Une sueur abondante baigne le visage enflammé de Nola, colle à ses tempes les mèches de ses cheveux gris... Tandis qu’on s’empresse autour d’elle, nous gagnons la porte, heureux de secouer au vent de la nuit les images lugubres dont nous avons le cerveau hanté, d’échapper à cette atmosphère de sépulcre, de respirer l’air du dehors, purifié par la tempête, où circule déjà la fraîcheur saine, le virginal frisson du matin.
—Tenez, fait le syndic, les vents ont calmi... Les barques pourront sortir.
X
Elles furent vraiment imposantes, ces obsèques fictives de Jean Morvarc’h. Dès le point du jour, aussitôt que la veillée funèbre eut pris fin, les glas se mirent à tinter, non seulement à l’église paroissiale, mais dans tous les sanctuaires de l'île; puis, sur les huit heures, on vit s’avancer le cortège, un long fleuve noir précédé, comme d’un ourlet d’écume, par les ecclésiastiques et les chantres en surplis. Il venait à travers les pâtis, à travers les chaumes, grossi sans cesse de nouveaux affluents que déversaient les routes, les fermes, les hameaux du parcours. La mer, houleuse encore, tendait tout l’horizon d’une large bande d’azur sombre, lamée d’argent. Un soleil blanc—le soleil des lendemains de grande pluie en Bretagne—luisait dans le ciel nettoyé.
Au milieu de la nef, le catafalque était dressé. On y déposa la croix de cire que portaient, couchée sur un brancard, quatre pêcheurs homardiers du clan des Morvarc’h. Et l’office commença... Je songeais à l’avant-dernier dimanche, au moutonnement des coiffes claires, aujourd’hui endeuillées, aux voix douces des femmes entonnant du haut de la tribune le cantique des saints d’Eûssa, à celle surtout qui, s’élevant soudain, les domina toutes, et dont la vibration vous effleurait l'âme comme d’un toucher surnaturel...
La musique de cette voix, il me fut donné de l’entendre encore, au moment de quitter l’église; mais le timbre en était brisé.
C’était sous le porche. Debout entre les deux veuves, ses guides et ses soutiens dans la montée de son dur calvaire, Marie-Ange recevait les condoléances de la foule et les embrassades de sa parenté. Je m’approchai à mon tour, quand le gros de l’assistance se fut dispersé. Pas plus que la veille, elle ne leva vers moi son visage, encapuchonné dans son manteau. Elle me reconnut pourtant et me dit:
—J’ai su, par la petite gardeuse de chèvres, votre visite manquée de l’autre lundi... Hélas! si vous revenez un jour, à Cadoran-le-Neuf comme à Cadoran-le-Vieil ce sera, sans doute, la même ruine!...
Je balbutiai de vagues paroles, et ce furent tous nos adieux.
Elle s’en retourna là-bas, dans l’ouest. Je partis, de mon côté, par le premier vapeur... Oh! le triste chant des Sirènes, à la Pointe sauvage, et combien amer, en automne, le parfum des fleurs d’Ouessant!
FILLE DE FRAUDEURS
A MA FILLE ANDRÉE
I
Les beaux temps de la fraude maritime!—s’écria l’ex-capitaine des douanes, Le Denmat, comme nous prenions le frais sur sa terrasse, devant la mer,—je vous crois, monsieur, que je les ai connus! Je peux même dire que j’en ai vu l'âge héroïque, et, puisque cela vous intéresse, tenez, je veux vous conter un épisode dont les moindres détails, pour des raisons que vous aurez vite fait de comprendre, me sont demeurés aussi présents que si l’histoire datait d’hier.
Elle remonte pourtant à près d’un demi-siècle. J’ai soixante-treize ans sonnés aujourd’hui: je n’en avais pas, alors, tout à fait vingt-cinq. Deux bonnes fortunes venaient de m’échoir à la fois: d’abord, ma promotion au grade de lieutenant, ensuite ma nomination au poste de Tréguignec, sur la côte septentrionale de la Bretagne, presque au seuil de mon bourg natal, puisque je suis originaire de Perros. J’avais végété, jusqu’à ce moment-là, dans les brigades terriennes, conquérant un à un mes galons, tantôt sur la frontière suisse, tantôt sur la frontière belge, et vous devinez, n’est-ce pas? avec quel sentiment d’aise je retrouvai mon pays... et la mer! J’ai lu quelque part que des soldats grecs pleurèrent d’émotion en la revoyant, après des mois d’absence, quoique ce ne fût point celle qui baignait les rivages de leur patrie. Il en alla pareillement de moi, lorsque, parvenu à l’extrême bordure du haut plateau trégorrois, je découvris brusquement l’immense ceinture d’eau bleue déroulée à perte de vue sur le fond du ciel.
C’était—je me le rappelle—un 12 juillet, par un de ces jolis matins d’été où la lumière frissonne délicatement sur les choses et leur communique je ne sais quelle grâce virginale, quel mystérieux enchantement. L'âpre terroir de Tréguignec lui-même m’en parut comme égayé, et ce fut le cœur en fête que je descendis le raidillon caillouteux qui, entre des haies d’ajoncs et quelques maigres bouquets de pins, dévale jusqu’au village.
Vous les connaissez, ces villages de l'armor trégorrois: ils se ressemblent tous. Une seule rue, avec, d’un côté, une rangée de maisons basses orientées vers le large, et, de l’autre côté, la grève, jonchée d’énormes troupeaux de roches ou pavée d’une mosaïque de galets: tel est le type à peu près uniforme de tous les petits ports de cette région; et Tréguignec est fait sur le modèle de ses voisins. Mais, par exemple, ce que vous chercheriez vainement ailleurs, c’est le prodigieux chapelet d'îles qui s’est comme égrené le long de cette côte. Où que vous portiez le regard, dans la direction du nord, de l’est et du ponant, ce ne sont que dures silhouettes granitiques éparses sur le miroir des eaux. D’aucunes, comme la grande croupe chauve de Tomé, semblent des promontoires détachés, d’hier à peine, du continent dont ils ne sont proprement séparés qu’à mer haute. D’autres, comme Bruk, Groaguez, Saint-Gildas, Enès-Kreïz, s’échelonnent parallèlement au littoral, ainsi qu’un brise-lames gigantesque où les pires colères de la Manche se heurtent et se viennent user. Un troisième groupe, enfin,—celui des Sept-Iles,—s’aventure hardiment au large et semble un chœur de cétacés préhistoriques se jouant à fleur d’horizon.
Quand, des landes qui surplombent les toits de Tréguignec, je promenai pour la première fois sur ce spectacle mes yeux de douanier, mes yeux professionnels, habitués à scruter la physionomie des paysages à l’égal de celle des gens, je ne pus me défendre de comparer cette suite d’archipels aux pierres de quelque gué monstrueux, et laissai échapper cette exclamation qui ne s’adressait pas uniquement à la beauté du site:
—Sapristi! Quelle contrée merveilleusement aménagée pour la fraude!
—Oui, mais la race des fraudeurs est morte, fit une voix, sur ma gauche, dans un des champs qui bordaient la route.
Je me retournai, un peu surpris de la riposte. L’homme qui l’avait lancée se montra sur le talus. C’était un robuste gaillard à la face broussailleuse et, à en juger par son accoutrement, un pêcheur.
—Salut! dit-il en touchant de la main son béret.
Et déjà il commençait à s’excuser de «la liberté grande». Je l’interrompis:
—Il n’y a pas d’offense. Au contraire. Vous pouvez même me rendre un service. Dans quelle partie du village, s’il vous plaît, se trouve le corps de garde des douanes?
—Foi de Dieu! répondit-il, je vais par là, et vous conduirai jusqu’à la porte, si vous voulez bien.
Il sauta lestement de son talus et nous nous mîmes à cheminer côte à côte.
—Gageons que vous êtes le nouveau lieutenant, reprit-il dès les premiers pas.
—En effet. Et vous, vous êtes marin, sans doute, de votre état?
—Heu! murmura-t-il avec un hochement de tête, je suis surtout un pauvre diable. Tous les métiers et pas un gagne-pain. Voyez-vous, dans ce pays-ci, il n’y a plus rien à faire qu’à misérer. Et, sauf votre respect, c’est vous, les douaniers, qui vous êtes abattus sur lui comme une malédiction. Droit de fraude, droit d’épave, vous nous avez tout enlevé. Si du moins le gouvernement nous faisait des rentes comme à vous! Car c’est un argent facilement gagné que le vôtre. Flâner le long des grèves, en fumant des pipes, lézarder à plat ventre dans le gazon, sous les étoiles, si le temps est clair, et, s’il pleut ou s’il fraîchit, dormir, les pieds au chaud, dans le varech séché des huttes de guet, ça n’est pourtant pas si malin, avouez-le.
—N’empêche qu’on y laisse souvent sa peau, répliquai-je.
—Oui, des rhumatismes! Des maladies de nobles!...
—A moins que ce ne soient les coups de fusil qu’on vous tire de derrière les roches, dans le dos. La chose arrive, n’est-il pas vrai, mon garçon?
Il haussa les épaules et ricana d’un ton gouailleur qui n’allait pas sans quelque amertume:
—Ces fusils-là, ouais! il y a belle lurette qu’ils ne partent plus. La race est morte, vous dis-je, de ceux qui les maniaient. On est devenu sage, par ici, depuis que vous et vos consorts vous y êtes devenus si nombreux. Nos pères avaient voué une chapelle à Notre-Dame de la Fraude; nous autres, nous avons été assez lâches pour la laisser démolir, et, la statue même de la sainte, il est probable qu’on en aurait fait du bois à feu, si le maître du Treztêl, par pitié, ne l’eût recueillie...
—Notre-Dame de la Fraude!... Qu’est-ce que vous me chantez là?
—C’est juste. J’oublie que vous débarquez à la minute dans nos parages... Vous demanderez à votre brigadier de vous expliquer ça.
Nous avions, en effet, atteint le corps de garde, situé à l’orée du village, où sa façade, badigeonnée de chaux, éclatait d’une blancheur vive dans le gris un peu triste des deux auberges dont il était flanqué. Je remerciai mon guide et nous nous quittâmes.
J’appris, peu d’instants plus tard, que le personnage en compagnie duquel je venais de faire mon entrée à Tréguignec avait subi quatre condamnations pour contrebande. Ce début, comme vous voyez, ne manquait pas d’un certain piquant.
II
Une dizaine de jours s’écoulèrent, que je passai à m’installer, à prendre contact avec mes hommes et à inspecter la zone côtière sur laquelle ils étaient répartis. Elle n’embrassait pas moins de six lieues d’étendue, avec, pour points extrêmes, à l’ouest, l’anse du Treztêl; à l’est, l’embouchure de la rivière de Tréguier. L’anse du Treztêl dépendait à cette époque de la commune de Tréguignec et n’était distante du bourg que d’environ cinq kilomètres. Je la réservai pour la fin de ma tournée, désireux, par la même occasion, de faire visite au maire à qui je devais cette politesse et qui habitait de ce côté.
Je m’y rendis donc dans les derniers jours du mois. Le brigadier Quéméner m’accompagnait. Un vieux routier, ce Quéméner. Marié depuis de longues années dans le pays, il le possédait comme pas un. Êtres et choses lui étaient également familiers. Il savait le nom de chaque roche et l’histoire de chaque maison. Chemin faisant, je l’interrogeai sur le maire.
—Ah dame! mon lieutenant, ce n’est pas le premier venu que Gonéry Lézongar. Quoique simple laboureur, il a dans les veines du pur sang de gentilhomme. Les Lézongar sont nobles, comme on dit, de la racine des cheveux à la plante des pieds. Autrefois ils furent très riches. De Trélévern à Plougrescant, toutes les terres arables leur appartenaient, et pareillement tout le vaste champ des grèves, dont ils ne retiraient pas un moindre profit, car jusqu’à la Révolution ils y exercèrent le droit d’épave. Mais avec la Révolution leur fortune déclina. Le Lézongar d’alors fit la guerre chouanne; et quand l’Empereur vint il fut contraint d’émigrer pour sauver sa tête. Il passa en Angleterre, d’où il ne rentra qu’avec les rois. C’était un homme dur et terrible. On prétend qu’à Londres, pour vivre, il travailla dans les docks à décharger les navires, ni plus ni moins qu’un portefaix. Quand il reparut, il était escorté d’une femme, une pas grand’chose qu’il avait, paraît-il, épousée au petit bonheur, dans les bas quartiers de la Tamise. Ses domaines, dans l’intervalle, avaient été confisqués, puis vendus à vil prix. Un notaire de Lannion s’en était rendu acquéreur, tout glorieux d’aller jouer à la seigneurie dans le manoir déserté du Treztêl. Lézongar, pour recouvrer légalement son bien, n’aurait eu qu’à s’adresser au roi. Mais cela n’était point dans ses manières. Les anciens de ces parages vous conteront que l’on vit, certain jour, un cotre de course mouiller en baie. Au brun de nuit, un canot s’en détacha, monté par une douzaine de matelots anglais, armés jusqu’aux dents. Le chef qui les conduisait n’était autre que Lézongar. L’instant d’après, le tabellion qui dormait sur les deux oreilles était ficelé comme un ballot et embarqué sur le cotre, à destination de l’Angleterre. «Vous me restituez ma place: je vous cède la mienne en échange», lui avait dit Lézongar en guise d’adieu...
—Diable!... Et le maire actuel de Tréguignec est le fils de cette Anglaise et de ce forban? m’informai-je.
—Leur fils aîné, vous l’avez dit. Il a eu deux frères, mais qui ont sans doute mal tourné, car, depuis quelque vingt ans qu’ils ont quitté le pays, on n’a plus rien appris d’eux, et maître Gonéry fronce le sourcil dès qu’on lui en parle... Ne le mettez pas sur ce chapitre, mon lieutenant, il serait capable de vous fermer ensuite sa porte à tout jamais. Et—soit dit sans vous commander—mieux vaut l’avoir pour ami que pour ennemi.
—C’est donc un particulier bien redoutable?
—Oh! il ne fait ni grand bruit, ni grands gestes. Mais ceux qui lui manquent, il ne les manque pas. Dans la contrée, on le craint autant qu’on le vénère, et tous ses administrés lui obéissent au doigt et à l'œil. C’est au point qu’en ce qui nous concerne, nous, les douaniers, il nous a par trop simplifié la besogne. Du jour où il a pris la mairie, nous n’avons plus eu vent d’un seul coup de fraude.
—Ce n’est pas au moins qu’il couvre les fraudeurs? fis-je d’un ton moitié sérieux, moitié plaisant.
J’eusse accusé de félonie le loyal Quéméner lui-même qu’il n’eût pas été, je crois, plus interloqué. De stupeur, il s’était arrêté net dans le sentier de falaise que nous longions, et j’entends encore l’accent navré dont il s’écria:
—Lui? Lézongar?... Couvrir les fraudeurs?... Oh! mon lieutenant!...
Je repartis, histoire de le faire causer:
—L’un d’eux ne m’a-t-il pas confié, l’autre jour, qu’il avait donné asile à leur sainte, une Notre-Dame peu catholique, si je ne m’abuse?
—Oui, pour la reléguer derrière le foin, dans le grenier de ses écuries, et après avoir averti les dévots de l’image, s’il en restait, qu’ils eussent désormais à venir la prier chez lui!... Ils ne s’y risqueront pas de sitôt, je vous promets.
—On la priait donc réellement? demandai-je un peu incrédule.
Il étendit le bras dans la direction de Tomé dont l’énorme échine de pierre, au pelage de gazon roussi, s’enlevait maintenant toute proche, barrant l’horizon.
—Voyez-vous cette espèce de four ruiné, là-bas, à la pointe Nord? Ce fut, au temps des incursions anglaises, une guérite, percée seulement d’une porte et d’une lucarne, d’où une vedette, payée par les habitants de Tréguignec, avait mission de surveiller jour et nuit le large. Cette pratique une fois tombée en désuétude, le lieu ne fut plus hanté que des oiseaux de mer, qui l’adoptèrent pour abri et le salirent de leur fiente. Tout à coup, sur la fin du siècle dernier, une rumeur étrange se répandit dans la paroisse. Des pêcheurs, rentrant à la marée d’aube, avaient aperçu de la lumière dans la guérite abandonnée. Intrigués, ils avaient voulu se rendre compte. Or, quelle n’avait pas été leur surprise de trouver là, debout contre le mur intérieur, une statue de femme devant laquelle brûlait un cierge! Elle était représentée les cheveux épars, sa main droite serrant un aviron. C’était, je pense, une de ces figures qu’il est d’usage de sculpter à la proue des vaisseaux. Elle provenait sans doute de quelque navire naufragé et avait dû séjourner longtemps au fond de l’eau, car elle était toute couverte de coquillages et de lichens marins. A cause de cela, les gens de Tréguignec décidèrent que c’était une madone de la mer. Comme on ne sut jamais qui l’avait hissée jusqu’à la guérite, il fut entendu qu’elle y était venue toute seule. Une légende se créa, des pèlerinages s’organisèrent. Les fraudeurs surtout s’y montrèrent assidus. Leur corporation n’avait pas de patronne: ils choisirent celle-ci et prélevèrent une dîme sur leurs gains pour transformer la guérite en une véritable chapelle. Ils prétendirent même la faire consacrer, et, le recteur de l’époque s’y refusant, on raconte qu’ils envahirent nuitamment le presbytère, s’emparèrent du prêtre et l’emmenèrent de force à l'île, où ils le contraignirent, le couteau sur la gorge, de bénir selon les rites cet oratoire quelque peu païen. Notre-Dame de la Fraude eut, dès lors, son culte; on alla jusqu’à lui instituer une fête votive, un pardon. J’y ai assisté dans mon enfance. On descendait processionnellement l’idole à la mer et on l’y plongeait par trois fois en criant: «Mort à la maltôte!» Une année, on ne se contenta pas de crier: un douanier fut trouvé roide dans sa hutte, avec un bouchon de varech entre ses lèvres bleuies. A la suite de ce crime, l’autorité préfectorale interdit le pardon et fit démanteler la chapelle. Il eût fallu mettre aussi en pièces la statue; mais, parce qu’elle avait été bénie, on n’osa point; et c’est pour éviter des embarras à l’administration que Gonéry Lézongar offrit de la prendre en séquestre. Sans cela, soyez sûr qu’on l’adorerait encore à cette heure, clandestinement, dans quelque trou de roche. On n’abolit pas, chez nous, une superstition en démolissant une muraille, et le maire pourra vous dire qu’il a souvent à pourchasser de faux pauvres qui, sous prétexte de mendier l’aumône, s’attardent à marmotter des litanies suspectes autour de ses étables.
—Allons! déclarai-je, c’est décidément un auxiliaire précieux que ce Gonéry Lézongar.
Nous touchions à l’anse du Treztêl.
Il n’est pas, sur toute cette côte, de plage plus harmonieuse; il n’en est pas aussi de plus solitaire. Le sable s’y étend, d’une blancheur si vierge qu’on jurerait que, depuis les premiers jours du monde, aucun pas humain ne l’a foulé. Les deux promontoires qui l’étreignent dans leur courbe ne sont pas moins déserts. C’est à peine si la chaumine de quelque brûleur de goémon se tapit, de-ci de-là, dans les roches dont elle a les teintes noirâtres et presque la structure informe. Par quelle ironie avait-on gratifié ce point d’un poste de douanes et qu’y pouvait-il bien surveiller? J’eus tôt fait de feuilleter les registres; à toutes les colonnes d’observations, ils ne portaient que le mot «néant».
—Nous serions ici dans le pays de la mort, me dit le préposé de service, si les charrettes du manoir ne traversaient la grève, de temps à autre, en allant charger du varech ou puiser du sable.
III
Le manoir! On distinguait vaguement ses cheminées anciennes et son unique tourelle seigneuriale, perdues dans un fouillis de verdures sombres, tout au fond de l’anse, à l’amorce d’un étroit vallon. Nous nous y acheminâmes, Quéméner et moi, par une route, d’abord encaissée entre de hauts talus surplombants, mais qui bientôt s’élargissait en une vaste et majestueuse avenue, plantée d’un quadruple rang d’ormes séculaires. Elle aboutissait, après un parcours d’environ deux cents mètres, à un porche monumental, tout enguirlandé de lierre, donnant accès dans les dépendances de l’habitation. Nous n’étions plus guère qu’à une trentaine de pas de ce porche, lorsqu’une série de coups de sifflet, imitant à s’y méprendre l’appel strident et mélancolique du courlis, partit, au-dessus de nos têtes, de l’un des arbres.
—Ça, s’exclama le brigadier, c’est au moins cet animal de Treïd-Noaz qui s’exerce encore à quelqu’une de ses habituelles facéties!
Un long éclat de rire lui répondit, puis une voix que je reconnus incontinent à la singulière âpreté de son timbre me cria:
—Resalut à vous, monsieur le lieutenant!
—Eh! fis-je, mais c’est mon guide de l’autre jour?
—Oui bien, répliqua-t-il en passant son mufle broussailleux entre les branches... Jean-René-Marie Omnès, surnommé Treïd-Noaz, pour vous servir!
Ce sobriquet breton de Treïd-Noaz qui, en français, se traduirait, comme vous savez, par Nu-pieds, le bonhomme—à ce que m’expliqua plus tard le brigadier—s’en parait volontiers comme d’un titre de gloire. De fait, on ne se souvenait pas qu’il eût chaussé, de toute sa vie, ni souliers, ni sabots. Les grègues perpétuellement retroussées jusqu’à mi-jambes, il vagabondait ainsi, l’été, l’hiver, insensible à l’intempérie, bravant les morsures du soleil et celles de la bise, courant les landes, courant les galets, bondissant avec une souplesse de chat sauvage au milieu des roches les plus coupantes, dansant même, pour un verre de vin-ardent, sur des tessons de bouteilles cassées. Il est vrai que dame Nature lui avait engainé tout le corps d’une foisonnante fourrure de bête, et l’on affirmait qu’il lui avait poussé, sous la plante des pieds, une corne si épaisse, qu’il aurait pu, sans inconvénient, se faire ferrer comme les chevaux...
—Je te retrouverai donc toujours haut perché sur mon chemin, quelque part que j’aille? lui dis-je d’un ton de colère feinte, en le menaçant du doigt... J’ai eu de tes nouvelles, tu sais, depuis notre première rencontre.
—Bah! mon lieutenant, s’il ne restait quelque chenapan de ma sorte, vos douaniers n’auraient jamais personne à pincer. Ce que j’en fais, c’est pour leur être utile, par bonté d'âme. Plus de fraude, plus de maltôte. Si vos hommes n’étaient des ingrats, ils chanteraient mes louanges. Mais il n’y a pas de justice pour le pauvre monde, voyez-vous.
Il avait du bagou, le sire.
—Et qu’est-ce que tu cherches là-haut? lui demandai-je. Serait-ce par hasard une branche assez forte où te pendre?
—Nenni, lieutenant, je déniche des colombes, ne vous déplaise, et celle à qui je les veux offrir, vous penserez d’elle, tout à l’heure, quand vous l’aurez vue, qu’il n’y a point de créature plus angélique en paradis... Seulement, elle n’est pas pour vos moustaches, je vous préviens!
Qui? Quoi? Quelle était cette charade?... Une question du brigadier me tira d’incertitude.
—Ah! intervint-il, elle est donc de retour du couvent, la belle pennhérès[1] du Treztêl?
Le dénicheur de colombes n’acheva pas sa phrase.
—Chut! fit-il sourdement... Le patron!
Je regardai dans la direction du manoir. La grande barrière à claire-voie qui fermait le porche venait de s’ouvrir sans bruit et, dans la rouge lumière que le soleil déclinant prolongeait entre les fûts des ormes, un homme s’avançait vers nous, une sorte de géant balourd, un peu voûté, comme si le poids des puissantes épaules eût fait fléchir la solidité du torse. Les dehors étaient ceux d’un paysan: il portait la veste à basques des laboureurs du Trégor et les braies, nouées d’un lacet au-dessus du genou, qui étaient encore usitées à cette époque dans la région. Les ailes d’un large chapeau, d’une espèce de sombrero de feutre, palpitaient sur une couronne de cheveux bouclés, une vraie toison mérovingienne, si noire qu’elle en paraissait bleue, avec des reflets métalliques et durs, des reflets de fer ou d’acier. Sans attendre que nous l’eussions joint et que je me fusse présenté moi-même, ainsi que je m’y apprêtais, le maître du Treztêl s’arrêta, se découvrit et, saluant d’un geste à la Fontenoy qui n’était plus d’un rustre, mais du mieux stylé des gentilshommes, dit:
—Messieurs, vous êtes les bienvenus.
Je balbutiai je ne sais plus quoi... J’arrivais, tout fier de mon nouveau grade, résolu à traiter d’assez haut un petit maire de campagne, pas fâché non plus d’humilier ses parchemins moisis d’ancien hobereau avec mon récent brevet d’officier de fortune,—et voici qu’au contraire je me tenais devant lui troublé, déconcerté, presque penaud, et c’était lui qui m’en imposait! Sa taille peu commune, ce qu’il y avait, à proprement parler, d’écrasant dans l’aspect de cette vaste architecture humaine, y fut, je pense, pour quelque chose. Quoique d’une prestance fort au-dessus de l’ordinaire, j’eus l’impression que je n’étais qu’un pygmée auprès de ce mastodonte. Mais ce qui m’intimida surtout et ne laissa pas de me causer, dès l’abord, je ne sais quelle obscure appréhension, c’est la violente énergie dominatrice que trahissait le front dur, bosselé, creusé de larges sillons et tourmenté comme une mer d’orage. Les yeux, cependant, affectaient une sérénité douce, presque triste, mais où passaient des lueurs rapides et soudaines, pareilles à des irisations de courants invisibles, en eau profonde. On se sentait en présence d’un organisme exceptionnel, d’un être de haute envergure, dernier survivant de quelque grande espèce disparue. Cet homme avait en lui la force aveugle d’un élément et possédait, par surcroît, l’art de la maîtriser. Sur un théâtre plus ample, il eût, je crois, accompli des prodiges. Aux âges barbares, il eût été un incomparable pasteur de peuples...
Il ne fut certainement pas sans remarquer le mélange d’inquiétude et d’admiration qu’il m’inspirait, mais, avec une courtoisie dont je lui fus reconnaissant à part moi, il n’eut pas l’air de s’en être aperçu.
—J’ai toujours eu les meilleurs rapports avec vos prédécesseurs, reprit-il, après m’avoir tendu une main restée fine en dépit des callosités dont elle était pleine et des stigmates que le travail y avait imprimés.—Ils ne circulaient jamais de ce côté de leur pentière sans m’honorer de leur visite. Vous avez appris le chemin, lieutenant; permettez-moi d’espérer que vous ne l’oublierez plus. Nous menons ici, mes gens et moi, une existence toute patriarcale, mais le brigadier peut vous dire que notre hospitalité est aussi franche que simple et que le cidre qu’on boit au Treztêl n’est pas plus frelaté que les cœurs.
Cela fut prononcé d’une voix lente, aux inflexions sobres et nettes, moins habituée probablement à faire des avances qu’à donner des ordres. Je répondis de mon mieux, et nous franchîmes de compagnie le cintre verdoyant du portail.
C’était, maintenant, une spacieuse cour pavée, close de murailles épaisses comme des remparts que trouaient, de place en place, des meurtrières ouvrant au loin sur la campagne et sur la mer. A droite et à gauche s’élevaient les écuries et les granges. Toutes étaient surmontées de greniers immenses, ayant chacun sa porte-fenêtre munie d’une potence et d’une poulie, pour faciliter l’emmagasinement des grains et des fourrages. Par les vasistas des écuries, on entrevoyait des croupes luisantes de chevaux, touchées de l’oblique rayon du soir. Entre les piliers des granges, des charrettes légères, de massifs tombereaux érigeaient leurs brancards, rangés côte à côte comme pour une parade. Il régnait, dans tout ce «bordj» agricole, une ordonnance quasi militaire. Comme j’en complimentais mon hôte, une fugitive expression de joie passa sur ses traits.
—N’est-ce pas, dit-il, que, pour une maison déchue, elle n’a pas, en somme, trop piteux aspect?... Je vous proposerais volontiers de faire le tour du bâtiment, mais pas avant que vous ne vous soyez rafraîchi.
Et il nous entraîna vers le manoir dont le dur profil féodal, enjolivé çà et là de quelques motifs Renaissance, se dressait en face de nous, à l’autre extrémité de la cour. Un perron d’une dizaine de marches conduisait à l’entrée principale; nous le gravîmes derrière Lézongar qui, poussant un énorme vantail de chêne, s’excusa d’avoir à nous faire traverser la cuisine.
Un tapage de voix sonores et de gros rires emplissait la vaste pièce, quand nous y pénétrâmes. Mais, à notre apparition, le silence se fit instantanément et si solennel, si complet, que l’on entendit pétiller les branches sèches dans l'âtre et tinter le choc d’un bourdon contre les menus vitraux.
Nous survenions sans doute à l’heure du goûter, car toute la table—une table aussi longue que la cuisine elle-même—était garnie de convives, assis sur des bancs à dossier, devant des monceaux de lard froid et de viandes saumurées. Dans le nombre, quatre ou cinq femmes au plus, des viragos de la mer, ramasseuses de patelles pour les porcs et faucheuses de goémons. Le reste, c’est-à-dire les hommes, ne comptait pas moins de trente individus appartenant un peu à toutes les conditions, à toutes les classes. Il y avait là des pêcheurs, des artisans, des pâtres, quelques fermiers aisés d’alentour et l’aubergiste même chez lequel je prenais pension à Tréguignec. A quel propos tout ce monde? Le maître du logis prévint ma question.
—Vous tombez un jour de grand charroi, me dit-il, et dans ces circonstances-là, j’accepte avec empressement tous les concours... Songez que je fournis de l’engrais marin à plus de cinquante paroisses de l’intérieur.
Il venait de nous introduire dans une salle aux boiseries sévères que des portraits d’ancêtres assombrissaient encore de leurs figures blafardes et deux fois mortes dans leurs cadres noircis. En même temps qu’il nous offrait des sièges, il appela d’une voix retentissante:
IV
Par où fit son entrée au milieu de nous celle qui répondait à ce joli prénom de Véfa—abréviation bretonne de Geneviève,—si vous me l’aviez demandé à ce moment-là, je vous aurais répondu, selon toute vraisemblance:
—Vous ne voyez donc pas qu’elle descend du ciel!
Oui certes, elle devait en descendre, en droite ligne, et cette brute de Treïd-Noaz n’avait rien exagéré, ce tantôt, en la qualifiant d’angélique, car elle était la pureté même et la divine suavité. Aujourd’hui encore, de l’évoquer seulement, elle passe comme une lumière élyséenne sur le fond attristé de mes souvenirs. Et ce fut comme une lumière aussi qu’elle apparut dans la pénombre crépusculaire de la vieille salle où l’on eût dit que l’on sentait flotter la poussière des siècles mêlée à la cendre du soir.
Avez-vous regardé des vanneuses agiter leurs cribles, au soleil? Tandis que le grain s’égoutte à leurs pieds, la balle qui ondule autour de leur visage les enveloppe d’une brume d’or. Telle était Geneviève Lézongar, dans le nimbe de sa chevelure blonde. De ses yeux, qui étaient de nuances souples et changeantes, une clarté humide rayonnait. N’attendez pas de moi que je vous la peigne d’une façon plus précise. Il en était d’elle comme de ces images qui s’évanouissent dès qu’on se travaille à les vouloir fixer. Il y avait dans sa beauté délicate et pensive un je ne sais quoi d’insaisissable et presque d’immatériel. J’en fus touché, comme d’une révélation, comme d’un coup subit de la Grâce. Et ce qui m’était révélé, c’était toute la poésie de la jeune fille, toute la magie mystérieuse de la faiblesse, de l’innocence, de la candeur. Jamais rien d’aussi subtil, ni d’aussi doux, ne m’avait pénétré l'âme.
En apercevant des étrangers avec son père, elle avait eu une seconde d’hésitation, puis s’était avancée, silencieuse, la tête un peu inclinée, les doigts joints sur sa robe d’étamine noire, dans l’attitude d’une pensionnaire qui n’a pas eu le temps de désapprendre les gestes de son couvent. Elle sortait, en effet, des «Dames de la Retraite», à Lannion, et portait encore au cou le ruban bleu, signe distinctif des élèves nobles. Je m’étais levé en sursaut, à son approche, et je me rappelle que je dus m’appuyer, derrière moi, au dossier de ma chaise, d’une main qui tremblait.
—Ma fille, prononça Lézongar. Vous l’excuserez, s’il vous plaît, si elle n’est point une irréprochable maîtresse de maison. Elle n’est ici définitivement que depuis le 12 de ce mois, et les devoirs de son nouvel état, c’est, si je ne me trompe, la première occasion qu’elle a de les remplir.
—Véfa, mets-nous des verres, et, pour faire honneur au lieutenant, va nous quérir une bouteille de vin d’épave, cachet rouge.
Il ajouta, cette fois à mon adresse:
—Vous pourrez en boire sans scrupule: je l’ai dûment acheté aux enchères de la Marine, et j’en ai quittance... A ce que je me suis laissé dire, c’est un cru du Vésuve. Il provient, en tout cas, du naufrage d’un navire italien, le San Giacomo, qui échoua, voici quinze ans, dans les basses des Sept-Iles... Vous avez connu cela, vous, monsieur Quéméner?...
Ravi qu’on fît appel à son témoignage, le bon Quéméner, à qui la langue démangeait, entama le récit du naufrage:
—Si je m’en souviens! C’était exactement le 15 décembre. Je n’étais que préposé de deuxième classe, à l’époque, et j’avais été désigné de faction de nuit à Roc’h-Laz. Il ventait un vent de chien, même que...
Il continua longtemps sur ce ton, écouté du maire qui tantôt corroborait le récit, tantôt le rectifiait. Moi aussi, je simulais une attention passionnée; mais je me souciais bien, en vérité, des circonstances qui avaient accompagné la perte du San Giacomo! Je n’avais d’oreilles que pour l’hymne intérieur qui s’élevait du plus profond de mon être vers la beauté gracile et pure de la douce Véfa... Elle était remontée de la cave, avait déposé sur la table, devant son père, la fiole de vin doré, puis, de sa même allure toujours discrète et, en quelque sorte, monastique, s’était retirée dans l’encoignure de la fenêtre, à l’écart.
Je n’osais tourner ostensiblement les yeux de son côté, et mon regard, néanmoins, la cherchait sans cesse. Derrière elle, les carreaux exigus, enchâssés dans une résille de plomb, restaient teintés encore des feux du couchant; sa fine silhouette se découpait là-dessus, telle qu’une figure spiritualisée de sainte dans une verrière d’église. Vous eussiez dit la statue immobile du Rêve; seul l’orient de ses prunelles vivait, dans son visage noyé d’ombre.
—... Toutes les barques du pays furent, en un instant, sur les lieux du sinistre, poursuivait imperturbablement Quéméner... Mais les gens mettaient plus d’ardeur à repêcher les tonneaux qu’à sauver l’équipage. Ah! nous en eûmes, du fil à retordre! Et, sans vous, monsieur le maire, sans votre intervention inespérée, je me demande...
Moi, cependant, je songeais:
—Elle doit me prendre pour un butor. Mais que lui dire? En quels termes l’aborder?
J’avais beau me creuser la tête, je ne trouvais que des formules stupides et dont la banalité m’écœurait. Finalement, je laissai, je crois, échapper ceci ou quelque chose d’approchant:
—Vous devez être bien contente d’avoir quitté le couvent, mademoiselle?
Elle eut un tressaillement léger, se recueillit un peu, comme pour donner à sa pensée absente le temps de se ressaisir, puis, d’une voix mélodieuse et chantante, d’une voix de cristal clair, répondit:
—Ce n’est pas que je m’y sois jamais déplu, monsieur. La preuve, c’est que j’y suis restée neuf ans.
—Et la maison familiale ne vous manquait pas trop?
—La maison?... répéta-t-elle d’un ton hésitant. Je ne sais pas... Mais par exemple, ce qui m’a toujours manqué, c’est la mer.
—Comme cette parole me rend heureux! dis-je avec une vivacité dont je ne fus pas maître.—Là-bas, dans l’Est, d’où j’arrive, c’était aussi mon supplice d’être privé d’elle. Parfois, dans les nuits de garde, je m’imaginais entendre sa rumeur lointaine. Et, de constater soudain que ce n’était que le bruit du vent dans les sapinières, j’éprouvais une si poignante impression d’exil, une telle angoisse de solitude, que j’en pleurais... Son souvenir m’obsédait presque plus que celui de ma mère.
Elle souriait, en m’écoutant; mais, aux derniers mots, ses traits se voilèrent d’un nuage et, les cils baissés, elle murmura:
—Que je vous envie d’avoir une mère, monsieur!.... Moi, je n’ai pas connu la mienne...
Il se fit entre nous un silence douloureux que je ne tentai plus de rompre. Les autres aussi, d’ailleurs, en avaient fini avec l’histoire du San Giacomo.
—Vous n’avez pas encore goûté à mon élixir, observa Lézongar.
Nous trinquâmes debout, à la façon bretonne.
—C’est un breuvage merveilleux, déclarai-je après y avoir trempé mes lèvres.
J’eusse été bien en peine de dire quelle saveur il avait, ni même s’il en avait une. J’emportais, dans l'âme, un philtre autrement capiteux et troublant; et ce ne fut pas le vin d’épave qui fut cause si je m’éloignai de la gentilhommière du Treztêl en proie à une ivresse enchantée....
—Il y a donc longtemps que le maire est veuf? demandai-je à mon brigadier, lorsque nous nous retrouvâmes seul à seul dans les sentiers de falaise, au crépuscule déjà tombé.
—Sa femme, répondit-il, mourut en mettant au monde la pennhérès. Elle ne fit, du reste, pas beaucoup de bruit de son vivant. C’était une personne timide, effacée, et qui se languissait d’on ne savait quel mal. Jamais elle ne sortait du manoir, si ce n’est pour quelque œuvre d’aumône. Elle était très charitable pour les pauvres....
La grâce un peu fragile de Véfa était évidemment un héritage de cette mère mélancolique et souffrante. Ainsi s’expliquait qu’une fleur aussi tendre eût poussé de la souche rude des Lézongar.... Il me semblait la respirer dans la tiédeur parfumée de la nuit. Et nous nous tûmes désormais, Quéméner et moi,—lui, par déférence hiérarchique envers son supérieur, moi, par ce sentiment de pudeur jalouse et d’ombrageuse réserve de l’homme qui ne sait pas encore s’il aime, mais qui tremble qu’on ne le soupçonne d’aimer. J’eusse craint, d’ailleurs, de déranger, en parlant, l’harmonie de mes songes, avec laquelle s’accordait si bien le mystérieux chant d’orgues de la mer dans la solennité du grand paysage nocturne. La voûte du ciel, recourbée sur le parvis des eaux, avait des profondeurs obscures de nef où les étoiles clignotaient avec des scintillements de cierges. De confuses visions de fiançailles traversèrent ma pensée. Je les envisageai, pour la première fois, non seulement sans déplaisir, mais avec un émoi secret; et, monté dans ma chambre d’auberge, qui me parut d’une laideur sinistre, au lieu de m’étendre sur mon lit, je restai des heures à ma fenêtre, devant l’espace, à le peupler de magnifiques projets d’avenir.
V
Croyez-vous à la vertu des rêves, monsieur? J’en eus un, cette nuit-là, auquel je ne laissai pas d’attribuer plus tard une sorte de valeur prophétique.
Voici. Je marchais seul le long d’une grève désolée. Du côté de la terre ce n’étaient que ténèbres. La mer, en revanche, était éclairée d’une bizarre lumière laiteuse. Tout à coup, une voix sarcastique et mordante m’avait jeté cet appel non moins irrévérencieux qu’imprévu:
—Ohé, l’homme de la maltôte!
—Qui ose me parler sur ce ton? rétorquai-je, courroucé.
—Moi.
—Qui, toi?
A la face des eaux livides, une figure surgit, émergée jusqu’à mi-corps. Elle avait la forme et l’aspect des Sirènes de la légende. Sur ses épaules ivoirines ruisselait une chevelure d’algues. En guise de sceptre, elle tenait un aviron.
—Ne me reconnais-tu donc pas? dit-elle, avec un rire pareil au grincement des câbles sur les poulies... Je suis Notre-Dame de la Fraude.
Puis, d’un accent farouche où semblaient gronder toutes les furies du vent et de la mer:
—Tu t’es permis, paraît-il, de douter de mon prestige et, avec la belle suffisance des gens de ton espèce, tu te leurres volontiers de l’illusion que tes suppôts des douanes ont écarté de moi mes derniers dévots. Eh bien! ouvre les yeux, si tu en as. Il me plaît de te faire assister au défilé de mes fidèles. Tu te féliciteras ensuite, à bon escient, de la vigilance de tes gabelous et tu continueras d’écrire à tes chefs, selon l’usage: «Les côtes sont bien gardées!»
Elle brandit au-dessus de sa tête son aviron qui s’embrasa soudain, comme une torche. Et, tout aussitôt, des profondeurs ténébreuses du littoral, des nuées d’hommes, de femmes, se ruèrent, enjambant les talus, débouchant des chemins creux, envahissant au loin les plages. Vous eussiez dit une émigration de hordes primitives, à travers la stérilité des sables, des galets et des roches. Parmi cette houle humaine, çà et là des chariots flottaient ainsi que des barques sans voiles. Du haut de l’un d’eux, un géant trônait, le roi de l’expédition évidemment, une sorte d’Attila de la fraude. Je frémis en reconnaissant le maire de Tréguignec. J’allais lui crier mon indignation, mais je n’en eus pas le temps. La scène avait changé, avec cette brusquerie, cette incohérence qui est le propre des rêves. J’étais dans le ravin du Treztêl et j’appelais doucement:
—Véfa! Véfa!
La jeune fille se montrait à l’une des fenêtres de l’étage: elle était pâle, d’une pâleur lunaire; des traces brillantes sur ses joues attestaient qu’elle avait pleuré.
—Je sais tout, lui dis-je. Vous ne pouvez plus demeurer dans cette maison. Venez, Geneviève; soyez mienne!
Elle mit un doigt sur ses lèvres et hocha la tête, sans répondre. De nouveau je la suppliai:
—A qui donc vous confierez-vous, Véfa?... Ne sentez-vous pas que mon amour est encore plus grand que votre malheur?
Un instant, je me flattai de l’avoir persuadée. Elle fit mine de se pencher vers moi. Mais, comme je tendais les bras pour la recevoir, elle se recula d’un mouvement subit et, me tournant le dos, laissa tomber la mante bretonne qui l’enveloppait.... Horreur! Les cheveux aussi, les admirables cheveux d’or s’étaient écroulés avec la mante, comme si les ciseaux de quelque Parque invisible les eussent tranchés au ras de la nuque. Le cri d’abomination que je poussai fut tel qu’il me réveilla.
Vous devinez mon soulagement, lorsque, revenu au sens de la réalité, j’eus conscience de n’avoir été que le jouet d’un cauchemar. Il m’en restait cependant une impression désagréable et comme une fumée mauvaise sur l’esprit. Pour me rasséréner, je décidai de faire une sortie en mer et je commandai aux deux matelots du poste des Douanes d’armer la péniche. Le temps était à souhait: un ciel d’une légèreté délicieuse, une mer de soie, douce comme les yeux d’une femme aimée.
—Où faut-il faire cap, lieutenant? demanda l’un des marins.
A tout hasard, je répondis:
—Sur Tomé.
La fuite ailée de l’embarcation et cette espèce de griserie d'âme que l’on éprouve à se sentir emporter, d’un essor sans fatigue, dans l’espace, ne tardèrent pas à produire sur moi l’effet salubre que j’en attendais. Si je repensai à mon rêve, ce fut pour en élaguer toutes les péripéties odieuses autant qu’absurdes, et ne retenir qu’un seul point, à savoir l’aveu d’amour que j’avais fait à Véfa. J’y vis un présage infaillible, une anticipation, en quelque sorte, de ce qui ne pouvait manquer d’être, et cette idée acheva de dissiper les pernicieuses vapeurs de la nuit. Avec l’ardeur des espérances juvéniles, je me remis à caresser en imagination, dans la splendeur de cette féerique matinée, les beaux projets ébauchés la veille devant les étoiles. Car,—je n’avais plus à m’en défendre désormais,—j’aimais la pennhérès du Treztêl et, quoi que prétendît Jean-René-Marie Omnès, surnommé Treïd-Noaz, je me fis le serment qu’elle serait à moi, dussé-je la conquérir de haute lutte.
«A qui donc serait-elle? me disais-je. A quelque brute de gentilhomme-fermier peut-être, pour qu’elle s’étiole et meure dans son servage comme il est arrivé pour sa mère?... Jamais de la vie!... D’ailleurs j’ai la Providence pour moi. Si elle a fait que je rentrasse avec le grade de lieutenant dans mon pays le jour même où Geneviève Lézongar quittait le couvent, c’est qu’elle a sur nous ses desseins et qu’elle nous destine l’un à l’autre...»
J’en étais là de mon soliloque amoureux, lorsqu’une question de l’homme de barre y coupa court:
—Est-ce à la cale du Souterrain ou à celle de la Roche Verte qu’il faut accoster, mon lieutenant?
Quoi! nous étions déjà dans les eaux de l'île?... Je me passai rapidement la main sur le front, de l’air hébété d’un dormeur surpris en plein somme. La sauvage Tomé bombait, à une encablure de nous, sa croupe fauve, son dos monstrueux de bête marine, paresseusement allongée comme pour la sieste.
—A la cale du Souterrain, soit! répondis-je sans trop savoir.
Puis, l’attention soudain éveillée par le nom:
—Quel souterrain?... Il y en a donc un dans ces parages?
—Oh! son ouverture seulement, une voûte aux trois quarts éboulée, une ruine en train de s’effondrer pierre à pierre. Il y a longtemps qu’on aurait dû la démolir tout à fait. Du moins le lieutenant qui était avant celui que vous avez remplacé n’y aurait pas trouvé son triste trépas...
—Hein! Comment dites-vous?... Un officier des douanes a été tué là? demandai-je, non sans un léger frisson entre peau et chair.
—Oui. Dans une tournée de nuit, en hiver, un soir qu’il pleuvait et ventait à force, il commit l’imprudence d’y chercher refuge. Toute une semaine durant, on s’enquit en vain de ce qu’il avait pu devenir. En fin de compte, des ramasseuses de goémon aux gages de Gonéry Lézongar le découvrirent, la face et le corps écrabouillés sous un énorme bloc de granit. Il ne restait d’intact dans son cadavre que les pieds.
—Fichtre! pensai-je. Singulier pays tout de même!... Depuis qu’on n’y supprime plus les douaniers à coups de fusil, ce sont les cailloux qui s’en chargent.
Et quelle était, par surcroît, cette fatalité mystérieuse qui voulait que j’entendisse invariablement prononcer le nom de Lézongar à propos de toutes ces histoires de fraude et de mort?
Le matelot reprit:
—En commémoration de l’accident, le maire de Tréguignec a fait sceller une croix de fer dans la muraille; et la famille du défunt lui en a été très reconnaissante... Il considérait cela comme une réparation due, parce que le souterrain avait été construit par ses ancêtres...
—Ah! Est-ce qu’il va jusqu’au Treztêl, ce souterrain?
—Autrefois, oui, il mettait l'île en communication avec le manoir. Mais, sous la Terreur, des prêtres, dit-on, s’y cachèrent pour attendre un navire qui les transportât outre Manche. Les patriotes de Tréguier, avertis par quelque espion, se rendirent aussitôt, en deux bandes, les uns à Tomé, les autres au Treztêl, et, avec des barils de poudre, firent sauter une bonne partie de la voûte, à chaque extrémité du souterrain. Les prêtres, emmurés, périrent de faim, après une longue, une épouvantable agonie. Ils étaient au nombre de trente... Les vieilles gens racontent qu’aujourd’hui encore, si quelque navire vient à passer, de nuit, à proximité de l'île, on entend leurs trente squelettes se démener en hurlant et des voix d’angoisse crier sur un ton de psaume d’église: «Miserere mei, Domine! Miserere mei!»
—Oh! pour ça, c’est la vérité! intervint Paranthoën, le second matelot, un petit «demi-soldier» à peine âgé de dix-huit ans;—le «miserere des grèves», comme on l’appelle, je l’ai entendu, moi, mon lieutenant, et de mes propres oreilles, sauf votre respect!
—Bah! fis-je, quelque farceur!...
—Excusez-moi, mon lieutenant: cela sortait des profondeurs du sable sous mes pieds... C’était à mer basse, environ les deux heures du matin; et, aussi loin que le regard pouvait s’étendre sur la plage du Treztêl, elle était vide.
—Et alors, Paranthoën?
—Ma foi, j’ai détalé... Ça n’est pas dans notre ordre de service, de nous mêler des affaires de l’autre monde, n’est-il pas vrai, mon lieutenant?
Je feignis de sourire de sa repartie et la conversation en resta là. Nous touchions, d’ailleurs, à la cale de débarquement, un musoir minuscule, fait de quelques moellons mal équarris.
—Je vous accorde jusqu’à midi pour pêcher en baie, dis-je à mes hommes.
Et les ayant ainsi congédiés pour une couple d’heures, je montai seul la pente, taillée en pleine roche, qui aboutissait à l’entrée du souterrain en question.
VI
Lorsque je m’étais indiqué Tomé comme but à ma promenade, j’avais cédé inconsciemment au secret désir de revoir, ne fût-ce que de loin, le paysage du Treztêl, et, d’autre part, je n’étais pas fâché non plus de rendre, en quelque sorte, sa provocation au fantôme de Notre-Dame de la Fraude, en l’allant braver jusque sur le tertre qui lui fut anciennement consacré. Je me faisais, par avance, une joie puérile de fouler aux pieds le souvenir de ses détestables prestiges, sur les ruines de son oratoire détruit... Mais, depuis les révélations de mes deux acolytes, toute mon allégresse s’était envolée. Je me sentais de nouveau presque aussi troublé que je l’avais été le matin au sortir de mon cauchemar. Mille pensées confuses m’agitaient. J’étais tiraillé entre la peur de l’inconnu et la soif de savoir. Car, bien qu’elle resplendît toute blonde dans le soleil, l'île, maintenant, m’apparaissait comme enveloppée d’une lumière tragique. J’avais l’impression de quelque effroyable mystère planant sur elle, et qu’à le vouloir percer je risquais non seulement ma vie, mais—ce qui m’était encore plus cher—le sort même de mon amour naissant. N’importe! Un instinct irrésistible me poussait à la découverte. J’étais comme le limier lancé sur une piste et qui va droit où le mène son flair. Dût le mien me conduire à ma perte, tant pis, coûte que coûte, désormais je n’avais plus qu’à marcher.
Je ne pris donc pas la sente herbeuse qui montait, en contournant la falaise, vers le sanctuaire découronné. Le souterrain ouvrait au ras de la grève son arche béante qu’embroussaillaient des touffes d’églantiers nains et des buissons de prunelliers sauvages. Il dardait vers moi je ne sais quel regard ténébreux et fascinateur. Je m’y acheminai.
«Adieu va!» murmurai-je, à l’instar des gens de mer, lorsqu’ils se livrent aux forces obscures des éléments.
Et j’entrai.
Le passage brusque de l’ardente clarté du dehors à cette pénombre de caverne m’empêcha d’abord de rien distinguer. Mais, après quelques minutes d’accoutumance, j’y vis suffisamment pour procéder à un rapide examen des lieux. Ce qui tout de suite me frappa, ce fut l’extrême solidité de l’ouvrage. Vous eussiez dit une maçonnerie cyclopéenne. Elle était faite de blocs énormes, liés d’un indestructible ciment. Que si quelques-uns de ces blocs s’étaient, çà et là, détachés de la voûte, il avait certainement fallu qu’on les y aidât.
L’un d’eux avait les dimensions des pierres tombales de nos cimetières. Comme il semblait avoir été roulé à dessein contre la paroi de gauche et que la croix de fer mentionnée par mon matelot se trouvait précisément fixée au-dessus, je présumai que c’était celui-là même qui s’était ébranlé si à point pour réduire en une bouillie sanglante mon avant-dernier prédécesseur. Une inscription, en lettres jadis blanches, avait été tracée sur la muraille. Je fis flamber une allumette pour la déchiffrer. Elle portait: