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Le roman de Miraut - Chien de chasse cover

Le roman de Miraut - Chien de chasse

Chapter 27: CHAPITRE IV
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About This Book

The narrative traces the life and work of a rural hunting dog and his master, following the animal from training through countless field excursions. Episodes alternate domestic scenes and hunting adventures, portraying village characters, seasonal rhythms, and the dog's instincts, loyalty, and reactions to human folly. The prose blends rustic humor and sober observation to explore the bond between animal and owner, the everyday hardships of peasant existence, and the moral ambiguities of hunting, while retaining an episodic, chronicle-like structure that emphasizes environment over dramatic arc.

CHAPITRE III

Miraut fut claustré sévèrement ce soir-là et passa à la remise toute sa matinée du lendemain. Vers midi, on l'appela pour lui faire manger sa soupe. Il avait certainement sur le cœur l'affaire de la veille et boudait un peu. Cependant, par habitude sans doute, il condescendit à se présenter devant Lisée et à secouer deux ou trois fois la queue en son honneur, mais il ne poussa pas plus loin ses démonstrations et s'en alla retrouver dans son coin la Mique, sa vieille amie qui, ayant tout à fait renoncé, vu son grand âge, à la chasse aux souris, passait maintenant ses jours et ses nuits à sommeiller au soleil ou à dormir en rond derrière le fourneau de la chambre. Miraut lui murmura un vague et très doux grognement, la poussa un peu du museau et gratta de la patte pour la prier de bien vouloir lui céder une partie de la bonne place chaude qu'elle occupait. Dès qu'elle eut satisfait à son désir, il se coucha lui aussi tout près d'elle et, la tête sur les pattes, les yeux grands ouverts, se livra tout entier à des méditations certainement pleines de misanthropie.

Lisée s'en aperçut bien et il en fut quelque peu peiné, mais il ne crut néanmoins point utile de lui tenir de longs discours explicatifs dans le but de lui faire entendre que la chasse est permise à certaines époques et défendue à d'autres.

Il n'était point non plus nécessaire de mettre en garde Miraut contre les individus à uniformes et à képis, empêcheurs de chasser en rond, car le chien avait toujours manifesté à leur égard une antipathie et une méfiance aussi irréductibles que légitimes.

Faut-il en déduire que Miraut, en cela, partageait les préjugés paysans et bourgeois, lesquels prétendent que la sueur puissante transsudée par la gent porte-bottes et, selon les uns, très chère parce que rare, selon les autres trop abondante et généreuse, éloigne irréductiblement de ces honnêtes fonctionnaires tous les êtres à narine délicate ?

Je ne le pense pas. En odeurs, de même qu'en goûts et en couleurs, tout est relatif, et Miraut avait sur ces notions diverses des idées particulières, originales et fort différentes de celles des hommes.

Je croirai plutôt que la façon bizarre, grotesque, carnavalesque dont ces êtres se vêtaient choquait son goût très sain de naturel et de simplicité.

Donc Miraut se méfiait des gendarmes et des gardes ; mais pour lui, chien, inaccessible aux stupides conventions humaines et dégagé des contraintes sociales, se méfier, c'était ne point se faire mettre la main au collier et non pas ne point se faire voir.

Il était d'ailleurs profondément convaincu que son maître, la veille au soir, avait accompli un abus de pouvoir odieux en l'empêchant, après une si longue inaction, de poursuivre une chasse si vigoureusement commencée. Un certain esprit de rancune l'animait ; des idées de vengeance se présentaient et il balançait sans doute entre l'envie de repartir à la première occasion et la résolution de ne rechasser jamais, même lorsqu'il y serait invité de façon très pressante.

C'était compter sans le temps, l'instinct, l'habitude et le désir s'exaspérant par la contrainte.

Tous les matins maintenant, on le laissait à la paille jusqu'au repas de midi, en suite de quoi il lui était permis de prendre place à la cuisine ou au poêle et même d'accompagner Lisée lorsqu'il allait au village.

On n'eut pas à se plaindre de sa conduite et, durant quinze jours, il ne tenta pas une seule fois de filer par l'ouverture de la haie du grand clos afin de prendre le sentier du bois.

Comment la chose advint-elle ? Fut-ce la Guélotte qui négligea un jour, en rentrant les vaches, de pousser le verrou de la remise ? Fut-ce Lisée qui oublia de refermer la porte ? Toujours est-il qu'un matin, sur la paille où il se livrait à ses pensers, a ses rêves ou même à quelque somnolence parfaitement vide. Miraut sentit tout à coup sur son nez un courant d'air printanier qui le changeait notoirement de l'odeur de poussière et de renfermé qu'il respirait dans sa prison.

Surpris à bon droit, il se leva et vint à la porte qu'il trouva entr'ouverte. La détourner suffisamment n'était que jeu d'enfant pour lui qui savait presser les loquets et tourner les targettes, et bientôt il fut dans la cour.

Le matin était très pur et très doux. Sa première pensée fut de chercher pâture : il y avait longtemps qu'il n'avait fait une tournée détaillée et consciencieuse de ses cuisines et de ses recoins. Il visita quelques fumiers, mais c'était vraiment un trop beau matin de chasse. La tentation fut si puissante qu'il n'y résista pas et décida qu'il partirait pour la forêt. Il n'y partit point toutefois directement comme d'habitude. Il n'ignorait pas que certains bipèdes mal lunés pouvaient se mettre en travers de son désir et de sa volonté, son maître ou un autre : aussi garda-t-il prudemment, tant qu'il fut entre les maisons, l'allure flâneuse du quêteur de reliefs, mais dès qu'il fut hors du village, il mit bas le masque et, profitant de l'abri des murs pour n'être point aperçu, se dirigea au galop, par les voies les plus directes, du côté du sentier de Bêche.

C'était là, on se rappelle, qu'il avait lancé son premier lièvre, il s'en souvenait toujours, lui aussi et d'autant mieux que nulle saison ne se passait sans qu'il n'y chassât un nouveau capucin, l'ancien étant à peine tué qu'un autre venait immédiatement s'y établir.

Miraut, chassant seul et pour son compte personnel, était beaucoup moins loquace et bruyant que lorsqu'il était en compagnie de Lisée ou de Bellone. Les abois qu'il poussait dans ce dernier cas et qui n'étaient au début que des marques de joie, d'espérance ou de colère, servaient encore et surtout à prévenir le ou les camarades et à donner au maître des indications. Dans sa tendre jeunesse, il avait été très chaud de gueule. Maintenant, calme, rassis, il dédaignait le verbiage inutile, les « ravaudages » sans fin, et s'il avait encore, quand il trouvait un bon fret ou une rentrée intéressante, l'enthousiasme facile, il savait se contenir et fermer son bec lorsqu'il était utile de le faire. Depuis qu'il avait, pour avoir su se taire, pincé au gîte, dans une circonstance analogue, un jeune lièvre qui, trompé par son silence, n'avait point déguerpi à temps, il ne donnait plus qu'au lancer. Mais alors il en mettait, comme disait Lisée, et donnait à pleine gorge, donnait de tous ses poumons, car, déjà surexcité par le parfum très vif émanant des foulées du gibier, il était encore furieux de voir que celui-ci eût détalé avant l'heure et lui eût échappé, momentanément tout au moins.

Ce jour-là, sa tactique ne différa point de celle qui lui était devenue habituelle. Il connaissait le canton de son oreillard : il l'avait déjà lancé à deux reprises, une première fois à la fin de la saison de chasse où il l'avait débusqué du gîte, la seconde au pâturage, ce soir maudit où son maître s'en vint si malencontreusement l'interrompre dans son effort.

Comme la rosée était bonne, comme l'oreillard, depuis deux semaines tranquille et n'ayant aucune raison de se méfier, n'avait point trop entremêlé ses pistes avant de se remettre, Miraut ne mit pas dix minutes à le débucher et bientôt, devant la sonnerie de charge de son lancer, l'autre, vigoureusement mené, filait vers la coupe de l'année précédente dans le haut du bois du Fays.

Il est des lièvres, vraiment, qui portent malheur : celui-là devait en être.

C'eût été la veille ou le lendemain que Miraut se fût échappé qu'il n'aurait fort probablement rencontré personne dans sa randonnée ; mais ce jour-là, tous les gardes de la brigade de Martet et ceux de la brigade voisine, réunis sous les ordres de leur lieutenant, un garde général, se trouvaient dans la coupe de Longeverne pour le balîvage annuel.

Dans les saignées pratiquées par Martet entre les tranchées, le chef, le calepin à la main, notait, selon les indications criées par ses subordonnés, les arbres à frapper du marteau et que les bûcherons devaient respecter au moment de l'abatage : les jeunes baliveaux poussés bien droits, les chablis aux branches touffues, les modernes qui avaient été épargnés à la coupe précédente, il y avait quelque vingt ou vingt-cinq ans, et les anciens plus âgés du double ; quant aux futaies, marquées à part et arrivées vers soixante ou quatre-vingts ans à leur suprême développement, elles tomberaient sous la cognée avec les ramilles des arbrisseaux et toutes les pousses mal venues des différents « cépages » du canton.

Au premier coup de gueule de Miraut, tous s'arrêtèrent net et se réunirent.

Un chien qui chasse ! Il fallait qu'il en eût du toupet !

La chose paraissait énorme.

Martet immédiatement reconnut la voix, mais dans l'espoir que la chasse ne durerait pas longtemps et que Lisée, prévenu, viendrait rattraper son chien, il déclara qu'il n'était pas très sûr, que beaucoup de courants jappaient de cette façon, qu'il valait mieux, puisqu'on était en nombre suffisant, cerner le délinquant et lire sur son collier le nom de son maître.

Les gardes s'égaillèrent le long de la tranchée, écoutant attentivement. Comme le lièvre avait de l'avance, il passa quelques minutes avant Miraut, et le chef, qui le vit, appela aussitôt à lui tous ses hommes.

Miraut dans ce sillage odorant, bien frayé, facile à suivre, avançait à grande allure ; toutefois, comme il savait regarder et écouter, il vit et entendit les gardes qui formaient sur son passage un peloton trop compact et trop intéressé à sa besogne pour qu'il n'éprouvât pas quelque méfiance de cette rencontre inattendue.

— Le voilà cria imprudemment le premier qui le distingua à travers les broussailles.

C'était plus qu'il n'en fallait pour confirmer la mauvaise opinion qu'il avait de ces gaillards à képis et à carnassières et, s'il ne rebroussa pas absolument chemin, — car on ne lâche pas un lièvre aussi stupidement, — il prît un contour assez large pour passer hors de vue et de portée de ses guetteurs. Il est en effet assez difficile, même à une courte distance, de distinguer nettement sous bois un être qui court ou qui marche, surtout, comme c'était le cas, quand il n'est pas de taille très élevée. Les gardes, dès qu'ils le virent tourner bride, s'élancèrent bien à ses trousses et coururent de son côté, mais il n'était déjà plus là et, rapide, avait passé sur leur flanc droit sans qu'ils le vissent ; deux minutes plus tard, l'aboi de poursuite reprenait derrière leur dos.

— C'était un peu trop fort !

Furieux d'avoir été roulés, ils reprirent la piste en se guidant d'après la voix du coureur, décidés fermement, s'ils ne pouvaient le cerner, à suivre la chasse jusqu'à la remise du lièvre et à la capture du chien. Le jeune chef n'était pas le moins excité.

Par malheur pour Miraut, le capucin se fit rebattre ; un quart d'heure après, l'entendant revenir au lancer, les forestiers prirent mieux leurs précautions, sifflèrent au lieu de crier, se dissimulèrent derrière de gros arbres et, lorsque le chien fut arrivé au centre du terrain qu'ils occupaient, ils se précipitèrent tous en chœur pour le pincer.

Surpris par leur irruption subite, le chasseur s'arrêta court un instant et, prudent, voulut battre en retraite, mais de côté et de partout les képis se montraient et il se retourna juste pour tomber entre les griffes du chef lui-même qui l'appréhendait vigoureusement au collier.

Miraut n'avait pas, comme pour Lisée, des raisons d'obéir à ce particulier qui manifestait à son égard des sentiments plutôt douteux ; il le lui fit bien voir, montra les crocs, se secoua rudement, chercha pour mordre à atteindre la cuisse ou le mollet de son gardien. Mais il est difficile, quand on est tenu par le collier, d'agripper la main ou tout autre membre de celui qui vous a pincé, et Martet, accouru avec ses collègues, fut bien forcé de reconnaître le coupable ; le nom d'ailleurs était lisible sur la plaque, le chien était pris et bien pris.

Pour ne pas qu'il pût continuer son tapage, scandaleux en l'occurrence, on l'attacha et l'on revint achever le balivage interrompu ; ensuite de quoi, solidement encadré par ces deux brigades d'hommes des bois, Miraut, renâclant, tirant au renard, grognant et s'étouffant, fut remorqué bon gré mal gré jusqu'à Longeverne.

Lisée, qui s'était trop tard aperçu de la fugue de son chien, fut averti par les gamins du malheur qui allait lui tomber sur la tête, et la Guélotte frémit de colère et de peur lorsqu'elle vit ce cortège de fonctionnaires, derrière un monsieur à dolman et suivi d'une importante escorte de moutards, ramener le délinquant à son domicile légal.

Lisée dut décliner au garde général ses nom, prénoms et qualité, et l'autre lui annonça qu'il dressait procès-verbal.

— Pourquoi ne l'attachez-vous pas non plus ? lui reprocha-t-il, il y a des lois pour les chiens comme pour tout le monde ; je ne veux pas, absolument pas, qu'on entende chasser dans mes triages en dehors des époques réglementaires ; mes gardes ont des ordres formels, tant pis pour ceux qui seront pris. Il paraît d'ailleurs, ajouta sévèrement cet homme aimable, que ce n'est pas la première fois que cela vous arrive ; les notes retrouvées dans les dossiers de mon prédécesseur vous signalent comme ayant encouru d'autres procès-verbaux. Faites attention à vous si vous voulez !

C'était une menace non déguisée et la reconnaissance formelle que le chien et son maître étaient plus particulièrement signalés à la vigilance des forestiers.

Ils n'étaient pas encore à quinze pas, près de la fontaine, que déjà commençaient les lamentations farouches de la Guélotte :

— Ah ! mon Dieu ! nous sommes perdus ! Qu'est-ce qu'on va devenir ? Pour combien de sous en allons-nous être ? Et ça ne fait que commencer. Voilà, aussi ! Si tu m'avais écoutée quand le juge de Besançon t'en donnait cinq cents francs ! Au lieu de recevoir de l'argent, il faudra que nous en donnions, comme si on en avait de trop déjà. Ah ! cochon ! crapule ! sale charogne ! s'excita-t-elle, en courant sur le chien, le poing levé.

— C'est pas la peine de l'engueuler, il ne comprendra pas, interrompit Lisée qui, lui, n'avait pas le courage de gronder. À sa place, sais-tu ce que tu aurais fait ? Moi, j'aurais peut-être bien fait comme lui. J'sais ce que c'est que d'avoir envie d'aller prendre un tour. Ah ! c'est malheureux, mais je vois bien que dorénavant il faudra que je l'attache. Pauvre Miraut !

— Oui, c'est ça, c'est bien ça ! Plains-le ! Comme si c'était lui et non pas nous et non pas moi qui soit à plaindre ! Une charogne qui n'entend rien, n'écoute rien, n'en fait qu'à sa tête et ne nous ramène que des misères et des calamités. Tu verras, oui, tu verras que ce ne sera pas tout ; je l'ai bien prédit quand tu me l'as amené que tu nous mettrais un jour sur la paille.

Lisée, la semaine d'après, fut cité à comparaître devant le tribunal correctionnel de l'arrondissement pour répondre du délit dont son chien s'était rendu coupable.

Il ne s'attendait pas à ce que le procès-verbal fût si salé. Le garde général, jeune et bouillant fonctionnaire, désireux de se montrer, de prouver son zèle, de se faire mousser, avait décrit avec force détails plus ou moins techniques et vaguement grotesques les ébats et évolutions du chien.

« Le vendredi 13 du mois d'avril, à dix heures trente-quatre minutes du matin, au lieudit la Corne du Fays, à environ trois cent cinquante-cinq mètres nord-nord-est de la troisième tranchée transversale, nous… accompagné de… » Suivaient les noms de tous les forestiers présents.

Et c'était précis, détaillé, circonstancié. Le chien avait fui, puis avait fait rébellion, menacé, injurié, voulu mordre ; heureusement, le sang-froid du dit garde général… etc., etc.

Le président fut sévère, d'autant plus sévère que, malgré son tempérament rageur et sa méchanceté naturelle, il ne pouvait pas l'être toujours. Pour faire plaisir à quelques politiciens véreux, député de l'absinthe, sénateur cocu, maire failli, conseillers généraux gâteux, il n'appliquait fort souvent à des délinquants réels, chenapans avérés, fripouilles notoires, mais électeurs et électeurs influents, que des pénalités ridiculement anodines. Ici, il n'avait affaire qu'à un paysan, un paysan qui n'était recommandé par personne, car ces messieurs du chef-lieu de canton s'étaient prudemment effacés dès qu'ils avaient été informés du procès-verbal, un paysan qui chassait, qui avait le toupet de chasser, qui tuait des lièvres, comme si ce sport guerrier ne devait pas être l'unique apanage de lui, juge, de ses collègues, des autres autorités, piliers de la loi et du régime, fils et gendres de nobles marchands de mélasse ou de calicot, aristocratie républicaine, enfin, ayant du bien au soleil, des rentes, une situation.

Un paysan, autant dire un braconnier ! Ce fut tout juste s'il ne traita pas Lisée de vieux cheval de retour ; aussi écopa-t-il de l'amende la plus forte et sa note de frais fut, elle aussi, particulièrement soignée.

Et ce ne fut pas tout. Le soir même, le digne et grave et rigide magistrat faisait parvenir soit directement, soit par le canal de son cher et féal sous-préfet, aux gendarmes, aux maires et aux gardes de la région une petite note signalant le sieur Lisée, de Longeverne, comme braconnier dangereux, à surveiller étroitement, et son chien comme chassant en toutes saisons, nonobstant lois, décrets, arrêtés et règlements en vigueur.

Lisée paya sans mot dire : il savait ce qu'il en peut coûter dans ce charmant pays de France et sous ce joli régime de liberté, d'égalité et de fraternité, à dire ce que l'on pense, seraient-ce les plus grandes et les plus éclatantes vérités.

— Quand on est pris, on est pris, philosopha-t-il. Avec ces salauds-là, on n'est jamais les plus forts !

Et, songeant à ses amis plus durement éprouvés encore :

— Bah ! Plaie d'argent n'est pas mortelle ! Mieux vaut encore ça qu'une jambe cassée !

 

CHAPITRE IV

La vie à la maison redevint difficile pour Miraut. La patronne ne lui pardonnait pas les trente ou quarante francs prélevés sur le budget ménager pour payer l'amende et les frais de ce premier procès-verbal : il dut subir l'audition de véhéments discours, nourris d'imprécations, illustrés de coups de sabots, et Lisée, lui aussi, aux heures des repas et même à toute heure du jour, entendit plus d'une homélie qui, pour n'avoir rien que de très profane, n'en devenait pas moins assommante à écouter.

Il avait beau répéter à sa femme que les lamentations et les plaintes ne changeraient rien à la chose et que l'argent donné ne reviendrait pas au bas de laine ; l'autre, qui craignait, à juste titre, que de nouvelles fugues ne provoquassent de nouveaux procès et de nouvelles amendes, cherchait par tous les moyens à décider le seigneur et maître à se séparer d'un serviteur aussi dangereux pour le bon équilibre du budget domestique. Mais il n'est pire sourd que celui qui ne veut pas entendre.

— Une fois n'est pas coutume, répliquait Lisée. Quel est celui qui, dans ce bas monde, au cours de son existence, ne s'est exposé une fois au moins aux rigueurs de la loi ? Ainsi moi qui suis pourtant un honnête homme et qui n'ai jamais fait de tort à personne, j'ai été un jour, devant le juge de paix, condamné à vingt sous d'amende pour tapage nocturne, et toi, toi-même qui gueules tant aujourd'hui, ne t'es-tu pas fait dresser procès-verbal pour avoir nettoyé des pissenlits sous le goulot de la fontaine et ne m'as-tu pas fait casquer huit ou dix beaux écus pour t'être prise de bec avec la femme de Castor ?

Ces considérations qui rappelaient à sa conjointe quelques heures et circonstances pénibles de sa vie n'étaient point pour la réduire ni pour la calmer, attendu, ripostait-elle, que si par malheur on s'est trouvé obligé de verser de l'argent un premier coup, ce n'est point une raison pour s'exposer, de gaieté de cœur, à en donner une deuxième et une troisième fois.

On attacha Miraut pour qu'il ne pût se sauver ni sortir sans autorisation préalable. Tous les jours d'ailleurs, pour adoucir ce régime barbare et permettre au prisonnier de satisfaire à ses besoins naturels auxquels il ne vaquait pas à la maison, Lisée le détachait et le conduisait soit le long de la route, soit sur le revers du coteau, faire son petit tour hygiénique. Il ne lui permettait pas de s'éloigner à plus de dix pas, car, depuis qu'on interdisait au chien la rue, et plus encore la forêt, la tentation chez lui grandissait de se promener et le désir de courir et de chasser couvait et s'enflait aussi, plus que jamais dans son cerveau.

Un jour, ce fut plus fort que tout. Impatienté, les muscles crevant du besoin de se détendre, les pattes ne tenant pas en place, après avoir longuement tiré sur sa chaîne, furieux, il donna une brusque et si violente secousse qu'il la rompit net à quelques maillons du collier. Avec des précautions inouïes afin que ne le trahissent point les tintements du grelot, il ouvrit toutes les portes et, sans délai, fila vers la forêt.

Il ne faisait que de quêter encore et n'avait pas donné le moindre coup de gueule lorsque le garde Roy, qui descendait le sentier de Bêche pour couper au court et venir à Longeverne prendre les ordres de son brigadier au sujet du service, entendit son grelot.

Au rebours de Martet, lequel, malgré ses apparences sévères, son zèle intelligent et bien compris, représentait le fonctionnaire brave bougre et bon enfant, le garde Roy réalisait le type parfait d'imbécile méchant que le populaire a stigmatisé en disant de cette sorte d'individus : « C'est une belle vache ! » calomniant ainsi gratuitement une catégorie fort respectable, sinon très intelligente, de mammifères domestiques.

Roy, prudent, s'avança sous bois à pas feutrés et reconnut Miraut : il en frémit de joie. Cette fois il allait se signaler à son grand chef, dresser un procès-verbal qu'on ne ferait pas tomber comme beaucoup d'autres qu'il avait rédigés un peu trop bêtement et faire plaisir aux autorités. Il songea à se saisir du chien et à le ramener au village, mais prendre Miraut n'était pas chose facile. L'intelligent animal, dès qu'il le vit, crocha sans hésiter et s'éloigna au petit trop en le regardant de travers. L'autre, rusant, voulut avec douceur l'appeler : « Viens, Miraut ; viens, mon petit », et il sortit même de son sac un morceau de pain qu'il lui tendit, croyant l'attirer par ce procédé un peu grossier.

Miraut regarda le personnage avec un mépris non dissimulé et ses yeux, clignotant vaguement sous ses paupières, avaient l'air de dire à Roy : « Imbécile, pour qui me prends-tu ? »

S'il eût su parler et qu'il eût connu les usages parlementaires, il eût certainement ajouté : « Voyons, crétin, idiot, tourte, je ne suis pas électeur que tu puisses m'acheter pour un morceau de pain. »

Furieux de cette attitude, Roy marcha, puis courut, puis galopa vers lui et Miraut accéléra un petit peu son allure, juste assez pour se maintenir à bonne distance. Quand l'autre, qui s'égratignait, se déchirait et perdait son képi, renonça à la poursuite et s'arrêta, il fit halte lui aussi et, l'ayant encore bien regardé, se tourna un peu, leva la cuisse contre un tronc de foyard, lâcha en signe de parfait dédain et de profond mépris un jet soutenu, puis s'éloigna définitivement après avoir fait voler haut, dans la direction du fonctionnaire, les feuilles mortes sous ses pattes de derrière.

Roy, exaspéré, descendit sans perdre une minute à Longeverne et vint droit chez Lisée qu'il interpella insolemment :

— Dites donc, vous, voudriez-vous me montrer votre chien ?

— Vous-mon-trer-mon-chien ? scanda Lisée, et pourquoi voulez-vous voir mon chien ?

— C'est mon affaire. Je vous ordonne de me montrer votre chien.

— Vous m'ordonnez ? Elle est verte celle-là, par exemple ! Mon chien est à l'écurie, mais vous ne le verrez pas ; c'est une bête bien élevée et honnête et je n'ai pas l'habitude de la présenter à des grossiers et à des malappris.

— Ah ! vous ne voulez pas me le montrer ? J'sais bien pourquoi ; vous auriez du mal de l'exhiber.

— J'aurais du mal ? Il est là derrière cette porte ; mais vous ne le verrez pas ; ah ! non ! je vous défends bien de le voir, vous n'avez pas le droit d'entrer chez moi.

— Bon, c'est entendu ! Je n'ai pas le droit d'y entrer seul, mais je vais requérir le maire et nous allons bien voir.

Comme il l'avait annoncé, Roy s'en fut chercher le maire, et, au nom de la loi, le somma, pour verbaliser, de l'accompagner chez Lisée.

Celui-ci, bien que n'aimant pas les histoires, dut s'exécuter, et Lisée, mis en demeure, alla ouvrir la porte de sa remise.

Sa surprise fut grande en apercevant la couche vide et la chaîne cassée. Il en pâlit. L'autre, en venant, avait dû rencontrer quelque part Miraut en forêt et toute cette comédie n'était que pour verbaliser avec fracas. Il ressortit très ému.

— Je ne savais pas, avoua-t-il. Il a cassé sa chaîne : tenez, venez voir, ce n'est pas de ma faute.

— Inutile, maintenant, triompha Roy ; je n'ai plus rien à voir. Monsieur le maire a entendu ; vous avouez que votre chien n'est pas chez vous et moi j'atteste que je l'ai rencontré, chassant au sentier de Bêche.

— S'il chassait, on l'aurait entendu, objecta Lisée.

— Je dis « chassant », affirma le garde ; je suis agent assermenté et vous n'allez pas me traiter de menteur : je note que vous avez mis la plus grande mauvaise volonté à en convenir et que j'ai dû recourir à l'autorité municipale pour accomplir mon devoir et faire mon service.

Presque au même instant, Miraut lançait.

Roy ricana :

— Vous l'entendez, vous ne nierez plus.

— Je n'ai jamais nié, répliqua Lisée, je ne savais pas et voilà tout.

— La cause est entendue, je m'en charge, menaça l'autre en s'en allant.

Quand la Guélotte connut l'affaire, la terrible affaire qu'elle apprit à la fontaine où elle lavait, pour l'heure, une savonnée, elle ne fit qu'un saut jusqu'à sa maison.

— Je te l'avais bien dit ! Je te l'avais bien dit ! tempêta-t-elle.

Et les lamentations, les larmes et les imprécations reprirent, s'enflant, roulant, débordant sur la tête du chasseur.

Il n'était évidemment plus question de tuer Miraut qui avait une valeur marchande et dont on avait refusé une grosse somme d'argent, mais de chercher à le vendre.

— Tant que nous l'aurons, ce sera comme ça, ajouta-t-elle. Nous n'échapperons pas ! Tu es signalé partout maintenant, on nous tombera dessus : il nous ruinera.

La chose était grave.

Lisée gronda son chien et le menaça quand il revint le soir avec un bout de chaîne pendant à son collier. Pour plus de sécurité, il lui remit le bâton tombant devant les pattes qui entravait sa marche et empêchait sa course.

Cependant, une rage, une frénésie de chasse semblait avoir saisi la bête. Malgré cette entrave, huit jours après il repartit, du côté du Teuré, cette fois. Mais en entrant dans le taillis il dut s'empâturer quelque part dans des fourrés, s'accrocher, enrouler l'entrave et la chaîne autour de branches et de souches et se constituer prisonnier lui-même de la forêt. Du moins, ce qu'on sut par la suite permit de supposer que les choses avaient dû se passer ainsi, car aucun témoin ne put jamais conter la chose et l'on ne retrouva que dix mois plus tard, entortillé parmi des souches, son collier plus qu'aux trois quarts pourri, avec la chaîne et le bout de bois. Miraut, pour se libérer, arriva-t-il à le casser ? parvint-il, au prix de quels efforts, à retirer sa tête de l'ouverture étroite ? Nul ne sait ; toujours est-il que deux heures après son départ, sans collier ni entrave, la tête bien dégagée et le cou libre, les gendarmes de Rocfontaine lui tombaient dessus au moment où il achevait de dévorer un jeune levraut qu'il venait de pincer après une courte chasse mouvementée.

Les gendarmes dressèrent un triple procès-verbal : premièrement, pour vagabondage ; deuxièmement, pour manque de collier ; troisièmement, pour chasse en temps prohibé. Néanmoins, malgré leurs efforts, ils ne purent ramener au village le chien qui s'échappa en leur laissant la tête et une épaule de gibier, mais leur témoignage suffisait et Lisée ne put nier, chacun ayant entendu Miraut.

Il est inutile de raconter en détail ce qui se passa dans le ménage. La Guélotte pleura, sanglota, hurla, engueula, rossa le chien et supplia son homme de se débarrasser de cette bête terrible, à n'importe quel prix, d'écrire sans retard au riche amateur qui, la saison d'avant, lui en avait offert une si belle somme.

Le chien les ruinait, il n'y avait plus un sou dans le ménage, il faudrait peut-être vendre une vache ou un cochon à demi engraissé pour payer les frais.

Cependant, Miraut rentrait, nullement craintif, parfaitement joyeux, comme un brave chien à qui sa conscience ne reproche rien et qui n'a fait que ce qu'il doit faire. Et Lisée grondait bien et gueulait un peu, mais sans conviction, car il tenait à cette bête et l'aimait malgré tout, et secrètement même l'excusait d'oser faire, quand cela lui disait, ce qu'il n'osait pas toujours faire lui-même.

On dut, pour remplacer le collier perdu, en retrouver un autre. Julot le cordonnier, en bon et consciencieux ouvrier, le confectionna avec du cuir choisi, qu'il cousit solidement, et, pour plus de sûreté cette fois, on attacha le chien tout en lui remettant une nouvelle entrave.

Mais la malchance, c'est la malchance ; les précautions les plus minutieuses ne prévalent pas contre elle et, quand le Destin vous a posé sur la nuque sa poigne de fer, il est inutile de regimber, il n'y a qu'à se soumettre et laisser les événements couler comme une onde mauvaise. Par une fatalité terrible, Miraut ne sortait, ne s'échappait jamais que les jours où les gardes et les gendarmes étaient en tournée du côté de Longeverne.

Et ce furent encore ces derniers qui, douze jours plus tard, le ramenèrent cette fois au village, entre eux deux, ainsi qu'un malfaiteur de grand chemin.

— Vous avez eu de la chance, que nous nous soyons trouvés là, eurent-ils le toupet de dire à Lisée. Sans nous, votre chien aurait bien pu crever où il était.

Ils racontèrent alors comment Miraut, arrêté de nouveau par son entrave et prisonnier dans un buisson, à moitié étranglé, avait attiré leur attention par ses plaintes et ses hurlements d'appel. Ils l'avaient, comme de juste, délivré, et, par la même occasion, pincé.

— Vous n'en serez aujourd'hui que pour un simple procès-verbal de vagabondage, déclarèrent-ils, touchés tout de même par cette déveine aussi persistante et enfin convaincus de la parfaite bonne foi et de l'honnêteté de Lisée.

Cette fois, à la Côte, ce fut de la démence et de la rage. La Guélotte parla de se pendre dans la grange ou de se noyer dans l'abreuvoir si la maison n'était pas débarrassée de ce fléau. Elle traita son mari de canaille, l'accusant des pires infamies, disant qu'il lui « suçait le sang à petit feu », qu'il voulait la faire mourir, qu'il était la risée du pays, que c'était une honte d'être aussi bête et bien d'autres choses encore.

— Tu vas, exigea-t-elle, écrire au notaire tout de suite et qu'il dise à son ami que Miraut est à vendre.

Lisée simula la défaite, griffonna une lettre qu'il partit immédiatement, affirma-t-il, mettre à la boîte, mais qu'il se garda bien d'envoyer, se disant qu'une fois la colère calmée et les événements un peu passés, l'autre n'y penserait plus. Cependant la Guélotte ne lâchait pas, elle s'étonnait de ne pas recevoir de réponse et Lisée, pour la faire patienter, émettait l'opinion que l'amateur était sans doute muni ou avait probablement changé d'avis à ce sujet.

Il commençait à se tranquilliser lorsqu'un beau jour, un homme du Val arriva au pays en voiture, mit son cheval à l'auberge, et demanda sa maison.

Il se présenta bientôt, et, après les salutations d'usage, aborda nettement le but de sa visite.

— On m'a dit que vous aviez un chien à vendre.

Lisée, une seconde, en demeura muet de stupeur, et il n'avait pas encore ouvert la bouche pour protester que déjà sa femme, en ses lieu et place, répondait par l'affirmative. Il se ressaisit, protesta, déclarant que, si telle avait été un instant son intention, il avait depuis réfléchi et était revenu sur une décision prise un peu trop à la légère.

Sa femme pâlit et le fixa d'un air effrayant. Il sentit venir l'orage et se prépara à tenir tête.

— Avec quoi le paieras-tu, hurla-t-elle, ton dernier procès-verbal, dis, avec quoi ? Tu vendras une vache peut-être ; nous serons obligés de nous séparer d'une de nos meilleures bêtes ; nous nous priverons, je ne mangerai pas à mon saoul pour que tu conserves ici une charogne qui ne nous fait que des misères !

— C'est mon seul plaisir, répondit Lisée. Je n'ai pas besoin d'amasser, puisque nous n'avons pas de gosses, et je ne me soucie pas de laisser des terres et de l'argent à tes neveux qui se ficheront de moi quand je serai mort.

— Oui, saoule-toi encore, et moi ici je crèverai de fatigues et de privations.

L'étranger, un peu gêné, essaya de s'excuser de la scène pénible qu'il provoquait en disant :

— J'en offrirais un bon prix.

— J'en ai refusé cinq cents francs, précisa Lisée, cinq cents francs, vous m'entendez bien, pas plus tard que l'année dernière.

— Ça t'a bien réussi ! ragea la Guélotte. Combien en offrez-vous ? demanda-t-elle au visiteur.

— Vous n'en trouveriez certainement pas la moitié à l'heure actuelle, affirma-t-il. D'abord, c'est un chien d'un certain âge, et puis nous ne sommes pas à l'ouverture.

— J'attendrai, répondit Lisée, qui voyait là une occasion d'atermoyer.

— J'en donne trois cents francs tout de même, se reprit l'autre. Songez-y ! Pour un chien, c'est quelque chose.

— Lisée, supplia sa femme, changeant d'attitude et les larmes aux yeux, pour l'amour de Dieu, aie pitié de nous, aie pitié de moi ! Jamais tu ne retrouveras peut-être une telle occasion ; songe à la vache qu'il faudra vendre, dix litres de lait par jour ! Songe que ce ne serait sûrement pas tout, que les gardes t'en veulent, que les gendarmes t'épient, qu'ils nous feront tout vendre, qu'ils nous ruineront jusqu'au dernier liard.

— Vous en retrouverez un autre facilement, insista l'acheteur.

Une larme, qu'il essaya de refouler, monta aux yeux de Lisée ; il se moucha bruyamment tandis que l'autre concluait :

— Allons, topez là, et serrez-moi la main, c'est une affaire entendue. Allons boire un verre à l'auberge où j'ai laissé mon cheval.

 

CHAPITRE V

— Il faut au moins que vous le voyiez, afin qu'il vous connaisse déjà un peu pour partir ! Lisée va vous conduire à sa niche, proposa la Guélotte.

— Je le connais déjà, moi, répondit l'acquéreur.

Débarricadant les portes lentement, le cerveau lourd, sans penser, en homme accablé, Lisée arriva avec son compagnon à la remise où Miraut, attaché, sommeillait, son entrave au cou.

— Le voilà ! annonça-t-il en le désignant du geste.

Et il s'approcha de l'animal qu'il caressa de la main et auquel il parla affectueusement.

L'étranger, le nouveau maître, suivait Lisée et ce fut sur lui que se porta d'instinct le regard du chien.

Tout d'abord, en apercevant Lisée, il ne s'était pas levé, se contentant de soulever la tête, de le regarder avec de grands yeux tristes et, ce qui témoignait chez lui de l'indécision, de frapper de sa queue, à coups réguliers et assez vifs, la paille de sa litière. Mais, dès qu'il aperçut cet autre humain, habillé différemment des gens qu'il avait coutume de voir, un chapeau sur la tête, un manteau sur le bras, l'inquiétude sourdement l'envahit. Une prescience vague lui dénonçait un danger et, Lisée restant malgré tout son protecteur naturel, ce fut vers lui qu'il se réfugia, vite debout, se frottant à son pantalon, lui léchant les mains et lui parlant à sa manière.

De même que les corbeaux et les chats chez qui la chose n'est pas douteuse, et sans doute tous les grands animaux sauvages, les chiens ont un langage articulé ou nuancé et se comprennent entre eux parfaitement. Miraut se faisait également entendre de Mique, de Mitis et de Moute, et ces derniers aussi lui tenaient assez souvent des discours brefs dans lesquels on se disait tout ce que l'on voulait se dire et rien que ça.

Sans que Lisée eût parlé, car s'il eût émis la moindre phrase relative à une séparation, le chien, qui comprenait tout ce qui se rapportait à lui, l'aurait certainement saisie dans tous ses détails, il sentit, rien qu'à son air triste, de même qu'à la volonté de l'autre de se faire bien voir, qu'il y avait entre eux deux un pacte secret le concernant.

Instinctivement il fuyait les caresses de l'étranger, se contentant de le regarder avec des yeux inquiets, agrandis par la tristesse et l'étonnement.

Les compliments que l'autre lui adressa, pour sincères que les sentît Miraut, ne réduisirent point sa méfiance et il refusa froidement un bout de sucre qui lui fut tendu en signe d'alliance. Lisée ayant ramassé le morceau tombé le décida tout de même à le croquer, mais il le cassa sans enthousiasme et l'avala sans le sentir.

— Je vais toujours lui ôter l'entrave, décida l'acheteur qui s'était nommé M. Pitancet, rentier au Val.

Mais ce geste libérateur qui, pensait-il, lui concilierait les bonnes grâces et lui attirerait l'amitié du chien, ne réussit qu'à accentuer sa méfiance et à confirmer ses soupçons.

Le nez humide et les yeux brillants, il se collait de plus en plus aux jambes de son ancien maître qui ne se lassait de le cajoler, de le tapoter, triste jusqu'à la mort de la séparation prochaine. Après une dernière embrassade, une dernière caresse, on laissa Miraut sur sa litière et, pour régler définitivement l'affaire, les deux hommes se rendirent à l'auberge.

— Comment avez-vous su que mon chien était à vendre ? questionna Lisée.

— Ma foi, répliqua l'autre, à vous dire la vérité, je n'en ai été à peu près sûr qu'en arrivant à Velrans où l'aubergiste m'a confirmé la chose. Je vous avouerai toutefois que je me doutais bien qu'un jour ou l'autre vous seriez obligé de vous en débarrasser, car je me suis trouvé par hasard au tribunal à tous vos procès et je puis bien, entre nous, vous dire que les juges se sont montrés avec vous de fameuses rosses. Depuis longtemps je connais de réputation votre chien et, comme j'ai l'intention de chasser cet automne, je me suis dit : « Puisque tu n'es pas très habile ni très connaisseur, un bon animal au moins t'est nécessaire. » C'est pourquoi, après votre dernière condamnation, j'ai décidé à tout hasard que je monterais jusqu'ici au-dessus. On m'a bien prévenu, à Velrans, qu'il serait assez dur de vous décider, mais que votre femme, elle, ne voulait plus entendre parler de le garder, et je suis venu.

— Mon pauvre Miraut ! gémit Lisée.

— Soyez tranquille, le rassura M. Pitancet, il sera bien soigné chez moi ; nous n'avons à la maison ni chat ni gosses et ma femme ne déteste pas les chiens.

— Une si bonne bête ! reprenait Lisée.

Et pendant qu'ils vidaient une vieille bouteille en mangeant un morceau, le chasseur, dans une sorte d'enthousiasme sombre et désespéré, entamait l'éloge de son chien.

— Pour lancer, monsieur, il n'y en a point comme lui ; dès qu'il est sur le fret, il s'agit de faire bien attention, d'ouvrir l'œil et de se placer vivement. Il n'est pas bavard : une fois qu'il a averti par deux ou trois coups de gueule, on peut être sûr que, moins de cinq minutes après, il aura levé. Et pour suivre, pour suivre, ah ! ce n'est pas lui qui perdra son temps à des doublés et à des crochets, ah ! mais non ! Les lièvres ne la lui font pas à Miraut ! Et quel que soit le jour, il lancera ! Et il faudra que votre oreillard soit bien malin, allez, pour qu'il ne vous le ramène pas.

Et Lisée continuait :

— À la maison, il vaut mieux qu'un chien de garde ; il sait reconnaître les amis, il ne fait pas de mal aux gosses, et si un rouleur voulait jamais s'introduire, qu'est-ce qu'il prendrait ! Il le boufferait, monsieur, tel que je vous le dis. Ah ! penser que nous étions si bien habitués l'un à l'autre et qu'il faut que nous nous quittions ! J'avais pourtant juré qu'on ne se séparerait jamais. Mais, monsieur, malgré la vieille qui n'a jamais pu le sentir, la rosse ! il trouvait moyen de venir me retrouver dans le lit de la chambre haute en ouvrant les portes. Car il sait ouvrir les portes, méfiez-vous si vous voulez : il ouvre toutes les portes quand ça lui dit ; c'est même comme ça qu'il s'est sauvé plusieurs fois. Mais, ne comptez pas qu'il vous les refermera ; non, fermer les portes, ce n'est pas son affaire ; une porte fermée le gêne, une porte ouverte ne le gêne pas, et quand il est arrivé à ce qu'il voulait, lui, et à se faire plaisir, sauf votre respect, monsieur Pitancet, il se fout du reste.

— J'espère qu'il s'habituera assez vite : toutes les bêtes s'habituent au changement.

— Toutes, peut-être, mais pas lui. Miraut n'est pas comme les autres. J'ai eu bien des chiens dans ma vie, mais jamais, vous m'entendez, jamais je n'en ai eu un comme celui-là. Ah ! vous avez de la chance d'être en voiture, parce que vous pourriez vous brosser pour l'emmener à pied, vous ne seriez pas de sitôt au Val.

— Vous croyez, douta M. Pitancet, avec du fromage, du sucre dont je lui donnerais un petit bout de temps en temps ?

— Peut-être avec des autres, avec des jeunes, ça réussirait-il ; mais avec lui, ah là là ! Quand il a décidé quelque chose, il n'y a rien à faire ; il n'y a que moi qu'il écoute et mon camarade Philomen avec qui je chasse depuis vingt ans et aussi un peu l'ami Pépé, vous savez bien, Pépé de Velrans, celui qui tue tant de lièvres tous les ans. Les autres, rien à faire : souvent les grosses légumes de Rocfontaine sont venus chasser avec moi (les salauds ! et pas un ne m'a aidé dans mes procès) ; eh bien ! dès qu'il voyait, dès qu'il sentait que je n'étais plus avec eux, il ne moisissait pas en leur compagnie et il m'avait bientôt retrouvé. Il se ferait traîner, il s'userait les pattes jusqu'au genou, je veux dire jusqu'au jarret, et vous lui arracheriez le cou plutôt que de le faire avancer. En voiture, il sera bien forcé de se tenir, mais je ne serai pas étonné si, une fois là-bas, malgré la distance, il se sauve et revient me voir.

— Ils reviennent presque toujours revoir leur premier maître, mais c'est l'affaire de quelques voyages et, s'ils sont mal reçus, ils se résignent vite à demeurer à leur nouveau logis, surtout s'ils y sont bien traités. Si d'aventure Miraut s'échappe avant d'être bien habitué au Val et qu'il retourne à Longeverne, vous le soignerez naturellement et je vous paierai ce qu'il faudra pour sa pension, mais je compte bien que vous ne ferez rien qui puisse l'encourager à recommencer.

— Ce me sera dur de le gronder, prévint Lisée, une bête avec qui j ai passé de si bons moments et qui m'aime tant ! Mais c'est vot'chien maintenant et je ne le rattirerai pas.

— Allons le chercher, pendant qu'on mettra mon cheval à la voiture, décida M. Pitancet.

Durant leur absence, Miraut qui s'était rassis, puis recouché sur la paille, songeait très inquiet, en proie à des pensées contradictoires, à des soupçons multiples et à des craintes terribles. Il appréhendait le retour de Lisée, non point pour lui-même, mais parce qu'il se doutait que l'autre s'attacherait à lui.

Pourtant, s'il lui avait voulu du mal, il n'eût pas tant attendu, et du moment qu'il était parti, il ne reviendrait peut-être pas. Et qui aurait pu savoir les sombres pensées qu'il roula, les problèmes qu'il agita, et dont les manifestations extérieures se traduisaient juste par une inquiétude du regard, un froncement de paupières, des frémissements de mufle, de légers tremblements de pattes et l'obstination avec laquelle il regardait du côté de la porte.

Sa frayeur devint intense quand il perçut dans le sentier de l'enclos deux pas bien distincts qu'il reconnut aussitôt : celui de Lisée et celui de l'autre, et elle s'accentua encore quand le son de la voix de l'étranger ne lui permit plus le moins du monde de douter que c'était bien lui qui revenait. Il se leva tout droit sur sa couche, le cou abaissé au niveau des épaules, la tête allongée dans le prolongement du cou, et fixa plus intensément encore la porte de la remise qui s'ouvrit bientôt et livra passage aux deux hommes.

Lisée avait un air sombre et fermé qui contrastait avec la physionomie joyeuse de son compagnon. Derrière eux, la tête ricanante de la Guélotte apparut à son tour et Miraut nettement se sentit sacrifié et perdu.

Qu'allait-il lui arriver ? Il n'en savait rien encore, mais il craignait quelque chose de pire que la prison et de pire que les coups. Il craignait : la crainte, dans certains cas, est plus cruelle que le malheur lui-même ; elle faisait pour l'heure battre à grands coups le cœur du chien.

— Viens, mon petit, viens ! appela d'un air aimable M. Pitancet ; viens près de moi, voyons !

Et il lui tapotait le crâne tandis que Lisée détournait la tête pour cacher son émotion.

— Grand imbécile ! ricana sa femme. Tu ne ferais pas tant de grimaces pour moi ! Ce n'est qu'un chien !

Cependant, M. Pitancet, ayant détaché Miraut, lui tendait un bout de fromage, pour bien faire connaissance, affirmait-il ; ensuite de quoi il le caressa de nouveau, le cajola, le câlina, le gratta sous les oreilles et sous le cou, l'invitant à le suivre au dehors :

— Viens, mon petit !

Mais Miraut résolument tirait du côté de Lisée, le regardant de ses yeux agrandis et désespérés, et pleurant et suppliant à petits abois tendres et tristes.

Le chasseur ne résista pas : il s'accroupit devant le chien et longuement l'embrassa et lui parla :

— Il le faut, mon pauvre vieux, résignons-nous !

La résignation est une vertu chrétienne et n'était pas le fait de Miraut qui enfonçait plus que jamais son nez dans le gilet de chasse de son ami et de sa patte le grattait à vif partout où il trouvait un pouce carré de chair.

— Il vaut mieux, émit l'acheteur, que vous ne le caressiez pas tant.

— C'est vrai, convint Lisée, ce n'est plus le mien maintenant et je n'ai même plus le droit de l'embrasser. Emmenez-le, monsieur, emmenez-le ! ça me fait trop de peine et à lui aussi de prolonger plus longtemps les adieux.

— Si on peut être bête à ce point-là ! marmonnait la Guélotte.

Lisée lui jeta un coup d'œil terrible et elle jugea prudent de se taire immédiatement, non point tant par la crainte des coups que par l'appréhension de voir son mari revenir sur sa parole et défaire le marché.

On sortit. Mais, comme l'avait prévu Lisée, Miraut refusa obstinément d'avancer. Campé sur les quatre pattes, le cou tendu, il résistait de tous les muscles de sa poitrine, de tous les tendons de ses jarrets, de tous les ligaments de ses vertèbres, de toutes les griffes de ses pattes fichées violemment en terre.

— Allez, charogne ! grogna la Guélotte en le poussant par derrière.

Il résista de plus belle, le fessier cintré, suffoquant et crachant parce que le collier l'étranglait de l'autre côté.

— Je vous prierai de me l'amener jusqu'à la voiture, demanda M. Pitancet ; pour qu'il n'ait pas peur et ne se doute pas trop, je prendrai par la route du village et vous par le verger.

Résigné à boire jusqu'à la lie le calice, Lisée reprit en main la laisse, tandis que l'acheteur, à grands pas, s'éloignait.

— Viens, mon petit Miraut ! appela-t-il.

Le chien avait suivi d'un œil farouche le départ de l'inconnu. Il vint se jeter dans les jambes de Lisée, jappotant et se tortillant, et le chasseur put l'emmener en passant par le sentier du clos.

Mais quand on arriva en face de chez Fricot et que Miraut revit l'homme auprès de la voiture attelée, une transe nouvelle le saisit. Il comprit tout et, regardant Lisée avec des yeux pleins d'un sombre et muet reproche, refusa de nouveau obstinément de faire un pas. Le patron, pour l'amener à la voiture, dut le prendre de force dans ses bras où il se débattait et le porter comme un enfant.

Sur une brassée de paille préalablement disposée à côté du siège, Lisée déposa Miraut, tandis que le conducteur, saisissant la corde, l'attachait très court et solidement au siège d'abord, au porte-lanterne ensuite, afin que le chien ne pût ni renverser le premier, ni sauter et se tuer en cours de route en tombant malencontreusement sous les roues.

Pour qu'il ne vît point ces préparatifs et ces dispositions, Lisée durant ce temps l'entourait toujours de ses bras et l'embrassait en lui parlant.

Quand tout fut solidement arrimé, le nouveau maître, brusquant les adieux, serra la main de Lisée et fouetta vigoureusement son cheval.

Et Lisée resta là, immobile, muet, navré, sombre, désespéré, ne répondant rien aux gens qui l'interrogeaient, regardant stupidement s'éloigner et disparaître au loin cette voiture de malheur où son chien, son cher Miraut qu'il avait eu la lâcheté de vendre, hurlait ficelé et se débattait désespérément.

Cependant, à Velrans, Pépé, dont la jambe allait mieux et qui commençait à remarcher, faisait une petite promenade, se soutenant sur deux bâtons. Il suivait la route à petits pas, lentement. Entendant un bruit de voiture, il se rangea au bord de la chaussée pour la laisser passer et il vit, ahuri, un homme qu il ne connaissait point, emmenant attaché un chien qui maintenant ne criait ni ne hurlait, mais qui avait un air tragique et lugubre et tournait invinciblement la tête dans la direction de Longeverne.

— Mais c'est Miraut ! s'exclama-t-il, saisi tout à coup d'une sombre inquiétude. Qu'est-ce qui a bien pu se passer ?

Et il rentra chez lui, très agité, roulant toutes sortes de pensées, se demandant pourquoi on ne l'avait avisé de rien, tandis qu'à Longeverne Lisée, couché sur son lit, le nez au mur, fermait les yeux, la tête bourdonnante, essayant en vain de dormir pour oublier un peu son chagrin.

 

CHAPITRE VI

Une bonne soupe, un bon coussin rembourré de laine, attendaient Miraut dans la maison de M. Pitancet, au Val.

Ne voyant plus Lisée, se sentant dans un pays inconnu, dans un milieu de gens inconnus, le chien apeuré se laissa, sans résistance, détacher et descendre de la voiture par son nouveau maître qui ne lui ménagea, en cette circonstance, ni les caresses, ni les bonnes paroles. Il le suivit fort docilement dans la cuisine, puis dans la salle à manger, et dans diverses autres pièces encore, car le patron voulut lui faire faire sans tarder le tour du propriétaire afin qu'il pût prendre, dès son arrivée, l'air de la maison.

Cette précaution n'était point mauvaise. Les bêtes sont naturellement curieuses et les sensations nouvelles sont habituellement un tout-puissant dérivatif à leur chagrin. Mais Miraut différait un peu de ses congénères. Morne, flairant à peine par politesse, il fit pas à pas la revue de l'appartement et revint à la cuisine où M. Pitancet, devant sa femme qui le caressa un peu peureusement, voulut lui faire manger sa soupe.

Il l'amena devant une jatte appétissante, fleurant bon la graisse et le lait. Mais Miraut ne pensait guère à manger : il trempa le bout du nez dans le bouillon, renifla un coup, se retira d'un air dégoûté, s'essuya d'un coup de langue et regarda la porte.

— Pas de ça, mon vieux, protesta M. Pitancet. Tu voudrais filer ; tu as le mal du pays, je comprends ; mais ça passera. Allons, viens ici ; quand tu auras faim, tu mangeras : il ne faut forcer personne.

C'était l'heure du repas. Les époux se mirent à table, uniquement préoccupés du chien qu'ils trouvaient tous deux fort à leur goût, très gentil, bien élevé et qu'ils souhaitèrent voir très vite s'accoutumer à eux et à la maison. En vain essayèrent-ils de le décider à avaler quelques morceaux de pain. Miraut les laissait tomber sans y toucher ; devant les bouts de viande, son intransigeance fléchit un peu tout de même, il les avala en les mâchant.

— Allons, espéra M. Pitancet, il s'habituera. Bien nourri, bien caressé, bien dorloté, quel est celui qui n'oublierait pas ?

M. Pitancet jugeait un peu trop en homme : il ne connaissait encore guère Miraut.

Depuis qu'il avait franchi le seuil, toute l'attention du chien, tous ses désirs convergeaient sur une seule idée : sortir ; sur ce seul but : retourner à Longeverne.

Pour arriver à se faire ouvrir la porte, il simula, par la plainte accoutumée, un besoin pressant.

— Il est propre, approuva le patron ; conduis-le à l'écurie, il se soulagera tant qu'il voudra.

Mais Miraut refusa obstinément de suivre la femme à l'écurie.

« Il est sans doute habitué à aller dehors pour ces affaires-là », pensa M. Pitancet, et il se disposa à l'y conduire, mais après avoir prudemment passé une laisse dans le collier de la bête.

Cela ne faisait guère l'affaire de Miraut qui comprit que, pour l'instant du moins, son truc n'était pas bon ; mais pour ne point laisser soupçonner a ses geôliers son mensonge, il se soulagea abondamment ; il pouvait toujours se soulager d'ailleurs, peu ou prou, la vessie des chiens étant inépuisable.

M. Pitancet le complimenta et le ramena devant sa soupe ; mais décidément le chagrin était trop profond, l'estomac trop contracté et Miraut, se refusant à manger, vint s'étendre sur le coussin qui lui avait été préparé, simulant le sommeil. Toutefois, il ne pouvait entendre s'ouvrir et se fermer la porte de la rue sans relever vivement la tête et écouter avec attention.

— Petite canaille ! menaça doucement et en souriant son nouveau maître, tu cherches à filer à l'anglaise ; mais sois tranquille, j'aurai l'œil et le bon !

Pour qu'il ne se sentît point trop isolé et perdu, pour l'habituer à leur présence, pour qu'il les connût et s'attachât plus vite à eux, les maîtres laissèrent dormir Miraut sur son coussin dans la salle à manger, laissant ouvertes les portes qui communiquaient avec leurs chambres respectives.

En le quittant ils le caressèrent encore et le chien, se laissant faire, les regardait de son air triste et très doux qui semblait leur dire : « Je vois bien que vous êtes de braves gens et que la juponneuse d'ici vaut mieux que la Guélotte, mais laissez-moi partir tout de même. »

Ils n'eurent garde, comme on pense, d'acquiescer à son désir.

Le lendemain, debout avant tout le monde, Miraut, seul, avait minutieusement inspecté la demeure et fait une très sévère revue des portes et fenêtres de la maison.

De la pièce où il se trouvait, aucune évasion n'était possible ; il passa à la cuisine et essaya de faire, de même qu'à Longeverne, jouer le loquet ; mais les serrures de M. Pitancet, rentier, étaient plus compliquées que celles du père Lisée, paysan, et Miraut eut beau appuyer et tirer et pousser de toutes façons, il n'arriva point à en pénétrer le secret.

Il flaira alors les meubles, les instruments divers, les ustensiles de cuisine et retrouva dans la terrine sa soupe de la veille. Son estomac délesté criait famine, il la lapa jusqu'à la dernière goutte, puis, ayant tout vu, tout senti, tout reniflé, tout sondé, il revint s'étendre sur son matelas et attendit.

M. Pitancet et sa femme, dès qu'éveillés, l'appelèrent ; il parut remuant la queue au seuil de leurs chambres, mais ne poussa pas plus loin ses témoignages et démonstrations. Eux, furent beaucoup plus prolixes de gestes et de mots et on le félicita tout particulièrement d'avoir si bien mangé sa soupe.

Comprenant parfaitement toutes leurs paroles, Miraut écoutait avidement. Il ne dissimula point sa satisfaction et piétina sur place tout joyeux quand son nouveau maître eut émis l'idée de l'emmener faire un tour et prendre l'air, et l'autre en fut tout attendri.

— Nous le tenons, affirma-t-il à sa femme.

Il s'habilla et, après avoir comme la veille passé une laisse au collier du chien, ils sortirent tous deux.

Ce n'était point ce qu'avait espéré Miraut, mais tout de même il était content de gagner la rue et de prendre contact avec le pays, ne serait-ce que pour s'orienter un peu, afin de n'avoir point à hésiter le jour où, débarrassé de ses liens, il pourrait enfin filer où il voudrait.

Ce nouveau village n'enthousiasma point Miraut.

Le Val, comme son nom l'indique, est situé dans une vallée, fort jolie d'ailleurs, bien que très encaissée. C'est un petit pays tout en longueur dont les maisons proprettes longent une rivière jaseuse au flot limpide et frais que hante une truite très rare et fort renommée. Quelques prairies en pente arrivent comme des torchons de verdure à la rivière, tandis que plus haut la côte, avec ses forêts et ses rochers, s'élève raide et escarpée, barrant l'horizon.

Le bruit de l'eau et le pont qu'il fallut traverser rappelèrent à Miraut un de ses plus mauvais souvenirs. Il hésita à suivre le maître, reniflant avec prudence l'odeur humide qui s'exhalait, écoutant ce chant monotone du flot sur les pierres qui l'avait déjà intrigué la veille et l'agaçait peut-être un peu.

Il examinait tout d'un œil soupçonneux ; il aperçut d'autres chiens qui le regardaient avec une curiosité méchante, qui aboyaient dans sa direction et le menaçaient et l'insultaient ; sans doute il ne les craignait guère, surtout avec le maître, mais cela l'ennuya ; il flaira des gens qu'il n'avait jamais sentis ni vus ; il aperçut des bois sur lesquels il ne possédait aucune notion. Il se demanda où il trouverait des lièvres et comment il les chasserait et quelles seraient leurs ruses et leurs passages et leurs cantons, et cela lui fit songer à ses chères forêts du pays de Lisée qu'il connaissait mieux que quiconque, hommes et bêtes, dont pas une venelle, pas un passage, pas un fourré ne lui étaient étrangers.

Il pensa que s'il devait vivre ici, il lui faudrait tout recommencer sa vie, apprendre à connaître ses maîtres et leur logis, les gens du pays, les gosses, distinguer les maisons amies des baraques hostiles ; qu'il lui faudrait étudier canton par canton, pouce par pouce tous ces bois, les sonder, les vérifier, les tarauder ; il se dit que cela était vraiment impossible, que sa tête chargée de souvenirs ne pourrait enregistrer ces nouvelles notions, qu'il était trop vieux, peut-être, que Longeverne était son pays, son domaine, qu'il ne pourrait vivre que là et qu'il devait y retourner.

Ce n'était point sans doute l'avis de M. Pitancet, lequel, en discours prolixes et convaincus, lui vantait le Val. Miraut ne l'écoutait pas, il continuait ses réflexions.

Cet homme qui, de force, l'avait transplanté ici, qu'était-il au point de vue chasse, le seul qui importait au chien ? Ah ! si c'eût été encore Philomen ou Pépé, des amis, des gens sûrs, mais connaissait-il la chasse, ce M. Pitancet ? Saurait-il se poster aux bons passages, était-il capable de tuer un lièvre ? Si c'était un maladroit et que le chien s'escrimât pour rien à faire courir les capucins ? Autant de questions nouvelles. Et il faudrait qu'il s'habituât aux manies de cet homme, à ses façons d'aller quand il avait déjà, lui, toutes ses habitudes, de bonnes habitudes, prises logiquement ainsi que sait les prendre un chien intelligent et rusé qui ne s'occupe pour cela que de son nez, de ses besoins et de son instinct de chien !

Non, Miraut voulait partir et ne rêvait qu'aux moyens de réaliser sa volonté.

Après avoir manifesté une vague velléité de suivre la route du côté de Longeverne, après avoir inutilement pris le vent et regardé vers le haut de la côte par delà laquelle, très loin sans doute, s'étendaient ses forêts coutumières, il comprit que cette tactique était mauvaise et qu'il était nécessaire, pour arriver à son but, d'inspirer confiance à son nouveau patron.

Il savait déjà que la volonté des hommes, quand on la heurte de front, est irréductible, qu'on n'arrive à s'y soustraire que par ruse et dissimulation, mais qu'alors il est très facile de tromper ces êtres crédules, lesquels prennent toujours les chiens, dans l'impossibilité où ils sont de les comprendre et de les deviner, pour plus bêtes qu'ils ne sont réellement.

Docile à l'invite du maître, il retourna sur ses pas et le suivit partout où il plut à l'autre de l'emmener : dans le village, le long de la rivière et au bord du bois.

Sans en avoir trop l'air, Miraut donnait attention à tout, regardant, écoutant et surtout humant et reniflant. Il y eut des choses qui l'intéressèrent, mais l'ensemble lui parut mesquin et petit et toutes ces impressions nouvelles ne réussirent qu'à lui faire regretter davantage encore Lisée et Longeverne et à le confirmer dans sa résolution de retourner là-bas, coûte que coûte.

Il mangeait, dormait, se laissait caresser, témoignait même de la gratitude à ses patrons, battant énergiquement du fouet quand on partait en promenade, tant que M. Pitancet, un beau matin, après huit jours d'accoutumance, crut qu'il n'y avait plus de danger de le voir repartir et le libéra de l'attache.

Ils se promenèrent côte à côte, mais du premier coup d'œil Miraut avait bien vu que ceci était encore une épreuve et qu'à la moindre velléité de fuite il serait poursuivi et peut-être cerné et rattrapé.

Aussi, dominant son désir de fausser compagnie à son gardien, il resta auprès de lui, obéit docilement, s'éloigna aussi peu qu'il le voulut, revint au premier appel lui lécher la main et continua deux jours cette comédie.

Elle réussit parfaitement et, un après-midi, deux heures environ après la promenade, comme Miraut, simulant un besoin de pisser, demandait la porte, elle lui fut ouverte sans façons.

Il en profita pour rôder comme un flâneur autour de la maison, mais pressentant que, par un dernier reste de méfiance, on l'épiait peut-être, il vint se coucher sur le seuil et ferma les yeux.

Sa maîtresse qui vint pour le chercher, l'ayant aperçu dans cette posture, rentra aussitôt annoncer la chose à son mari, et lui affirmer :

— Maintenant, c'est bien le nôtre, et il ne pense plus à Longeverne.

Cinq minutes après, il filait sans hésitation aucune, reprenant tout droit le chemin de son village.

Il ne suivit aucune route, aucune voie, aucun sentier ; il n'essaya point de se remémorer, pour le reprendre à rebours, le trajet suivi par la voiture lors de sa venue, non, il alla le nez au vent, sûr de son fait, sûr de sa direction, tantôt au trot, tantôt au galop, jamais au pas, guidé par son flair souverain.

Lisée n'avait pu dormir la nuit du jour où partit Miraut. C'était un homme accablé : un de ses parents serait mort qu'il n'en aurait pas été plus triste. C'est que le chasseur, sans enfants et n'ayant point à se louer du caractère de sa femme, perpétuelle ronchonneuse, avait de tout temps reporté sur les bêtes, et particulièrement sur ses chiens qui le lui rendaient bien, toute l'affection dont il était capable. Miraut était pour lui comme un dernier né, un Benjamin chéri pour toutes sortes de raisons, d'abord pour la difficulté éprouvée à le faire admettre au logis, puis pour ses qualités personnelles extrêmement rares et précieuses, enfin pour la gloire qu'il lui avait value, pour la réputation qu'il lui avait faite et aussi pour cette affection que, par réciprocité, le chien lui avait vouée lui aussi.

Sans l'avoir dit, il comptait bien le revoir, il était étonné qu'il ne se fût pas déjà évadé et se demandait, avec une pointe de jalousie, si une bête tant aimée pouvait vraiment l'oublier si vite.

La Guélotte, paysanne avare, rapace, qui ne voyait dans les animaux quels qu'ils fussent que des sources de revenu, ne pouvait comprendre cette affection, pas plus qu'elle n'admettait la passion de la chasse, divertissement coûteux, bon pour les désœuvrés tout au plus et les richards, puisqu'il ne rapporte rien, même aux meilleurs fusils.

Tout chasseur était pour elle un homme taré, une façon de pauvre d'esprit, puisqu'il entend mal ses intérêts. Si elle eût su ce que c'était, elle eût dit avec mépris que c'était une espèce de poète, de poète qui s'ignore souvent (heureusement !) et goûte d'instinct et puissamment et sans arrière-pensée d'image et de facture verbales, les joies de la solitude, la beauté âpre et sauvage de la nature parmi les décors perpétuellement changeants et toujours si frais et si beaux des champs, des forêts et des eaux.

Lisée, certes, aurait été bien incapable d'exprimer ses sentiments sur ce point, et pourtant lorsqu'un beau matin, avant le lever du soleil, il partait pour la forêt dans l'espoir d'entendre chasser son chien, il n'eût pas échangé sa place pour un trône.

Toute la semaine, il traîna languissant, désœuvré, d'une pièce à l'autre, de la remise à l'écurie, du jardin au verger, bricolant un peu, incapable de se donner à quelque travail sérieux ou suivi, tandis que sa femme, triomphante, se moquait de lui et haussait les épaules, en silence toutefois, car si d'aventure elle se fût hasardée à aller trop loin dans cette voie, elle aurait pu craindre un éclat de colère dont son derrière et ses côtes eussent pu se ressentir fortement.

Cet après-midi-là, plus triste et plus sombre que jamais, le braconnier, devant sa maison, s'occupait à scier quelques rondins qu'il avait récemment ramenés de la coupe et qui encombraient un peu le bas de sa levée de grange.