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Le Sahara

Chapter 7: CHAPITRE PREMIER
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About This Book

The work offers a systematic survey of the Sahara’s physical geography, examining its size, aridity, and climatic causes such as persistent high-pressure belts and latitude-driven precipitation patterns; it analyzes topography, geology, and variations between western, central, and eastern sectors, and discusses coastal and oceanic influences, mountain effects, and hydrology. It reviews the history and methods of exploration and scientific mapping that progressively clarified oasis regions and interior plateaus, and incorporates meteorological and geological evidence to explain dune fields, salt pans, and erosion processes, while outlining implications for human presence, vegetation, and potential development in the desert environment.

LE SAHARA


OUVRAGES DU MÊME AUTEUR


E.-F. Gautier.Madagascar : Essai de géographie physique. (Challamel, 1902.)

E.-F. Gautier et H. Froidevaux. — Un manuscrit arabico-malgache sur les campagnes de La Case dans l’Imoro. Notices et extraits des manuscrits. (Imprimerie nationale, 1907.)

E.-F. Gautier. — Missions au Sahara algérien. (Armand Colin, 1908.)

La Conquête du Sahara. Essai de psychologie politique. (Armand Colin, 1910.)

E.-F. Gautier et Edm. Doutté. — Répartition de la langue berbère en Algérie. (Alger, Jourdan, 1910.)

E.-F. Gautier. — L’Algérie et la Métropole. (Payot, Paris, 1920.)

Structure de l’Algérie. (Société d’éditions géographiques, 1922.)

Le Moyen Atlas (réunion d’articles de la Revue Hespéris). (Larose, 1925.)

L’Islamisation de l’Afrique du Nord. Les siècles obscurs du Maghreb. (Payot, Paris, 1927.)

Sous presse : Aménagement du Sahara. Publication de l’Académie des Sciences coloniales.


BIBLIOTHÈQUE SCIENTIFIQUE


E.-F. GAUTIER
PROFESSEUR A L’UNIVERSITÉ D’ALGER


LE SAHARA


Avec 10 figures et 26 illustrations hors texte


PAYOT, PARIS
106, BOULEVARD St-GERMAIN


1928
Tous droits réserves.


Tous droits de traduction, de reproduction et d’adaptation
réservés pour tous pays.
Copyright 1928, by Payot, Paris.


LIVRE PREMIER

CHAPITRE UNIQUE

GENÉRALITES SUR LE SAHARA, SA STRUCTURE, SON CLIMAT, SES LIMITES

Le Sahara, ou grand désert, comme disent les atlas, est probablement en effet le premier désert du globe au double point de vue des dimensions et de l’aridité. Il embrasse toute la moitié nord du continent africain.

Si on met à part le désert américain des Etats-Unis, le Sahara semble bien être aussi un des déserts les mieux connus, ou du moins les moins inconnus à la surface de la planète.

La lumière s’est faite très tard. Au commencement du XIXe siècle, le Sahara est aussi parfaitement inconnu que le reste de l’Afrique. Les questions des sources du Nil, de Tombouctou, du lac Tchad, sont restées, pendant des décades, au programme de l’exploration. Quelques-unes des gloires les plus éclatantes de l’exploration au XIXe siècle ont été édifiées au Sahara. Caillé, le premier européen qui a vu Tombouctou ; Speke et Grant, qui ont découvert les sources du Nil ; ne sont plus que des noms. Mais il ne manque pas de voyageurs anciens, appartenant à ce qu’on peut appeler la période héroïque, dont les livres sont encore une source d’informations.

Cela est vrai en particulier de Barth, de Rohlfs, de Nachtigall, de Duveyrier, de Foucauld.

Aux environs de 1880, l’exploration du Sahara entre dans une période nouvelle. A l’ouest, la France établit, par étapes successives, sa domination militaire sur le Sahara au sud de l’Algérie.

La période s’ouvre par les explorations Flatters et Foureau-Lamy. Puis, à partir de 1900, autour de Laperrine se groupent un nombre considérable d’officiers, de voyageurs, de géologues et de géographes, dont les itinéraires s’entrecroisent, se rejoignent et se complètent, et dont les études jettent une vive lumière sur la presque totalité du Sahara Occidental. Le service géographique de l’armée, quoique absorbé par l’Algérie, la Tunisie, et le Maroc, consacre au Sahara une activité croissante.

Vers la même époque, l’Angleterre s’est établie en Égypte. Le Geological Survey a publié sur le Sahara Oriental, et en particulier sur les oasis du désert libyque, des cartes et des monographies précieuses.

Le Sahara Central est la partie la moins étudiée. L’Italie, qui en a le contrôle, n’est entrée en scène que très tardivement, à la veille de la grande guerre ; elle n’a pas eu le temps, et encore bien moins, à cause de la guerre, le loisir d’organiser l’enquête scientifique. Elle l’a amorcée pourtant. D’autre part, c’est justement sur ce Sahara Central que nous avons les livres de Barth, de Nachtigall, de Duveyrier. Les deux missions Tilho, parties du Soudan français, ont définitivement élucidé la question du Tchad ; et la seconde nous a documentés sur le Tibesti. Sur la mystérieuse Koufra des renseignements, qui complètent ceux de Rohlfs, viennent de nous être apportés par plusieurs voyageurs, Lapierre, miss Rosita Forbes, Hassanein Bey.

Le Sahara désormais est peut-être mieux connu que le désert australien et que les déserts asiatiques.

Il est certainement possible, en tout cas, d’en essayer un tableau d’ensemble.

Causes générales. — On sait que la distribution des déserts à la surface de la planète est un phénomène exclusivement climatique.

En présence de ces grandes plaines, saupoudrées de sel et semées de dunes, dont certaines parties sont déprimées au-dessous du niveau de la mer, une première impression, qui persista longtemps dans l’imagination des hommes, fut qu’on avait affaire à un fond de mer desséché. C’est un simple préjugé populaire.

Un désert est une surface continentale comme toutes les autres ; son passé géologique ne fournit aucune explication de son aridité. Il est aride, parce qu’il n’y pleut pas assez, parce qu’il y a déséquilibre entre la quantité d’eau qui lui tombe du ciel et celle qu’il perd par évaporation.

On sait que le climat à la surface de la planète est en première ligne fonction de la latitude.

Les zones arides s’intercalent entre les zones tempérée et tropicale à la surface des continents ; cela correspond sur les océans avec les zones de haute pression qui séparent les zones de pression plus basse des vents d’ouest et des alizés. Cela est constant. Ça s’applique aux déserts américains du Nord et du Sud, au Kalahari, au désert australien, et même en petit à la zone sub-désertique de Madagascar.

Jetez un regard sur la carte des isobares de l’Océan Atlantique. Vous y trouverez dans le prolongement exact du Sahara le maximum des Açores. C’est une zone de hautes pressions barométriques qui barrent l’Atlantique (770 mm.).

Au nord, l’Atlantique septentrional est parcouru toute l’année par les dépressions tourbillonnantes qui nous viennent d’Amérique ou d’Europe. Un petit nombre d’entre elles peuvent atteindre l’Afrique en hiver, dans la saison où le maximum des Açores est le plus méridional.

Au sud de ce maximum, les pluies tropicales suivent le soleil sous forme d’orages violents qui éclatent dans l’après-midi. On les retrouve au Sénégal où nous leur donnons le nom de tornades. Elles ne vont guère plus loin vers le nord.

Entre le domaine des dépressions atlantiques et celui des pluies tropicales, s’étend sur le continent le Sahara et sur l’océan le maximum des Açores. Dans l’état actuel de nos connaissances météorologiques, il est impossible même d’imaginer quelle peut être l’allure des isobares au Sahara. Mais le lien est évident entre le désert et la ceinture des hautes pressions océaniques ; il est trop constant pour qu’il y ait coïncidence fortuite.

La latitude pourtant n’est pas le seul facteur d’un climat. Son influence est, suivant les cas, renforcée ou atténuée par celle qu’exercent la forme et l’altitude des terres émergées.

Le Sahara a ses montagnes, mais rien qui puisse se comparer à l’Himalaya et au Thibet, ni aux montagnes Rocheuses ou aux Andes. Dans l’ensemble, il n’y a pas de barrière montagneuse continue, les plaines basses ou d’altitude très médiocre dominent. Cela est de grande conséquence aux points de vue barométrique et thermométrique.

D’autre part, dans les deux Amériques, comme dans l’Afrique du Sud, la côte du continent court nord-sud, à angle droit avec la latitude ; et dans les Amériques, la côte est longée tout près par de puissantes chaînes de même direction. La côte nord africaine, le long de la Méditerranée, court au contraire dans le sens de la latitude, elle prolonge à peu près en ligne droite sur 4.000 kilomètres la limite nord du maximum barométrique océanique. Ceci aussi est de grande conséquence.

En Asie, les plus hautes et les plus massives chaînes du globe, en Amérique et en Afrique australe, la direction générale du continent contrarient l’influence de la latitude. Au Sahara, au contraire, l’altitude du sol et la direction de la côte tendent à exagérer cette influence. Et voilà sans doute d’une façon très générale pourquoi le Sahara bat tous les records de déserts planétaires.

Géologie. — La structure géologique du Sahara, si on se contente de la décrire dans les grandes lignes, est très simple.

Au nord-ouest et à la bordure, l’Atlas est une chaîne plissée, jeune, comparable aux Alpes, et qui fait d’ailleurs partie du système alpin. Mais quoiqu’elle soit steppienne, voire désertique sur son versant sud, elle sert de cadre au Sahara plutôt qu’elle n’en fait partie.

Le Sahara, proprement dit, dans tout le reste de son étendue, est le contraire d’une jeune chaîne plissée ; un équivalent du plateau central français, à la rigueur, et non pas des Alpes ou des Pyrénées. Il serait plus justement comparable aux plateformes russe, sibérienne ou canadienne ; ce que les géologues appellent un « bouclier » ; un bloc de la croûte terrestre resté rigide depuis des âges immenses. Dans certaines parties, et en particulier dans le Sahara algérien, on retrouve les traces de très vieilles chaînes plissées, contemporaines ou ancêtres de celle qu’on appelle en Europe hercynienne dans notre massif central français ou dans le massif schisteux rhénan. Mais ici, comme là, la vieille chaîne usée, arasée jusqu’aux racines de ses plis, a disparu depuis longtemps en temps que chaîne ; il n’en reste plus que les cicatrices, ce que les géologues appellent une pénéplaine, c’est-à-dire en langage commun des plateaux. Dans le reste du Sahara, les calcaires carbonifériens, les grès dévoniens, et même les grès siluriens, se présentent au contraire en lits à peu près horizontaux, sur des espaces immenses. A la surface de la planète, il est rare de trouver des sédiments aussi anciens en assises horizontales, tels qu’ils se sont déposés. On ne les signale qu’à la surface des autres « boucliers » planétaires ; le bouclier russe par exemple, ou canadien.

Ces vieilles roches primaires sont le soubassement de tout au Sahara. Mais sur des étendues immenses, la moitié du Sahara peut-être, ce soubassement disparaît sous un placage de roches plus récentes ; les calcaires crétacés du Sud algérien et tunisien, de Tripolitaine, de Cyrénaïque ; les grès nubiens du désert libyque, crétacés eux aussi ; les calcaires miocènes de la Marmarique. En bien des points, au Sahara algérien et tunisien en particulier, on devine sous ce placage les fibres de la vieille pénéplaine, comme on devine le squelette sous la peau qui l’habille. Et ces grès ou ces calcaires, secondaires ou tertiaires, couvrent de leur uniformité d’énormes espaces, précisément parce qu’ils sont un placage horizontal.

Au travers de ce complexe, des roches éruptives récentes se sont fait jour en grande abondance. Les massifs montagneux les plus saillants du Sahara sont volcaniques, le Tibesti, l’Aïr, le Hoggar. Tout ce qui fait saillie brusque sur la plateforme désertique, a bien des chances d’être volcanique.

Orographie. — L’abondance des volcans est à soi seule un témoignage que le bouclier saharien est parcouru par des lignes de fractures qui ont rejoué récemment et qui, probablement, rejouent encore. Le désert a beau être une plateforme, où les plateaux et les plaines sont de beaucoup les formes dominantes, les différences d’altitude sont dans l’ensemble très considérables. Dans le Sud tunisien, sur la frontière de l’Égypte et de la Tripolitaine, des coins assez étendus sont au-dessous du niveau de la mer de plusieurs dizaines de mètres. D’autre part, l’Émi Koussi dans le Tibesti, le mont Ilaman dans le Hoggar, ont respectivement 3.300 et 3.000 mètres.

Il est vrai que ce sont des volcans ; mais en bien des points, des blocs de la pénéplaine, soulevés le long des failles, ont été rajeunis par l’érosion et font figure de falaises escarpées, de chaînes ou de tronçons de chaînes.

Ce relief du Sahara, qui paraît confus au premier abord, s’ordonne, au contraire, d’après une loi très évidente et très simple.

La traînée des volcans à travers tout le Sahara Central s’aligne grossièrement, mais nettement, dans une direction est-ouest, entre le Tibesti et In Zize, en passant par l’Aïr et le Hoggar. C’est la direction de l’Atlas ; c’est celle de la côte sud méditerranéenne sur toute son étendue ; c’est celle que suit un grand système de dépressions articulant presque tout le Sahara Septentrional, puisqu’il se laisse suivre, à peu près sans interruption, depuis le Caire jusqu’à In Salah, dans l’extrême Sud algérien. Ce chapelet de dépressions est festonné presque partout de falaises à regard sud ; celles qui limitent au sud la Marmarique et la Cyrénaïque ; la Hamada el Homra en Tripolitaine ; directement continuée en territoire algérien par le Tinr’ert, et les falaises terminales du Tadmaït. Les oasis célèbres de Siouah (Jupiter Ammon), de Djeraboub, d’Aoudjila, et beaucoup plus loin après une interruption, celles du Tidikelt s’alignent au pied de ces falaises, dans la même direction générale est-ouest ; celle de la latitude.

Cliché Gautier

Pl. I. — L’antilope adax du Sahara Algérien.

A pratiquement disparu de l’erg er-Raoui, à la suite d’une chasse unique, qui fut un massacre.

Cliché Gautier

Pl. II. — Le “ Reg ”, en un point du reg immense entre Ouallen et Tessalit.

(Route des autos Gradis-Estienne).

Une autre direction d’égale importance fait un angle à peu près droit avec la première ; elle est vaguement nord-sud, à peu près orientée comme la longitude, sub-méridienne. C’est celle de l’effondrement de la mer Rouge, de la chaîne Arabique, et de la vallée du Nil depuis Khartoum. Les géologues ont retrouvé la direction sub-méridienne dans deux grandes failles parallèles, qui articulent la Tripolitaine, et dont le prolongement a un lien avec l’encoche de la Grande Syrte. Dans le Sud algérien enfin, l’importance de la direction sub-méridienne est prédominante.

Ce quadrillage des deux directions à peu près orthogonales nord-sud et est-ouest, se retrouve dans la carte bathymétrique de la Méditerranée, et même dans le dessin de ses côtes.

Tout se passe comme si, dans cette portion étendue de la croûte planétaire, il y avait eu quelque chose comme une tendance à « la torsion du géoïde ». Le relief du Sahara tout entier, considéré d’une façon très générale, doit à cette circonstance une simplicité grandiose de dessin.

Le climat. — La caractéristique essentielle du Sahara étant son climat, il faudrait évidemment en donner une description longue et détaillée. Malheureusement, la base d’une étude scientifique fait défaut. Il faut se résigner à faire du climat une étude un peu littéraire, insuffisamment appuyée sur des chiffres précis, rangés en tableaux ou en diagrammes.

En latitude, le Sahara s’étend à peu près entre 29 et 16 de latitude nord, c’est-à-dire qu’il est traversé tout du long, en son milieu, par le tropique ; malgré la présence de points isolés dépassant un peu 3.000 mètres, il est dans son ensemble de climat assez uniforme. On ne connaît pas de différence essentielle, d’origine atmosphérique, entre le désert égyptien par exemple et la zone désertique française.

La sécheresse de l’air peut être considérée comme le phénomène fondamental. Pour donner des chiffres qui donnent un point d’appui à l’imagination, on peut emprunter ceux de Tamanr’asset en 1910. Tamanr’asset est au cœur du Sahara français, au Hoggar, à 1.400 mètres d’altitude, loin de toute oasis étendue où le ruissellement de l’irrigation pourrait influencer l’hygromètre. L’humidité relative oscille de mois en mois entre 4 et 21 pour cent. La teneur du mètre cube d’air, en grammes de vapeur d’eau, entre 1,0 et 3,6.

Dans une atmosphère pareille, qu’on imagine la puissance de l’évaporation, d’autant que le Sahara est un des points du globe où le thermomètre monte le plus haut. Le maximum est vers 50°, plutôt un peu au-dessous.

Naturellement, les températures sont extrêmes. Sur les hauts plateaux algériens, aux altitudes de 12 à 1300 mètres, on cite des cas où des individus isolés, voire de petites troupes égarées, sont morts dans une tempête de neige. Il faut pourtant mettre au point ces anecdotes, encore bien qu’elles ne soient pas des légendes. Le désert africain n’est pas le désert sibérien ; les tempêtes de neige n’y sont redoutables que par l’effet de surprise, parce qu’elles sont prodigieusement rares. D’ailleurs, les hauts plateaux algériens ne sont pas exactement le Sahara. Au cœur même du désert pourtant, la neige et la glace ne sont pas tout à fait inconnues. La neige a été signalée sur les sommets extrêmes du Hoggar, où elle fond d’ailleurs en 24 heures. Les matins d’hiver, dans le Sahara Septentrional, quand par hasard on rencontre une flaque d’eau au voisinage d’une oasis, il n’est pas très rare qu’elle soit recouverte d’une pellicule de glace, craquant sous le pied du cheval. Tamanr’asset, en 1910, a eu 14 jours de gelée, avec des minimums absolus de − 7 et − 2 en janvier et février. Les stations d’Adrar et d’In Salah, à 4 ou 5° seulement au nord du Tropique et à une altitude de 300 mètres seulement, ont encore, respectivement, 17 et 9 jours de gelée par an, le minimum absolu ne descendant pas au-dessous de − 3. Ces coups de froid, presque rigoureux, ont une importance pratique pour la diffusion de certaines espèces de dattes, qui sont justement les plus marchandes ; ils en ont aussi pour la diffusion de l’espèce humaine ; le Sahara est l’habitat d’une race blanche.

Le vent participe à la violence du climat. Il ne faut pas prendre à la lettre les exagérations populaires, particulièrement échevelées en pays oriental. Les caravanes anéanties par le simoun sont du domaine de la légende. Mais la violence du vent est certainement un des traits les plus caractéristiques du désert, sans doute parce qu’aucun manteau de végétation n’en ralentit l’élan. Le vent est la vie du désert, d’autant qu’il est souvent chargé de sables ou de poussières. Les Touaregs, tout musulmans qu’ils se prétendent, ont horreur des ablutions ; il y a là comme un tabou, survivance inavouée de l’animisme ; la rareté de l’eau y est pour quelque chose ; peut-être aussi la crainte, vérifiée par l’expérience, de surexciter ou de ralentir le fonctionnement des glandes sudoripares ; mais on conçoit très bien que pour un corps humain, exposé à peu près nu à l’air du désert pendant toute une vie, les soins de propreté soient superfétatoires : le vent éternel chargé de sable récure une peau humaine et la tient aussi nette que les dalles de roc nu à la surface des plateaux.

L’imagination de l’indigène a joué au sujet des vents désertiques. Les petits tourbillons de poussière, se déplaçant sur le sol, qui ne sont tout à fait inconnus en aucun pays, mais qui sont au désert d’observation quotidienne, sont des « djinns valseurs ». Le vent désertique par excellence, le vent brûlant, a dans toutes les parties du Sahara, un nom qui n’est pas toujours le même ; sirocco en Algérie, cheheli au Sahara proprement dit, ce qui signifie vent du sud, quoiqu’il puisse souffler de directions assez aberrantes du sud franc ; en Egypte c’est le khamsin (le vent de « cinquante jours d’affilée »), qui souffle du sud-ouest ; c’est le même qu’ailleurs on appelle harmattan, simoun. Un personnage trop remarquable pour ne pas fixer l’attention de l’homme en quelque partie du désert que ce soit. Sous ces noms divers, quand on connaîtra mieux les détails du climat, on pourra, sans doute, retrouver des personnalités éoliennes plus ou moins nuancées. Le khamsin, par exemple, qui est supposé souffler sans discontinuer pendant cinquante jours, ne semble pas avoir d’équivalent exact dans le Sahara Occidental, du moins au point de vue de la constance. Pourtant khamsin, sirocco, simoun, sont de proches parents, des variétés locales d’un même vent. Il est bien possible que ce soit un vent descendant, et à ce titre un cousin éloigné du foehn alpestre. En tout cas, il souffle par rafales et tourbillons ; il est particulièrement chargé de sable et de poussière ; il semble lié à « certaines manifestations magnétiques ou électriques, assez mal définies jusqu’ici ; il exerce une action déprimante sur l’homme et les animaux » ; il a comme une odeur propre ; en tout cas, il cause aux muqueuses une sensation sui generis, à laquelle on reconnaît son moindre souffle. Essentiellement, il a une ardeur sèche, qui peut avoir sur l’organisme humain, dans certains cas extrêmement rares, cités à titre de curiosités, un effet toxique. « Pour une vitesse trop grande d’un vent sec et chaud, les glandes sudoripares n’ont pas une activité suffisante, la température de la peau, puis du corps, s’élève peu à peu au niveau de celle de l’air, c’est le coup de chaleur mortel ».

On peut soupçonner que la direction des vents au désert est influencée par une cause qui n’intervient pas ailleurs. Les grands amas de dunes ne réagissent pas à l’ensoleillement de la même façon que le reste du sol. A la surface des dunes « les grains du sable mobile ne se touchent que par des portions restreintes de leur périphérie, il y a entre eux de l’air emprisonné qui forme matelas à la chaleur. L’échauffement reste localisé à la surface qui devient brûlante ».

C’est dans le sol de la dune que des températures de 70° centigrades ont été observées. Au combat de Metarfa qui fut livré dans la dune, des fantassins indigènes, incapables de garder la position du tireur couché, se tenaient debout, malgré les ordres et se faisaient tuer. Dans les dunes du Gourara, en été, on admet qu’un homme bien chaussé, s’il fait lever une gazelle, n’a qu’à la suivre à la trace, d’abri en abri, pour la forcer assez rapidement. Le refroidissement nocturne et hivernal fait pendant à l’échauffement diurne et estival. Dans l’erg er Raoui, au puits de Tinoraj, le 25 février, à 6 heures du matin, l’eau contenue dans une cuvette à demi enfoncée dans le sol, était gelée en bloc, un gobelet de fer-blanc, pris dans la glace, y était si solidement fixé qu’on pouvait avec l’anse du gobelet, soulever la cuvette. Le thermomètre marquait cependant + 10°.

Ce refroidissement nocturne est très brusque, presqu’instantané, dès que le soleil se couche. Les nuits d’été dans la dune sont d’une fraîcheur délicieuse. Au contraire, lorsque, après une journée étouffante, on campe au pied d’une muraille rocheuse, la pierre surchauffée continue à exhaler de la chaleur pendant les premières heures de la nuit et les rend pénibles.

Toutes proportions gardées, surfaces sablonneuses et surfaces rocheuses se comportent un peu au Sahara comme, à la surface de la planète, les surfaces continentales et océaniques. Les unes sont, par rapport à la chaleur, des corps bien meilleurs conducteurs que les autres. Si l’on songe aux dimensions énormes qu’atteignent les grands amas de dunes, il n’est pas absurde de supposer qu’il puisse y avoir une répercussion sur la distribution des pressions barométriques et, par conséquent, sur la direction des vents. Le khamsin égyptien, à en juger par sa direction, paraît avoir son origine dans le grand erg du désert libyque.

Schéma du SAHARA ORIENTAL

Fig. 2.

Ce qui importe par-dessus tout dans le climat désertique, c’est la pluie, puisque c’est son insuffisance qui crée le désert. Il n’y a pas sur la planète de coin où il ne pleuve peu ou prou : le Sahara reçoit des pluies ; la difficulté est d’en déterminer les modalités et les quantités. Là aussi, les données des stations météorologiques sont insuffisantes.

A consulter les données des stations météorologiques du Sahara français, la quantité de pluies tombées annuellement oscillerait autour de 100 millimètres, plutôt inférieure à ce chiffre. Pourtant, Tamanr’asset, en 1910, donne exactement 0 à tous les mois de l’année. D’autre part, dans ce même Tamanr’asset voici ce qu’on observa le 15 janvier 1922 : « à 20 heures, un ouragan suivi d’une pluie torrentielle, s’abat sur la région. Les toits des maisons s’écroulent presque tous et la population indigène se réfugie dans le bordj et dans le fortin. Les eaux emportent les maisonnettes et les jardins qui bordent l’oued. Le 16, la pluie continue à tomber, l’oued déborde et l’eau passe avec la vitesse d’un cheval au galop. A 17 heures, le mur extérieur du fortin s’écroule, ensevelissant 22 personnes ; sous la pluie glaciale, on dégage les victimes, il y a huit morts et huit blessés. Le 17, la pluie tombe moins fort, l’oued baisse et le temps s’éclaircit ; on aperçoit de la neige sur les sommets voisins. »

Voilà qui est en accord avec les impressions de tous ceux qui vivent au Sahara. Dans un séjour de dix-huit mois effectifs au Sahara français, je n’ai pas vu tomber une seule pluie sérieuse. En revanche, il n’y a pas d’oasis où on ne garde le souvenir précis du dernier gros orage et des dégâts qu’il a causés. La plupart des maisonnettes et des murs de clôture ne sont pas seulement en boue durcie, mais bien souvent en boue salée. Elles fondent et croulent sous le déluge. Cela n’a pas d’importance, le désastre est aisément réparable. On s’y résigne joyeusement parce que les rares grandes pluies dévastatrices sont les seules qui comptent pratiquement ; elles seules alimentent les nappes souterraines et ont une importance agricole. Les petites ondées retournent instantanément, par évaporation, au ciel d’où elles viennent. Les Mzabites ont menacé un jour d’émigrer parce que dans la zone de leurs oasis il n’était pas tombé, depuis douze ans, une véritable pluie.

Le régime des pluies est le même dans le Sahara Oriental. Au Caire, entre 1890 et 1919, on n’a enregistré que 18 chutes de pluie supérieures à 10 millimètres ; elles ont été tout à fait absentes pendant 17 années sur 30, en particulier pendant toute la série d’années entre 1909 et 1916. En revanche, le 17 janvier 1919, le pluviomètre de l’Ezbékieh a enregistré, tout d’un coup, 43 millimètres. On allait en bateau dans les rues du Caire ; des tramways furent enlisés dans la boue jusqu’à leurs fenêtres, « dans le quartier de Manchiet el Sadr, les maisons en briques crues fondaient comme un morceau de sucre ».

En somme, le Sahara est une région qui n’a pas de saison des pluies régulières, annuelles et générales. Toutes ses pluies abondantes, utiles, il les doit au passage d’ouragans, dont la date est parfaitement irrégulière et l’effet plus ou moins local.

La vie des plantes et des animaux. — En l’absence de données météorologiques tout à fait précises, la flore et la faune du Sahara donnent sur le climat et sur les limites du désert des indications précieuses.

Le Sahara a une flore particulière, quoiqu’il y ait une tendance à différenciation du nord au sud, entre Sahara méditerranéen et soudanais.

Toutes les plantes sahariennes ont, en commun, leur ingéniosité à se défendre contre la sécheresse. Rasant la terre à l’abri du vent ; dépourvues de feuilles ou pourvues de feuilles minuscules, épineuses ; ramassant leur chlorophylle dans des rameaux charnus, dont chacun est un petit réservoir de liquide ; munies de racines d’un développement incroyable, qui vont chercher la nappe aquifère à une grande profondeur. Un débutant en voyages sahariens est facilement surpris de voir son guide s’arrêter brusquement pour faire le café, en un point aussi exactement désolé que les solitudes environnantes, où l’œil ne distingue pas à la surface du sol un gramme de combustible. A la surface du sol, on ne voit rien en effet, sauf pourtant un moignon minuscule de tige morte, pas plus long et pas plus gros que le petit doigt. L’initié sait qu’il y a là-dessous un énorme paquet de racines qui feront un feu très suffisant.

Chacune de ces plantes héroïques ne peut lutter contre la mort, que si elle a, pour le déploiement de ses racines, un espace considérable. Elle est isolée. Dans les coins les plus luxuriants, rien qui ressemble à un tapis végétal ; chaque touffe est à cinquante mètres peut-être de la plus proche ; de l’une à l’autre paître est un exercice extrêmement ambulatoire. Ces coins là sont pourtant les pâturages, quelque chose d’infiniment précieux, la vie du désert. Ils sont très épars. Entre deux pâturages, la caravane chemine, non seulement des heures, mais éventuellement des jours. On les trouve seulement dans les cuvettes rares et distantes, où des circonstances favorables maintiennent par exception une nappe d’eau souterraine, à une distance raisonnable de la surface.

D’autre part, cependant, des surfaces ordinairement arides, parfaitement dépourvues de nappes superficielles, sont susceptibles de devenir, après un orage, un pâturage d’espèce particulière, auquel les Arabes donnent un nom à part : pâturage d’âcheb. L’« âcheb » n’est pas une plante déterminée, c’est une catégorie de végétaux, qui ont pour lutter contre la sécheresse leur tactique propre. Ils durent par leurs graines, dont on sait la résistance à la sécheresse de durée presque indéfinie. Qu’il tombe une pluie sérieuse, la graine d’âcheb l’utilise avec une énergie admirable. En un nombre de jours étonnamment restreint, elle germe, pousse sa tige, épanouit ses fleurs, et forme les graines nouvelles. Elle sait qu’elle n’a pas de temps à perdre, et elle est organisée pour tirer un parti intégral de l’aubaine exceptionnelle. Puis, l’âcheb meurt après une existence brève, mais la graine nouvelle, charriée au vent, recouverte de sable, coincée sous une pierre, ou dans une anfractuosité de rocher, attendra dix ans, s’il le faut, le prochain orage. Ces végétaux, où tout est sacrifié à la reproduction, sont des bouquets de fleurs. Ces bouquets sont le pâturage, et il est absurde de les voir engloutis par la gueule immonde des chameaux, qui en sont très friands.

A propos de vie végétale au Sahara, il faut bien insister sur les plantes. Mais ce qu’il y a de plus caractéristique, c’est leur absence totale dans la très grande majorité des cas. Il est impossible de rendre avec des mots l’impression grandiose et écrasante du néant absolu, pendant des jours et des jours de marche.

Le mot désert, à la surface de la planète, n’a pas une acception rigoureusement fixe. Les déserts de l’Amérique du Nord, celui du Kalahari, seraient mieux nommés des steppes. Au Sahara, il faut distinguer le désert, proprement dit, des steppes qui l’entourent.

Au nord, le Sahara va, en certains points, jusqu’à la côte méditerranéenne, dans le sud de la Tunisie, dans les Syrtes, en Marmarique. Mais ailleurs, en particulier dans l’Atlas et en Cyrénaïque, où l’altitude atténue les influences désertiques, apparaissent des steppes, dont les hauts plateaux algériens sont le type le plus développé.

A cette steppe septentrionale correspond au sud du Sahara la steppe méridionale qui est le Soudan. Ce sont des steppes et, par conséquent, des régions semi-désertiques ; en bien d’autres points de la planète, on donne certainement le nom de déserts à des zones qui ne sont pas plus arides. Mais ici, entre les hauts plateaux algériens et le Soudan d’une part, et le Sahara proprement dit de l’autre, la différence est extrêmement sensible.

Steppes du nord et du sud ont des flores différentes. Mais au Soudan, comme en Algérie, la végétation n’est jamais tout à fait absente, il n’y a, nulle part, d’immenses étendues mortes. Les steppes, à la surface de la planète, ont été, ou sont encore, les réserves des grandes chasses, grands troupeaux d’antilopes, d’herbivores, gros pachydermes, grands fauves. Qu’on songe aux légendaires troupeaux de bisons dans le Far West américain. Au Kalahari, certaines formes actuelles du relief, des mares creusées comme à l’emporte-pièce dans le calvaire, ne peuvent s’expliquer, au dire de Passarge, que par le piétinement des hordes de ruminants qui venaient y boire, avant leur destruction par les rifles européens. Le Soudan et les steppes de l’Afrique Orientales, avec leurs éléphants, rhinocéros, hippopotames, girafes, lions en troupeaux, sont encore, aujourd’hui, le pays par excellence des grandes chasses. Les hauts plateaux algériens l’ont été ; Carthage y chassait l’éléphant ; ils ont approvisionné de bêtes les cirques de Rome ; les Français, en 1830, y ont trouvé, avec le lion et l’autruche, un pullulement de faunes, dont les « Chasses » de Margueritte nous laissent l’image.

Tout cela est steppien et non pas du tout désertique. On a souvent et justement plaisanté l’exprèssion courante « le lion du désert ». Il n’y a pas de lion au désert, parce qu’il mourrait de faim et de soif. Plusieurs des animaux qu’on y rencontre y sont simplement des passants, qui le franchissent, sans y séjourner, grâce à des jambes admirables ou à des ailes puissantes. Ainsi l’autruche, qui a tout à fait disparu du Sahara algérien, à partir du moment où les hauts plateaux algériens francisés lui sont devenus inhabitables. Ainsi encore la sauterelle, qui aborde l’Algérie par le sud, venant du Sahara, mais qui vient en réalité d’au-delà, de la steppe soudanaise.

Le Sahara proprement dit a pourtant sa vie animale. Qu’il s’agisse de faune ou de flore, la vie se défend contre la mort avec une ténacité et une ingéniosité admirables. On trouve, dans certains coins, quelques espèces de grandes antilopes, représentées par un petit nombre d’individus. Dans l’erg er Raoui, à l’W. de la Saoura, l’antilope adax a disparu depuis un certain jour où un peloton de méharistes, avec la rage destructrice de l’homme civilisé, en a anéanti, d’un seul coup, un troupeau d’une vingtaine. L’organisme de ces antilopes est certainement adapté à leur milieu. L’adax a dans ses viscères abdominaux une outre naturelle qui lui sert, comme au chameau, à accumuler d’énormes réserves d’eau. Le chasseur indigène qui les suit et les guette depuis des jours, à travers des solitudes mortes, et mortellement dangereuses, connaît très bien cette particularité anatomique. Il sait que s’il abat la bête il trouvera dans ses entrailles une provision d’eau verdâtre, à la rigueur potable.

Cliché Désiré

Pl. III. — Le pic Ilaman, sommet du Hoggar.

Le climat désertique donne des aiguilles alpestres.

Cliché Désiré

Pl. IV. — Le trident de la Koudia (Hoggar).

Vue prise du monastère du P. de Foucauld sur l’Açekçem. Hérissement d’aiguilles sur un soubassement médiocrement accidenté.

Des animaux plus humbles, comme la petite gazelle, voire le lièvre, se rencontrent dans les meilleurs pâturages ; il semble qu’ils aient la faculté de passer de longues semaines sans boire, à condition de brouter des plantes succulentes. Au puits d’Ouallen on a vu une galerie d’accès creusée en terrain meuble par les chacals jusqu’au niveau de l’eau. Quelques reptiles doivent se tirer d’affaire par de longs engourdissements, enfouis dans le sol à une profondeur plus ou moins grande. De gros lézards aux vives couleurs, par exemple. Des scarabées abondent en certains points sur les chemins de caravanes, attirés par les bouses des chameaux ; on les a soupçonnés d’être organisés pour fabriquer leur eau eux-mêmes, avec les gaz atmosphériques. La mouche est le fléau du Sahara, une mouche pullulante et languissante, qu’on avale en respirant, et qu’on écrase sur la figure en voulant la chasser. Mais elle est liée à l’oasis et, dans le désert proprement dit, elle voyage à dos d’homme ou de chameau.

La puce n’existe pas. La vie microbienne est très ralentie. Le paludisme est concentré dans les oasis, il est tout à fait inconnu dès qu’on en sort. Les grands traumatismes du corps humain se guérissent au Sahara sans antiseptie sérieuse, avec une facilité surprenante. Rohlfs, laissé pour mort dans la région de la Saoura, s’est rétabli sans soins médicaux, à la grâce de Dieu. On pourrait citer bien d’autres exemples, moins illustres.

D’une façon générale, une caractéristique du Sahara c’est d’être relativement azoïque. Par voie de conséquence, et dans la même mesure relative, c’est, au sens propre du mot, au point de vue humain, un désert. Les steppes nourrissent une humanité spéciale de grandes tribus nomades, qui paissent des chevaux, des bœufs, des moutons. Ces grandes tribus migratrices et guerrières, fondatrices d’empires, qui ont joué un si grand rôle historique au Maghreb et au Soudan, sont steppiennes. On verra dans quelle faible mesure des lambeaux d’humanité se cramponnent à des coins du Sahara ; les nomades, proprement sahariens, sont tous des pâtres exclusifs de chameaux, et ils ont pour caractère commun l’insignifiance numérique ; même dans les cas très rares, où leur énergie qui est extrême, et des circonstances favorables, leur ont permis, à eux aussi, de jouer un rôle historique.

Mais le rôle historique du Sahara, pris dans son ensemble, c’est son azoïsme qui le lui confère. Il a arrêté les explorations des anciens aussi nettement que l’Atlantique. L’Égypte n’a jamais connu les sources du Nil. L’Empire Romain n’a jamais connu le Soudan. En d’autres coins de la planète, ceux où les grands déserts courent nord-sud, sur un seul côté du continent, en Amérique du Nord par exemple, ou dans l’Afrique du Sud, les races nègre et blanche vivent entremêlées. Sur toute son étendue, le Sahara est une cloison pratiquement étanche entre nègres et blancs. Le Maghreb est blanc, le Soudan est noir, sans contestation, on peut dire pratiquement sans transition, comme aussi sans relations autres que des infiltrations goutte à goutte.

C’est cette bande azoïque qui est le Sahara propre et le sujet de ce livre. Le Maghreb et le Soudan sont autre chose, des pays à part ; on ne s’interdit pas d’y chercher des éclaircissements, mais ce sont d’autres mondes, qui ne rentrent pas dans notre sujet.

BIBLIOGRAPHIE

Pour suppléer à la petitesse et au caractère schématique de la carte générale jointe à ce volume, il pourra être utile de consulter n’importe quel bon Atlas.

A propos de ce chapitre voir :

Walther (J.). Das Gesetz der Wustenbildung. Berlin, 1900.

Rolland. Sur les grandes dunes du Sahara. Bull. Soc. géol. Fr. X, 1882.

Schirmer (H.). Le Sahara. Paris, 1893.

E.-F. Gautier et Lasserre. Dans : Les Territoires du sud de l’Algérie. Alger, 1922.

André Berthelot. L’Afrique Saharienne et Soudanaise : ce qu’en ont connu les Romains.


LIVRE II


LA VIE PHYSIQUE ACTUELLE ET PASSÉE AU SAHARA

CHAPITRE PREMIER

LOIS FONDAMENTALES DU MODELÉ DÉSERTIQUE

Nos yeux, notre imagination, nos concepts géographiques, notre vocabulaire, ont été formés sous nos climats tempérés, dans nos pays normalement draînés. Les paysages du désert sont un monde à part, aussi différent de nos paysages familiers que peuvent l’être ceux de la zone polaire. On ne peut pas décrire le Sahara sans donner une idée générale des lois qui régissent le modelé désertique.

Les bassins fermés. — Un grand fait domine tout le reste, la prédominance des bassins fermés, où les pentes générales, au lieu d’incliner vers la mer, convergent vers le fond d’une cuvette. A part des torrents côtiers insignifiants, le Sahara n’a qu’un grand fleuve, le Nil, courant des montagnes à la mer. Dans son ensemble, c’est un enchevêtrement de cuvettes fermées. Quelques-unes ont leur centre déprimé au-dessous du niveau de la mer : aux confins de l’Égypte et de la Tripolitaine, la fameuse oasis de Siouah (Jupiter Ammon des anciens) est à − 20 ; dans le Sud Constantinois, les grands chotts (le Melr’ir) sont à − 30. Ce trait de structure se retrouve dans tous les déserts.

Pour en rendre compte, on a parfois exagéré l’influence de l’érosion éolienne. Le vent est au désert presque le seul élément de vie, de mouvement, dans le domaine de la mort et de l’immobilité. Un voyage au désert est une lutte de tous les instants contre le vent, chargé de sable, et dans les moments de crise, une lutte physiquement pénible ; dans les détails du modelé, l’œil rencontre, à chaque instant, les cicatrices évidentes de l’érosion éolienne. La première impression du voyageur est qu’il a pénétré dans un domaine où le vent règne sans partage. A l’époque où le canal de Suez était en projet, les adversaires de ce projet objectaient le vent du désert, charriant des torrents de sable, qui ne manquerait pas de combler le canal. Expérience faite, la Compagnie consacre annuellement au dragage une portion insignifiante de son budget. On saisit ici, sur le fait, l’impuissance de notre imagination à mesurer les effets réels du vent.

Il ne faut pas perdre de vue ceci : il n’y a pas de région planétaire, même au Sahara, où la pluie ne tombe jamais. Sur un sol dépourvu de végétation, où les températures extrêmes font éclater en esquilles les surfaces rocheuses, et réduisent en poussière les surfaces argileuses, des orages rares, mais extrêmement violents, exercent des ravages érosifs extraordinaires. D’une façon générale, l’eau courante, chargée de déblais, est nécessairement un outil d’érosion plus puissant qu’un courant aérien, si chargé de sable qu’il soit. Et, par surcroît, un torrent, guidé par le thalweg, concentre son action le long d’une ligne. Tandis que le vent éparpille la sienne sur des plans très étendus.

L’érosion fluviale et l’érosion éolienne collaborent au modelé désertique, dans une proportion qui n’est pas toujours aisée à déterminer dans le détail des cas particuliers et dans l’état actuel de nos connaissances. On a voulu, quelquefois, attribuer les cuvettes de la topographie désertique à l’influence prédominante de l’érosion éolienne. Il est bien possible que, dans certains cas, une cuvette déterminée doive son origine à la déflation, accusant en creux un affleurement de roche tendre ; mais comme explication générale et unique, l’explication éolienne est certainement insuffisante.

Sur toute la surface de la planète, les mouvements orogéniques de la croûte terrestre tendent à créer des cuvettes topographiques. Mais, dans les régions normalement draînées, le travail incessant des rivières comble les cuvettes par colmatage, en écrète les bords par érosion, et maintient ainsi la pente générale des montagnes à la mer. Dans les pays où il pleut, l’érosion fluviale rétablit la pente plus vite que les déformations orogéniques ne la détruisent. Dans un désert, l’équilibre est rompu dans le sens inverse : l’érosion des rivières, alimentées par des pluies insuffisantes, reste en retard sur l’action orogénique. Et cependant, il n’y a pas une seule cuvette désertique peut-être où l’effet de l’érosion éolienne puisse être considéré comme insignifiant. Le point le plus bas d’un bassin fermé est naturellement le lieu où s’accumulent les alluvions ; sur ces sables et ces terrains meubles, le vent du désert exerce toute sa puissance ; il s’oppose au colmatage, il le ralentit, ou il le détruit. Et il maintient ainsi, ou même il approfondit la cuvette, s’il n’a pas contribué à la former.

Ainsi donc, sans vouloir rendre compte des bassins fermés désertiques par déduction mathématique d’un principe unique, et en faisant, aussi large qu’on voudra, la part importante du vent, une autre part importante et dans beaucoup de cas décisive revient à l’érosion fluviale qui agit, ici, négativement, par son insuffisance.

Les lois de l’érosion fluviale au désert. — L’érosion fluviale, en pays désertique, n’obéit pas aux mêmes lois qu’en pays normalement draîné. La situation est modifiée profondément suivant qu’un cours d’eau a pour déversoir la mer, dont la capacité de réception est pratiquement illimitée, ou une cuvette continentale. Dans le premier cas, les alluvions, les sables, les cailloux, qu’un cours d’eau charrie sans trêve, après des remaniements plus ou moins nombreux, après un temps plus ou moins long, finissent invariablement par aboutir à la mer.

Mais lorsqu’un oued désertique se termine par une zone d’épandage, les alluvions qu’il charrie restent dans la cuvette, elles s’y fixent, elles s’y entassent, elles s’y stratifient ; elles n’ont pas quitté le continent, elles ont simplement changé de place à sa surface.

Ce n’est pas tout ; pour un fleuve normal, la mer est un niveau de base pratiquement immuable, il y débouche par une embouchure qui reste fixe. Un oued de bassin fermé a pour niveau de base l’accumulation terminale de ses propres alluvions, dont il ne cesse d’exhausser lui-même le niveau. La zone d’épandage, qui lui sert d’embouchure, est par conséquent d’une incertitude et d’une instabilité éternelles. Toute issue terminale tend naturellement à s’obstruer, du fait même qu’elle est une issue terminale, par l’accumulation des alluvions et l’exhaussement de leur niveau. Toute zone d’épandage est un delta provisoire ; l’oued est acculé sans trêve à la recherche de voies nouvelles. La surface d’alluvionnement s’étend donc indéfiniment, toute la surface de la cuvette se tapisse d’alluvions : la plaine, à perte de vue, qui paraît, à l’œil, unie comme la mer, est une caractéristique du paysage désertique : au Sahara, les Arabes lui ont donné un nom, ils l’appellent le reg au Sahara Occidental, et le serir au Sahara Oriental.

Ce n’est pas seulement le régime et le champ de colmatage qui est très particulier en pays désertique ; c’est aussi l’érosion proprement dite. Un continent normalement draîné est disséqué tout entier, du centre à la périphérie, par de grands fleuves puissants, qui ont tout le même niveau de base, la mer. Toutes les rivières tendent à approfondir leur lit, jusqu’à ce terme idéal de la côte 0, dans l’étendue tout entière de leur bassin. Elles ont une puissance d’éventration du sol et de pénéplanation générale, que les oueds sont bien loin d’avoir, dans les étendues continentales cloisonnées en bassins fermés. Là, tous les fonds de cuvette, à des altitudes variées et parfois considérables, sur des surfaces énormes, sont protégés contre l’érosion fluviale, par le placage des regs. Dans un désert aussi aride que le Sahara actuel, un très grand nombre de rivières sont des torrents intermittents et courts, dont la zone d’épandage commence immédiatement au sortir des montagnes natales. Tout le pied de la montagne, sur sa périphérie entière, est protégé contre l’érosion par la ceinture continue des cônes de déjection, prolongée par le reg jusqu’au bout de l’horizon, indéfiniment.

La montagne elle-même, cependant, est attaquée par l’érosion avec une énergie que toutes les influences climatiques viennent accroître. Sur ses flancs, que la végétation ne maintient pas, les roches nues dans l’atmosphère desséchée, exposées à des variations thermométriques énormes et brusques, éclatent en esquilles ou se dissolvent en poussière sans consistance ; elle s’écroulent en pans de murailles sous le choc des orages et par l’affouillement des crues torrentielles. Sous nos climats, l’érosion glaciaire seule obtient des effets pareils sur les crêtes des Alpes. On rencontre souvent, au Sahara, des formes qui rappellent celles des aiguilles alpestres. Ces aiguilles rocheuses du Sahara sont d’ascension aussi difficile que les alpestres. Le mont Ilaman, sommet le plus élevé du Hoggar, est une aiguille de ce genre, d’aspect impressionnant. Au nord du Hoggar, se dresse la fameuse Garet el Djenoun, la montagne des Djinns ; les indigènes l’appellent ainsi parce que le sommet n’en a jamais été foulé par un pied humain ; il leur semble réservé aux Djinns, aux purs esprits. Ces chicots, abrupts et déchiquetés, frappent d’autant plus l’imagination, qu’on les voit sortir du reg indéfiniment plat, sans transition aucune, un peu comme les Cyclades de la mer Égée. Pour rendre cet aspect du paysage si étrange aux yeux européens, les géologues algériens ont multiplié les comparaisons. L’un évoque la proue d’un bateau, jaillissant au-dessus de la mer. L’autre, à propos des tronçons à demi enfouis d’une chaîne, parle de chenilles processionnaires traversant une route à la queue leu-leu. C’est exactement ainsi que le volcan démantelé d’In Ziza fait un contraste absurde et soudain avec l’immensité du reg environnant. Les montagnes de l’Aïr semblent posées sur la plaine comme des pains de sucre debout sur une table. C’est un des aspects les plus particuliers du modelé désertique.

Toute érosion, en usant les reliefs d’un continent, tend à aboutir à une pénéplaine. Il est probable que l’érosion désertique tend à une pénéplaine d’un modelé très particulier. Le trait caractéristique en serait justement la persistance de ces chicots abrupts et isolés de roche nue, semés comme au hasard sur une plate-forme plus ou moins uniforme. L’érosion fluviale, telle qu’elle joue en climat désertique, semble bien être un facteur essentiel de ce modelé.

Érosion éolienne. — Si considérable que reste la part de l’érosion fluviale en pays désertique, celle de l’érosion éolienne est naturellement immense. Elle saute aux yeux dans une foule de menus détails extérieurs du modelé. Cailloux guillochés, piliers isolés amincis à la base, roches percées, murailles rocheuses criblées d’alvéoles et sculptées en formes fantastiques, assises plus ou moins profondes de gravier à peu près pur de tout mélange, qui recouvrent le reg ou le serir sur d’immenses étendues et lui font un sol d’allée de jardin. Les moindres différences dans la compacité de la roche, les interstices entre les cailloux roulés, ont offert une prise au vent, qui s’est insinué et a creusé.

Un aspect très particulier du sol au désert, est ce que les nomades sahariens appellent la « hammada ». C’est une table de roche nue, comme époussetée et vernissée, grossièrement semblable à un dessus de cheminée, indéfiniment étendu aux limites de l’horizon et bien au-delà. Dans le Sahara algérien et tripolitain, on chemine sur les hammadas pendant des jours consécutifs. Ce sont les grands plateaux calcaires ou gréseux dont l’assise rocheuse supérieure a été mise à nu, dépouillée de sol meuble, par le coup de balai éternel du vent.

Ce sont là des actions superficielles du vent, elles intéressent l’épiderme du désert, quoiqu’assurément, dans le courant des âges, elles doivent avoir des effets d’une profondeur incalculable. Pourtant, au premier coup d’œil, le domaine éolien par excellence c’est la dune ; ou plutôt l’erg. Les Sahariens donnent le nom d’erg aux grands amas de dunes, qui couvrent des superficies immenses. L’erg libyque, le plus grand probablement des ergs planétaires, est grand comme la France. Les deux grands ergs du Sahara algérien, l’occidental et l’oriental, les mieux connus apparemment, ou, en tout cas, les plus étudiés, ont chacun, respectivement, 300 kilomètres à peu près de grand diamètre, sur 150 de largeur. Ces mers de sable, aux vagues puissantes et confuses, sont évidemment livrées au vent ; l’érosion fluviale n’a sur elles aucune action directe ; et pourtant, même dans ce cas relativement si net, les effets indirects de l’érosion fluviale sont de grande importance.

On a voulu, quelquefois, expliquer par l’érosion éolienne toute seule, l’existence même de tout ce sable, dont les énormes amas confondent l’imagination. On l’a imaginé détaché, grain à grain, par corrasion de la roche en place, et particulièrement des assises gréseuses. Ces effets de la corrasion sont une réalité évidente ; cependant, la corrasion rencontre des obstacles qui ralentissent ses effets. La roche dure, au Sahara, est souvent couverte d’une patine désertique, qui a beaucoup frappé les observateurs, et qui a été scientifiquement étudiée (en particulier par Walther en Égypte). C’est un exsudat de la roche poreuse ; une croûte de substances chimiques, amenées à la surface par capillarité et fixées par l’évaporation ; l’oxyde de fer la colore en rouge sombre ou en noir ; là où elle est éclatée, le cœur plus clair de la roche contraste vivement avec elle. C’est elle qui donne leur éclat vernissé, non seulement aux roches isolées, mais à toute l’étendue immense des hammadas. C’est cette patine sombre qui a valu son nom au grand plateau tripolitain Hammada Homra, la Hammada Rouge. Cette croûte est très dure, et elle constitue un obstacle à la corrasion dont il n’est pas impossible de mesurer la résistance. Dans le Sahara algérien, on trouve sur les grès un assez grand nombre de vieilles gravures ; quelques-unes sont datées approximativement par leur sujet même, celles par exemple qui représentent Ammon Ra, le dieu de Thèbes. Ces gravures, sur des parois de roche nue, exposées à toute la violence du vent, depuis plusieurs milliers d’années, semblent aussi fraîches que le premier jour. On sait bien, d’ailleurs, que le climat désertique conserve indéfiniment les plus fins bas-reliefs de pierre ; l’architecture et la sculpture égyptiennes nous l’ont appris ; l’obélisque de Louqçor, en cinquante ans sur la place de la Concorde, s’est plus détérioré qu’en cinquante siècles sur les bords du Nil.