— Minute, calma Lisée, tu es bien sûre que c'est mon chien qui a tué celle-ci ?
— Si je suis sûre, tu en as du toupet ! Mais il y a la femme du maire qui a vu quand il leur courait après, il y a la servante du curé et les filles de chez Tintin qui lavaient la buée et c'est les petits du Ronfou qui lui ont repris à la gueule. Il avait filé dans un buisson, il l'avait déjà à moitié déplumée et il était en train de la manger : la preuve, c'est qu'ils ont eu assez de mal de lui faire lâcher. Tiens, regarde la marque de ses dents. Tu diras peut-être encore que ce n'est pas vrai et que je suis une menteuse et que tous ces gens ont eu la berlue !
— Combien vaut-elle, ta poule ?
— C'était ma meilleure ouveuse : elle faisait un œuf tous les jours…
— Je ne te demande pas un Libera me ni un De Profundis, je te demande combien tu veux de ta poule ?
— Et maintenant qu'ils valent vingt sous la douzaine…
— … Turellement, je vais te payer tous les œufs qu'elle t'aurait faits jusqu'à sa mort et les nitées de petits poussins qu'elle aurait pu couver et les enfants de ceux-là jusqu'à la douzième génération. Une poule, nom de Dieu ! c'est une poule. Combien vaut-elle ?
— Quat'francs ! rugit la vieille fille.
— Une crevure comme ça qui ne pèse pas deux livres ! riposta Lisée. Non, mais, est-ce que tu te foutrais de moi, par hasard ? Elle vaut trente-cinq sous, à peine. Je t'en donne trois francs ou rien.
— C'est malheureux, larmoya la Phémie en empochant les trois pièces. Dire qu'une charogne de chien… mais s'il revient, je lui casserai les reins !
— Avise-t'en, conseilla Lisée, et tu verras s'il se trouve à Rocfontaine un juge de paix pour des queues de prunes. Dis donc, rappela-t-il à la vieille fille qui s'en allait, emportant sa volaille, mais je l'ai payée ta poule et assez cher, je crois ; j'ai bien le droit de la garder, il me semble. Fais-moi le plaisir de la laisser ici, hein !
— Oh ! comme tu voudras, je voulais l'encrotter.
— Je m'en charge, répliqua le chasseur qui aussitôt commanda à sa femme de la plumer sans délai et de la mettre à la casserole. Ça fera un plat de plus et Philomen en profitera, ajouta-t-il.
La Guélotte, faute de pouvoir se dégonfler, écumait de rage, en oubliant le cochon qui grognait toujours dans son sac. Sans prendre garde à elle, Lisée le reprit sous son bras pour le porter à sa hutte. Il lui versa immédiatement dans l'auge son manger et, après s'être assuré qu'il avait une litière abondante, il revint à la cuisine.
Philomen entrait justement.
— Je pense bien, affirma la Guélotte, d'un ton autoritaire et s'adressant à son mari, que tu ne vas pas garder plus longtemps un vorace comme celui-là qui se met aux poules. Nous n'en avons pas les moyens.
— Il faut voir, atermoya Lisée, je vais d'abord le corriger.
Et, suivi de Philomen, mis au courant de la situation, ils pénétrèrent dans la remise où était attaché le chien.
Le pauvre animal, qui avait été fabuleusement rossé, n'osa même point se lever à l'approche des deux hommes. Craintif, le poil tout hérissé, il battait lentement son fouet, la tête aplatie sur la paille, les regardant d'un œil rouge et chargé d'angoisse.
Philomen, qui l'examinait attentivement, coupa la parole à Lisée qui allait gronder et tempêter.
— Mais il est vide comme un sifflet, ce chien ! constata-t-il. Il n'a sûrement pas bouffé depuis hier au soir.
— Cré nom de Dieu ! c'est pourtant vrai, jura Lisée à son tour. Ah ! la sacrée vache ! Laisser une bête avoir faim ! Ça n'est pas étonnant qu'il coure les poules s'il n'a rien dans le cornet depuis vingt-quatre heures. Et voilà, c'est la faute du chien !
Attends un peu !
Ils rentrèrent à la cuisine.
— Me dirais-tu bien quelle espèce de soupe le chien a mangée aujourd'hui ?
— De la soupe ; bien sûr que j'y en ai fait !
— Et avec quoi, s'il te plaît ?
— !…
— Je te demande avec quoi, sacrée garce !
— Ah ! et puis est-ce que j'ai eu le temps, moi, j'ai fait au four, j'ai préparé la hutte du cochon, arrangé le ménage, fait le souper…
— Ça va bien, donne-moi le pain ; c'est moi qui vais lui faire à manger, mais si tu prononces un mot au sujet de la poule, c'est à celui-ci que tu auras affaire.
Et Lisée désignait du doigt le bout carré de son solide brodequin ferré.
— Si le chien avait eu l'estomac plein, il n'aurait pas eu l'idée de boulotter une poule, et je veux t'apprendre, moi, à laisser les bêtes crever de faim !
CHAPITRE IX
Sur le conseil motivé de Philomen, Lisée se résolut à enfermer Miraut chaque fois qu'il ne pourrait surveiller efficacement ses faits et gestes, car chez les animaux comme chez les humains, les premiers actes déterminent toujours des habitudes et d'autant plus tyranniques chez les premiers que les sens ont plus de part à leur création.
De même qu'une vache qui a découvert un passage à travers une haie essaiera, chaque fois qu'elle en aura l'occasion, d'y passer à nouveau, de même Miraut ne reverrait pas de lapins sans éprouver le vif désir de les faire encore tourner en rond comme au premier jour, et les poules avec lui n'auraient, elles aussi, qu'à se bien tenir. Les raclées et corrections qu'il avait reçues à ce sujet ne seraient pas suffisantes pour l'empêcher de recommencer, et cela se conçoit aisément, car, à l'idée de lapin et de poule, s'associaient bien plus vivement en lui les idées de plaisir, de jeu, de course, de lutte, de capture et de repas que le souvenir de la rossée subie pour ses méfaits. Le premier acte venait de lui, était actif et quasi volontaire, le second n'était que passif et ne pouvait se rattacher au premier que par des liens très ténus dont le plus fort était celui de consécutivité. Encore les coups de pied dont la Guélotte, sans raison, l'avait gratifié précédemment ôtaient-ils toute valeur éducatrice à ce châtiment. C'est pourquoi, dès qu'il aperçut une poule, il ne songea plus qu'à lui donner la chasse.
Pour l'instant, claquemuré dans sa remise, sur sa botte de paille, parmi les objets hétéroclites que son activité avait rassemblés, il n'aspirait qu'à un but : sortir.
Mais Lisée n'était point là. La porte de l'écurie, solidement réparée par ses soins, ne semblait plus permettre aucune incursion de ce côté. Restait la rue à laquelle on ne pouvait accéder qu'en rongeant la porte qui donnait sur la cour ou en escaladant la fenêtre, et cette ouverture se trouvait percée à cinq bons pieds au-dessus du sol.
Miraut, prompt à l'action, n'hésita point et chercha d'abord à atteindre la fenêtre ; il tenta plusieurs élans inutiles, accrocha tout de même une fois le bout de ses pattes au rebord intérieur de l'embrasure, mais, entraîné par son poids, retomba lourdement à terre.
Las de cet exercice, il attaqua la porte. Elle était de chêne et massive, mais peu importait à Miraut l'essence de bois dans laquelle on l'avait taillée.
Un travail qui, à un humain raisonnable, paraît colossal, démesurément long, impossible, et le découragerait devant l'à quoi bon, n'arrête pas un chien, un chien qui lutte pour sa liberté, un chien jeune qui a besoin de mouvement et ne sait rien encore ou presque rien des contraintes domestiques.
Miraut mordit le coin gauche du bas de la porte, juste à l'endroit où il sentait quelques filets d'air glisser entre le seuil et le cadre de bois.
Dure besogne, car c'est par côtés surtout qu'un chien peut mordre et ronger efficacement. La petitesse du point attaquable le gênait énormément. Il fallait qu'il travaillât avec les dents de devant, les incisives, et, pour ce, trousser les babines et garer son nez, cet organe tellement sensible et si délicat chez le chat comme chez le chien qu'il n'y faut jamais toucher si l'on ne veut point les faire souffrir et diminuer leur admirable flair.
Miraut cependant commença et mordilla la coupante arête, amollissant par la salive et rongeant par les dents. Au bout d'une heure il en avait à peine ébréché un centimètre lorsqu'il entendit claquer la porte de la cuisine.
Prudent, il quitta le chantier et regagna sa botte. Il savait déjà ou plutôt il sentait que ce qu'il faisait était opposé à la volonté des maîtres auxquels il devait obéissance ; s'ils eussent été là, il se fût abstenu ; en leur absence et loin du châtiment, il s'appliquait, tous instincts débridés et tendus, à contre-carrer une décision qu'il jugeait injuste. Le bruit entendu lui rappelant que le manche à balai est un instrument redoutable, il s'était arrêté, mais dès qu'il ne perçut plus rien, il retourna vivement besogner.
Accroupi, il travaillait avec tant d'ardeur, tout à son idée, qu'il n'entendit pas la porte s'ouvrir une deuxième fois. Il bondit en arrière en hurlant sous le coup de baguette que la Guélotte furibonde venait de lui flanquer, tandis qu'elle repartait, beuglant à pleine gorge :
— Viens voir maintenant ce qu'il fait : il est en train de ronger la porte de dehors.
Lisée, arrivant, ne put que se rendre compte du dégât. Évidemment, on ne pouvait nier ; il para la querelle en déclarant qu'il allait recouvrir l'arête et le coin attaqués d'une bande de fer-blanc, ainsi qu'il avait déjà fait pour la porte de l'écurie.
Il s'y mit immédiatement et laissa Miraut sortir et se promener dans la cour sous sa surveillance. Mais le braconnier avait l'œil et, dès qu'il voyait le chien écarter les narines en s'approchant d'une poule, il le rappelait bien vite au sentiment du devoir, prononçant son nom, Miraut, sur un ton tel que l'animal, obéissant et craintif, revenait apeuré auprès de lui et lui léchait les mains et, la figure pour témoigner sa soumission ou demander un pardon qui lui était accordé d'un hochement de tête à la fois amical et grave.
Cela n'empêcha point que, le lendemain, un carreau de la croisée de la remise fut bel et bien cassé par le jeune chien qui, ne pouvant plus s'attaquer à la porte, avait réussi, Dieu sait comment ! à atteindre la fenêtre et à prendre par cette voie la clef des champs.
Et deux heures après, tous les gamins du pays cernaient Miraut, qui venait de jeter l'épouvante et la terreur parmi le troupeau picorant des poules de la Phémie, laquelle gueulait comme un putois qu'il lui en manquait trois ou quatre et que ce sauvage-là lui en avait sûrement mangé une, puisqu'il avait encore les pattes rouges de sang.
Le fait en lui-même était exact : Miraut avait une patte ensanglantée. Il y eut une scène nouvelle entre la Guélotte et la Phémie et Lisée qui rentrait : chacune des femmes voulant crier plus fort que l'autre.
Les gamins bientôt ramenèrent le coupable, qui opposait la plus énergique résistance, se faisant littéralement traîner, et le chasseur alors s'aperçut que son chien avait la patte coupée.
Furieux à son tour, croyant qu'on avait voulu lui tuer son Miraut, il se préparait, sans autre préambule, à gifler la Phémie lorsque sa femme, s'interposant à temps, lui apprit que c'était le chien lui-même qui s'était coupé en cassant la vitre de la fenêtre de la remise.
— Alors, riposta Lisée, qu'est-ce qu'elle chante, cette vieille déplumée, ce n'est pas d'avoir mangé une poule, qu'il s'est ensaigné. Va les compter d'abord, tes gratteuses, et tu viendras grogner après.
Renseignements pris, toutes les poules de la Phémie se retrouvèrent. Il est vrai que, dans cette affaire, s'il n'y avait pas eu de morts, ce n'était point de la faute à Miraut.
Cette fois, la Guélotte ne tempêta point et n'invectiva personne. Fine mouche, profitant de l'expérience acquise, elle essaya de prendre son mari par la douceur.
Lisée, agité de sentiments contradictoires, ayant à la fois l'envie de corriger et de plaindre, lavait cependant avec de l'eau salée et pansait minutieusement la plaie du petit chien, qui se plaignait et aurait bien voulu qu'on le laissât se lécher tout seul.
— Écoute, Lisée, disait la femme, tu vois bien que nous ne pouvons pas garder cette bête : elle va nous faire arriver toutes sortes d'histoires. Voilà déjà pour plus de six francs de poules qu'il nous coûte, et maintenant qu'il a commencé, quand veut-il s'arrêter ? Je ne parle pas pour les nôtres, mais pour celles des voisins : tu auras beau les payer plus cher qu'elles ne valent, ils t'en voudront quand même et croiront t'avoir fait un grand cadeau en acceptant ton argent. Je t'en supplie, débarrasse-t'en ! c'est ce qu'il y a de mieux à faire, crois-moi. Tue-le ! Fiche-lui dans les côtes une bonne cartouche de quatre, puisque tu dis que tu ne peux pas le vendre et que ce serait faire injure à Pépé et au gros.
— Ce ne serait pas plus propre de le tuer, et il est jeune, on peut le corriger, atermoyait Lisée, fermement décidé au fond à ne pas s'en séparer. Attendons un peu ! Je vais avoir l'œil sur lui dorénavant et, dès que je le verrai loucher du côté des gélines, je lui flanquerai la correction pour bien lui faire comprendre qu'il n'y doit pas toucher.
Philomen arrivait, ému par la rumeur publique et les bruits contradictoires qui affinaient d'une part que Miraut avait étranglé toutes les poules de la Phémie, de l'autre que quelqu'un (on ne disait pas qui) lui avait tranché une patte d'un coup de serpe.
Lisée remit les choses au point, et Philomen réfléchit.
— Mon vieux, exposa-t-il sans autre préambule, cette histoire-là est bien emm…bêtante. Dès qu'il manquera une poule quelque part, tu peux être sûr qu'on accusera ton chien, et il aura beau être innocent, tu pourras prouver qu'il n'est pour rien là dedans, que ce n'est pas possible, on voudra absolument que ce soit lui qui ait fait le coup. J'en connais même qui seraient assez fripouilles pour zigouiller les poules du voisin ou même les leurs, les boulotter et venir ensuite accuser ton chien du massacre.
— Tu vois bien que tout chacun va nous tomber dessus, appuya la Guélotte.
— Oui, mon vieux, tâche d'avoir l'œil. Mais, tu sais, d'un autre côté, il est bien rare qu'un jeune chien, un chien de race, un chien qui a du feu, ne se mette pas, si l'on n'y prend garde, à courir après quelque bête : les uns, c'est les chats, ça n'a pas grande importance parce qu'ils savent se défendre et peuvent grimper aux arbres ; d'autres préfèrent les lapins, et ils te nettoient les clapiers rasibus ; d'autres se mettent aux moutons, et ça c'est plus dangereux, car, quand ils sont bien décidés, ils peuvent t'en ficher par terre pour plus de cent francs d'un seul coup ; en somme, il vaut encore mieux qu'il ne se tourne que sur les gélines. Voici ce que je te conseille de faire : comme on ne peut pas le laisser tout le jour enfermé, que ça le rendrait malade ; comme, d'un autre côté, quand on ne le surveille pas, il « course » la volaille, tu n'as qu'à lui mettre une muselière lorsque tu voudras le lâcher. Léon ira demain à Vercel ; dis-lui qu'il t'en prenne une près de Chacha le bourrelier ; pour une pièce de quarante sous, tu en verras les marionnettes et tu seras tranquille.
— Las, moi ! quarante sous encore de jetés loin pour cette charogne, ragea la Guélotte furieuse, qui espérait une solution plus radicale et comptait sur l'appui de Philomen.
Lisée se rendit au conseil de son ami, et le surlendemain matin, après un jour de claustration préparatoire, on mit la muselière à Miraut. Comme ce fut le maître qui opéra, il se laissa faire sans trop de résistance, un peu ahuri toutefois de toutes ces courroies qui lui barraient le nez et lui sanglaient la gueule.
Parce qu'elles sentaient bon le cuir neuf, il essaya immédiatement de les mordre et ne put naturellement pas bouger les mâchoires.
Lisée alors lui ouvrit la porte, pensant qu'il se précipiterait aussitôt dans la cour, mais il n'essaya point de gagner le dehors : quelque chose le préoccupait et le gênait.
Il porta la patte à son nez et tâcha d'accrocher une courroie, mais la griffe ne fit qu'érafler légèrement le cuir et retomba.
Bien qu'il louchât affreusement, il ne pouvait se rendre compte de ce qu'il avait autour du museau et des bajoues ; mais il sentait bien, au toucher, que c'était quelque chose d'embarrassant, et, au nez, que c'était une substance qu'il serait agréable de mastiquer avec les dents ; toutefois, l'impression de gêne domina bien vite tout le reste, et il ne rêva bientôt plus qu'à faire sauter cette entrave agaçante.
Il alla flatter Lisée et se frôler à lui comme pour lui demander de vouloir bien retirer cet engin encombrant, mais naturellement Lisée n'accéda point à son désir.
— Voilà ce que c'est, mon vieux, que de vouloir bouffer les poules !
Miraut, qui ne comprenait point ou ne voulait point comprendre, se plaignît et pleura et cria : on le laissa crier et pleurer et se plaindre.
C'est alors qu'il essaya, par ses seuls moyens à lui, de faire sauter la muselière. D'abord il se gratta aux angles des buffets, aux embrasures des portes, aux pieds de la table, à toutes les arêtes vives ; il se cogna le nez, essaya encore de mordre, puis se remit à travailler de la patte, s'accroupissant à terre, le museau sur le sol pour avoir un plus solide point d'appui, tirant, pleurant, frottant, s'excitant, s'énervant, hurlant, devenant comme fou de désespoir.
À la fin, il se jeta sur le dos, et de ses deux pattes de devant se mit à se piocher les bajoues à une allure vertigineuse, pour tâcher de faire sauter ou céder les terribles bandes de cuir qui lui laçaient si impitoyablement les mâchoires.
En moins d'une heure, il se pela entièrement les deux côtés de la tête, si bien qu'en quelques endroits même la peau était absolument à vif et ensanglantée ; il gratta plus haut à une autre lanière ; il grattait avec frénésie, il aurait gratté encore si Lisée, qui rentrait, s'apercevant qu'il s'abîmait le « portrait », et craignant qu'il ne devînt fou, ne lui eût enlevé enfin sa muselière.
« C'est assez pour aujourd'hui, pensa-t-il. Demain je la lui remettrai, et il s'habituera petit à petit. » Mais, le jour suivant, dès qu'on lui eut rebouclé les courroies derrière la tête, il recommença de plus belle à se griffer la gueule en hurlant.
On ne pouvait évidemment le laisser ainsi : il se serait plutôt saigné. Lisée, fort ennuyé, la lui retira tout à fait en se disant :
« Bah ! je reste ici aujourd'hui ; je vais le surveiller. »
Et il se mit à arracher les choux de son jardin tandis que le chien rôdait autour de lui, heureux d'être enfin débarrassé et libre.
Longtemps il resta là à gratter le sol, à mordre les tiges de pomme de terre, à transporter les bouts de perches de haricots, si bien que le braconnier, tranquillisé, ne pensait plus à s'assurer de sa présence et continuait paisiblement son travail en fumant sa pipe, lorsque, telle une sorcière, la Phémie apparut dans le sentier de l'enclos, une poule morte, tuée, d'une main, de l'autre ramenant Miraut qui tirait sur une ficelle.
Cette fois, Lisée sentit la moutarde lui monter au nez : il devint tout pâle, cassa le bout de sa pipe en serrant les dents et assura, comme une massue dans sa main, le chou qu'il venait d'arracher.
La Phémie eut peur. Elle se garda bien de gueuler et de maudire, et, devenue blême à son tour, elle balbutia, comme pour s'excuser :
— Je te le ramène. Ce n'en est pas une des miennes, c'en est une de la cure. Nous l'avons vu quand il la serrait, la servante et moi, mais nous sommes arrivées trop tard. Elle m'a dit de te l'apporter pour que tu voies et que tu le corriges : je ne sais pas si on te la fera payer.
— Je te remercie, proféra sèchement Lisée.
Et, sans dire autre chose, attrapant le chien par le collier, lâchant son chou pour saisir de l'autre main la poule morte, avec cette cravache d'un nouveau genre, corps même du délit, il administra à Miraut une volée fantastique et terrible, frappant d'ailleurs et prudemment aux bons endroits, de façon qu'il sentît bien, tout en ne courant aucun danger, que les coups venaient de la poule et qu'il serait dangereux pour sa peau, à l'avenir, de s'attaquer encore à ces bestioles-là.
Mais quand il eut fait, ce ne fut pas tout.
— Ah, cochon ! tu aimes les poules ; eh bien ! tu la traîneras celle-ci, tu la traîneras plus que tu ne voudras, et puisque tu en aimes l'odeur, tu la sentiras aussi plus qu'à ton saoul ! Attends un peu.
Lors, au moyen d'une forte ficelle de chanvre, il noua la volaille sur le poitrail du chien, le cou entrant dans le collier, les pattes passant entre les jambes de devant ; il attacha ces pattes à une autre ficelle qui se nouait elle-même sur le dos et, dans cet appareil, condamna Miraut, trois jours durant au moins, à traîner la poule devant tout le monde et les autres chiens y compris, lui, Lisée, étant toujours présent pour lui faire honte et lui rappeler en grondant qu'il n'était qu'un méchant azor de rien du tout, un jeanfoutre de viôce qui ne valait pas la corde pour le pendre, ou la cartouche pour l'occire, un sale salaud de m… à qui il en ficherait jusqu'à ce qu'il en crève s'il s'avisait de recommencer jamais.
Trois jours, comme il en avait été décidé, Miraut en laisse, et la poule en bandoulière, dut suivre Lisée, à qui les gosses faisaient cortège et qui ricanaient en interpellant le chien. Miraut était honteux, car les chiens connaissent la honte s'ils ignorent la pudeur, et ils sentent très bien la raillerie. Il baissait le nez, s'embarrassait dans les jambes du maître, regardait avec des yeux navrés et, quand il n'était pas observé, cherchait à se débarrasser de son encombrant fardeau. Mais il ne parvenait point à couper les ficelles et, s'enfonçant le nez dans la plume qui le chatouillait, il éternuait et il pleurait.
Lisée fut inflexible.
— Tu la traîneras, mon cochon, répétait-il, jusqu'à ce qu'elle pourrisse et qu'elle pue comme un vieux munster, ça t'apprendra. C'est moi qui jugerai quand tu devras en avoir assez.
De dégoût pour la bestiole qu'il promenait toujours, comme un forçat traîne son boulet, agacé du contact, écœuré par l'odeur, Miraut, pour ne point la toucher, marchait en écartant les pattes, et, pour ne pas la sentir, levait le nez en l'air autant qu'il lui était possible de le faire.
Le quatrième matin, des griffes et des pattes, dans le mystère et le silence, il réussit, on ne sut jamais comment, à s'en dépêtrer enfin. Lisée, allant le prendre à sa remise, trouva dans un coin la poule intacte, aussi éloignée que possible du chien, qui jetait des regards inquiets tantôt sur elle et tantôt sur son maître.
Après qu'il se fut bien rendu compte qu'il n'y avait point mordu, le chasseur, revenu près de Miraut, se laissa enfin émouvoir par le pauvre toutou, qui se leva hésitant et, timidement, se hasarda à lécher les grosses mains rudes pendant le long des cuisses sur le pantalon de droguet.
— Tu tâcheras de recommencer, proféra-t-il fortement, mais sans colère ni menace, en désignant la géline d'un index sévère.
Et ce fut ainsi que la paix fut faite entre Lisée et Miraut et que ce dernier fut radicalement corrigé de la sotte manie de courir la poule, gibier qui était en effet bien indigne du nez fameux du célèbre chien de chasse qu'il devait être un jour.
CHAPITRE X
C'était un soir calme de fin d'automne. La nuit, à grands pas, venait, noircissant par degrés la chape bleue du ciel qui s'étoilait lentement. Pas un souffle de vent ne troublait la tiédeur enveloppante ; les fumées montaient calmes des cheminées, formant sur les carapaces bigarrées des toitures un léger manteau vaporeux. Les clarines tintaient joyeuses au cou des vaches qui rentraient des champs et marchaient d'une vive allure vers l'abreuvoir ; le marteau du forgeron Martin sonnait par intervalles sur l'enclume argentine, et tous ces bruits formaient une rumeur paisible et chantante qui était comme la respiration vigoureuse ou la saine émanation sonore du village.
Point trop las de sa journée, les deux jambes de part et d'autre de l'enclume à « chapeler » les faux, fixée dans le vieux tronc de poirier sur lequel il était assis à califourchon, Lisée le chasseur, Lisée le braco, rêvait en fumant sa pipe. Plus fatigué, lui, d'une longue randonnée en plein champ, Miraut s'était gravement assis sur son derrière, et, impassible et clignant des yeux par moments, regardait son maître, tirant d'énormes bouffées de son éternel brûle-gueule.
Un pas sonna dans le sentier de l'enclos, et le chien, le reconnaissant pour celui d'un familier, se leva aussitôt, frétillant et aimable, pour saluer, en lui sautant à la poitrine et en lui léchant les mains, l'ami Philomen, maître de Bellone.
— Salut, ma vieille branche ! s'exclama Lisée.
— Je suis venu en bourrer une près de toi, histoire d'attendre le moment de la soupe, expliqua Philomen en choisissant pour siège le bout équarri d'une grosse poutre noircie par les intempéries et qui servait de banc rustique.
Et les deux hommes se mirent à deviser des travaux de la saison, du blé qu'on commençait à battre et qui rendait pas mal, des labours et des semailles qui s'achevaient dans de bonnes conditions, du bois qu'ils couperaient aux premières heures de liberté et des défrichements qu'ils entreprendraient au cours de l'hiver prochain.
Miraut s'était rassis. Les rumeurs s'étaient tues. La conversation un instant tomba. Un silence se fit, puis six heures sonnèrent à la tour du vieux clocher et vinrent ensuite les trois tintements consécutifs et alternés de trois coups chacun annonçant la volée de l'angélus du soir.
Presque aussitôt, en effet, le lourd marteau d'airain battît à pleins coups les pans de sa jupe de bronze et une rafale de sons s'éparpillèrent en roulements pressés.
Toujours assis sur son derrière, Miraut frémit ; ses oreilles se soulevèrent et il secoua la tête à plusieurs reprises ; puis, levant le nez au ciel, il se mit à hurler à pleine gorge lui aussi, poussant jusqu'à épuisement sa plainte désespérée.
— Tais-toi, mon petit, tais-toi, ce n'est rien, voulut consoler Lisée.
Mais, à chaque bordée de sons, il se reprenait de plus belle, et le hurlement mourant se regonflait en sanglots pour finir en petite plainte triste et désolée comme un pleur d'enfant.
— C'est drôle, constata Lisée ; il n'avait pas encore pleuré en entendant les cloches.
— Il ne les avait peut-être jamais remarquées comme ce soir. Écoute comme l'air est calme, on n'entend que ça, on dirait que ça vous imbibe le crâne comme de l'eau qui entrerait dans une éponge ; c'est une douche sonore qu'on prend, et nos oreilles en sont comme ravinées par un torrent. Ça ne m'étonne pas que cela fasse mal à Miraut. Tous les chiens pleurent en entendant les cloches, mais ce n'est pas par sentiment religieux. Ah ! fichtre non ! ils s'en fichent pas mal, des religions, eux, et s'ils pleurent, c'est parce qu'ils souffrent.
— Heureusement, continua Lisée, qu'ils ne les entendent pas souvent : la moindre chose, la moindre odeur surtout, quelquefois le moindre spectacle, mais plus rarement (car chez eux l'oreille est meilleure que l'œil), arrivent à les en distraire. Il a fallu que nous ne disions rien, que l'air fût calme, qu'il ne vînt de la cuisine aucun fumet de fricot, que rien dans notre attitude ni dans nos gestes ne l'intriguât pour que ce pauvre Mimi ait écouté et entendu cette sonnerie de malheur qui nous annonce d'ailleurs, par surcroît, la pluie pour demain peut-être ou pour après-demain au plus tard. Tant qu'ils sont jeunes, une seule sensation les accapare tout entiers : ce n'est que dans la suite, lorsqu'ils sont plus âgés, qu'ils arrivent à partager leur attention et, comme nous, à voir, entendre et renifler tout ensemble.
— Ce ne peut pas être, comme le croit la Phémie, parce qu'ils pensent aux morts qu'ils se lamentent au son des cloches, puisqu'ils poussent les mêmes tristes hurlements, ou à peu près, en apercevant la pleine lune se lever derrière les arbres du mont de la Côte. Mais peut-on savoir au juste la cause de ces cris !
— C'est bien difficile, vraiment, car nous ne pouvons entrer dans leur peau et peut-être qu'ils ne le savent pas eux-mêmes de façon précise ; toutefois, ce n'est dans aucun cas un cri de joie.
— Je crois, reprit Philomen, que le son des cloches doit leur faire mal aux oreilles ou au nez et que c'est la marche de la lune dans les rameaux et son ascension dans les branches qui doit les épouvanter, car, dans le premier cas, ils restent immobiles sur place, et dans le second ils courent en hurlant, agités et inquiets. D'ailleurs, quand la lune est haut dans le ciel et qu'ils n'ont plus de point de repère pour contrôler sa marche, ils n'y font plus attention.
— J'ai remarqué aussi, dit Lisée, que ce sont surtout les chiens de garde qui aboient à la lune, tandis que ce sont les nôtres, les chiens de chasse, qui hurlent à la voix des cloches.
— Ça ne m'étonne pas non plus, expliqua Philomen. Les chiens de garde qui ne bougent guère d'autour de leur niche sont, plus que les autres, sensibles à ce qui remue ; quant aux nôtres, ils ont le nez et l'oreille extrêmement délicats ; d'ailleurs l'oreille et le nez, ça doit communiquer par un canal. Quand le bruit des cloches, comme ce soir, est venu taper sur le tympan de Miraut, ça a dû lui ébranler par contre-coup les membranes du nez et lui produire le même effet qu'une odeur de bête féroce, d'un loup par exemple, ou même aussi l'odeur d'un homme mort. Peut-être encore que ça lui a fait comme un pincement douloureux ; nous éternuons bien, nous autres, en regardant le soleil, et nous ne le regardons pas pourtant avec notre nez.
— Heureusement, plaisanta Lisée, que lui n'éternue pas en nous regardant. Mon vieux, chacun de nous, sur terre, a quelque chose de bien : les aigles, c'est leurs yeux ; les chiens, leur nez ; les lièvres, leurs oreilles ; et les femmes leur…, pas leur intelligence, en tout cas. Tout de même, ce serait un sacré type que l'homme qui réunirait l'œil de l'aigle, le nez du chien et l'oreille du lièvre, à condition qu'il ait le cerveau en conséquence.
— Vingt dieux ! nous vois-tu reniflant le long des tranchées ou aux brèches des murs de lisière pour trouver l'endroit où le lièvre a fait sa rentrée.
— J'ai pourtant connu un type de Velrans qui le faisait ; il prétendait être au moins aussi malin que son chien, et où l'autre trouvait du fret il se foutait à quatre pattes lui aussi, fouinant, humant et reniflant, pour apprendre, disait-il. Mais on ne lui en a pas laissé le temps, car on a reconnu qu'il était louf et on a été obligé de l'emmener à l'asile de Dôle, où il est « clapsé ». On a même raconté, dans le temps, que ce serait un gardien de l'établissement qui lui aurait fait son affaire un jour qu'il avait soif. Ce gardien-là était alcoolique, il se saoulait, il buvait tout ce qu'il gagnait, et comme il touchait trente sous par macchabée qu'il enterrait, il en zigouillait un de temps à autre pour avoir de quoi licher. En été, naturellement, il claquait un mec par jour, au moins : les bons docteurs disaient que c'était l'effet du chaud. On ne s'est aperçu de ce petit manège qu'au bout d'un assez long temps ; alors, pour étouffer l'affaire, le bonhomme, de gardien, est passé pensionnaire, et voilà tout.
— Mais as-tu déjà purgé Miraut ? interrompit Philomen.
— Non, avoua Lisée, il se purge tout seul ; il ne passe pas un jour sans manger du chiendent.
— C'est très bon, en effet, mais ce n'est pas suffisant ; à ta place, je craindrais pour lui la maladie, et il sera d'autant mieux tenu qu'il est plus âgé et de bonne race.
— Je sais bien, mais qu'y faire ?
— Il n'y a, tu l'as dit, pas grand'chose à tenter, et souvent les meilleures précautions ne servent de rien ; tout de même, à ta place, je lui ferais, de temps en temps, prendre un peu de fleur de soufre dans du lait ou du café noir. Ils arrivent très bien à avaler le tout.
— Le meilleur remède est encore qu'ils soient forts et robustes, mais cela non plus n'empêche rien bien souvent.
— La soupe est trempée, vint annoncer la Guélotte.
— La manges-tu avec nous ? invita Lisée.
— Merci bien, mon vieux, mais la bourgeoise m'attend ; ce sera pour une autre fois. Bonne nuit et à la revoyure.
— « À revoir », mon vieux, répondit Lisée secouant sa pipe et rentrant dans la cuisine, précédé de son chien.
Il arriva ce que Philomen avait prédit et que Lisée craignait. Malgré les purges de café noir et de fleur de soufre, un beau matin, à l'appel de son maître, au lieu de bondir en écartant sa paille des quatre pieds, Miraut se leva lentement et avec hésitation. Ses bons yeux, si clairs et si vifs, étaient tristes et rouges, et du nez suintait une vague mucosité incolore comme une salive trop épaisse.
— Nom de Dieu de nom de Dieu ! mâchonna Lisée. Voilà que ça y est ! Pourvu que ce ne soit pas trop grave et qu'il n'en crève pas !
Miraut mangea tout de même la moitié de sa terrine de soupe à laquelle le braconnier avait ajouté, pour la rendre meilleure, un peu de lait ; ensuite il ne chercha point, comme d'ordinaire, à gagner la rue, mais s'en vint lentement, le poil légèrement hérissé et rêche, se coucher en rond derrière le poêle allumé de la chambre.
Le lendemain, le nez coulait plus abondamment, les yeux devenaient chassieux et l'appétit disparaissait avec la fièvre qui l'avait envahi : bien que la température fût douce, Miraut grelottait.
Le maître essaya de lui faire avaler de la fleur de soufre dans du lait : le chien, presque à contrecœur, but le lait, mais laissa au fond de l'assiette la poussière jaune.
Alors Lisée chercha à se rappeler les vieux remèdes usités en pareille circonstance : il en connaissait plusieurs et commença par se rendre chez le cordonnier Julot, qui lui prépara un emplâtre de poix. Revenu au logis, il rasa le derrière du crâne de Miraut sous l'os pointu qui fait saillie au-dessus des vertèbres cervicales et appliqua l'emplâtre, qui adhéra aussitôt.
On dit que ça les guérit, avait reconnu Julot ; en tout cas, c'est bien à ton service, et si ça ne lui fait pas de bien, ça ne peut pas non plus lui faire grand mal.
Mais la poix n'opéra guère. Miraut maigrissait, souffrait, paraissait de plus en plus lent et triste. Son museau toujours frais devenait chaud, sa langue sèche ; il ventait, disait Lisée, c'est-à-dire respirait comme un soufflet violemment pressé. Et il avait toujours froid. De temps en temps, il se levait douloureusement de son sac de toile, venait poser ses pattes sur la platine du fourneau, le poitrail devant le feu, et là, triste comme un petit enfant malade, il laissait pencher sa pauvre tête dolente de côté, tandis que ses yeux rouges, troubles et perdus, vaguaient dans le vide ou fixaient les choses sans les voir.
Il eut des constipations opiniâtres, puis des diarrhées épuisantes, et passait presque toutes les heures immobile, couché en rond, serré sur lui-même, les muscles contractés par un perpétuel grelottement, l'échine rugueuse, comme un petit vieux maniaque qui craint tout des hommes et des choses. Puis ce fut la complète indifférence, et rien ne pouvait le tirer de sa somnolence ou de son marasme. Mitis et Moute et la vieille Mique, le voyant affaissé et souffrant, n'essayaient point de jouer, mais venaient de temps à autre le flairer : toutefois, comme il n'avait pas conservé sa bonne odeur de santé, ils ne le léchaient plus ; mais souvent ils se couchèrent tout contre son poitrail pour le réchauffer. Lui, les regardait de ses yeux d'où nulle lueur ne jaillissait et qui semblaient désespérés.
Il se taisait obstinément. C'est que son mal était en lui et que toute souffrance dont les bêtes ne voient pas la cause, ou qui persiste cette cause étant disparue, les laisse muettes. Qu'un chien ou un chat ou une autre bête domestique, car les sauvages, eux, savent presque toujours se taire, crie ou pleure, ou hurle, ou gronde quand on le heurte, ou qu'on le frappe, ou qu'on le brûle, ou qu'on le mouille, ou qu'on lui marche dessus, cela s'entend : son cri est un appel, une plainte, un défi ou une lutte ; si la source de douleur disparaît, si la cause n'est plus apparente, il se tait.
Tout le monde n'a pu voir mourir un chien empoisonné ; mais qui n'a vu de misérables animaux écrasés par des automobiles, des tramways ou des voitures ! Ils hurlent épouvantablement sous le choc, mais cinq minutes après, quand on les a ramassés, mis sur la paille, ils se lèchent s'ils le peuvent encore et souffrent et meurent sans se plaindre.
Ils n'ont pas besoin, ceux-là, de philosophes pour leur enseigner le stoïcisme.
Si grand que fût le désarroi physique et moral de Miraut, il ne se plaignit jamais, même le jour où la Guélotte, qui n'avait point désarmé et souhaitait de tout cœur sa crevaison prochaine, profita d'une absence de Lisée pour le jeter brutalement dehors.
Violemment, à coups de savate, elle te le balaya, comme elle disait, de son plancher, espérant qu'elle en serait pour tout de bon débarrassée bientôt.
Il ne faisait pas froid, ce jour-là, heureusement, et la rentrée du braconnier provoqua la rentrée du chien.
Cependant, Lisée se désespérait. Il passait de longues heures à côté de son Miraut, lui prenant la tête dans les mains, le caressant, le recouvrant d'un vieux tricot, le bordant comme un gosse, lui desserrant les mâchoires pour le contraindre à avaler quelques gorgées de lait ou quelques bouchées de viande que la pauvre bête, souvent, revomissait presque aussitôt.
Mais ni soins ni remèdes n'agissaient. Il n'y a rien à faire contre la maladie ! La maladie, mot vague et indéfini comme les troubles qu'elle provoque ! D'où vient-elle ? on ne sait pas. Comment la guérit-on ? On ne sait pas non plus. Les vétérinaires, médicastres ou potards ont bien inventé des sirops, fabriqué des pilules, composé des poudres, mais tout ça, c'est de la foutaise dont le plus clair résultat est de faire passer les écus de votre profonde dans leur escarcelle. Autant croire sur ce point les paysans et les bracos qui se sont livrés, au sujet de ce mal mystérieux, aux suppositions les plus baroques, aux conjectures les plus bizarres. D'après les uns, ce serait un ver qui produirait ces troubles, un ver que nul n'a vu et qui tiendrait ses diaboliques assises non point dans l'estomac, mais au bout de la queue. Il s'agit de l'extraire, de l'extraire sans danger pour la bête, et là est le hic ! Pour d'autres, la maladie, c'est le sang qui mue ( ?). Comment ? pourquoi ? Mystère. Enfin, d'aucuns veulent encore que ce soit simplement de la bronchite ; mais affection de la moelle épinière, crise de croissance ou bronchite, nul n'a jamais été capable d'indiquer une cause précise ni de fixer un remède.
Miraut filait un mauvais coton, semblait-il, quand un jour, un Velrans qui passait par là et qui le vit conseilla à Lisée de le conduire immédiatement à son compatriote Kalaie, lequel était possesseur du « secret » pour guérir les chiens de la maladie.
En ce moment, la peau de Miraut présentait par endroits des taches roussâtres, se boutonnait, devenait pustuleuse et croutelevée, tellement, disait la Guélotte, que c'était une dégoûtation de garder une pareille charogne dans la chambre du poêle.
Le Velrans insista.
Kalaie ne demandait rien pour sa peine : il gardait le chien une huitaine, le soignait dans le plus grand mystère et, au bout de ce temps, vous le rendait parfaitement guéri. C'était un secret, un secret qu'il tenait de son grand-père, lequel reboutait aussi les entorses et arrêtait les dartres, et qui se perpétuait dans la famille.
Pas plus que les autres paysans qui connaissent d'autres secrets pour d'autres guérisons, pourvu qu'on ait la foi, il ne consentait à le confier à personne et ne demandait pas qu'on lui amenât des bêtes ; mais il n'avait jamais refusé d'en soigner une et — ceci faisait partie sans doute des règles à observer pour obtenir la guérison — ne voulait jamais, jamais, en aucun cas, accepter d'argent comme rétribution.
L'après-midi même, Lisée attela Cadi à la voiture de Philomen et conduisit Miraut à Velrans. Il alla remiser le cheval dans l'écurie de Pépé, qui lui confirma les dires du voyageur, et tous deux menèrent Miraut chez le miraculeux guérisseur.
Kalaie, paysan aisé et rieur, examina le chien, auquel il fit dresser aussitôt un petit matelas sous le poêle de la cuisine ; ensuite il offrit la goutte aux deux visiteurs et parla de la pluie et du beau temps et des semailles et des engrais et de la politique.
Étant bon catholique et pratiquant, il n'était pas d'accord avec Lisée, mais ce n'était point une raison pour mal soigner Miraut qui, lui, n'était pas socialiste ni réactionnaire et n'avait pas, heureusement, d'opinions touchant la Séparation des Églises et de l'État.
La discussion fut donc courtoise ; on tomba d'accord sur un point : que tous les députés et sénateurs, radicaux comme cléricaux, n'étaient que des menteurs et des fripouilles, et sur cette conclusion qui marquait leur bon sens et leur rectitude d'esprit, on se sépara en se serrant la main.
— Tu viendras le chercher dans neuf jours, fixa Kalaie, et tu n'auras pas besoin de prendre une voiture pour l'emmener : il pourra marcher tout seul, je te le promets.
Lisée, plein de craintes et d'espérances, retourna à Longeverne, où la semaine lui parut démesurément longue.
Soit que l'éruption cutanée eût été un heureux dérivatif, soit en effet que le remède de Kalaie fût vraiment souverain, au bout de la huitaine Miraut était guéri ; il se levait, marchait, mangeait ; l'œil redevenait limpide, vif et joyeux ; le poil se relustrait, l'appétit reprenait.
— Tu n'as qu'à lui faire boulotter de bonnes soupes et, avant quinze jours, il sera gras comme un cochon, affirma Kalaie à Lisée et à Pépé.
— À propos, comment va Caffot ? s'inquiéta ce dernier. Tu ne m'as jamais reparlé de ton goret.
— Il va bien, très bien, comme un bon Siam qu'il est : pourvu qu'il bouffe, il est content. Cependant, je ne crois pas que Miraut sympathise jamais avec lui.
— Ah !
— Oui, la première fois que le chien s'est approché de l'auge, où il barbotait, pour le flairer, il lui a « pouffé » et reniflé au nez comme un grossier qu'il est, et Miraut, qui est une bête polie, ne lui pardonnera pas de sitôt ; après tout, ça n'a pas d'importance, mais nous allons boire un litre. Kalaie, mon vieux, je sais que tu n'accepterais pas de sous et je ne t'en offre pas, mais, ma parole, tu viens de me rendre un sacré service. Tu ne peux pas refuser de trinquer avec nous à l'auberge ; malgré que nous ne soyons pas, en politique, du même bord, ça n'empêche que tu es un bon bougre et que je serais vexé si tu n'entrais pas prendre un verre et revoir ton malade quand tu passeras à Longeverne.
— C'est rien, c'est rien, affirmait Kalaie. C'est des petits services qu'on se doit entre pays.
On s'en fut à l'auberge où, la politique aidant, d'un litre on en but plusieurs, ensuite de quoi Pépé voulut qu'on allât chez lui goûter sa vendange et puis Kalaie exigea qu'on fît une troisième pause dans sa maison pour juger de la qualité de la sienne, si bien que ce ne fut qu'assez tard que les trois compères, parfaitement d'accord et amis comme cochons, se séparèrent, saouls comme des Polonais. La joie entrait, disons-le tout de suite à sa décharge, pour une bonne part dans la cuite magistrale de Lisée.
À Longeverne, cependant, la Guélotte, anxieuse, énervée comme au premier soir, attendait le retour de son homme, espérant bien que le chien, nonobstant remèdes et sorcelleries, serait enfin crevé.
Elle pâlit de male rage en voyant, absolument comme l'autre fois, son mari, plein comme un boudin, ramener, plus gaillard que jamais, le petit chien qui, affamé par la marche, vint sans tarder flairer toutes les gamelles et toutes les marmites de la cuisine.
— Tas de cochons ! mâchonna-t-elle. Ah ! ce qui ne vaut rien ne risque rien. Je n'ai jamais eu de chance dans ma vie.
Et sans rien ajouter, sombrement rageuse, laissant l'homme et le chien se débrouiller comme ils l'entendraient, elle monta seule se coucher à la chambre du dessus.
Lisée, pour se venger, prépara aussitôt à Miraut une soupe plantureuse et magnifique dans la confection de laquelle il ne ménagea ni la graisse ni le pain. Puis, jugeant que, pour un convalescent, ce n'était peut-être pas suffisant, il ouvrit le buffet où il découvrit un bout de lard d'une bonne demi-livre mis en réserve par sa femme pour le repas du lendemain.
— Tiens, s'exclama-t-il en le jetant à Miraut, mange-le, mon petit : ça lui apprendra, à la vieille, à faire la gueule ! C'est elle qui fera maigre demain.
CHAPITRE XI
Miraut reprit rapidement.
— Il profite, il se remplit, disait Lisée à Philomen qui lui confiait que sa Bellone manifestait par quelques signes, de lui bien connus, des velléités d'en faire autant, mais par d'autres moyens.
— La garce ! ajoutait-il. Ça ne manque jamais ! Si, au printemps, elle ne fait pas sa portée, vers la fin de l'automne elle en a au moins pour trois semaines à être en folie, trois semaines durant lesquelles je suis, fichtre, bien gardé. Tous les cabots des environs montent la garde autour de ma baraque, les grands comme les petits, les jeunes comme les vieux ; ils me rongent toutes mes portes, ces salauds-là. S'ils trouvaient le moindre passage ! malheur ! ah ! nom de Dieu ! ça serait bientôt fait.
Quand je suis là, ça va bien, j'ai l'œil et je veille ; mais si j'ai à m'absenter de la maison, j'ai toujours peur qu'un sale bâtard de roquet ne parvienne à s'introduire dans la canfouine et ne me couvre ma chienne. On ne peut pas se fier aux femmes ni aux gosses pour la surveillance. Je sais bien qu'on n'en est jamais que pour tuer la portée quand la mère a déballé, mais c'est toujours bien embêtant, ça fiche la fièvre à la chienne, sans compter que des maternités comme ça te gâtent la race. Mon vieux, je te le dis et tu me croiras : eh bien ! si un bâtard quelconque couvre une chienne, non seulement les chiots qui viennent ne valent rien, mais cette saillie-là laisse des traces sur les portées suivantes : oui, la race est souillée, elle n'est plus pure, et les chiens sont moins beaux et moins bons. J'ai toujours fait attention jusqu'à présent, je ne voudrais pas voir arriver la chose maintenant.
— Tu n'auras qu'à m'amener Bellone quand tu auras à sortir, s'offrit Lisée. Avec Miraut elle ne risque rien d'aucune façon ; d'ailleurs, j'ai toujours, pour les roquets et les bâtards, parce que je ne voudrais jamais faire le coup à des chiens de chasse, une demi-douzaine de vieilles casseroles de rebut et quelques arrosoirs de réserve à leur attacher quelque part.
— Pour l'heure, expliqua Philomen, je ne crois pas qu'elle coure de risques, le train de derrière grossit un peu et le sexe se montre, mais tant qu'elles n'ont pas fait sang, elles ne se laissent généralement pas grimper, je dis habituellement, car dans ces sacrées affaires de… chose, on ne peut jamais être sûr de rien.
— Oui, goguenarda Lisée, c'est la bouteille à l'encre… rouge.
Miraut avait repris sa situation dans la maison de son maître, c'est-à-dire que, si le patron le choyait avec la tendresse d'un père ou même d'un grand-père, la patronne, elle, le rossait avec l'énergie d'une marâtre et qu'il se garait des coups du mieux qu'il pouvait.
Il acceptait d'ailleurs bénévolement cette position sociale, n'imaginant pas qu'il en pût, pour lui, exister d'autre, ses souvenirs d'enfance étant trop lointains et depuis longtemps abolis. Très vite il en était arrivé à généraliser que, sauf de très rares exceptions, tout ce qui porte pantalon est allié, ami et favorable, et tout ce qui porte jupe, ennemi puissant et sournois qu'il faut en tout et partout craindre, éviter et fuir.
Il accompagnait très souvent Lisée dans ses allées et venues aux champs et au bois et commençait, son nez devenant subtil et puissant, à s'intéresser à autre chose qu'aux évolutions des corbeaux et au déterrage des taupes.
Lisée vivement l'encourageait à quêter, guidait ses recherches, le faisait suivre les murs de lisière, l'incitait à longer les haies, à traverser les buissons, à fouiller les murgers chevelus de ronces, à ne pas manquer les brèches de mur, les ouvertures de tranchées, les saignées de partage des coupes, tous endroits préférés par les oreillards pour se gîter ou rentrer en forêt.
L'odeur de lièvre, souventes fois[12] reniflée, l'émouvait de plus en plus et le bouleversait profondément : sa queue, quand il tombait sur un fret de ce genre, battait avec une force terrible, ses mâchoires en claquaient l'une contre l'autre et une fois même, à la grande joie de son maître, il avait laissé échapper un jappement bref et chaud qui disait son fougueux désir de se trouver nez à nez ou même nez à cul avec le citoyen poilu qui émettait des émanations si particulièrement excitantes.
Un écureuil, aperçu un jour à terre et qu'il poursuivit en donnant à pleine gorge jusqu'au premier arbre où il grimpa, puis qu'il regarda étonné, furieux et narquois, ne fit que confirmer en lui l'opinion qu'il avait que le gibier qui court et à poil est préférable, quant à l'odeur et au goût probablement, à celui qui vole, d'autant qu'on peut toujours, quelque temps tout au moins, suivre le premier avec espoir de l'attraper.
Lisée, après chaque expérience, le félicitait, l'encourageait, le caressait, le récompensait par un petit bout de sucre ou une couenne de gruyère soigneusement tenue en réserve pour l'occasion. De fait, il était content de son chien et persuadé, ainsi que le lui avaient prédit ses amis, Pépé, le gros et Philomen, que ce serait un jour un maître lanceur.
Bon chien chasse de race, dit le proverbe. Il n'avait point été besoin pour celui-là, en effet, de le mener avec d'autres chiens pour qu'il apprît son métier. Seul, de lui-même, par la simple vertu de son flair et la toute-puissance de son instinct, il arrivait à distinguer ce qu'il devait courir. Qu'il lui arrivât seulement un jour de fourrer le nez au derrière d'un capucin et ça y serait définitivement, il serait sacré chien et grand chien ; plus tard, quand il aurait appris avec son maître et avec Bellone toutes les ficelles du métier de chien courant, on verrait s'il s'en trouverait un pour lui damer le pion ou lui faire le poil dans le canton.
Ainsi rêvait Lisée, tandis que son petit camarade trottait devant lui dans les sentiers de Longeverne, flairant toutes les mottes et toutes les bornes, pour y retrouver des odeurs particulières, des senteurs subtiles lui rappelant sa race, et s'accroupissant de temps à autre pour rafraîchir d'un jet minuscule et fraternel tel caillou isolé, tel piquet de bois ou tel coin de mur précédemment arrosés par des confrères inconnus.
— On en fera quelque chose, disait le chasseur à Philomen, en lui racontant, quatre ou cinq jours plus tard, comment Miraut s'était comporté sur un fret rencontré au bas des Cotards, non loin de la source de Bêche.
— Il y en a, en effet, toujours un de ce côté-là, approuva Philomen, qui ajouta au surplus qu'il lui confierait le lendemain sa Bellone, obligé qu'il était de conduire du blé au moulin de la Grâce-Dieu afin de ramener de la farine pour faire au four.
— C'est entendu, acquiesça Lisée, je les collerai tous les deux à la remise. J'ai fichu du fer-blanc aux coins de la porte : pas de danger que les galants, si voraces qu'ils soient, ne la bouffent et, pour ce qui est de Miraut, je te l'ai dit, il est encore trop gosse pour penser à ces affaires-là.
De fait, le lendemain, en laisse, comme une coupable, la chienne fut amenée à la Côte, tandis qu'à une distance plus que respectueuse les mâles la suivaient de l'œil, craignant la trique du chasseur.
On laissa seuls les deux camarades. Miraut, enchanté d'avoir de la compagnie, vint lécher le nez de Bellone et lui mordre les oreilles.
D'ordinaire, elle se laissait faire quelques instants, ensuite elle signifiait par un grognement sec qu'elle en avait assez et filait ; mais cette fois elle se prêta au jeu, mordilla elle aussi, passant dessus, roulant dessous, serrant entre ses mâchoires tantôt une patte, tantôt une oreille, tantôt une autre mâchoire ; puis jugeant que les préliminaires avaient été assez longs, elle se dressa sur ses quatre pattes, joignit les oreilles, écarta la queue de côté et attendit.
Mais Miraut, à peine relevé, ne songea qu'à continuer un divertissement si intéressant, à remordre, à se rouler de plus belle dans la paille, à jouer de la patte et de la dent. Bellone se prêta encore et de bonne grâce à ses fantaisies, jusqu'à l'instant où elle recommença son manège, lui mettant bien en évidence le postérieur sous le nez.
L'odeur, évidemment, différait de ce qu'elle était d'habitude, et Miraut, forcé de s'en rendre compte, flaira avec assez d'intérêt, puis, pour compléter son observation, hasarda même un discret coup de langue ; mais ses galanteries se bornèrent là et les jeux et les batailles durent recommencer au moins deux ou trois fois encore.
C'est alors que la chienne, puissamment énervée sans doute, obéissant à l'on ne sait quel irrésistible instinct qui lui commandait d'enseigner au novice ce qu'il ignorait, lui sauta dessus, ainsi que l'aurait fait un qui l'aurait voulu couvrir, et s'agita vivement du train de derrière à la façon des mâles.
Ahuri, Miraut qui n'y comprenait rien ou pensait peut-être que c'était un jeu nouveau, la laissa se livrer durant quelques minutes à cet exercice, ensuite de quoi, tout naturellement, il en voulut faire autant.
C'était ce que demandait la chienne.
Il commença ses premières tentatives sans autre ardeur que celle du jeu. Après quoi, que se passa-t-il ? L'odeur de la bête en amour alluma-t-elle un feu dormant en lui ? Le mouvement, tout mécanique et machinal qu'il fût, lui révéla-t-il les causes occultes et profondes de son geste ? On ne sait ; mais bientôt il tenta de faire réellement ce qu'il n'avait voulu jusqu'alors que simuler.
Malgré le peu de résultats obtenus, la chienne se prêtait avec une bonne grâce évidente à ses manœuvres.
Un petit bout de sexe, rouge et sans force, qu'il essayait vainement de diriger, tombait de sa gaine, et il se crispait, remuant furieusement, piétinait des pattes de derrière, tordait le cou, hochait la tête, tandis que la chienne prenait l'air stupide et béat de celle qui attend quelque chose, quelque chose qui doit venir et ne vient jamais.
À plus de vingt reprises, il remonta, toujours sans résultats, et la chienne, sans se lasser, toujours le laissait faire.
Il s'enfiévrait, s'excitait, se mettait en colère, tombait, remontait, retombait, jappait, insultant les autres mâles qu'il devinait et sentait maintenant, tous ses sens éveillés, rôder aux alentours et renifler aux portes.
Lorsque Lisée rentra, après avoir fait le vide autour de la maison, il le trouva creux et efflanqué qui continuait fébrilement ses exercices.
— Ben, mon cochon ! monologua-t-il, tu ne te gênes pas : il n'y a vraiment pus d'enfants au jour d'aujourd'hui. T'en es-tu donné, salaud ! et pour rien, naturellement ; sacrée petite rosse, va ! il s'en ferait crever.
Et devant son maître, sans honte aucune, ni crainte, ni préjugé pudibond, Miraut recommença deux ou trois fois encore ses tentatives amoureuses.
— Hou ! hou ! l'invectiva Lisée en branlant la tête. Encore un salaud qui sera porté sur la chose ! Il n'y aura pas une chienne en folie dans le canton sans qu'il ne soit de la noce.
Et il le sépara immédiatement de Bellone, car ce jeune sagouin se serait plutôt fait périr que de descendre de son poste avant d'avoir obtenu un résultat que ni son âge, ni ses forces ne lui permettaient encore d'atteindre.
— Ça lui apprend la vie, répliqua Philomen à qui Lisée narrait les ébats des deux tourtereaux dans la remise. Gageons, maintenant qu'il a fait ça, qu'il se prend pour un grand garçon de chien.
— Je te crois, approuva Lisée ; hier au soir, il a levé la cuisse pour pisser et ça ne lui était pas encore arrivé. Mais, j'ai envie d'aller faire un tour ce soir du côté de Bêche. J'ai idée que le fret sera bon. Il a plu un peu, les lièvres sortiront de bonne heure, car le soleil a tout l'air de vouloir se remontrer et si on en trouvait un sur pied…
Vers quatre heures, en effet, sa serpe dans la pattelette du pantalon, comme s'il allait élaguer sa haie du Cerisier, Lisée partit avec Miraut. Mais, comme il l'avait dit, il s'arrêta à la source où son chien avait déjà, les jours d'avant, trouvé du fret.
Ce n'était pas mauvais, et Miraut, suivant le mur d'enceinte du bois, ne tarda point en effet à frétiller de la queue et à renifler bruyamment, signe que quelque animal sauvage avait certainement passé par là.
— Doucement ! encourageait Lisée en sifflotant sur un ton particulier, doucement ! au bois, mon petit ! c'est au bois qu'il est, le capucin. Là ! là ! Miraut, s'exclama-t-il en lui désignant du doigt une « rentrée », une brèche de mur.
Docile, le chien pénétra sous bois, flaira, donna un coup de gueule, tourna, avança encore, revint sur ses pas, reniflant très fort, puis sortit du bois, fit quelques pointes en plaine, revint de lui-même à la lisière, la suivit, trouva une autre brèche et s'y enfila tout seul.
— Très bien, mon beau ! approuvait Lisée à mi-voix, tu sais déjà.
Mais cela devenait sérieux.
Consécutivement, Miraut lâcha trois coups de gueule, avança, écartant les branches du mufle, puis soudain, sans plus rien dire, le fouet battant, s'engagea dans un pâté de ronces.
Et immédiatement, une bordée d'abois frénétiques suivait cette incursion, tandis qu'il bondissait derrière le lièvre déboulé qui montait le coteau et qu'il venait de dénicher au gîte.
Ah ! ce fut une belle galopade.
« Bouaoue ! bouaoue ! bouaoue ! »
— Il ne pouvait plus dire, il bredouillait, il bafouillait, tellement il se pressait de gueuler vite, répétait, très excité, Lisée le soir même en racontant l'exploit à Philomen. Crois-tu, mon vieux, à six mois, et tout seul, en lancer un ! Ah ! mon ami, c'est qu'il fallait voir et entendre comme il te le menait, çui-là : ni plus ni moins qu'un vieux chien ; il lui a fait prendre le tour des Maguets et puis du Geys et il me l'a ramené au lancer. Hein ! Ah ! nom de Dieu ! la belle chasse ! et quelle musique ! C'est qu'il a une voix, l'animal ! Nom de nom, quelle gorge ! Je l'aurais laissé faire, ma parole, je crois qu'il le mènerait encore ! Ah ! la bonne bête, et ce que je suis content ! Mon vieux Philomen, qu'est-ce qu'ils vont prendre pour leur rhume, les oreillards ! Cochon de cochon ! M'est avis que là-dessus on peut bien boire une bonne bouteille.
Et tout en se remémorant les premiers lancers de tous leurs défunts chiens, tout en se racontant des histoires de chasses plus merveilleuses les unes que les autres, les deux compères, chez Fricot l'aubergiste, se cuitèrent consciencieusement pour fêter de digne façon cette journée mémorable.
À dix heures, lorsque le bistro, qui craignait une visite inopinée des cognes, les eut mis dehors et qu'ils se furent séparés, Lisée, tout enfiévré, plein d'enthousiasme, monologuait encore en revenant vers son logis :
— À six mois ! bon Dieu ! quelle bête ! quel nez ! Et quand je songe que ma charogne de femme aurait voulu que je m'en débarrasse, que je le tue !…
Ayant coupé au court par le sentier du verger, il passait juste à ce moment devant la fenêtre du poêle, close de rideaux d'indienne et éclairée.
« Tiens, pensa-t-il, elle va probablement gueuler ! Qu'est-ce qu'elle peut bien foutre à cette heure pour n'être pas encore couchée ? »
Et il vint se coller devant les vitres, cherchant à voir par un entre-bâillement de rideaux.
Le spectacle qu'il découvrit le cloua de stupeur un instant, immobile tel une souche. Mais il se remit bien vite, poussa intérieurement un formidable juron et s'élança vers la porte.
— Ah ! je t'y prends, sacrée sale garce, tonna-t-il ; je t'y pince en flagrant délit, chameau ! Tiens, attrape ça et encore ceci, éructa-t-il en lui lançant deux vigoureux coups de souliers au derrière. Et je t'en vais foutre, moi !
Mais la Guélotte, prise en faute effectivement, n'essaya pas de discuter et n'attendit point son reste. Elle se sauva à toutes jambes, montant les escaliers, barricadant les portes, ce qu'entendant et peu sanguinaire au fond, Lisée ne la poursuivit point davantage et s'apprêta à se mettre au lit, soliloquant, grognant et sacrant :
— Bougre de sale chameau ! Vider le pot de chambre dans mes sabots pour accuser Miraut et me faire croire que c'était lui qui avait pissé dedans. Faut-il tout de même être vache et vicieuse ! Sacré nom de Dieu de nom de Dieu ! Il n'y a qu'une femme qui peut trouver ça !