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Le sang de la sirène

Chapter 11: IX
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About This Book

A sequence of atmospheric sketches and narratives evokes life on the Breton coasts and isles, where misted mornings, household interiors, and communal rites meet mythic memory. The sea operates as a shaping presence, bestowing beauty and grace while also bringing peril and recurring loss; local proverbs, legends and customs inflect everyday gestures and relationships. Women of the shore are portrayed with a reserved, melancholic dignity, and insular social patterns such as endogamous unions influence character and fate. The work alternates descriptive evocation, folkloric reflection and tragic episodes to explore how landscape, tradition and the sea mold a distinct communal soul.

Hou! Hou! la mer s’éveille
Le vent souffle au suroît...

Rarement les flots rendent le cadavre; encore ne jettent-ils à la côte que ses membres épars, «ses épaves».

—Çà!—demandai-je, comme nous allions nous séparer, la pastoure pour prendre le sentier du sémaphore, moi, pour continuer vers le bourg—présentement, c’est bien Marie-Ange, n’est-ce pas?...

Elle ne me laissa point achever:

—Chut! fit-elle, dans la maison qui est là, sur votre droite, habite son beau-père le vieux Morvarc’h, Paôl-Vraz, comme nous l’appelons...

Ses dernières paroles furent:

—Si j’étais de vous, je pousserais, cette nuit, jusqu’aux grèves de Kélern. Il y aura clarté d’étoiles et de lune, par conséquent sabbat de Sirènes, à moins que la sagesse des anciens ne mente... Moi, j’aime mieux croire que d’aller voir...

L’instant d’après, je passais devant la maison de Paôl-Vraz. La chandelle était sur la table, et, par le cadre étroit de la fenêtre, dans l’entreʳbâillement des petits rideaux de serge rouge, j’aperçus le vieux qui, servi par sa vieille, se disposait à souper en paix.

V

Je n’ai point poussé jusqu’aux grèves de Kélern, mais, tout de même, les mystérieux chants des Sirènes ont bercé mes songes, toute la nuit, dans l’antique «grand’chambre» de l’hôtel Stéphan, dont les meubles surannés et disparates ont chacun leur physionomie, leur histoire, et je dirai volontiers leur langage, car ils ont l’air de converser entre eux, dans les ténèbres, avec des craquements étranges, comme sous l’effort des souvenirs. Je les ai longtemps écoutés, en une demi-somnolence, lumière éteinte et les yeux clos. Un bahut de forme arabe disait:

—Je suis né sur les confins des déserts du sud et j’ai vécu d’abord dans l’entrepont d’une felouque barbaresque. Des artisans bruns, au ciseau patient et délicat, ont sculpté de graves sentences sur mes flancs.

—Moi,—intervenait une armoire massive, ayant le teint de cuivre des hommes de son pays,—j’ai grandi sur l’autre rive du monde: un soleil plus riche y donne aux arbres une sève couleur de sang. J’ai couru des mers immenses à bord d’une frégate amirale. J’ai vu les guerres et les combats des hommes: je puis exhiber des entailles aussi glorieuses que des blessures.

Ou bien c’était une glace, marbrée de plaques livides comme un front de malade, dont le pâle et mélancolique sourire signifiait:

—Accrochée à une paroi de chêne lustré, dans le salon d’un transatlantique, j’ai miré d’exquis visages de passagères, des gestes élégants, d’harmonieuses attitudes. Où dorment-elles maintenant, les belles voyageuses, sur quel lit d’algues ou de sable, à quelles profondeurs d’Océan?...

Tous des échappés de naufrages, ces meubles de provenances si diverses, et qui évoquaient, dans l’atmosphère si calme de cette chambre bretonne soigneusement entretenue comme un reliquaire, d’affreuses visions d’équipages en détresse, de noyés hagards, de lourds navires sombrés... Je me suis réveillé au bruit des cloches carillonnant le premier son de la messe.

C’est dimanche.

Même temps qu’hier: un ciel tout neuf, la limpidité des matinées de Bretagne en octobre, une lumière idéale, élyséenne, une lumière finement bleutée. La ruelle, devant ma fenêtre, s’ouvre sur une filtrée de mer assoupie où des barques se balancent doucement.

Les gens des hameaux commencent à déboucher de toutes les directions, hommes et femmes tout de noir vêtus, figures maigres et graves qui défilent sans hâte, en silence. Ils se suivent par groupes, par familles, comme aux anciennes époques des migrations patriarcales, les vieux en tête, et, en dernier lieu, les enfants. Charmantes pour la plupart, les fillettes, avec leurs coiffes d’aïeules sur leurs boucles blondes, frisées comme des goémons et qu’on n’a pas écourtées encore, avec leurs châles clairs, semés de fleurs peintes, dont les couleurs éclatent joyeusement parmi le noir des autres costumes.

L’église est au haut de la bourgade. On y monte par un chemin que bordent d’un côté des façades grises, cabarets ou maisons de marchands, de l’autre, une rangée d’ormes malingres, les seuls arbres de l'île, tout frissonnants des atteintes de l’automne et comme minés par un mal secret, par une obscure nostalgie de plantes en exil. Le mur du cimetière les abrite des vents du nord, mais les étouffe aussi dans son ombre.

Et le voici, ce cimetière. Un arpent de quelques acres, un champ des morts, frère des courtils disséminés dans la campagne voisine, autour de la demeure des vivants, avec cette unique différence qu’il est planté de croix et que l’herbe y foisonne à plaisir, en touffes plus vertes et plus épaisses. J’y entre en compagnie du syndic, quartier-maître retraité, le plus paterne des hommes, malgré son parler brusque, ses jurons empruntés à toutes les langues et sa dure face boucanée de forban. Comme je lui marque quelque étonnement de l’exiguïté de ce cimetière, si peu en rapport avec le chiffre de la population qui, d’après les statistiques, excède deux mille âmes, il me montre là-bas la mer étincelante, les eaux immenses.

—Et ce cimetière-là, dit-il, qu’est-ce que vous en faites?...

Nous cheminons à travers les tombes. «Ci-gît Renée Mezmeur... Ci-gît Jeanne-Yvonne Malgorn...» Des noms de femmes, toujours, rien que des noms de femmes, sauf, de-ci de-là, quelque sépulture isolée de vieillard avec la mention «décédé au bout de son âge, muni des sacrements de l’Église», sauf aussi des tertres minuscules, à peine plus renflés que des taupinières, recouvrant des restes anonymes, des dépouilles d’enfants morts avant d’avoir pu prendre leur part de la tâche familiale et qui, dès lors, sont comme s’ils n’avaient pas été.

Au milieu de l’enclos, le syndic m’arrête auprès d’un monument de forme bizarre, assez semblable aux édicules qui surmontent, en Bretagne, les fontaines sacrées.

—Penchez-vous et regardez.

J’applique les yeux à un grillage en fer garnissant une manière de lucarne et, dans le fond d’un trou d’ombre, je finis par distinguer un monceau d’objets moisis ayant de vagues apparences de croix.

—Des croix, oui bien, acquiesce le syndic, des croix de cire vierge... Et il y en a, vous pouvez voir! Encore la plupart, détrempées par l’humidité, ne sont-elles plus qu’une bouillie...

—Et pourquoi sont-elles là? Qu’est-ce qu’elles représentent?

—Ils ont des idées comme ça, dans ce pays... Quand un des leurs périt en mer et que les courants ne ramènent point le cadavre, ils font tout de même un simulacre d’enterrement, avec curés, chantres, enfants de chœur et toute la boutique. On façonne une croix de cire qui est censée être le mort, et sur laquelle le recteur prononce l’absoute. Après quoi, il l’enferme dans une espèce d’armoire, contre le mur de l’église, et elle reste là, avec pas mal d’autres, ses pareilles, jusqu’au soir de la Toussaint où on les vide en pagaille dans ce trou... Ça fait l’affaire des prêtres, vous pensez... Paraît, d’ailleurs, que sans ça le noyé ne se tient pas tranquille: c’est, toutes les nuits, des cris, des hurlements, des insultes, un branle-bas du tonnerre de Dieu... Mais le plus drôle, c’est le nom qu’ils donnent à la cérémonie, un nom comme en latin, que je n’ai jamais entendu qu’ici. Ils appelent ça un proella.

Je lui fais répéter le mot à plusieurs reprises... Proella! proella!... Vocable étrange et qui éveille, en effet, dans l’esprit de soudaines réminiscences latines. Comment ne point songer tout de suite à procella, au terme qui, dans la langue des mariniers de Rome, désignait la bourrasque, la tempête, la fureur déchaînée des vents? Et comment n’être pas séduit par cette étymologie, trop simple sans doute pour être vraie, mais si suggestive en sa simplicité?... Mon compagnon, cependant, m’entraîne vers l’église; tout en affectant de s’exprimer avec désinvolture sur le compte du clergé de l'île, il n’est pas homme à manquer la messe, et le «troisième son» achève de tinter.

—Nous ne trouverons pas de chaises!—affirme-t-il, non sans humeur.

De fait, force nous est de rester debout, près de la porte. La nef est comble. Un grand vieillard nous offre l’eau bénite. Où donc ai-je déjà vu ce profil antique, ce nez busqué, ces lèvres minces, et, sur l’orbite profonde, ce sourcil majestueux? La barre d’appui de son siège porte son nom gravé au fer rouge par quelque forgeron du village. Je lis: P. Morvarc’h, de Pern-Izella, et, dans ma pensée, repasse en silhouette crépusculaire la maison de la lande avec, derrière sa vitre éclairée, l’image du vieux qui soupait... L’office est commencé. Une houle moutonneuse de têtes et d’épaules ondule sous le geste du prêtre, au moment de l'Asperges... Épaules vastes, têtes énergiques et candides tout ensemble, au front carré. Les hommes occupent le haut de l’église, en avant du chœur: au delà, à partir de la chaire jusque sous le cintre du porche, c’est la blancheur inclinée des coiffures féminines où le jour multicolore des vitraux met des irisations de soleil sur la mer. Des capuchons de veuves forment par place de mystérieux écueils noirs. Tout ce monde prie en silence, égrène des rosaires polis par de longs frottements, ou s’absorbe dans des missels surannés qui gardent je ne sais quelle odeur des piétés d’autrefois entre leurs feuillets déteints.

Des deux côtés du maître-autel sont les statues en bois de saint Pôl et de saint Gildas, les deux évangélistes de la contrée. Ils sont l’un et l’autre représentés en évêques, mitre d’or et chasuble d’or, robe violette et gants violets. Mais le peuple ne veut voir en eux que des marins, des marins qui «naviguaient» dans des barques de pierre, à l’épreuve de tout naufrage, et qui tenaient des lèvres même de Dieu le verbe d’enchantement, la parole qui endort les flots...

Brusquement, dans un intervalle des psalmodies liturgiques, éclate le cantique en breton par lequel on a coutume, chaque dimanche, d’invoquer ces patrons jumeaux de l'île, les grands thaumaturges ouessantins:

O vous qui vîntes d’Hibernie
Sur le chemin des eaux traîtresses,
Pôl et Gildas, vous qui savez
Nos vœux, nos périls, nos angoisses...

Ce sont des voix de femmes qui ont entonné la strophe, là-bas, dans la tribune, au fond de la nef, et les hommes reprennent le refrain. Cette double mélopée en langue locale est d’un effet saisissant. Les gosiers rudes des pêcheurs roulent les syllabes avec un bruit de galets. Et, dès qu’ils se sont tus, c’est comme une accalmie; le chant semble décroître, s’éloigner, ainsi que la mer à l’heure du reflux, mais pour s’enfler de nouveau, peu à peu, en des accents d’une tristesse ardente, d’une langueur douloureuse et passionnée. A ces moments-là, une voix domine toutes les autres, nage, pour ainsi dire, au-dessus d’elles et les conduit. Je l’ai promptement reconnue; j’en ai encore dans les oreilles, depuis hier, le timbre fluide, cette caresse ondoyante et sonore, délicieuse comme un attouchement clandestin de toute l'âme. Pas de doute possible: celle qui chante de la sorte, c’est Marie-Ange. Je ne la distingue point parmi ses compagnes et, néanmoins, je la vois. Je la vois dans le passé des légendes. Elle est redevenue l’Océanide, l’être inconstant et divin, né des rêves de l’humanité primitive dans les lointains illuminés de la mer. Elle s’avance au rythme des vagues. Ses yeux glauques laissent transparaître les mystérieux fonds de roches où s’élaborèrent, à l’aube du monde, les premiers germes de la vie. Sa chevelure, à demi végétale, exhale un parfum si fort que tout l’univers en est embaumé. Sa chair, de nuances changeantes, revêt tour à tour les teintes délicates du matin et les tons embrasés du soir. Elle est une et multiple. L’haleine du vent chante sur ses lèvres. Tout en elle est harmonie, sa démarche flottante, ses attitudes, les mouvements de sa tête, les gestes arrondis de ses bras. Son corps entier n’est qu’une chanson...

—Oui, c’est un beau cantique, n’est-ce pas?... Tant mieux, si ça vous a fait plaisir.

—Beaucoup, beaucoup de plaisir, Marie-Ange.

Nous nous sommes rencontrés dans le cimetière, à la sortie de la messe et elle s’est arrêtée à causer avec moi, un instant, avant d’aller dire sa prière sur «ses tombes». Elle m’apparaît plus radieuse encore que la veille, sous sa coiffe de linon brodé, repassée de frais et fleurant une fine odeur de lavande. Une croix d’argent brille sur le drap noir du justin, du corsage à basques qui enserre son buste. Sa jupe, de même étoffe, descend à plis droits; la brise gonfle la soie de son tablier. Ses yeux sont de la couleur du ciel, bleus, céruléens peut-être, avec des reflets dorés. Je la compare mentalement avec les îliennes, ses compatriotes, agenouillées autour de nous sur les dalles de l’enclos funèbre: elle a vraiment quelque chose d’exquis et de rare qui n’est qu’à elle, et qui se manifeste dans son visage, dans ses mains, dans l’élégance native de toute sa personne... Le syndic qui nous a rejoints s’informe de Jean.

Elle l’attendait hier soir, à la marée de six heures, mais sans doute qu’il aura jugé à propos de passer son dimanche à l’Ile des Saints. Il a un ami là-bas, un qui était avec lui au service, sur l'Intrépide. Alors, il s’en reviendra probablement cette nuit.

—Les vents sont bons, n’est-ce pas, monsieur Gavran?

—Oh! fait le syndic, il y en a encore pour quinze jours au moins de ce temps doux. Gare après, par exemple!

—A qui le dites-vous? Ce sera la lune de novembre, la lune des défunts.

Le vieux Morvarc’h traverse la grande allée. Marie-Ange s’écrie:

—Le père!... Je vous quitte...

Et me tirant une révérence à la mode ancienne:

—A vous revoir, vous!... Je vous ferai goûter du vin de Cadoran... Demandez au syndic!

—Je te crois... du vin du pays des Sirènes! grommelle entre haut et bas maître Gavran.

Elle vient d’aborder Paôl Vraz et tous deux se dirigent maintenant vers le monument des «disparus». Il y a foule, du reste, autour de l’étrange cénotaphe; des femmes principalement, tout le noir troupeau des veuves prosternées à même le sol; quelques hommes aussi, debout, pétrissant leurs bérets entre leurs gros doigts, l’air moins dévotieux que distraits, l’esprit perdu, les yeux ailleurs.

—A quoi pensez-vous qu’ils songent, syndic?

—A rien et à tout... Est-ce qu’on sait?... Peut-être à leurs décédés, peut-être à eux-mêmes... à la croix de cire qu’ils auront là, tôt ou tard, tandis que leurs carcasses pourriront au large... et peut-être à la ration d’eau-de-vie qu’ils vont boire, à la soûlerie qui les attend. Voyez plutôt...

Sur tout le parcours, de l’église à l’hôtel, les auberges sont pleines. Selon l’énergique expression du syndic, les îliens célèbrent «la messe du vin ardent». Ils trinquent sans bruit, alignés devant les comptoirs, puis, d’un geste uniforme, égouttent sur le parquet les verres vides. Des pièces sombres et tristes, meublées seulement de tonneaux, nous soufflent au passage, par leurs portes ouvertes, une haleine empestée d’alcool. Dans le voisinage de la Poste, nous croisons un pêcheur qui titube.

—Allons! tu as encore mis, ce matin, ta chemise d’ivrogne?—gronde le syndic en sa langue imagée, de son accent bourru.

Et l’homme de répondre:

—C’est la faute à la mer, monsieur Gavran... La mer est salée!

Tout en remontant la rue, de son pas somnambulique, il se répète à lui-même, avec une insistance plaintive, mêlée de résignation:

—La mer est salée!... La mer est salée!...

VI

Lundi.

Un ciel pommelé, capitonné de petits nuages blancs, très doux.

Parti à la découverte dans l'île, je comptais bien, en marchant à l’ouest, aboutir après quelques détours à la demeure de Marie-Ange, dont les filles de mon hôtesse m’avaient fait cette description:

—Vous verrez d’abord un calvaire en pierre: sur la base se lit le nom des Morvarc’h. Vous prendrez le sentier qui est à droite et vous arriverez à deux piliers, restes d’un ancien portail, comme à l’entrée des maisons de nobles. De là, vous apercevrez l’aire et, un peu en contre-bas, le logis... D’ailleurs, il vous faudrait vraiment de la bonne volonté pour vous perdre.

J’ai gardé de cette journée de flânerie solitaire à travers la grande steppe ouessantine un souvenir pâle, indécis, vaguement triste, tout empreint de la mélancolie de ces petites ouates immobiles qui moutonnaient aux plages du ciel. Je connus alors une Eûssa languide à laquelle les récits de ceux qui la visitèrent, même en des saisons plus propices, ne m’avaient point préparé. Il y a en elle un charme dolent qui ne se révèle qu’en automne, par les temps moites, sous un soleil qui sent approcher sa fin et qui se voile au moment de mourir. J’eus l’impression d’une terre enchantée par un sommeil magique, d’un pays de rêve, empire de quelque fée invisible, de quelque «Belle aux flots dormant».

Le silence était si profond, si absolu, qu’on ne pouvait se défendre d’une sorte d’inquiétude, d’une angoisse analogue à celle qui prend, dit-on, les voyageurs européens dans les forêts sans oiseaux des îles des mers australes. L’Océan même se taisait ou, pour me servir d’une métaphore ouessantine, «ravalait son bruit».

Les spectacles ordinaires de la vie en ces parages se déroulaient cependant, mais comme en songe.

L’incessante théorie des steamers (il en passe, en moyenne, quatre-vingts par jour) promenait à l’horizon, sur la courbe des eaux, de lointaines et lentes fumées qui faisaient penser à des feux de nomades, le long d’une route infinie. Et les moulins à vent, épars au milieu des cultures, semblaient tendre leurs bras vers ces inconnus, leur adresser des appels muets, comme hantés, eux aussi, d’une fièvre de voyages, d’un besoin de partir, de s’arracher au sol, d’ouvrir librement dans l’espace leurs ailes d’oiseaux cloués.

La solitude était grande. J’errai des heures sans voir une âme. Les hommes avaient pris la mer, dès le matin; les enfants étaient en classe et les femmes vaquaient, j’imagine, à des besognes d’intérieur, derrière les portes closes. A tout hasard, je poussai une de ces portes: elle céda, en faisant entendre une faible plainte, et je me trouvai dans un logis obscur où filtrait à peine un jour malade, un jour verdâtre, émané d’une fenêtre étroite comme un hublot. Je demandai:

—Suis-je bien dans la direction de Cadoran?

Rien ne me répondit. Je perçus toutefois, dans le silence, un froissement de litière remuée. J’avançai de quelques pas et, sur un grabat, au coin de l'âtre, je distinguai une forme étendue qui essayait de se soulever sans y réussir. C’était un vieillard, perclus de tous les membres, à demi enlisé dans la mort. Il bredouilla je ne sais quoi d’inintelligible. Je m’enfuis.

Les rebords de l'île, en cette région, se rebroussent ainsi qu’une énorme vague immobilisée. Une écume de pierre en hérisse la crête, masquant l’abîme. Je devais avoir atteint le canton désigné par Nola Glaquin du nom de Pointe sauvage. J’obliquai vers l’occident et j’arrivai près d’une croix. Dans le granit effrité de la base s’apercevaient les restes d’une inscription: je ne m’attardai point à la déchiffrer, et, prenant à droite, je m’engageai dans une espèce d’avenue dont l’accès était plus ou moins protégé par deux pans de murs en ruine. Des mauves géantes y étalaient leurs feuilles décolorées, et cela sentait l’abandon, le désert, l’ancienne chose humaine retombée à l’état de nature. Je marchais sur un tapis de camomille.

Une habitation se montra, une maison défunte, un cadavre de maison. La maçonnerie subsistait, à peu près intacte, faite de blocs mal équarris, liés d’un épais ciment. Mais la charpente, le toit, les châssis des fenêtres avaient disparu. Je franchis le seuil. Une chèvre allaitait ses chevreaux parmi les ronces. Assise sur la pierre du foyer où se voyait encore la trace des anciens feux, une enfant déguenillée épelait à haute voix un texte breton; la surprise que je lui causai fit tomber son livre de ses genoux, et elle resta immobile à me regarder avec de grands yeux inquiets et farouches. Je fus longtemps avant d’obtenir d’elle une réponse. Enfin, elle se décida.

C’était bien ici Cadoran, mais Cadoran-le-Vieil, où, comme il était aisé de voir, personne ne demeurait plus. L’autre—le vrai—était encore à un bon bout de marche, plus en surplomb sur la mer. Je m’étais trompé de croix. J’aurais dû attendre d’être à la «croix neuve» pour bifurquer...

—A qui appartiennent ces ruines?

—Elles n’ont plus de propriétaires. Les Morvarc’h qui habitaient ici sont tous décédés et leur bien est tombé dans le commun.

—Qu’est-ce donc qui leur arriva?

—On dit comme ça, que c’est le malheur qui a passé sur eux. Et cela devait être. L’homme avait épousé une Morgane, une femme du sang de la Sirène...

L’enfant avait repris son livre, ses «Heures», comme elle disait, un catéchisme en dialecte léonard. Je la laissai à ses psalmodies et regagnai la route. Un instant, je délibérai si je continuerais dans l’ouest, vers l’autre Cadoran, le Cadoran de Marie-Ange. Mais, maintenant, cela ne me tentait plus.

J’éprouvais une sorte d’énervement: l’effet de ma déconvenue, sans doute, de cette arrivée singulière dans un logis abandonné, hanté par de lugubres souvenirs. D’ailleurs, le soleil baissait, et j’avais convié à dîner, pour le soir, quelques-unes des notabilités de l'île, dont l’instituteur et le syndic. Je coupai droit devant moi, à travers champs. La tour à bandes noires et blanches du Créac’h me servait de point de repère pour m’orienter.

Sur les vastes étendues muettes, un recueillement immense planait. Il y avait comme une attente solennelle dans les choses. De grands oiseaux de mer aux ailes alourdies passaient en s’appelant d’un cri bref.

Aux approches de Porz-Paul, je croisai le recteur en surplis, précédé d’un enfant de chœur qui faisait tinter une clochette. Des femmes, à genoux aux deux bords du chemin, disaient:

—C’est à Kerinou, paraît-il, que va le bon Dieu.

—Oui, le vieux Naour est sur sa fin.

—Tant mieux, le pauvre paralytique! Il a gagné sa tombe, celui-là!...

VII

Nous achevions de prendre le café, dans la salle basse de l’hôtel Stéphan, les fenêtres ouvertes sur la nuit, une nuit pâle et tiède, une de ces étranges nuits d’occident où l’haleine de la mer semble arriver toute chaude encore de la grande fournaise embrasée des tropiques. Il devait être neuf heures environ: à l’église, là-haut, le couvre-feu venait de sonner. Le syndic, la pipe aux lèvres, nous contait un naufrage récent, celui de la Miranda.

—Un beau navire, ma foi!... L’équipage fut recueilli par un lougre de Perros... Huit jours après, je reçus la visite du capitaine. C’était un Allemand de Hambourg, un petit homme châtain avec des lunettes, l’air d’un savant plutôt que d’un long-courrier. L’agent de la Compagnie d’assurances faisait l’office d’interprète. Nous allâmes ensemble jeter un coup d'œil à la carcasse du vapeur, qui s’était enferré à pic sur «la Jument». L’arrière seul avait été submergé, l’avant était resté presque intact. Le capitaine voulut à toute force y pénétrer. Nous l’attendîmes dans le canot. Il reparut au bout de quelques minutes, tenant un objet sans forme enveloppé dans un numéro du Times. Nous nous demandions: «Qu’est-ce qu’il peut bien avoir trouvé?» Ça sentait une pourriture du diable... Devinez ce que c’était? Le carlin du bord, oublié par mégarde, au moment du sinistre, dans le sauve-qui-peut! Une charogne, quoi!... Croyez-vous qu’il lui fit faire une caisse et qu’il l’a emporté en Allemagne!...

—Dites donc, Gavran, observa l’instituteur, vous rappelez-vous que nous étions attablés ici même, comme ce soir, la nuit où la Miranda fit côte?

—C’est pourtant vrai... Mais quelle brume, hein! quoiqu’on fût en juillet, dans le mois clair!

—Vous rappelez-vous aussi les propos de Nola Glaquin à qui vous aviez offert un grog?

—Nola Glaquin, la «commissionnaire»? demandai-je.

—Une vieille folle! opina le syndic. Figurez-vous qu’elle prétend savoir une couple de jours à l’avance tous les malheurs qui doivent se produire en mer, dans un rayon de six lieues à l’entour de l'île. On l’a surnommée, à cause de cela, Strew an Ankou, la Mouette de la Mort. Les gens vous affirmeront qu’elle converse avec les goélands dans leur langue. Ce qui est sûr, c’est que le chaume de sa maison est tout englué de la fiente de ces oiseaux. Quand ils sont blessés, elle les soigne, et quelquefois les guérit, grâce à des onguents dont elle a le secret. En retour, ils lui font part des nouvelles du large... Le soir en question, comme elle se trouvait par hasard à l’hôtel, je l’invitai à trinquer avec nous. Son verre vidé, elle me dit: «Complaisance pour complaisance, monsieur Gavran. Ne vous endormez pas trop profondément cette nuit, si vous ne voulez pas avoir à vous réveiller en sursaut. Il y aura du fourbi sur la côte». Nous nous mîmes à rire, l’instituteur et moi. Une heure plus tard, le phare du Créac’h tirait le canon pour avertir les hommes du bateau de sauvetage... Est-ce bien cela, magister?

—Parfaitement, syndic.

Le greffier de la justice de paix, un îlien long, mince, fluet, à mine ecclésiastique, ancien élève du collège de Saint-Pol et séminariste manqué, insinua d’un ton doux et conciliant:

—Elle a certainement des lumières spéciales, cette Nola Glaquin. Je pourrais, moi qui suis du pays, vous citer une foule d’exemples de son extraordinaire sagacité. Écoutez seulement celui-ci qui m’est personnel. Il y avait deux jours que mon père était parti pour Camaret. Nola Glaquin passa en charrette devant notre porte, se rendant au Stif. Ma mère, qui n’avait aucune inquiétude, lui dit gaiement, en manière de salut: «Vous n’entrez pas allumer votre pipe, Nola?»—Vous savez qu’elle fume comme un homme.—«Hélas! répondit-elle, en hochant la tête, ne plaisantez pas, Renée-Anne; vous m’aurez peut-être chez vous plus tôt que vous ne pensez.» Le soir même, je dus l’aller quérir: on faisait la veillée funèbre autour du cadavre de mon père, noyé dans les parages des Pierres-Noires.

—Ah! oui, car il faut vous dire,—fit en s’adressant à moi le syndic,—elle est la «veilleuse» attitrée de l'île. En fait d'oremus, elle rendrait des points à tous les sacristains du monde. C’est toujours elle qu’on charge de réciter les paroles d’apaisement sur l'âme du mort, dans les proella.

—Et quels accents elle trouve! prononça l’instituteur. J’étais au dernier proella, chez les Hénoret, de Kergoff... Je vois encore Nola Glaquin, la main droite étendue au-dessus de la croix de cire: «Les eaux méchantes ont gardé ta dépouille; tes ossements ne reposeront point dans la terre d’Eûssa. Mais ton âme est ici, ton âme est au milieu de nous. Nous sentons son souffle sur nos faces!...» C’était à donner le frisson; à un moment surtout, quand, faisant parler le défunt, la bonne femme...

Il s’interrompit. La porte de la salle venait de s’entre-bâiller.

—Monsieur le syndic, il y a quelqu’un qui vous demande, murmurait d’une voix tremblante d’émotion la plus jeune des demoiselles Stéphan.

Maître Gavran eut un juron formidable.

—Dites à ce particulier qu’il m’embête, grogna-t-il, et que les bureaux sont fermés jusqu’à demain six heures.

La jeune fille, pour toute réponse, se contenta d’ouvrir la porte toute grande, puis s’effaça pour laisser entrer un gaillard d’une stature énorme, vêtu d’une vareuse trop courte, sa chemise quadrillée de matelot débordant par-dessus ses grègues qui lui flottaient dans les jambes, mal rattachées aux reins par une ficelle. Il s’efforçait de les retenir d’une main et balançait, de l’autre, un haillon de laine sale qui avait dû être primitivement un béret. Ce fut l’instituteur qui reconnut d’abord le personnage:

—Hé! c’est Maout-Eûssa, le second de Jean Morvarc’h!...

«Maout-Eûssa», qui veut dire «bélier d’Ouessant», était bien le sobriquet qui convenait à cette tête étroite, allongée, quelque peu stupide, où les cheveux et la barbe se confondaient en une seule toison d’un brun roux. L’homme, cependant, promenait sur nous un regard de bête peureuse, cherchant le syndic. Moi, le nom de Jean Morvarc’h m’avait fait dresser l’oreille, et je n’attendais pas sans anxiété ce qui allait sortir de la bouche de ce rustre, messager d’on ne savait quoi d’imprévu et peut-être de tragique.

—Je viens pour la déclaration,—articula-t-il enfin, péniblement.

Maître Gavran bondit de sa chaise.

—Hein? tu dis?... Parle, voyons! Qu’est-ce qu’il y a de cassé?

L’homme inclina son mufle velu, et, de sa poitrine d’hercule, s’exhala un hi! plaintif, un sanglot d’enfant. La même appréhension, la même certitude nous oppressa tous. Il me sembla, quant à moi, que je ne respirais plus et que l’air de cette salle d’auberge s’était épaissi subitement, comme si toute la mer pesante, la mer de plomb, s’y fût ruée d’un coup. La lumière de la lampe me parut verte, vertes aussi, d’un vert sinistre, les faces de mes compagnons de table. Lorsque je repense à cette scène, je me demande si je ne l’ai pas rêvée; et tous les détails néanmoins m’en sont demeurés extrêmement précis.

—Alors?... interrogea le syndic.

Il s’arrêta, toussa pour raffermir sa voix qui s’enrouait, puis, délibérément:

—Alors, ce n’est pas ton patron qui t’envoie?

Maout-Eûssa secoua sa tête crépue. Son grand corps oscillait. Le greffier poussa un siège derrière lui; il s’y laissa tomber. Le syndic, saisissant une bouteille d’eau-de-vie qui était là, parmi les tasses, lui en versa une pleine rasade; il la vida d’un trait, essuya sa lippe du revers de sa manche et dit, en montrant le couloir:

—Il y a le mousse... Nous sommes venus ensemble... Ça ne vous fait rien, n’est-ce pas, que je l’appelle? C’est lui le premier qui s’est aperçu de la chose...

Il héla:

—Vônik!

Nous vîmes entrer un garçonnet joufflu, d’un rouge pourpre, à qui l’ample ciré d’homme dont il était enveloppé donnait l’aspect d’un Esquimau ou d’un Groënlandais, d’un nain difforme des régions polaires. Il se coula, se blottit contre le géant affalé. Dans son visage dru, aux teintes de chair saumurée, ses yeux bleus, étonnamment bleus, luisaient ainsi que deux flaques d’eau marine. Le matelot, tout tremblant lui-même, se mit à l’encourager:

—N’aie pas peur, Vônik... Qu’est-ce que tu veux?... Il faut bien faire la déclaration.

Gavran s’était rassis. L’instituteur rassemblait en un menu tas les miettes de pain éparses devant lui sur la nappe. Le greffier, les mains jointes, faisait craquer les articulations de ses longs doigts osseux. Dans le cadre de la porte, la mère Stéphan et ses filles se serraient en un groupe compact, la figure tendue, geignant des: Va Doué! Va Doué! à voix basse.

—Voilà comme c’est arrivé, commença l’homme.

Et il entama un récit traînant, diffus, avec des incohérences, des répétitions, un pêle-mêle de circonstances parasites où s’embrouillait sa pauvre cervelle et où jamais, sans le secours de Vônik, il n’eût été possible de voir clair. Il en ahannait, le malheureux; sa sueur roulait avec ses larmes.

En gros, l’histoire était celle-ci.

Le samedi soir, la pêche vendue, l’argent touché, Jean Morvarc’h leur avait dit:

—Tenez tout prêt. Nous partirons à l’aube.

Puis il s’en était allé coucher à terre, chez son ami Porzmoguer, un îlien de là-bas, qui avait été avec lui sur l'Intrépide. Le lendemain, contre-ordre: on ne devait plus lever l’ancre qu’au jusant de nuit, pour ne pas froisser les gens de l’Ile des Saints qui regardent comme un sacrilège de naviguer le jour du dimanche. Alors, on fut à la messe en bande, avec les Porzmoguer, vieux et jeunes. Avec eux aussi l’on dîna: dîner copieux, suivi de plusieurs tournées, ici et là, dans les débits du bourg de Sein. Le «patron» était gai, très en train, de grosses pièces blanches plein les poches, les mareyeurs ayant payé bon prix. On avait donc bu «comme ça», mais pas trop, «n’est-ce pas, Vônik?—Oh! non, pas trop!» A la mer baissante, on avait pris congé. Temps joli, nuit de lune et d’étoiles; l’eau du Raz, unie comme un étang, à peine ridée par un souffle irrégulier de brise. Il n’y avait qu’à laisser porter, et, si l’on ne marchait pas vite, du moins on marchait sûrement. Morvarc’h dit:

—On veillera chacun son tour. Allongez-vous et dormez. Je tiens la barre. Quand je sentirai le sommeil venir, je réveillerai Maout-Eûssa.

Ils s’étaient étendus sur le dos, dans le fond de la barque. Jean, pour se distraire, et aussi pour combattre les influences de la nuit, s’était mis à chanter une chanson française apprise au service, une chanson drôle dont Porzmoguer, dans la journée, lui avait remémoré les couplets. Il était question là-dedans d’un quartier-maître

Qui n’savait pas nager,
Qui n’savait pas nager.
Largue les ris dans la grand’voile,
Largue les ris dans les huniers...

Bercés à ce refrain, ils avaient clos leurs paupières et, dame! ils n’avaient plus eu conscience de rien! «N’est-ce pas, Vônik?» Ils voguaient l’un et l’autre dans le muet pays des songes. Combien d’heures leurs esprits restèrent-ils absents, ils ne l’eussent su dire... Tout à coup le mousse s’était dressé en sursaut, il avait cru entendre dans son sommeil la voix du patron...

Ici le matelot poussa du coude le garçonnet:

—Explique la chose, Vônik.

—Je crois bien que c’était la voix du patron, fit Vônik, mais je n’en suis pas sûr... Peut-être aussi que c’était une autre voix. Je n’avais pas encore tout à fait mes idées... Et puis cela me semblait venir de loin, de très loin... Nous filions à ce moment vent arrière; la voile était en travers du bateau. Je me glissai en rampant sous le gui pour demander à Morvarc’h ce qu’il me voulait. Je vis qu’il n’était plus là... A la barre, il n’y avait personne!... Alors, j’interpellai Maout-Eûssa, même qu’il me répondit: «Voilà, patron!...»

—Oui, poursuivit le matelot, je pensais que c’était Morvarc’h qui me hélait pour mon tour de quart. Quand j’ai su le malheur, je suis resté un instant comme si l’on m’avait donné un coup d’aviron sur la tête... Vônik me dit: «M’est avis que nous faisons un drôle de chemin!» Je pris le gouvernail et nous virâmes de bord. «Le patron n’a pas pu couler à pic, pensions-nous; il est trop bon nageur. On le sauvera peut-être...» Le ciel était clair, la mer plus claire encore que le ciel, à croire qu’il y avait des lumières par en dessous. Nous fouillâmes dans toutes les directions... Rien!... Alors nous nous mîmes à appeler de toutes nos forces, l’un après l’autre: «Morvarc’h!... Jean Morvarc’h!...» Ça résonnait comme dans une église. Deux ou trois fois il nous sembla que quelque chose, très loin, nous répondait: un bruit long, triste, et qui finissait soudain comme un rire. Cela venait tantôt d’un côté, tantôt de l’autre. Et cependant, à des milles, la mer était vide. Alors,—il faut tout dire,—la peur nous saisit, une peur d’entre peau et chair, une peur glacée...

—Je l’aurais juré!—grommela le syndic. Les Morganes, n’est-ce pas?... Des bêtises!

L’homme reprit, avec un accent plus ferme:

—Nous n’en avons pas moins louvoyé dans ces parages jusqu’au jour. Il n’y a pas de reproches à nous faire, monsieur le syndic. Des heures durant, nous avons cherché le cadavre et, si nous ne l’avons pas ramené, ce n’est point notre faute. C’est la mer qui n’a pas voulu... Quand le soleil a été haut, j’ai dit: «Il n’y a plus qu’à réciter le De Profundis et à s’en aller.—S’en aller! a fait Vônik, mais par où?» Nous avions dû dériver dans l’ouest, au diable, pendant que nous dormions. Nulle terre en vue. J’ai mis le cap sur le soleil. Puis, une bande de goélands a passé, des goélands des îles, selon Vônik, filant vers le nord-est. Alors, nous avons tenu la même route qu’eux. Sur le soir un feu nous est apparu qui semblait bondir hors de l’eau, par intervalles, comme un marsouin. Nous avons reconnu le Créac’h, et nous voici... Ah! c’est un malheur bien étrange, n’est-ce pas, messieurs?

Il plongea sa figure dans la loque qui lui servait de béret et recommença de pleurer, de pleurer sans bruit.

—Rentrez chez vous, prononça maître Gavran. Je me charge d’annoncer l’accident à Paôl-Vraz...

La belle, l’admirable nuit, et de quelle puissante impression de repos!

Accoudé sur le rebord de l’étroite croisée, dans la chambre des meubles-épaves, je regardais, au fond d’un firmament vertigineux, scintiller des myriades d’étoiles ardentes, d’un éclat aigu, toute une joaillerie céleste de saphirs, d’améthystes, d’émeraudes, de rubis. La voie lactée semblait le lit d’un fleuve à sec, avec, pour sables, une poussière de diamants. A mes pieds, le village dormait, et derrière moi, dans une immensité de silence, je sentais, j’entendais le sommeil de l'île. Seul retentissait le timbre des heures, disant la vigilance des horloges dans la paix tombale des maisons assoupies.

Et toujours les mêmes bouffées tièdes apportaient les mêmes parfums, la respiration des continents en fleur, là-bas, à des milliers de lieues, de l’autre côté de l’Atlantique...

La belle, l’admirable nuit!... Où pouvait bien rouler maintenant le corps inerte de Jean Morvarc’h?

Un pas sonna dans l’écho de la rue. Je me penchai hors de la fenêtre; une grande forme sombre traversa le bourg, hâtant sa marche. Elle disparut dans les chemins qui mènent vers l’ouest; et je compris que c’était Paôl-Vraz, qui, en sa qualité de chef de famille, allait, sans plus attendre, selon l’usage, réveiller dans son lit clos de jeune épousée la nouvelle veuve de Cadoran.

VIII

Plus d’une semaine s’est passée depuis l’événement. Les caprices du ciel occidental ont donné tort aux prévisions optimistes du syndic: les vents ont tourné au suroît, le temps s’est mis à la pluie. Des troupeaux de nuées grises, aux pis lourds, se lèvent avec l’aube, des lointains de la mer. Et ce sont des journées tristes, humides, les jours sans lumière et sans vie des commencements d’hiver en Bretagne. Je vais quelquefois, l’après-midi, chez des conteuses qu’on m’a signalées. Des vieilles, pour la plupart, de manières accueillantes et fines. Elles m’offrent du lait fermenté, des galettes, me font asseoir en face de l'âtre, devant un feu de bouse desséchée qui braisille sans flamme, et, tout en cardant de la laine, me débitent d’une voix douce, au bruit grinçant des peignes de fer, de lamentables récits, des histoires d’intersignes, de morts étranges, de naufrages, lugubres à faire frissonner.

Une d’elles, la vieille Tual, que tout le monde appelle «marraine», habite au hameau de Saint-Guennolé, sur un haut promontoire farouche qu’enveloppent, ces temps-ci, d’une perpétuelle fumée d’eau les embruns fouettés du Fromveur.

Je ne m’y rends jamais sans apercevoir, campée debout à l’extrême pointe de la falaise, une noire silhouette d’homme, pareille à quelque gigantesque cormoran, les pans de la veste battant comme des ailes toutes prêtes à s’envoler.

Il m’intrigue à la fin, ce mystérieux personnage, montant je ne sais quelle faction solitaire devant l’abîme. J’ai résolu d’en avoir le cœur net, et, par un sentier glissant, je m’aventure jusqu’à lui. Les coudes en l’air, les mains placées en abat-jour au-dessus des yeux, il fouille d’un regard obstiné la morne étendue mouvante. Il ne m’a pas entendu venir, absorbé qu’il est dans sa contemplation, et aussi à cause des grands fracas sourds du ressac contre l’énorme paroi de pierre.

—Pardon, brave homme...

Il se retourne tout d’une pièce, me dévisage, les sourcils froncés, puis, soulevant son large feutre:

—Faites excuse, dit-il. Vous êtes le monsieur de l’église, n’est-ce pas? Je ne pouvais guère m’attendre à vous rencontrer ici: les îliens eux-mêmes se risquent rarement sur le sommet du Veilgoz.

Moi non plus je ne m’attendais pas à me trouver en présence du vieux Morvarc’h, et j’en demeure d’abord quelque peu décontenancé. Nous nous touchons la main, tristement. Je ne l’ai pas revu depuis la catastrophe. Rien de changé en lui. C’est la même physionomie sèche et grave, la même majesté tranquille. Je lui demande des nouvelles de Marie-Ange; il me répond d’un ton calme:

—Je pense qu’elle va aussi bien que possible, quoique les femmes, vous savez... Le recteur va tous les jours lui faire visite. En de telles occurrences, il n’y a que la religion...

—Et vous, Paôl-Vraz?

—Moi, vous voyez, je guette... Je guette le corps de mon fils.

Il s’exprime d’une voix lente, en son breton scandé d’Ouessantin. Aucune émotion ne fait trembler ses lèvres minces, toutes jaunes du jus de la chique. Il me montre du doigt une des stries blanches qui zèbrent de leur teinte plus claire les grisailles du sombre Océan.

—C’est par cette route que le flot le ramènera, s’il doit revenir... Quiconque se noie dans le chenal du Four atterrit nécessairement à la grève de Veilgoz.

Elle est là sous nos pieds, cette grève, à soixante-dix mètres de profondeur. On n’y peut accéder qu’en barque et, lorsqu’un cadavre s’y échoue, il faut le hisser à l’aide d’une corde; trop mûr, il se dépèce aux aspérités de la falaise, membre à membre.

—Voilà huit jours, ajoute le vieux Morvarc’h, que je viens me poster ici, à chaque marée, et demain encore, je viendrai... Mais, passé demain, plus d’espoir. Il ne restera plus qu’à faire une croix de cire pour le proella!

Il est retombé à son immobilité de sentinelle funèbre, les yeux au loin.

Nous causons de lui chez les Tual; «marraine» dit:

—Paôl-Vraz!... Il se débrouille aussi bien dans la marche des courants que nous autres dans la direction des chemins de l'île. C’est de race, chez ces Morvarc’h. Ils ont l'œil qui perce la brume, l'œil qui pénètre jusqu’au cœur des eaux. Que voulez-vous? C’est un don. Mais ils le paient, les infortunés!... Paôl-Vraz a eu quatre fils, quatre joyaux! L’aîné a déserté aux Amériques, je ne sais où; deux autres dorment quelque part, sous les herbes des colonies. Et voilà Jean!... Dieu fasse que celui-là, du moins, le cimetière ait sa dépouille!... A supposer que les Morganes... suffit!

Il n’est bruit dans Ouessant que de cette mort, mais on se cache pour en parler. Ce sont des chuchotements de lèvre à oreille, des demi-confidences, des discussions aussi entre marins, dans les cabarets, devant les comptoirs, avec de soudains éclats de voix brusquement réprimés. Il m’arrive de surprendre des bouts de phrase:

—Tu admets qu’on se laisse glisser comme ça? Allons donc!

—Alors, tu crois aux Morganes, toi?

—Puisque le mousse cependant les a vues... oui, vues!... Et ces rires, hein! ces rires, sur la mer?...

La légende est déjà dans l'œuf. Couvée lentement, au cours des longs soirs désœuvrés de l’hiver, elle planera, l’été prochain, sur toute l'île; et ceux qui, dans les saisons futures, viendront étudier après moi le folklore d’Ouessant, recueilleront sur le trépas de Jean Morvarc’h bien des affirmations singulières, bien des détails insoupçonnés.

IX

—Ainsi, vous repassez votre bréviaire, Nola.

—Il faut bien... C’est pour me donner du ton, monsieur le syndic. Et si ça vous démange de me payer un verre, ne vous gênez pas.

—Combien en avez-vous déjà bus?

—Je vous dirai le quantième ce sera, quand vous l’aurez offert.

Maître Gavran aime à taquiner la commissionnaire sur ce qu’il appelle son «péché mignon». Elle lui répond, d’ailleurs, avec usure. J’assiste au colloque du haut des marches de l’escalier. On vient de m’appeler à table, pour le repas du soir. Il est sept heures environ. Dehors, c’est la nuit hâtive, la pluie intermittente, la rafale, le ciel inclément. Je ne suis pas plutôt descendu que le syndic me demande à brûle-pourpoint:

—Vous en êtes, n’est-ce pas?

—De quoi donc?

—Mais... du proella, chez Marie-Ange.

—Le monsieur lui doit bien cela,—insinue Nola Glaquin, en relevant pour s’essuyer la bouche le coin de son tablier.—Était-elle assez jolie pourtant, l’autre samedi, lorsque vous alliez côte à côte, dans la montée du Stif!... Jolie et alerte, en ses bas blancs, la jupe troussée!... Elle était comme une lumière, vous souvenez-vous?... comme un feu follet de la mer. Ah! elle est cruellement changée, la pauvre! Elle ne boit ni ne mange. Vous ne la reconnaîtrez plus quand vous la verrez...

On entend dans la rue des grincements de portes qui s’ouvrent, la cantilène lugubre d’une voix qui glapit. Et la vieille de s’écrier:

—Seigneur Dieu! les annonciateurs!... A tantôt, là-bas!... N’oubliez pas de vous munir d’un fanal...

Je m’informe auprès du syndic:

—Alors, c’est pour ce soir, ce proella?

—Dame! nous sommes à la fin du neuvième jour, et l’on n’a rien trouvé.

—Et je ne serai pas indiscret?...

—Au contraire. On vous saura le plus grand gré de cette marque d’estime... Prenez le temps de souper. Moi je vais quérir une lanterne et, si vous voulez, dans une demi-heure, nous partirons ensemble.

A peine s’est-il esquivé que les dalles du couloir retentissent d’un bruit de sabots cloutés.

—Ne vous étonnez pas, me dit la fille qui me sert: ce sont les annonciateurs.

Ils sont là trois ou quatre hommes, tête nue, et qui hurlent en chœur, d’un ton lamentable:

—Paix et prospérité à ceux de cette maison! Priez pour la pauvre âme de Jean Morvarc’h. Vous êtes avertis, de la part de ses proches, que son proella sera célébré cette nuit, au manoir de Cadoran.

Madame Stéphan leur verse, selon l’usage, une rasade d’eau-de-vie, et ils s’en vont. Mais, longtemps encore, leur plainte traîne dans le noir des ténèbres extérieures, mêlée au crépitement de l’ondée et aux grands souffles irréguliers de la tempête. Des mots, toujours les mêmes, vous arrivent comme à travers un cauchemar:

—Morvarc’h... proella... Cadoran!...

On dirait je ne sais quelle litanie barbare criée dans une langue inconnue.

Nous nous sommes mis en route, sous la pluie. Un pêcheur du voisinage m’a prêté son ciré des gros temps, si raide qu’on le croirait en métal; les trombes d’eau sonnent là-dessus comme sur du zinc. Nous avançons péniblement. N’était le fanal du syndic, on ne verrait goutte. A l’entour du cercle de lumière vacillante qu’il projette, se meuvent des ombres immenses, impénétrables, comme si nous marchions dans l’obscurité d’une forêt de rêve, parmi des fantômes d’arbres agités par les vents. La mer roule des bruits effrayants. On songe à quelque chasse diabolique, au loin, avec des grondements, des abois, des galops de bêtes invisibles, des décharges soudaines, un hallali féroce rugi à pleine trompe par toutes les puissances de l’abîme.

—Oh! fait maître Gavran, ce n’est rien... Un petit prélude seulement!... Venez en décembre, en janvier; vous entendrez d’autres concerts!

Par instants, il y a comme des pauses, des accalmies inattendues, d’inquiétants silences, pendant lesquels nous percevons, un peu de tous côtés, des appels de voix humaines; des lanternes se croisent, des saluts s’échangent:

—Vous y avez été, les gars?

—Oui bien. Et vous aussi, vous allez?

—Nous allons!

Cela est d’une impression très mystérieuse, ces gens qui vont ou qui reviennent, ces conversations qu’on saisit sans voir personne, et surtout cette procession de fanaux qui passent, brillent, disparaissent, comme une sarabande d’insectes phosphorescents dans l’épaisseur flottante des ténèbres. Mais le plus extraordinaire, ce sont les phares, celui du Stif sur notre droite, celui du Créac’h à notre gauche. On ne distingue que leurs feux qui ont l’air de brûler dans le vide, au-dessus des lourdes masses d’ombre. Ils ajoutent encore, si possible, à l’horreur de cette nature déchaînée, achèvent de lui donner je ne sais quoi de chaotique, d’absurde et de fou. Le Stif fait l’effet d’une lune blafarde, barbouillée de sang, qui tournerait sur elle-même, en proie au vertige de l’épouvante, tandis qu’à l’autre bout de l'île, le Créac’h semble une comète clouée dans l’espace, et qui s’impatiente et qui bondit.

—Nous sommes à la Pointe sauvage, annonce le syndic.

On le sent aux embruns qui vous cinglent, à cette poussière de sel répandue dans la nuit, comme un grésil, et dont l'âcreté vous pénètre, s’infiltre en vous par tous les pores; on le sent surtout au tumulte des eaux, à leur grincement parmi les galets, à leurs longues détonations sourdes dans les anfractuosités des roches, presque sous nos pieds.

Une lueur fixe, un point de clarté dans un amas de ténèbres immobiles... C’est là. Nous sommes arrivés.

La même disposition que dans la plupart des demeures ouessantines: un couloir étroit donnant accès, d’un côté, dans une espèce de magasin où se gardent les provisions, les outils agricoles des femmes, les engins de pêche des hommes,—de l’autre, dans une salle plus spacieuse, à la fois cuisine, réfectoire et chambre à coucher. C’est dans celle-ci que nous entrons ou, du moins, que nous essayons d’entrer, car elle regorge de monde, d'îliennes accroupies sur leurs talons, d'îliens debout, fronts découverts et les bras croisés, dans l’attitude de la prière. Force nous est de faire station à la porte, d’attendre la fin de l’oraison bretonne. J’explore des yeux cet intérieur où le hasard m’avait empêché de venir quelques jours plus tôt, alors qu’on y pouvait respirer encore l’atmosphère accueillante et tiède des logis heureux. Il est bien tel que je me le représentais d’après ce qu’on m’en avait dit; c’est bien le nid de mouette que je rêvais à Marie-Ange. Les murs sont badigeonnés de frais, les meubles luisent; une boiserie blanche à filets verts encadre le foyer. Dans l’angle de gauche voici le nid nuptial, désormais le lit du veuvage; des courtines d’indienne à fleurs le décorent. Sur le banc à forme de coffre, par lequel on y monte, repose un de ces berceaux primitifs, en chêne sculpté, où les anciens imagiers de Bretagne s’ingéniaient à tailler en relief des figurines de saintes, protectrices de l’enfance... Mais la prière s’est tue: un remous se fait dans l’assistance, et le vieux Morvarc’h s’avance vers nous. Il me marque en termes fort décents combien il me sait gré de m’être dérangé, en dépit de l’orage.

—Suivez-moi, dit-il.

Et il nous ouvre un passage derrière la foule qui, du reste, commence à s’éclaircir, à s’écouler au dehors, l’oraison finie, pendant qu’un flot de nouveaux arrivants se pressent sur nos pas.

Je me trouve devant une table massive dont un lit à deux étages m’avait jusqu’à présent dérobé la vue. Une nappe à franges la recouvre. Au milieu, sur un oreiller servant de coussin, est couchée à plat une croix de cire jaune, grossièrement façonnée et qui garde encore l’empreinte des doigts malhabiles qui l’ont pétrie. Au chevet de la croix, une photographie, «le portrait du défunt», me souffle le syndic. Elle remonte à quelques années déjà, au temps où Jean Morvarc’h «naviguait à l’État» et courait le monde sur la Melpomène. C’est une photographie peinte, ainsi que les aime le goût naïf des gens de mer. Les yeux, jadis, furent teintés de bleu de Prusse, les pommettes et les lèvres, de carmin. Mais la couleur, les traits, les contours même du corps, tout cela est pâli, effacé, devenu lointain et comme noyé en des profondeurs d’eau. Mystérieuse et spectrale image de quelqu’un d’englouti!... Une mite promène sous le verre du cadre ses élytres d’argent.

Une vieille qui se tient au haut bout de la table, le dos à la fenêtre, et qui n’est autre que Nola Glaquin, coiffée de la capeline de deuil, me tend un rameau de goémon vert trempé dans de l’eau bénite, pour que j’en asperge la croix du proella. Elle dit:

Requiescat in pace!

Et, comme il se doit, je réponds:

Amen!

Le même cérémonial s’accomplit pour le syndic, puis pour chacune des personnes qui défilent derrière nous, en sorte que c’est un perpétuel fredon de paroles latines parmi des susurrements discrets de conversations à demi-voix.

—Vous désirez peut-être saluer la veuve? me demande Paôl-Vraz.

De l’autre côté de la table, du «tréteau funèbre», pour parler comme les Bretons, trois femmes sont assises sur des escabeaux, enveloppées toutes trois en des mantes pareilles, d’épaisses mantes de drap noir aux plis rigides, dont les cagoules rabattues ne laissent rien voir du visage incliné sur la poitrine. La coutume veut, paraît-il, qu’en de telles occurrences la «nouvelle veuve» se fasse assister des deux veuves de l'île chez lesquelles furent célébrés les plus récents proellas.

J’essaie de reconnaître la tournure de Marie-Ange, mais en vain: les trois figures immobiles et voilées demeurent énigmatiques, semblables à trois Parques, à trois déesses de la mort, ensevelies dans leurs longs vêtements funèbres. Leurs mains mêmes sont ramassées sous l’étoffe. D’ailleurs, il fait sombre dans ce recoin, mal éclairé d’un reflet trouble par les deux cierges qui brûlent sur la table, en des flambeaux d’église, de hauts flambeaux de fer forgé.

—Marie-Ange, dit Paôl-Vraz, c’est le monsieur...

Une des femmes, celle qui est le plus près de l'âtre, entr’ouvre sa mante, me tend la main et articule d’une voix sourde un faible: «Merci!»... C’est tout. La tête n’a pas fait un mouvement, le noir capuchon qui couvre le visage ne s’est point relevé.

Le logis cependant, à demi vidé tout à l’heure, s’est rempli de nouveau, envahi par une fournée de proches, d’amis, d’invités et, sans doute aussi, de curieux. Nola Glaquin annonce:

—Nous allons réciter un De profundis...

Nous nous asseyons sur le banc, contre le lit clos. Ce serait manquer à la bienséance que de sortir, une fois commencée la prière. A ma gauche, sur le berceau de chêne, dort d’un paisible et blanc sommeil le dernier rejeton des Morvarc’h de Cadoran. La commissionnaire avait raison: c’est un enfant superbe. Des frisons d’un blond cendré—les cheveux de lumière de Marie-Ange—auréolent déjà son petit front obstiné, creusé entre les sourcils d’un sillon vertical. Il y a comme une énergie naissante dans l’expression encore indécise de ses traits. Il dort bravement, les poings en l’air. Le vieux psaume murmuré à l’intention des mânes paternels lui est une chanson de nourrice peu différente des antiques ballades en langue bretonne dont il a coutume, aux soirs ordinaires, d’être bercé. Il dort dans sa couchette à forme de barque, en attendant que d’autres barques l’emportent sur les mêmes eaux où son père a sombré... Puissent les Sirènes du Fromveur, les légendaires ennemies de sa race, lui être plus clémentes!

Je les avais oubliées, tout à la pensée de me trouver face à face avec Marie-Ange; mais elles sont là qui ne cessent de hurler autour de la demeure, les mystérieuses puissances de la tempête, ouvrières de destruction et de mort. Elles ébranlent les vitres, elles font cliqueter les ardoises du toit, et parfois, par le tuyau de la cheminée, soufflent jusque dans la salle leur haleine vivante, humide et salée. Lorsque Nola Glaquin prononce le requiescat in pace final, c’est un hou! strident, sauvage, le rire démoniaque des vents et de la mer qui éclate en guise d'amen.

Nous nous disposons à nous lever, mais Paôl-Vraz nous retient.

—Voyons, pas avant le prezec! insiste-t-il.

—Il n’est donc pas encore prononcé? demande le syndic.

—Non. Tous les membres de la famille n’étaient pas arrivés.

Docilement nous reprenons nos places,—le syndic, par devoir, pour obéir à la tradition, et moi, pour faire comme lui, mais non sans un vif intérêt de curiosité. Au fond, puisque l’occasion m’en était offerte, il m’en eût coûté de ne point l’entendre, ce prezec, cette espèce de vocéro ouessantin, avec la commissionnaire de l'île pour vocératrice.

—Mais d’abord, si vous mangiez quelque chose, nous propose le vieux Morvarc’h... C’est l’heure du repas de minuit.

Une agape est servie, paraît-il, dans l’autre pièce: du pain, du lard, des viandes fumées, et le mets national, le far, un mélange de farine d’orge, de pommes de terre râpées et de pruneaux secs, cuit dans un chaudron sous la cendre. Nous déclinons l’invitation. Le vieux s’éloigne, va conférer avec Marie-Ange, puis grimpe l’escalier qui mène à l’étage, pour redescendre l’instant d’après, portant une fiole encrassée, au col brunâtre, qu’enrubannent des algues flétries.

—Si vous ne mangez pas, vous boirez, fait-il. Ceci, monsieur, c’est du vin de la mer. Ma belle-fille avait mis la bouteille de côté pour quand vous viendriez. Vous deviez la vider avec Jean. Nous trinquerons, si vous voulez bien, au repos de son âme.

Cela est dit simplement, sans vaine sentimentalité, mais d’un ton qui ne manque pas de noblesse. Et nous buvons le vin d’épave en commémoration de l’épave humaine que la tourmente roule à cette heure, Dieu sait où!...

Nola Glaquin, qui vient de réparer ses forces, rentre du bas bout de la maison, suivie de la plupart des autres «veilleurs». Elle a les lèvres humides, les yeux brillants.

—L’eau vulnéraire!—marmonne le syndic. Pour être à la hauteur, il faut qu’elle soit à moitié soûle!

Et l’eau vulnéraire, ce gin de Bretagne, doit être, en effet, pour beaucoup dans l’animation singulière de la vieille femme; mais on y sent autre chose encore, une ivresse spéciale et quasi prophétique, une sorte de délire sacré. Au lieu de regagner le poste qu’elle occupait jusque-là, dans l’embrasure de la fenêtre, elle se campe debout au pied de la table, et chacun fait cercle derrière elle. Seules, les trois veuves, hiératiquement accroupies dans leur coin d’ombre, n’ont pas bougé. Le silence est profond; la rafale même a fait trêve, et la mer, qui sans doute a baissé, n’est plus qu’une grande rumeur solennelle, un tonnerre lointain, dans l’espace. Nola commence:

—Au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit, je vais dire le prezec de Jean Morvarc’h...

Un arrêt de quelques secondes. Toutes les oreilles sont tendues, et c’est à peine si l’on ose respirer. La vocératrice se recueille, le regard fixé sur la photographie du mort. Et soudain, comme d’une écluse ouverte, le torrent de sa parole se précipite. C’est d’un débit à la fois entraînant et monotone. Cela rappelle le récitatif adopté par les acteurs bretons dans la représentation des Mystères. Les notes élevées alternent avec les notes basses, suivant un mode large et simple, tour à tour fougueux et plaintif. Et, dans ce dialecte sonore d’Ouessant, cette mélopée tantôt aiguë, tantôt gémissante, a le charme d’un sortilège barbare, je ne sais quelle vertu d’incantation.

—Ne dites pas,—s’écrie la «prêcheuse» au début de son improvisation,—ne dites pas: «Le bonheur est sur cette demeure». Le bonheur est comme les goélands. Il se pose ici, puis là, entre deux vols; mais il fait son nid dans des lieux inconnus...

Où semblait-il que l’on dût être plus heureux qu’en ce manoir de Cadoran, «un des plus anciens de l'île»? Des champs au soleil, une barque solide sur la mer, des piles de linge dans les armoires et, entre les piles de linge, des piles d’écus accumulés par la sagesse des vieux parents. Un homme robuste et travailleur, une femme économe et gaie, un enfant bien venu... Les perfections de Jean Morvarc’h, Nola les énumère en ces termes:

—Il était doux envers sa femme, respectueux envers le chef de sa famille et ne souhaitant point sa mort pour jouir plus promptement de ses biens, serviable envers ses voisins, point avare avec ses matelots et ses domestiques...

A ce moment, derrière nous, au fond de la pièce, un sanglot retentit, un soupir long et triste, comme une plainte de bête battue. Je me retourne et, par-dessus les têtes, au dernier rang des auditeurs, j’aperçois le mufle de Maout-Eûssa,—de Maout-Eûssa à qui je n’avais plus songé depuis le soir tragique, et dont le crâne aplati, les mâchoires proéminentes dessinent sur la blancheur éclairée de la muraille un mélancolique profil de chameau.

—Pas plus fier qu’il ne faut avec le pauvre monde,—continue, sans s’interrompre, l’évocatrice,—toujours le premier à l’ouvrage, sur la semaine, le premier à la messe, le dimanche; ne s’attardant jamais à l’auberge après le couvre-feu; cher à ses proches, estimé de ses semblables, plein de déférence pour son recteur; un homme modèle, enfin,—et le voilà parti!...

Nola glisse très vite sur la catastrophe. Elle s’arrange de façon à ménager les susceptibilités des Morvarc’h, tout en sauvegardant les droits de la légende.

—Les autres s’en vont dans un coup de temps, dans un coup de mer... Lui s’en est allé par mer belle, sous une nuit d’étoiles. Ne dites pas: «La mer est traîtresse!» La mer n’est pas plus traîtresse que la terre. Quand la mort commande, il faut obéir. La mort est la reine du monde. Ainsi Dieu l’a voulu, depuis la faute du premier père. Que sa sainte volonté soit bénie!...

La passe dangereuse franchie sans encombre, la «prêcheuse» se livre toute à l’inspiration qui l’emporte. Les yeux enfiévrés, la voix haletante, elle interpelle le «disparu».

—Les flots t’ont pris, et ne t’ont point rendu à ceux qui te pleurent... Mais tu ne seras point leur jouet: car, avec la cire des abeilles, nous avons fait pour toi la croix du repos. Vois, nous célébrons ton proella... Moi, Nola Glaquin, qui te parle, je sais que tu m’entends! Tu es ici où nous sommes, où sont tes proches, où sont tes amis. Tu es dans la croix où nos prières t’ont enfermé. Nous te porterons à la chapelle du cimetière, et là, tu feras ton purgatoire jusqu’au jour du dernier jugement... Tu quitteras tout à l’heure cette maison, comme si tu avais trépassé dans ton lit. Un prêtre mènera ton deuil, et les chants de la mort seront chantés sur ta dépouille. Prends congé des tiens, pauvre âme, de celui-ci, ton père, qui t’a nourri, de celle-ci, ta femme, que tu as tant aimée, de ton fils, qui est ton sang, et de nous tous qui avons sur toi jeté l’eau bénite. La paix de Dieu soit avec ton anaon! Ainsi soit-il!