mon Dieu! quelle idée!… (Un silence d'embarras: Maxime paraît tout à coup au fond. Il est très-pâle: il a sur le front quelques gouttes de sang.)
SCENE II.
LES MEMES, MAXIME.
MAXIME, riant, et parlant au dehors.
Ce n'est rien.
DESMARETS.
Mon ami! que vous êtes pâle… et puis, qu'est-ce que vous avez au front? Du sang, je crois?
MAXIME.
Oh! rien… c'est mon cheval qui a eu peur de son ombre, et qui vient de me jeter dans le fossé au bout de l'avenue.
MADAME LAROQUE.
Ah! mon Dieu! Monsieur!…
MAXIME.
Oh! Madame, j'en suis quitte pour la peur et un peu d'étourdissement.
MADAME LAROQUE.
Mais c'est donc une soirée de malheur!
MAXIME.
Une soirée de malheur? Comment! qu'y a-t-il donc?
MADAME LAROQUE.
Croiriez-vous que ma fille n'est pas encore rentrée à cette heure-ci?
MAXIME.
Mademoiselle Marguerite? Mais je l'ai rencontrée.
MADAME LAROQUE.
Vous l'avez rencontrée… où, Monsieur… je vous en prie… à quelle heure?
MAXIME.
Mais à cinq heures environ… sur la route de Vannes… elle allait… je venais… nous nous sommes croisés.
MADAME LAROQUE.
Et elle ne vous a pas parlé? Elle ne vous a pas dit…?
MAXIME.
Elle m'a dit qu'elle allait voir les ruines du château d'Elven.
MADAME LAROQUE.
Les ruines d'Elven… ah! grand Dieu! mais il y a par là des bois… des marais dangereux… la pauvre enfant se sera égarée… il faut y courir… je veux y aller moi-même… Alain, faites atteler promptement… mon châle, mon chapeau, Mademoiselle, je vous prie..
MADAME AUBRY.
Je vais avec vous, ma chère cousine.
BEVALLAN.
Et je vais vous accompagner à cheval, Madame, si vous le permettez…
MADAME LAROQUE.
Oui, oui, mon ami… venez aussi, docteur, je vous en prie…
Allons, vite, partons. (Tous sortent, excepté Maxime.)
SCENE III.
MAXIME, seul, puis ALAIN, portant une aiguière sur un plateau.
MAXIME.
Ah! il était temps. (Il se laisse tomber sur un siège. — Entre
Alain.)
ALAIN.
Voici de l'eau, monsieur Maxime… Comment vous trouvez-vous?
MAXIME.
Mieux, mon ami, merci. (Il trempe son mouchoir dans l'aiguière et se lave le front.)
ALAIN.
Oh! ce ne sera rien, Monsieur… Une chute de cheval, quand ça ne tue pas… c'est égal, ça doit vous secouer fièrement tout de même… J'ai eu une drôle de chance, moi, Monsieur… depuis quarante ans que je monte à cheval, je ne suis jamais tombé… je ne me doute pas de l'effet que ça peut faire.
MAXIME.
As-tu jamais rêvé que tu tombais du haut d'une tour?
ALAIN.
Oh! oui, Monsieur, bien souvent.
MAXIME.
Eh bien, c'est cela… voilà l'effet que cela fait, tiens!
ALAIN.
Ah! (Mystérieusement.) Eh bien, Monsieur, pendant que vous receviez ce mauvais coup-là, j'en recevais un, moi, de mon côté, qui ne me faisait pas de bien non plus!
MAXIME.
Comment?
ALAIN.
Il faut que je dise cela à Monsieur, et que je lui demande conseil… car vraiment il y a des choses qui sont un peu trop dures à digérer… Il y a une heure à peu près, Monsieur, comme je passais auprès de la serre, voilà que j'entends le sable de l'allée qui craquait tout doucement, et puis deux voix qui chuchotaient… Je me dis: Qui est-ce qui chuchote comme cela la nuit dans le parc? Je me tapis dans le massif, Monsieur, et qu'est-ce que je vois?
MAXIME.
Qu'est-ce que tu vois?
ALAIN.
L'institutrice, Monsieur, avec M. de Bévallan… qui se parlaient dans l'oreille, et de très-près, et de si près qu'à la fin j'ai entendu, sauf le respect que je dois à Monsieur…
MAXIME.
Quoi? (Alain baise sa propre main avec bruit.) Ah!
ALAIN.
Comme j'ai l'honneur, Monsieur!… Eh bien, Monsieur, ça ne fait pas bouillir le sang sous les ongles, ça? Ce monsieur qui veut épouser mademoiselle, et qui, en attendant, tranquillement, sans se gêner… Mais ça ne peut pas durer, et je vais tout conter à madame.
MAXIME.
Non, Alain, non… Il ne faut jamais dénoncer.. Ne dis rien. (A part.) Cette folle! (Haut.) Mademoiselle Hélouin est-elle au château?
ALAIN.
Oui, Monsieur.
MAXIME.
Eh bien, prie-la… dis-lui que je désire… (Mademoiselle
Hélouin entre.) Laisse-nous, et tais-toi. (Alain sort.)
SCENE IV.
MAXIME, MADEMOISELLE HELOUIN.
MADEMOISELLE HELOUIN.
Madame Laroque, Monsieur, m'a recommandé de veiller… Vous n'avez besoin de rien?
MAXIME.
De rien, merci, Mademoiselle… Mais j'ai à vous parler.
MADEMOISELLE HELOUIN.
A moi?
MAXIME.
Oui, Mademoiselle… Vous m'avez retiré votre amitié, mais la mienne vous est restée tout entière, et si vous le permettez, je vais vous le prouver.
MADEMOISELLE HELOUIN.
Parlez.
MAXIME, simplement.
Eh bien, ma pauvre enfant vous vous perdez.
MADEMOISELLE HELOUIN.
Monsieur!
MAXIME.
Quelqu'un vous a vue, vous a entendue, dans le parc… Il y a une heure…
MADEMOISELLE HELOUIN.
Dieu!… ah! Monsieur Maxime… je vous jure…
MAXIME.
Oh! je suis bien convaincu, Mademoiselle, que ce petit roman est très-innocent de votre part! mais de l'autre, il l'est peut-être moins1 [1. Les passages guillemetés se coupent à la représentation.], " et je vous supplie d'y réfléchir. Je ne pourrais pas toujours arrêter les suites…
MADEMOISELLE HELOUIN, cachant sa tête dans ses mains.
Mon Dieu!
MAXIME.
Allons! remettez-vous!… que puis-je faire pour vous, dites? Y a-t-il quelque gage, quelque lettre que je puisse retirer des mains de cet homme? Parlez, disposez de moi comme d'un frère.
MADEMOISELLE HELOUIN.
Un frère! Vous parlez de me sauver, et c'est vous qui me perdez! Oui, vous êtes la cause unique de ce qui arrive… après m'avoir témoigné une affection feinte, vous m'avez humiliée, désespérée… Eh bien…
MAXIME/
Humiliée! désespérée? Comment? parce que j'ai tenu dans les limites que la loyauté me commandait les sentiments que votre situation, votre beauté, vos talents, m'inspiraient? Je ne vois rien là de fort humiliant pour vous, Mademoiselle; ce qui pourrait à plus juste titre vous humilier, ce serait de vous voir aimée très-résolûment par un homme très-résolu à ne pas vous épouser… "
MADEMOISELLE HELOUIN, avec colère.
Qu'en savez-vous? Tous les hommes ne sont pas des coureurs de fortune!
MAXIME, froidement.
Ah! Est-ce que vous seriez une méchante personne, mademoiselle Hélouin? En ce cas, j'aurais l'honneur… (Il la salue comme pour se retirer.)