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Le roman de la rose - Tome I cover

Le roman de la rose - Tome I

Chapter 16: CONCLUSION.
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About This Book

A dream-vision follows a lover who enters an enchanted garden to obtain a rose that stands for desired affection; along the way he meets allegorical figures such as Love and Reason whose speeches alternate with lyrical description, practical counsel, and mockery. The first portion evokes courtly longing through delicate imagery and ritualized pursuit, while the later sections expand into extended didactic and satirical debate about the nature, pleasures, and dangers of love, human behavior, and society, blending poetry, allegory, and philosophical argument in a work that shifts tone between intimacy, instruction, and social critique.

L'Amant pleure, maudit tous ses ennemis, et voyant qu'il ne lui reste plus qu'à mourir, lègue à Bel-Accueil son coeur, son unique richesse. C'est alors que Raison revient. «Eh bien, lui dit-elle, n'es-tu pas d'aimer lassé? N'as-tu de maux encore assez? Amour, dis-moi, comment le trouves-tu? Est-il assez bon maître? Si tu l'avais connu, j'aime à croire que tu ne l'aurais jamais servi même une heure, que tu aurais renié son hommage et n'aurais pas aimé d'amour.—Mais je le connais, répond l'Amant.—Non, dit Raison, et je vais te le faire connaître.» Alors elle lui explique ce que vaut l'amour des sens et tous ses plaisirs, et lui montre tous les avantages de l'amitié. Elle lui explique longuement la différence entre les bons et les mauvais amis, et lui fait un tableau délicieux de l'âge d'or où tous les hommes s'aimaient et goûtaient le bonheur. Il n'y avait alors ni propriétés, ni seigneurs, ni rois, et cependant tout le monde était heureux, car personne ne songeait à rompre l'équilibre qui régnait [p. L] dans la nature. C'est la cupidité, dit-elle, qui a tout gâté sur terre; mais la richesse ne fait pas le bonheur, et la pauvreté même est préférable, car l'homme est l'esclave de Fortune, qui se plaît sans cesse à lui ravir ses faveurs. L'inquiétude et mille maux assiégent les avares et en font les plus malheureux des hommes. La pauvreté, au contraire, est la pierre de touche de l'amitié, car l'infortune nous fait voir clairement ceux qui ne nous aimaient que pour nos richesses.

Raison flagelle impitoyablement l'insolence des riches et l'orgueil des rois, qui ne seraient rien si le peuple voulait. Ils ne sont rien que par lui, car Fortune ne saurait faire qu'on possédât un seul fétu, si Nature ne nous l'a donné. «Alors, dit l'Amant, qu'a donc l'homme qui soit réellement à lui?—Sa conscience, répond Raison, et son libre arbitre. Ils sont à lui; rien ne les lui peut ravir. Tout le reste est à Fortune, qui départ ses faveurs sans songer à quelle personne. Or donc, redeviens ton maître, reprends possession de ton coeur, et ne le donne ainsi follement tout entier à un seul. Aime tous les hommes en général; sois envers eux comme tu voudrais qu'ils fussent envers toi, et jamais n'engage ta liberté, le plus beau présent que Nature ait fait à l'homme. Abandonne donc ce fol amour qui te rend si malheureux, pour suivre le bon amour que je viens de te dépeindre; et c'est parce que les humains ont abandonné celui-ci, qu'ils se sont livrés à tous les vices que la Justice est chargée de punir ici-bas.—Mais, dit l'Amant, puisque vous êtes en train de m'instruire, dites-moi lequel est le meilleur de Justice ou d'Amitié.—C'est Amitié, dit Raison; car si tout le monde s'aimait, Justice serait inutile. D'autant [p. LI] plus que les juges ne sont pas moins dépravés que les autres, et que la plupart abusent des pouvoirs qui leur sont confiés pour faire plus de mal encore.»

Elle cite alors l'exemple d'Appius qui condamne Virginius à lui livrer sa fille; mais le peuple irrité renverse les décemvirs, ces dépositaires infidèles de la justice et de l'autorité. «Sois mon amant, continue Raison, et tu verras la vanité des richesses et des grandeurs humaines.» Elle lui rapporte, d'après l'histoire, maints exemples fameux de l'instabilité de la fortune. C'est d'abord Néron qui fit périr Agrippine sa mère, et Sénèque son précepteur. Donc le pouvoir ne sert le plus souvent qu'à rendre les hommes plus méchants, les mettant en état de nuire impunément aux autres, ce qu'ils ne pourraient faire s'ils restaient au niveau de tous les citoyens. Mais Dieu ne permet sans doute aux méchants de s'élever si haut que pour retomber plus bas: témoin ce même Néron, réduit à se tuer de ses propres mains, pour échapper à la colère de son peuple. Témoin encore Crèsus, roi de Lydie; malgré les conseils de sa fille Phanie, il ne voulut rien rabattre de son faste et de son orgueil: de là sa chute et sa mort. Et plus près de nous, Mainfroi, roi de Sicile, que Charles d'Anjou battit et tua; et puis Conradin, et puis Henri, frère du roi d'Espagne, que le même Charles mit à mort, et enfin Boniface de Castellane, chef des Marseillais révoltés contre ce même bon roi Charles, qui lui fit trancher la tête.

«Or donc, cher ami, continue Raison, sers-moi loyalement, et laisse là cette folle amour et le fol Dieu qui tant te maltraite.—Non, répond l'Amant irrité, j'ai juré foi et hommage à Dieu d'Amours; je ne violerai pas ma promesse. «Puis, à bout d'arguments, [p. LII] il lui cherche querelle sur un mot qui l'a choqué. Raison, paraît-il, dans le feu de la conversation, s'est permis d'appeler par son nom certaine chose qu'on ne peut désigner honnêtement sans périphrase. Raison répond qu'elle a bien le droit de nommer ce que Dieu son père daigna faire de ses propres mains, et que les dames françaises ont sans doute les oreilles bien plus délicates que le reste du corps, car c'est le seul endroit que cette chose leur blesse.

«Tout ceci est fort bon, répond l'Amant; mais si vous continuez de me tourmenter ainsi, je me verrai forcé de vous laisser causer ici toute seule.»

CHAPITRE XLIII.

Raison alors, ayant épuisé toute son éloquence, laisse l'Amant mélancolique. Il retourne aussitôt vers Ami. Celui-ci le console du mieux qu'il peut, et lui dit que, s'il veut suivre ses avis, Bel-Accueil sortira bientôt de sa prison. «Avant tout, lui dit-il, vous essaierez de séduire ses gardiens et veillerez surtout que Malebouche ne vous voie. S'il vient à vous apercevoir, faites-lui bon visage, apaisez-le par vos flatteries, profonds saluts et compliments, et par dessus tout faites-lui croire que vous ne voulez ni ne pouvez ravir la Rose, et le succès est assuré.

«Flattez aussi la Vieille; flattez encore Jalousie; flattez tous les geôliers. Ne ménagez pas les présents, autant que vos ressources le permettront; dans tous les cas, soyez prodigue de promesses, risque à ne pas les tenir. Tâchez de pleurer même: ce serait pour vous d'un grand avantage, car rien ne séduit comme les larmes, et si les geôliers pouvaient s'apitoyer [p. LIII] sur votre douleur, la besogne serait plus d'à moitié faite. Si vous ne pouvez pas pleurer, faites semblant, et surtout qu'ils ne s'aperçoivent pas de la feinte, car alors tout serait perdu. Bref, étudiez bien vos adversaires, et ne perdez pas de temps, car la Rose sera vite épanouie, et les concurrents ne manqueront pas pour la cueillir avant vous. Attendez que les geôliers soient gais; ne les sollicitez jamais en leur tristesse, à moins que vous n'en soyez cause, si par exemple Jalousie vient de les tancer.

«Alors, si vous êtes un jour assez heureux pour rencontrer Bel-Accueil dans un lieu sûr et bien reclus, quand même vous verriez Honte rougir, Peur blêmir, Danger frémir, et tous par feinte se courroucer pour se rendre lâchement, bravez leur colère, ne les prisez tous une écorce, mais cueillez la Rose de force, et montrez ce qu'un homme vaut, en temps et lieu, quand il le faut. Car rien ne leur plaît tant que de se laisser prendre ce qu'ils n'osent offrir. Ils seraient même froissés s'ils échappaient par leur défense, et tout en paraissant joyeux, ils vous haïraient intérieurement. Si pourtant vous les voyez sérieusement courroucés et vigoureusement lutter, soyez prudent, sachez attendre, criez merci, dissimulez, ouvertement capitulez, jusqu'à ce que les trois geôliers s'en aillent et laissent là Bel-Accueil qui tout à vous se donnera. Pour cela, faites-leur bon visage, et observez avec soin Bel-Accueil. S'il est gai, riez; s'il pleure, soyez triste; s'il est simple, feignez la candeur; s'il est sérieux, soyez grave; aimez tout ce qu'il aime, blâmez tout ce qu'il blâme; si vous jouez avec lui, perdez toujours; soyez empressé près de lui; autant que vous pourrez, faites tout pour lui plaire, voilà le moyen de réussir.»

[p. LIV]

GLOSE.

L'Amant, qui ne veut pas suivre les conseils de la raison, retourne trouver son ami, qui l'engage à ne pas brusquer les choses, car la violence perdrait tout infailliblement. «Commencez, lui dit-il, par amadouer les mauvaises langues, en ayant l'air de ne plus vous occuper de votre adorée; montrez-vous le moins possible aux abords de sa demeure, et par votre sang-froid faites tant que tout le monde se persuade de deux choses: d'abord que la belle vous est complètement indifférente, puis que sa réserve et sa sagesse la mettent désormais à l'abri de toute surprise. C'est le seul moyen d'imposer silence à la calomnie. Quant à la Vieille, elle ne demande qu'une chose: tirer profit de son emploi; montrez-vous donc envers elle courtois et généreux; ne lui ménagez ni les flatteries, ni les promesses, ni les petits présents. Bientôt cette chère amante, voyant votre air humble et résigné, se rassurera, se croyant dès lors à l'abri de vos folles entreprises. Mais un beau jour, il lui suffira de voir vos larmes couler, pour s'attendrir derechef sur le sort d'un si fidèle et si précieux amant, que les obstacles ne rebutent pas, et qui doit l'aimer d'un amour sans bornes, puisqu'il est sans espoir.

«Enfin, ce serait jouer de malheur s'il n'arrivait pas un jour où vous vous trouviez seul avec elle dans un endroit favorable. Alors, quoique vous voyez la belle pâlir d'effroi, rougir de honte, trembler d'émotion, prouvez-lui, malgré sa feinte résistance, combien vous l'aimez, et que vous savez être homme en temps et lieu, quand il le faut.

«Mais si vous vous heurtez à une résistance plus vigoureuse que [p. LV] vous ne le supposiez, arrêtez-vous, soyez prudent, capitulez, implorez votre pardon, et attendez patiemment que son émotion, ses craintes et sa pudeur se calment, et elle vous laissera cueillir ce que vous auriez en vain essayé d'arracher de vive force.

«Pour cela, étudiez bien son caractère, ne la contredites en rien, et faites tout ce que vous pourrez pour lui plaire. Si elle rit, soyez gai; si elle est sérieuse, soyez grave; est-elle triste, pleurez; montrez-vous toujours empressé, prévenez ses moindres désirs, et le moment ne se fera pas attendre où elle ne pourra plus rien vous refuser.»

CHAPITRES XLIV A XLVII.

L'Amant, à ces mots, s'indigne et refuse de s'abaisser jusqu'à l'hypocrisie pour obtenir les faveurs de Bel-Accueil. «Alors, lui répond Ami, vous n'avez plus qu'un moyen pour conquérir le château-fort: c'est de suivre ce chemin qui est là sur la droite. Mais ce sentier a nom Trop-Donner, et il est bien dangereux aux pauvres gens. Vous ne l'aurez pas suivi longtemps, que soudain vous verrez les murs chanceler et crouler, et la garnison tout entière se rendre. Mais pour y passer, il faut être riche, et plus d'un qui partit joyeux et brave en revint pauvre et désespéré, moi tout le premier. Or Pauvreté ne le put jamais franchir; elle reste en arrière; tout le monde la repousse; il n'est pas d'amour pour elle. Mais si vous avez de grands biens amassés, vous cueillerez boutons et roses. Il n'y en aurait pas d'assez closes [p. LVI] si vous pouviez donner autant que vous voudriez promettre. Toutefois, sans jeter l'or à pleines mains, si vous étiez assez riche pour pouvoir offrir de temps en temps quelques beaux petits présents, peut-être avez-vous encore chance de réussir.—Pourtant, Ami, je déteste et méprise la femme qui se vend, et pour moi l'amour perd tout son charme quand on l'achète à beaux deniers comptants. Il n'en était pas ainsi du temps de nos premiers pères.»

Suit un tableau de l'âge d'or, où les hommes vivaient simplement, sans avarice et sans envie. Chacun, sans rapine et sans convoitise, s'accolait et baisait à qui le jeu d'amour plaisait. Il n'y avait alors ni rois pour ravir le bien d'autrui, ni seigneurs pour accaparer la terre; tous étaient égaux ici-bas, heureux et sans inquiétude, de toutes peines affranchis, sauf de mener joyeuse vie et loyale folâtrerie.

CHAPITRES XLVIII A LII.

Ami montre alors à l'Amant comment quelques hommes corrompus par la cupidité voulurent posséder à eux seuls ce qui appartenait à tout le monde. Ils se partagèrent la terre; les plus forts prirent les plus grosses parts, et bientôt aussi voulurent posséder à eux seuls les femmes communes à tous. De là la jalousie qui fait le malheur des humains en leur ravissant la liberté. Mais laissons le jaloux parler:

«Oui, dit-il à sa femme, je sais que vous me trompez. Vous êtes trop coquette, et sitôt qu'à mon travail je cours, vous ne songez qu'à vous divertir. Si je vais à Rome ou bien en Frise débiter notre marchandise, vous ne songez en mon absence qu'à [p. LVII] mener joyeuse vie, et quand je suis céans, vous n'avez pas un mot agréable, pas un sourire pour votre époux. Toute cette coquetterie, tous ces beaux atours, qui me coûtent si cher, vous n'en usez que pour plaire à ce Robichonnet que je déteste et que je vois toujours rôder autour de vous. Du reste, que n'ai-je cru Théophraste quand il dit que c'est sottise de prendre femme en mariage? Toutes sont plus vicieuses les unes que les autres. Si vous la prenez pauvre, c'est pour la nourrir; riche, c'est pour subir ses dédains et ses caprices; laide, c'est pis encore, car elle fera des efforts inouïs pour plaire à tout le monde. Non, il n'est pas une femme vertueuse sur terre! Lucrèce et Pénélope peuvent tout au plus être considérées comme des exceptions qui confirment la règle, et encore, si les galants avaient bien su s'y prendre, elles auraient cédé comme les autres. Au reste, il n'est plus de Lucrèce ni de Pénélope ici-bas.»

Suit une longue diatribe contre le mariage et la perversité des femmes. Le jaloux, à l'appui de son dire, cite l'opinion de Falérius, Juvénal, Phoroneus, et enfin nous montre par l'épouvantable infortune d'Abeilard combien celui-ci eut tort de se marier contre la volonté d'Héloïse sa maîtresse.

Il termine en s'écriant que c'est folie de se fier aux femmes, tant elles sont perverses, témoin Hercule et Déjanire, Samson et Dalila; puis, à bout d'arguments, transporté de rage, il pousse cette fameuse exclamation qui, si nous croyons Thévet, faillit coûter cher à maître Clopinel. La scène se termine comme toujours, c'est-à-dire que le jaloux tombe à bras raccourci sur sa malheureuse femme et l'assommerait sans l'intervention de voisins charitables.

[p. LVIII] «Ainsi, conclut Ami, avant d'être marié, ce couple s'aimait d'amour tendre; l'Amant était l'humble serviteur de sa dame et faisait tout ce qu'elle voulait, au point que lorsqu'elle lui disait: «Saute,» il sautait. Mais une fois liés ensemble, la roue a si bien tourné, que l'humble esclave veut être le maître, et voilà la guerre dans le ménage. Il en sera de même tant qu'il y aura des maîtres et des esclaves, des rois et des sujets, car gouverner, c'est diviser. C'est pour cela que les anciens vivaient paisiblement et sans liens. Ils n'eussent pas leur liberté changé pour tout l'or de Frise et d'Arabie. Mais alors nul n'aimait ce métal, et personne n'avait encore abandonné son rivage pour l'aller chercher en de lointains pays.»

CHAPITRES LIII ET LIV.

C'est Jason qui, le premier, poussé par la cupidité, prit son essor outre mer vers la Toison d'or. C'est de ce jour que la Fourberie apparut sur la terre, entraînant à sa suite tous les vices qui n'ont «cure de suffisanceOrgueil dédaignant son pareil accourut à grand appareil, traînant Convoitise, Avarice, Envie, et tout le reste des vices. Tous alors firent sortir de l'enfer Pauvreté, inconnue jusqu'alors. Elle vint avec Larcin son fils, et Coeur-Failli son époux, et tous ces monstres épouvantables, jaloux du bonheur des humains, se répandirent sur la terre, semant partout la discorde et la guerre. Le sol fut divisé; on vit pour la première fois domaines et propriétaires, esclaves et maîtres. Mais quand ceux-ci s'en allaient pour leurs affaires par les chemins, dans les villages restaient les paresseux et les coquins qui pillaient [p. LIX] leurs demeures. Alors il fallut s'entendre pour les garder, et l'on décida de choisir quelqu'un qui pût prendre les malfaiteurs et rendre justice aux plaignants, en un mot à qui chacun dût obéir. On s'assembla pour choisir.

Un grand vilain entre eux ils élurent, le mieux charpenté, le plus grand, le plus fort qu'ils trouvèrent, et le firent prince et seigneur. Lui jura de les défendre eux et leurs biens, pourvu qu'on lui assurât de quoi vivre. On lui accorda ce qu'il demandait. Mais les larrons revinrent en force, et souvent il fut battu. On tint nouvelle assemblée, et tous se cotisèrent pour lui bailler sergents et biens suffisants pour les entretenir. De là les premières tailles, de là le commencement des principautés terriennes. Lors tous d'amasser des trésors, et pour les garder, de construire barricades et tours, murailles crénelées, châteaux et villes fortifiés.

«Tout ceci, ajoute Ami, me serait bien indifférent si l'appât de l'or n'avait corrompu jusqu'à l'amour, et c'est grand deuil et grand dommage de voir femme belle, jeune et amoureuse vendre son corps au premier venu. Aussi, bien difficile est de conserver l'amour d'une femme, être si convoiteux, si léger et si capricieux.» Il lui donne alors d'excellents conseils pour s'attacher longtemps les femmes et conserver leur affection, et termine ainsi: «Il en est de même de votre chère Rose. Quand vous l'aurez, comme je l'espère, faites tout ce que je vous ai dit pour garder telle fleurette, car vous ne trouveriez en quatorze cités sa pareille.»

«Oui, s'écrie alors l'Amant, c'est bien la vérité, et comme cet excellent Ami parle bien au prix de Raison!» Puis il raconte comment Doux-Parler et [p. LX] Doux-Penser vinrent aussitôt le trouver pour ne plus le quitter. Doux-Regard pourtant ils ne purent amener avec eux.

C'est-à-dire que de pouvoir parler avec son ami de sa chère maîtresse l'avait consolé, avait chassé de son esprit ses terreurs et ses peines, pour faire place à de douces pensées; mais, hélas! cela ne suffit pas, car il ne peut voir sa bien-aimée.

CHAPITRES LV ET LVI.

L'Amant réconforté sent renaître son audace, et il se dirige aussitôt vers le castel par le sentier que lui dit Ami. C'est du reste le plus court. Chemin faisant, il est si fier et si bravé, qu'il ne doute pas de la réussite. Il croit voir déjà les murs crouler et la garnison se rendre. Mais au premier détour il rencontre Richesse qui le renvoie impitoyablement. L'Amant désolé s'en retourne pensif, et bon gré mal gré, se décide à employer le premier moyen qu'Ami lui donna, c'est-à-dire d'user de ruse; mais son âme loyale se révolte contre une semblable duplicité, et le voilà plus malheureux que jamais.

GLOSE.

L'Amant, consolé par les conseils de son ami, reprend aussitôt courage et se croit déjà sûr du succès. Il cherche donc à revoir sa belle amante; mais dès le début il est arrêté par mille obstacles, et surtout par l'exigence de ses gardiens. Ah! s'il était riche, toutes les difficultés s'aplaniraient, et la Rose serait bientôt en son pouvoir! Il en est donc réduit à dissimuler, à se faire humble et insinuant auprès des [p. LXI] valets de sa belle et de tous ceux qui ont intérêt à le surveiller, de peur qu'il n'aborde la Rose. Mais ce rôle lui pèse, sa franchise et sa droiture se révoltent, et il retombe dans ses mornes inquiétudes.

CHAPITRES LVII ET LVIII.

C'est alors que Dieu d'Amours, jugeant l'épreuve suffisante, touché de tant de constance et de loyauté, vient à son secours, lui fait réciter ses commandements pour bien s'assurer qu'il ne les a pas oubliés, et convoque aussitôt toute sa baronnie pour assiéger le castel.

GLOSE.

Le pauvre Amant cependant s'éveille de sa torpeur. Il repasse en lui-même toutes les souffrances que doit endurer un fin amant qui veut loyalement faire son devoir; il puise de nouvelles forces dans la violence même de sa passion, que les obstacles ne font que grandir. Il fait appel à toutes les ressources de son coeur et de son esprit, et il se décide à tenter un dernier effort pour conquérir sa bien-aimée.

CHAPITRE LIX.

Dieu d'Amours a convoqué toute sa baronnie. Pas un ne manque à son appel. Ce sont: Franchise, Honneur, Richesse, Noblesse de Coeur, Oyseuse, Largesse, Beauté, Bien-Celer, Courage, Bonté, Pitié, Simplesse, Compagnie, Amabilité, Courtoisie, Déduit, Liesse, Sûreté, Désir, Jeunesse, Gaîté, Patience, Humilité, puis enfin Contrainte-Abstinence et Faux-Semblant.

Que venaient donc faire ces deux derniers en si gente compagnie? [p. LXII] Dieu d'Amours s'en étonne, et s'adressant à Faux-Semblant, lui demande comment il se trouve mêlé à ses soldats. Contrainte-Abstinence aussitôt s'avance et présente la défense de Faux-Semblant.

GLOSE.

Le pauvre Amant, réduit à ses propres forces, repasse en son esprit toutes ses ressources. Quelles sont donc les armes nécessaires à un fin amant pour vaincre un coeur si bien défendu? Il lui faut de la franchise, de l'honneur, de la noblesse de coeur, du temps à disposer, de la richesse, de la générosité, de la beauté, de la discrétion, du courage, de la bonté, de la grâce, de l'esprit, de l'amabilité, de la gaîté, du sang-froid, de la patience, de l'humilité, savoir inspirer la pitié, les désirs, la joie et l'abandon, et savoir employer la ruse. Il hésite cependant et repousse ce dernier moyens; mais il finit par s'avouer qu'en effet des traits pâles et amaigris par les veilles et les souffrances sont d'un puissant secours pour vaincre le coeur le plus rebelle.

CHAPITRE LX.

Dieu d'Amours dit à son ost qu'il veut assaillir le castel pour se venger de l'injure qu'on lui fait en emprisonnant Bel-Accueil. «Car, dit-il, depuis que sont morts Ovide, Tibulle, Catulle et Gaïlus, je n'ai jamais rencontré pareil serviteur. Si l'Amant n'est pas mis en possession de la Rose, il en mourra; et ce serait grand dommage de perdre un ami qui m'a [p. LXIII] si loyalement servi. Veuillez donc, dit-il, vous concerter ensemble afin d'organiser l'attaque.»

Les barons tiennent conseil et rapportent leur décision à Dieu d'Amours. «D'abord, disent-ils, Richesse nous a refusé son concours, ne voulant prendre fait et cause pour un amant qui n'est rien moins qu'opulent. Nous nous sommes donc accordés sans elle, et voici notre décision: Contrainte-Abstinence et Faux-Semblant s'attaqueront à Malebouche. Puis Désir et Bien-Celer essaieront de mettre Honte en fuite. Contre Peur marcheront Courage et Sûreté. Quant à Danger, qu'il soit assailli par Franchise et Pitié. Mais faites quérir votre mère, car son concours nous sera précieux.

«Amis, leur répond Dieu d'Amours, je vous remercie de prendre avec tant d'ardeur ma défense; mais Vénus, ma mère, n'est pas toujours à ma discrétion; car il lui arrive souvent de guerroyer pour son compte et d'attaquer seule et sans moi de redoutables forteresses. Mais celles-là je ne les aime guère. Je vous promets cependant de faire le nécessaire pour l'intéresser à notre sainte cause.

«Sire, disent les barons, commandez, et il sera fait selon votre volonté, soit tort, soit droit. Mais Faux-Semblant sait que vous le haïssez, et il n'ose se présenter à vous. Nous désirons que vous lui pardonniez votre colère et que vous l'acceptiez parmi vos barons.—Soit, dit Amour; ça, qu'il s'avance.»

GLOSE.

L'Amant tout d'abord reconnaît que de toutes les qualités nécessaires pour réussir en amour, une seule lui manque, la richesse; si c'est la plus utile, à la [p. LXIV] rigueur elle n'est pas absolument indispensable. Puis, après avoir réfléchi longuement à la manière dont il devra s'y prendre pour commencer l'attaque, il finit par se convaincre que, pour imposer silence aux mauvaises langues, il n'est tel que la prudence et la dissimulation. Pour vaincre la pudeur de sa charmante maîtresse, il devra lui faire comprendre tout le bonheur d'aimer et la persuader avant tout de sa discrétion. Pour dissiper ses folles terreurs, il se montrera à la fois calme et audacieux. Enfin, pour effacer ses doutes et calmer les alarmes de sa conscience, il attendrira son coeur par le spectacle de sa constance, de ses douleurs et de sa franchise. Toutefois, cette idée de prendre le masque de l'hypocrisie le tourmente sans cesse, et il a besoin de se convaincre tout à fait de cette triste nécessité.

CHAPITRES LXI A LXIII.

Dieu d'Amours fait subir à Faux-Semblant un long interrogatoire, afin de bien connaître cet auxiliaire inattendu qui s'est ainsi glissé dans son armée; car il suspecte avec raison cette face blême et ce maintien hypocrite. Il somme Faux-Semblant de se dévoiler tout entier. Celui-ci hésite un instant; mais voyant que toute résistance est inutile, il se décide à jeter le masque et prend bravement son parti. Il fait un long discours que nous pouvons résumer ainsi: «Le meilleur moyen d'être heureux sur terre, c'est de bien vivre et de s'enrichir sans travailler. Or, pour y arriver, c'est bien simple; il suffit de savoir tromper autrui et le voler impunément. C'est pourquoi je prends mille déguisements; mais celui que je préfère, [p. LXV] c'est l'habit de religion, non pas celui des prêtres séculiers, pauvres hères qui vivent maigrement dans leurs campagnes, pas même celui des prélats. Non, je suis mieux que cela; je suis un moine Mendiant; je n'ai ni demeure fixe, ni patrie; je relève directement du pape, et l'absolution que je donne prime jusqu'à celle de vos prélats, si puissants qu'ils soient. Grâce à la sottise des hommes, qui jugent tout sur l'étiquette, et qui, nous voyant affublés du manteau de la religion, en concluent que nous sommes tous de petits saints, plutôt que de nous juger sur nos actions, nous prêchons la pauvreté, et nous nageons dans l'abondance; nous prêchons l'humilité, et nous nous bâtissons des palais splendides; nous prêchons l'abstinence, et nous nous gorgeons de vins précieux et de morceaux délicieux. Pourvu qu'on soit riche et qu'on nous paie, on peut impunément commettre les plus grands crimes; notre absolution ne se donne pas: elle se vend. Quant aux vilains, ils peuvent mourir sans confession; nous ne nous dérangeons pas pour si peu. Car de la religion, nous prenons le grain et laissons la paille. Vous le savez, ce n'est pas à la niche du chien qu'il faut chercher la graisse; aussi je ne hante que le palais des riches, avares, usuriers, seigneurs, comtes et rois. Nous descendons encore jusqu'à confesser les bourgeoises, pourvu qu'elles soient jolies, et nulle «ou sans chemise, ou moult parée, ne saurait sortir de nos mains égarée.» Nous éprouvons un bonheur inouï à voir aux affaires d'autrui; nous avons soin par la confession de nous renseigner les uns les autres sur tout ce qui se passe dans les familles, afin de mieux exploiter les sots. Vivez sans crainte, et coulez d'heureux jours, canailles de toutes sortes, usuriers, voleurs, débauchés, prélats [p. LXVI] libertins, prêtres qui vivez avec vos maîtresses, juges iniques et prévaricateurs, vauriens de tous vices souillés, bougres, etc., etc.!... Pour cela, vous n'avez qu'à nous gorger d'or et de victuailles, et nous vous protégerons si bien que nul n'osera seulement vous attaquer; mais si vous ne donnez rien, nous vous ferons brûler tout vifs. Et si vos prélats osent trouver à redire que nous empiétions sur leurs privilèges au point de prendre les brebis grasses et ne leur laisser que les maigres, qu'ils lèvent la tête, et nous les frapperons de tels coups, nous leurs ferons de telles bosses, qu'ils en perdront mitres et crosses!

«Vous le voyez, dit-il en terminant, je suis un homme habile, précieux pour mes amis, terrible pour mes ennemis. N'ayez donc aucune honte d'accepter mes services; je mènerai à bonne fin votre entreprise.»

Dieu d'Amours accepte alors le concours de Faux-Semblant et lui donne le commandement de l'avant-garde.

GLOSE.

Toute réflexion faite, l'Amant se dit que de tels moyens sont sans doute bien répugnants, mais que la triste position où il se trouve par la méchanceté de ses ennemis justifie tout, et il se décide à débuter par la dissimulation vis-à-vis des jaloux et de la Vieille, qu'il ne saurait attaquer de vive force, n'étant ni assez puissant, ni assez riche.

[p. LXVII]

CHAPITRES LXIV A LXVIII.

Alors Faux-Semblant et Contrainte-Abstinence se concertent quelques instants, et on les voit bientôt apparaître, Faux-Semblant en pèlerin, sa compagne en béguine. Ils se dirigent aussitôt vers le castel et rencontrent Malebouche, sur sa porte assis, qui inspecte tous les passants. Ils le saluent moult humblement; il leur rend aussitôt leur salut, et comme leur figure ne lui semble pas inconnue, les invite à s'asseoir auprès de lui, et leur demande à quel heureux hasard il doit leur rencontre. Contrainte-Abstinence répond la première: «Nous sommes pèlerins. En ce pays, Dieu nous envoie vers ce peuple égaré pour lui prêcher l'exemple et les pécheurs repêcher. Au nom de Dieu nous vous demandons l'hospitalité, et c'est par vous que nous allons commencer notre auguste mission. Apprêtez-vous donc à écouter la parole de Dieu.» Malebouche répond que sa maison est à leur disposition et qu'il est tout ouïe. Contrainte-Abstinence reprend: «Ici-bas la vertu souveraine, c'est de mettre un frein à sa langue, Or, plus que nul, vous êtes entaché du péché de médisance, et il faut vous en corriger. Un gent varlet ici demeure; vous en avez dit pis que pendre, et ce jour il est enfermé à cause de vous. Pourtant, que vous a-t-il fait? Rien. Quant à l'Amant, il s'inquiète, par Dieu, bien de la Rose! Personne moins que lui ne vient rôder de ce côté; vraiment, il a bien autre chose à penser. Or, par votre médisance, vous êtes cause d'un grand péché, et si vous ne vous en repentez sur l'heure, vous irez bien sûr au puits d'enfer.»

Sur ce, Malebouche de s'écrier que s'il y a des [p. LXVIII] menteurs céans, ce sont eux. Il n'a fait que répéter ce que maintes gens ont vu et rapporté, et jusqu'à preuve du contraire, il se croit autorisé à le crier par dessus les toits.

Lors Faux-Semblant prend la parole:

«Il ne faut pas croire ainsi tout ce qui se dit par la ville, car ce n'est parole d'Évangile. Voyons, qu'avez-vous à reprocher au varlet? D'ordinaire les amants vont volontiers où gîtent leurs amours. Or, il ne rôde guère par ici, et si par hasard il vous rencontre, il vous fait bon visage et ne vous obsède pas comme tant d'autres. Et vous, qui du varlet avez tant médit, s'il aimait Bel-Accueil, vous aimerait-il comme il fait, vous son geôlier? Donc, en le méprisant, la mort d'enfer vous avez méritée!»

Malebouche, convaincu, ne trouve mot à répondre et finit par dire: «Je le reconnais. Or que faut-il faire?—Confessez-vous céans, dit Faux-Semblant; faites preuve de repentance, et je vous donnerai l'absolution.» Lors Malebouche à deux genoux fait sa confession. Faux-Semblant, le voyant dans une posture favorable, lui serre la gorge et lui coupe la langue d'un coup de rasoir. Puis, aidé de son compagnon, il prend ses clefs et le jette dans le fossé. Sitôt fait, ils ouvrent la porte, et, trouvant les soldats normands ivres-morts, les étranglent et entrent dans le castel.

GLOSE.

L'Amant, par sa prudence et sa circonspection, fait si bien qu'il ne donne aucune prise à la médisance, finit par éteindre tous les soupçons, et dès lors trouve les chemins ouverts pour revoir sa bien-aimée.

[p. LXIX]

CHAPITRES LXIX A LXXV.

Largesse et Courtoisie, sur les pas de Faux-Semblant et de Contrainte-Abstinence, entrent dans le fort. Ils rencontrent la Vieille qui, toute tremblante, se rend prisonnière, demandant qu'il ne lui soit fait aucun mal. Tous quatre lui répondent qu'ils ne sont point ses ennemis et qu'ils sont, au contraire, prêts à la servir si elle veut les aider. Puis ils lui offrent une agrafe et quelques anneaux, lui promettant de plus beaux présents par la suite. Enfin ils lui remettent un gent chapelet de fraîches fleurs, la priant, de la part de l'Amant, de le porter à Bel-Accueil, avec l'assurance de son respect et de son amour. La Vieille, heureuse de se tirer à son avantage d'un si mauvais pas, hésite cependant à se charger d'une telle mission, dans la crainte de Malebouche. Mais ils la rassurent en lui apprenant la mort de ce vilain. La Vieille alors accepte de grand coeur et dit: «Que l'Amant se tienne prêt à venir aussitôt que je le manderai;» puis, leur disant adieu, elle se rend auprès de Bel-Accueil; «Beau fils, lui dit-elle, pourquoi êtes-vous si triste? Contez-moi vos peines, et peut-être pourrai-je les soulager.» Bel-Accueil, qui n'a aucune confiance dans la Vieille, lui répond très-finement: «Je ne suis triste que de votre absence, car je vous aime d'amour tendre; mais pourquoi tant vous faire attendre?

«Pourquoi, répond la Vieille, vous allez le savoir, et grand plaisir vous en aurez.» Alors elle lui présente le chapelet que lui envoie l'Amant, qui toujours l'aime et mourra bien sûr s'il ne peut le revoir. Bel-Accueil refuse le présent. «Non, dit-il, je crains [p. LXX] qu'on ne me blâme.» Cependant il ne quitte pas des yeux le chapelet, frémit, tremble, tressaille, rougit, pâlit, perd contenance. La Vieille le lui met dans la main; il la retire et lutte encore, mais voudrait déjà le tenir. «Il est beau pourtant; mais si Jalousie le savait?—Prenez-le, vous n'encourrez aucun blâme.—Mais s'il faut dire qui me l'a donné? —Réponses, riposte la Vieille, vous aurez plus de vingt; au surplus, si vous êtes embarrassé, dites que c'est moi. Je ne suis pas suspecte à Jalousie, et je me charge de vous justifier.» Lors Bel-Accueil saisit le chapelet, le pose sur ses blonds cheveux, et prenant son miroir, admire comme il est gent ainsi.

La Vieille alors profite de ce qu'ils sont seuls en tête-à-tête, et lui donne ses conseils. L'analyse en serait trop longue ici. Le lecteur pourra les étudier à la source même, et voir avec quel art et quelle vérité l'auteur a su peindre la duègne corrompue comme toutes ses pareilles, et ne cherchant qu'à faire choir au même degré d'abjection qu'elle l'enfant chaste et pur dont la garde lui est confiée.

GLOSE.

Mais le pauvre Amant ne peut revoir sa mie dans l'intimité, car la Vieille est là. A force de présents et surtout de promesses, il l'engage à lui ménager une entrevue avec sa chère amante, et lui remet un chapelet de fraîches fleurs pour elle. La Vieille l'assure de son concours et lui dit de se tenir prêt au premier signal. Celui-ci se retire alors discrètement, et la Vieille court aussitôt trouver le très-doux enfant qui, après une longue hésitation, accepte le présent et consent à écouter son cerbère.

[p. LXXI]

CHAPITRES LXXVI A LXXX.

La Vieille revient vers l'Amant et lui annonce que Bel-Accueil est prêt à le recevoir, lui enseigne comment il pourra passer par la porte de derrière, et part la première pour aller l'attendre. Il la suit de près, et rencontre chemin faisant Dieu d'Amours et tout son ost accourus à son secours. C'est Faux-Semblant qui ouvre la marche avec Contrainte-Abstinence. L'Amant vole aussitôt à la recherche de Bel-Accueil. Doux-Regard vient à lui et lui montre du doigt Bel-Accueil qui d'un bond s'élance à sa rencontre. Ils sont tous deux dans une chambre secrète de la tour, et notre Amant, enivré de la réception que lui fait Bel-Accueil, tend déjà la main pour cueillir la Rose. Mais voici que Danger, caché dans un coin, soudain s'élance et s'écrie: «Fuyez, vassal, car Dieu m'entend, je ne sais ce qui me retient de vous casser la tête.» A ce cri Honte et Peur accourent, et tous trois assaillent l'Amant, le battent et vont l'étrangler, quand il appelle à l'aide. Les sentinelles de l'ost d'Amour jettent l'alarme, et les barons aussitôt de se ruer à son secours. Une bataille s'engage entre les gardiens de Bel-Accueil et les assaillants.

GLOSE.

La Vieille revient trouver l'Amant, lui annonce que sa belle est prête à le recevoir, lui enseigne une porte secrète par où il pourra pénétrer chez elle, et se retire la première pour l'attendre. L'Amant la suit de près, et chemin faisant se prépare à sortir enfin victorieux de cette dernière épreuve. Il fait appel à [p. LXXII] tous ses avantages physiques et moraux, et par prudence, pour ne pas effaroucher cette pudique enfant, il se présente l'air humble et les traits languissants. A sa venue, la belle l'accueille d'un long regard plein de tendresse et d'amour, et nos deux amants enivrés s'abandonnent aux plus doux transports. Mais soudain le dernier cri de la conscience arrête la pauvrette au bord du précipice; sa pudeur se réveille; elle sent renaître toutes ses terreurs, et une lutte suprême s'engage dans son coeur entre la passion et le devoir.

CHAPITRES LXXXI A LXXXIII.

Dans ces trois chapitres l'auteur s'excuse d'avoir, dans le cours du roman, écrit quelques paroles un peu trop gaillardes et folles; il ne doute pas que les dames lui pardonnent de les avoir si durement traitées; car, dit-il, jamais il n'eut l'intention d'attaquer les femmes honnêtes. Il termine en engageant le lecteur à bien étudier ce qu'il va lire par la suite, s'il veut apprendre à fond toute la science d'amour.

CHAPITRES LXXXIV A LXXXVI.

Franchise la première s'élance contre Danger. Celui-ci la renverse et va l'occire, quand Pitié accourt et inonde Danger de ses larmes. Il sent son coeur se fondre, tremble, chancelle et va fuir, quand Honte arrive, et par ses reproches cherche à relever son ardeur. Danger crie au secours, et Honte d'un seul coup de son glaive étourdit Pitié. Désir est là, prêt à la soutenir; beau jouvenceau franc et joli, à Honte il [p. LXXIII] pousse en grand'furie. Hélas! il ne résiste pas plus que les autres, et son corps va mesurer la terre. C'est alors qu'apparaît Bien-Celer. Honte à son tour tombe sous les coups de ce nouveau champion, et elle fût morte sans sa compagne Peur. Cette réserve toute fraîche renverse tout devant elle. Elle assomme presque Bien-Celer et culbute Courage d'un seul coup. Tout l'ost d'Amour va succomber lorsque soudain se dresse Sûreté. Elle se précipite sur Peur, qui évite le choc et lève son glaive. Sûreté pare avec l'écu et demeure un instant ébranlée; son épée lui échappe des mains. Mais se ranimant soudain, pour montrer l'exemple, elle jette ses armes et saisit aux tempes son terrible ennemi. Tous alors, transportés de rage, s'abordent, et une lutte corps à corps, terrible, acharnée, s'engage sur toute la ligne. Elle dura longtemps, mais la victoire restait indécise. Une trêve fut conclue, et les combattants se retirèrent chacun dans leur camp.

Jamais assurément, sa mère présente, Amour n'eût accepté d'armistice. Il mande donci Vénus aussitôt.

GLOSE.

La belle est d'abord épouvantée par une idée terrible. Si cet homme à qui elle va se livrer tout entière allait la tromper! S'il n'était qu'un de ces vils libertins qui ne voient dans l'amour que la jouissance matérielle, et qui méprisent la femme aussitôt qu'elle s'est donnée! En vain se dit-elle que son amant est loyal et bon, que la franchise est peinte sur sa figure, et qu'il lui donna trop de preuves d'amour pour en pouvoir douter; cette pensée l'obsède. Elle n'est pas sans savoir non plus que les [p. LXXIV] suites de l'amour engendrent parfois des regrets cuisants, et sa sombre froideur brise le coeur du pauvre amant. Il la contemple d'un air abattu, et des larmes inondent son visage. A cette vue la belle s'attendrit et lui tend la main. Il veut l'enlacer et la presser sur son sein. Soudain elle sent la pudeur se réveiller, et rouge de honte, se dégage de l'amoureuse étreinte, mais sans pouvoir détacher ses yeux du beau jouvencel où tant de grâces brillent à la fois. Son coeur pourtant triomphe encore de la tentation. Mais son amant est là qui proteste de sa discrétion; l'ombre et le mystère voileront leurs amours, et les doux accents de cette voix tant aimée couvrent les derniers cris de sa pudeur alarmée. Elle est bien près de se rendre, quand tout à coup elle songe au grand acte qui va s'accomplir. Au moment d'offrir ce sacrifice suprême, d'abandonner ce trésor qui sera perdu pour jamais, cette fleur unique qui ne se peut cueillir qu'une fois, sa virginité, elle sent son coeur se serrer sous le poids du remords. Une tristesse profonde l'envahit tout entière, et tremblante elle hésite. Elle a peur! De quoi? De l'inconnu, de cette vie nouvelle qui va s'ouvrir, et au moment de recevoir le baptême de l'amour, elle demande grâce. L'Amant, qui la voit chancelante, épuisée, reprend courage, cherche à la rassurer, lui rappelle tous leurs rêves de bonheur, veut lui prouver que l'amour est l'oeuvre la plus belle, la plus sainte et la plus sacrée; rien ne peut dissiper ses alarmes, et elle supplie son bien-aimé de la laisser un instant se recueillir encore. Tous deux alors, silencieux et graves, assis côte à côte et la main dans la main, attendent anxieux le moment fatal qui va décider de leur sort.

[p. LXXV]

CHAPITRES LXXXVII A XC.

Les messagers d'Amour vont trouver Vénus en l'île de Cythère, et lui content tout l'embarras où se trouve son fils par la faute de Jalousie. A cette nouvelle Vénus monte sur son char traîné par huit colombeaux et arrive à l'ost de son fils. Le combat avait recommencé; mais la garnison de la tour se défendait vaillamment; Vénus arrive enfin. Son fils vole à sa rencontre et, désespéré d'une telle résistance, implore son aide. Vénus oyant ces plaintes, en grand'colère entre, et jure que jamais plus elle ne laissera Chasteté vivre en sûreté au coeur des hommes ni des femmes. Amour jure que tous les humains désormais viendront par ses sentiers, et que nul ne sera sage nommé, à moins qu'il n'aime ou soit aimé. Tous les barons, à l'exemple de leur chef, prononcent le même serment.

CHAPITRES XCI ET XCII.

Cependant Nature forgeait une à une les pièces qui doivent continuer les espèces. Désolée de la perversité des hommes qui méprisent et avilissent l'amour au point d'en faire un crime et d'emprisonner Bel-Accueil parce qu'il veut s'unir à l'Amant, elle songe, dans un moment de découragement, à laisser périr la race humaine. Le serment de Vénus, d'Amour et des barons la rassure. Mais elle a un péché sur la conscience, et elle vient trouver son bon prêtre Génius pour se confesser à lui. Ce péché, c'est d'avoir été injuste envers tous les êtres qui peuplent [p. LXXVI] la terre, et les avoir asservis à l'homme. «Malheureuse! s'écrie-t-elle, qu'ai-je fait? Comment réparer ma faute? Hélas! j'ai rabaissé mes amis pour exalter mes ennemis; j'ai tout perdu par ma bonté!»

L'auteur, mettant Nature en scène, en profite pour faire l'exposé complet de ses théories philosophiques, et pousse peut-être un peu loin l'étalage de sa vaste érudition. Il compare la nature à l'art, et prouve la supériorité de celle-là, qui transforme incessamment la matière et lui fait revêtir de si belles formes, au point de tirer la vie de la corruption même, témoin le phénix. L'art, au contraire, loin de créer, ne saurait même dépeindre la nature. Tous ceux qui l'ont tenté, Zeuxis lui-même, ont échoué misérablement; aussi Jehan de Meung renonce à telle entreprise et revient à son sujet.

CHAPITRES XCIII A XCV.

Génius, voyant Nature fondre en larmes, la console d'abord et finit par se mettre en colère contre toutes les femmes, qui pleurent pour arracher les secrets de leurs maris, les tromper et les tyranniser s'ils sont assez fous pour s'y laisser prendre. L'auteur a déjà dit plus haut: «Larmes de femme, comédie!» Le bon prêtre Génius termine en s'écriant: «Si vous aimez vos corps, vos âmes, beaux seigneurs, gardez-vous des femmes; au moins gardez-vous de jamais leur dévoiler vos secrets!»

Le lecteur verra par cette boutade, un peu en dehors de son sujet, à notre avis, que les regrets que l'auteur exprime aux chapitres LXXXI à LXXXIII n'étaient rien moins que sincères.

[p. LXXVII]

CHAPITRES XCVI A C.

Nature donc commence sa confession. Elle rappelle à Génius comment elle assistait à la création du monde, comment Dieu la prit pour sa chambrière, et lui confia l'entretien et la conservation de tout l'univers. Elle fait d'abord le tableau des cieux et des planètes qui parcourent la voûte étoilée, sans que rien vienne jamais rompre leur harmonie. Par leur influence, les corps célestes transforment incessamment les éléments, c'est-à-dire la matière, et tôt ou tard il faut que les êtres organisés naissent, vivent et meurent à leur naturelle échéance, s'ils ne préviennent la mort en se détruisant les uns les autres. L'homme seul se détruit lui-même par sa folie et son orgueil. Tel Empédocle, qui se précipita dans le cratère de l'Etna. Tel Origène, qui se mutila, cessant ainsi d'être homme sans mourir.

On excuse ces fous en disant que le Destin, que Dieu le voulait ainsi. Là-dessus le poète discute et détruit de fond en comble le mystère de la prédestination et l'intervention de la Providence dans les actions des hommes. Il prouve, entre autres choses, que c'est folie de rejeter sur les planètes les fautes humaines. Tous les événements s'enchaînent et ne sont que les conséquences naturelles les uns des autres. Tout ce que Jehan de Meung accorde à Dieu, c'est de savoir d'avance ce qui arrivera, mais sans jamais imposer directement sa volonté. Car l'homme a son libre arbitre absolu, dit-il, et seul est responsable de ses folies. Il peut, quand il lui plaît, choisir entre le bien et le mal. Il prévoit les conséquences de ses actions, et partant peut garantir [p. LXXVIII] son âme du péché, aussi bien qu'il pourrait prévenir la famine et le déluge si Dieu lui donnait la science de prévoir l'avenir. Il n'aurait pour cela qu'à faire de grosses provisions dans les années d'abondance, et bâtir un vaisseau pour échapper au déluge, comme firent Deucalion et sa femme Pyrrha.

Dieu nous a donné la raison et le libre arbitre, pour que nous sachions nous conduire nous-mêmes. Heureux mille fois l'homme d'être seul doué de raison; car si tous les animaux étaient raisonnables, dès longtemps ils se seraient débarrassés de ce tyran jaloux et cruel.

«Mais, bon Génius, continue Nature, je reviens à ma parole première. Voyez les éléments: ils font toujours leur devoir envers les choses qui doivent subir les célestes influences. Constamment ils opèrent les mêmes révolutions. Parfois, il est vrai, ils bouleversent l'atmosphère; les eaux inondent des contrées entières, ravissent champs et moissons; le vent renverse arbres et maisons; mais toujours le beau temps revient réparer les désastres causés par la tempête. Alors apparaît l'arc-en-ciel et ses belles couleurs. «Nature compare cet effet d'optique à celui produit par les verres taillés qui décomposent la lumière, et fait une longue dissertation sur les miroirs ardents et les lunettes à longue vue, puis sur les visions fantastiques qui assiègent l'homme pendant son sommeil et les cerveaux malades. Ce sont encore les éléments qui embrasent les comètes que nous voyons traverser le ciel. On a longtemps cru qu'elles étaient chargées d'annoncer aux hommes de grands malheurs, et notamment la mort des rois. Mais Jehan de Meung déclare cette croyance absurde, car, dit-il, l'influence et les rayons des comètes ne [p. LXXIX] pèsent d'un plus grand poids sur pauvres hommes que sur rois. Non, les rois ne méritent pas que les cieux daignent annoncer leur trépas plus que celui d'un autre homme, car leur corps ne vaut une pomme plus que le corps d'un charretier. Et si quelqu'un s'enorgueillit de sa race et s'écrie: «Je suis gentilhomme, et je vaux mieux que ceux qui les terres cultivent ou du travail de leurs mains vivent,» je lui répondrai non. L'homme n'est noble que par ses vertus et vilain que par ses vices. Il est vrai que la mort d'un noble ou d'un prince est plus notable que celle d'un paysan, et l'on en parle un peu plus longtemps; mais de là à croire que les éléments en seront bouleversés, c'est sottise. «Non, les éléments gardent mes commandements, dit Nature, et toujours d'une marche régulière leurs évolutions accomplissent. Je ne me plaindrai donc pas d'eux, non plus des plantes qui, toujours soumises à mes lois tant qu'elles vivent, poussent feuilles, rameaux et fleurs autant qu'elles peuvent. Je n'ai rien non plus à reprocher aux bêtes qui, toutes autant qu'elles peuvent, faonnent selon leurs usages et font honneur à leur lignage. Il n'y a pas jusqu'à mes chers vermisseaux qui ne se montrent envers moi reconnaissants. Seul l'homme m'a déclaré la guerre et veut se soustraire à mes lois. Oui, bon Génius, j'ai été trop bonne pour lui; je l'ai comblé de mes faveurs; j'en ai fait un petit monde, un petit abrégé de toutes les perfections, et lui seul m'insulte et me brave. Lui, pour qui le Fils de Dieu s'est incarné pour mourir sur la croix, contre mes règles il manoeuvre et s'est fait le réceptacle de tous les vices! L'homme est orgueilleux, lâche, avare, faussaire, parjure, etc... Mais sur tous ces vices je passe; que Dieu s'en arrange [p. LXXX] s'il veut, le punisse et me venge. Mais je ne puis passer sur ceux dont Amour se plaint, et je ne puis subir plus longtemps que l'homme me refuse le tribut qu'il me doit et qu'il me devra tant qu'il recevra mes divins outils.

«Bon prêtre, dit Nature en terminant, allez au camp d'Amour, et dites à tous les barons, sauf Faux-Semblant et Contrainte-Abstinence toutefois, que je leur envoie tous mes saluts. Portez mes plaintes au Dieu d'Amours pour que sa douleur s'apaise, et dites-lui que je lui adresse un ami pour qu'il excommunie ceux qui lui font telle avanie, et qu'il absolve les vaillants qui travaillent à bien aimer toute leur vie.»

Lors Nature écrit son anathème sur un parchemin, le scelle et le remet à Génius. Ceci fait, elle lui demande l'absolution et le prie de lui pardonner si elle a fait quelque omission. Celui-ci l'absout, dépose son aube et son rochet, prend des ailes et s'envole à l'ost d'Amour.

CHAPITRES CI A CIV.

Génius arrive, et tout le monde pousse des cris de joie, excepté toutefois Faux-Semblant et Contrainte-Abstinence, qui disparaissent sans mot dire. Après les civilités d'usage, Amour fait endosser une belle chape à Génius, lui baille anneau, crosse et mitre, et Vénus lui met au poing, pour renforcer l'anathème, un cierge ardent. Génius, sur un grand échafaud monté, commence sa harangue.

Suit l'anathème de Nature contre les déloyaux, les reniés qui prennent en haine les oeuvres d'où elle [p. LXXXI] tire ses soutiens. Puis Génius accorde pardon pleinier (on ne connaissait pas encore les indulgences) à tous ceux qui se peinent de bien aimer. «Travaillez, dit-il, seigneurs barons, travaillez avec ardeur pour remplacer ce que le ciseau d'Atropos détruit tous les jours, et vous irez dans le paradis fleuri où l'agneau divin conduit ses blanches brebis. Là le jour est éternel et toujours pur, et il dépasse en splendeur même le jour qui inondait la terre, en l'âge d'or, du temps de Saturne, à qui son fils Jupiter fit tant d'outrage quand il le mutila. Mais pour conquérir un trône, il n'est crime si odieux qui vous arrête. C'est avec le meurtre, dit Génius, le plus épouvantable crime; car mutiler son semblable, c'est lui ravir toute vertu et le rabaisser au niveau de la femme. Or, à faire grand' diableries sont toutes les femmes trop hardies. Mais surtout, et c'est là le plus noir forfait, c'est lui ravir sa fécondité.

Jupiter, à peine sur le trône, donna soudain aux hommes l'exemple de tous les vices, leur conseilla de se partager la terre, versa le venin aux serpents, et fit au loup ravir sa proie. Il apprit à l'homme à se nourrir de la chair des animaux, à tirer le feu des cailloux, et des arts nouveaux souleva les voiles. Bref, si le désir de régner lui fit commettre le plus hideux attentat, il essaya de le faire oublier en changeant l'état de l'empire de bien en mal, de mal en pire. Il rompit le printemps éternel, divisa l'année en quatre saisons, et l'âge de fer remplaça l'âge d'or. On vit alors se réjouir les dieux infernaux, et tendre leurs rets par toute la terre pour attirer dans leur séjour ténébreux les brebis, qui toutes, hélas! y vont de compagnie. [p. LXXXII] Bien peu arrivent au paradis où le bel agnelet bondissant mène paître son blanc troupeau.»

Suit une longue et splendide description du séjour céleste, demeure des bienheureux, et un fort beau parallèle entre ce parc et le jardin de Déduit, la fontaine de Narcisse et la fontaine de vie; l'auteur nous montre combien la première est obscure et trouble au prix de la seconde. «Or donc, s'écrie Génius, pensez de Nature honorer, soyez honnêtes, généreux, loyaux et charitables, et vous irez au parc merveilleux boire à la très-belle fontaine, qui tant est douce, et claire, et saine, sur les pas de l'agnelet divin, pendant toute l'éternité.»

Il termine en excitant l'ardeur des barons, et les engage à renouveler l'attaque, puis il disparaît.

Vénus prend le commandement des troupes, et tout le monde se prépare au combat.

CHAPITRES CV A CIX.

Vénus somme Peur et Honte de se rendre. Elles refusent. Alors la déesse courroucée saisit son brandon, et vise une étroite meurtrière entre deux piliers d'ivoire assise. Ces deux piliers soutenaient une figure admirable de formes et blanche comme l'argent. C'était la châsse de Nature où se trouve le sanctuaire couvert d'un précieux suaire, qui contient le bouton parfumé. Autour de cette statue s'accomplissent miracles autrement extraordinaires que devant la tête de Méduse. Celle-ci détruisait tout et changeait en roches les êtres vivants qui la regardaient. Le sanctuaire de la Rose, au contraire, anime tout ce qui l'approche; il animerait la matière elle-même.

L'auteur ne peut mieux la comparer qu'à la statue de Pygmalion, [p. LXXXIII] ce statuaire fameux qui sentit son coeur, jusqu'alors insensible, s'embraser en contemplant son oeuvre. Le malheureux, dévoré d'un amour sans espoir, allait mourir, lorsque Venus, touchée de ses feux, à son tour anima la statue. De leurs amours naquit Paphus, qui lui-même engendra Cynyras, père d'Adonis.

Tel le brandon de Vénus vole porter l'incendie dans la tour. A cette vue toute la garnison s'enfuit. La tour consumée s'écroule pièce à pièce, sans pourtant endommager le sanctuaire.

L'Amant alors, en pèlerin, muni du bourdon et de l'écharpe, pénètre jusqu'à Bel-Accueil sous la conduite de Courtoisie, Franchise et Pitié. «Daignez, disent-elles à Bel-Accueil, octroyer à ce loyal Amant la Rose qu'il désire depuis si longtemps.

«Dames, fait Bel-Accueil, de bon coeur je la lui abandonne; qu'il me pardonne ses longs ennuis, et qu'il vienne ici la cueillir, à nous deux seuls tout à loisir, car il aime loyalement.»

L'auteur finit en racontant comment, pour arriver jusqu'à la Rose, il lui fallut forcer la porte du sanctuaire avec son bourdon et comment, après de longs efforts, il parvint enfin à cueillir le délicieux bouton.

Il était jour; il se réveille.

GLOSE.

On peut ainsi résumer ces dix-huit derniers chapitres:

Jusqu'alors le lien qui unissait les deux amants n'avait été qu'une affection du coeur et de l'âme. Du côté de l'amante, ce n'étaient qu'illusions et rêves [p. LXXXIV] enchantés. S'aimer et se le dire, se contempler et se sourire, c'était tout son bonheur.

Dans cet échange mutuel d'impressions naïves, les sens n'avaient aucune part; cette affection n'était encore que de l'amitié. Soudain une étincelle jaillit et vient embraser tout le corps. Les sens s'allument, la nature reprend tous ses droits. L'étincelle, c'est Génius; la flamme, c'est Vénus.

Alors la pauvre enfant, vaincue déjà plus d'à moitié par l'éloquence et les charmes de son amant, sent naître en elle une flamme inconnue. Palpitante, enivrée, elle oublie tout, se laisse tomber éperdue entre ses bras, s'abandonne à ses étreintes passionnées, à ses voluptueuses caresses, et... l'heureux Amant peut enfin cueillir la Rose.


[p. LXXXV]

CONCLUSION.

L'oeuvre de Guillaume de Lorris, cette idylle charmante, gracieux reflet d'une âme tendre, naïve et pure, est, à notre avis, un des plus beaux chefs-d'oeuvre de notre poésie. Quel doux parfum de jeunesse et d'amour! La forme y laisse parfois un peu à désirer; la diction est peut-être un peu monotone, mais l'ensemble en est délicieux! Malgré soi, on s'intéresse au pauvre Amant, on pleure ses souffrances, on maudit ses persécuteurs.

Comme ce Guillaume de Lorris connaissait le coeur humain! Seul celui qui aima dans sa jeunesse peut comprendre les douleurs de cet amant infortuné, ses désespoirs et ses enthousiasmes, ses affaissements et sa ténacité. Quelle naïveté charmante, quelle délicatesse de pinceau, et surtout quelle vérité dans le récit et les dialogues! Quelle richesse dans les descriptions, et comme les caractères y sont savamment étudiés! Cette littérature jeune et fraîche fut pour nous comme une révélation. C'est bien certainement, avec Daphnis et Chloé, les deux plus jolis romans que nous ayons lus. Comme, auprès de ces deux chefs-d'oeuvre de naturel et de simplicité, sont, malgré tout leur fracas, ennuyeux et tristes les romans d'aujourd'hui! Exagérés et faux, [p. LXXXVI] ils tourmentent l'esprit, le torturent et le fatiguent, sans jamais réellement l'intéresser. Quelquefois, quand il nous arrive d'y jeter les yeux, nous nous demandons si ce sont bien réellement des hommes qui sont en scène. A coup sûr, ce ne sont pas des hommes comme nous. Jamais nous n'avons pu nous y reconnaître une seule fois. Personnages de convention, tous les acteurs s'agitent au milieu d'une société bizarre; ils sont en tous points extrêmes, aussi impossibles dans le bien que dans le mal, jamais naturels. Dans ce petit roman, au contraire (je ne parle que du roman de Guillaume), c'est la nature prise sur le fait, et l'on s'y reconnaît à chaque pas. Nous ne saurions préjuger ce qu'eût été l'oeuvre du poète si la mort ne l'eût enlevé si jeune; mais à coup sûr on peut affirmer que si la fin eût été de tous points digne d'un si admirable début, Guillaume de Lorris pourrait, sans exagération, être comparé aux plus gracieux poètes de l'antiquité.


Avant de passer à la partie de Jehan de Meung, nous allons discuter la valeur d'un prétendu dénoûment attribué à Guillaume de Lorris.

M. Méon ayant rencontré par hasard deux manuscrits contenant la partie seule de Guillaume de Lorris, qui se terminaient par quatre-vingts vers formant un dénoûment, se crut en droit d'affirmer que Guillaume de Lorris avait terminé son roman, et que Jehan de Meung avait supprimé ces vers pour continuer ou plutôt recommencer l'ouvrage sur un plan beaucoup plus vaste. Cette opinion est aujourd'hui partagée par la plupart des commentateurs de [p. LXXXVII] cette oeuvre remarquable. Nous avons le regret de ne pouvoir l'accepter, et nous allons, de l'examen même du roman, tirer la preuve irréfutable d'une aussi surprenante erreur.

Du premier coup d'oeil, il est facile de voir que l'oeuvre de Guillaume de Lorris n'est que la mise en scène d'une oeuvre beaucoup plus considérable. C'est à peine si nous pouvons accepter ces trente-deux chapitres pour la moitié du roman. En effet, le dénoûment, dont nous allons donner tout à l'heure l'analyse, est beaucoup trop écourté pour un cadre de cette importance, et ne serait guère en rapport avec l'étendue de l'exposition, car nous ne pouvons appeler autrement l'oeuvre de Guillaume de Lorris.

Le lecteur a pu voir, du reste, avec quel art il sut traiter un si magnifique sujet. Dès le début, rien qu'au soin qu'il apporte à développer la mise en scène, à nous dépeindre les lieux et les acteurs principaux, nous devons admettre, jusqu'à preuve du contraire, que chacun devait jouer un rôle important dans ce drame ingénieux, et ce n'est certes pas uniquement pour donner carrière à sa verve poétique qu'il fait passer sous nos yeux une suite aussi longue de descriptions et de portraits inimitables, qui n'absorbent pas moins de douze chapitres sur trente-deux, 1690 vers sur 4150, c'est-à-dire à peu près la moitié du poème. Quant à la valeur de ce document, le lecteur pourra juger combien il est inférieur, sous tous les rapports, à ce qui le précède. En voici le sommaire ou plutôt la traduction un peu résumée:

L'Amant, voyant tout perdu, exhale sa douleur en plaintes amères. Mais voici soudain venir dame Pitié pour le consoler. Elle amène dame Beauté, Bel-Accueil, Loyauté, Doux-Regard et Simplesse. Ils [p. LXXXVIII] lui disent: «Jalousie s'est endormie, et nous nous sommes échappés à grand' peine, car Peur tremblante, qui toujours allait et venait, écoutant le moindre bruit, nous aperçut, et, redoutant la perfidie de Malebouche, ne savait ce qu'elle devait faire; mais Bonne-Amour ouvrit de force la porte, quoi que Peur pût dire et faire. Si Malebouche l'eût su, nous ne serions certes pas sortis; mais Vénus vola les clefs et nous a mis dehors.»

Laissons maintenant l'Amant raconter comme il fut mis en possession du très-doux bouton:

«Elles sont assises (pourquoi ce féminin?) aussitôt à côté de moi. Dame Beauté en tapinois m'a présenté le doux bouton; je l'ai pris de bonne volonté, et j'en ai disposé comme s'il fût mien, sans qu'il fît la moindre opposition. En paix, sur un beau lit d'herbes fraîches, couverts de feuilles de roses et de baisers, en grand soulas, en grand déduit nous passâmes toute la nuit. Elle nous parut trop courte, et quand l'aube se leva, il fallut nous séparer. Dame Beauté me réclama le doux bouton que je dus rendre à contre-coeur; mais il n'était plus clos. Alors, avant de partir, Beauté me dit en riant: «Jalousie peut maintenant guetter, ses murs hausser et renforcer, doubler ses haies d'églantiers; il est payé de ses peines. Beau doux Ami, vous me l'avez dit, tel service, telle récompense.»

Puis, après quatre vers de morale, l'Amant termine ainsi:

«Droit à la tour ils s'en retournent mystérieusement; moi je m'en vais et prends congé. Voilà le songe que j'ai songé.»


Évidemment, comme nous l'avons dit plus haut, ce serait une fin de tous [p. LXXXIX] points indigne d'un début aussi parfait, et de plus elle est écrite avec une négligence déplorable. Outre que ces quatre-vingts vers nous semblent d'un style relativement un peu plus jeune que le reste, il est facile de voir combien les caractères des acteurs y sont mal observés. Comment admettre que Beauté qui, dans tout le roman de Guillaume, n'est qu'un acteur tout à fait secondaire, puisqu'elle ne figure que dans la karole où on ne la voit pas même adresser la parole à l'Amant, soit appelée à dénouer seule une situation si compliquée? Au surplus, Beauté n'est et ne peut être qu'un personnage passif: c'est une qualité du corps; elle fait partie de l'objet à conquérir, de même que la Rose. Nous aurions mieux compris, dans ce rôle de médiateur, dame Pitié ou Courtoisie, comme l'a fait Jehan de Meung, par exemple. Quant à Doux-Regard, ce n'est qu'un comparse, le serviteur de Dieu d'Amours et non de Bel-Accueil, et un personnage jusqu'ici fort mystérieux. Pour ce qui est de Loyauté, c'est la première fois qu'apparaît cet acteur, et comme il vient pour ne rien faire, il est au moins inutile. Bel-Accueil, l'âme du drame, est ici tellement nul, qu'il en est ridicule; et puis, que dire de ce «doux bouton qui ne fait pas la moindre opposition?» Supposerons-nous qu'il y ait ici erreur d'impression et qu'il faille lire el au lieu de il, et dire «sans qu'elle (Beauté) fît la moindre opposition?» Enfin quelle est cette Bonne-Amour qui ouvre la porte du château et qu'on n'a pas encore vue jusqu'ici? Comment expliquer ce personnage? Faut-il supposer qu'il ne fasse qu'un avec Vénus, qui paraît quatre vers plus bas?

Mais le reproche le plus grave que nous puissions faire à l'auteur de ce [p. XC] morceau détestable, c'est d'avoir réduit Jalousie au rôle ridicule de mari trompé, et ceci au mépris du poète, qui se plaît à nous peindre Bel-Accueil comme une vierge innocente et pudique. Pour terminer enfin, que signifie cette Beauté réclamant, avant de partir, le bouton à l'Amant?

Le bouton, nous le répétons, c'est le plus bel ornement de la femme; c'est sa virginité, sinon celle du corps, au moins celle du coeur, sa vertu en un mot. Elle ne saurait la reprendre une fois qu'elle l'a donnée, pas plus qu'on ne peut rendre au rosier le bouton une fois cueilli. Cette pensée est presque ici de l'obscénité. Or, rien ne saurait justifier une pareille supposition de la part du chaste et naïf poète de Lorris.


Mais si ces raisons ne semblent pas concluantes pour faire admettre définitivement notre opinion, il est dans l'oeuvre même de Guillaume des preuves irréfutables qu'il ne l'a jamais terminée et qu'il songeait même à lui donner une bien plus grande étendue.

Ainsi, comment admettre qu'un poète aussi correct, aussi soigneux, qu'un écrivain de sa valeur, enfin, eût laissé subsister des négligences de la force de celles que nous allons relever? Dès le début, en effet, nous lisons que l'Amant va voir peintes sur le mur sept images. Or, le poète en fait passer successivement devant nos yeux dix et non pas sept. Il en est quelques-unes qu'on peut à peine qualifier [p. XCI] d'ébauches, les trois premières, par exemple, Haine, Félonie et Vilenie. La seconde même n'est qu'un titre. Évidemment, ou le peintre avait l'intention d'en supprimer trois, ou il en a intercalé trois après coup, avec l'intention de les achever en révisant son poème. Il en est de même des flèches d'Amour. Le poète nous dit qu'Amour a deux arcs, un beau, l'autre laid, et cinq flèches pour chacun d'eux, dont cinq belles et cinq laides. Or, il frappe l'Amant des belles flèches, et en les énumérant, il en nomme six. C'est encore une négligence que le poète n'eût pas manqué de faire disparaître. Quant aux cinq vilaines flèches, elles étaient sans doute appelées à jouer leur rôle, à moins pourtant de dire que Bel-Accueil, n'ayant que des vertus, en rendait l'usage inutile.

Mais il est une preuve autrement convaincante et que nous allons tirer du texte même. En effet, du vers 3509 au vers 3514, l'Amant dit: «Je vais maintenant vous conter comment Honte me fit la guerre, comment les murs furent élevés et le château fort, qu' Amour prit par la suite au prix de grands efforts.» Évidemment, le poète se proposait de raconter longuement, comme l'a fait du reste Jehan de Meung, la lutte d'Amour contre Honte, défenseur du château, c'est-à-dire de la passion contre la pudeur. Quand nous n'aurions pas d'autre preuve, celle-ci serait plus que suffisante. Ceci dit, nous allons faire l'examen critique de l'oeuvre de Jehan de Meung, et discuter la manière dont il sut tirer parti d'une aussi splendide mise en scène.


[p. XCII]

PARTIE DE JEHAN DE MEUNG.

Après le poète, après le doux jouvenceau de vingt-cinq ans, dont le coeur exhale avec tant de grâce et de naïveté ses ardents désirs, ses douces jouissances, ses cruelles déceptions et ses cuisantes douleurs, voici venir l'homme blasé, le sceptique, le savant, le philosophe. Jehan de Meung, c'est le Rabelais, le Voltaire du XIIIe siècle. Pour lui la Rose n'est plus qu'un accessoire; le cadre du drame, le jardin de Déduit, s'étend à l'infini; il embrasse la nature entière, la nature féconde, source d'éternelle vie. Guillaume de Lorris parlait avec son coeur; Jehan de Meung parle avec ses sens et sa raison; non pas la raison froide et égoïste qui nous fait étouffer les inspirations généreuses et les plus tendres sentiments du coeur, mais la véritable raison, qui nous dit que le seul moyen d'être homme, c'est d'être juste, c'est d'être bon, c'est d'aimer. Pour lui, tout ce qui est contre nature est injuste, honteux, abominable. S'il prend fait et cause pour l'Amant, c'est que celui-ci représente la nature dans ce qu'elle a de plus sacré, l'amour, et il s'indigne de ce que Jalousie, Danger, Honte et Peur, c'est-à-dire les préjugés, osent entraver ses droits en empêchant l'union des deux amants. Pour lui, rien n'est beau, rien ne doit être agréable à Dieu comme l'amour et les caresses de deux êtres également jeunes et beaux. Aussi, avec quelle éloquence et quelle vigueur il flagelle tout ce qui viole en général les lois de la nature, et en particulier tout ce qui s'oppose à la reproduction! Il condamne impitoyablement le célibat, les amours [p. XCIII] honteux et tous les vices qui peuvent entraver ou fausser l'oeuvre de nature. Il ne trouve pas d'imprécations assez virulentes pour flétrir ceux qui commettent l'attentat dont Abeilard fut victime.

Sortant même du domaine physiologique pour entrer dans le champ de l'économie politique, nous verrons avec quelle audace il attaque les prêtres et les moines, les juges iniques, les nobles et les rois. Il critiquera même le mariage, mais uniquement au point de vue des lois naturelles, regrettant que l'homme, par ses vices, ait rendu nécessaire cette violation du bien le plus précieux pour lui, la liberté, sans laquelle il n'est pas de bonheur sur la terre. On a souvent dit que Jehan de Meung était un athée. Non. C'est un philosophe naturaliste. Pour lui, Dieu, l'universel créateur de la matière, le père de Raison, après avoir achevé son oeuvre, assiste impassible, du haut du ciel, dans son immuable sérénité, aux évolutions de tous les corps qui gravitent dans l'immensité de l'univers, et dont la Terre n'est qu'un atome imperceptible. Tous obéissent aux lois éternelles et inviolables auxquelles rien ne saurait se soustraire. Son unique «chambrière,» Nature, est chargée de veiller à l'exécution de ces lois qu'elle-même ne saurait enfreindre. Sa mission est de transformer incessamment la matière et de lui transmettre la vie. Aussi, tout ce qui tend à se soustraire à sa domination est sacrilège, et fait insulte à Dieu lui-même. Mais le pouvoir de Nature n'est pas sans bornes. Il ne s'étend pas jusqu'à cette flamme céleste qu'on nomme l'intelligence; car elle-même le dit: «Je ne fais rien d'éternel; tout ce que je fais est mortel.» Elle ne peut guider les sentiments du coeur comme elle règle les impressions des sens. Raison [p. XCIV] plane au-dessus d'elle, Raison, fille de Dieu. Mais celle-ci respecte la volonté de son père, et jamais ne doit entraver l'oeuvre de Nature. Elle est l'intermédiaire entre l'homme et Dieu, comme Génius entre l'homme et Nature.