M. Ampère reconnaît, du reste, dans ce hors-d'oeuvre, une éloquence et une grandeur qui étonnent. «L'expression large et simple, dit-il, rappelle les beaux vers philosophiques de Dante; il est rare que Jehan de Meung et, en général, les poètes français du moyen âge s'élèvent jusque-là.» Il continue à s'extasier sur le mérite et la profondeur du poète comme philosophe et comme savant.
Tiens! mais qu'est donc devenu ce dédain de tout à l'heure sur la prétention au savoir de ce libertin grivois?
Il poursuit: «C'est par un singulier tour que nous [p. CXXXVI] rentrons dans le sujet du poème, qui désormais sera traité d'un point de vue tout physique.»
Pour notre compte, nous ne croyons pas que l'auteur ait eu l'intention de faire autre chose qu'un traité de l'amour naturel, c'est-à-dire physique, et M. Ampère s'en aperçoit un peu tard.
Il traite le discours de Génius d'étrange:
«Le fond, dit-il, en est très-profane; mais le sacré s'y trouve inconcevablement mêlé. Au milieu d'exhortations pleines d'une verve plus qu'érotique, vient bizarrement se placer une invitation pressante à mériter le ciel et éviter l'enfer. Mais, chose incroyable, cet excès de mysticisme ne fait pas perdre à Génius le but de son sermon; car, dit-il, pour mériter ce paradis,
Pensez de Nature honorer,
Servez-la par bien laborer (travailler).
«A ce conseil d'une moralité très-équivoque, ou plutôt qui dans sa bouche ne l'est guère, il joint quelques préceptes d'humaine vertu, comme de ne pas voler, de ne pas tuer, d'être loyal et miséricordieux; mais de la foi et des vertus exclusivement chrétiennes, pas un mot. Il n'en promet pas moins les joies du paradis pour récompense à ceux qui suivront ses enseignements dont on a vu quel était l'objet.»
Évidemment, M. Ampère n'a pas compris que Jehan de Meung était un apôtre de la religion naturelle. Pour être un honnête homme, un saint, Jehan de Meung dit: «Ne volez pas, ne tuez pas; soyez loyal et bon, charitable et juste; en un mot, aimez, et surtout n'oubliez pas que chaque fois que vous violerez les lois de la nature, vous serez sacrilège; anathème sur vous! Allez donc, et multipliez.»
Ce libertin ne veut voir dans l'amour que l'acte sacré de la [p. CXXXVII] génération, et c'est pour cela que Dieu voulut y mettre la suprême jouissance, et il range au nombre des amours monstrueux l'unique désir d'un plaisir bestial.
En résumé, Jehan de Meung ne reconnaît que les lois naturelles, et comme les vertus exclusivement chrétiennes (ou plutôt exclusivement catholiques), telles que l'amour mystique, le célibat et la mortification de la chair, que le clergé prêchait tant et pratiquait si peu, sont des vertus contre nature, il les combat impitoyablement.
«Des termes consacrés par l'Église, dit M. Ampère, sont appliqués à des actions et des sentiments que l'Église réprouve.» Dans notre langue tous les termes sacrés sont exclusivement réservés à la religion chrétienne. Jehan de Meung n'avait pas le choix pour désigner des actions et des sentiments sacrés à ses yeux, et si l'Église les réprouve, tant pis pour l'Église, car l'amour dont parle Jehan de Meung n'est ni coupable ni honteux, en dépit des dogmes et des conciles.
Oui, monsieur Ampère, telle est, comme vous dites, la moralité «très-équivoque» de Jehan de Meung et la portée du Roman de la Rose.
Il ne nous reste plus à parler que de l'étude de M.P. Pâris.
Cette étude est, à notre avis, bien meilleure que celle de M. Ampère, et les observations que nous ferons sur ce remarquable travail complèteront heureusement le nôtre.
Disons de suite qu'il n'est pas conçu dans le même esprit que le [p. CXXXVIII] précédent, et nous serons heureux de constater plus d'une fois entre son auteur et nous une communauté d'idées que nous ne trouvons guère dans M. Ampère; et notons en passant qu'au point de vue du style, de la netteté des pensées et du choix des expressions, M. Pâris est bien supérieur à celui-ci. C'est une conséquence de ce que nous avons dit plus haut. En effet, on ne dit bien que ce qu'on saisit bien. Dès le début, nous le voyons se ranger à l'opinion de M. Raynouard, que le Roman de la Rose doit avoir été publié tout entier dans le cours du XIIIe siècle: la partie de Guillaume vers 1240 et celle de Jehan de Meung avant 1282.
M. Ampère affirme, sur la foi du titre, que Guillaume de Lorris avait entrepris de faire de son poème un traité complet de l'art d'aimer. M. Pâris lui prête seulement l'intention de raconter les peines et les plaisirs réservés à ceux qui aiment. C'est notre avis. Cette interprétation est plus conforme à la marche de l'action, et il ne nous est pas permis de préjuger une fin qui n'existe pas. La manière dont nous expliquons les allégories du début se rapporte, à peu près absolument, au sens que leur prête M. Pâris. Or, notre point de départ étant le même, nous n'aurons donc à constater que des divergences de détail et une contradiction sérieuse sur la manière d'apprécier l'oeuvre de Jehan de Meung. Pour tout le reste, nous nous contenterons de renvoyer le lecteur à l'excellent travail que nous discutons. Pour l'appréciation des deux poètes, nous citons textuellement M. Pâris:
«Guillaume avait l'intention de donner explication des allégories qu'il avait employées; mais il n'a pas rempli [p. CXXXIX] sa promesse, et nous le regrettons pour quelques personnages auxquels il fait jouer un double rôle, dont peut-être il aurait mieux justifié l'emploi s'il avait mis la dernière main à son ouvrage. Le style en est précis, clair, élégant. Le poète sait éviter une stérile abondance; il ne se noie pas dans les développements; ses personnages parlent bien et comme ils doivent parler. Il semble avoir une sorte d'aversion pour les jeux de mots, les tournures recherchées, les pensées subtiles. Enfin, sa parole est constamment chaste; et bien différent en cela de Jehan de Meun, il n'a pas fait un seul vers dont l'impiété, le libertinage ou la malice puisse, à tort ou à raison, s'armer ou se prévaloir. L'auteur de ce poème mérite donc, malgré tous les inconvénients du genre allégorique, un rang parmi les meilleurs versificateurs français du moyen âge, peut-être même parmi les poètes dont notre littérature a droit de se glorifier.
«On devine aisément, dès les premiers vers, que Jean de Meun a vu, surtout dans la continuation du Roman de la Rose, une occasion de donner carrière à son érudition, à ses opinions philosophiques et au libertinage de son esprit. Guillaume de Lorris avait voulu raconter l'histoire d'un véritable amoureux; Jean de Meun s'est proposé de parler de tout, à l'exception du véritable amour. Il a fait un ouvrage de marqueterie, une sorte d'échiquier dans lequel il a placé avec plus ou moins de symétrie ou d'à propos les principaux incidents de la vie et l'histoire de toutes les passions humaines. Ne lui demandons pas de plan régulier; l'art de la composition n'est pas le sien; il disserte de tout comme Montaigne, avec une égale indépendance de pensées, quelquefois la même force d'expression et toujours le même désordre. Mais l'auteur des Essais, dès le début, nous avertit du moins de la liberté de ses allures, tandis que Jean de [p. CXL] Meun, qui, reprenant un poème sagement conduit jusque-là, s'était engagé à régler sa conduite sur celle de son ingénieux devancier, mérite certainement le reproche d'avoir manqué à ses promesses.»
Et là-dessus, M. Pâris entame l'analyse de Jehan de Meung.
Ainsi, tous les savants qui ont étudié cette oeuvre immense, tous, sans exception, n'ont vu dans Jehan de Meung qu'un érudit faisant de l'érudition à bâtons rompus, sans ordre et sans plan préconçu.
L'auteur, certes, mérite en partie ce reproche. Comme nous l'avons dit, c'est le défaut capital de son oeuvre; mais lui refuser un plan préconçu, c'est ne pas le comprendre. Tout ce qu'on peut faire en faveur de cette idée, c'est de constater que quelques passages ont été certainement ajoutés après coup, un entre autres, de quelques centaines de vers, que l'auteur (ou les copistes) a jeté négligemment au beau milieu d'une phrase, si bien qu'en en retrouvant la fin le lecteur est complètement dérouté. Nous indiquerons, du reste, dans les notes, ces passages au fur et à mesure qu'ils se présenteront. Nous avons été nous-même, à première lecture, tenté de croire que Jehan de Meung n'avait entrepris que la continuation de l'idylle de Guillaume de Lorris. Mais après un examen plus sérieux, nous nous sommes arrêté à la thèse que nous avons soutenue dans notre étude, et plus nous relisons l'ouvrage, plus nous repassons les travaux de nos devanciers, plus nous sommes persuadé être dans le vrai.
C'est ce qui fait que M. Pâris se heurte à certains passages qui lui semblent ennuyeux ou incompréhensibles. Ainsi le combat de l'ost d'Amour contre [p. CXLI] les geôliers de Bel-Accueil ne lui semble qu' «une guerre dont le récit trop allégorique est pour lui assez insipide,» quand pour nous c'est peut-être le passage le plus fin, le plus délicat, le plus vrai, en un mot, le plus naturel, partant le plus intéressant. Ainsi, le personnage de Génius est obscur pour lui; il le regarde comme une fiction étrange et inutile, et il ne comprend pas ce long discours du prêtre de Nature:
Qui nous a le noeud dénoué,
Qui sans lui fût resté noué,
dans lequel il ne voit que l'obscénité la plus grossière et la prétention d'expliquer les mystères du grand oeuvre et de la pierre philosophale. C'est la partie du poème, dit-il, qu'on a le plus souvent essayé de comprendre; mais, jusqu'à présent, ces divers essais sont demeurés infructueux.
Quant à nous, s'il est un passage que nous n'ayons pu comprendre, ce n'est certes pas celui-là. Génius, intermédiaire naturel entre l'âme et les sens, parle, au contraire, un langage clair et précis; il ne s'occupe pas du grand oeuvre, ou du moins, le grand oeuvre pour lui, c'est de procréer, et il lance l'anathème:
........sur toute gent
Qui ne se vuellent remuer
Pour l'espèce continuer.
M. Pâris ne comprenant pas Génius ne comprend pas davantage son discours, et cela va de soi. Et c'est cette même raison qui lui fait trouver l'épisode de Pygmalion un hors-d'oeuvre inutile. Inutile quant à la marche de l'action, peut-être, mais absolument [p. CXLII] indispensable à l'exposé des théories philosophiques de Jehan de Meung, puisque c'est Génius, cette force surnaturelle, cette flamme divine qui vient embraser Bel-Accueil, comme jadis il anima la statue insensible de Pygmalion. C'est, plus encore que la cueillette de la Rose, le véritable couronnement de l'oeuvre. Génius est la cause; l'union des deux amants n'est que l'effet.
VIE DE JEAN DE MEUNG
PAR ANDRÉ THÉVET.
Encores que l'ancienneté et enrouillée rimaille, dont autres-fois s'est servy celuy duquel je fais la vie, semble avoir effacé le reste de la mémoire qui nous pouvoit rester de son travail: je suis néantmoins contant de retirer de la prison d'oubly la louange que plusieurs éclopez de leur cervelle ont voulu malicieusement par calomnies luy dérober: ne reconnoissans pas ce qui a esté fort bien remarqué par le Chroniqueur d'Aquitaine, qu'il a été docteur en théologie[5]; et véritablement aussi ils font tort à tout le corps de sa compaignie, quant ils veulent le mettre, non pas entre les balieures de la menuë populace seulement, mais parmi la voyerie des plus [p. CXLIV] désesperez ennemis d'honnesteté. Je les prierois de me dire pourquoy le Prieur de Saloin[6] le représente bien vestu d'une robbe ou chappe fourrée de menu vair; il faut bien qu'il le tint pour un homme d'autre remarque, que ceux qui voudroient bien volontiers nous faire croire, qu'à cause de son nom Clopinel, il a esté pietre, ridicule et misérable. Mais d'autant que (selon le commun proverbe) l'habit ne fait pas le moyne, par ses dits et escrits je veux faire entendre à un chacun, qu'il n'alloit point tant trainant sa jambe, qu'il ne sçeût bien s'avancer devant ses compagnons. Quand nous n'aurions que le Roman de la Rose, encore faudroit-il reconnoistre en luy une merveilleuse adresse, quoyqu'il n'ait esté le premier qui y ait donné le premier coup; mais Guillaume de Lorris, qui n'ayant pu conduire à sa fin son discours, quarante ans après sa mort fut secondé par Jean Clopinel, comme on voit par ces vers que j'ai insérés ici:
Et puis viendra Jean Clopinel,
Au cueur joly, au cueur ysuel,
Qui naistra sur Loire à Meun.
Et peu après encore:
Il aura le Rommant si chier,
Qu'il le voudra tout parfournir,
Se temps et lieu lui peut venir;
Car quant Guillaume cessera,
Jean si le recommencera
Après sa mort, que je ne mente,
An très-passé plus de quarente.
Plusieurs ont voulu imiter ce Roman de la Rose, et entre autres [p. CXLV] Geofroy Chaucer, Anglois, qui en a composé un qu'il intitule: The Romant of the Rose; lequel, au rapport de Balaeus, a esté tiré du livre de l'Art d'aimer, de Jean Mone[7], qu'il faict Anglois. Je conjecture qu'il entend notre Jean de Meung, encores qu'il le face Anglois, d'autant que n'est aisé à croire qu'un Anglois osa se hazarder à une telle oeuvre; quoy que les termes ne semblent que trop rudes maintenant, si estoyent-ils bien riches pour lors. Et quoy qu'on considere les traicts qui sont romancés par Clopinel, je ne puis estimer que ceux qui les contempleront, n'admirent l'adresse de ce poète, qui, souz des termes enveloppez et couverts, a assez clairement exprimé la vérité à qui la vouloit entendre. Je sais bien qu'il y a eu quelques lecteurs chagrins et importuns qui ont voulu se formaliser de la licence qu'ils trouvent dans ce roman, de manière que par des écrits publics ils ont voulu blasmer et le livre et l'autheur: il s'en est même trouvé un entre les autres qui s'est tellement abandonné à sa colère, qu'il a dit que plutost il croiroit que Judas fut sauvé que le pauvre Jean Clopinel. L'occasion sur laquelle se fondoyent ces rechignés controlleurs, est qu'ils voyoyent que ce livre trottoit par les mains de la Noblesse, et principalement des Courtisans, et en estoit mieux reçeu que les advertissemens de dévotion, piété et amour divin. Cela fit que pour les en dégouster, ils s'armerent contre la Rose, jetterent plusieurs execrations qui, quant tout sera bien espluché, seront plus ineptes que nécessaires. Aussi l'effect a bien monstre qu'ils ne sçavoient quelles estoyent les vertus et propriétés de la Rose, telles qu'encores que par le dehors elle pique, elle a neanmoins [p. CXLVI] au dedans une fort singulière et souveraine odeur. De fait, je passeray volontiers condemnation que Clopinel, s'émancipant souz le passe-droit que la poésie se veut attribuer, s'est peut-être, plus souvent que besoin n'eust esté, laissé esgarer en vains et ridicules discours; qu'il a quelques-fois trop piqué quelques-uns, et finalement qu'il n'a gardé la modestie qui eust esté bien requise; mais que pour cela il ait fallu d'un plain saut le prendre au collet pour le terrasser, il n'y a point aparence. Pourquoi n'ont-ils foudroyé sur les lascivetés d'un Martial, d'un Ovide, et d'autres poètes tant grecs que latins, lesquels ont bien autrement gazouillé de l'amour que n'a faict ou de Lorris ou Clopinel? Ce qui donne couleur à ceste censure, est que desja Clopinel, pour avoir esté trop libre en ses paroles, faillit à avoir le foüet des Dames de la Cour, contre lesquelles il avoit escript ces vers:
Toutes estes, serés, ou fustes
De fait, ou de volonté, putes;
Et qui très-bien vous chercheroit,
Toutes putes vous trouveroit.
Premièrement, je pourrois alléguer l'incapacité du jugement, qui, quelque ignominieux qu'il eut sçeu estre, ne pouvoit emporter aucune note d'infamie contre ce pauvre criminel, qui à tout évenement pouvoit demander son déclinatoire devant juges qui eussent esté receuz et admis au siège de justice par les loix. Or, il est tout notoire que l'estat de judicature, aussi bien que la prestrise, est viril; et partant que les dames en sont forbannies. En après la condemnation n'estoit pas d'avoir le foüet des mains [p. CXLVII] de l'executeur de justice. Cela seroit contre tout droict, que les parties plaintives chastiassent elles-mêmes ceulx qui les auroyent intéressées. Et en outre seroit blesser la grandeur, honeur et dignité des Dames, qui eussent esté bien marries d'avoir voulu empoigner le foüet pour servir en tel office. Mais qu'est-il besoin de disputer sur l'exécution, puisqu'il en obtint la surséance par une ruse, laquelle estant gaillarde et gentille, je suis bien contant de la proposer icy. Doncques maistre Jean de Meung ayant esté amené à la Cour par quelques Gentils-Hommes, lesquels, pour gratifier aux dames, avoyent promis le leur livrer, et n'empêcher qu'il ne leur, fist réparation de l'injure qu'elles alléguoyent leur avoir esté faite, fut resserré dans une chambre. Après fut présenté aux Dames, la plus hardie desquelles commence à lui remonstrer qu'au Roman de la Rose il avoit introduit un jaloux qui dit tout le mal qu'il est possible des femmes, et trop témérairement avoit lasché sa plume pour escrire les vers que j'ai cy-dessus récités. De manière qu'à son dire il n'y a Dame qui ne soit putain, ne l'ait esté, ou ne veüille l'estre; qui est trop ouvertement deschirer l'honeur, pudicité et chaste intégrité des Dames. Encores que telle insolence méritast très-griefve peine, et qui ne pourroit pourtant esgaler à ce qu'il a mérité, il estoit dict et arresté qu'il seroit foüetté des Dames, qui là assistoyent, tenant chacune une poignée de verges. Clopinel, encores qu'il ne fust de bas or, si craignoit-il la touche; et partant, après avoir quelque tems pensé en soi-même, voyant que son aâge ne pouvoit esmouvoir les Dames à miséricorde, et d'autre costé le nombre si grand de poignées pour descharger sur son dos, pressé qu'il se vit de se dépouiller, [p. CXLVIII] humblement les requit lui vouloir octroyer un don, jurant qu'il ne demanderoit rémission du chastiment qu'elles entendoyent (à tort) prendre de luy, ains l'avancement. Ce qui luy fut accordé, non sans grande difficulté; et, n'eust esté respect des Gentils-Hommes qui intercéderent pour luy, il estoit frustré de son espoir, Alors, dit-il, je vous prie, Mesdames, puisque j'ai trouvé tant de grâces envers vous que ma demande est intérinée, que la plus forte putain de votre compaignie commence la premiere et me donne le premier coup. Ma requeste est juridique, d'autant que je n'ai parlé que des méchantes, folles et mal advisées. Par ce moyen, lia les mains à toute la compaignie: elles se regardoyent l'une l'autre pour sçavoir qui auroit l'honeur de commencer; mais n'y en eut pas une, quoy-qu'elles eussent toutes bonne envie de l'estriller, qui se hazardast de le toucher. Clopinel, joyeux de ce nouveau incident, eschapa, et apresta matiere aux Gentils-Hommes de se gaber (ou moquer) des Dames, lesquelles, au lieu de luy porter honeur et réverence, vouloyent trop rudement l'outrager. C'étoit bien-loin de faire comme Marguerite, fille de Jaques premier du nom, roy d'Ecosse, et femme du Dauphin, qui fut depuis le roy Loüis unzieme du nom, laquelle, comme elle passoit par une sale où estoit endormy Alain Charretier, secrétaire du roy Charles septieme, homme docte, poète et orateur élégant en la langue françoise, l'alla baiser en la bouche, en présence de ceux de sa suite. Et comme quelqu'un de ceux de la compaignie lui eut répondu, qu'on trouvoit estrange qu'elle eust baisé un homme si laid, elle respondit: Je n'ay pas baisé l'homme, mais la bouche de laquelle sont issus tant et excellens [p. CXLIX] propos, matières graves et sentences dorées. Ce n'est pas qu'il se laissast emmuseler (comme ses escrits le justifient), non plus que Clopinel; mais ceste vertueuse princesse chérissoit et admiroit ceux qui doctement déchiffroient la vérité.
Quant au tems auquel vivoit notre Jean de Meung, n'est pas aisé de pouvoir le vérifier précisément; toutefois est loisible de conjecturer par l'Epistre liminaire qu'il a mise au commencement du livre de Boëce, De la Consolation, à peu près en quel tems il a vescu. «A TA ROYALE MAJESTÉ, dit-il, très-noble Prince, par la grâce de Dieu, roy des François, Philippes le Quart; je Jean de Meung, qui jadis au Romans de la Rose, puisque Jalousies et mis en prison Bel-Accueil, enseigné la manière du chastel prendre et de la Rose cueillir; et translaté de latin en françois le livre de Vegece de Chevalerie, et le livre des Merveilles de Hirlande; et le livre des Epistres de Pierre Abeillard et Helois sa femme; et le livre d'Aelred, de Spirituelle amitié; envoyé ores Boëce de Consolation, que j'ai translaté en françois, jaçoit ce qu'entendes bien latin.» Or ce Philippes le Quart commença à régner l'an douze cens quatre-vingt et six, et régna vingt-huit ans. Et du depuis il présenta son livre, intitulé le Dodecaedron, au roy Charles cinquiesme du nom, lequel commença son regne l'an mil trois cens soixante et quatre; de manière que j'infère qu'il a esté aâgé d'environ quatre-vingt tant d'années, et a esté contemporain de Dante, poète italien, qui vivoit l'an mil deux cens soixante-cinq. Ce qui donne de la peine en ce calcul est, qu'il n'est pas croyable que le Roman de la Rose ait esté buriné par quelque jeune cerveau; de manière que si Clopinel a esté d'aâge [p. CL] meur et rassis quand il reprint l'oeuvre délaissé par de Lorris, il s'ensuit qu'il n'ait pas atteint jusqu'au regne de Charles: autrement auroit-il atteint pour le moins six vingt tant d'années. Pour ceste occasion aucuns ont désavoué l'oeuvre du Dodecaedron, qui ne peuvent se persuader qu'un homme consommé en prudence et abbatu par la longueur d'une vieillesse, ait voulu sur ses derniers jours s'amuser à tels jouëts. Quant à moi je ne veux tenir un party ny l'autre, ne pouvant au vray asseurer ce qui en peut estre; néantmoins oserai-je bien dire qu'il n'est point inconvénient que Clopinel y ait mis la main, puisque la gentillesse de l'oeuvre ne gist qu'en une promptitude et certaineté des secrets de l'arithmétique, pour si bien asseoir les renvoys et responses, afin de se rapporter aux poincts des dez. Qu'aux mathématiques Jean de Meung ait esté bien versé, appert par son Testament, duquel je veux toucher un mot pour quelques singularités qui y sont remarquables. Ce bon Clopinel estant près de sa fin, advisa de testamenter; et par sa disposition dernière, laissa aux Jacobins de Paris un coffre qu'il avoit avec tout ce qui estoit dedans, commandant ne l'ouvrir qu'il ne fust mis en terre, à charge que les frères prescheurs le feroyent enterrer dans leur église: lesquels il avoit desja par le passé fort harassés pour la haine commune qu'en ce tems ceux de l'Université portoyent aux mendiens. Les pauvres Jacobins, soit qu'ils pensassent que Jean de Meung, sur ses vieux jours, se repentoit des algarades qu'il leur avoit aidé à faire, soit pour l'opinion qu'ils avoyent que ce laiz enfleroit de beaucoup leurs bouges, ensevelirent Clopinel avec toutes les solemnités au mieux qu'ils peurent, et parachevèrent son [p. CLI] service mortuaire. A peine eurent-ils finy l'office, qu'incontinent ils viennent pour enlever ce coffre beau, diapré, fermé à plusieurs serrures, et fort pesant. Ils faisoyent estat d'avoir des escus à milliers: mais quant ils furent venus à l'ouverture, ils se trouvèrent par la reveuë deçeus d'autre moitié de juste prix; car au lieu d'or et d'argent, n'y trouvèrent que des pierres d'ardoise sur lesquelles il tiroit des figures tant d'arithmétique que de géométrie. Tellement en furent irrités ces bons moines, qu'après avoir long-temps délibéré, enfin s'hasarderent de le déterrer, alléguans qu'il estoit indigne d'estre enterré en leur maison, puisque vif et mourant il se moquoit d'eux. Mais la Cour de parlement, advertie de telle inhumanité, par son arrest le fit remettre en sépulture honorable dans le cloistre du couvent. Je ne doute pas qu'il ne leur ait voulu bailler quelques cassade, ne plus ne moins que Me François Rabelais, homme rare en doctrine, auquel on fit coucher en laiz articles qui excedoient son pouvoir; et quant on lui demandoit où on puiseroit tout ce qu'il donnoit: Faites, dit-il, comme le barbet, cherchez; et après avoir dit: Tirez le rideau, la farce est joüée, décéda. Toutesfois pour ne détracter des morts, et combien que ce ne soit mon intention de contrerooler cest arrêt, sçachant très-bien que la Cour a eu très-juste occasion d'ainsi décerner, je veux bien proposer deux raisons qui peuvent l'avoir induicte à le donner. La premiere est que, par les ordonnances des Empereurs romains, est défendu de refuser d'inhumer un corps sous prétexte de la pauvreté du défunt; pour cet effet, lisons-nous aux nouvelles Constitutions de Justinien, qu'à Constantinople ont esté établis certains [p. CLII] lieux et personnages destinez à ensépulturer les corps morts, de manière que cette seule raison rendoit condemnables les Jacobins. Mais puisque sans chenevis les chardonnerets ne chantent pas volontiers, comme l'on dit, voyons s'ils n'ont rien eu, et si le laiz a été frustratoire, fraudulent et captieux. Clopinel leur legue son coffre tel qu'il est, avec ce qui est dedans: il sçavoit bien ce qui y estoit. De le vouloir contraindre à exprimer la chose qu'il donne, c'est brider sa volonté. Mais on dira que les Jacoqins présumoyent qu'il fust garny d'escus. Et pour ce donc que le légataire estime qu'un plat d'estain, qui lui a esté laissé par le testateur, soit d'or ou d'argent, il s'ensuivra que l'héritier sera tenu de lui en donner ou faire forger un chez l'orfevre? Mais à vostre advis, qui valoit davantage ou un escu, ou bien une figure d'arithmétique? Je sais bien que ceux qui ne pensent qu'à la réparation de la cuisine, diront que les escus eussent esté beaucoup plus profitables à ces pauvres freres que l'ardoise géométriquée, et qu'autant pesant d'or ou d'argent comme il y avait d'ardoises, eust faict un gros tas d'escus; mais ceux qui ont le coeur généreux priseront davantage les gentillesses que il avoit tirées sur les ardoises, que tout l'or de Gygès, Craesus ou Midas; que les sciences libéralles, telles que sont les mathématiques, sont à préférer aux méchaniques et principalement à la cuisine. Bien est vrai que quant elle est froide, on ne peut aisément continuer de philosopher; mais l'estat, condition et qualité dont ils avoyent fait profession, leur ostoyent tous moyens de s'aider de telles allégations, qui sont plutost contes de mondains, qu'opinions seulement de ceux qui tiennent un degré beaucoup plus eslevé. Finalement [p. CLIII] je veux que toute sa vie il leur ait fait du pis qu'il ait pu, qu'il se soit mocqué d'eux en leur legant des lopins d'ardoise au lieu d'escus, pour cela falloit-il le desenterrer? Cela est contre le commandement de Dieu, qui nous commande d'aimer nos ennemis. Que s'ils ne se sentoyent assez régenerés pour savourer ce saint précepte, au moins devoyent-ils avoir horreur de se venger sur un mort: il n'étoit pas hérétique, partant ne pouvoyent le tirer hors du sépulchre en desdain du tort qu'il leur pouvoit avoir faict. Ne sçavoyent-ils pas bien qu'il est défendu de mesparler d'un trespassé, non pas seulement de paroles, mais d'effect? Vouloyent-ils deschirer la renommée de ce pauvre Clopinel, lequel a esté en telle estime, que (comme j'ay dit) l'Anglois Balaeus l'a voulu transporter en Angleterre, dont n'est merveilles? Il est assez coustumier de choisir les plus belles roses qu'il peut, soit en France, Allemaigne ou Espaigne, pour en reparer sa patrie. Mais aussi le plus souvent trouve-t-il qui s'y opose, et par légitimes moyens les revendique. Quoique ce soit encores, est-il contraint de confesser que son Chaucer a pillé (il appelle cela illustrer le livre de Jean de Meung) les plus beaux boutons qu'il a peu du Roman de la Rose, pour en embellir et enrichir le sien? Ce que j'ai bien voulu ajouster, tant pour monstrer en quoi se mesprennent les Anglois, qui veulent ravir à nostre France le Roman de la Rose, que pour faire entendre à un chascun que, en ce que nous avons mis cy-dessus touchant Clopinel, nous n'entendons le mettre au rang et roole des affronteurs, encore moins taxer les religieux de saint Dominique d'autre que de ce qu'ils se pourroyent avoir laissé commander par quelques escervelez, qui les [p. CLIV] auroyent poussez à se formaliser d'une chose qu'ils seroyent autrement, je m'en assure, faschez de contrerooler, attendu qu'ils sçavent très-bien que le devoir de pieté les induit à une oeuvre accompagnée d'une telle et si grande humanité. De ma part je prise et honore leur compaignie; mais impossible est que parmy un si grand nombre qu'ils estoyent, il n'y en ait toujours quelqu'un qui fasse des fautes, et par quelques fois donne un mauvais bransle. Or, pour revenir à notre Clopinel, on l'eust peu attaquer d'affronterie, si on eust trouvé qu'après sa mort il eust esté garny de meubles précieux ou d'escus: le plus précieux joyau qu'il avoit estoyent ces exercices qu'il avoit prins après ces ardoises orbiculaires: il en fait un laiz à ceux lesquels il supplioit entomber son corps, mesurant un chascun à son aulne; et présumant que tout ainsi qu'il avoit prins plaisir à philosopher, aussi ils se baigneroyent à veoir les belles figures mathématiques qu'il avoit là tracées. J'insiste principalement sur ce point, d'autant que je ne suis tenu de respondre pour la liberté de parler où il s'est licencié: non pas que je craigne de tomber au même inconvénient auquel il pensa être engagé; mais parce que la ruse accorte qui le garantit de la punition exemplaire dont il devoit estre justidé et réparer la faute, l'a desgaigé de toute crainte, puisque sur l'exécution de l'arrest donné à l'encontre de luy, il y a eu une modification accordée du consentement des juges et parties, au grand contentement du pauvre sentencié. Mais quand j'aurois à porter paroles pour Jean de Meung, je ne m'en donneroye pas si grande peine que l'on pourrait penser, d'autant que, sans me mettre en charge d'entrer en preuve, je ne voudroye faire targue que de [p. CLV] la face du livre, qui, portant sur son frontispice LA ROSE, devoit apprendre à toutes ces mescontentes que la Rose n'est point seulement accompagnée d'une souefve odeur, couleur vermeille, blanche et délicate; ains aussi des piquerons qui arment la rose, et souvent poignent ceux ou celles qui, ou trop près ou mal-à-propos, l'approchent de leur nés.
NOTES:
[1] Dame étoit le nom de la femme mariée à un chevalier; Damoiselle était pour la femme de l'écuyer. Lantin de Damery.
[2] Cette phrase est la seule que nous ayons cru devoir emprunter au travail de M. Huot. Nous n'avons pas hésité, car il est impossible de mieux dire.
[3] Pour les auteurs cités: Baillet, Baïf, Ronsard, le Père Boubours et Pasquier, voir la Dissertation de Lantin de Damerey dans, l'édition de Méon.
[4] Paradoxe n'est peut-être pas le mot propre. Paradoxe veut dire: opinion opposée à l'opinion commune. Erreur serait sans doute mieux placé ici.
[5] On a raison de douter si Jean de Meung a été docteur en théologie.
[6] Honoré Bonnet.
[7] H. Herluison, éditeur.
LE ROMAN DE LA ROSE
I
Ci est le Rommant de la Rose,
Où l'art d'Amors est tote enclose.
Maintes gens dient que en songes
N'a se fables non et mençonges;
Mais l'en puet tiex songes songier
Qui ne sunt mie mençongier;
Ains sunt après bien apparant[1a].
Si en puis bien trere à garant
Ung acteur qui ot non Macrobes[2];
Qui ne tint pas songes à lobes;
Ainçois escrist la vision
Qui avint au roi Cipion.
Quiconques cuide ne qui die
Que soit folor ou musardie
De croire que songes aviengne,
Qui ce voldra, pour fol m'en tiengne;
Car endroit moi ai-je fiance
Que songe soit senefiance
Des biens as gens et des anuiz,
Car li plusors songent de nuitz
Maintes choses couvertement
Que l'en voit puis apertement.
LE ROMAN DE LA ROSE
I
Ci est le Roman de la Rose,
Où l'art d'Amour est toute enclose.
Maintes gens disent que les songes
Ne sont que fables et mensonges;
Mais on peut tel songe songer,
Qui ne soit certes mensonger
Et par la suite vrai se treuve[1].
Moult évidente en est la preuve
Dans la fameuse vision
Advenue au roi Scipion,
Dont Macrobe écrivit l'histoire[2b];
Car aux songes il daignait croire.
Bien plus, si quelqu'un pense ou dit
Que soit sottise ou fol esprit
De croire qu'ils se réalisent,
Eh bien, que ceux-là fol me disent;
Car je crois, moi, sincèrement
Qu'un songe est l'avertissement
Des biens et maux qui nous attendent;
Et maints avoir songé prétendent
La nuit choses confusément,
Qu'on voit ensuite clairement.
Où vintiesme an de mon aage,23
Où point qu'Amors prend le paage
Des jones gens, couchiez estoie
Une nuit, si cum je souloie,
Et me dormoie moult forment,
Si vi ung songe en mon dormant,
Qui moult fut biax, et moult me plot.
Mès onques riens où songe n'ot
Qui avenu trestout ne soit,
Si cum li songes recontoit.
Or veil cel songe rimaier,
Por vos cuers plus fere esgaier,
Qu'Amors le me prie et commande;
Et se nus ne nule demande
Comment ge voil que cilz Rommanz
Soit apelez, que ge commanz:
Ce est li Rommanz de la Rose,
Où l'art d'Amors est tote enclose.
La matire en est bone et noeve[3]:
Or doint Diez qu'en gré le reçoeve
Cele por qui ge l'ai empris.
C'est cele qui tant a de pris,
Et tant est digne d'estre amée,
Qu'el doit estre Rose clamée.
Avis m'iere qu'il estoit mains,
Il a jà bien cincq ans, au mains,
En mai estoie, ce songoie,
El tems amoreus plain de joie,
El tens où tote riens s'esgaie,
Que l'en ne voit boisson ne haie
Qui en mai parer ne se voille,
Et covrir de novele foille;
J'avais vingt ans; c'est à cet âge23
Qu'Amour prend son droit de péage
Sur les jeunes coeurs. Sur mon lit
Étendu j'étais une nuit,
Et dormais d'un sommeil paisible.
Lors je vis un songe indicible,
En mon sommeil, qui moult me plut;
Mais nulle chose n'apparut
Qui ne m'advint tout dans la suite,
Comme en ce songe fut prédite.
Or veux ce songe rimailler
Pour vos coeurs plus faire égayer;
Amour m'en prie et me commande;
Et si nul ou nulle demande
Sous quel nom je veux annoncer
Ce Roman qui va commencer:
Ci est le roman de Rose
Où l'art d'Amour est toute enclose.
La matière de ce Roman
Est bonne et neuve assurément[3b];
Mon Dieu! que d'un bon oeil le voie
Et que le reçoive avec joie
Celle pour qui je l'entrepris;
C'est celle qui tant a de prix
Et tant est digne d'être aimée,
Qu'elle doit Rose être nommée.
Il est bien de cela cinq ans;
C'était en mai, amoureux temps
Où tout sur la terre s'égaie;
Car on ne voit buisson ni haie
Qui ne se veuille en mai fleurir
Et de jeune feuille couvrir.
Les bois secs tant que l'hiver dure
En mai recouvrent leur verdure;
Li bois recovrent lor verdure,55
Qui sunt sec tant cum yver dure,
La terre méismes s'orgoille
Por la rousée qui la moille,
Et oblie la poverté
Où ele a tot l'yver esté.
Lors devient la terre si gobe,
Qu'el volt avoir novele robe;
Si scet si cointe robe faire,
Que de colors i a cent paire,
D'erbes, de flors indes et perses,
Et de maintes colors diverses.
C'est la robe que je devise,
Por quoi la terre miex se prise.
Li oisel qui se sunt téu,
Tant cum il ont le froit éu,
Et le tens divers et frarin,
Sunt en mai por le tens serin,
Si lié qu'il monstrent en chantant
Qu'en lor cuer a de joie tant,
Qu'il lor estuet chanter par force.
Li rossignos lores s'efforce
De chanter et de faire noise;
Lors s'esvertue, et lors s'envoise
Li papegaus et la kalandre[4]:
Lors estuet jones gens entendre
A estre gais et amoreus
Por le tens bel et doucereus.
Moult a dur cuer qui en mai n'aime,
Quant il ot chanter sus la raime
As oisiaus les dous chans piteus.
En iceli tens déliteus,
Que tote riens d'amer s'effroie,
Sonjai une nuit que j'estoie,
Lors oubliant la pauvreté 57
Où elle a tout l'hiver été,
La terre s'éveille arrosée
Par la bienfaisante rosée.
La vaniteuse, il faut la voir,
Elle veut robe neuve avoir;
De mille nuances, pour plaire,
Robe superbe sait se faire,
Avec l'herbe verte, des fleurs
Mariant les belles couleurs.
C'est cette robe que la terre,
A mon avis, toujours préfère.
Les oiselets silencieux
Par le temps sombre et pluvieux,
Et tant que sévit la froidure
Sont en mai, quant rit la nature,
Si gais, qu'ils montrent en chantant
Que leur coeur a d'ivresse tant
Qu'il leur convient chanter par force,
Le rossignol alors s'efforce
De faire noise et de chanter,
Lors de jouer, de caqueter
Le perroquet et la calandre[4b];
Lors des jouvenceaux le coeur tendre
S'égaie et devient amoureux
Pour le temps bel et doucereux.
Quand il entend sous la ramée
La tendre et gazouillante armée
Qui n'aime, il a le coeur trop dur!
En ce temps enivrant et pur
Qui l'amour fait partout éclore,
Une nuit, m'en souvient encore,
Je songeai qu'il était matin;
De mon lit je sautai soudain,
Ce m'iert avis en mon dormant, 89
Qu'il estoit matin durement;
De mon lit tantost me levai,
Chauçai moi et mes mains lavai.
Lors trais une aguille d'argent
D'ung aguiller mignot et gent,
Si pris l'aguille à enfiler.
Hors de vile oi talent d'aler,
Por oïr des oisiaus les sons
Qui chantoient par ces boissons
En icele saison novele;
Cousant mes manches à videle,
M'en alai tot seus esbatant,
Et les oiselés escoutant,
Qui de chanter moult s'engoissoient
Par ces vergiers qui florissoient,
Jolis, gais et plains de léesce.
Vers une riviere m'adresce
Que j'oi près d'ilecques bruire,
Car ne me soi aillors déduire
Plus bel que sus cele riviere.
D'ung tertre qui près d'iluec iere
Descendoit l'iave grant et roide,
Clere, bruiant, et aussi froide
Comme puiz, ou comme fontaine,
Et estoit poi mendre de Saine,
Més qu'ele iere plus espanduë.
Onques més n'avoie véuë
Cele iave qui si bien coroit:
Moult m'abelissoit et séoit
A regarder le leu plaisant.
De l'iave clere et reluisant
Mon vis rafreschi et lavé.
Si vi tot covert et pavé
Je me chaussai, puis d'une eau pure 91
Lavai mes mains et ma figure;
Dans son étui mignon et gent
Je pris une aiguille d'argent
Que je garnis de fine laine,
Puis je partis emmi la plaine
Écouter les douces chansons
Des oiselets dans les buissons
Qui fêtaient la saison nouvelle.
Cousant mes manches à vidèle,
Seul j'allai prendre mes ébats,
Témoin de leurs joyeux débats,
De leur grâce et leur allégresse,
Par ces vergers en grand' liesse.
Tout près un grand ruisseau coulait
Dont le murmure m'appelait;
J'y courus. Jamais paysage
Ne vis plus beau que ce rivage.
D'un tertre vert et rocailleux
Descend, en bonds tumultueux,
L'onde aussi froide, claire et saine
Comme puits ou comme fontaine.
La Seine est un fleuve plus grand,
Mais moins belle au large s'épand.
Je n'avais oncques cette eau vue
Qui si bien court et s'évertue.
Dans un charme délicieux
Plongé, je promenais mes yeux
Partout ce riant paysage;
De l'onde claire mon visage
Je rafraîchis lors et lavai,
Et je vis couvert et pavé
Son lit de pierres et gravelle.
La prairie était grande et belle
Le fons de l'iave de gravele; 123
La praérie grant et bele
Très au pié de l'iave batoit,
Clere et serie et bele estoit
La matinée et atrempée:
Lors m'en alai parmi la prée
Contre val l'iave esbanoiant,
Tot le rivage costoiant.
II
Ci raconte l'Amant et dit:
Des sept ymaiges que il vit
Pourtraites el mur du vergier,
Dont il li plest à desclairier
Les semblances et les façons,
Dont vous porrez oïr les nons.
L'ymaige premiere nommée,
Si estoit Haïne apelée.
Quant j'oi ung poi avant alé,
Si vi ung vergié grant et lé,
Tot clos d'ung haut mur bataillié,
Portrait defors et entaillié
A maintes riches escritures,
Les ymages et les paintures
Ai moult volentiers remiré:
Si vous conteré et diré
De ces ymages la semblance,
Si cum moi vient à remembrance,
HAINE.
Ens où milieu je vi Haïne
Voir image
Qui de corrous et d'ataïne
Et jusqu'au pied de l'eau battait; 125
Or comme claire et douce était
Et sereine la matinée,
Parmi la plaine diaprée,
Sans but, je suivis le courant,
Tout le rivage côtoyant.
II
Ici, l'Amant en quelques pages
Va raconter les sept images
Qu'il vit sur les murs du verger.
Il va sous nos yeux les ranger;
Puis leurs façons et leurs postures,
Leurs costumes et leurs figures
Avant peindre, il les nommera,
Par la Haine il commencera.
Quand je fus à quelque distance,
J'aperçus un verger immense
Tout clos d'un haut mur crénelé,
Par dehors peint et ciselé
De maintes riches écritures.
Les images et les peintures
Je pus à mon aise admirer;
Or, je vais peindre et vous narrer
De ces images la semblance
Telle qu'en ai la souvenance.
HAINE.
La Haine au milieu se dressait.
Tout d'abord en elle on sentait
Sembloit bien estre moverresse, 151
Et correceuse et tencerresse,
Et plaine de grant cuvertage
Estoit par semblant cele ymage.
Si n'estoit pas bien atornée,
Ains sembloit estre forcenée;
Rechignie avoit et froncié
Le vis, et le nés secorcié.
Par grant hideur fu soutilliée,
Et si estoit entortillée
Hideusement d'une toaille.
FELONNIE[5].
Voir image
Une autre ymage d'autel taille
A senestre vi delez lui;
Son non desus sa teste lui,
Apellée estoit Felonnie.
VILENNIE.
Une ymage qui Vilonie
Avoit non, revi devers destre,
Qui estoit auques d'autel estre,
Cum ces deus et d'autel féture;
Bien sembloit male créature,
Et despiteuse et orguilleuse,
Et mesdisant et ramponeuse.
Moult sot bien paindre et bien portraire
Cil qui tiex ymages sot faire:
Car bien sembloit chose vilaine,
De dolor et de despit plaine;
Et fame qui peut séust
D'honorer ceus qu'ele déust[6].
Grande source de jalousie, 151
De courroux et de frénésie.
Elle me parut de poison
Pleine et de noire trahison.
Cette image mal atournée
A les traits d'une forcenée,
Un laid visage tout froncé,
Le nez petit et retroussé,
Puis, enfin, elle s'entortille
D'une hideuse souquenille
Qui plus hideuse encor la rend.
FÉLONIE[5b].
A gauche est sur le même rang,
De même taille, une autre image;
Tout au dessus de son visage
Félonie est son nom gravé.
VILENIE.
Une autre image j'ai trouvé
Sur la droite. C'est Vilenie
Avec elles en harmonie:
Même aspect hideux, repoussant;
Du premier coup d'oeil on pressent
Une créature orgueilleuse
Et médisante et rancuneuse.
Celui qui peignit ces tableaux
Savamment maniait pinceaux,
Car bien semblait chose vilaine
De douleur et de dépit pleine,
Et femme qui petit savait
Honorer ceux qu'elle devait[6b].
COUVOITISE.
Voir image
Après fu painte Coveitise: 179
C'est cele qui les gens atise
De prendre et de noient donner,
Et les grans avoirs aüner,
C'est cele qui fait à usure
Prester mains por la grant ardure
D'avoir conquerre et assembler.
C'est cele qui semont d'embler
Les larrons et les ribaudiaus;
Si est grans péchiés et grans diaus
Qu'en la fin en estuet mains pendre.
C'est cele qui fait l'autrui prendre,
Rober, tolir et bareter,
Et bescochier et mesconter;
C'est cele qui les trichéors
Fait tous et les faus pledéors,
Qui maintes fois par lor faveles
Ont as valés et as puceles
Lor droites herites toluës[7].
Recorbillies et croçuës
Avoit les mains icele ymage;
Ce fu drois: car toz jors esrage
Coveitise de l'autrui prendre.
Coveitise ne set entendre
A riens qu'à l'autrui acrochier;
Coveitise a l'autrui trop chier.
AVARICE.
Une autre ymage y ot assise
Coste à coste de Coveitise,
CONVOITISE.
Après est peinte Convoitise. 179
C'est elle qui les gens attise
De prendre et ne jamais donner,
Et leurs biens faire foisonner.
C'est elle encor qui à l'usure
Prête la main pour sans mesure
Constamment gagner, amasser.
Qui ne cesse au vol de pousser
Larrons, gens de mauvaise vie,
Dont les crimes, la félonie
A la potence les conduit:
Celle qui fait dauber autrui
Par dol et cauteleux langage,
Par mauvais compte, escamotage.
C'est elle qui, tous les tricheurs,
Inspire et tous ces faux plaideurs
Dont les manoeuvres criminelles
Ont maints varlets, maintes pucelles,
D'un héritage dépouillés[7b].
Tout crochus et recoquillés
Avait les doigts cette femelle,
Et c'est chose bien naturelle,
Car Convoitise, c'est connu,
Aucun bonheur n'a jamais eu
Fors quand les autres dévalise;
Ne sait entendre Convoitise
A rien qu'aux autres accrocher;
Elle a d'autrui le bien trop cher.
AVARICE.
Je vis une autre image assise
Côte à côte de Convoitise,
Avarice estoit apelée: 207
Lede estoit et sale et foulée
Cele ymage, et megre et chetive,
Et aussi vert cum une cive.
Tant par estoit descolorée,
Qu'el sembloit estre enlangorée;
Chose sembloit morte de fain,
Qui ne vesquist fors que de pain
Petri à lessu fort et aigre;
Et avec ce qu'ele iere maigre,
Iert-ele povrement vestuë,
Cote avoit viés et desrumpuë;
Comme s'el fust as chiens remese;
Povre iert moult la cote et esrese,
Et plaine de viés palestiaus.
Delez li pendoit ung mantiaus
A une perche moult greslete,
Et une cote de brunete[8];
Où mantiau n'ot pas penne vaire,
Mès moult viés et de povre afaire,
D'agniaus noirs velus et pesans.
Bien avoit la robe vingt ans;
Voir image
Mès Avarice du vestir
Se sot moult à tart aatir:
Car sachiés que moult li pesast
Se cele robe point usast;
Car s'el fust usée et mauvese,
Avarice éust grant mesese,
De noeve robe et grant disete,
Avant qu'ele éust autre fete.
Avarice en sa main tenoit
Une borse qu'el reponnoit,
Et la nooit si durement,
Que demorast moult longuement
C'était Avarice. Elle était 209
Affreuse et sale, et se voûtait.
Cette image maigre et chétive
Était verte comme une cive,
Et ce visage sans couleur
Semblait s'épuiser de langueur.
D'un mort elle avait l'apparence
Qui ne vécut que d'abstinence
Et de pain fait d'aigre levain.
Pour draper sa maigreur enfin
Elle était pauvrement vêtue
D'une vieille cote rompue,
Sale, de pièces et morceaux;
On eût dit épave en lambeaux
De la dent des chiens délaissée.
Une perche grêle est dressée
Tout près d'elle, où pend un manteau
Et cote de drap jadis beau[8b].
Pas la moindre trace d'hermine
Sur ce manteau de triste mine
D'agneaux noirs, velus et pesants.
Bien avait la robe vingt ans;
Mais avarice n'est pressée
D'avoir sa cote remplacée.
Toujours elle est à deviser
Comment ne pas sa robe user;
Car si la robe était mauvaise,
Avarice aurait grand mésaise,
Robe neuve avant de s'offrir,
Moult longtemps dût-elle en pâtir.
Dans ses mains Avarice cache
Une grand'bourse qu'elle attache
Et noue avec acharnement,
Afin de rester longuement
Ainçois qu'el en péust riens traire, 241
Mès el n'avoit de ce que faire.
El n'aloit pas à ce béant
Que de la borse ostat néant.
ENVIE.
Après refu portrete Envie,
Qui ne rist oncques en sa vie,
N'oncques de riens ne s'esjoï,
S'ele ne vit, ou s'el n'oï[9]
Aucun grant domage retrere.
Nule riens ne li puet tant plere
Cum mefet et mesaventure,
Quant el voit grant desconfiture.
Sor aucun prodomme chéoir[10],
Ice li plest moult à véoir.
Ele est trop lie en son corage
Quant el voit aucun grant lignage
Dechéoir et aler à honte;
Et quant aucuns à honor monte
Par son sens ou par sa proéce,
C'est la chose qui plus la bléce.
Car sachiés que moult la convient
Estre irée quant biens avient.
Envie est de tel cruauté,
Qu'ele ne porte léauté
A compaignon, ne à compaigne;
N'ele n'a parent, tant li tiengne,
A cui el ne soit anemie:
Car certes el ne vorroit mie
Que biens venist, neis à son pere.
Mès bien sachiés qu'ele compere
Sa malice trop ledement:
Car ele est en si grant torment,
Devant qu'elle en pût rien extraire. 243
Mais, las! elle n'en a que faire,
Car jamais n'aura le désir
De cette bourse rien sortir.
ENVIE.
Après était pourtraite Envie
Qui ne rit oncques en sa vie,
Et qui de rien ne s'éjouit
Que s'elle voit ou s'elle ouït[9b]
Raconter quelque grand dommage.
Rien ne lui plaît ni la soulage
Autant que lorsqu'elle peut voir
Dessus aucun prudhomme choir[10b]
Ou méfait, ou mésaventure,
Ou quelque grand'déconfiture.
Mais si quelque noble maison
Déchoit et souille son blason,
C'est la félicité suprême.
Aussi, ce que le moins elle aime,
C'est qu'un homme arrive à l'honneur
Par ses vertus et sa valeur.
Sachez que grande est sa colère
Lorsque advient quelque bien sur terre.
Elle est de telle cruauté
Qu'elle ne porte aménité
A compagnon ni bonne amie;
Car d'un chacun c'est l'ennemie,
Fût-il son plus proche parent,
Et son coeur serait moult dolent
Si bien venait même à son père.
Mais Dieu lui fait par grand'misère
Payer cette méchanceté;
Car son coeur est si tourmenté
Et a tel duel quant gens bien font, 273
Par ung petit qu'ele ne font.
Ses felons cuers l'art et detrenche,
Qui de li Diex et la gent venche.
Envie ne fine nule hore
D'aucun blasme as gens metre sore;
Je cuit que s'ele cognoissoit
Tot le plus prodome qui soit
Ne deçà mer, ne delà mer,
Si le vorroit-ele blasmer;
Et s'il iere si bien apris
Qu'el ne péust de tot son pris
Rien abatre ne desprisier,
Si vorroit-ele apetisier
Sa proéce au mains, et s'onor
Par parole faire menor.
Lors vi qu'Envie en la painture
Voir image
Avoit trop lede esgardéure;
Ele ne regardast noient
Fors de travers en borgnoiant;
Ele avoit ung mauvès usage,
Qu'ele ne pooit ou visage
Regarder riens de plain en plaing,
Ains clooit ung oel par desdaing,
Qu'ele fondoit d'ire et ardoit,
Quant aucuns qu'ele regardoit,
Estoit ou preus, ou biaus, ou gens,
Ou amés, ou loés de gens.
Quand le bien voit, telle est sa rage, 275
Qu'elle en fondrait presque, je gage;
Et la vertu ce coeur vilain
Consume et déchire sans fin,
Et l'horreur de cette souffrance
Est de Dieu ci-bas la vengeance.
Envie et son bec malfaisant
Les gens ne lâche un seul instant,
Et s'elle connaissait, je pense,
Le plus honnête homme de France,
Ou même par delà la mer,
Le voudrait-elle encor blâmer.
Mais si sa langue envenimée
Une si ferme renommée
Ne pouvait d'un coup renverser,
Elle essaierait d'apetisser
Au moins son los et sa prouesse
Par sa fourbe et par son adresse.
Je vis, étudiant ses traits,
Qu'elle avait le regard mauvais;
Sur rien ne s'arrêtait sa vue
Que de biais, irrésolue,
Et moult laide habitude avait,
C'est que jamais elle n'osait
En plein regarder nulle chose.
De dédain sa prunelle close
D'ire soudain s'illuminait
Quand celui qu'elle examinait
Était beau, de haute naissance,
Ou pour son coeur et sa vaillance
Aimé de tous et respecté.
TRISTESSE.
Delez Envie auques près iere 301
Tristece painte en la maisiere;
Mès bien paroit à sa color
Qu'ele avoit au cuer grant dolor,
Et sembloit avoir la jaunice.
Si n'i féist riens Avarice
Ne de paleur, ne de mégrece:
Car li soucis et la destrece,
Et la pesance et les ennuis
Qu'el soffroit de jors et de nuis,
L'avoient moult fete jaunir,
Et megre et pale devenir.
Oncques mès nus en tel martire
Ne fu, ne n'ot ausinc grant ire
Cum il sembloit que ele éust:
Je cuit que nus ne li séust
Faire riens qui li péust plaire:
Voir image
N'el ne se vosist pas retraire,
Ne réconforter à nul fuer
Du duel qu'ele avoit à son cuer.
Trop avoit son cuer correcié,
Et son duel parfont commencié.
Moult sembloit bien qu'el fust dolente,
Qu'ele n'avoit mie esté lente
D'esgratiner tote sa chiere;
N'el n'avoit pas sa robe chiere,
Ains l'ot en mains leus descirée
Cum cele qui moult iert irée.
Si cheveul tuit destrecié furent,
Et espandu par son col jurent,
Que les avoit trestous desrous
De maltalent et de corrous.
TRISTESSE.
Près d'Envie et tout à côté, 306
Sur le mur l'image se dresse
De la langoureuse Tristesse.
Il paraît bien à sa couleur
Qu'au coeur elle a grande douleur,
Elle semble avoir la jaunisse.
Rien n'est auprès d'elle Avarice
Pour son teint pâle et sa maigreur;
Car les soucis et le malheur,
Et les chagrins, et la détresse
Dont le jour et la nuit sans cesse
Elle souffre, l'ont fait jaunir
Et maigre et pâle devenir.
Oncques nul en un tel martyre
Ne fut, ni n'eut aussi grande ire
Comme à la voir il me parut,
Et je pense que nul ne sut
Faire chose qui pût lui plaire
Ni calmer sa douleur amère,
Tant son coeur était courroucé
Et profond son deuil enfoncé.
Aussi sur son propre visage
Elle dut assouvir sa rage
Ainsi que sur ses vêtements.
De sillons nombreux et sanglants
Sa face est toute lacérée,
Et cette robe déchirée
Est la preuve de ses dégoûts,
De sa haine et de son courroux.
S'épand sur son col, sa figure
De tous côtés sa chevelure
Et sachiés bien veritelment 333
Qu'ele ploroit profondément:
Nus, tant fust durs, ne la véist,
A cui grant pitié n'en préist.
Qu'el se desrompoit et batoit,
Et ses poins ensemble hurtoit.
Moult iert à duel fere ententive
La dolereuse, la chetive;
Il ne li tenoit d'envoisier,
Ne d'acoler, ne de baisier:
Car cil qui a le cuer dolent,
Sachiés de voir, il n'a talent
De dancier, ne de karoler[11],
Ne nus ne se porroit moller
Qui duel éust, à joie faire,
Car duel et joie sont contraire.
VIEILLESSE.
Après fu Viellece portraite,
Qui estoit bien ung pié retraite
De tele cum el soloit estre;
A paine se pooit-el pestre,
Tant estoit vielle et radotée.
Bien estoit sa biauté gastée,
Et moult ert lede devenuë.
Toute sa teste estoit chenuë,
Et blanche cum s'el fust florie.
Ce ne fut mie grant morie
S'ele morust, ne grans pechiés,
Car tous ses cors estoit sechiés
De viellece et anoiantis:
Moult estoit jà ses vis fletris,
Qui jadis fut soef et plains;
Mès or est tous de fronces plains.
Qu'elle a rompue en son tourment, 337
Ses pleurs coulent abondamment.
L'âme la plus dure, à sa vue,
De grand'pitié se fût émue,
Car son sein tout elle battait
Et ses poings ensemble heurtait.
Toujours à deuil faire attentive,
La douloureuse, la chétive
Jamais ne cherche à s'amuser
Ni sa bouche le doux baiser.
Car celui dont l'âme dolente
Languit, de rien ne se contente,
Ne veut danser ni karoler[11b];
Il ne sait que se désoler
Sans nulle distraction prendre,
Joie et deuil ne sauraient s'entendre.
VIEILLESSE.
Puis je vis Vieillesse en regard
A peu près un pied à l'écart,
Comme ont coutume les vieux d'être.
A peine elle pouvait repaître
Son estomac débilité;
Rien ne restait de sa beauté,
Moult était laide devenue;
Toute sa tête était chenue
Et blanche comme fleur de lis,
Et si ce corps, à mon avis,
Desséché, déjà tout inerte,
Fût mort, mince eût été la perte.
Son front jadis plein et rosé
Tout de rides était creusé.
Ses oreilles étaient moussues
Et tretoutes ses dents perdues,
Les oreilles avoit mossues, 365
Et trestotes les dents perdues,
Si qu'ele n'en avoit neis une.
Tant par estoit de grant viellune,
Qu'el n'alast mie la montance
De quatre toises sans potance.
Li tens qui s'en va nuit et jor,
Sans repos prendre et sans sejor,
Et qui de nous se part et emble
Si celéement, qu'il nous semble
Qu'il s'arreste adès en ung point,
Et il ne s'i arreste point,
Ains ne fine de trespasser,
Que nus ne puet néis penser
Quex tens ce est qui est présens;
Sel' demandés as Clers lisans,
Ainçois que l'en l'éust pensé,
Seroit-il jà trois tens passé.
Li tens qui ne puet sejourner,
Ains vait tous jors sans retorner,
Cum l'iaue qui s'avale toute,
N'il n'en retorne arriere goute:
Li tens vers qui noient ne dure,
Ne fer ne chose tant soit dure,
Car il gaste tout et menjue;
Li tens qui tote chose mue,
Qui tout fait croistre et tout norist,
Et qui tout use et tout porrist;
Li tens qui enviellist nos peres,
Et viellist roys et emperieres,
Et qui tous nous enviellira,
Ou mort nous desavancera;
Li tens qui toute a la baillie
Des gens viellir, l'avoit viellie
Pas une seule ne restait. 369
De si grand'vieillesse elle était
Qu'elle n'eût franchi la distance
De quatre toises sans potence.
Le temps qui s'en va nuit et jour
Sans repos prendre et sans séjour,
Et dont la course est si rapide,
Qu'il semble à notre esprit stupide
Demeurer toujours en un point,
Mais qui ne s'y arrête point,
Et qui si promptement expire
Que nul homme ne saurait dire
Tout au juste le temps présent;
S'il le demande au clerc lisant,
Avant d'avoir dit sa pensée
Grand' part en est déjà passée:
Le temps qui ne peut séjourner,
Mais va toujours sans retourner
Comme l'eau qui s'écoule toute
Sans qu'il en retourne une goutte,
Vers qui rien ne saurait durer,
Si dur fût-il, même le fer,
Qui ronge tout et décompose,
Le temps qui change toute chose,
Qui tout fait croître et tout nourrit
Et qui tout use et tout pourrit,
Le temps qui vieillit notre père,
Les rois et les grands de la terre,
Comme tous il nous vieillira,
Ou la mort nous devancera:
Le temps qui, lui, jamais n'oublie
De tout vieillir, l'avait vieillie
Si durement, qu'au mien cuidier 399
El ne se pooit mès aidier,
Ains retornoit jà en enfance,
Car certes el n'avoit poissance,
Ce cuit-je, ne force, ne sens
Ne plus c'un enfès de deus ans.
Neporquant au mien escient
Ele avoit esté sage et gent,
Quant ele iert en son droit aage,
Mais ge cuit qu'el n'iere mès sage,
Voir image
Ains iert trestote rassotée.
Si ot d'une chape forrée
Moult bien, si cum je me recors,
Abrié et vestu son corps:
Bien fu vestue et chaudement,
Car el éust froit autrement.
Les vielles gens ont tost froidure;
Bien savés que c'est lor nature.
PAPELARDIE.
Une ymage ot emprès escrite,
Voir image
Qui sembloit bien estre ypocrite;
Papelardie ert apelée.
C'est cele qui en recelée,
Quant nus ne s'en puet prendre garde.
De nul mal faire ne se tarde.
El fait dehors le marmiteus,
Si a le vis simple et piteus,
Et semble sainte créature;
Mais sous ciel n'a male aventure
Qu'ele ne pense en son corage.
Moult la ressembloit bien l'ymage
Qui faite fu à sa semblance,
Qu'el fu de simple contenance;
Si durement, il me semblait, 401
Que s'aider elle ne pouvait,
Mais bien retournait en enfance;
Car certe elle n'avait puissance,
A mon avis, force ni sens,
Non plus qu'un enfant de deux ans.
Et cependant en son bel âge
Damoiselle gentille et sage
Elle fut à mon escient;
Elle est bien changée à présent,
Car elle est tretoute hébétée.
D'une grande chape fourrée
Elle avait, je la vois encor,
Avec soin abrité son corps;
Les vieilles gens ont tôt froidure,
Bien savez que c'est leur nature;
Or s'était-elle chaudement
Vêtue, elle eût froid autrement.
PAPELARDIE.
Voici venir Papelardie
Et sa mine de comédie.
C'est elle qui en tapinois,
Tant qu'elle peut et chaque fois,
Quand nul ne s'en peut prendre garde,
De nul mal faire ne se garde;
Par dehors fait le marmiteux,
A voir son air simple et piteux,
On dirait sainte créature;
Mais ci-bas n'est male aventure
Que ne rumine son cerveau
Bien la présentait ce tableau
Qui fut fait à sa ressemblance;
Simple elle était de contenance,
Et si fu chaucie et vestue 431
Tout ainsinc cum fame rendue.
En sa main ung sautier tenoit,
Et sachiés que moult se penoit
De faire à Dieu prieres faintes,
Et d'appeler et sains et saintes.
El ne fu gaie, ne jolive,
Ains fu par semblant ententive
Du tout à bonnes ovres faire;
Et si avoit vestu la haire.
Et sachiés que n'iere pas grasse,
De jeuner sembloit estre lasse,
S'avoit la color pale et morte.
A li et as siens ert la porte
Dévéée de Paradis;
Car icel gent si font lor vis
Amegrir, ce dit l'Evangile,
Por avoir loz parmi la ville,
Et por un poi de gloire vaine
Qui lor toldra Dieu et son raine.
POVRETÉ.
Voir image
Portraite fu au darrenier
Povreté qui ung seul denier
N'éust pas, s'el se déust pendre,
Tant séust bien sa robe vendre;
Qu'ele iere nuë comme vers:
Se li tens fust ung poi divers,
Je cuit qu'ele acorast de froit[12],
Qu'el n'avoit ç'ung vié sac estroit
Tout plain de mavès palestiaus;
Ce iert sa robe et ses mantiaus.
El n'avoit plus que afubler,
Grand loisir avoit de trembler.