On arriva à la coupe.
Le petit chien, marchant dans les foulées de son maître, s'empêtra si bien dans les branches et les rameaux qu'il en hurla de colère et que Lisée dut le prendre dans ses bras pour le transporter jusqu'à l'endroit où il se proposait de fagoter, à quelque douzaine de mètres de la lisière. Il le déposa sur le sol et Miraut attendit, pensant qu'on allait jouer ; mais dès qu'il vit que le maître ne s'occupait qu'à prendre, sans même les lui donner à mordre, les rameaux demi-secs à la longue file alignée par les bûcherons après l'abatage du printemps, le jeune animal s'ennuya. À plusieurs reprises il revint mordiller les jambes de Lisée, mais, voyant que celui-ci ne prêtait nulle attention à ses avances et qu'il n'arrivait à aucun résultat, il se résolut, par ses propres moyens, à regagner les champs.
Au bout de quelques minutes, et après avoir savamment louvoyé entre les brandes, il y parvint et charma ses loisirs en attaquant les taupinières. Le fret des taupes, facile à suivre, et l'odeur montant par les couloirs souterrains l'induisaient à des explorations hardies, éveillaient son instinct de chasse, excitaient sa juvénile ardeur.
De la patte et de la gueule, reniflant et grattant et mordant, il eut bientôt fait de creuser un trou d'un bon demi-pied de profondeur. De temps en temps, plongeant son nez dans le boyau ouvert, il reniflait plus bruyamment et même aboyait, puis, la taupe épouvantée fuyant, fret et odeur s'évanouissaient, et il abandonnait sa taupinée pour en attaquer une nouvelle.
Lisée, en liant ses fagots, le regardait faire, tout joyeux. Miraut était dans la vraie tradition. C'est ainsi que commencent la plupart des jeunes toutous. Ils courent d'abord après les oiseaux et veulent déterrer les taupes ; plus tard, quand ils sont de bonne race, ils abandonnent vite ce gibier-là pour en courir un autre. Et le chasseur, de loin, excitait en riant et en ricanant son compagnon :
— Allez ! attrape-le, le « boussot » [7] !
— Comment, tu ne l'as pas encore ?
— Oh ! oh ! tu lances déjà, mon gaillard, y a du bon, alors, y a du pied !
Pourtant, lorsque Miraut eut bien gratté, qu'il eut la truffe tout à fait noire et la gueule pleine de terre, il s'ennuya de ces vaines poursuites et de ce travail inutile et, fatigué, regagna le bois.
Derrière un fagot l'abritant du vent, il découvrit la blouse et le tricot de son maître et, jugeant dans sa bonne petite jugeote de bête que, comme matelas, ça valait sans doute mieux que la terre humide, sans hésitation il se coucha en rond dessus et s'endormit du sommeil de l'innocence.
— Sacré petit voyou, s'écria Lisée en venant, au moment de partir, le retrouver dans cette position, il est déjà roublard comme père et mère. Attends, mon vieux, la patronne, elle t'en baillera des blouses et des tricots pour te coucher dessus.
Et, tout attendri par cette évocation et aussi par cet acte d'intelligence, il embrassa son brave chien sur le crâne et l'emmena vers la maison.
CHAPITRE V
Peu méfiant de son naturel, Miraut apprit bien vite à se défier de la patronne, qui ne manquait jamais, chaque fois qu'il se trouvait devant elle, de marquer cette rencontre, non point d'un caillou blanc comme pour les jours heureux, mais bien d'un coup de sabot dans son derrière de chien.
Ce fut pour lui un étonnement, car on ne l'avait jamais battu auparavant.
Il l'évitait le plus possible. Dès qu'il la voyait apparaître, divinité au balai, il ne manquait pas de guetter son regard et, s'il y reconnaissait le moindre éclair maléfique, le plus infime reflet douteux, il faisait de sages détours et se ménageait autant que possible des chemins de retraite. L'autre s'aperçut bien vite du manège dont il usait pour éviter toute rencontre et, comme elle n'avait point désarmé, elle chercha par ruse à tromper sa vigilance. Tout en n'ayant l'air de s'occuper que de son ménage, elle s'arrangeait pour se rapprocher de la bête, soit qu'elle jouât avec les chats, soit qu'elle dormît dans un coin et, sans rien dire, tout à coup, lui labourait traîtreusement les côtes à coups de sabots.
La Guélotte se montrait cependant plus circonspecte quand Lisée était à la maison et ne rossait alors le chien que lorsqu'elle avait trouvé un prétexte plausible de correction dont le moindre était que ce sale chameau se trouvait toujours dans ses jambes, ou qu'il emplissait de poil le canapé, ou encore qu'il lapait continuellement l'assiette des chats et leur prenait leur place sur le coussin, sous le poêle.
Cependant ces trois bonnes bêtes étaient loin de faire mauvais ménage. Très souvent, après s'être mordillés pour rire, poursuivis sous la table et sous le buffet, avoir sauté sur les chaises et le canapé en lançant des vrraou et des pfff… aussi inoffensifs que menaçants, après s'être griffé la peau et tiré la queue, ils s'endormaient fraternellement côte à côte, les deux minets sur le jeune chien, leurs petites têtes carrées sur la poitrine de Miraut, en bons amis qu'ils étaient.
Mique aimait autant Miraut que ses petits ; peut-être même l'aimait-elle mieux, car elle tolérait de celui-ci des jeux qu'elle n'admettait pas chez ses enfants.
Le chien s'amusait quelquefois à lui prendre les puces. C'était, jugeait-il, une grande faveur qu'il lui accordait. Plissant la truffe, claquant les incisives, il lui labourait l'échine ou les flancs d'arrière en avant, pinçant très souvent et assez fortement la peau avec les poils, ce dont Mique, en miaulant doucement, l'avertissait en le priant de cesser.
D'autres fois il la tirait violemment par la queue, ou bien encore, l'empoignant entre ses dents par la peau du cou, il la secouait brutalement sans qu'elle songeât à se défendre. Elle n'eût certes pas toléré de telles familiarités d'un autre, et la dent pointue et la griffe acérée auraient vite remis à sa place le malplaisant qui se serait permis à son égard de semblables fantaisies.
Elle avait pour Miraut l'indulgence grande de la maman pour l'enfant terrible qui a bon cœur et qui sera fort, et elle lui savait gré d'être gentil avec ses petits.
— Il veut casser les reins à ma chatte, hurla un jour la Guélotte en voyant Miraut secouer de tout son cœur la bonne Mique, qui se contentait voluptueusement de fermer les yeux en tendant les pattes en avant.
Et, s'élançant sur le coupable, elle le châtia avec vigueur, puis, s'adressant à l'homme qui protestait, invoquant le laisser-faire de la chatte :
— Tu ne vas pas dire encore qu'il ne lui faisait rien ! S'il ne me la tue pas, il lui fera quitter la maison, une si bonne ratière ! Elle partira dans les champs, comme çui de la Phémie, que le renard a croqué, ou bien elle mangera de la vermine dehors et en crèvera « pasqu'il » y aura un salaud de chien à la maison. Ah ! mais non ! tu sais, pas de ça. Tu as amené un chien, c'est bon ; il est là, qu'il y reste, mais moi je veux garder ma chatte, qui est sûrement plus utile, et quant à ta murie tu feras bien de l'enfermer. Il a le temps de courir quand il pourra chasser, et je suis fatiguée de l'avoir par les jambes. La remise est là, tu lui mettras de la paille, et il aura assez de place pour se balader si ça lui chante.
Pour avoir la paix, Lisée céda et convint que, quand il ne serait pas là pour surveiller Miraut, il l'enfermerait dans la grande remise, près de l'écurie des vaches.
Le lendemain, comme il s'absentait pour aller donner un coup de main à François, le fermier des Planches, Miraut connut pour la première fois les avantages de la claustration.
Ce fut la Guélotte qui se chargea de conduire à la remise le petit chien ; la manière forte convenait à son tempérament ; aussi, dès que Lisée eut chaussé ses souliers, elle interpella violemment Miraut :
— Allez, charogne ! à la paille. Vite !
Celui-ci, qui espérait accompagner le patron, n'obtempéra point à cette injonction et alla se musser sous le fourneau, auprès de ses amis les chats.
— Est-ce que tu vas obéir, sale bête ? continua-t-elle.
Et son sabot alla chercher, sous son abri, les côtes ou le derrière du chien qui faisait la sourde oreille.
— Tu vois, tu vois, reprit-elle, une vraie rosse : pas moyen de le faire obéir ! Ah ! tu as fait une belle acquisition le jour où tu me l'as amené. Si tu crois qu'il t'écoutera jamais à la chasse !
— Les bêtes, c'est comme les gens, riposta Lisée ; on en fait ce qu'on veut quand on sait les prendre. Encore, sur ce point-là, valent-elles souvent mieux que les femmes, car de toi, comme que ce soit que je m'y sois pris, je n'ai jamais rien pu tirer de bon. Toujours aussi chameau ! …
— C'est ça, recommence ! C'est moi maintenant qui suis cause que ton chien n'écoute rien.
— Il n'écoute rien ? tu vas voir ! Viens, Miraut, viens ici, mon petit, viens, appela doucement Lisée.
Lentement, ayant bien compris que le patron prenait sa défense, tout en guettant les gestes de la paysanne, Miraut, écrasé sur les pattes, le cou tendu, les yeux inquiets, le fouet battant, s'approcha lentement de son maître, dont il vint lécher les mains.
— Viens, mon beau, viens avec moi, viens, continua Lisée ; tu sais bien que je ne veux pas te battre, moi ; allons nous coucher.
Et, tenant son chien par le collier, le caressant, tous deux franchirent la porte, Miraut, très inquiet et battant de la queue comme s'il appréhendait la sale blague qu'on allait lui faire.
Ils passèrent à la cuisine d'abord, puis traversèrent une petite chambre de débarras et, de là, entrèrent à la remise, toujours suivis par les regards haineux et narquois de la ménagère.
— La belle paire ricana-t-elle. Ah ! je suis bien montée.
— Tu as mieux que tu ne mérites, répliqua le chasseur.
Lisée conduisit Miraut jusqu'à la botte de paille qu'il avait préparée et le contraignit doucement à s'y coucher ; puis il le flatta de la main, l'engagea à dormir et se leva pour le quitter.
Cela ne faisait guère l'affaire du chien, qui s'enfila résolument dans ses jambes et le suivit jusqu'à la porte, qu'il voulut franchir en même temps que lui. Lisée dut le reconduire une nouvelle fois à la paille et lui enjoindre de rester tranquille.
Mais, tandis qu'il regagnait la sortie, tremblant de tous ses membres et droit sur sa botte, Miraut, le regardant avec des yeux humides et brillants de crainte et de désir, semblait le supplier de l'emmener.
— Reste ! commanda assez énergiquement Lisée.
Puis, pour atténuer ce que le ton de cet ordre avait de trop sec, il ajouta, persuasif :
— Couche-toi, mon petit, voyons !
Miraut, n'entendant que le ton amical de cette suprême recommandation et croyant que le maître, apitoyé, revenait sur sa décision, se précipita de nouveau pour sortir ; mais Lisée se hâta, la porte claqua sèchement, et le chien, seul, perdu dans la grande pièce, se mit à appeler au secours, à japper, à gueuler, à hurler en désespéré.
— Tu l'entends, reprit la femme, il fait un beau raffut. Tout le village va croire qu'on s'égorge ici.
— Je te défends d'aller le toucher, ordonna Lisée. Tu n'as qu'à le laisser tranquille, il se calmera tout seul. Ce n'est d'ailleurs pas inutile qu'il apprenne que l'on ne fait pas toujours tout ce qu'on veut dans la vie, et puis, de gueuler un peu, ça lui fera la voix.
Miraut, seul, ne se consola pas vite. Devant la porte close, il continua à brailler et hurla jusqu'à la grande fatigue. De temps à autre il s'arrêtait et écoutait, pensant que ce n'était peut-être qu'une farce qu'on lui jouait, et qu'on allait revenir le délivrer.
Mais quand il entendit le martèlement des souliers de Lisée frappant la terre battue du chemin, il comprit que c'était pour tout de bon qu'on l'emprisonnait. Une rage folle s'empara de lui, il sauta contre la porte qu'il mordit de tout son cœur et essaya même d'atteindre la fenêtre afin de s'évader coûte que coûte.
Quand tout bruit et tout espoir de retour se furent évanouis, il jappa encore longtemps, longtemps, et sa voix avait des inflexions tantôt de douleur puérile, tantôt de colère furibonde, tantôt de rancune farouche ; puis, fatigué et dolent, il revint à sa botte de paille, l'écarta un peu des quatre pieds pour faire un creux, tourna sur lui-même une douzaine de fois, se releva, retourna en sens inverse et finalement se coucha en rond et s'endormit.
Quand il se réveilla, au bout d'une heure environ, seul dans sa prison, et que lui fut revenu le sentiment de ce qui s'était passé avant son sommeil il eut un aboi d'appel, pensant que peut-être Lisée, revenu de sa promenade, viendrait le délivrer.
Mais, écoutant avec soin, il ne distingua dans la maison que le bruit des sabots de la patronne.
Il pensa qu'il était préférable de ne pas insister, qu'il valait mieux se faire oublier d'une puissance aussi dangereuse et se tut, puis chercha par ses seuls moyens à sortir de sa prison.
Il ne s'amusa point à regarder les murs : bien que personne ne le lui eût jamais dit, il savait qu'il n'y a rien à faire de ce côté ; mais, pour avoir mordu dans le bois et porté à la gueule des bâtons de tailles diverses, il n'ignorait plus que cette matière est attaquable, et qu'avec de bonnes dents on en peut venir à bout. Toutefois, comme il avait vu que Lisée ne mangeait pas les portes chaque fois qu'il avait à sortir, et que, même pour les bêtes qui semblent le moins les observer, tout exemple est un enseignement, à l'instar de son maître, il se dressa devant la porte et appuya contre de toutes ses pattes pour la faire ouvrir.
Mais il ignorait la mécanique des serrures et rien ne bougea ; il gratta alors, rien ne changea ; il mordit ensuite et ses dents s'enfoncèrent ; lorsqu'il les retira, la porte resta close.
Et n'entendit-il point alors la voix de la Guélotte qui menaçait :
— Ah ! sale charogne, tu ne veux pas te coucher, attends un peu !
Un claquement suivit aussitôt, la porte toute grande s'ouvrit et la paysanne, raide et revêche, apparut, le fouet à la main.
Miraut, la tête basse, avait déjà battu en retraite et s'était caché sous une vieille crèche, parmi des instruments hors d'usage, tandis que l'autre, satisfaite, rebarricadait violemment l'ouverture après avoir fait claquer son fouet.
Il était imprudent de s'aventurer dans cette direction : Miraut se tourna du côté de la rue. Là encore, mêmes efforts, mais rien ne fit céder les lourds battants de chêne, armés de clous.
Et pourtant, peu de chose séparait le chien de dehors. Il pouvait entendre les poules qui, intriguées de son reniflement, s'approchaient avec prudence de l'huis en faisant cococo !… cocodê ! et le coq qui battait des ailes, faraud.
Être si près du but et ne rien pouvoir ! Un jappement de rage lui échappa.
Il appuya l'avant-train contre le mur pour atteindre de nouveau la fenêtre, prit son élan pour aller plus haut, ne réussit qu'à se meurtrir les pattes et le nez, et, en désespoir de cause, vint se rasseoir sur sa paille.
Une soif de mouvement, un besoin de se démener, de se dépenser, de se répandre, le tenaillaient ; il était nécessaire qu'il courût, qu'il portât quelque chose à sa gueule.
Et peu à peu, et à tour de rôle, ses yeux se promenèrent sur tous les objets qui garnissaient la pièce.
Un morceau de bois le sollicita : il le mordit, le rongea, puis il l'abandonna dans sa paille ; il trouva ensuite un os, un vieil os, dur, moisi, sale, qu'il nettoya avec soin et croqua avec frénésie ; puis il renversa divers paniers, sauta sur une table boiteuse, et, la fièvre de la recherche et de la découverte l'emballant de plus en plus, il fouilla partout, renifla, fureta, fit des bonds de tous côtés, déplaça des tas de choses, en bouscula d'autres, mordit, rongea, sauta encore, aboya, et ne s'arrêta enfin que las, éreinté, fourbu, pour s'endormir cette fois, sans soucis ni remords, du sommeil du juste, parmi sa paille… fraîche au milieu d'un admirable et fantastique désordre qu'il avait créé pour sa joie.
CHAPITRE VI
— Faut aller chercher le chien pour lui faire manger sa soupe, commanda Lisée en rentrant à la maison.
— Tu peux bien aller le quérir toi-même, ta rosse ! répliqua la femme.
— Toujours aussi fainéante ! riposta de nouveau Lisée pour la piquer au vif.
Blessée en effet, la Guélotte se redressa furibonde :
— Fainéante, moi ! tu devrais bien avoir honte, grand vaurien, de me lâcher des mauvaises raisons comme ça ! mais tout ce matin je n'ai pas arrêté une minute de travailler.
— De la langue, compléta le chasseur.
— Eh bien ! j'y vais lui ouvrir à ta charogne, puisque aussi bien il n'y a plus qu'elle qui compte ici, et que moi je ne suis plus rien que vot' domestique à tous les deux.
Et elle passa dans la pièce voisine, communiquant avec la remise.
Miraut, par son bruit réveillé, l'oreille aux écoutes, reconnut le pas et ne bougea mie de sa paille.
Dès que la porte fut ouverte, la Guélotte leva les bras au ciel, prenant, bien qu'elle fût seule, tout l'univers à témoin :
— Jésus ! Marie ! Joseph ! Si c'est permis ! Mais venez voir ce cochon-là, quel ménage il m'a fait ! s'il est possible d'imaginer ! Oh ! mon Dieu, doux Jésus ! qu'est-ce qu'on veut devenir ?
Et elle criait, piaillait, gueulait, tempêtait tant que Lisée, qui ôtait ses souliers, accourut vivement en chaussettes, se demandant avec anxiété de quel abominable crime domestique son chien avait bien pu se rendre encore coupable.
Miraut, affalé sur le flanc, le museau inquiet, les yeux tout ronds de frayeur, le fouet battant, regardait du côté de la porte, craignant fort la raclée.
Lisée arriva près de sa femme. Il vit et aussitôt éclata de rire, d'un bon gros rire joyeux qui lui secouait le ventre et lui découvrait les chicots.
— Ah ben ! bon Dieu ! celle-là, elle est bonne ! Quel sacré commerce a-t-il fait ? Comment diable a-t-il bien pu s'y prendre ?
La couche de Miraut était un capharnaüm magnifique. Parmi les brins de paille, outre les os et les bouts de bois qu'il avait rassemblés, se trouvaient encore une queue de râteau, un vieux fond de culotte, un demi-double de poires, trois ou quatre débris de peaux de lapins, un sabot, une pomme d'arrosoir, trois vieilles pantoufles, deux antiques balais, des paniers percés, un sac qui ne l'était pas moins, une paire de chaussettes, un cercle de tonneau et une valise vieille, très vieille puisque c'était celle dont Lisée se servait quand il faisait son service militaire.
— Ben ! m'est avis qu'il n'a pas perdu son temps, lui non plus.
— Murie ! charogne, canaille ! chameau ! rageait la Guélotte. Oh ! mes peaux de lapins ! mes trois peaux de lapins ! Il les a déchirées et bouffées, le cochon ! trois peaux de lapins qui valaient bien six sous !
— Où étaient-elles ? questionna Lisée.
— Elles étaient pendues à une solive du plafond.
— Faut pas essayer de me monter le coup !
— Je te dis que si ! Je te jure que si ! Tiens, regarde à ces clous, il en reste encore des morceaux, la déchirure est toute fraîche.
Lisée dut bien se rendre à l'évidence. Miraut avait décroché les peaux de lapins du plafond. Ça, c'était un peu fort. Comment avait-il bien pu s'y prendre ? Il est vrai qu'elles pendaient un peu. Mais, tout de même…
Et le chien, inquiet, battait toujours la paille avec sa queue.
À la fin Lisée se rendit compte de la façon dont il avait dû opérer. Miraut avait sauté sur la table, et de là, prenant son élan, il s'était précipité à l'assaut des peaux de lapins qu'il avait au passage accrochées avec sa gueule et entraînées dans sa chute.
Combien de fois avait-il dû essayer avant de réussir !
Mystère ! mais les peaux de lapins l'avaient, à coup sûr, rudement tenté.
— Il aimera le poil, conclut le chasseur. Gare aux lièvres ! Allons, petit, viens manger. Il faut bien que jeunesse se passe !
— Et mes peaux de lapins ? glapit la Guélotte.
— Tes peaux de lapins, tes peaux de lapins !… M… pour tes peaux de lapins ! Une autre fois tu les iras suspendre à la panne faîtière de la grange : il n'ira probablement pas les y décrocher.
La femme se tut ; toutefois, lorsque Miraut passa devant elle, il endossa pour le prix des fameuses peaux de lapins un solide coup de sabot dans les côtes.
Tout de même, ne se jugeant pas suffisamment vengée, elle ajouta :
— Il y restera dans sa saleté avec ses cercles de tonneaux et ses vieux balais, il y couchera : ce n'est pas moi qui la lui nettoierai, sa niche, à ce dégoûtant-là.
— C'est bon, c'est bon, calma Lisée d'un ton conciliant.
Mais Miraut jouait déjà avec Mitis, le jeune matou à qui il prenait les puces, tandis que le chat, renversé sous son gros mufle, s'agitait des quatre pattes pour le repousser sans lui faire de mal et se mettre enfin debout.
Le maître les sépara en montrant au chien sa gamelle fumante. Avec bruit, Miraut lapa sa soupe, une soupe claire dont l'eau chaude était l'unique bouillon, puis, non rassasié, vint tourner autour de la table, guettant les morceaux de pain, les débris de légumes, les couennes de lard ou les os que le maître voudrait bien jeter.
— Qu'est-ce qu'il « allure », ce goinfre-là ? ronchonna la Guélotte, il n'est donc jamais content ?
Le chien l'évitait, mais par contre, enhardi par les petits mots d'amitié et les caresses du patron, il s'en venait doucement poser son museau sur la cuisse de Lisée, puis de la patte lui grattait le genou en ayant l'air de dire : « Hé ! ne m'oublie pas ! »
Tant qu'on lui donna, il resta ainsi, mais quand le braconnier eut cessé de partager avec lui et lui eut signifié, en se frottant les mains devant son nez, qu'il n'avait plus rien à attendre, il se remit à fureter par tous les coins de la pièce, puis, finalement, s'affaissa sur le ventre et resta tranquille.
On n'y prit garde, mais quand, à la fin du repas, étonné qu'il eût été si calme, la Guélotte se leva pour débarrasser la table, elle constata que le chien, bavant de joie, la gueule tordue, les yeux mi-clos de volupté, tenait entre ses pattes de devant un soulier qu'il mastiquait consciencieusement.
Elle jeta un cri de rage et se précipita sur lui :
— Miséricorde ! Mes souliers du dimanche ! râla-t-elle.
La moitié de l'empeigne était percée comme une écumoire et de petits morceaux manquaient.
— C'est les dents qui le tracassent, essaya de dire Lisée pour l'excuser.
Mais Miraut hurlait déjà sous la trique dont la femme s'était armée pour le rosser, tandis que son mari, derrière qui il s'était réfugié, parant les coups comme il pouvait, essayait de calmer sa conjointe, très ennuyé pour excuser ce délit domestique qui se traduisait par un débit chez le cordonnier.
À la fin, tout de même, il se fâcha et il y eut entre les deux époux une scène terrible au cours de laquelle la Guélotte jura entre autres choses qu'elle s'en irait si ce salaud-là n'était pas fichu à la porte séance tenante.
Devant l'attitude froide et le calme de Lisée qui lui demanda, goguenard, où elle pourrait bien aller traîner ses viandes, elle en rabattit un peu de ses prétentions et exigea seulement, comme punition, que le chien fût emprisonné tout l'après-midi à la remise.
Immédiatement, on reconduisit à la paille Miraut qui se remit à hurler de toutes ses forces, après avoir en vain flairé les portes.
De guerre lasse, il se coucha jusqu'à l'instant où, mû par son farouche instinct de liberté, il entreprit une nouvelle et minutieuse inspection des ouvertures de sa prison.
La remise donnait en arrière sur l'écurie. Dans la porte de communication, une chatière avec battant refermant le trou avait été ouverte. Mique, la chatte, pour qui elle avait été faite, selon qu'elle entrait ou sortait, poussait le battant de la tête ou l'écartait de la patte afin de dégager l'ouverture par laquelle elle se glissait.
Ce fut à cette planchette, qui joignait moins bien que les encoignures et laissait filtrer des odeurs complexes, que Miraut, explorant et reniflant, s'arrêta. Le battant, poussé par son nez, remua. Le chien y mit la patte, il se balança, s'écartant un peu, laissant entrevoir un coin de l'écurie.
Spectacle nouveau, extraordinaire, mystérieux, partant plein d'attraits. Miraut écarta autant qu'il put la planchette et engagea la tête dans le trou : son émotion grandit, mais le battant qui tendait toujours à se rabattre lui pesait sur le cou et le gênait. Immédiatement, il le mordit à belles dents et tira de toutes ses forces. Comme il n'était suspendu à un clou rouillé que par une méchante ficelle, il céda bientôt et le chien, fort surpris, alla tout d'un coup rouler sur son derrière. Il en fut légèrement estomaqué, mais ne s'arrêta pas longtemps à chercher les causes de cette catastrophe, l'ouverture libre le sollicitant trop vivement.
Miraut put voir l'écurie avec les vaches alignées le long de la crèche où elles étaient attachées, les vaches qui le regardaient de leurs grands yeux stupides, mais ne meuglèrent point, et toutes sortes d'autres choses plus ou moins inconnues dont les émanations puissantes l'intriguèrent extrêmement.
Ah ! passer par ce trou !
Il essaya, engageant la tête, le cou et le haut du poitrail, mais il ne put aller plus loin.
Cependant, la tentation était trop forte ; il passerait. Et à grands coups de dents, il se mit à mordre, à ronger, à briser afin d'élargir l'ouverture. Il rongea, rongea et rongea tant que, s'allongeant comme une couleuvre, il put enfin passer. Ah ! quelles odeurs ! et comme il reniflait à narines dilatées ces parfums composites : fumiers divers, senteurs de vaches, fumet de volailles, et qu'est-ce qui pouvait bien remuer là-bas, tout au fond, dans cette prison à claire-voie ?
Oh ! oh ! Ceci sentait meilleur encore que tout le reste. Une bande de lapins, ahuris, le regardaient fixement de leurs yeux ronds à reflets rouges.
Prudemment, il avança le nez contre le treillis, étonné et soupçonneux, craignant peut-être une morsure de ces êtres bizarres qu'il ne connaissait point.
Un vieux mâle, furieux sans doute de cet examen prolongé, frappa violemment d'une patte de derrière sur le sol. Cela claqua un coup sec et Miraut qui eut peur, faisant un bond prodigieux en arrière, alla étourdiment buter contre les jambes d'une vache. Celle-ci, surprise et effrayée à son tour, lui décocha instantanément un coup de pied et la frousse et la douleur arrachèrent au chien un aboi sonore. Alors les lapins, épouvantés également, se mirent tous en chœur et, comme s'ils eussent été pris d'une subite folie, à sauter dans la cage, et à tourner en rond, et à taper du pied, et à se bousculer et se mordre en poussant des piaillements suraigus.
Devant une telle sarabande, oubliant sa souffrance, Miraut réaccourut, puissamment intrigué, excité par tout ce tintouin dont il cherchait les causes, sautant d'un côté, sautant d'un autre, selon le mouvement de ces bêtes à longues oreilles, émerveillé peu à peu, donnant de la voix timidement d'abord, puis à pleine gorge, royalement heureux, l'œil brillant, arrondi, salivant de joie, prêt à sauter sur le premier qui sortirait, approchant de la cage, se reculant, faisant au gré de son caprice sauter, tourner et volter les lapins comme une bande de fous, tandis que les bœufs regardaient tout cela en meuglant.
Les poules, qui étaient déjà rentrées, s'envolèrent du perchoir dans la crèche et sur le dos des vaches, ne sachant où se fourrer ; le coq, enflant les ailes, se mit à pousser des roc-co-co, co-co-dê ! furibards, et Miraut, qui ne savait plus auquel entendre ni courir, s'imaginant que tous ces êtres, en bons camarades, voulaient bien jouer avec lui, était heureux, et sautait et ressautait, et jappait, jappait comme s'il eût eu véritablement trois lièvres devant lui. Une poule, qui lui tomba sur le derrière dans l'affolement de la fuite, reçut un instinctif et prompt coup de mâchoire qui l'allongea net sur le carreau. Elle se mit à piauler, sans pouvoir se relever, tandis que toutes les autres bêtes de l'écurie, chacune en son langage, criaient à qui mieux mieux.
Tant de vacarme attira l'attention de la Phémie qui se hâta de prévenir sa voisine. Et toutes deux, accourues en passant par la remise, purent voir la porte rongée d'abord, puis, dans l'étable, Miraut, l'œil en feu, les oreilles jointes, le fouet raide, frémissant de joie devant une cage où des lapins affolés tournaient et retournaient, tandis que les poules regardaient stupidement la géline mordue qui, allongeant le cou, poussait d'intermittents et rauques gloussements d'agonie.
Miraut comprit-il, en voyant apparaître les femmes, qu'il avait mal agi ? Nul ne sait ; en tout cas, il saisit certainement qu'il allait recevoir une danse, aussi chercha-t-il à se faufiler entre les commères pour gagner la sortie, mais ce fut en vain.
La Phémie, de ses grands bras, l'attrapa par le collier et le maintint, cependant que la Guélotte, le poing fermé, tapait sur la bête à tour de bras d'abord, puis, se faisant mal aux mains, à grands coups de pied ensuite.
Ce fait, elle prit une corde, vint attacher le coupable à la remise et retourna avec sa compagne pour se rendre compte des dégâts.
Les lapins, essoufflés, effrayés, les yeux rouges, ventaient comme des asthmatiques, et la poule, qui avait fini de glousser et de piauler, gisait raide sur les pavés.
— T'auras bien de la chance si tes petits lapins ne crèvent pas, conclut la Phémie ; pour quant aux poules, c'est la première, mais ce n'est pas la dernière, une fois qu'ils y ont goûté…
— Mon Dieu, mon Dieu ! se lamentait la Guélotte, ma meilleure « ouveuse »[8] !
— Écoute, conseillait l'autre, puisque ton soulaud de mari ne veut pas te débarrasser de cette rosse, fais comme je t'ai dit : donne-lui à manger l'éponge. Tu en seras vite délivrée et personne ne saura rien.
— C'est ce qu'il y a de mieux à faire, convint la paysanne ; je vais lui en griller une tout de suite.
Et elles revinrent à la cuisine, portant la poule par les pattes.
La Guélotte chercha une éponge et posa son poêlon sur le feu ; mais au moment où elle jetait le beurre dedans pour le faire chauffer, Lisée rentra inopinément.
— Tiens, tiens, tiens ! s'exclama-t-il. Il paraît qu'on fait des frichetis quand je ne suis pas là, on se soigne. Ça ne m'étonne plus que tu te portes bien ! Qu'est-ce que vous êtes encore en train de fricoter vous deux ?
— Regarde donc ce que ta rosse m'a fait, répliqua sa femme, et tu iras voir la porte de ton écurie et la tête de mes lapins.
— Dis-moi un peu ce que tu allais faire cuire ! Il me semble que ça ne t'empêche pas de te soigner, sacrée gourmande, le mal que peut te faire mon chien. Ah ! fichtre non ! tout pour la gueule ! Eh bien, répondras-tu ? Tu dois être contente, tu en auras du fricot, tu ne savais pas ce que tu voulais manger avec ton pain. En voilà de la pitance ! — Et toi, continua-t-il, s'adressant à la grande Phémie, tu vas me faire le plaisir de foutre ton camp ; je commence à en avoir assez de tes histoires de brigand et de tes cancans de vieille bique.
Là-dessus, furieux, Lisée alla détacher Miraut, marmonnant en lui-même :
— Si on la laissait sortir aussi, cette bête, elle ne ferait pas de sottises !
La Guélotte qui, pour un empire, n'aurait voulu avouer ce qu'elle allait faire cuire, ravala sa rage en silence ; puis, craignant que son homme ne se doutât de quelque chose, elle cacha l'éponge avec soin et, toujours sans mot dire, vaqua jusqu'au soir aux travaux du ménage.
Elle n'exigea point que Miraut fût conduit à la remise pour la nuit et le laissa dormir en paix dans la chambre du poêle. Pour elle, triste et sombre et comme résignée à son malheur, elle tricota des bas au coin du feu et ne monta se reposer à la chambre haute que bien après que Lisée se fut lui-même couché et quand elle se fut assurée qu'il dormait profondément.
CHAPITRE VII
Sa femme était déjà debout quand Lisée sauta du lit, le lendemain matin.
Il s'habilla sommairement de son pantalon et d'un tricot, coiffa sa casquette, puis, dans l'intention de sortir pour aller faire un tour au verger ramasser les fruits et voir le temps, tira ses sabots qui dépassaient un peu de dessous le lit.
Il avait déjà chaussé son pied gauche et enfilait le pied droit sous la bride de cuir quand, d'un mouvement instinctif, il le retira vivement, sentant le mouillé et le froid.
Il se pencha : un liquide jaunâtre, verdâtre emplissait à demi sa chaussure. Intrigué, il regarda de plus près, flaira…
Sa femme, entrant juste à ce moment dans la pièce, l'interpella :
— Qu'est-ce qu'il y a encore ? Tu as au moins cassé ton sabot ?
— Non, répondit Lisée, mais il y a de l'eau dedans. Comment que ça se fait ?
— De l'eau dedans ! Qu'est-ce que tu chantes ? Comment veux-tu qu'il y ait de l'eau dans tes sabots ? Il ne pleut pas ici ; tu es encore saoul !
Elle s'approcha, puis s'exclama :
— Ah grand serin ! ah ! c'est au moins bien fait, mais ce n'est pas de l'eau, imbécile, c'est de la pisse ! C'est sûrement ton beau petit chienchien qui te les aura arrosés, tes sabots. C'est au moins une pièce bien mise et voilà la première fois qu'il me fait plaisir, l'animal. S'il pouvait seulement recommencer tous les jours !
Lisée, un peu penaud, son sabot à la main, continuait à examiner le liquide.
— Trempe ton doigt et tu goûteras, continua la Guélotte ricanante, peut-être que tu ne douteras plus, après.
— Savoir, reprit Lisée jouant l'incrédulité, si c'est le chien ou les chats ; un chien, ça pisse davantage.
— Si tu trouves qu'il ne t'en a pas mis assez, dis-lui de repiquer un coup.
Et elle riait, riait à pleine gorge, promettant de raconter l'histoire à tout le village.
— Miraut ! appela Lisée, presque convaincu, viens ici !
Tout joyeux et sans méfiance, le chien accourut.
Fronçant les sourcils, le maître, assez rudement le saisissant par le collier, le contraignit, bien qu'il résistât et renâclât, à mettre son nez sur le sabot compissé et gronda, enflant la voix d'un air courroucé :
— Cochon, petit salaud, qu'est-ce que tu as fait là ! hein ? Que je t'y reprenne ! acheva-t-il en levant la main et en le menaçant.
Le chien, ne comprenant que le geste de colère et de menace, balayait le plancher de sa queue, se rasait, craintif, se demandant pourquoi son maître, habituellement d'humeur si égale, le traitait comme la patronne.
Lisée ne frappa point, les grandes corrections n'étant pas réservées pour les peccadilles de cette sorte où l'ignorance avait certainement plus de part que la mauvaise volonté.
Libéré, le chien n'en marcha pas moins sur ses talons, apeuré, léchant les mains qui se balançaient, voulant à tout prix reconquérir une affection et une estime dont il avait besoin bien qu'il n'eût, à son idée, rien fait pour les perdre.
— Faudra pas recommencer, hein ? demanda le maître, conciliant.
Miraut se fouetta les flancs avec frénésie, tortilla du derrière et le suivit au verger où, ses sabots dûment essuyés aux pieds, il se rendait, une vannette à la main.
— À ce prix-là, compte-z-y qu'il ne recommencera pas, ricana la femme en rangeant sa vaisselle et furieuse au fond de les voir si vite réconciliés.
Miraut suivit docilement Lisée, observant soigneusement ses gestes. Le patron faisait la tournée des pommiers et des poiriers, ramassant sous les arbres les fruits tombés pendant la nuit pour les verser dans un tonneau où il les laisserait fermenter en attendant le moment de les distiller et d'en faire de la goutte. L'ayant vu faire, lui aussi se précipita sur les pommes, les mordant et les faisant rouler, pour s'amuser, croyait-il, au même jeu que Lisée.
L'après-midi, il le suivit aux champs.
Il longea quelques murs aux pierres odorantes compissées par des confrères, quêta le long des sillons, mangea avec un plaisir évident une taupe crevée, se roula sur divers étrons plus ou moins secs qu'il découvrit au hasard des reniflées ou au petit bonheur des coups de vent. Il leva ensuite quelques alouettes et poursuivit jusqu'à la grande fatigue, et au grand amusement de son maître, une demi-douzaine de corbeaux qui pâturaient aux alentours.
C'étaient de vieux roublards qui ne le craignaient guère. Ils mettaient une pointe de malice et de coquetterie à le laisser venir à quatre pas à peine pour s'enlever légèrement à sa barbe en lui croassant de grasses injures auxquelles il répondait par des jappements furieux. Rasant le sol juste assez haut pour qu'il ne pût les atteindre en sautant en l'air, ils faisaient un détour et s'en allaient passer près d'un camarade au repos sur lequel le chien arrivait bientôt et qui recommençait le même manège.
Tout de même, lorsqu'ils furent las de cette tactique qui ne leur laissait pas la paix suffisante pour glaner des graines ou gratter des vermisseaux, ils partirent tous au signal de l'un d'entre eux et, s'élevant très haut, filèrent au loin vers les pâtures de la ferme des Planches où ils s'abattirent après de sages et prudents circuits investigateurs.
Miraut qui les suivait avec peine, le nez en l'air, les perdit bientôt de vue et revint près de Lisée, tirant une langue d'un demi-pied et soufflant comme un phoque.
— Tu es mieux, maintenant ! ricana le braconnier. Ça t'apprendra, mon ami, que les corbeaux, ça n'est pas pour les chiens de chasse.
Comme on revenait à la maison, le soir, en traversant le village, Miraut rencontra Bellone qu'il salua en lui mordillant les pattes et les oreilles, et plus loin, Turc, du Vernois, qui suivait la voiture du meunier aux grelots tintinnabulants. Ils firent connaissance en se sentant au bon endroit, l'un raide et menaçant, l'autre modeste et conciliant, mais digne tout de même parce que Lisée était là.
Ils rencontrèrent encore Berger, qui ne s'arrêta qu'une demi-minute, car il repartait à sa pâture ; Tom fut plus prolixe de démonstrations amicales et de jeux particuliers qui indiquaient soit une extrême perversité de civilité, soit une très grande innocence et qui amenèrent auprès d'eux Barbet, ainsi nommé à cause de son poil long et malpropre assez souvent ; du seuil de sa porte où il trônait, Souris aboya rageusement à leur passage. Lisée ne prêtait nulle attention à ces petits faits, mais pour Miraut cela comptait autant que la soupe et les raclées de la Guélotte.
Déjà familier avec les gens, un peu enfant gâté par les gosses pour sa jeunesse et son bon caractère, il ne voyait pas une porte ouverte sans jeter à l'intérieur des cuisines un coup d'œil d'inspection alimentaire : les assiettes des chats qu'on laisse d'ordinaire dans un coin étaient vigoureusement essuyées par ses soins, il buvait un coup dans le seau aux cochons, attrapait au vol un bout de pain qu'on lui jetait, léchait la main d'un moutard qui l'appelait et le caressait, puis repartait rapide au coup de sifflet de son maître.
L'ayant rejoint, il bondissait devant ses pas, se retournait, lui sautait à la barbe pour le lécher et lui dire : « Me voilà, je ne suis pas perdu, ne t'inquiète pas », puis repartait pour de nouvelles et fructueuses explorations.
Devant son seuil, gourmandant un peu, Lisée l'attendit.
— Eh bien ! petit rouleur, tu ne peux donc pas me suivre ? Tu sais, tu finiras sûrement, un jour ou l'autre, par te faire flanquer quelques coups de balai dans les côtes si tu continues à fouiner comme ça et à bouffer ce qui n'est pas pour toi.
Ce discours ne convainquit point Miraut et ils rentrèrent.
Une bonne odeur de poule fricassée s'exhalait d'une casserole, et Lisée, qui se sentait une faim de loup, se félicita intérieurement de ce que son petit camarade eût le bon esprit, pour faire l'affaire à une des pensionnaires emplumées de la basse-cour, de ne point prendre au préalable conseil de la patronne.
« On n'y goûterait jamais, sans des malheurs ( ?) comme ça », pensa-t-il. Et il s'enquit, par reconnaissance autant que par devoir, de la soupe de son chien, s'assura qu'elle n'était point trop chaude, recommandant en outre à sa femme de ne saler que très peu ou même pas du tout, parce que, disait-il, tous les piments, condiments et assaisonnements dont les hommes sont friands gâtent le nez des chiens de chasse.
Là-dessus, il s'attabla. Mis en gaieté, il hasarda après la soupe quelques plaisanteries sur les lapins et les poules, ce qui excita la colère et lui attira de vertes répliques de sa conjointe.
— À ta place, répliqua-t-il, toujours de bonne humeur, je n'en mangerais pas, je la pleurerais et je réciterais quelques De Profundis et deux ou trois chapelets pour le repos de son âme.
— Oui, moque-toi encore de la religion, vieux damné, tu grilleras en enfer et ce sera bien fait.
— Pourvu que tu n'y sois pas avec moi, c'est tout ce que je demande !
La conversation dévia parce que la Guélotte venait de jeter sur le plancher une poignée d'os de volaille qu'elle venait de dépiauter.
— Ne jette pas ces os-là au chien, conseilla Lisée ; ils ne sont pas bons pour lui ; d'abord, il ne les mangera pas.
— Ce n'est pas pour lui, c'est pour les chats, mais il ne manquerait plus que ça, que ce monsieur ne daignât pas y toucher.
— Non, expliqua Lisée, parce qu'ils ne contiennent pas de moelle.
— Alors, c'est la viande qui est autour qu'il faudra servir à ce milord, et c'est moi qui les mangerai les os, pour lui faire plaisir et à toi aussi.
— On ne t'en demande pas tant, je te dis de ne pas les lui donner.
— Je voudrais bien voir ça, qu'il ne les mangeât pas, reprit la femme qui s'excitait ; eh bien ! s'il les laisse, il pourra se brosser pour avoir de la soupe demain matin.
Miraut, en entendant un choc sur le plancher, était accouru immédiatement et, ayant saisi un os voracement, s'apprêtait à le croquer, mais, comme dégoûté, il le laissa tomber presque aussitôt.
— L'avais-je pas prédit ? cria Lisée triomphant.
— Je lui achèterai des gigots, à ta charogne !
Cependant, Miraut, qui était toujours affamé, était revenu aux osselets, les flairait de nouveau, les léchait, puis se décidait à les ronger et à les avaler.
— Ah ah ! ricana la femme à son tour, il ne voulait pas y toucher, qu'est-ce qu'il fait donc maintenant ?
— C'est drôle, s'étonna Lisée ; c'est bien la première fois que je vois un chien de chasse manger des os de volaille, un chien de race surtout, il doit y avoir quelque chose de plus. Ah ! s'exclama-t-il au bout d'un instant, j'y suis. Mais oui, c'est parce qu'il reste de la sauce blanche autour des os qu'il se décide à les lécher et à y mordre. C'est égal, j'aurais préféré qu'il n'y touchât pas.
— Ton chien de race ! pure porcelaine ; donné de confiance. Belle race, ma foi ! Ça fera une jolie cagne : un sale bâtard de chien que tu t'es laissé enfiler par tes ivrognes d'amis. De propres amis que tu as !
— Assez ! coupa Lisée, n'autorisant pas les calomnies. Tu gueules parce que ce chien t'a, par malheur, tué une poule et tu l'habitues à en manger. C'est à moi que tu viendras te plaindre si jamais il tord le cou à une deuxième.
— Si jamais il ose recommencer, menaça la Guélotte, je te jure bien que je l'assommerai à coups de trique.
— Et moi je te promets que si la trique est encore là quand j'arriverai, je te la casserai sur l'échine.
— Grande brute, assassin ! hurla-t-elle, en se levant de table.
— Qui frappe par le bâton doit crever sous le bâton ! a dit Jésus-Christ. Je ne ferai que mon devoir de chrétien, sentencia Lisée, transformant pour les besoins de la cause les paroles du Sauveur.
— Il n'y a pas de danger qu'il avale une boulette ou qu'une voiture l'écrase, comme c'est arrivé à celui des Martin. Ah ! non, je n'aurai pas cette veine : ce qui ne vaut rien ne risque rien !
— Tu ferais mieux de préparer mes souliers et mes habits pour demain matin. Tu sais que je dois partir pour Baume de bonne heure. La voiture de bois est chargée et j'ai le cheval de Philomen. Tu mettras de l'avoine dans un sac, je bottellerai une dizaine de livres de foin : ce sera autant que je n'aurai pas à débourser à l'auberge.
— Tu te saouleras avec l'argent et tu tâcheras de ramener encore un chien au lieu d'un cochon.
— En tout cas, conclut Lisée, je ne ramènerai sûrement pas une autre femme, j'ai bien assez d'un chameau comme toi dans la canfouine. Et tu sais, ajouta-t-il, je ne veux pas qu'on enferme le chien pendant que je ne serai pas là ; je ne tiens pas à ce qu'il passe sa journée à gueuler jusqu'à ce qu'il en devienne enragé. Un jeune chien, ça a besoin d'air et de liberté ; il faut qu'il puisse courir à son aise : il y a de la place devant la maison et dans le verger.
— Il ira bien où il voudra. Je m'en moque pas mal ! S'il pouvait seulement se faire assommer, je serais assez heureuse !
CHAPITRE VIII
Lisée, qui s'était levé avant le jour, fut prêt de très bonne heure le lendemain matin. Miraut, debout en même temps que le maître, l'avait accompagné partout : à l'écurie, à la grange, chez Philomen avec un vif intérêt. Il avait parfaitement deviné que le patron allait en voyage et il espérait bien, lui aussi, être de la partie ; aussi sa surprise fut-elle grande lorsqu'il s'aperçut, enfermé comme par inadvertance dans la chambre du poêle avec Mitis et Moute, que Lisée attelait et partait sans lui.
Il aboya, croyant à un oubli ; mais le roulement de la voiture, démarrant au trot robuste de Cadi, empêcha d'entendre ses appels.
Du moins il put le croire ; cependant ce n'était point par inattention que Lisée avait enfermé Miraut dans la chambre avec les chats.
— Il est toujours imprudent, quand on est en voiture, d'emmener avec soi de jeunes chiens de chasse, surtout maintenant, répétait-il, avec toutes les bicyclettes, motocyclettes, automobiles et autres saloperies qui infestent les routes, vous tombent dessus sans crier gare, écrabouillent vos bêtes et ensuite se donnent du vent que c'est bernique pour les reconnaître et revoir jamais les salauds qui ont fait le coup.
Lui, Lisée, qui était pourtant assez prudent, avait eu un jour un chien, lequel, en voulant se garer d'une calèche arrivant par derrière, s'était fait écraser la patte par sa propre roue de voiture, et on ne parlait pas d'autos dans ce temps-là.
D'autre part, un jeune chien curieux, flaireur, facilement distrait, jovialement confiant, est trop facile à perdre, surtout quand il est beau. Car il se trouve toujours des amateurs, plutôt sans gêne ni scrupules, qui savent habilement profiter d'un instant d'inattention pour attirer la bête à l'écart, lui passer une laisse au cou et, ni vu, ni connu, vous l'emmener bel et bien on ne sait jamais où.
Ces observations et réflexions que Lisée avait formulées chez lui maintes fois n'étaient point sorties tout à fait de l'esprit de la Guélotte ; c'est pourquoi, flattée d'un vague espoir, dès qu'elle jugea que Lisée pouvait être à un bon kilomètre du village, elle ouvrit au chien, qui la demandait instamment, la porte de la rue et le lança dehors avec un coup de savate, en disant :
— Va-t'en le retrouver tant que tu voudras et reste en route si tu peux.
Miraut ne perdit pas une minute ; il flaira par toute la cour, puis, sans hésiter, prit le vent et fila comme une flèche.
Et dix minutes plus tard, comme Lisée, marchant à côté de la voiture, atteignait les quelques maisons du moulin de Velrans, rêvassant vaguement au tintinnabulement des grelots de Cadi qui secouait la tête avec fierté, il sentit tout à coup deux pattes s'appuyer sur ses jarrets.
Violemment surpris, il se retourna plus prompt que l'éclair et reconnut son Miraut qui lui faisait fête, causant en son langage, jappant à mi-voix, la gorge pleine d'inflexions tendres, frétillant de la queue, s'écrasant, l'œil plein de joie de l'avoir si vite retrouvé.
— Sacré nom de Dieu de nom de Dieu ! jura Lisée en se grattant la tête ; sacré petit salaud ! Qu'est-ce que je vais faire de toi ? C'est au moins ma rosse de femme qui t'a lâché trop tôt. Elle l'aura fait exprès, pour sûr. Elle savait bien que tu viendrais ; ah ! « la chameau ! » C'était pour se débarrasser, et elle ne serait pas fâchée qu'il t'arrive[9] malheur.
Et un peu ennuyé et caressant son chien, tout content au fond de cet attachement et de cette fidélité, le chasseur se demandait s'il ne conduirait pas Miraut jusqu'à Velrans qui était sur sa route. En donnant le bonjour à son ami Pépé, il lui confierait pour la journée son petit chien et il n'aurait qu'à le reprendre au retour.
Pourtant, ayant réfléchi que Pépé pouvait être absent, ou que le chien, se trouvant en milieu inconnu, chercherait sans doute à s'échapper encore, il ne s'arrêta point à cette solution.
— C'est bien embêtant, ça ! ronchonna-t-il. Je peux pourtant pas retourner à Longeverne pour te ramener et laisser en panne ici au milieu la voiture et le « calandau ». Si je rencontrais au moins quelqu'un qui aille au pays !
Ainsi réfléchissant, Lisée avançait toujours dans la direction du moulin de Velrans.
— Ah ! s'exclama-t-il au bout d'un instant : j'ai trouvé, je ne pensais pas que c'est aujourd'hui jeudi, je donnerai deux sous aux gosses du meunier, qui ne vont pas en classe et qui seront tout contents de remmener Miraut chez nous.
Bientôt on arriva devant la maison du moulin, à mi-chemin entre Longeverne et Velrans. Lisée arrêta son cheval, ouvrit la porte sans frapper, salua la compagnie et, pendant qu'on lui apportait un verre pour trinquer, exposa le cas et conclut l'affaire d'emblée. Miraut, solidement attaché, resta là tandis que son maître s'éloignait. Il eut beau japper et pleurer et tirer sur la corde. Ce ne fut qu'au bout d'une bonne heure que les gosses, leurs poches lestées de provisions, le reconduisirent à son logis.
De fait, comme elle partageait en pâtons pour la mettre en vannettes la pâte emplissant sa « maie », la Guélotte qui, très affairée, faisait au four ce matin-là, vit la porte s'ouvrir et deux gamins entrer précipitamment, entraînés par l'élan du jeune chien qu'ils tenaient en laisse.
— Nous ramenons le toutou, expliquèrent-ils. C'est Lisée qu'a passé au moulin et qui nous a dit de vous le reconduire.
— Fermez donc la porte ! cria la Guélotte ; ma pâte va avoir froid et mon pain ne lèvera pas. Encore sa sale charogne qui en sera cause. Ah ! s'il avait au moins pu le suivre et qu'un brave imbécile de voleur l'ait ramassé !
Cependant, les deux enfants, qui s'attendaient à une autre réception et pensaient que la patronne leur offrirait au moins un pain d'épice ou une pomme, dénouaient avec soin leur ficelle et, après avoir caressé le chien, repartaient sans dire au revoir à une femelle aussi rapiate, en faisant claquer la porte.
Miraut, que l'air vif et la course matinale avaient mis en appétit, après s'être assuré que sa gamelle a soupe était bien vide et léchée et reléchée, s'en vint rôder autour des vannettes pleines et tâcher d'insinuer son nez entre l'osier et le grand linceux qui recouvrait la pâte.
— Veux-tu bien fiche ton camp, sale voleur ! s'écria la Guélotte.
Et, saisissant un raim[10] de coudre, elle en cingla le chien, qui poussa un cri aigu et s'en vint gratter à la porte. La femme aussitôt vint la lui ouvrir tandis que, garé de côté, les jarrets courbés, il ramassait les fesses dans l'espoir d'amortir le coup de pied réglementaire, droit de péage qu'il payait invariablement chaque fois que la patronne était mise dans l'obligation de se déranger pour son service. Esseulé, il erra autour de la maison.
Il visita le jardin avec soin, chercha le long du mur où il découvrit quelques vieux os que, faute de mieux, il rongea consciencieusement. Il fut tiré de son occupation par le retour de Mique qui rentrait fière dans ses foyers, une souris en travers de la gueule. Il voulut lui prendre son gibier, mais ce n'était pas pour la chatte l'heure de plaisanter et elle le lui fit bien voir en le giflant d'un coup de griffe sec et qui n'admettait ni discussion ni réplique. La chasse, c'est la chasse : il n'y a plus, quand une proie conquise est en jeu, ni race, ni amitié qui tiennent. Miraut le saurait peut-être plus tard ; pour l'heure, désappointé, il s'assit sur son derrière et regarda la rue.
Par peur, par désœuvrement, par besoin de crier, par rancune aussi peut-être d'avoir été séparé de son maître, rancune qui s'étendait à tous et à toutes, il se mit à aboyer ceux qui passaient : hommes, femmes et même les enfants. Les premiers n'y prenaient point garde, mais les bambins, pas très rassurés, se sauvaient en se retournant pour bien voir qu'ils n'étaient pas suivis. La patronne, s'étant aperçue de ce jeu, sortit en l'invectivant, le fouet à la main, lui jurant qu'elle le rerosserait s'il osait s'aviser encore de japper aux trousses des voisins et de faire peur aux gosses.
Il s'éloigna un peu et fit le tour du fumier où il ne trouva rien ; il continua et passa devant la porte de la Phémie qui brandit son balai en s'élançant de son côté ; ensuite de quoi, comme la patronne n'avait pas l'air de se soucier beaucoup de son estomac, il résolut de chercher sa subsistance de côté et d'autres et de faire d'abord, par le village, une petite tournée alimentaire.
Mais c'était pour lui jour de déveine. Beaucoup de portes étaient fermées ; les gamins, dont les poches étaient bourrées de gros chanteaux de pain dont ils arrachaient de temps à autre une bouchée, se refusèrent, malgré ses caresses et ses amabilités, à lui donner sa petite part lorsque les deux Brenot eurent conté qu'il leur avait jappé aux chausses, l'heure d'avant.
Il fit néanmoins deux ou trois cuisines, lapa quelques gouttes de lait dans les assiettes des chats, but un peu d'eau de son, se fit violemment expulser d'une écurie où il quêtait un peu trop près du nid des poules ; puis, fatigué de sa tournée infructueuse, revint au logis dans le vague espoir que la femme du braconnier lui aurait peut-être trempé sa soupe.
Las ! Il était bien question de pâtée à cette heure. Toutes portes ouvertes, rouge telle une écrevisse cuite, ses cheveux filasses hérissés sur le front, la Guélotte, une pelle ronde à très long manche aux deux mains, retirait successivement de l'ouverture béante du four les grosses miches de pain qu'elle déposait précautionneusement dans le pétrin vidé, soigneusement raclé et nettoyé pour cet usage.
Une bonne odeur de pain chaud emplissait la pièce, excitant plus fortement encore l'appétit du toutou ; mais la grande queue de la pelle, bâton fantastique et rude, en imposait à Miraut qui, pour des raisons bien connues, évoluait à assez longue distance de sa maîtresse. Pourtant, quand elle eut achevé sa besogne, remis la perche en place, brossé les miches et empli le four d'une grosse brassée « d'échines »[11] à faire sécher pour la fournée prochaine, n'y tenant plus, il s'en vint devant sa gamelle et regarda la femme en pleurant, c'est-à-dire en modulant de petites plaintes assez brèves et répétées.
— Ah ! tu as faim, charogne ! c'est bien fait : crève si tu veux. Va demander à ton maître qu'il te donne, fallait aller avec lui.
Comme Miraut ne comprenait que fort imparfaitement ce langage et qu'il continuait dolemment à réclamer, elle se fâcha et le réexpulsa violemment de la pièce et de la maison :
— Allez, du vent, et vivement : nourris-toi toi-même, puisque tu es si intelligent et si malin ; va chasser, puisque tu es fait pour ça !
De tout ce discours, Miraut ne saisit sans doute que l'invitation à quitter sans délai la cuisine, mais il la saisit parfaitement et, comme l'autre illustrait son langage en empoignant le balai, il n'attendit point que le manche de celui-ci prît contact avec ses reins ou son cul pour obtempérer rapidement.
Fatigué et mourant de faim, il essaya de dormir. Tout de suite il se mit en quête d'un coin abrité, monta au haut de la levée de grange que chauffait le soleil et, sur quelques brins de paille et de foin échappés à la bottelée de Lisée, se coucha en rond, le museau sur les pattes de derrière.
Il ne s'émut pas le moins du monde des roulements de voiture, des meuglements de vaches rentrant du pâturage, ni de bien d'autres bruits encore qui n'intéressaient point ses besoins immédiats ; mais le reniflement de Bellone au bas de la levée de grange, si léger qu'il fût, le tira de son sommeil et lui fit lever le nez.
La Bellone était une amie et une puissance. Elle pourrait sans doute lui être utile. Ne l'avait-elle déjà point défendu contre ce méchant roquet de Souris, lors de sa première sortie ?
Il se précipita à sa rencontre en lui faisant des courbettes et se mit sans façons à lui mordiller les pattes et le cou ; puis, comme il avait faim, il lui flaira le nez. L'autre, qui avait sans doute découvert quelque part une vieille ventraille de lapin ou quelque autre charogne plus ou moins avancée et forte en odeur, émettait des émanations qui chatouillaient fort agréablement ses narines ; aussi lui lécha-t-il la gueule avec envie. Mais la chienne n'était pas d'humeur à prolonger des jeux qu'elle jugeait inutiles, et, comme Miraut n'avait pas encore l'idée de la suivre en forêt, il ne put que la regarder franchir la haie du grand enclos et filer vers la corne du bois où elle allait lancer un lièvre dont elle connaissait, à dix sauts près, la rentrée habituelle et les buissons familiers.
Les heures se traînèrent longuement. L'estomac du chien hurlait famine. Il se promenait, puis s'asseyait sur son derrière, puis cherchait de nouveau ; enfin il repartit encore une fois.
Cependant, il se faisait tard. Lisée, après avoir vaqué à ses affaires et déjeuné frugalement à l'auberge, revenait maintenant vers le pays. Cette fois il ramenait un petit cochon. Cadi, déchargé, sentant l'écurie, marchait d'un bon pas.
Ainsi qu'il l'avait promis à Pépé qu'il avait rencontré en allant, il s'arrêta une minute pour lui donner le bonjour en repassant par Velrans.
— Tu ne vas pas partir sans trinquer, affirma le chasseur ; ce serait me faire affront.
On attacha un instant Cadi à un anneau scellé dans une pierre de taille de la porte, tandis que Lisée, d'avance, s'excusait de la brièveté de sa visite :
— Tu sais, faut pas que je m'attarde ; c'est le cheval de Philomen, et puis, je ramène un cochon. En cette saison, comme il ne fait pas trop chaud le soir, il ne faut pas se mettre à la nuit et laisser les bêtes prendre froid.
À la nouvelle que Lisée ramenait un goret, Pépé, comme tous les cultivateurs l'eussent fait, manifesta le désir de le voir. Il était lié dans un sac et, de temps à autre, témoignait, en poussant un grognement, de l'ennui de n'être pas libre. On délia la ficelle et il mît sa tête au trou.
— C'est un verrat, prévint Lisée.
— Te l'a-t-on garanti comme étant bien châtré ? s'inquiéta son ami. Tu sais que, quand ils sont mal « affûtés », la viande n'est pas bonne et empoisonne le pissat.
— La Fannie me l'a vendu de confiance, affirma Lisée.
Pépé cependant l'examinait en connaisseur, le tâtant, lui ouvrant la gueule. C'était une jolie petite bête, toute grassouillette, qui avait un museau rose et le poil blond et soyeux.
— Il n'a pas l'air mauvais, conclut-il, il a une bonne bille ; mais tant qu'on les a pas vus bouffer, on ne peut pas s'y fier.
— Oui, confirma Lisée, sa gueule me revenait et je l'ai pris sans trop marchander. Ça fait une bête de plus ; avec mon chien, ma femme, nos trois chats… comptons voir, voyons : Miraut, un ; ma femme, deux ; la Mique, trois ; les deux petits, Mitis et Moute, cinq, et çui-ci, comment que je vais l'appeler ?
— Puisqu'il a une si bonne cafetière, appelle-le Caffot, conseilla Pépé ; c'est le nom qu'on donnait jadis aux lépreux, mais faut pas être trop difficile et c'est assez bon pour un cochon !
— Ça fait donc six bêtes dans la boîte, sans compter les poules ; mais Miraut se charge de les éclaircir.
Là-dessus les deux camarades entrèrent dans la cuisine pour parler chiens, chasses, lièvres, renards, et vider une bouteille de derrière les fagots.
Pépé en était à son vingtième capucin ; il annonça la chose non sans une petite pointe d'orgueil à son confrère en saint Hubert, puis il s'enquit de Miraut.
Lisée en était satisfait, très satisfait ; il narra même avec complaisance ses dernières aventures, en déduisit qu'il serait bon chien de chasse et termina en regrettant que sa rosse de femme ne professât point à son objet les mêmes sentiments que lui, leur rendant à tous deux, au chien comme au maître, la vie aussi dure que possible.
— Ah ! renchérit Pépé, elles sont toutes les mêmes et ne voient que les sous. On serait trop heureux si on pouvait se passer d'elles.
Encore ne se plaignit-il pas trop de la sienne, absente pour l'instant, qui ne devenait vraiment insupportable que les années où la chasse allait mal et durant lesquelles il ne tuait pas de gibier pour doubler au moins le prix du permis.
Lisée, que le bon vin rendait optimiste, affirma d'ailleurs que cette mauvaise humeur de la Guélotte, provoquée peut-être par son absence prolongée le jour de la foire, passerait certainement, qu'au demeurant, il était assez grand pour y mettre bon ordre si ça devenait nécessaire.
Ils se quittèrent après s'être souhaité le bonsoir, et Lisée revint à Longeverne au trot soutenu de Cadi.
Sitôt qu'il fut arrivé, il commença par remiser chez Philomen la voiture et le cheval ; puis, comme il est coutume de le faire quand on vous a rendu gratuitement un tel service, il invita son ami à manger la soupe avec lui et pria sa femme, lorsqu'elle aurait terminé son ouvrage, de venir elle aussi chercher son mari et prendre le café par la même occasion.
Là-dessus, Caffot dans le sac sur son épaule et grognant à plein groin, il se dirigea vers la maison.
— Qu'est-ce que cette grande bringue peut bien foutre chez moi ? ronchonna-t-il, en apercevant, par la fenêtre de la cuisine, la Phémie qui disputaillait avec sa femme. Je gagerais bien qu'il y a encore du Miraut là-dessous.
De fait, le cochon n'était pas encore à terre et il n avait pas même eu le temps de placer un mot, que l'autre, lui brandissant sous le nez une volaille à demi déplumée dont une cuisse était, paraît-il, rongée, lui beuglait au visage :
— Paye-moi-la, ma poule, une bonne poule que ta sale « murie de viôce » m'a tuée ! Et il m'a « effarianté » toutes les autres ; il m'en manque encore deux ou trois à l'heure actuelle, et tu me les paieras aussi ! Ah ! tu veux des chiens, tu en veux ! eh bien, paye !