Cliché Gautier
Pl. V. — Au désert libyque ; région de Kharga (ou Khargeh).
Pénéplaine désertique. “ Paysage d’archipel ” de Siegfried Passarge.
Cliché Gautier
Pl. VI. — Les premiers chicots de l’Adrar des Ifor’ass surgissant brusquement du reg, quand on vient du nord.
Piste d’autos entre Silet et Tin Zaouaten.
Ces mêmes roches dures, qui offrent au vent une si longue résistance, il faut songer avec quelle rapidité les orages sahariens les effritent, en croulent les esquilles et les pans, pour en rouler et en moudre les débris dans le lit du torrent. Les immenses cuvettes sahariennes, qui sont des zones d’épandage, sont tapissées sur des épaisseurs inévaluables de sable meuble, dont l’origine fluviale n’est pas douteuse. Or, les cuvettes alluvionnaires sont le lieu d’élection des grandes dunes. Les ergs, en règle générale, se sont formés sur les zones d’épandage. Il est impossible de se soustraire à l’idée qu’il y a un lien probable de cause à effet, dans une certaine mesure. Tout se passe comme si c’était l’érosion fluviale qui a fourni à la dune, au moins pour une part importante, sa matière constituante, le sable meuble et libre.
On observe souvent, au Sahara, une différence de couleur entre les dunes ; il en est de blanches ; et les autres dorées. Ces dernières sont les grandes dunes, puissantes et anciennes, exposées à l’action éolienne depuis des âges ; chaque grain, au contact de l’air, a eu le temps de s’oxyder, de se roussir. Les blanches sont, généralement, les petites vagues de sable périphériques ; une hypothèse naturelle est qu’elles viennent de naître ; leurs grains n’ont pas encore pris la patine ; elles conservent la couleur du sable alluvionnaire.
Les alluvions, pourtant, ne fournissent que du sable plus ou moins mélangé de limon. Mais les dunes sont du sable pur, résultat d’un vannage éolien éternel, dont les effets s’observent directement dans l’atmosphère. Dans le Sahara français, surtout dans sa partie méridionale, au voisinage des steppes soudanaises, parcourues par des fleuves tropicaux, on observe des coups de vent qui s’accompagnent d’un obscurcissement de l’atmosphère, allant jusqu’à l’opacité noire, la nuit en plein jour. Chudeau a dessiné ces orages de suie, qu’on voit venir de loin, au bout de l’horizon, panachés de crêtes et de champignons tourbillonnaires. La mission Tilho a observé des phénomènes analogues au nord-est du Tchad.
Le khamsin égyptien est aussi un vent opaque, dont les éléments sont empruntés, sans doute, aux laisses limoneuses du Nil. Dans le Sahara tout entier, à n’importe quel jour de l’année, il suffit de prendre un angle horaire pour constater que l’atmosphère est très médiocrement transparente. Par le ciel le plus pur, pour viser le soleil au sextant ou au théodolite, les verres de couleur foncée ne sont pas utilisables ; il faut employer les plus légèrement teintés. C’est qu’au désert apparemment l’air est éternellement chargé de poussières en suspension. Les montres de poche portent le même témoignage. Celles dont la fermeture n’est pas hermétique s’arrêtent au bout de huit jours, encrassées. La quantité de poussières ainsi flottantes à toutes les hauteurs de l’atmosphère doit être énorme. Elles sont si ténues et si légères, qu’elles ne peuvent pas tomber d’elles-mêmes ; elles demeurent en suspension éternelle, jusqu’au jour où les courants aériens les entraînent hors de la zone désertique, dans les régions à pluies normales. Et là, enfin, le lavage périodique de l’atmosphère par la pluie, les ramène au sol. Dans nos régions tempérées, et d’ailleurs dans toute la partie septentrionale du vieux et du nouveau monde, l’attention a été attirée depuis longtemps sur une formation très particulière et bien connue, le loess. Elle est grossièrement distribuée sur le pourtour des zones désertiques ; les géologues admettent, aujourd’hui, qu’elle a été produite au cours des âges par l’accumulation des poussières désertiques. Le vannage est peut-être la plus originale et la plus puissante parmi les modalités de l’érosion éolienne. C’est tout naturel, puisque le vent, ici, est aux prises avec les éléments les plus ténus, ceux qui lui offrent la moindre résistance. C’est ainsi que, dans les océans, les éléments vaseux sont entraînés loin des côtes et déposés au large sur les grands fonds.
Sur le sable des dunes, ainsi trié, le vent exerce une action de remaniement et de transfert, qui est plus apparente au premier coup d’œil, et qui a été souvent étudiée. Cela ne signifie pas qu’elle soit encore définitivement connue. Il est certain que la dune, par rapport au vent, tend à prendre une forme dissymétrique, une pente longue et douce dans sa partie directement exposée au vent, abrupte au contraire, en muraille croulante, sur la face abritée. Les théoriciens de la dune vont souvent plus loin ; ils croient avoir dégagé la forme élémentaire, dont les lignes de dunes seraient un chapelet et les ergs une marqueterie. Ce serait la dune en croissant, qu’on appelle, au Turkestan et en Mongolie, la barkhane. Il faut noter qu’au Sahara la barkhane typique est très rare. Signe caractéristique, dans le vocabulaire des indigènes sahariens, si touffu et si nuancé, il n’existe aucune expression correspondant à barkhane. Chudeau en signale pourtant en Maurétanie, non loin de l’Océan Atlantique. Nachtigall en a dessiné de très nettes au nord du Tchad. Il faut fouiller attentivement la bibliographie saharienne pour y trouver trace de la barkhane. Sa théorie ne serait jamais née à la suite d’observations faites au Sahara. Il semble que la barkhane soit une petite dune en progression éternelle sur une surface unie. Ce serait le groupement élémentaire du sable en mouvement lorsqu’il se groupe de lui-même. Au Sahara, peut-être à cause de l’extrême sécheresse atmosphérique, le sable en mouvement tend à conserver une sorte d’indépendance individuelle des grains. La dune apparaît surtout en masses énormes et localisées dans les grands ergs, qui ne sont pas en progression sensible ; et peut-être ne faudrait-il pas se hâter de voir dans la barkhane la forme élémentaire des ergs.
Le vocabulaire indigène permet d’analyser les formes du modelé dans l’erg saharien. Les sifs, ce qui signifie les « sabres », sont de longues arêtes, à peine incurvées en forme de yatagans, à crête tranchante, presqu’infranchissables sur leur paroi ébouleuse. C’est évidemment ce qui aurait un rapport assez lointain avec la barkhane. Les oghourds sont les massifs puissants et pitonnants, beaucoup plus élevés que tout le reste, du sommet desquels on voit l’erg étendu à ses pieds. Les feidjs ou gassi, littéralement les « cols », les « sols fermes », sont de très longs couloirs libres de sable, qui, dans certains cas, traversent l’erg entier de bout en bout, ou qui du moins se relaient et facilitent extrêmement la traversée.
Les sifs, les oghourds, les gassi, sont des éléments parfaitement fixes de la topographie, dans les limites de l’expérience humaine. Les guides indigènes s’y reconnaissent immédiatement sans hésitation. Les officiers français de méharistes qui sont en contact intime avec les ergs du Sahara algérien, depuis près d’un demi-siècle, n’ont pas noté de changement. Le poste de Taghit est au pied d’un oghourd, et depuis vingt ans, la distance entre la muraille du poste et la frange terminale de l’Oghourd, qui est d’une dizaine de mètres peut-être, n’a pas changé sensiblement. D’ailleurs la palmeraie de Taghit, vieille de plusieurs siècles, n’est pas gênée le moins du monde par le voisinage immédiat de l’erg ; les indigènes n’ont même pas l’idée que ce voisinage puisse être dangereux. Il est vrai que Taghit est protégé par la masse même de l’Oghourd. D’autres palmeraies, en terrain plus ouvert, sont menacées d’ensablement ; mais cette menace ne les effraie pas ; elles savent se protéger par des moyens traditionnels, et par exemple par des haies de palmes fichées en terre, qui sont une défense efficace. Il n’y a pas d’exemple d’une palmeraie détruite par la progression de la dune.
On n’a jamais essayé, ni au Sahara, ni ailleurs, de dresser la carte topographique d’un erg. Une bonne carte d’erg, lorsqu’elle existera, aidera puissamment à dégager les lois qui président à la formation des dunes. D’ores et déjà, on peut certainement indiquer la cause générale qui impose à l’erg sa stabilité. Pour donner à une dune l’occasion de naître, il faut un obstacle qui arrête le sable, la dune est sous la dépendance du modelé sous-jacent. Les gassi sont, invariablement, des plaines sans relief, et c’est pour cela qu’ils sont libres de sable. Les oghourds ont apparemment un squelette rocheux. Un erg est un manteau de sable qui cache un relief profond, gravé dans la roche. Si nous avions une bonne carte d’erg, nous verrions ce relief transparaître plus ou moins à travers l’empâtement du sable. C’est lui qui fixe la dune. Naturellement, ce relief sous-jacent est, dans une large mesure, un relief d’érosion fluviale. Nous retrouvons ici, comme partout au désert, la collaboration étroite des érosions fluviale et éolienne.
Il est bien entendu, cependant, que c’est la dune elle-même qui est fixe, et non pas les grains de sable qui la composent. Quand le vent souffle en tempête, ce qui est fréquent, la dune qui fume devient un spectacle magnifique, elle s’auréole de panaches, une brume de sable efface l’horizon. La dune garde sa place et ses lignes générales, parce que de nouveaux grains de sable ont pris, dans le même cadre, la place de ceux qui y ont été enlevés. Dans les oasis du Bas Touat, l’ensablement contre lequel on lutte prend la forme de vagues de sable en mouvement, qui traversent la palmeraie d’est en ouest, entrant par un bout et s’écoulant par l’autre. Une bonne part de ce sable mobile, éternellement charrié, doit arriver aux limites du désert, à l’Océan ou à la Méditerranée. C’est le pendant des poussières argileuses qui vont au loin constituer le loess.
L’erg lui-même, si stable qu’il soit, ne l’est que dans les limites de la mémoire et de l’observation humaine. Si on l’envisage à la mesure chronologique des géologues, tout erg tend à se déplacer en bloc, dans la direction du vent dominant.
Sur ce remplissage alluvionnaire, qui tapisse les bassins fermés, la déflation exerce donc à la longue une action considérable. On verra plus loin, cependant, combien grande est la persistance à travers les âges géologiques de ces atterrissements. C’est que, par son processus même, l’érosion éolienne se fait obstacle à elle-même. Nous avons déjà vu comment la face des grès se cuirasse d’une patine dure. Pareil processus met à l’abri dans bien des cas sur d’immenses étendues les atterrissements meubles.
A leur surface balayée par un vent sec et vif, quand il y a une nappe d’eau en profondeur, la capillarité activée par une évaporation intense, amène le dépôt d’une croûte calcaire, qui atteint plusieurs mètres de profondeur et une grande dureté. C’est la croûte calcaire des géologues algériens, le « caliche » des géologues américains. Cette croûte est très développée dans le Sahara français, sur les pentes de l’Atlas oranais, où toutes les conditions se trouvent réunies pour expliquer sa présence. Les cônes de déjection de l’Atlas s’y trouvent confluer en une masse puissante de dépôts meubles dans les profondeurs de laquelle l’eau n’a pas pu faire défaut depuis que l’Atlas existe. Elle est recouverte tout entière par la hammada sub-atlique, une croûte mince et dure, sous laquelle les atterrissements demeurent scellés, soustraits à la déflation ; sauf sur les points où le jeu d’une faille, et plus fréquemment l’érosion d’un oued, a rompu la continuité du bouclier protecteur.
Au cœur du Sahara français, sur le reg qui en recouvre peut-être la moitié, toute croûte protectrice fait défaut. Mais un autre phénomène intervient. La déflation a éparpillé au loin toutes les particules légères des couches superficielles, argile et même sable, elle a laissé le gravier en place, ce gravier même qui donne au reg son facies caractéristique. Pour tout ce qui est scellé au-dessous d’elle, cette couche de gravier constitue un obstacle à la déflation dont la puissance s’accroît avec la profondeur, c’est-à-dire avec le temps.
Ceci nous amène à une question qui a été souvent posée. De quel laps de temps le climat désertique a-t-il disposé pour imposer son modelé au Sahara ?
BIBLIOGRAPHIE
Passarge. Die Kalahari. Berlin, 1904. — Passarge. Rumpfläche und Inselberge Z. D. G. G. LVI, 1904. — De Martonne. Traité de Géographie physique. Paris, 1909, chapitre X.
E.-F. Gautier. Sahara Algérien (Mission au Sahara, T. I). Paris, 1908.
CHAPITRE II
LE PASSÉ
Ancienneté du Sahara. — Sur l’ancienneté du Sahara, on a maintenant beaucoup de données précises et concluantes. Ce sont d’abord des données géologiques sur la nature et l’âge reculé des atterrissements de bassins fermés. Au cœur du Sahara, encore si mal connu, on ne sait rien sur les dépôts de colmatage que le reg recouvre. Mais dans le nord du Sahara français et les steppes algériennes, le service géologique algérien a beaucoup travaillé.
Sur les pentes sud de l’Atlas saharien, sur les hauts plateaux algériens, et même dans le Tell constantinois, le pays est encroûté par des dépôts continentaux d’atterrissement dont l’âge est établi par des fossiles. Ils s’étagent authentiquement, en s’empilant les uns sur les autres, depuis l’oligocène jusqu’au quaternaire. Leur disposition même, leur étalement sur des superficies énormes, et d’ailleurs leur composition, les dépôts chimiques qu’ils enferment, sels, gypse, tout atteste que ces atterrissements ont été formés dans des cuvettes fermées et sous un climat steppien ou désertique. C’est encore plus accusé au trias. L’Algérie triasique était couverte de cuvettes fermées, de lagunes où le sel et le gypse se sont déposés en masses d’une puissance extraordinaire.
D’autre part, toute l’Afrique Septentrionale, de la Mer Rouge à l’Océan Atlantique, est recouverte, sur une portion importante de sa superficie, par un grès de facies uniforme et très particulier. Il est de grain assez fin, de couleur rougeâtre plus ou moins foncée ; on y trouve fréquemment des concrétions sphéroïdales, qui l’ont fait appeler en Algérie grès à sphéroïdes ; des sphéroïdes provenant du grès nubien en Egypte et rapportés dans un laboratoire d’Alger sont indiscernables d’autres sphéroïdes provenant de l’Atlas saharien. La seule diffusion d’une formation aussi régulièrement uniforme sur une surface aussi grande serait curieuse. Mais voici mieux. Ces grès rouges sont une formation continentale ; on y rencontre des bois et parfois des arbres silicifiés. Pourtant, en certains points très localisés, des fossiles marins apparaissent parfaitement déterminables. On s’aperçoit alors que ces grès de facies constant appartiennent aux étages géologiques les plus divers et les plus éloignés. Les grès nubiens sont crétacés, au voisinage de l’étage albien, comme aussi, ceux de l’Algérie ; ceux du Sahara sont éodévoniens et siluriens. Il y a là un problème dont il semble bien que le géologue Fourtau ait indiqué la solution. Ces grès se ressemblent parce qu’ils ont la même origine, malgré leur âge divers. Ils sont tous des ergs désertiques solidifiés, pétrifiés. A un âge aussi reculé que le silurien, le Sahara aurait donc été déjà un désert. Et notez que, au Kalahari, dans l’Amérique du Nord, les géologues aboutissent aux mêmes conclusions sur l’ancienneté du désert.
Après tout, la distribution des déserts à la surface de la planète est pour une bonne part fonction de la latitude ; si le pôle n’a pas changé de place, ce que nous ignorons, il serait tout naturel de supposer a priori que les grands déserts planétaires, à travers toute la durée des âges, aient dû se trouver à peu près aux points où nous les voyons. Cette supposition en tout cas semblerait vérifiée expérimentalement en ce qui concerne trois des plus grands déserts planétaires, et les seuls qui soient assez bien connus géologiquement.
Parmi tous les éléments de la vie physique du globe, le climat est pourtant celui qui, à première vue, paraît le plus instable. L’imagination se cabre à l’idée d’un climat qui persiste sur un point déterminé du globe, depuis le crétacé, depuis le silurien, depuis toujours. Naturellement cette stabilité est très relative ; entre certaines limites, il y a eu des oscillations énormes.
Les oueds fossiles du Sahara. — L’oscillation dont les traces sont les plus apparentes concerne la période qui précède immédiatement la nôtre, celle que les géologues appellent quaternaire ; elle porte aussi chez nous un surnom populaire, celui de période glaciaire. Dans l’Afrique Septentrionale, la latitude est trop basse pour que les glaciers aient pu se développer. Mais en Afrique comme chez nous le climat quaternaire a été beaucoup plus humide que l’actuel. Ici comme là les fleuves actuels sont des nains perdus dans des vallées qui ne sont plus à leur taille parce qu’elles ont été creusées par des ancêtres gigantesques.
Les meilleurs exemples se trouvent dans le Sahara français, tout ce qui s’étend entre l’Atlas saharien d’Algérie et le coude du Niger. On y trouve, profondément gravées sur le sol, des vallées de grands oueds quaternaires, à peu près morts aujourd’hui, mais dont les réseaux sont encore aisément reconnaissables.
Le centre principal de dirimation est le massif du Hoggar. De là divergent vers tous les points de l’horizon de grands fleuves réduits à l’état de squelettes. Vers le sud, le Tafassasset se laisse suivre jusqu’au Niger ; vers le nord, l’Igharghar a laissé sa trace plus ou moins nette jusqu’à la cuvette des grands chotts, c’est-à-dire jusqu’au pied de l’Atlas tunisien.
L’Atlas est pour les oueds quaternaires un autre lieu de sources ; tout particulièrement le Haut Atlas marocain. Parmi ces oueds de l’Atlas, l’oued Saoura est le plus important, au moins dans l’état de nos connaissances. C’est un grand réseau encore très net : on suit aisément la convergence des artères jusqu’aux cuvettes du Gourara et du Touat.
Dans toute cette immense région dont le Hoggar est le centre, il n’y a pratiquement pas un seul point dont on ne puisse dire avec précision à quel bassin quaternaire il appartient.
Que ces vallées mortes aient ruisselé à une époque voisine de nous, la fraîcheur de leurs formes n’est pas seule à l’attester. On connaît depuis longtemps à Biskra et dans les oasis de l’Oued R’ir, c’est-à-dire dans la cuvette terminale de l’Igharghar quaternaire, de petits poissons tropicaux, les chromys ; ils pullulent aujourd’hui dans les trous d’eau, dans les canaux d’irrigation des palmeraies ; on les a vus jaillir des puits avec les eaux artésiennes ; ils se réfugient donc où ils peuvent, jusque dans les nappes souterraines. Tout récemment, dans cette même région, on a trouvé un poisson beaucoup plus gros ; le clarias lazera, un silure qui a un nom populaire en anglais : cat-fish. Dans le vieux monde, c’est un poisson tropical. Il pullule en Egypte parce qu’il a suivi le Nil, mais c’est un intrus dans le monde méditerranéen. Dans le Sahara algérien on le connaît tout le long de l’Igharghar de la zone d’épandage à la source, dans des trous d’eau au fond desquels ce poisson de vase survit encore d’une existence précaire. Dans cette même région de Biskra, un compagnon du cat-fish et des chromys, beaucoup plus célèbre qu’eux, est l’aspic de Cléopâtre, le serpent des charmeurs. C’est le cobra hindou ; lui aussi est un immigré des tropiques, et sa présence dans le Sud algérien est inexplicable si on ne fait pas intervenir l’Igharghar quaternaire. Le cas le plus net est celui du crocodile. On l’a réellement trouvé dans des trous d’eau de l’oued Mihero, une artère du réseau de l’Igharghar. C’était peut-être le dernier survivant ; il faut se représenter le miracle biologique d’un pareil animal dans un pareil lieu ; mais c’est une réalité indéniable. Tout cela nous reporte à une époque où l’oued Igharghar et l’oued Tafassasset, se touchant par leurs sources, établissaient une communication d’eau vive entre les tropiques et le monde méditerranéen. Et cette époque ne peut pas être reportée très loin dans le passé puisque si les fleuves sont morts certains éléments de leur faune ont survécu.
Ce pont de vie animale et sans doute aussi de végétation entre les tropiques et l’Atlas, à une époque aussi rapprochée de nous, a un rapport évident avec un fait historique bien connu. L’Atlas quaternaire avait une faune qu’un paléontologiste a appelé : faune du Zambèse. Le dernier survivant de cette faune a été l’éléphant carthaginois, qui n’a été détruit que par les chasseurs d’ivoire romains, en pleine lumière historique.
Cliché d’aviation
Pl. VII. — Autour de la gara Krima (Sud d’Ouargla). Les vagues des petites dunes.
Photo d’aviation
Pl. VIII. — Dunes survolées, Région d’El Oued.
Il s’agit de dunes médiocres et jeunes. Un grand erg ancien aurait un modelé plus confus, évoquant moins régulièrement les vagues de la mer. Voir Pl. X.
Ici, il faut se défendre contre une illusion d’optique. Attestée par ces faits biologiques frappants, la libre communication entre le Soudan et la Méditerranée pourrait nous sembler toute voisine dans le temps, à la mesure humaine et historique du temps. Il faut rappeler que l’éléphant carthaginois qui est bien connu par le témoignage des historiens anciens, était un animal plus petit de taille et beaucoup moins puissant que l’éléphant asiatique, c’est-à-dire hindou, des Seleucus et des Antiochus. Il n’était pas question qu’il pût en soutenir le choc un jour de bataille. Or, l’éléphant hindou est lui-même moins puissant que son congénère d’Afrique tropicale. L’éléphant carthaginois était donc devenu une espèce distincte, tendant au nanisme, dégénérée, comme il est naturel chez un animal appartenant à une faune résiduelle. Pour qu’une espèce animale puisse s’individualiser ainsi, il faut la collaboration d’un temps qui excède infiniment les limites de la mémoire humaine ; encore qu’il puisse être court en chronologie géologique.
La conservation remarquable de ces réseaux fluviaux quaternaires, la profondeur, la longueur, la multiplicité des chenaux, a donné lieu à une autre illusion d’optique. On s’est quelquefois représenté le Sahara quaternaire comme un pays arrosé de pluies surabondantes, normalement draîné, le contraire d’un désert. Or la cuvette terminale de l’Igharghar, c’est-à-dire la région des grands chotts au sud-est de Biskra, a été beaucoup étudiée ; d’autant qu’on a longtemps rêvé de transformer cette cuvette partiellement déprimée au-dessous de la cote zéro, en y créant une « mer intérieure ». Elle est séparée aujourd’hui de la Méditerranée toute voisine par le seuil de Gabès, et sur ce seuil, malgré tous leurs efforts, les géologues n’ont jamais trouvé la moindre trace d’une jonction fluviale ancienne entre la cuvette et la mer. Le modelé même de la cuvette tout entière est un modelé de bassin fermé. Elle est tapissée, sur toute son étendue immense, d’un manteau puissant d’atterrissements. Nulle part sur son pourtour, on n’observe de lignes de falaises, comme il s’en sculpte nécessairement sur les rives d’un lac à niveau fixe de pays normalement draîné. On sait en effet, ne fût-ce que par l’exemple du Tchad, qu’un lac de steppe, zone d’épandage terminale d’un fleuve, n’a pas de rives définitives. Tout concorde donc. L’Igharghar, même au temps où les crocodiles étaient à l’aise dans ses eaux vives, se terminait dans une zone d’épandage ; il n’a jamais eu la force de franchir le seuil pourtant léger qui séparait sa cuvette terminale de la mer.
C’est donc un point acquis ; à l’époque géologique immédiatement antérieure à la nôtre, au quaternaire, il y eut au Sahara, comme en Europe, une vive oscillation de climat dans le sens de l’humidité. De grands fleuves sillonnèrent le Sahara sans avoir pourtant la force d’arriver à la mer. La steppe se substitua au désert, et ouvrit à la faune tropicale le chemin de la Méditerranée.
Le désert libyque. — Il est certain pourtant que cette steppe quaternaire ne s’est pas étendue à la totalité du Sahara. Le désert libyque, au moins dans sa partie orientale, est aussi bien connu que le Sahara algérien. Le Geological Survey du Caire y a fait une besogne admirable, même au point de vue topographique. Tout réseau fossile d’oueds quaternaires fait complètement défaut sur la rive gauche du Nil jusqu’à la lisière de l’erg libyque. Il y a des falaises d’érosion ; une grande falaise rectiligne court le long de la Méditerranée entre la racine du delta et l’oasis de Siouah, séparant la Marmarique du désert libyque proprement dit. Une auréole de falaises, plus ou moins irrégulière et plus ou moins discontinue, dessine le pourtour de chacun des groupes d’oasis libyques, Kharga, Dakhla, Farafra, Baharia. Un coup d’œil sur la carte permet d’embrasser le dessin général de ces falaises à la surface du désert libyque. Son incohérence est évidente ; il est impossible de les ramener par l’imagination à l’érosion fluviale d’oueds quaternaires.
D’autre part, dans le Sahara algérien, où l’étendue des regs est si remarquable, l’origine de ces plaines immenses n’a rien de mystérieux ; elles sont manifestement l’œuvre de ces mêmes grands oueds fossiles colmatant leurs zones d’épandage dans leur cours inférieur, dans le même temps où ils creusaient leurs canyons dans leur cours supérieur. Dans le désert libyque égyptien, le reg ou serir ne ressemble pas exactement à ce qu’on appelle de ce nom dans le reste du Sahara ; c’est une formation d’origine analogue, mais de facies bien différent.
Le reg est une immense allée de jardin, terrain de choix pour la marche, la chevauchée ou le roulage. Le serir égyptien est, à la surface du sol, un manteau plus ou moins épais de cailloux roulés, assez gros, en équilibre instable les uns sur les autres. Sur un pareil sol, la marche est un supplice à chaque pas pour l’homme et sa monture ; pendant la campagne de 1916-1917, les automobilistes anglais l’ont proclamé la mort aux pneus. Reg et serir sont pourtant bien, en définitive, des formations très analogues : une couche de cailloux roulés, laissés en place par la déflation. Une question d’âge intervient certainement. Le reg est tout jeune géologiquement, il est classé dans le quaternaire. Le serir égyptien est pliocène ; certains géologues ont été jusqu’à le supposer oligocène. Il a l’apparence d’une formation beaucoup plus usée ; la déflation a disposé d’un temps infiniment plus long pour la décaper, pour la dissoudre et la disloquer profondément. Le serir égyptien est du très vieux reg, préquaternaire.
Il est donc bien certain que le modelé du désert libyque égyptien fait avec celui du Sahara algérien un contraste extraordinaire. La steppe quaternaire a laissé sur la face de celui-ci les traces les plus apparentes ; elle n’en a laissé aucune sur la face de celui-là.
Faut-il croire que l’époque quaternaire ait été particulièrement humide dans la zone occidentale ? Mais sur la rive droite du Nil la chaîne arabique est sculptée de vallées sèches, œuvre évidente d’une érosion fluviale récente.
Ce qu’on peut dire peut-être, c’est que les pluies quaternaires ont laissé des traces fraîches dans toutes les parties hautes du Sahara, dans l’Atlas saharien, au Hoggar, dans la chaîne arabique, au Tibesti. Mais le climat steppien, à coup sûr, n’a pas fait sentir ses conséquences dans la totalité du Sahara. Des régions sahariennes immenses, à en juger par leur modelé, sont demeurées, pendant le quaternaire, hors du domaine de l’érosion fluviale.
Parmi ces déserts qui se sont succédé sur la moitié nord du continent africain depuis le silurien, il n’est donc pas impossible d’en imaginer avec une certaine précision au moins un, le pénultième, le Sahara quaternaire ; une individualité bien différente du Sahara actuel. Ici comme partout, bien entendu, le présent est sous l’étroite dépendance du passé. Le Sahara quaternaire nous aide à comprendre l’actuel.
BIBLIOGRAPHIE
Gautier (E.-F.). Structure de l’Algérie. Paris, 1922.
Flamand (G.-B.-M.). Recherches sur le Haut pays de l’Oranie. Lyon, 1911.
Fourtau (R.). Sur le grès nubien (C. R. Ac. Sc.), 10 novembre 1902.
CHAPITRE III
LES RIVIERES, LA CIRCULATION SUPERFICIELLE DES EAUX
Pas n’est besoin de dire longuement que la vie au Sahara est sous la dépendance de l’eau. Et par conséquent les rivières vivantes, actuelles, sont d’une importance primordiale.
Les plus importantes de beaucoup sont naturellement celles qui prennent leurs sources hors du Sahara, dans des zones mieux arrosées. Le Sahara dans son ensemble est à une altitude relativement basse. Non seulement il est dominé au nord-ouest par la chaîne puissante de l’Atlas, mais il l’est au sud par le chapelet des énormes massifs de l’Afrique Centrale, Fouta-Djallon, Adamaoua, Abyssinie. Du sud comme du nord la pente générale du terrain achemine vers les dépressions du Sahara des pluies qui sont tombées hors et parfois très loin de la zone désertique. Il y a là une sorte d’escroquerie hydrographique, au détriment des régions voisines, qui améliore énormément l’habitabilité du Sahara.
La contribution de l’Afrique Centrale est de beaucoup la plus importante. Non seulement ces montagnes de l’Afrique Centrale couvrent une superficie immense, mais encore elles appartiennent déjà, par leur latitude, à la zone franchement équatoriale. Le Niger, le Chari qui aboutit au Tchad, le Nil enfin, apportent au Sahara d’énormes quantités de pluies tropicales. Il reste à voir ce que le Sahara en fait.
Le Niger. — Le Niger appartient au Sahara par sa boucle, où se trouve Tombouctou. Descendu des montagnes du Fouta-Djallon, sur la côte du golfe de Guinée, le Niger tourne d’abord le dos à ce golfe et va droit au nord jusqu’à la zone saharienne. Là il change de direction cap pour cap, et il reprend celle du golfe de Guinée où il finit par se jeter. Le seul dessin de cette boucle sur la carte suggère l’idée de ce que les morphologistes appellent un coude de capture. Et cette hypothèse est pleinement confirmée par l’examen du terrain.
De part et d’autre de la boucle, le Haut et le Bas Niger sont deux fleuves originairement distincts, dont une capture récente a réuni les destinées, et qui conservent encore chacun une originalité bien marquée. Entre Djenné et Tombouctou, dans toute la moitié occidentale de la boucle, le Haut Niger est à bout de course ; il s’étale en lacis de marigots, en marais énormes ; la crue divague et quitte le lit du fleuve, pour aller, franchissant un faible seuil, remplir la cuvette voisine et ordinairement indépendante du Faguibine. C’est une zone d’épandage désertique. Elle s’est étendue jadis beaucoup plus loin au nord et au nord-ouest. Dans cette direction s’étend le Djouf, une des régions les plus inaccessibles et les plus inconnues du Sahara. Il est donc impossible de préciser d’ores et déjà quelles ont pu être dans le passé les relations de cette grande cuvette du Djouf avec les divagations terminales du Haut Niger. Certains traits pourtant apparaissent nettement.
Il se trouve dans le Djouf des salines qui ont joué depuis des siècles un rôle important dans la vie économique du Soudan. Au moyen-âge, c’était Trarza ; depuis le début du XVIIe siècle, c’est Taoudéni, qui est bien connu. C’est un fond de chott où les assises de sel, régulières et puissantes, alternent avec les assises d’argile. L’altitude au-dessus du niveau de la mer est de 140 mètres, d’après Chudeau, contre 270 à Tombouctou. C’est une dénivellation d’une centaine de mètres pour une distance à vol d’oiseau de 600 kilomètres. Entre Tombouctou et Taoudéni s’étend une plaine désertique de relief à peu près nul, semée de petites dunes, et montrant sur de grands espaces des coquilles fraîches de mollusques nigériens d’eau stagnante. Ces mêmes mollusques se retrouvent d’ailleurs à Taoudéni. Il est certain que l’ancienne zone d’épandage du Niger s’est étendue au moins jusque-là. Encore maintenant l’eau de Taoudéni, qui est assez abondante pour gêner l’exploitation des salines, ne peut pas venir d’ailleurs que du Niger, si loin qu’il soit, par infiltration souterraine. Cette zone d’épandage du Haut Niger, encore si nette, fait un contraste absurde et soudain avec l’allure du Bas Niger. On entre dans le nouveau domaine, sans transition, aux gorges de Bourem (plus exactement Tosaye). Elles entaillent peu profondément une arête transversale de vieilles roches primaires. En amont, c’est encore le Haut Niger aux vastes laisses d’inondation, au cours incertain. En aval, c’est le Bas Niger, l’eau court et se précipite, dans une vallée rapidement plus nette, et dans une direction toute différente, vers le Sud, vers l’Océan. Bourem est le point où le Bas Niger, avec ses eaux vives et sa puissance d’érosion a capturé, soutiré les eaux stagnantes de la zone d’épandage.
Ce n’est pas le seul point d’ailleurs dans le bassin du Niger où l’on signale une capture au bénéfice de l’Océan et au détriment de la zone d’épandage. La Volta noire, qui se jette dans le golfe de Guinée sur la frontière de l’Achanti et du Togo, accuse dans sa partie supérieure un coude de capture extrêmement aigu. La Haute Volta noire fut jadis un affluent du Haut Niger, capturé par le bas fleuve. Les marais de la zone d’épandage en ont été appauvris d’autant.
Le Chari et le Tchad. — Le Chari, dont le lac Tchad est la zone d’épandage, est un pendant assez exact du Niger. Il prend sa source dans la zone tropicale, et la moitié occidentale de son réseau s’alimente dans les montagnes de l’Adamaoua. Lui aussi achemine donc vers le Sahara une masse de pluies tropicales. Il se termine aujourd’hui dans le Tchad. Ce lac est en réalité sa zone d’épandage. C’est une très grande étendue d’eau, sans profondeur, semée d’îles, passant en maint endroit au marais et dépourvue de rives précises. Des missions européennes l’ont revu à de longs intervalles et en ont dressé des cartes exactes, qui cependant ne concordent pas entre elles. En peu d’années, et même d’une année à l’autre, les dimensions et la forme du Tchad varient extraordinairement avec les quantités d’eau déversées annuellement par le Chari. Il est certain que le Tchad n’a pas d’effluent visible ; il semble la cuvette terminale où les eaux s’évaporent ; elles devraient donc laisser un résidu de sels, et le Tchad devrait être saumâtre ; or, il est d’eau douce et potable. Ce fait a frappé tous les voyageurs, et il a semblé à beaucoup ne pouvoir s’expliquer que par l’existence d’un effluent souterrain. Le Tchad reste d’eau douce parce qu’il n’est une cuvette terminale qu’en apparence, l’eau qui paraît y stagner le traverse en réalité ; elle est entraînée en nappe souterraine dans une direction inconnue. On a cherché quelle pouvait être cette direction et l’attention s’est fixée tout de suite sur le coin sud-est du lac. La cuvette du lac s’y prolonge par la grande vallée de Bahr-el-Gazal ; une vallée sèche, encombrée de dunes, de pente incertaine, et dont on n’a connu pendant longtemps que l’extrémité par laquelle elle se rattache au Tchad. Etait-ce un effluent, desséché en surface et resté actif souterrainement dans les profondeurs du sol ? La question du Bahr-el-Gazal est restée à l’ordre du jour de l’exploration saharienne pendant un demi-siècle. Elle vient d’être tranchée définitivement par l’exploration Tilho. A 700 kilomètres à vol d’oiseau dans le nord-est du Tchad, il existe une cuvette immense en contre-bas du Tchad d’une centaine de mètres. Tilho l’appelle les Pays-Bas du Tchad. Ces Pays-Bas sont encadrés au nord et à l’est par les hauteurs puissantes du Tibesti et de l’Ennedi. Au sud et à l’ouest aucun obstacle ne les sépare du Tchad. Que des lacs, des marais extrêmement étendus y aient existé à une époque récente, c’est ce qui est attesté non seulement par le modelé et l’aspect du terrain, mais par une faune sub-fossile très abondante de mollusques et de poissons. Et ce sont les mollusques et les poissons du Tchad.
La zone d’épandage du Chari a donc reculé de 700 kilomètres, comme celle du Niger, et pour les mêmes raisons ; simplement parce qu’une zone d’épandage est essentiellement instable ; le fleuve se bouche le chemin à lui-même par l’accumulation de ses propres alluvions.
Ici, comme à propos du Niger, il faut faire la part des captures. Guidés par des informations indigènes, des explorateurs ont cherché une communication par eau, de grand intérêt pratique, entre la Bénoué et le Chari. Cette communication existe en effet entre un affluent du Chari, le Logone, et un affluent de la Bénoué. Elle se produit temporairement en périodes de crues dans une région marécageuse, où la ligne de partage est incertaine. Assurément c’est une capture qui se prépare ; la Bénoué soutirera au Chari une partie de son réseau dans un avenir plus ou moins lointain. Dès que la concurrence vitale s’établit entre un organisme fluvial vigoureux, qui a la mer pour niveau de base, d’une part, et, d’autre part, un cours d’eau comme le Chari dont la puissance érosive est paralysée dans sa zone d’épandage, l’issue de la lutte n’est pas douteuse à la longue.
Quand on connaîtra mieux la région, on signalera sans doute de vieilles captures, déjà réalisées dans le passé au détriment du Chari, et qui contribueront à expliquer son recul.
Le Nil. — Avec le Chari et le Niger, le Nil fait un contraste absolu ; lui seul réussit à traverser toute la longueur du Sahara. Il amène à la Méditerranée les pluies tropicales du Victoria Nyanza. Il est intéressant d’analyser les conditions qui ont rendu possible ce triomphe sur le désert.
Tout le monde sait qu’il y a deux Nils : le Blanc et le Bleu, qui ont chacun une individualité bien précise. Ces deux épithètes, Blanc et Bleu, sont consacrées par l’usage ; mais ce sont des traductions assez inexactes de deux mots arabes originaux. Il serait moins littéral, mais plus conforme au sens, et préférable, de dire le Nil clair et le Nil trouble. Ces appellations auraient un rapport bien plus direct avec l’individualité des deux fleuves profondément sentie par l’instinct populaire.
C’est le Nil Blanc qui serait un équivalent exact du Chari et du Niger. C’est le fleuve tropical par excellence ; par ses sources il pénètre au sud de l’équateur, il vient de l’hémisphère sud. Lui aussi à la rencontre du Sahara s’étale dans une zone d’épandage. Les marais du Nil Blanc sont connus depuis près de deux millénaires ; au temps de Néron, deux centurions romains, en mission d’exploration, ont pénétré jusque-là. C’est dans ces marais que la mission Marchand a failli s’enliser. On les trouve portés sur tous les atlas ; ils s’étalent sur une surface immense, entre les 28e et 30e degrés de longitude et les 6e et 10e degrés de latitude nord ; ils sont péniblement draînés par un grand nombre de rivières hésitantes, enchevêtrées, deltaïques, un lacis de marigots ; c’est la région immédiatement au sud de Fachoda.
La parenté semble évidente avec la région marécageuse de Tombouctou et avec le Tchad. Dans ces grandes plaines du Sahara Méridional, le fleuve tropical, quel qu’il soit, s’arrête invariablement, incertain de sa voie, comme refoulé par les influences désertiques. Ce refoulement n’a rien de mystérieux, il est en relation avec les mécanismes de l’érosion en zone d’épandage. Il est permis de supposer que le Nil Blanc finirait dans sa zone d’épandage, comme le Chari et le Nil. Et il est certain en tout cas qu’il n’en sort pas tout seul, sans aide extérieure. Lui aussi a été capturé, mais, par bonne fortune, il l’a été par un puissant torrent méditerranéen, le Nil Bleu.
C’est le fleuve abyssin. Il s’alimente par ses sources dans cet immense massif d’Abyssinie, déjà tropical, où l’altitude des sommets atteint 4.000 mètres. L’Abyssinie n’est pas seulement un admirable château d’eau, par la raideur de ses pentes, elle donne au Nil, que nous appelons Bleu, sa puissance érosive attestée par les troubles qu’il charrie. C’est le limon d’Abyssinie qui donne au Nil d’Égypte sa couleur rouge sang, si souvent célébrée, pendant la crue. On sait que le commencement de la crue est annoncé au Caire par les eaux vertes, dépourvues de limon, charriant les débris végétaux dont le Nil Blanc s’est chargé dans sa zone marécageuse d’épandage. C’est à Berber que le Nil reçoit la dernière contribution des plateaux abyssins, l’Atbara, petit frère du Nil Bleu. Entre Berber et la Méditerranée, la vallée du Nil a 2.300 kilomètres de développement. On n’imagine pas naturellement que l’élan donné au fleuve par les pentes d’Abyssinie soit suffisant pour lui faire franchir une pareille distance.
Il faut considérer la forme de la vallée, très simple, en droite ligne dans son ensemble ; elle est parallèle au grand effondrement de la mer Rouge ; enfin, elle est dissymétrique ; le flanc droit ou oriental de la vallée est constitué par la chaîne arabique, une longue arête pitonnante jusqu’à 1.800, voire 2.000 mètres ; sur le flanc gauche ou occidental, le grand plateau libyque s’étend, dépourvu de tout relief saillant, d’une altitude constamment inférieure à 500 mètres. Il est évident qu’une pareille vallée dans sa structure générale n’est pas le résultat de l’érosion ; le fleuve ne l’a pas ouverte, il l’a suivie. Il y avait là un long sillon de la croûte terrestre, une ride en relation avec les grands mouvements orogéniques qui ont effondré la mer Rouge ; les géologues égyptiens l’ont quelquefois appelé un fjord. On connaît ce grand système de cassures qui commence dans l’hémisphère sud avec le fossé des grands lacs équatoriaux, et qui se laisse suivre jusqu’à la mer Morte et à la Cœlé-Syrie, en passant par la mer Rouge. Le « fjord » du Nil appartient évidemment à ce système. Et d’ailleurs la vallée du Nil tout entière, puisqu’il prend sa source dans le fossé des grands lacs. Il n’a pas fallu moins qu’un des plus grands accidents de la croûte terrestre pour produire ce prodige d’un fleuve traversant victorieusement le désert de bout en bout.