Le Tibesti appartient nettement au domaine saharien. Les plateaux de l’Ennedi (1.200 mètres) qui, après une interruption, prolongent le Tibesti au sud-est, appartiennent déjà à la steppe soudanaise ; mais le Tibesti lui-même est désertique, malgré son altitude ; c’est un monde lunaire de roches nues ; les pluies trop rares qu’il accroche au passage n’arrivent que bien rarement, dans des secteurs favorisés, à alimenter un ruisselet d’eau courante, d’ailleurs chargée de natron. Et pourtant le Tibesti, comme le Hoggar, est le lieu de divergence de grands oueds morts, dont les vallées ont profondément sculpté, en réseau assez serré, toutes les faces du massif. D’ailleurs, les géologues ont retrouvé de la latérite qui n’a pu se former que sous un climat relativement humide, des ossements subfossiles d’éléphants ; la mission Tilho a rapporté du Tibesti un crocodile actuel de faune résiduelle, trouvé dans un trou d’eau, un frère du crocodile touareg. Au Tibesti, comme dans toutes les montagnes du Sahara, on retrouve dans la faune et dans le modelé les mêmes traces d’un climat plus humide, immédiatement antérieur au nôtre, quaternaire.
Dans ce cadre, vivent les Tibbous, en nombre naturellement infime. La mission Tilho l’évalue à une dizaine de mille âmes ; et dans tous les pays du monde, ces évaluations de la première heure, à vue de nez, se sont trouvées toujours supérieures aux résultats ultérieurs fournis par un recensement régulier. Mais les Tibbous sont, eux aussi, une faune résiduelle, et, à ce titre, infiniment intéressante.
Ils appartiennent à l’Afrique Noire, par la couleur de leur peau, par la famille à laquelle se rattache leur langue. Ils rentrent, plus ou moins, dans le groupe des Bornouans, des Kanouri, leurs voisins méridionaux. Parmi leurs armes nationales, ils ont le couteau de jet, qui est central africain.
Pourtant, ce ne sont pas de vrais nègres ; ils n’ont pas le type classique, les cheveux crépus, les lèvres épaisses, le nez épaté. Et, cependant, ils n’ont pas la variété d’une population métisse ; Nachtigall, au contraire, est frappé de leur homogénéité : c’est une race fixée au type net. Les caractères principaux sont une maigreur extrême, la ténuité des muscles, qui n’exclut pas la vigueur, et surtout l’endurance, la sobriété extrême et la faculté de supporter des privations extraordinaires ; par-dessus tout, les Tibbous sont renommés chez tous leurs voisins par une agilité plus ou moins qu’humaine, quasi animale. Nachtigall croit reconnaître les Tibbous dans une tribu æthyopienne antique, voisine du Fezzan, simplement parce qu’Hérodote appelle ces Æthyopiens « les plus agiles des hommes ». L’agilité est le caractère ethnique essentiel des Tibbous. « En 1912, dit le capitaine Ballif, un Tibbou, venu piller en Aïr, reprit après la mort de ses camarades, seul, à pied, la route du Tibesti distant de plus de 1.000 kilomètres. Il n’emportait pour tout moyen de subsistance que la viande crue d’une chèvre qu’il avait tuée et la provision d’eau que put contenir la peau de cette chèvre... Il se portait à merveille malgré les fatigues d’un pareil voyage. » Il se pourrait bien, en effet, qu’un Berbère ou un Arabe fût incapable d’un pareil exploit. Evidemment, ce sont des noirs sahariens, façonnés, modifiés physiquement par le désert. Peut-être même aurait-on le droit de dire par un désert autre que l’actuel, où le chameau n’étant pas encore apparu, le problème des déplacements a pu imposer à l’organisme humain des modifications durables. En tout cas, les Tibbous semblent bien représenter le dernier reste de ce Sahara æthyopien que les auteurs anciens étendent jusqu’au pied de l’Atlas ; et il est légitime de l’imaginer à leur image.
Le Borkou. — Les Tibbous ne sont pas exclusivement les montagnards du Tibesti. Ils habitent aussi le Borkou. C’est l’immense cuvette très basse, qui sépare le Tibesti du Tchad. Les diverses parties en sont, avec le Borkou proprement dit, le Bodelé, l’Egéi, le Bahr-el-Ghazal ; noms qui ont eu un certain retentissement à cause de la controverse soulevée par Nachtigall et qui a été close par Tilho. Les Pays-Bas du Tchad, comme les appelle Tilho, sont à une altitude notablement plus basse que le niveau du lac, à 200 mètres environ au-dessus du niveau de la mer, tandis que le Tchad est à 250. Cette cuvette est la zone commune d’épandage des oueds descendus du Tibesti au nord, et du Chari au sud. Les innombrables arêtes de poisson et les coquilles de mollusques, vues déjà par Nachtigall, ont été étudiées par la mission Tilho. Dans l’immense cuvette, mal et confusément dénivelée, il est parfaitement certain qu’à une époque récente, un grand lac marécageux s’est promené, dont le Tchad est le représentant actuel et le résidu. Il n’y a rien là que de très naturel ; des phénomènes analogues s’observent, comme on l’a dit, dans toutes les cuvettes des bassins fermés désertiques. A travers les terrains meubles, souvent sablonneux, plus ou moins perméables, qui tapissent la cuvette, le Tchad fuit et s’écoule souterrainement. Il est la partie visible, une sorte d’anévrisme, de la grande nappe souterraine, étalée ou ramifiée à travers tous les « Pays-Bas ». A considérer le climat, toute la dépression est désertique, y compris le léger dos de terrain qui borde le Tchad sur sa rive nord et qui s’appelle le Kanem. Mais la nappe souterraine est presque partout présente en profondeur. Elle est aisément accessible dans tous les creux, et elle y alimente des pâturages de chameaux, ou des oasis. Les oasis sont particulièrement développées au Borkou : là se trouve Aïn Galaka, où Nachtigall a séjourné ; Faya, centre de commandement de l’occupation française et base d’opérations pour la mission Tilho. Nachtigall vante les dattes du Borkou.
Toute la cuvette entre le Tibesti et le Tchad est habitée par les Tibbous. Ils n’ont pas tout à fait le même type physique que les montagnards ; ils sont moins nettement individualisés, de race moins pure, plus négroïdes ; mais ce sont bien des Tibbous, et ils en parlent la langue. Naturellement, cette population désertique est très clairsemée. Nachtigall l’évalue à une dizaine de mille âmes et il est probablement au-dessus de la vérité. Depuis une date récente, le commencement du XIXe siècle, un nouvel élément ethnique est apparu au Borkou. Une tribu arabe, venue du nord, l’a envahi et s’y est fixée : ce sont les Ouled Sliman. Ils sont originaires de la grande Syrte, qu’ils ont quittée vers 1820 à la suite de démêlés avec les autorités turques. Il faut suivre, dans Nachtigall l’épopée extraordinaire des Ouled Sliman. Ils étaient en nombre infime, Nachtigall évalue leur force à cinq cents méharistes et cinq cents fantassins. Cette petite troupe a fait des miracles pendant trois quarts de siècle de combats ininterrompus. Ils ont connu des défaites écrasantes, confinant à l’anéantissement ; ils s’en sont relevés avec une vitalité, une énergie indomptable ; ils ont semé autour d’eux la haine impuissante et la terreur, et ils ont gardé la domination. Il est intéressant de pouvoir analyser ainsi, dans un cas concret et contemporain, le rôle du grand nomade blanc, qui a changé depuis quinze cents ans la face du Sahara.
Koufra. — Tandis que le dernier réduit des noirs sahariens est ainsi attaqué au sud, une offensive parallèle se poursuit au nord, par des méthodes différentes. Elle a pour centre l’oasis de Koufra.
Ce groupe d’oasis a offert, à l’exploration européenne, les mêmes difficultés que le Tibesti. Rohlfs est le seul Européen qui l’ait vu dans tout le cours du XIXe siècle. La grande guerre y a mené le maréchal des logis Lapierre, dont la relation si courte qu’elle soit est très suggestive. En 1920-1921, Mrs Rosita Forbes, refaisant avec quelques variantes le voyage de Rohlfs, nous a donné de Koufra une description vivante. Hassanein bey a suivi ses traces et complété ses informations. Et c’est tout, il n’y a jamais eu ni occupation par des troupes européennes ni exploration véritablement scientifique. On voit pourtant les grandes lignes.
Le groupe d’oasis est important ; d’après ses dimensions, il doit être peuplé de quelques milliers d’âmes. L’eau y est abondante et à fleur de sol. Elle s’étale en marais et en petits lacs et elle coule librement sans travaux d’art. Lapierre, qui a séjourné des mois, et qui venait du Sahara algérien, aurait vu les puits artésiens et les foggaras s’il en existait. C’est justement là le mystère : d’où peut bien venir cette eau ?
L’isolement de Koufra est extraordinaire ; c’est une situation qui n’a pas sa pareille dans tout le Sahara. Koufra est à peu près exactement au cœur mathématique du désert libyque. En quelque direction qu’on s’en éloigne, il faut franchir quatre ou cinq cents kilomètres de néant pour arriver à une région habitée. C’est précisément ce qui fait son importance. Koufra est la seule étape de la grande route de caravanes, très dure, mais très fréquentée, qui met en communication la Méditerranée et le Borkou, puis au delà du Borkou, le Ouadaï. Cette auréole de 500 kilomètres autour de Koufra est à peu près vierge d’explorations. C’est de beaucoup le blanc le plus étendu de toute la carte saharienne. Il faut se garder de conclusions prématurées. Pourtant, le voyage de Lapierre entre le Fezzan et Koufra nous révèle entre les deux points l’existence d’une route saharienne beaucoup plus accessible assurément que celle d’Aoudjila. Il y a un certain nombre de points d’eau, dont deux sont très beaux, Ouaou el Kebir et Ouaou en Namous. Les « trois grands lacs » d’Ouaou en Namous en particulier, dans une grande cuvette profonde de 280 mètres, ont vivement frappé Lapierre.
Photo d’aviation
Pl. XVII. — Oasis du Souf (région d’El Oued).
Au premier plan, le village. Plus loin, les palmeraies, groupées dans les entonnoirs de sable.
Cliché Gautier
Pl. XVIII. — Au Reggan (bas Touat). Puits d’aération des foggaras.
Chaque taupinière est l’orifice d’un puits. La ligne des puits jalonnant la foggara souterraine, court droit à la palmeraie, qu’on distingue à l’horizon, à gauche. Le bâtiment carré est le caravansérail des autos.
A gauche du portail la tache blanche quadrangulaire porte, au-dessous d’une flèche, l’inscription : Bourem 1200 kilomètres.
On connaît mal la route entre Koufra et le Borkou, la région au nord du Tibesti est parfaitement inconnue. Il est évident que les vallées du massif doivent s’y prolonger plus ou moins et y alimenter une nappe souterraine. Koufra est dans un paysage de falaises et de garas, découpées par l’érosion dans le grès. Le contraste est vif avec la plaine sans fin du serir d’une monotonie désespérante à travers laquelle on arrive à Koufra par le nord. Lapierre a vu dans le sud immédiat de Koufra, une chaîne de montagnes qui serait, d’après les indigènes, un dernier éperon du Tibesti ?
En tout cas, Koufra est resté domaine Tibbou jusqu’à une époque voisine de nous, on le sait déjà. Non seulement à Koufra, mais aussi à Ouaou-el-Kebir, on voit encore, d’après Lapierre, les ruines de villages tibbous. La conquête arabe des Senoussistes est récente. Cette conquête militaire se poursuit et se prolonge par une pénétration pacifique. Les Arabes de Koufra sont une autre espèce d’hommes que les Ouled-Sliman, commerçants, lettrés, affinés, des intellectuels ; ce qui s’accorde très bien, en Orient, avec un fanatisme religieux exaspéré. Le Tibesti et le Borkou ne sont nullement fermés à leur influence. Ils y font du commerce et ils y ont des mosquées, ils y acquièrent des clients et des prosélytes.
Un autre groupe d’oasis serait aussi du domaine Tibbou. C’est le Kaouar, avec les salines de Bilma. Mais ici, nous sommes dans une région saharienne toute différente, très individualisée, le Fezzan.
BIBLIOGRAPHIE
Nachtigall. Sahara und Sudan. Berlin, 1879.
Tilho. Société de Géographie. T. XXXVI avec carte.
— C. R. Ac. Sc. Tome 168, p. 984, 1081, 1169 et 1236.
Pellegrin (J.). Poissons des Pays-Bays du Tchad. C. R. A. Sc., 19 janvier 1920.
Garde. Description géologique des régions du Tchad. Paris, 1911.
Rohlfs. Kufra.
Forbes (Mrs Rosita). Article dans Geographical Journal. Londres, LVII, 1921.
Articles divers dans Renseignements coloniaux publiés par le Comité de l’Afrique Française ; 1916, p. 173 ; 1917, p. 193 ; 1920 p. 69 ; 1921, p. 6 et 41, sur l’occupation française au Tibesti et sur Koufra.
Hassanein Bey, Through Kufra to Darfour, G. J . 1924.
CHAPITRE III
LE FEZZAN
Le Tibesti et le Hoggar sont les deux grands massifs montagneux du Sahara ; ils sont de structure analogue, fraternels ; ce sont deux pendants. Mais ils sont séparés par une région profondément déprimée, une coupure large, nette et radicale.
A peu près sous le méridien qui les sépare, la côte méditerranéenne accuse son indentation la plus profonde : le golfe de la grande Syrte, entre Misrata et Ben Ghazi.
Le fond du golfe est de toute la côte le point le plus rapproché de beaucoup du Soudan. Sous ce méridien, la route du Soudan est raccourcie de plusieurs centaines de kilomètres. Un géologue, M. Bernet, qui nous a donné la plus récente étude d’ensemble sur la structure de la Tripolitaine, explique l’indentation de la grande Syrte par l’existence de deux grandes failles grossièrement orientées nord sud, qui l’encadrent de part et d’autre ; la faille de Misrata, si l’on veut, à l’ouest, et la faille de Ben Ghazi à l’est. La faille de l’ouest s’accompagne de venues éruptives au voisinage de Sokna ; elle sectionne l’extrémité orientale du fameux Djebel-es-Soda, la montagne noire, mons Ater des anciens. Bernet estime que ces deux failles, ou ces deux systèmes de failles parallèles, mordent très loin dans l’intérieur du continent ; il a sans doute raison. Le long de ce double système de failles tout le centre du Sahara s’est effondré entre le Hoggar et le Tibesti. Sur le fond de cette dépression on retrouve des accidents d’orientation est-ouest, faisant une grossière croisée à angle droit avec les failles nord-sud. L’Haroudjd el Asouad tend à relier la montagne noire, extrémité du Djebel Tripolitain avec la falaise de Siouah. Plus au sud, des plateaux gréseux portent le nom de Toummo, au point où le sentier des caravanes les traverse. Ces plateaux étroits s’étendent du nord-ouest au sud-est et accusent une sorte de lien entre le Hoggar et le Tibesti. Mais la séparation reste profonde : le Tummo atteint à peine 700 mètres, et de part et d’autre d’immenses cuvettes se creusent, où le niveau oscille autour de 300 mètres au-dessus du niveau de la mer. Vers ces cuvettes basses les deux énormes massifs qui les flanquent inclinent non seulement leurs pentes topographiques, mais aussi d’une façon très générale les assises puissantes de leur plateaux gréseux ou calcaires. Et, par conséquent, ils acheminent vers ces points bas une portion considérable de leurs réserves en eau : cette eau sourd avec une abondance remarquable pour le désert ; elle alimente des groupes et des chapelets d’oasis. A ce chapelet de cuvettes basses et d’oasis qui coupe transversalement le Sahara tout entier sous le méridien de la grande syrte, on peut donner le nom général de Fezzan, qui appartient plus particulièrement au groupe d’oasis le plus puissant et le plus massé.
Ici donc, non seulement la distance totale entre la Méditerranée et le Soudan est considérablement réduite ; mais les oasis jalonnent aux caravanes une route facile. Le Fezzan est la voie de communication transsaharienne la plus importante historiquement après le Nil. Nous en sommes prévenus tout de suite par la persistance de noms géographiques depuis l’antiquité : mons Ater, Phazania, Djerma qui conserve le nom illustre des Garamantes ; et les événements qui expliquent cette persistance sont en pleine lumière historique. Les Syrtes étaient dans leur quasi totalité domaine carthaginois et il est clair que Carthage ne s’est pas désintéressée du commerce transsaharien ; Hérodote, cinq siècles avant J.-C., connaît la route du Fezzan. L’empire Romain, successeur de Carthage, a plus ou moins dominé la Phazania ; à différentes reprises, il y a envoyé des expéditions militaires ; l’histoire garde le souvenir de deux explorations romaines qui ont poussé par le Fezzan jusqu’aux pays des hippopotames. Rome a laissé quelques monuments archéologiques jusqu’à Garama (aujourd’hui Djerma), ancienne capitale du Fezzan.
Pline nous donne des renseignements détaillés sur les deux routes qui menaient et qui mènent encore de la Tripolitaine au Fezzan. La plus longue et la plus facile, parce que semée de points d’eau, passe par Sokna, et le mons Ater. Les Romains, sous Vespasien, en 70 après J.-C., en découvrirent une autre occidentale, qui raccourcissait la route de dix jours, et qui était beaucoup plus dure. C’est la route de Tripoli à Mourzouk, suivie par Barth, qui traverse les solitudes de la Hammada-el-Homra. Tout cela est parfaitement précis. Ce pays dont la raison d’être depuis deux millénaires est d’être une voie de passage, a naturellement offert à l’exploration européenne ses premières facilités. C’est par le Fezzan que Barth a réussi le premier voyage scientifique transsaharien au Soudan Central. Après lui, Rohlfs, Duveyrier, Nachtigall ont été cordialement accueillis au Fezzan et y ont séjourné. C’est la partie la plus ouverte du Sahara ; le contraste avec le Tibesti ne saurait être plus complet.
Aujourd’hui pourtant le Fezzan reste somme toute assez mal connu. C’est que l’occupation italienne a été très brève, tout de suite interrompue par la guerre. Elle n’a pas eu le temps de conduire à des études précises de topographie et de géologie. Nous n’avons guère autre chose que les témoignages des explorateurs, nécessairement très lacunaires.
Fezzan proprement dit. — On voit assez nettement du moins le Fezzan proprement dit, le groupe très important d’oasis qui a eu pendant toute l’antiquité Garama-Djerma pour capitale, et qui a aujourd’hui Mourzouk. La topographie générale ressort assez bien. Le lien est avec les dernières pentes du massif touareg. Le Fezzan proprement dit est dans les parties basses et au débouché de grandes vallées descendues de l’ouest : ouadi Chiati, Oued-ech-Chergui. Comme il est ordinaire dans les basses vallées quaternaires, les dunes ont pris un énorme développement. C’est l’erg Edeyen, un pendant assez exact des ergs algériens de l’Igharghar et de la Saoura ; c’est un erg humide, humain, habitable. L’eau s’y présente sous forme de lacs, non pas de lacs temporaires, de chotts, mais de lacs d’eau vive, parfois profonde, généralement saumâtre ou salée, mais parfois douce. Ils sont presque toujours entourés de palmiers. Le plus célèbre est le Bahar-ed-Doud, le « lac des vers » ; et son nom a un lien avec sa notoriété. Il nourrit une faune de larves qui éclosent en insectes diptères (Arthemia Oudneii) ; sous leur forme larvaire ils sont une ressource alimentaire pour les indigènes. L’erg de l’Igharghar a un lac de ce genre, cratériforme et profond, qui est évidemment un évent de nappe artésienne. Il est probable que les lacs du Fezzan ont une origine analogue. Duveyrier mentionne au Fezzan quelques puits artésiens et quelques foggaras ; manifestement ce sont des exceptions ; en général l’eau paraît se présenter à fleur de sol ou dans des puisards. Duveyrier figure, au-dessus d’un puisard, un appareil à élever l’eau, qui est assez monumental, qui représente un progrès sérieux sur le chadouf des puits à bascule ordinaires, et qui sent sa vieille civilisation. Il est évident qu’ici, dans ce pays où l’eau sourd et s’étale à fleur de sol, le cultivateur a eu moins besoin de technique compliquée d’irrigation, quoiqu’il en eût à sa disposition.
Ce groupe d’oasis s’étale très largement. Au nord, il se relie presque à la Tripolitaine par Sokna ; au sud, il s’étend loin dans la direction de Toummo. Barth et après lui Duveyrier et Nachtigall en évaluent la population à 50.000 âmes, chiffre très approximatif. Nachtigall en vante l’excellence des dattes. Le capitaine italien Petragani, prisonnier au Fezzan pendant la grande guerre, a été frappé de sa décadence et de sa misère, dues à son état politique exclusivement : la population en serait tombée au chiffre approximatif de 12.000. Par l’abondance de l’eau à fleur de sol et le nombre des palmiers, le Fezzan a peut-être des rivaux sur la périphérie du Sahara, mais non pas dans la situation où il se trouve, au cœur du désert. C’est un cas unique.
Aussi paraît-il toujours avoir été réuni en un centre politique distinct, une sorte de petit empire. En mettant bout à bout les témoignages des auteurs anciens, ceux des chroniqueurs arabes, les traditions indigènes, Nachtigall arrive à reconstituer une histoire du Fezzan qui est satisfaisante dans l’ensemble. Les avatars de cette histoire accusent les influences successives du nord et du sud ; le Fezzan a changé de capitale suivant que ses maîtres avaient leur lien d’origine avec la Méditerranée ou le Soudan. Mourzouk, la capitale actuelle, est d’hier, elle est turque. La Phazania des Garamantes, au temps de l’influence romaine, a eu pour capitale Djerma-Garama. Les dynasties d’origine berbère ou arabe ont eu pour centre Zouila. Une dynastie soudanaise, Bornouane, a laissé des traces profondes à Traghen, où les noms de lieux et de rues portent encore des noms empruntés à la langue Kanouri. Le mélange des sangs s’accuse dans le type ethnique, qui est extrêmement confus. On retrouve des Arabes, des Berbères, des Haoussas, des Tibbous, et toutes les nuances intermédiaires. La prédominance des peaux noires avait frappé Duveyrier, qui a échafaudé toute une théorie sur les Garamantes, qui, suivant lui, étaient incontestablement des noirs purs, propagateurs au Sahara d’une civilisation purement nigritienne. Cette théorie n’est pas absurde, si on n’en pousse pas trop loin les conséquences dans le détail. Nachtigall, en somme, semble s’y rallier avec prudence, puisqu’il reconnaît au type humain actuel, en moyenne, et dans la mesure où on peut le dégager, une certaine parenté avec le type tibbou. Cependant un pays situé comme le Fezzan n’a jamais pu, sans doute, même au temps lointain des Garamantes, se dégager des influences septentrionales. D’autre part, c’est essentiellement une région d’oasis : à l’ombre des palmiers, où la malaria sévit, la race blanche n’arrive pas à éliminer la noire.
Le Kaouar et Bilma. — Au sud des monts Toummo, les oasis qui mettent le Fezzan en communication facile avec le Tchad ont une importance beaucoup plus humble que le Fezzan proprement dit. Les plus notoires sont celle du Kaouar, à cause de leurs salines qui portent le nom de Bilma. Le sel y est très pur, d’une fabrication traditionnelle très soignée, livré au commerce en pains compacts de transport facile. Ces salines situées sur la plus belle route caravanière du Sahara contribuent à son animation ; et la réciproque est vraie ; elles seraient moins prospères apparemment si elles se trouvaient ailleurs.
Le Kaouar est nettement Tibbou, comme d’ailleurs un certain nombre d’oasis du Fezzan méridional, Qatron par exemple.
BIBLIOGRAPHIE
Outre Nachtigall, déjà cité :
Barth (H.). Travels and discoveries in north and central Africa. London, 1852-1853.
Rohlfs. Quer durch Afrika.
Duveyrier. Exploration du Sahara. Paris, 1864.
Bernet (E.). Contribution à l’étude géologique de la Tripolitaine. Bull. Soc. Géol. Fr. 1912, p. 385.
Petragani. Quatre ans de captivité au Fezzan. (Renseignements coloniaux du Comité de l’Afrique Française, avril 1922.)
CHAPITRE IV
LE SAHARA TOUAREG
Tout le reste du Sahara, toute la partie occidentale au delà du Fezzan est un monde à part qui a de grands traits généraux communs. Il est tout entier dominé au nord par la chaîne de l’Atlas, à la vie de laquelle il est plus ou moins associé. Les grandes tribus nomades, Arabes et Berbères, qui habitent l’Atlas d’une part et le Sahara de l’autre, se sont prêté à travers l’histoire un appui mutuel. Ici le désert est en communication largement ouverte avec des steppes étendues, réservoir de races nomades méditerranéennes. D’autre part la structure même du Sahara Occidental, le grand développement des vallées quaternaires et, par conséquent, des pâturages, offre à la vie nomade des facilités d’expansion. Sur toute son étendue, jusqu’aux lisières du Soudan et même au-delà, le nomade domine sans difficulté le sédentaire et le tient étroitement assujetti. C’est une situation exactement inverse de celle qu’on a vue au Sahara égyptien. Parmi ces nomades, les Arabes jouent un rôle important, mais limité à la périphérie : on les trouve au pied de l’Atlas saharien et en Maurétanie. Mais le cœur du Sahara Occidental appartient aux Berbères et particulièrement à la curieuse tribu des Touaregs. Pour la commodité de l’exposition et pour souligner un phénomène remarquable de géographie humaine on peut convenir de donner au Sahara Occidental le nom de Sahara touareg.
Son originalité tient à son altitude massive. Il est vrai que le sommet le plus élevé du Sahara est l’Emi Koussi du Tibesti, dans le Sahara Oriental. C’est que l’Emi Koussi est un volcan tout frais, intact. Les volcans du Sahara Occidental sont plus vieux, dégradés et usés. Mais le Tibesti par sa masse n’est pas comparable au puissant massif Touareg. Il se dresse isolément et brusquement au milieu de dépressions immenses, le Fezzan, le Borkou, le désert libyque. Ce sont les dépressions qui tiennent dans tout le Sahara Oriental de beaucoup la plus grande place. Dans le Sahara Occidental, ce sont au contraire les massifs en saillie.
Le nom de Hoggar (ou Ahaggar) s’applique au sommet du massif. Il y a là une sorte de plateforme érodée où les champs de laves tiennent une grande place, qui a 250 kilomètres de grand diamètre, où l’altitude se maintient partout supérieure à 2.000 mètres, et sur laquelle les volcans démantelés font saillie jusqu’au voisinage de 3.000 mètres. Cette plateforme s’appelle l’Atakor du Hoggar ; autour d’elle, l’altitude reste élevée, elle diminue progressivement par des pentes insensibles à l’œil. Le Hoggar se prolonge au nord par d’autres massifs touaregs très étendus, où l’altitude se maintient largement au-dessus de 1.000 mètres : le Tassili, le Mouidir, l’Ahnet. Plus au nord encore, le Tinr’ert, les Matmatas, le Tadmaït, la chaîne d’Ougarta, en saillie accusée jusqu’à 700 mètres, vont rejoindre l’Atlas. Au sud du Hoggar, les massifs de l’Aïr (jusqu’à 1.700 mètres) et de l’Adrar des Iforas (un millier de mètres) établissent la liaison avec le Soudan. Du côté de l’Océan, la côte est dominée à distance par d’autres massifs, les Eglabs (700 mètres), l’Adrar de Mauritanie (500 mètres). Tout le Sahara Occidental est parsemé d’un hérissement de massifs puissants qui se continuent ou se touchent. S’il était possible de calculer en chiffres son altitude moyenne, elle s’avèrerait certainement bien supérieure à l’altitude moyenne du Sahara Oriental.
Ici comme là, la composition géologique est la même dans les grandes lignes, pénéplaines de vieilles roches, souvent recouvertes de plateaux gréseux ou calcaires. Mais ici tout cet ensemble a été soulevé, dénivelé, basculé, et des conditions nouvelles sont nées. C’est la partie du Sahara où les réseaux d’oueds quaternaires, encore reconnaissables et presque cohérents, couvrent de beaucoup les plus grands espaces. Le Sahara Occidental a conservé bien plus que l’autre un modelé désertique jeune ; nous avons dit que c’était une condition favorable à la diffusion des pâturages et par conséquent de la vie nomade.
Le Sahara algérien. — Il faut mettre à part la partie du Sahara qui s’étend entre l’Algérie-Tunisie et le coude du Niger. Elle est de beaucoup la mieux connue, parce que, dans le dernier quart du siècle, elle a été militairement occupée ; et elle a d’ailleurs son originalité propre. Ici comme ailleurs, le nomade ne peut pas vivre sans l’appui que lui fournit l’oasis, et nous avons ici les oasis les mieux étudiées et les plus intéressantes de tout le Sahara peut-être, les oasis égyptiennes mises à part.
R’adamès et R’at. — Un petit groupe oriental d’oasis est d’affinités indécises : ce sont R’adamès et R’at. A considérer le réseau des oueds fossiles, elles appartiennent toutes les deux au bassin de l’Igharghar, et leurs liens avec le Sahara algérien ne sont pas niables. Mais, d’autre part, leurs liens avec le Sahara tripolitain ne le sont pas davantage. R’adamès et R’at jalonnent exactement la frontière politique, du côté tripolitain.
R’adamès est à la lisière orientale du grand erg de l’Igharghar ; dans le lit d’un oued qui descend du djebel Nefoussa, et qui, avant l’enfouissement sous les dunes, allait certainement rejoindre le Bas Igharghar. Les conditions géologiques ont été étudiées par Pervinquières. Nous savons par lui que l’eau de R’adamès est artésienne comme celle du Djerid et de l’oued R’ir, sur l’autre lisière tunisienne et algérienne du grand erg. Mais ce n’est pas de l’eau de puits, c’est une belle source naturelle à la disposition de l’homme depuis toujours, sans recherche et sans effort.
Il y a là probablement une relation avec l’antiquité historique de R’adamès. Elle a été plus ou moins Carthaginoise et Romaine, sous son nom de Cydamus, aisément reconnaissable. On y a trouvé une inscription en caractères grecs et en langue inconnue ; une inscription latine qui mentionne la garnison romaine, un détachement de la IIIe légion Augusta. On y a trouvé aussi des ruines d’un caractère indécis, mais que Duveyrier rapproche d’autres ruines analogues à Garama-Djerma dans le Fezzan. Le même Duveyrier a été frappé de trouver en usage chez les R’adamésiens non seulement leur dialecte berbère propre et l’arabe, mais aussi le haoussa. Il a admiré leur esprit d’entreprise et leur organisation commerciale, attestant des relations régulières avec le Tchad et le Niger. Evidemment il y a là un legs du passé. En un lieu dit Tabelbalet, sur la lisière de l’erg, très loin dans le désert, presqu’à mi-chemin entre R’adamès et In Salah, on a trouvé un lot de pierres taillées en forme de pain de sucre, avec figuration grossière d’une face humaine, évoquant l’idée de bétyles phéniciens ; apparemment une trace de rayonnement carthaginois, avec R’adamès pour base. Il y a eu là évidemment un poste avancé du commerce méditerranéen à travers le Sahara.
R’at est très loin dans l’intérieur, sous le parallèle et non loin du Fezzan. Elle ne semble pas avoir de passé ; elle aurait gardé le souvenir de sa fondation il y a quatre ou cinq siècles. Elle a des sources dont le caractère artésien est attesté par le voisinage de puits. R’at est d’ailleurs dans une vallée encaissée dans les plateaux gréseux touaregs, réservoir naturel de nappes aquifères ; au bas de leurs pentes, à 700 mètres d’altitude seulement. L’orientation de la vallée et celle des crêtes qui la longent sont nettement nord-sud. Le prolongement d’une ligne R’at-R’adamès passe exactement par la côte de la Tunisie sur la petite Syrte, c’est-à-dire par l’extrémité orientale de l’Atlas. Y a-t-il là un grand accident sub-méridien, une des failles le long desquelles le massif touareg s’effondre vers le Fezzan ? Et cet accident a-t-il un rapport avec l’émergence de nappes artésiennes dans les deux oasis ?
Cliché du service photographique du Gouvernement Général
Pl. XIX. — Oasis de Tolga, près Biskra ; un puits artésien.
Cliché Gautier
Pl. XX. — Une khottara (chadouf égyptien) dans l’oasis de Timmoudi, bas de l’oued Saoura.
R’at a ses relations naturelles avec le Fezzan dont elle est une sorte d’avancée. Pourtant elle est sous la domination des Touaregs Azgueurs du Tassili. Une route suivie par Barth la relie avec l’Aïr, c’est-à-dire avec le Niger, en utilisant les puits de l’oued Tafassasset. C’est la route directe de R’adamès au Niger.
Nous retrouvons ici la situation ambiguë des deux oasis sur la frontière de deux provinces.
Oasis algériennes. — Les oasis propres du Sahara algérien sont un autre monde ; elles ont des caractères communs. C’est d’abord d’avoir été beaucoup étudiées et d’être bien connues. Mais il y en a un autre : la rareté des sources, de l’eau aisément accessible. Dans le domaine de la Saoura, non loin de l’Atlas, il y a quelques oasis alimentées par de belles sources d’eau courante, Tar’it, par exemple, et Beni-Abbès. A l’autre extrémité du Sahara algérien, près la frontière tunisienne, sur le bord septentrional du grand erg, les oasis du Souf sont une curiosité. On les désigne aussi sous le nom d’El Oued qui est le mot arabe. L’eau s’y trouve en nappe étendue à fleur de sol sous le sable. Chaque jardin est un entonnoir creusé dans le sable jusqu’à la nappe ; le travail du jardinier n’est pas d’irriguer ses cultures, qui ont de l’eau en abondance, mais de rejeter le sable qui les envahit par l’éboulement des parois.
Ce sont là des cas exceptionnels ; dans la grande majorité des oasis sud-algériennes, il a fallu de grands travaux, puits artésiens ou foggaras, pour aller chercher la nappe d’eau dans les profondeurs du sol. Les oasis sahariennes d’une façon générale semblent se diviser en deux catégories. Dans des provinces étendues, le Fezzan, le Borkou, voire même à Koufra, et naturellement dans la vallée du Nil, l’eau est à fleur de sol, à la disposition de l’homme. Les oasis égyptiennes du désert libyque, d’une part, et les oasis algériennes de l’autre, semblent être les seules provinces où un travail souterrain considérable a été nécessaire. Et malgré l’éloignement, le lien entre les deux n’est pas attesté seulement par la similitude des techniques, il l’est aussi historiquement. Duveyrier a dessiné à R’adamès un bas-relief dont l’inspiration égyptienne est évidente. Les indigènes de l’oued R’ir attribuent l’origine de leurs puits artésiens à Doul Qorneïn, ce qui signifie le Bi-Cornu ; c’est le nom que le Coran donne à Alexandre le Grand, mais bien entendu à Alexandre considéré comme l’incarnation d’Ammon, le dieu à tête de bélier. Les auteurs anciens, Corippus, par exemple, signalent l’importance du culte du bélier chez les tribus sahariennes. A Tamentit (Touat) on a trouvé une idole de pierre à tête de bélier, qui a été publiée par Martin. En différents points de l’Atlas saharien (Figuig entre autres) des gravures rupestres représentent un bélier à tête surmontée du disque solaire flanqué d’urœus, qui est évidemment Ammon. Tout cela confirme ce que nous savons par ailleurs de Siouah, l’oasis de Jupiter Ammon, porte d’entrée au Sahara des influences égyptiennes.
Les oasis du Sahara algérien se divisent en deux groupes très nets : l’oriental qui est le domaine des puits artésiens ; l’occidental qui irrigue avec des foggaras.
A l’est, la vallée du Bas Igharghar est un immense synclinal très régulier, où toutes les couches ont une allure en fond de bateau, en cuiller, depuis le crétacé qui est à la base, jusqu’aux atterrissements épais qui le recouvrent. Les sources ne font pas complètement défaut : les indigènes leur donnent le nom de bahar, qui signifie littéralement la mer, mais qui s’applique couramment à toute eau vive et profonde. Les bahars sont de petits lacs souvent cratériformes et dont la profondeur peut être extraordinairement grande pour leur superficie minuscule ; elle atteint trois ou quatre dizaines de mètres : ce sont des évents plus ou moins obstrués de la nappe profonde. Ils servent de refuge à une faune résiduelle tropicale de poissons dont le cat-fish est le représentant le plus volumineux. Les bahars, très rares et saumâtres, ne présentent pas aujourd’hui d’intérêt pratique. A l’origine, ils ont pu donner l’idée des puits artésiens, à eau jaillissante, qui alimentent en totalité les très belles oasis : celles du Djerid et du Nefzaoua en Tunisie, celles de l’oued R’ir et d’Ouargla en Algérie. L’occupation française est déjà ancienne ; ces oasis — éparpillées au pied de l’Atlas sont d’accès facile, le chemin de fer a été poussé jusqu’à Touggourt, capitale de l’oued R’ir et il ira bientôt jusqu’à Ouargla. Il va sans dire que les puits artésiens sont forés aujourd’hui par nos procédés européens. Mais les méthodes indigènes n’ont pas encore tout à fait disparu ; en tout cas elles sont bien connues. La comparaison avec l’Égypte est intéressante. Dans les oasis égyptiennes, d’après les descriptions du Geological Survey, les Européens ont trouvé entre les mains des puisatiers indigènes un outillage déjà évolué, et, par exemple, une longue tige métallique pour le forage de la dernière couche dure ; c’est que l’Égypte est le centre le plus intelligent et le plus civilisé de l’Orient. Dans les oasis algériennes, le puisatier, en dehors d’une pioche et d’un couffin, n’avait que ses mains nues, et il suppléait à la pauvreté de son outillage par des procédés à lui. Les puisatiers étaient mieux qu’une corporation, une tribu, où on se transmettait de père en fils non seulement des traditions, mais un entraînement atavique, une adaptation de l’organisme. Ils pouvaient séjourner sous l’eau un nombre étonnant de minutes et supporter au fond du puits la pression d’une colonne d’eau extraordinairement épaisse ; ils acceptaient d’ailleurs avec l’héroïsme tranquille de l’accoutumance les aléas d’un métier redoutable. C’étaient eux, évidemment, et non pas leurs collègues évolués du désert libyque, qui avaient gardé intactes les traditions des vieux puisatiers égyptiens, admirés par Olympiodore.
Sous les palmiers irrigués par ces puits artésiens, et après un demi-siècle d’organisation française, vit une population officiellement recensée de 200.000 âmes environ. Ils cueillent et ils exportent au loin la meilleure datte peut-être de la planète, la fameuse « deglat nour », un fruit de luxe, dont la seule existence suppose une longue sélection, des traditions antiques de jardinage, une vieille civilisation.
Les oasis orientales sont plus ou moins groupées au fond de la cuvette, au pied de l’Atlas ; l’oasis la plus méridionale qui est Ouargla n’en est pas éloignée de plus de 300 kilomètres. Tout autre est la distribution des oasis occidentales. Au lieu d’être groupées, elles sont alignées à la queue leu-leu en ruban immense, entre l’Atlas saharien de Figuig sur la frontière marocaine d’une part, et l’oasis d’In Salah d’autre part. Ce ruban de verdure, extrêmement simple et mince, a 1.200 kilomètres de long : c’est une « rue de palmiers », comme disent les auteurs arabes ; elle est si longue, disent ces mêmes auteurs avec quelque exagération orientale, qu’une chamelle de caravane saillie à un bout aurait le temps de mettre bas avant d’arriver à l’autre ; elle conduit sans interruption de l’Atlas au cœur du Sahara, au pied du Hoggar. La « rue de palmiers » se divise en secteurs, dont voici la succession du nord au sud : oasis de la Saoura, Gourara, Haut et Bas Touat, Tidikelt. Mais toutes ces oasis sans exception ont un caractère commun : elles jalonnent régulièrement une limite géologique entre la pénéplaine de vieilles roches d’une part, et d’autre part les plateaux crétacés et tertiaires. La ligne des oasis suit la limite géologique dans ses moindres inflexions : le rapport est évident. Les grands plateaux crétacés et tertiaires aux assises doucement et régulièrement inclinées vers les oasis, absorbent pour une bonne part les pluies qui tombent, et dont l’extrême rareté en un point déterminé est compensée par l’immensité des bassins récepteurs ; ils restituent cette eau en suintements sur leur périphérie. Ces suintements pourtant ne suffisent à l’irrigation qu’à la condition de les aider, de les dégorger. Il a fallu que l’homme intervienne en captant les sources. Il l’a fait au moyen de foggaras. Ces galeries souterraines de captage sont pour le pays un travail aussi prodigieux en leur genre que les puits artésiens. Elles sont assez spacieuses pour qu’un petit homme à la rigueur puisse y circuler d’un bout à l’autre ; leurs têtes atteignent en certains points une profondeur de 60 à 70 mètres au-dessous de la surface ; sur toute leur longueur, de distance en distance, elles sont jalonnées de puits d’aération, dont les orifices avec leur bourrelet de terres rejetées font un paysage de taupinières ; le développement total de ces galeries est incalculable ; pour une seule oasis déterminée, celle de Tamentit, par exemple, il peut atteindre une quarantaine de kilomètres. Autour d’une oasis quelconque, dans un rayon de plusieurs kilomètres, tout le sol est miné ; on y circule avec précaution. C’est un travail comparable par son importance à celui d’un métropolitain de grande ville.
D’après les descriptions du Geological Survey, les foggaras du désert libyque, de conception identique, ont été construites par les Romains en pierres de bel appareil, en murs réguliers ; elles sentent l’administration civilisée. Au Touat, rien de pareil : l’ouvrier n’a guère que son corps et ses mains nues ; il supplée à l’indigence de l’outillage par une ingéniosité instinctive et un acharnement animal ; c’est une taupe humaine. Spectacle admirable.
Ainsi, du groupe oriental au groupe occidental, ce n’est pas l’animal humain qui change ; ce sont les conditions géologiques ; la taupe a su s’y adapter. Non pas sans tâtonnement, cependant. Dans quelques oasis sur la frontière du Touat et du Gourara, il y a des puits artésiens indigènes qui donneraient de l’eau en abondance, mais non pas jaillissante, puisque évidemment, par la structure du sous-sol, la pression fait défaut. Ces puits sont isolés et inutilisés parce qu’ils sont inutilisables.
C’est qu’en effet pour irriguer une oasis sérieuse, il ne faut pas seulement de l’eau, il la faut dans certaines conditions de rendement et d’exploitation financière. Le puits ne suffit pas, fût-il inépuisable.
Dans le groupe occidental des oasis, il y a en certains points des puisards ; surtout dans le lit de la Saoura, où la régularité des crues entretient des nappes superficielles. Ce sont des puits à bascule, on les appelle ici Khottara, mais c’est exactement le Chadouf égyptien qui a été si souvent décrit et figuré. C’est un système ingénieux, qui sent lui aussi sa vieille civilisation ; notre poulie est remplacée par une longue perche alourdie à un bout par une grosse pierre qui sert de balancier ; un gros seau en cuir à longue manche qu’on appelle « dellou » est parfaitement adapté. Avec ce système, il est aisé de tirer un seau d’eau. Mais pour irriguer un jardin il faut une terrible quantité de dellous. On irrigue la nuit pour diminuer l’évaporation. Qu’on se représente la vie d’un homme qui, du crépuscule à l’aurore, 365 nuits par an, refait sans discontinuer le geste de tirer un dellou.
Il y a pourtant au Sahara algérien un groupe important d’oasis qui paraît au premier abord vivre exclusivement de ses puits. C’est le M’zab(43.000 hts). Il n’appartient proprement ni au groupe oriental, ni au groupe occidental. Il est à mi-chemin entre les deux, au milieu des effroyables solitudes du plateau crétacé. Les palmeraies du M’zab sont au plus creux de lits d’oueds quaternaires, pour se rapprocher de la nappe souterraine. Les puits creusés dans le calcaire le plus dur ont pourtant une soixantaine de mètres. La profondeur rend la Khottara inutilisable. Ce sont des bêtes, ânes ou chameaux, qui tirent les dellous : mais l’entretien de ces animaux est coûteux. Le M’zab subsiste parce que les M’zabites sont un peuple à part. Toute la partie mâle et adulte de la population vit au loin dans les grandes villes d’Algérie ; ils y sont commerçants, usuriers, banquiers, accumulant de grosses fortunes. Comme les Juifs, les Arméniens, dont ils sont un équivalent, ils ont entre eux un lien religieux ancien ; ils sont une secte musulmane très fermée, très jalouse de sa foi et de son autonomie. Le M’zab est pour eux un jardin de plaisance et une citadelle ; une fantaisie ou une nécessité coûteuse, mais non pas certes un placement. Il retournerait au néant si la prospérité financière de la tribu venait à s’écrouler.
Pour qu’une oasis subsiste par elle-même, il lui faut de l’eau qui sourde à un niveau supérieur à celui du jardin et qui vienne toute seule, en suivant la pente, sans effort humain, irriguer le pied de chaque palmier. Seuls les puits artésiens et les foggaras remplissent cette condition : c’est en somme une énorme immobilisation de capital pour réduire au minimum la main-d’œuvre, un chef-d’œuvre délicat d’aménagement économique et financier pour mettre en équilibre le prix de revient et le rendement.
Il faut montrer le calcul minutieux des facteurs économiques dans de menus détails. Et, par exemple, le chien est inconnu aux oasis, non qu’il ne puisse y vivre ; il y a vécu. Dans les oasis du sud tunisien, d’après Pline et el Bekri, on mangeait le chien, qui, pour le musulman, est un animal impur. Il a disparu évidemment le jour où la diffusion de l’Islam l’a rendu inutilisable comme animal de boucherie ; il a été éliminé comme bouche inutile. Dans toutes les oasis on admire le grand nombre des latrines très bien tenues. C’est que l’engrais est trop précieux pour le laisser perdre.
Il faut mentionner l’existence d’instruments ingénieux qui servent à mesurer l’eau goutte à goutte et minute par minute pour le partage entre les usagers. L’un qui est du type de la clepsydre mesure le temps ; un autre, qui a la forme d’un peigne fixé à la patte d’oie des petits canaux d’irrigation, partage entre ses dents le volume total de l’eau d’après une jauge calculée au prorata des droits. La propriété et l’usage de l’eau sont déterminés par toute une législation minutieuse et ingénieuse de coutumes, qui supposent une longue élaboration à travers les siècles ou les millénaires. Il y aurait là toute une étude qui a été esquissée par Brunhes. Tout cela, bien entendu, outillage et coutumes, a son origine dans les vieilles civilisations orientales.
Notez encore l’aspect architectural des bourgades sous les palmeraies. Ce sont des « ksars », c’est-à-dire des bourgs fortifiés ; le Sahara n’est pas un lieu où on puisse dormir portes ouvertes. A de très rares exceptions près, murailles et maisons sont construites en pisé, en briques crues de boue durcie. La pauvreté des matériaux fait ressortir la complexité des constructions ; les maisons ont plusieurs étages, des cages d’escalier ; les rues ont des passages couverts, l’aspect est urbain ; et la vie sociale est urbaine elle aussi : il y a des marchés, des boutiques, des lieux de promenade, des cafés, des lieux de plaisir. Tout cela est indispensable au nomade qui demande à l’oasis ce que le matelot demande au port de relâche ; le réapprovisionnement facile et la revanche grossière des longues abstinences. Un ksar, si minuscule qu’il soit, n’est jamais un village, c’est une ville en boue durcie. La Babylone d’Hérodote était sur ce modèle.
De quelque côté qu’on se tourne ici on retrouve toujours la vieille civilisation orientale millénaire. Et elle frappe davantage parce qu’elle n’a plus aujourd’hui pour gardiens que de pauvres sauvages négroïdes. Les indigènes des oasis sont en grande majorité des « haratin ». Le mot semble signifier étymologiquement cultivateurs, paysans. Mais, dans l’usage du langage, il s’applique exclusivement aux cultivateurs nègres. Cette association d’idées est toute naturelle : à l’ombre des palmiers la malaria interdit à la race blanche l’effort physique et même la durée. Dans le métissage le sang blanc tend à être éliminé. Les « Ksouriens », c’est-à-dire les habitants des ksars, sont en bloc des négroïdes.
Ce n’est pourtant pas le lieu de trop se souvenir que le Sahara fut jadis nègre dans sa totalité. Les Ksouriens sont l’inverse des Tibbous ; ils n’ont pas l’air autochtones. Non seulement ils n’ont en bloc aucune tradition commune et ancienne, mais encore individuellement chacun d’eux garde généralement le souvenir d’un grand-père ou d’un aïeul venu comme esclave d’un point quelconque du Soudan. La seule langue des Ksouriens en dehors de l’arabe est le berbère ; dans certains coins il y a pourtant un sabir soudanais ; mais c’est nettement un sabir, un pot-pourri de vingt langues nègres différentes. Tout se passe comme si les haratin des oasis occidentales (une cinquantaine de mille âmes) étaient le résidu laissé par des siècles d’importation ininterrompue d’esclaves noirs. S’il y a un substratum plus ancien on ne le discerne plus.
Ce n’est pas très étonnant. Nous sommes ici dans la partie du Sahara où la race blanche, appuyée sur les Maugrebins de l’Atlas, a tout balayé devant soi. On a déjà dit que les oasis du Sahara algérien sont toutes de fondation authentiquement récente, à peu près datée historiquement du VIe siècle après J.-C. pour le Gourara, au XVIIIe pour certaines oasis du Tidikelt. Dans cette région où la palmeraie dans la majorité des cas est étroitement associée à l’irrigation savante d’origine orientale, il est d’autant plus naturel d’admettre que cette irrigation savante a été importée par la grande invasion des nomades pâtres de chameaux.
Les nomades. — Ces nomades, qui ont été probablement les créateurs des oasis, en sont en tout cas les maîtres. Ils sont généralement, à titre individuel, propriétaires des palmiers ; ils apparaissent au moment de la maturité des dattes pour faire ou contrôler la cueillette. Les haratin ne sont que métayers à un faible pourcentage de la récolte ; des « khammès » comme on dit en arabe, d’un mot qui signifie cinq, parce qu’ils ont droit à un cinquième de ce qu’ils font pousser. Par surcroît, chaque groupe d’oasis appartient politiquement à une tribu nomade suzeraine. Les fortifications des ksars n’ont de sens que vis-à-vis des ksars voisins ; ils n’indiquent aucune pensée de résistance à la tribu suzeraine, dont on escompte la protection militaire contre d’autres tribus nomades, un peu comme les serfs de notre moyen-âge escomptaient la protection de leurs barons. Les nomades sont la seule force armée, la guerre est leur métier, leur gagne-pain.
Cette servilité des Ksouriens apparaît toute naturelle si on considère ce que sont les nomades. Et d’abord ils sont d’une autre race, ils sont tous des blancs incontestables. Hors de l’oasis, dans les grands espaces désertiques, sous un climat sec à contrastes violents, une acclimatation de la race négroïde n’est pas impossible. Le cas des Tibbous le montre. Mais le blanc méditerranéen est chez lui, son organisme est tout accommodé.
D’ailleurs les nomades sahariens sont des blancs sélectionnés par leur genre de vie. Le Sahara Occidental tel que nous l’avons décrit est sillonné de routes très dures, mais à la rigueur praticables. Ces routes ont fait le nomade. On s’en douterait rien qu’à comparer la selle du méhari en usage dans le Sahara Occidental avec la selle soudanaise des Egyptiens. Celle-ci est très grande, elle encastre la bosse du chameau et elle en recouvre tout le dos ; elle est confortable, on peut presque s’y coucher : mais elle est très lourde. Au Sahara Occidental, la « rahla », littéralement la voyageuse, est un petit assemblage de quatre planches, qui se place en avant de la bosse, et sur laquelle on ne peut être assis qu’en posant les pieds nus sur le cou du chameau, en guise d’étriers. C’est un miracle de légèreté ; elle convient à des gens qui demandent couramment à leurs bêtes des randonnées formidables, et pour qui quelques kilos de plus ou de moins sont d’importance immense. Ces randonnées éternelles au désert, qui imposent à l’organisme un extrême effort physique, uni à une extrême sobriété, entraînent des corps magnifiques, minces et musclés. Un bon type de nomade saharien est le Massinissa des auteurs latins qui, à 80 ans, conduisait une charge de cavalerie et avait un enfant.
Le moral est à l’avenant. Il faut se représenter ces routes du Sahara, où un instant d’inattention, une faiblesse momentanée, un manque de sang-froid entraîne la mort par la soif. Et la soif n’est pas le seul danger ; il y a l’homme. Une trace inconnue qui croise le sentier annonce peut-être une embuscade. On ne s’attarde pas aux points d’eau trop repérés ; on remplit rapidement l’outre, et on va s’arrêter plus loin, généralement après un crochet calculé pour dérouter la poursuite éventuelle, toujours possible. On est dans « bled-el-khouf », le pays de la peur, ou « bled-es-sif », le pays du sabre. Cette vie donne à l’œil et à certains côtés de l’intelligence une acuité qui fait l’admiration des Européens. Un nomade parfaitement inculte, interrogé par un explorateur, dessinera du doigt sur le sable une carte intelligible. Il a le sens topographique, puisque la direction est pour lui une question de vie ou de mort. Il reconnaîtra un tel, de telle tribu, à l’empreinte laissée par un pied nu ; aussi sûrement qu’un policier d’Europe identifie un malfaiteur à l’empreinte de son pouce. Pas n’est besoin de dire à quel point l’ombre toujours présente de la mort violente trempe le caractère.
Tel est l’individu, et il faut considérer les liens qui l’unissent aux autres membres de sa tribu. C’est un équivalent exact de ceux que la discipline militaire met entre nos soldats. Une tribu nomade est un régiment né.
Contre ces gens-là, il est tout naturel que les négroïdes des oasis ne conçoivent même pas l’idée de la résistance.
Chaamba et Touaregs. — Les nomades du Sahara algérien se divisent en deux groupes, qui ont en commun la même adaptation à la même vie, mais qu’à part cela tout sépare : la langue, le costume, l’armement, les coutumes, un degré différent de foi musulmane, et par conséquent des haines inexpiables.
Chacun des deux groupes vit à part de l’autre dans une région différente du Sahara. Les Arabes sont au nord, au pied de l’Atlas, en communication étroite avec le Maghreb arabisé. La tribu de beaucoup dominante est celle des Chaambas, qui domine les oasis du groupe oriental, plus particulièrement Ouargla. Leurs pâturages sont dans les oueds du Tadmaït, mais ils sont plus particulièrement chez eux dans les pâturages de l’erg. Leurs chameaux sont si entraînés au sable qu’ils passent pour se blesser les pieds plus facilement que d’autres dans le désert de pierres. En contact ancien déjà, par leur habitat, avec la domination française, les Chaambas ont fourni, pour une grande part, le personnel soldat des méharistes français ; et mieux que le personnel : les méthodes et l’esprit saharien ; des compagnies françaises de méharistes on peut presque dire qu’elles sont la tribu Chaamba enrégimentée. Ces compagnies dans les vingt dernières années ont pacifié tout le Sahara algérien. Mais les Chaambas livrés à eux-mêmes, avant les cadres et l’organisation française, n’avaient jamais pu le faire. Ils étaient restés cantonnés depuis des siècles au pied de l’Atlas, abandonnant le cœur du désert à leurs ennemis séculaires, les Berbères Touaregs.