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Le Sahara cover

Le Sahara

Chapter 11: BIBLIOGRAPHIE
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About This Book

The work offers a systematic survey of the Sahara’s physical geography, examining its size, aridity, and climatic causes such as persistent high-pressure belts and latitude-driven precipitation patterns; it analyzes topography, geology, and variations between western, central, and eastern sectors, and discusses coastal and oceanic influences, mountain effects, and hydrology. It reviews the history and methods of exploration and scientific mapping that progressively clarified oasis regions and interior plateaus, and incorporates meteorological and geological evidence to explain dune fields, salt pans, and erosion processes, while outlining implications for human presence, vegetation, and potential development in the desert environment.

Cliché Gautier

Pl. IX. — Le Niger aux hautes eaux. Région de Tombouctou.

Le papillotement au premier plan à gauche est causé par les palettes du bateau à vapeur. A droite, dans les laisses d’inondation, un peu indistinct, du bétail.

Photo d’aviation

Pl. X. — L’oued Saoura a Kerzaz, entre le grand Erg et les rochers nus de la chaine d’Ougarta.

La palmeraie est dans le lit de l’Oued.

Ce grand système de cassures, d’effondrements et de surrections, qui court du fossé des grands lacs africains à la Cœlé-Syrie, n’est pas un trait extrêmement ancien de la face terrestre, du moins à la façon dont les géologues comptent le temps. Il est jalonné de volcans, dont quelques-uns ont conservé leur appareil tout frais ; il en est même qui sont encore en activité. La vallée même du Nil a les caractères des vallées jeunes ; en Egypte, elle est coupée de cataractes célèbres, montrant que le fleuve n’a pas eu le temps de régulariser son lit.

Un examen plus attentif de la vallée apporte peut-être quelques précisions relatives sur l’époque où le régime actuel s’est établi.

Aujourd’hui la chaîne arabique nous apparaît sculptée d’ouadis, de vallées mortes, qui paraissent un équivalent exact des oueds quaternaires dans le Sahara Central. Aucun de ces ouadis ne franchit la vallée du Nil avec laquelle ils confluent sur la rive droite. Et ils n’ont aucun équivalent sur la rive gauche. C’est donc la vallée du Nil qui a soustrait au désert libyque égyptien le bénéfice des érosions quaternaires. Par son influence négative, par la barrière qu’elle a opposée à la pénétration des torrents acheminant les pluies des montagnes, la vallée du Nil est responsable du désert libyque.

Ces ouadis lorsqu’ils vivaient, à l’époque pluvieuse, n’ont pas pu manquer de contribuer puissamment le long de la vallée au travail de l’érosion. Ils ont aidé le Nil à la sculpter. Et, en effet, la vallée nilotique d’érosion, telle que nous l’avons actuellement sous les yeux, s’explique insuffisamment par le travail du fleuve actuel, si puissant qu’il soit resté.

Lorsque nous cherchons à comprendre le Nil, nous sommes donc conduits une fois de plus à prendre en considération cette période relativement pluvieuse qui a précédé la nôtre. Dans une certaine mesure, le Nil est lui aussi, un oued quaternaire, mais il a parmi les autres l’originalité unique d’avoir survécu.

L’oued Saoura. — Les eaux tropicales ne sont pas les seules qui viennent apporter de la vie au Sahara. Il faut ajouter, dans le nord-ouest, les fleuves qui prennent leur source dans l’Atlas, tout particulièrement dans l’Atlas marocain dont les sommets avoisinent 4.000 mètres. Ceux-là sont une catégorie bien distincte. Et d’abord ils sont beaucoup moins puissants. L’Atlas, même marocain, n’est pas un château d’eau comparable aux massifs tropicaux, battus par les pluies équatoriales : le versant sud de l’Atlas, qui seul est à considérer, est lui-même très mal dégagé des influences désertiques. Les fleuves qui en sortent ne sont, dans aucune partie de leurs cours, autre chose que des oueds.

D’autre part, le Sahara Septentrional au sud de l’Atlas, n’est pas comme les confins du Soudan une plaine aux pentes indécises. Entraînés sur des pentes assez marquées, les oueds de l’Atlas pénètrent encore aujourd’hui, par leurs crues, très loin à l’intérieur du désert ; et pourtant ils y restent. Bien mieux que les fleuves équatoriaux, ils offrent l’occasion d’analyser la vie d’un cours d’eau désertique, sa lutte contre les influences contraires, son agonie et sa mort. Le Sahara marocain, dans sa partie centrale, alimente deux grands oueds sahariens, dont il n’y a presque rien à dire. Nous savons encore si peu de chose sur le Sahara marocain. Ce sont l’oued Draa et l’oued Tafilalelt. Nous savons qu’ils alimentent chacun une très belle oasis à l’orée du désert, et nous n’en savons pas beaucoup plus long.

Comme type d’oued venu de l’Atlas il faut prendre l’oued Saoura. Le réseau de la Saoura articule le Sahara algérien, qui est bien connu, semé de postes français depuis un quart de siècle.

Malgré le voile de l’erg, le dessin général du réseau ressort nettement jusqu’au Touat : on voit avec une netteté parfaite tout ce grand chevelu de chenaux converger vers le point le plus bas, le fond de la cuvette, occupé aujourd’hui par la sebkha du Gourara. C’est une sebkha très allongée, sinueuse, bordée de hautes falaises, qui attestent des érosions puissantes. Dans sa prolongation on suit facilement le lit principal jusqu’aux oasis du Haut Touat.

Au delà, l’incertitude commence. Au large du Touat la dépression dans laquelle a dû s’écouler la Saoura quaternaire est occupée par l’erg Ech-Chech, un erg très dur, très aride, encore très mal connu, qui garde son secret.

Tout le réseau supérieur de la Saoura garde sa netteté admirable parce que la vie des oueds n’est pas complètement éteinte. Les pluies telles quelles qui tombent, si médiocres soient-elles, trouvent du moins pour leur écoulement un modelé aménagé par l’érosion quaternaire. Les chenaux sont à sec la plus grande partie du temps, mais il arrive une fois l’an peut-être, ou plus rarement encore, mais enfin il arrive invariablement un jour ou l’autre, qu’ils soient suivis tout d’un coup par une crue formidable, qui les balaie et les entretient. Les chefs de détachement conduisant des troupes françaises dans le Sahara algérien ont pour instructions de ne jamais camper, sous aucun prétexe, dans le lit d’un oued, si mort soit-il. Un orage tombé très loin, qu’on ne voit ni n’entend, peut y déclancher un mascaret qui arrive inopiné, sans prévenir et qui emporte tout. Il est arrivé ainsi, à maintes reprises, que des voyageurs se soient noyés au Sahara.

Le cœur du réseau est naturellement le point où les chenaux se sont le plus mal conservés. C’est, en effet, le fond de la cuvette où le colmatage des oueds quaternaires a pris le pas sur l’érosion. L’établissement du climat désertique a livré ces masses d’alluvions meubles au vent qui les a vannées et transposées en dunes. Là se trouve aujourd’hui ce que les Algériens appellent le grand erg occidental, ou encore l’erg du Gourara, et qui serait mieux nommé peut-être l’erg de la Saoura ; car il représente évidemment la décomposition centrale du vieux réseau.

Fig. 5. — L’oued Saoura et son erg, d’après les Territoires du Sud.

La masse de l’erg ferme aujourd’hui à tous les oueds de l’Atlas l’accès de leur terminus ancien, la sebkha du Gourara. Elle le ferme du moins aux crues massives, d’eau courante superficielle. Pourtant de Timmimoun, capitale du Gourara, qui surplombe la sebkha du haut de la falaise, la sebkha n’apparaît ordinairement que comme une plaine terne, d’un brun rougeâtre. Or, certains jours, inopinément, on voit cette plaine se couvrir de taches blanches scintillant au soleil. C’est qu’il y a eu un orage dans l’Atlas ; la crue progressant dans un des chenaux (oueds Namous, Rarbi, Seggeur) a été arrêtée par les dunes ; mais l’eau acheminée sous le sable a fini par atteindre la sebkha, au bout d’une semaine environ à ce qu’on estime ; elle y fait monter le sel en surface par capillarité, attestant ainsi que le vieux réseau n’est pas encore tout à fait mort.

Dans tout ce réseau, le chenal aujourd’hui le plus régulièrement vivant de beaucoup est le plus occidental. C’est lui seul à proprement parler qui porte le nom d’oued Saoura, que nous avons étendu au réseau pour la commodité de l’exposition.

L’oued Saoura actuel est le seul chenal du réseau qui prenne sa source dans l’Atlas marocain par son artère principale, l’oued Guir. Le Haut Atlas marocain, beaucoup plus élevé que l’Atlas saharien d’Algérie, est un château d’eau bien plus important. La Saoura est balayée par de grandes crues au moins une fois et souvent plusieurs fois par an. Et elle est balayée d’un bout à l’autre : des montagnes jusqu’à la zone d’épandage dans la région du Touat. Grâce au chenal de la Saoura, les neiges et les pluies de l’Atlas acheminent leur influence bienfaisante droit au cœur du désert, jusqu’à une profondeur de cinq ou six cents kilomètres. Ce serait un phénomène unique dans tout le Sahara si le Nil n’existait pas.

A une échelle très humble, la Saoura est un petit Nil : de tous les oueds périphériques au Sahara, c’est certainement le seul qui puisse lui être comparé, de très loin naturellement, pour la puissance de pénétration de ses crues au cœur du désert.

La Saoura finit, bien entendu, dans une zone d’épandage et cette zone d’épandage est très bien connue. L’oued y débouche après avoir franchi les gorges de Foum-el-Kheneg taillées dans une arête de grès dur, à l’extrémité méridionale de la chaîne d’Ougarta. Et là, brusquement, la crue ne sait plus où aller, le delta d’épandage commence. Par une branche méridionale, très mal tracée, les crues les plus fortes continuent à progresser droit au sud et elles atteignent les oasis du Haut Touat. Ce sont elles assurément qui ont empoissonné de barbeaux les canaux d’irrigation dans ces oasis. Le phénomène est très rare, mais il a été observé plusieurs fois depuis l’occupation française. La branche septentrionale du delta est suivie par toutes les crues habituelles, et elle aboutit à une grande cuvette fermée, la sebkha de Timmoudi : terminus des crues. La sebkha de Timmoudi a un aspect très original, très différent de celui qu’offrent la plupart des sebkhas et des chotts et qu’on vient de décrire à propos de la sebkha du Gourara. Dans celle de Timmoudi, le sel se dépose à peu près pur, en assise de sel gemme, comparable à la couche de glace à la surface d’un lac du nord. Les variations de température font éclater la couche de sel, épaisse de plusieurs centimètres, en grandes dalles irrégulières, qui arrivent à chevaucher les unes sur les autres, comme les blocs de glace polaire. C’est qu’ici la crue n’arrive pas comme dans la sebkha du Gourara par infiltration souterraine ; elle arrive directement, totale et massive, pour s’étaler et s’évaporer. Ainsi finit la Saoura, et sa fin nous documente sur la façon dont se sont formées dans le passé d’autres salines en bancs puissants : celle de Taoudéni, par exemple.

Fig. 6. — Cours terminal de la Saoura.

Au point où la chaîne d’Ougarta, à son extrémité sud, s’ennoie sous les alluvions anciennes, la Saoura finit en zone d’épandage. Après avoir franchi les gorges de Foum el Kheneg, elle se divise en deux branches deltaïques. Celle de droite aboutit à un lac salé (Sebkha de Timmundi). Par celle de gauche, des crues très rares atteignent les oasis du Touat.

Une autre particularité de la Saoura actuelle est la dissymétrie très curieuse de son chenal. A peu près d’un bout à l’autre, sur 300 kilomètres, l’épaulement occidental de la vallée est constitué par des lignes de collines rocheuses, calcaires en amont d’Igli, gréseuses en aval ; calcaires et grès sont du roc nu, décharné, balayé, vernissé ; c’est le désert de pierres. La rive gauche, au contraire, l’orientale, est longée régulièrement par le rebord du grand erg. La Saoura est le fossé limite auquel s’arrête exactement l’erg du Gourara sur toute sa bordure occidentale. Il y a là un fait très curieux, sur lequel il faut arrêter un instant l’attention. Le chenal de la Saoura est très bien marqué, pourtant c’est un simple fossé, profond de quelques dizaines de mètres aux points où il l’est le plus, parfaitement à sec 340 jours par an. Est-il possible qu’un obstacle aussi médiocre ait mis à lui tout seul une borne définitive à la progression du grand erg, à travers les âges ? Quand on y regarde de plus près on s’aperçoit que l’explication est autre.

La Saoura actuelle est constituée, sous son nom de Saoura, à la petite oasis d’Igli, par la réunion de ses deux artères de tête principales : d’une part, le Guir, qui est de beaucoup le plus important, et qui vient du Haut Atlas ; d’autre part, la Zousfana, qui vient de l’Atlas saharien. C’est avec la Zousfana que le bord du grand erg vient en contact d’abord. Une fois établi, ce contact durera pratiquement sans interruption jusqu’à Foum-el-Kheneg ; il s’établit nettement à la petite oasis de Taghit, qui est dans le lit de la Zousfana. Dans cette oasis l’examen des conditions topographiques révèle le phénomène qui s’est produit. Tout le long de l’oasis, comme en amont, la Zousfana coule, bien entendu pendant ses crues, dans un chenal quaternaire ; c’est une vieille vallée bordée de terrasses, qui a évidemment un passé ancien. Les conditions changent brusquement à l’extrémité aval de la palmeraie, au petit village de Zaouïa Tahtania. Là on voit très nettement la vallée quaternaire s’enfoncer sous l’erg, à peu près droit au sud, suivant ce qui semble bien être en somme la pente générale du terrain dans une direction qui devait acheminer l’oued quaternaire vers le point de convergence du réseau, la sebkha du Gourara. L’oued actuel, à Zaouïa Tahtania, abandonne le vieux chenal, que l’accumulation des dunes a rendu impraticable. La crue se fraie un chemin sur la droite vers l’oued Guir et vers Igli, se glissant comme elle peut entre le bord de l’erg et la falaise calcaire. Dans toute cette partie inférieure de son cours la Zousfana est un oued sans vallée, presque sans chenal, une simple échappatoire des crues. Celles qui franchissent cet obstacle, et qui ne sont pas les plus nombreuses, vont tomber, en chenal suspendu, dans le Guir, qui est lui, derechef, une vieille vallée quaternaire bien nette.

Nous saisissons ici sur le fait la poussée vers l’ouest du grand erg, obstruant et désorganisant le réseau quaternaire, et refoulant sur son bord externe le chenal des crues.

Les rapports du grand erg et de la Saoura sont bien loin d’avoir été étudiés partout dans le détail. On pourrait indiquer pourtant entre Igli et Foum-el-Kheneg un certain nombre de points où une analyse attentive décèlerait des phénomènes analogues à ceux qu’on observe entre Zaouïa Tahtania et Igli.

En réalité, la Saoura actuelle ne coule pas dans un chenal quaternaire, mais bien dans des tronçons de chenaux anciens, raccordés bout à bout tant bien que mal par des chenaux de fortune. Elle est le résultat d’une série de captures imposées par l’obstruction des dunes.

Si donc la Saoura actuelle sert de limite occidentale au grand erg ce n’est pas qu’elle l’arrête à la façon d’un fossé ; c’est même exactement le contraire ; elle a été repoussée par l’assaut irrésistible des dunes jusqu’à la position où nous la voyons. Elle borde l’erg parce que celui-ci force les crues à le contourner.

Notez que cette poussée vers l’ouest des dunes est en rapport évident avec le régime actuel des vents. Dans tout ce secteur du Sahara, où les stations météorologiques ne font pas défaut, il est parfaitement établi que le vent dominant est le nord-est ou le nord-est-est apparenté avec les vents étésiens de la Méditerranée et avec l’alizé de la zone sub-tropicale.

Notez encore que l’étude même sommaire du terrain sur la bordure opposée du grand erg révèle des phénomènes inverses et corrélatifs. Le fond de la cuvette, celui où l’amas des alluvions était le plus favorable à l’alimentation de la dune, c’est la sebkha du Gourara. Elle est parfaitement libre de dunes. Il semble bien qu’elle ait perdu une tranche importante de ses alluvions primitives sous l’action du vent : les falaises de Timmimoun sont déchaussées, nettoyées et avivées ; le fond même de la sebkha est comme récuré ; à travers le manteau troué des alluvions, en grandes plaques chauves, on voit saillir le fond de vieilles roches primaires. Sur cette face, le grand erg a toute l’apparence d’avoir reculé à travers les âges, dans la mesure où il avançait sur la face opposée.

Fig. 7. — Capture par ensablement de l’oued Zousfana par l’oued Guir.

L’erg est immuable dans les limites de la vie et de la mémoire humaine. Mais il n’en est plus de même si nous envisageons le même grand erg du point de vue d’où les géologues mesurent le temps. Nous voyons alors l’erg se déplacer dans toute sa masse sous la poussée des vents dominants. Depuis la fin du quaternaire, c’est-à-dire depuis la fin d’une période géologique toute proche de nous, il est évident que l’erg du Gourara a notablement bougé ; tout entier, en bloc, il tend à remonter les pentes de sa cuvette vers l’ouest, refoulant la Saoura.

L’Oued Igharghar. — Les massifs montagneux du Sahara lui-même, ceux qui se dressent, à des altitudes considérables, au cœur même du désert, sont naturellement eux aussi des lieux de sources, pour de grands oueds quaternaires, qui survivent plus ou moins dans des oueds modernes. Le Tibesti semble bien être le plus élevé de ces massifs. La mission Tilho évalue l’altitude de l’Emi Koussi à 3.400 ou 3.500 mètres ; c’est environ 500 mètres de plus que l’Ilaman, point culminant du Hoggar. La carte Tilho nous montre le Tibesti sculpté de vallées bien nettes qui divergent en auréole dans toutes les directions ; ils ont des trous d’eau pérennes puisque Tilho en a rapporté un crocodile. Mais les destinées ultérieures de ces oueds sont bien mal connues dans les cuvettes inexplorées qui entourent le massif.

L’Aïr est d’altitude plus humble. Le plus haut sommet ne dépasse guère 1.700 mètres. C’est pourtant un centre hydrographique important d’où divergent des vallées d’oueds. L’Aïr est le plus anciennement connu des massifs sahariens ; il a été vu par Barth et souvent revu depuis ; on en a des cartes relativement bonnes. Parmi les oueds de l’Aïr, les soudanais, ceux dont les vallées se dirigent vers le Niger, sont à peu près connus dans leurs lignes générales. Mais sur la face orientale de l’Aïr, les oueds proprement sahariens sont tout à fait inconnus.

En revanche nous sommes assez bien renseignés sur le Hoggar et sur les oueds qui en descendent. Encore faut-il distinguer. L’oued Tafassasset, avec un réseau puissant, n’est autre que la tête, aujourd’hui presque complètement desséchée, du Bas Niger. L’oued Tamanrasset allait, semble-t-il, à l’époque quaternaire, rejoindre le Niger dans la cuvette de Taoudéni. Mais le Tafassasset et le Tamanrasset ne sont connus que très en gros ; on les entrevoit. On voit nettement, au contraire, l’oued Igharghar. Son réseau tout entier, mais surtout la moitié septentrionale, la zone d’épandage, est en plein Sahara algérien, dans une région qui sort déjà de l’âge des explorations, pour entrer dans celui des levés topographiques. Il est possible d’analyser l’Igharghar comme nous avons analysé l’oued Saoura.

L’oued quaternaire, ancêtre de l’Igharghar, se laisse reconstituer intégralement, de la source à la zone d’épandage, au rebours de la Saoura quaternaire, dont la zone d’épandage est encore inconnue. On mesure cet oued considérable, qui avait sa source sous le tropique et sa cuvette terminale près de Biskra ; un millier de kilomètres de développement à vol d’oiseau ; quelque chose d’intermédiaire comme longueur entre le Danube et le Rhin. Sa pente générale était accusée, puisqu’il avait sa tête à plus de 2.000 mètres d’altitude, et le fond de sa cuvette terminale au-dessous du niveau de la mer. Son réseau d’affluents était très développé, touffu, et il se déchiffre aisément encore aujourd’hui dans ses lignes générales entre les frontières de la Tripolitaine et l’arête centrale du Tadmaït. C’est probablement le plus beau fossile actuellement connu d’oued saharien.

Cliché d’aviation

Pl. XI. — Le plateau des dayas, au sud de Laghouat.

Au premier plan, tout près, une daya ressort nettement.

On distingue le ruissellement convergent, qui atteste la dépression légère.

Cliché du P. Savignac

Pl. XII. — Les bois ajourés des villes saintes (Djedda, Yambo).

L’Igharghar coulait du sud au nord, du cœur du désert à sa périphérie, exactement au rebours de la Saoura ; au lieu de venir de l’Atlas, il y allait. Les conséquences de ce fait sont considérables.

Par sa masse et son altitude, le Hoggar attire les orages ; il reçoit des pluies moins rares que le désert environnant ; mais il demeure désertique ; il s’en faut de tout qu’il soit un château d’eau comparable à l’Atlas. Aussi n’y a-t-il rien dans le haut Igharghar moderne qui puisse se comparer à ces crues de la Saoura, régulières et puissantes, qui se concentrent dans un seul chenal et le balaient à la façon d’un mascaret, de bout en bout, jusqu’à 500 kilomètres des sources. Il n’est pas question assurément qu’une crue, si puissante qu’elle soit, partie du Hoggar, puisse cheminer jusqu’aux grands chotts au pied de l’Atlas, le long d’un chenal dont la continuité est immensément rompue. Ce n’est pas seulement irréel, c’est inimaginable.

Même dans le haut Igharghar, celui du Hoggar, encore qu’il manque des séries systématiques d’observations, il semble bien qu’il n’y ait plus de vie commune du réseau aboutissant à l’artère centrale. Chaque artère du réseau semble donc avoir sa vie propre, mais qui doit être assez active. Assurément, il n’y a pas au Hoggar de ruisseaux, mais il y a sûrement des trous d’eau pérennes, puisqu’il y a des poissons et assez gros : les mares les plus importantes se trouvent apparemment dans les oueds entaillés dans les plateaux gréseux, parce que la nappe souterraine trouve dans les grès des conditions meilleures pour son accumulation et sa protection. En tout cas, c’est dans un oued du plateau gréseux, le Mihero, qu’on a trouvé le crocodile du Hoggar. C’est d’ailleurs dans des mares analogues du Tibesti que la mission Tilho a trouvé le même crocodile. L’identité de cette faune résiduelle souligne celle des conditions générales au Tibesti et au Hoggar, aussi bien dans le passé que dans le présent. Elle nous aide à asseoir la conviction que l’Igharghar est représentatif de toute une catégorie.

C’est la zone d’épandage de l’Igharghar qui est particulièrement intéressante. Elle est au pied de l’Aurès le massif le plus puissant et le mieux arrosé de l’Atlas saharien. Par surcroît, l’oued Djedi qui longe le pied de l’Atlas achemine à cette zone d’épandage tous les orages qui tombent dans la moitié orientale de l’Atlas saharien depuis Laghouat. Les alluvions de la cuvette emprisonnent donc des nappes d’eau puissantes, qui jaillissent en puits artésiens. Là, dans les oasis de l’oued R’ir et du Djerid, poussent les meilleures dattes de tout le Maghreb. Ce coin d’une si grande importance humaine, et qui touche l’Algérie, est desservi par un chemin de fer ; on commence à en avoir des cartes topographiques. Le modelé en apparaît nettement. La zone d’épandage de l’Igharghar se trouve être en somme mieux connue encore que son cours supérieur.

Quand on jette un coup d’œil sur un dessin général de l’Igharghar, on voit se révéler à la fois la cohésion ancienne du réseau et sa dissociation actuelle. Il est aisé d’imaginer, de reconstituer par la pensée l’oued quaternaire, mais il faut le reconstituer ; il y a des coins pourris, des traits effacés. C’est naturellement le cœur du réseau qui a souffert, les points de confluence, c’est-à-dire les zones de colmatage. A leur détriment, s’est développé le grand erg, qui a tout rongé, et qui donne bien sur la carte l’impression de ce qu’il est, une maladie, une sorte d’éléphantiasis de l’oued quaternaire.

LE SAHARA ALGÉRIEN

Fig. 8. — L’oued Igharghar et son erg.

Ces rapports entre l’erg oriental et l’Igharghar sont exactement les mêmes que ceux qu’on a constatés entre l’erg occidental et la Saoura. Et le parallélisme se laisse poursuivre. L’erg de l’Igharghar est désaxé par rapport à la zone d’épandage ; le fond du bassin, autour de Touggourt et d’Ouargla, est à peu près libre de dunes ; toute la masse de l’erg est refoulée sur la pente orientale et sud-orientale de la cuvette, jusqu’aux portes de Radamès ; on a l’impression que là aussi l’erg s’est déplacé, et le sens de ce déplacement apparent est bien celui du vent dominant. Ici, en effet, sous l’influence des Syrtes, les vents d’hiver s’infléchissent et soufflent du nord-ouest, presque de l’ouest.

Le dessèchement du Sahara. — Quand on regarde, sur le terrain ou simplement sur la carte, le lacis extraordinairement développé des oueds morts, squelettes en décomposition qui font un contraste évident avec la pauvreté des oueds vivants, il est impossible de passer sous silence le problème du dessèchement. Les géographes l’ont souvent posé à propos de régions très diverses de la planète. L’Asie intérieure a plus particulièrement attiré l’attention parce qu’elle est le point d’origine des grandes migrations qui ont à plusieurs reprises bouleversé la face de l’Europe ; grandes migrations de nomades jaunes, Huns, Mongols, Turcs ; longues poussées venues de loin qui, par répercussion, ont peut-être déclanché les migrations des tribus germaniques. A l’origine de ces crises humaines, peut-on imaginer une crise climatique de dessèchement dans l’Asie intérieure ? Au Kalahari, Passarge a accumulé les preuves impressionnantes de dessèchements récent, voire actuel.

La question se pose à propos du Sahara pris dans son ensemble.

Ce n’est pas une question géologique. Il n’y a pas lieu de se demander si le climat de la planète depuis le quaternaire a subi une grande oscillation très vive dans le sens de la sécheresse. Le fait est évident, parfaitement incontesté. La question n’existe qu’au point de vue historique. Il s’agit de savoir si le dessèchement continue sous nos yeux, s’il y a une progression que la courte mémoire de l’humanité puisse mesurer. Cette question est encore à résoudre. Nulle part il ne lui a été fait une réponse décisive.

En ce qui concerne le Sahara, il faut distinguer. Par sa face méditerranéenne, il est associé aux plus anciens souvenirs de l’humanité civilisée. Nulle part sur la planète l’histoire ne remonte aussi loin dans le passé qu’en Égypte. Le Maghreb est en pleine lumière historique depuis deux millénaires, depuis Carthage. Les historiens et les géographes de l’antiquité nous décrivent un Sahara à peu près tel que nous le voyons. Leurs descriptions, il est vrai, n’ont pas une précision scientifique. Mais bien des monuments de l’antiquité fournissent des données d’une exactitude plus grande. La région des Terres Sialines, dans le Sud tunisien, a été depuis l’occupation française le théâtre d’une expérience intéressante. Il y a un demi-siècle c’était une steppe couverte de meules romaines, qui témoignaient de l’abondance des pressoirs à huile dans l’antiquité. Sur la foi de ces documents archéologiques, la direction tunisienne de l’agriculture, sous la direction de Paul Bourde, n’a pas hésité à entreprendre la captation des sources et la plantation d’oliviers. En peu d’années, elle est arrivée à reconstituer, intégralement à ce qu’il semble, les olivettes romaines. Un pareil fait semble incompatible avec une détérioration sensible du climat depuis l’époque romaine. « La plupart des sources qui alimentaient des centres Romains, dit Gsell, existent encore... Leur débit a-t-il diminué depuis une quinzaine de siècles ?... de rares constatations permettent de croire qu’en divers lieux ce débit ne s’est pas modifié. »

Les historiens et les archéologues ne sont donc pas arrivés à la constatation d’un seul fait positif permettant de conclure avec certitude que le climat ait changé dans ces pays méditerranéens où l’histoire est née.

Cette conclusion négative est la seule actuellement possible, en ce qui concerne le climat proprement dit, la pluviosité. Mais s’agit-il du dessèchement matériel du sol dans le Sahara, la question change de face. Il est évident que la quantité absolue des eaux superficielles sahariennes va constamment en se raréfiant. Cela résulte de ce que nous avons dit. Des fleuves soudanais comme le Niger ou le Chari, refoulés par l’épaisseur croissante de leur zone d’épandage, victimes de captures au profit de l’Océan, ont cessé d’irriguer le Sahara Méridional à des époques qui peuvent très bien avoir été historiques, et qui, en tout cas, ne peuvent pas être reculées indéfiniment dans le passé.

Au centre même du Sahara, dans la région du Hoggar, le botaniste Lavauden croit retrouver des évidences de dessèchement récent : et des fouilles archéologiques au tombeau de Tin Hinan tendraient à faire soupçonner une aggravation du climat désertique depuis le haut moyen âge.

Le processus même de la destruction des réseaux d’oueds quaternaires amène nécessairement un dessèchement du sol, comme le montre une analyse sommaire de ce processus.

Cycles d’érosion désertique. — Ce grand canal naturel d’irrigation qu’est une vallée quaternaire achemine dans certains cas, aussi longtemps qu’il subsiste, jusqu’au cœur du Sahara, des pluies lointaines, tombées hors du domaine désertique.

Mais les pluies mêmes, telles quelles, qui tombent au désert, n’y ont pas le même effet utile suivant qu’elles trouvent ou ne trouvent pas, pour les recueillir, un réseau préexistant de vallées creusées par l’érosion de fleuves disparus. Quand aucun réseau d’oueds n’organise le drainage, sur des roches de perméabilité variable, souvent lente ou nulle, l’énorme masse d’eau que déverse un orage se trouve livrée par la stagnation, le ruissellement fragmentaire, court et désordonné, à l’évaporation intense et presqu’instantanée. Un réseau d’oueds concentre cette masse d’eau, et l’entraîne à vive allure jusqu’aux cuvettes alluvionnaires ; elle en imbibe les terrains meubles, et elle constitue dans leurs profondeurs des réserves durables. Au Sahara Occidental, où le réseau quaternaire est particulièrement développé, toute la végétation est concentrée le long des oueds, dans le chapelet de leurs cuvettes. Les mots oued et pâturage sont interchangeables dans le langage des nomades, dont ils sont la résidence habituelle. En beaucoup de points où les berges sont insensibles, l’oued ne se reconnaît plus qu’à la traînée de verdure qui jalonne à la surface de la plaine le passage du chenal souterrain. Souvent on ne voit qu’une cuvette, une dépression vaguement circulaire, seule tapissée de verdure au milieu du néant qui l’entoure. Les Arabes du Sahara lui donnent le nom de daya ; ce sont évidemment les « vleys » que Passarge nous décrit dans le désert de Kalahari. Notez qu’une pareille formation suppose a priori, sans dénégation possible, une circulation souterraine. Si l’eau séjournait dans la cuvette, elle y déposerait assurément du sel ; nous aurions un chott, une sebkha, ce qu’on appelle en Amérique ou en Australie « salt-pan ». L’eau ne peut demeurer douce, utilisable pour les plantes, que s’il y a écoulement. Le lac Tchad est une immense daya.

Au pied de l’Atlas saharien, à peu près sous le méridien d’Alger, et au sud immédiat de Laghouat, il existe une région qu’on appelle plateau des dayas. Les cuvettes de verdure mettent seules de la vie dans l’aridité absolue du désert environnant ; ce sont de très belles dayas où se pressent de gros arbres, invariablement des pistachiers ; elles sont exiguës, et très éloignées l’une de l’autre, mais au total il y en a un très grand nombre, en semis irrégulier. Cette région si particulière fut, il y a trois quarts de siècle encore, l’habitat favori des autruches, que la frénésie sportive européenne a bien entendu fait disparaître.

Il n’est pas difficile d’expliquer le plateau des dayas. Le sol est extrêmement perméable jusqu’à une grande profondeur, il est constitué par la réunion en une seule masse puissante des cônes de déjection issus de l’Atlas pendant une immense durée de temps géologique. Le plateau lui-même, si dépourvu d’inclinaison qu’il paraisse à l’œil est un dos de terrain très accusé entre les deux grandes dépressions qui se creusent à l’est et à l’ouest, et qui sont sillonnées et organisées hydrographiquement par les réseaux de l’Igharghar et de la Saoura. Dans ce plateau de sol meuble, à pente indécise, l’appel des dépressions voisines a déterminé les dayas. Chacune d’elles est un entonnoir du drainage souterrain, l’équivalent de ce qu’on appelle en France un aven, dans les chaînes balkaniques une doline ou un polje ; l’entonnoir est obstrué par un colmatage à travers lequel l’eau filtre lentement dans la profondeur du sol ; mais la forme même de la cuvette est probablement en relation avec des cavernes souterraines qui ont déterminé un fléchissement dans la croûte superficielle. En tout cas le rapport est évident avec le drainage organisé par les vieux fleuves quaternaires.

Ce rapport est évident partout dans le désert de pierres. Mais même dans les grandes dunes il y a un lien certain entre la végétation et les chenaux quaternaires enfouis sous le sable.

L’épiderme de la dune désertique est de sable parfaitement nu, un tapis blanc ou doré, enregistrant en empreintes nettes et éphémères les fantaisies du vent et le passage d’un animal. Il en est ainsi malgré la perméabilité du sable qui assure un abri immédiat à la totalité des eaux d’orage. Ces masses d’eau emmagasinées n’ont un effet utile dans l’erg que si le drainage souterrain les concentre en des coins privilégiés, qui deviennent des pâturages. Sur la rive droite de la Saoura, il existe deux petits ergs distincts, dont l’un s’appelle El-Atchan, l’erg de la soif, et l’autre, Er-Raoui, l’erg humide. Ce dernier seul est semé de puits et de pâturages. C’est que l’erg de la soif, clos dans une enceinte d’arêtes rocheuses, est réduit à ses propres ressources d’humidité. L’erg humide s’allonge dans une vallée venue de loin et on retrouve çà et là des berges de l’oued enfoui sous l’empâtement des dunes.

Les deux grands ergs du Sahara algérien, l’occidental et l’oriental, offrent de grandes ressources en puits et en pâturages. Ils les doivent évidemment aux réseaux enfouis de la Saoura et de l’Igharghar. Le premier en particulier, le mieux connu, est sillonné de longues lignes de verdure, que les indigènes appellent des oueds, et ils ont probablement raison quoique les vallées restent indistinctes sous le vallonnement flou des dunes.

Ainsi le fleuve est bienfaisant longtemps après sa mort par le modelé d’érosion qu’il a gravé sur la face du désert. Mais ce modelé d’érosion fluviale n’est pas éternel ; non seulement un coup d’œil sur la carte permet d’en voir l’effacement et la décomposition, mais l’étude du terrain permet d’en analyser la désagrégation progressive. Le Sahara occidental est un champ clos où les actions éoliennes livrent au modelé fluvial un assaut éternel, dont on mesure les progrès.

Pour en rendre compte, il faut rappeler sommairement comment un fleuve construit sa vallée. Tantôt il la creuse dans de la roche dure. Mais ailleurs au contraire, il colmate les cuvettes, il fait un travail de remblai. La pente uniforme du thalweg est le résultat de ce double processus, inverse, suivant les secteurs, de creusement et de remblai. Après la mort du fleuve, lorsque les actions éoliennes attaquent le modelé qu’il a créé, les parties de la vallée sculptées dans la roche dure offrent une longue résistance ; mais dans les secteurs colmatés, l’amas desséché des terrains meubles devient incomparablement plus vite la proie du vent qui tend à recreuser les cuvettes, et qui arrive à les nettoyer entièrement. Ainsi prend naissance un paysage déconcertant, où l’œil ne retrouve plus les lignes directrices. Les saillies chaotiques du squelette rocheux, décharnées de leur ennoyage d’alluvions, deviennent inintelligibles ; c’est un entrelacement confus de chicots et de falaises discontinues ; les Arabes du Sahara Occidental ont dans leur vocabulaire, pour désigner ce paysage, un mot assez expressif. Ils l’appellent chebka, ce qui signifie filet, lacis.

Imaginez maintenant ces actions prolongées non pas seulement pendant des siècles, mais pendant des âges géologiques. Le colmatage aura disparu grain à grain sur d’immenses étendues, laissant peut-être pour unique résidu un amas confus de cailloux, où la corrasion permet à peine de reconnaître la forme primitivement roulée. Le squelette rocheux lui-même, attaqué par les formes multiples de l’érosion désertique, se sera usé, émoussé, aura pris des formes nouvelles. Faites intervenir les mouvements de l’écorce terrestre, qui ne peuvent pas manquer, dans un si long intervalle de temps, d’avoir gondolé la surface sculpturale, et dont les effets ne sont pas contrebalancés comme ils le sont dans nos climats par le travail régulier de l’érosion fluviale. Vous arrivez à un modelé comme celui du désert lybique égyptien. Partout où le serir ne couvre pas la surface de son cailloutis croulant, on a devant soi un plateau de roc nu et comme balayé, légèrement ondulé de dépressions légères en forme de vagues cuvettes, bossu d’excroissances subites aux pentes abruptes : la pénéplaine désertique typique, intégralement désolée, dépourvue de toute végétation naturelle. En certains points, et, par exemple, au voisinage des oasis, des falaises au dessin capricieux, qui ne semblent s’expliquer de façon tout à fait satisfaisante, ni par l’orogénie, ni par l’érosion fluviale, ni par l’érosion éolienne. Il faudrait peut-être combiner les trois explications dans une proportion actuellement indéterminable. Tout cela est l’aboutissement d’un passé désertique prodigieusement long, pendant lequel l’érosion éolienne a pris nettement le dessus, et a rendu indiscernables à la longue les effets de l’érosion fluviale. Le désert lybique égyptien nous montre l’aboutissement d’un travail, que nous voyons à ses débuts dans le Sahara Occidental, et plus particulièrement dans le Sahara français.

L’analyse des conditions dans le désert sablonneux conduit à des conclusions analogues. Le déblaiement par l’érosion éolienne des cuvettes colmatées éparpille au loin, hors du domaine désertique, les particules ténues, tout ce qui est argile. Le sable déplacé, vanné, transposé en dunes, engorge les chenaux, empâte les accidents du terrain en les moulant grossièrement, et arrive à constituer la masse puissante des ergs. A la première étape du modelé désertique, celle où se trouve le Sahara algérien, l’erg a un lien étroit avec le réseau des oueds et il conserve dans la même mesure que lui une certaine vie.

Pas toujours cependant et pas partout. On a déjà cité l’erg de la soif voisin de l’erg humide. Le grand erg d’Iguidi au Sahara marocain est dans certaines de ses parties très hospitalier, semé de puits et de pâturages. Naturellement l’eau vient d’un oued enfoui, l’oued Tafilalelt peut-être.

Tout autre est le grand erg Ech-Chech. C’est de beaucoup le pire de tous les ergs algériens, et par conséquent, c’est aussi le plus mal connu. Les puits y sont rares, et tel d’entre eux Tni-Haïa est empoisonné de chlore. Il est, et il semble devenir tous les jours davantage un pôle répulsif de la vie. De mémoire d’homme les indigènes ont cessé d’y mener paître, et ils en ont oublié les chemins ; on ne trouve plus de guide pour l’erg Ech-Chech. C’est qu’aussi il recouvre, semble-t-il, le bas réseau de la Saoura, sa zone d’épandage. Dans ce bas réseau à pentes ralenties, où le colmatage quaternaire a pris nécessairement le pas sur l’érosion, il est naturel que la décomposition éolienne soit plus avancée.

Cette décomposition on ne peut qu’imaginer son processus. La masse et l’étendue de l’erg vont éternellement s’accroissant. Un erg déterminé perd beaucoup de sa substance par ablation éolienne ; mais les grains de sable migrateurs vont la plupart du temps enrichir l’erg voisin. Cependant l’érosion éolienne affouille tous les jours de nouvelles couches d’alluvions et les transforme en dunes fraîches. Ainsi s’effacent ou s’engorgent tous les jours davantage les chenaux quaternaires ; le drainage devient de plus en plus difficile. L’épaisseur croissante des sables soustrait d’ailleurs elle aussi de plus en plus la nappe souterraine à l’utilisation par les végétaux et l’homme.

Il serait dangereux de vouloir trop préciser les détails de ce processus. Mais on en voit l’aboutissement au Sahara Oriental. Là se trouve la masse de dunes probablement la plus grandiose de la planète, le grand erg libyque. Il est plus inconnu que le pôle sud, mais on entrevoit ses dimensions générales, quelque chose comme douze cents kilomètres de long sur quatre ou cinq cents de large. Il est inconnu parce qu’il est impénétrable. Non seulement les explorateurs européens n’ont pas pu y entrer, mais c’est un domaine clos aux indigènes eux-mêmes. Avec quelques précautions qu’on doive parler de cet erg libyque, dont nous ne savons rigoureusement rien, il semble bien, par cela même, qu’il n’y ait rien de comparable à lui dans le Sahara Occidental.

Au voisinage du Nil, le désert lybique a un autre erg, très particulier lui aussi : Abou-Mohariq. C’est une traînée de dunes, rectiligne et continue sur cinq degrés de latitude, et qui n’excède nulle part quelques kilomètres d’épaisseur. Les géologues égyptiens n’en ont pas fourni une explication sur laquelle ils soient d’accord. On ne voit pas un lien net, incontestable, avec le modelé ; il semble difficile de se soustraire à une explication purement éolienne : Abou-Mohariq marque-t-il la limite entre deux zones différentes de régime éolien, une sorte de frontière atmosphérique le long de laquelle le sable s’accumule ? C’est un menu détail soulignant l’originalité des deux moitiés du Sahara.

Le trait essentiel de cette originalité est assurément l’extrême aridité du désert libyque, incomparablement plus grande que celle du Sahara Occidental. Existe-t-il donc entre les deux une différence dans le climat proprement dit, la sécheresse de l’atmosphère, la pluviosité ? On n’a jamais rien noté de semblable. En revanche, les différences de modelé sautent aux yeux. La seule conclusion qui semble légitime c’est que le désert libyque est matériellement asséché par l’usure beaucoup plus avancée de son modelé ancien d’érosion fluviale. Il porte témoignage qu’un désert se dessèche progressivement par le simple effet matériel des influences désertiques, sans péjoration de son climat proprement dit.

L’étude du modelé d’érosion fluviale, dans les pays normalement draînés, s’est transformée le jour où on y a introduit la notion des cycles. On a appris à distinguer par leurs formes les vallées jeunes, parvenues à la maturité, sénescentes. Il faudrait peut-être donner une base analogue à l’étude du modelé désertique. Il y a des déserts jeunes, comme le Sahara Occidental, et le désert lybique est un type admirable de désert sénescent.

Et quoiqu’il en soit des théories, le fait est patent. Dans la plus grande partie du Sahara Occidental, la conservation des réseaux quaternaires est encore très remarquable. Au désert libyque, il faut bien que ces réseaux aient existé jadis ; le serir n’est pas seul à l’attester ; les géologues égyptiens viennent de découvrir à l’oued Natroun, à Moghara, des deltas d’énormes rivières, avec de superbes fossiles pliocènes et miocènes. Mais le désert lybique n’a gardé aucune trace de ces vieilles érosions fluviales. Tout a disparu, effacé par le vent. La conséquence est l’extrême rareté ou l’absence totale au désert libyque de puits et de pâturages, d’eau superficielle.

On verra que ce fait est d’une immense portée humaine.

BIBLIOGRAPHIE

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Lavauden. Sur la présence d’un cyprès dans les montagnes du Tassili. (C. R. Ac. Sc. 22 février 1926.)


CHAPITRE IV

OASIS ET TANEZROUFTS

Quand on a essayé d’analyser le rôle des eaux superficielles au Sahara, il reste à parler des nappes profondes. C’est une question différente et très importante.

Les eaux superficielles ont surtout une relation étroite avec les points d’eau et les pâturages, la vie des nomades. Certes, il y a des oasis, c’est-à-dire des cultures de sédentaires, alimentées par des rivières ou des nappes superficielles. L’oasis la plus splendide du Sahara et peut-être du monde est dans ce cas. C’est l’Egypte, qui est un don du Nil. Il semble que ce soit une exception éclatante quoiqu’elle ne soit pas isolée. Une grande partie des oasis sahariennes, la plus grande probablement, doit son origine à des eaux profondes, parfois thermales ; leur résurgence se produit, grâce à des failles ou sur la ligne de contact entre deux terrains géologiques. Les principaux groupes d’oasis sont des individualités distinctes, qu’il faudra examiner séparément. Leur totalité, si on pouvait en préciser en chiffres la superficie, serait un pourcentage prodigieusement insignifiant, par rapport à la superficie du Sahara désertique. Mais enfin l’eau, jaillie inopinément de la profondeur, y ruisselle avec une abondance paradoxale ; elle alimente, sous les palmeraies touffues, des jardins de rêve qui semblent plus merveilleux encore par contraste avec les immensités mortes, à travers lesquelles on y parvient dans de longs jours de cheminement pénible et parfois terrible. La sensibilité humaine met derrière ce mot « oasis » quelque chose de paradisiaque. Il faut donc qu’il y ait dans les profondeurs de ce sol mort des réserves d’eau importantes.

Comment se sont-elles constituées ? Pour l’imaginer il faut essayer de se représenter l’immensité inconcevable des sols morts, comparable peut-être, toutes proportions gardées, aux espaces interplanétaires ou interastraux. Et il faut se rappeler qu’il n’y a pas de désert où il ne pleuve jamais. Ces orages sahariens, si rares qu’ils soient, apportent, chacun pour sa part, d’énormes quantités d’eau. De cette masse le ruissellement superficiel emporte une part, et l’évaporation une autre part ; mais une troisième, qui est sûrement importante, pénètre dans le sol. Sur la face du Sahara, les plateaux gréseux ou calcaires, les champs de lave, les regs et les serirs de terrain meuble, les dunes, couvrent des superficies immenses, la partie de beaucoup la plus grande probablement de la surface totale. Ce sont des terrains perméables à des degrés divers. A travers leur épaisseur une partie des eaux pluviales filtre lentement vers les réserves profondes et en maintient l’existence.

Cette explication n’a pas suffi à Passarge. Il croit que ces réserves profondes datent, comme le réseau des oueds morts, de la dernière période géologique humide. L’eau qui gonfle les dattes des palmeraies serait de l’eau quaternaire, fossile, contemporaine de la vieille faune disparue dite « du Zambèze ». C’est une idée amusante, grandiose ; une hypothèse qui doit jouer le rôle suggestif de toutes les hypothèses dans toutes les sciences. Elle est actuellement incontrôlable, et elle a chance de le demeurer longtemps. Elle a le mérite de souligner l’importance du lien qui unit le passé au présent, et sans lequel il n’y a rien, dans les sciences de la nature, d’explicable et d’intelligible.

Les Tanezroufts. — Points d’eau, pâturages, oasis, sont répartis à la surface du Sahara avec une densité très inégale. D’immenses étendues en sont tout à fait dépourvues, et constituent des déserts dans le désert, des déserts maximum. Ces provinces mortes sont très redoutées des indigènes ; ils ont nettement conscience de leur individualité gênante et dangereuse ; ils ne manquent jamais de donner un nom spécial à chacune d’elles. Pour les désigner il n’existe pas de nom d’ensemble dont on sent pourtant le besoin. Pourquoi ne pas adopter, en le généralisant, le nom de Tanezrouft qui appartient au vocabulaire Touareg, et qui désigne la partie tout à fait morte du Sahara algérien ?

Les Tanezroufts sont de nature très variée. Celui auquel les Touaregs donnent ce nom, et qui s’étend entre les sommets du Hoggar et le Soudan, n’est pas lui-même uniforme. Dans sa partie orientale, qui est la plus élevée, puisque son plan doucement incliné va de 600 à 1.000 mètres, l’aspect de vieille pénéplaine domine. On voit les arêtes usées et émoussées de roches plus ou moins cristallines percer le manteau mince des regs alluvionnaires. A mesure qu’on descend vers l’Ouest jusque vers Taoudéni, sous le méridien de Tombouctou, la pénéplaine disparaît sous le reg ; on ne voit plus que la plaine infinie, semée de gravier, sans une touffe d’herbe, sans une ondulation, sans une trace d’érosion ; un cercle d’horizon aussi régulier que celui de l’océan ; une uniformité implacable. La forme de Tanezrouft la plus oppressante peut-être et la plus redoutable. Elle est très répandue au désert libyque à l’est de l’erg libyque en particulier. C’est le reg, appelé ici le serir, qui s’étend inexorablement sur toute la distance immense entre la Cyrénaïque et l’oasis de Koufra.

Le Tanezrouft des Touaregs se prolonge à l’est vers la Tripolitaine, par son équivalent, le Tiniri qui ne lui ressemble pas. C’est ce que les Arabes appellent une hammada, un plateau de strates rocheuses horizontales. Ici la roche est le grès, ces grès rougeâtres à patine foncée, presque noire, qui tiennent une si grande place au Sahara. Au Tiniri ces grès sont très vieux, dévoniens et siluriens. Dans des régions voisines, au Tassili, au Mouidir, ces mêmes grès sont hospitaliers à l’homme, semés de points d’eau, jalonnés de pâturages. C’est que au Tassili, au Mouidir, ces grès sont bousculés, dénivelés, gravés de longs canyons, crevés de cuvettes. Mais le Tiniri est d’une uniformité, d’une horizontalité implacable, presqu’aussi plat que le reg, aussi dépourvu de vallées que lui.

A l’autre extrémité du Sahara, sur la rive gauche du Haut Nil, le désert libyque sud oriental est une sorte de Tiniri. Ici les grès nubiens sont beaucoup plus jeunes géologiquement ; ils sont crétacés ; mais ils ont à peu près le même facies que les grès siluriens et dévoniens du Tiniri, ils offrent la même uniformité des horizons.

En tirant vers la Méditerranée, le désert libyque devient un plateau calcaire ; sa surface ou plutôt son épiderme se hérisse par place d’un lacis menu et serré d’arêtes coupantes, gravé par la corrasion, sur lequel la marche est un supplice et presque une impossibilité ; c’est une formation analogue à nos lapiez, produite par l’action combinée des pluies, si rares qu’elles soient, et de l’action éolienne. Les Egyptiens l’appellent kharafich, et c’est exactement ce que Sven Hedin décrit dans les déserts d’Asie intérieure sous le nom d’yardang. Mais, à des détails de ce genre près, le plateau libyque, qu’il soit calcaire ou gréseux, conserve ses mêmes horizons et son caractère de Tanezrouft.

En d’autres points, ce sont les grandes régions des dunes qui ont ce caractère, les ergs. C’est surtout le cas de l’immense erg libyque, intégralement inhospitalier. Dans le Sahara Occidental au nord-ouest de Tombouctou, le Djouf est certainement une immense cuvette basse, comme semble l’indiquer son nom, qui signifie « le Ventre ». Si mal connu que soit ce Djouf redouté, on sait du moins que l’erg y tient une grande place.

On a déjà dit que l’erg Ech-Chech dans une région voisine, entre Taoudéni et la Saoura, encore qu’il reste à la rigueur accessible, est très inhospitalier. Ces formes de Tanezrouft, si diverses qu’elles soient, pourraient bien avoir un point commun. Ce sont peut-être de vieux déserts, plus arides que le reste parce qu’ils ont eu plus de temps pour se dessécher ; ils semblent bien avoir pour caractéristique commune un modelé désertique sénescent. Il faut pourtant se méfier de généralisations hâtives et de déductions mathématiques ; et il faut laisser une marge importante à la complexité infinie des phénomènes dans les sciences de la nature.

Quoiqu’il en soit, il faut essayer de rendre sensible à l’imagination les dimensions des Tanezroufts, et la puissance de l’obstacle qu’ils opposent à la vie. A vrai dire, toute vie en est bannie d’une façon absolue, on n’y séjourne pas, on y passe ; ils n’intéressent l’humanité du désert que par les chemins qui les traversent.

Dans le Sahara Occidental, les Tanezroufts sont une gêne plutôt qu’un obstacle. Sur le sentier le plus fréquenté entre l’Algérie et le coude du Niger, le Tanezrouft se franchit entre les puits d’In Ziza et de Timissao. Il y a là 180 kilomètres sans eau et sans pâturages. La distance est à peu près la même entre le même Timissao et Silet, le premier point d’eau à la lisière des montagnes du Hoggar, quand on vient du sud. 180 kilomètres sans eau, c’est assez effrayant dans nos conceptions occidentales, mais ce n’est pas énorme pour des Sahariens entraînés.

Il est vrai que, plus à l’ouest, les communications directes sont presqu’impossibles entre le Bas Touat et Tombouctou. Ici le Tanezrouft s’élargit et acquiert toute sa puissance. Entre le puits d’Ouallen, le dernier du domaine algérien, et celui d’Achourat, le premier du Soudan, il y a 525 kilomètres à vol d’oiseau, tout à fait dépourvus de points d’eau permanents. C’est une route fermée en temps ordinaire. Dans les années pluvieuses pourtant elle devient accessible parce qu’elle est jalonnée de mares temporaires, bien connues et soigneusement repérées.

C’est dans le Sahara Oriental, au désert libyque, que les Tanezroufts sont un obstacle presqu’insurmontable. Il faut lire là-dessus le récit très vivant de Mrs Rosita Forbes qui est allée de Cyrénaïque à l’oasis de Koufra. Sur la route des caravanes, il y a quelque 300 kilomètres entre le puits de Buttafal et les premiers points d’eau de Koufra ; sans un brin d’herbe et sans une goutte d’eau en tout temps. Les caravanes, qui fréquentent régulièrement cette route, mettent généralement sept jours à la parcourir. Elles ne voient partout qu’un reg uniforme sur lequel il faut se diriger aux étoiles, et les oasis aux deux bouts sont de dimensions médiocres ; on peut les manquer et les dépasser sans s’en apercevoir, si on commet une erreur de direction. Il semble bien que ce soit la route la plus redoutée du Sahara, au moins parmi les plus usuelles. Mrs Rosita Forbes en signale par ouï-dire une autre, rarement utilisée dans la même région, entre l’oasis de Koufra et l’oasis égyptienne de Farafra, à travers l’erg libyque. Elle n’a jamais été suivie par un Européen ; d’après les indigènes elle comporte douze jours de marche sans eau à travers des dunes difficiles d’un bout à l’autre.

Dans ces immensités mortes, l’imagination humaine paraît s’être représentée avec prédilection le danger du simoun. On décrit la caravane jetée à terre par l’orage et recouverte, noyée par les vagues mouvantes du sable ; c’est une conception littéraire, un orage de sable si impressionnant et si gênant qu’il soit, n’a jamais tué personne.

Parmi les dangers du désert, il faut faire une petite part à l’empoisonnement, ce qui est inattendu. L’eau des puits est parfois désagréable au goût, voire nauséabonde, elle est souvent purgative ; mais dans des cas heureusement très rares, elle est si chargée de sels nocifs, surtout de chlore, que son ingestion peut entraîner la mort. Telle est l’eau de Tni-Haïa dans l’erg Ech-Chech, d’après Laperrine. Elle brûlait le linge et faisait enfler ceux qui en buvaient. Tous les officiers et soldats du détachement ont eu les mains et les pieds plus ou moins boursouflés ; l’œdème a duré trente jours chez un jeune soldat indigène. Le même Laperrine, dans le même erg Ech-Chech, a rencontré de l’eau tellement salpêtrée que ceux qui en burent eurent des vomissements de sang.

Ce danger-là, il est vrai, n’est à citer que pour mémoire, à titre de curiosité. Le grand danger du désert c’est la mort de soif. Elle n’est pas dans la réalité aussi terrible qu’on l’imaginerait. Chez l’agonisant de soif la conscience paraît disparaître longtemps avant la vie. Quelques méharistes indigènes, dit Laperrine, n’avaient plus d’eau depuis la veille au matin, et par un faux amour-propre de Sahariens, hantés par les légendes de tel ou tel pillard fameux qui restait des deux et trois jours sans boire comme son méhari, ils ne s’étaient pas plaints. Mais l’après-midi, les assoiffés s’évanouirent ; on les ranima en les faisant boire par petites gorgées, et en leur faisant des injections sous-cutanées de caféine. Nous avons là-dessus le témoignage de cet observateur excellent qu’était Barth ; il a été retrouvé agonisant de soif au Sahara tripolitain par ses compagnons qui le ranimèrent. Sa sensation dominante était l’impuissance de bouger, une atonie à demi inconsciente. C’est la forme courante de la mort au Sahara. Ainsi a fini le général Laperrine à la suite d’une panne d’avion. Il n’est pas très rare de trouver au bord de ces sentiers sahariens, si peu passagers, des morts de soif, attendant depuis un mois ou deux l’aumône d’une sépulture, à demi-momifiés par l’air sec du désert. Mrs Rosita Forbes a vu sur la route de Koufra « un groupe de squelettes encore frais, restes évidents d’une caravane morte de soif ». Ceux qui meurent loin des sentiers ne sont jamais retrouvés et sont portés disparus.

Il faut se représenter l’emprise sur l’imagination humaine de ce danger éternellement présent. Songez au départ de la caravane qui s’engage sur une route où elle sait que tant d’autres avant elle ont trouvé la mort et qui s’entend faire des recommandations de ce genre : « Gardez l’étoile polaire bien en face de votre œil droit et marchez tout le jour jusqu’à ce que vous ayez repéré l’étoile du soir » avec ce conseil additionnel : « Surtout ne déviez pas trop à l’ouest, parce que vous iriez au diable. » Représentez-vous le cheminement interminable à travers le reg uniforme, jour après jour, lorsqu’on guette le mirage : parce que le mirage relève l’horizon et permettra peut-être d’apercevoir de plus loin un amer, donnant la direction. Songez à l’impression du voyageur lorsqu’il reste un demi-litre d’eau pour 17 personnes, que le guide a manifestement perdu la piste, et que les membres les moins raisonnables de la caravane regardent ce guide de travers en caressant la crosse de leur fusil.

Les indigènes sahariens, dans ces moments critiques, savent le danger de l’émotion ; et ils le personnifient dans une de leurs légendes. Le désert a ses voix : les écarts brusques de la nuit au jour font parfois éclater avec bruit, ou crisser, les roches désertiques. C’est ainsi que, au dire des anciens, le colosse de Memnon saluait le jour, quand ses premiers rayons le frappaient. La dune aussi parle : certains jours dans certaines dunes, sous l’influence du vent, ou sous la simple pression d’un pas humain, il y a des ébranlements, des frémissements ; les milliards de grains de sable, frottant légèrement l’un contre l’autre font un ronflement étrange assez analogue à un roulement de tambour. Ces bruits mystérieux sont pour les indigènes l’éclat de rire d’un djinn, qu’ils appellent Roul, et qui est l’ange noir des voyageurs égarés. Lorsque le voyageur a perdu la piste, lorsque l’épuisement de la fatigue, l’atonie de la soif et l’angoisse du danger commencent à troubler son œil et à paralyser son cerveau, alors il croit entendre l’éclat de rire de Roul.

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