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Le sang de la sirène

Chapter 22: IX
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About This Book

A sequence of atmospheric sketches and narratives evokes life on the Breton coasts and isles, where misted mornings, household interiors, and communal rites meet mythic memory. The sea operates as a shaping presence, bestowing beauty and grace while also bringing peril and recurring loss; local proverbs, legends and customs inflect everyday gestures and relationships. Women of the shore are portrayed with a reserved, melancholic dignity, and insular social patterns such as endogamous unions influence character and fate. The work alternates descriptive evocation, folkloric reflection and tragic episodes to explore how landscape, tradition and the sea mold a distinct communal soul.

Pierre-Louis Mathorel,
Lieutenant des Douanes,
Est décédé ici le 17 mars 1844.
Paix à son âme.

Mathorel?... Il me souvint d’avoir connu, à Perros, un brigadier de ce nom, avec qui mon père, ancien capitaine au long cours en retraite, aimait beaucoup à causer. C’était un douanier de la vieille école, dur à lui-même et dur aux autres. Il exhibait avec orgueil un pistolet d’ordonnance qui avait, à l’entendre, «escoffié» quinze fraudeurs. On pouvait l’en croire sur parole: les gasconnades n’étaient point son fait. Il ne vivait, à vrai dire, que pour son métier, et il le pratiquait avec une passion concentrée, une sorte de rage à froid. Les nuits les plus noires et les plus tempêtueuses le trouvaient à l’affût, embusqué derrière quelque roc.

Si ce Mathorel était le même que celui dont je venais de parcourir la brève épitaphe—et je ne mis pas un instant la chose en doute,—comment accepter qu’un être de sa trempe se fût sottement réfugié dans cet abri, comme un lapin dans un trou de rencontre, sous prétexte qu’il ventait?... Un abri, lui? Allons donc!... Est-ce qu’il ne choisissait pas précisément les temps les plus affreux pour battre les grèves? Elle était de lui, cette réponse typique à quelqu’un qui lui reprochait de s’endurcir dans le célibat:

—Marié? Mais je le suis. Ma femme a nom la tempête...

Plus j’y réfléchissais, plus me semblait absurde et mensongère la version accréditée sur sa mort.

—Ah! si ce granit pouvait parler! me disais-je en frappant du plat de la main la pierre homicide, le bloc encore tout rouillé de sang sur lequel je m’étais assis.

Mentalement, je l’apostrophais:

—Non, tu n’as point tué par hasard. Tu as été l’instrument d’une volonté. On s’est servi de toi pour se débarrasser d’un homme gênant... Qui donc gênait-il? Et lui-même, pour s’engager ici, dans la nuit que tu sais, quel fut son motif véritable? Qu’avait-il appris? Qu’avait-il soupçonné?...

Telles étaient les questions qui se pressaient dans ma pensée, quand, tout à coup, des bourdonnements très légers, très lointains, et comme propagés à travers l’épaisseur des murailles, attirèrent mon attention. Je prêtai l’oreille. C’était incontestablement un bruit de voix humaines, et il ne m’arrivait point du dehors, mais des entrailles mêmes du souterrain. Les propos du jeune Paranthoën me revinrent en mémoire. Et je songeai:

—A la bonne heure! je vais donc l’ouïr à mon tour, ce fameux Miserere! Voyons un peu sur quel air il se chante.

Avec des mouvements précautionneux d’Apache, je rampai dans la direction des voix, jusqu’à ce qu’un éboulis de matériaux, probablement déterminé, en effet, par quelque ancienne explosion, me barrât la route. Une couche de varech encore humide et, par conséquent, cueilli de fraîche date, recouvrait le sol en avant de cet éboulis. Mes doigts, en s’y plongeant, rencontrèrent une dalle que la finesse et le poli de son grain me firent reconnaître, au toucher, pour du schiste. Allongé sur le ventre, j’y collai ma joue. Je n’avais pas trop mal manœuvré: c’était juste de là-dessous que montaient les voix.

Elles étaient deux,—l’une, grave, avec une pointe de rudesse,—l’autre, d’intonation plutôt stridente. Et voici ce que je perçus de leur colloque:

—... Oui, disait la première, cette année, c’est mon frère Barthel qui viendra pour le règlement de comptes. Je lui ai écrit qu’il se fasse débarquer en canot, tandis que son navire croisera au large des Sept-Iles. Tu attendras ici qu’il heurte à la dalle, selon l’usage.

—Parfaitement, opinait la seconde voix; trois coups de talon dans la pierre et le mot de passe: Miserere mei, Domine, miserere mei... Je connais mon bréviaire.

—Quant au signalement, le même que pour mon frère Thos: la vareuse de mer, les bottes, le suroît, le foulard de coton rouge...

—Et masqué, comme toujours?

—Parbleu!... veille à nous l’amener sans encombre, et surtout n’oubliez pas de hurler tous deux le Miserere des grèves durant le trajet.

—Soyez tranquille, maître! Je puis bramer à moi seul autant que trente-six curés. Et les gens qui auront à traverser l’anse du Treztêl, en cette nuit du 15, détaleront ferme, je vous promets: ce n’est pas quelques spectres qu’ils s’imagineront avoir à leurs trousses, mais tout le Purgatoire, ma parole, et l’Enfer avec, par-dessus le marché!... Vous tâcherez là-haut, en revanche, qu’il reste de quoi désaltérer les chantres?

—Oui, oui. On ne commencera pas sans vous le pardon de la Fraude... Et, à ce propos, rappelle-toi qu’il y a la bonne femme à repeindre, la table à dresser, le couvert à mettre...

—Je veux perdre ma part d’associé, si tout n’est pas en état avant votre retour. Quand revenez-vous?

—Une semaine me suffira, j’espère, pour faire rentrer tous les fonds.

—Oh! bien, moi, je n’aurai pas besoin de plus de trois nuits...

—Et de jour, hein! tu ne lâches pas le nouveau chef de la maltôte!

—Naturellement. Comme d’habitude, je tiendrai note de ses moindres démarches. Un blanc-bec, d’ailleurs, ce galonné, et qui en est encore à l'a b c de son métier de malheur!... Il n’y a pas à craindre qu’il évente nos mèches, celui-là, comme l’autre, celui que...

Je n’entendis pas la fin de la phrase; elle s’était étranglée en un hoquet suivi d’une bordée de jurons, tandis que la voix du premier interlocuteur articulait, d’un ton bas et sombre:

—Je t’ai dit qu’à chaque fois que tu en reparlerais, je te ferais ravaler ta langue.

Mais, presque aussitôt, elle ajoutait, radoucie:

—Allons! viens, et prends garde aux souffles d’air, à cause de la lanterne.

Je ne distinguai plus qu’un faible glissement de pas, très vite évanoui dans la grande profondeur souterraine, et le silence régna,—un silence lourd, sépulcral et sinistre, que scandait un pleur intermittent, égoutté par quelque fissure des roches, dans la partie de la voûte que l’éboulement avait mis à nu. Je ramenai soigneusement sur la dalle le varech dont je l’avais déblayée pour m’y étendre, puis, après m’être épousseté, je rebroussai chemin. Devant la croix de fer, je m’arrêtai une seconde et, soulevant mon képi:

—Les pierres ont parlé, murmurai-je. Vieux Mathorel, ton cadet te vengera!

En retrouvant la splendide, l’auguste lumière du dehors, je fus sur le point de choir à la renverse, terrassé, sans doute, par l’éblouissement, mais plus encore par l’espèce de vertige mental auquel, depuis près d’une demi-heure, je me sentais en proie. Je me raffermis de mon mieux dans le laps de temps qui précéda le retour de mes hommes. Mais, lorsque, le soleil touchant le zénith, ils passèrent me reprendre, je n’avais pas réussi, paraît-il, à effacer de mon visage toute trace d’émotion, car l’un d’eux me demanda:

—Auriez-vous failli, vous aussi, recevoir un caillou sur la tête, mon lieutenant, que vous êtes si pâle?

—Pas tout à fait, répondis-je; mais vous aviez raison: l’air de ce souterrain ne vaut rien... Il n’y a de vrai que la brise de mer!

Et je fis mine de la humer avec délices, allongé à demi dans l’ombre de la grande voile... Là-bas, au-dessus des cheminées gothiques du Treztêl, de sveltes colonnes de fumée ondulaient paisibles, sur le ciel calme.

VII

Le soir du même jour, à l’heure plus fraîche où, le souper fini, les femmes de la bourgade se réunissaient pour caqueter au seuil des portes, je vins familièrement m’installer auprès de Quéméner sur le banc du corps de garde. Les banalités préliminaires une fois épuisées, la conversation, ainsi que je m’y attendais, roula sur notre visite de la veille. De nouveau, l’excellent brigadier entonna l’éloge du maire.

—Quel âge a-t-il donc? demandai-je. A voir ses cheveux d’un noir de jais, et n’était sa taille un peu fléchissante, on lui donnerait au plus quarante ans.

—Il en a passé soixante. Mais c’est un terrible homme, bâti à chaux et à sable, sur qui la vieillesse n’a point de prise. Il vous balance une roche avec la même aisance qu’il soulèverait un fétu.

—Cela n’est pas pour m’étonner, dis-je avec componction.

Et, sournoisement, j’insinuai:

—Du temps qu’il marchait avec ses deux frères, ça devait faire un fier trio d’athlètes!

—Ses frères? Ptt'!... Des gringalets, en comparaison,—des mortels ordinaires, des gens comme vous et moi, lieutenant, soit dit sans vous offenser. C’est à peine s’ils lui arrivaient aux épaules.

—Vous les avez connus, Quéméner?

—Oh! de loin seulement. Ce n’était déjà rien de bon, à l’époque. Tout le jour à chasser et toute la nuit à battre les cartes, sans compter le reste. Très «ancien régime», quoi!... Je n’étais pas ici depuis cinq mois que j’apprenais un beau matin qu’ils avaient filé au diable, sur l’injonction de Gonéry, lui laissant chacun, pour adieux, une quinzaine de mille francs de dettes à payer... Quelqu’un qui les a vus de près, eux et leur séquelle de fripons et de gourgandines, tenez, c’est votre logeur. Ils avaient adopté sa maison pour leurs ripailles. Questionnez-le à leur sujet: il vous en dégoisera, des histoires vertes, sur Thomas et sur Barthélémy Lézongar!

Je répétai après lui, comme pour mieux retenir les deux noms:

—Thomas et Barthélémy, dites-vous?

—Oui, lieutenant. Mais si vous voulez que l’aubergiste vous entende à demi-mot, parlez-lui plutôt de Thos et de Barthel. C’est ainsi qu’on les désignait communément.

Un flux de sang m’était monté au visage. Je m’empressai de me moucher avec force.

—Fichtre! déclarai-je, voilà le serein. Bonne nuit, brigadier!

—Bonne nuit, mon lieutenant!

Rentré dans ma chambre, je m’y enfermai à double tour. Le moment était venu de mettre un peu d’ordre dans le tumultueux chaos d’idées qui, tout l’après-midi, m’avait bouleversé le crâne. Persuadé que le meilleur moyen de me les préciser à moi-même était de les fixer par écrit, sous la forme d’un rapport à mon chef immédiat, je m’installai à la méchante table d’auberge qui me tenait lieu de bureau de travail, et, sur son bois tout maculé de taches vineuses, j’étalai une large feuille de papier à lettres administratif et me disposai à écrire.

Mais, quand je vins à saisir la plume, mes doigts furent pris d’un tel tremblement que je la laissai retomber, d’un geste inerte. J’avais la fièvre. Mon cœur, tantôt précipitait furieusement ses coups, tantôt les suspendait, étreint d’une indicible angoisse. Une sueur glacée me baignait les tempes et j’éprouvais une envie maladive de pleurer,—de pleurer comme un enfant, comme un lâche...

Lâche! Il me sembla que le mot venait d’être prononcé par quelqu’un d’invisible, derrière ma chaise. Dans un sursaut de révolte, toutes mes énergies se roidirent; ma tête recouvra soudain son calme, mon esprit, sa lucidité; et ce fut d’une main assurée que je commençai de rédiger ce que je vais vous dire. Les termes m’en sont aussi présents à la mémoire que si j’avais le libellé même sous les yeux.

«Capitaine,

»J’ai l’honneur de porter à votre connaissance les faits suivants que des circonstances fortuites, trop longues à énumérer, m’ont permis de découvrir. Je ne me cache pas qu’ils vous paraîtront, à première lecture, peu vraisemblables, étant donné que le ressort de Tréguignec passe, depuis des années déjà, pour ne compter plus un fraudeur.

»Et certes, à consulter nos registres, on n’y relève, dans un intervalle de près d’un quart de siècle, que quatre procès-verbaux, tous dressés contre un seul individu, un contrebandier d’opéra-comique, du nom de Jean-René-Marie Omnès, qui se proclame lui-même unique de son espèce, et, à ce titre, mériterait presque un brevet. Par ailleurs, rien que des marins vivant le plus honnêtement du monde du produit de leurs casiers à homards, des fermiers, qui n’ont souci que d’arracher quelques boisselées d’orge ou de seigle à leurs champs pierreux, un petit nombre de propriétaires, enfin, menant, dans leurs gentilhommières à tourelles, une existence semi-rustique, semi-bourgeoise, et ne se hasardant guère hors de chez eux que pour se rendre, le dimanche, au sermon.

»Hier encore, mon capitaine, j’avais foi, tout le premier, dans la sincérité de ces apparences. Aujourd’hui, j’ai la certitude, sinon matérielle, du moins morale, que, d’une extrémité à l’autre de ma pantière, toute cette bordure de pays, îles et rivages, n’est qu’une immense terre à fraudeurs. Oui, fraudeurs ils sont, ces homardiers placides! Fraudeurs, ces métayers et ces pâtres! Fraudeurs, archi-fraudeurs, ces hobereaux de campagne dont quelques-uns eurent des ancêtres aux croisades et les lis de France mariés aux hermines de Bretagne dans leurs écussons! Seulement, c’est la contrebande érigée en système, d’autant plus redoutable qu’elle est plus puissamment organisée.

»Et ne m’accusez point, je vous prie, de pousser les choses trop au noir. J’ai la preuve qu’elle existe, cette organisation, et qu’elle fonctionne, depuis des années, avec la régularité silencieuse d’une force occulte, merveilleusement conduite et disciplinée.

»Représentez-vous une société secrète qui aurait toute une population pour affiliée ou pour complice. Ceux qui n’y entrent point par intérêt se solidarisent avec elle par peur. Son siège principal? Un manoir retiré, vaste comme une citadelle, qu’une voie souterraine, soi-disant comblée, relie, par l’intermédiaire des îles, à la haute mer, et d’où rayonnent vers les plateaux de l’intérieur des routes à l’ordinaire peu fréquentées. Son chef? Un homme insoupçonnable, héritier d’un prestige souverain, porteur d’un des plus grands noms de l’histoire locale, magistrat rigide et paternel tout ensemble, très craint et très aimé, né, du reste, pour commander, et doué, comme pas un, pour se faire obéir; les muscles d’une magnifique bête de proie et le cerveau d’un dompteur d'âmes; quelqu’un, enfin, qui avait en lui l’étoffe d’un conquérant, mais qui, n’ayant pas trouvé les circonstances à sa taille, est tombé au rôle de bandit. L’association qu’il dirige, c’est lui qui l’a conçue, au moins sous sa forme actuelle, et c’est lui qui la maintient, lui qui la fait prospérer.

»Avec une entente quasi géniale des conditions nouvelles exigées par des temps nouveaux, il a substitué l’action collective à l’initiative dispersée et tout individuelle des anciens fraudeurs. La fraude, jusqu’à lui, n’était qu’une aventure que chacun affrontait à ses risques et périls: il en a fait une entreprise commerciale, savamment réglée. Plus de pauvres hères guettant au creux des roches, sous l’embrun, pendant des nuits interminables, une barque souvent attendue en vain. Surtout, plus de coups d’escopette échangés avec les malencontreux douaniers. Non: le travail en commun, pratiqué à la façon d’une honnête industrie, sans bruit et sans esclandre. On est une «maison» anonyme; on a ses courtiers à l’étranger; les navires viennent à jour fixe; en un tour de main les marchandises sont déchargées, emmagasinées dans de prétendus greniers à fourrages, puis expédiées sur toutes les directions, en des voitures du modèle le plus neuf, qui sont censées approvisionner d’engrais marins les paroisses lointaines. Là sont les dépôts et les comptoirs de vente. Une fois l’an, le patron de la société les visite, contrôle les opérations faites et centralise les fonds perçus. Après quoi, dans une assemblée générale des actionnaires de marque, il distribue à chacun sa quote-part, au prorata des bénéfices. N’est-ce pas, que la combinaison est admirable?

»Les douaniers, cependant, attardés aux antiques routines, continuent de fouiller la côte en quête du fraudeur classique que l’on surprenait piteusement courbé sous quelque sac de tabac ou sous quelque barillet de rhum. Et, comme ils n’en découvrent même plus l’ombre, ils en arrivent tout naturellement à conclure que c’est fini de la fraude. Tout conspire, du reste, à le leur faire croire. Des gens, peu suspects de vouloir rendre hommage à leur zèle, vont geignant d’un ton de Jérémies: «La race des fraudeurs est morte: les gabelous l’ont tuée!» Tel est cet Omnès, surnommé Treïd-Noaz. A l’entendre, il est le contrebandier suprême, et, sans lui, notre office en ce pays aurait perdu toute raison d’être. Le vrai, c’est qu’il est gagé sous mains à l’effet de jouer ce personnage. Il est le compère payé pour amuser la galerie, avec mission de se faire pincer de temps à autre, pour que la duperie soit plus complète. Il est celui qui se fait arrêter pour que les autres «travaillent» librement. Mais cela, nos hommes ne le savent point, et moi-même je l’ignorerais encore, si le hasard ne me l’eût appris.

»Ainsi s’explique que leur vigilance se soit égarée, tant d’années durant, sur le plus négligeable des comparses. Un de mes prédécesseurs, toutefois, semble avoir été sur le point de démasquer les agissements des gros coupables. Il lui en a coûté la vie. Le quartier de roc sous lequel a péri le lieutenant des douanes Mathorel avait bel et bien pour objet de lui clore la bouche. C’est une méthode de suppression sans fracas, inaugurée par ces fraudeurs nouveau style. La poudre fait trop de bruit: les pierres au moins sont muettes. Puis, quelle apparence, avec ce procédé, qu’il y ait eu meurtre? Un accident tout au plus, une déplorable catastrophe! Oh! ce sont des maîtres dans l’art de tuer innocemment!... A quelle sauce vont-ils me manger, moi, Julien Le Denmat? Je vous laisse le soin de vous en informer, capitaine, lorsque cette lettre vous sera parvenue par l’entremise du brigadier Quéméner, à qui j’aurai donné l’ordre de vous la porter lui-même, à la date du 16 août. C’est, en effet, le 15 que j’ai rendez-vous avec ces messieurs, un rendez-vous auquel ils ne m’ont pas convié, mais où je ne serai pas moins fidèle. J’ai décidé d’y aller seul, sachant, du reste, que je marche à une mort quasi certaine. J’ai pour cela mes raisons, dont une est qu’en ce pays de surprises et de chausses-trapes je n’ose plus me fier à personne, pas même à mes douaniers. J’attaque l’hydre dans son repaire. Si je succombe dans la lutte, c’est au manoir du Treztêl que vous aurez à réclamer mon cadavre, car c’est là que la Fraude aux mille têtes a son centre, là qu’elle a son chef et là qu’est son palladium.

»Adieu, Capitaine, et ne me plaignez point.»

Signé: «LE DENMAT.»

Ce factum rédigé, je le glissai dans une enveloppe que je scellai de cinq cachets de cire, avec la mention «pli de service» et une belle suscription en bâtarde à l’adresse de la capitainerie de Lannion. J’avais l’esprit en repos, mais le cœur noyé d’une infinie tristesse. Le sentiment de l’irréparable m’accablait. C’était comme si j’eusse mis ma jeunesse au cercueil. Je tremblais, en me levant de mon siège, de voir tout à coup passer dans la zone d’ombre de la chambre l’image douloureuse et les yeux éplorés de Véfa.

VIII

Je n’eus le courage ni de me déshabiller, ni de me coucher, et, lorsque je me réveillai, à l’aube du lendemain, j’étais toujours assis à la même place, les deux coudes en croix sous la tête, la poitrine rompue, les reins courbaturés.

—Hein! quoi?... balbutiai-je. Qu’est-ce qu’il y a donc eu?...

Il ne me restait de ma journée précédente que des impressions fort confuses, tout ennuagées encore de sommeil et que, par une espèce de crainte sourde, je ne souhaitais nullement d’éclaircir. J’aurais voulu me persuader que je continuais, sans plus, le mauvais rêve de l’avant-veille qui avait du moins pour lui de n’être qu’un rêve, et je m’efforçais de prolonger cet état de demi-conscience, pressentant la réalité mille fois plus terrible que le plus affreux cauchemar... Hélas! il ne dépend pas de nous de suspendre à notre gré le mécanisme de notre cerveau. Déjà l’impitoyable lumière se faisait en moi, comme le grand jour se faisait au dehors. La première chose que rencontrèrent mes yeux, ce fut la grosse enveloppe jaune, et, machinalement, ils lurent:

«A monsieur le Capitaine des Douanes...»

Il me sembla voir les mots s’embraser, courir comme une traînée de feu à travers la brume de mes souvenirs. Un cri m’échappa, qui me déchira tout l’être:

—Il n’y a pas à dire, elle est la fille d’un contrebandier!

Vainement mon cœur élevait contre la foudroyante logique des faits une protestation d’autant plus ardente qu’elle était plus désespérée. L’évidence était là; elle s’imposait, farouche, irrésistible, et je ne pouvais rien contre elle, rien, rien!... L’homme du souterrain n’avait-il pas expressément nommé son «frère Barthel»? En quels termes plus explicites eût-il déclaré qu’il ne faisait qu’un avec le maire de Tréguignec, avec le châtelain du Treztêl, avec le père de Véfa?... Un point,—un seul,—demeurait encore sujet à litige, au moins jusqu’à plus ample informé. Le personnage en question avait annoncé le projet de s’absenter l’espace d’une huitaine, et c’était apparemment sur le point de partir qu’il avait entraîné son séide loin de toute oreille pour lui donner les derniers ordres... Si pourtant Gonéry Lézongar avait le bon esprit de n’entreprendre pas de voyage en ce début d’août? Sans me demander ce qu’une telle constatation aurait de concluant, je résolus de tenter l’épreuve le jour même. Le naufragé qui sent l’abîme prêt à se refermer sur lui se cramponne au premier morceau de bois pourri qui passe à portée de sa main, ne servît-il qu’à retarder d’une minute l’engloutissement définitif.

Il avait dû se produire une saute de vent dans la nuit. Il faisait un temps humide et moite, ce que les Bretons appellent un temps blanc. Des vapeurs laiteuses flottaient entre terre et ciel. C’était comme une ouate légère, très douce, estompant les aspérités de la côte, ternissant les grands miroirs silencieux de la mer. Je marchais sans hâte, de l’allure incertaine d’un flâneur lassé. Comme je quittais l’étroit chemin de grève pour m’engager sous les futaies du Treztêl, un bruit précipité de pieds nus se fit entendre sur mes talons.

—Je parie que c’est encore toi, Treïd-Noaz, dis-je sans me retourner.

C’était lui, en effet.

—Si lieutenant des douanes que vous soyez, vous n’empêcherez cependant pas que les routes appartiennent à tout le monde, riposta-t-il avec son habituelle insolence de rustre.

Je ne relevai point le propos. Mais, avisant le seau de peinture qu’il balançait au bout d’un de ses bras:

—Tu es donc barbouilleur aussi, à l’occasion?

—Tous les métiers, vous dis-je... Vous avez admiré, l’autre jour, les charrettes du Treztêl. Eh bien! c’est moi qui les badigeonne, deux fois l’an, vers Noël et aux approches du 15 août.

—Sais-tu si le maire est chez lui? demandai-je.

Il eut un haussement d’épaules:

—Je suis chargé de peindre ses tombereaux, mais pas de contrôler ses actions.

Et, brisant là l’entretien, il se mit, comme par manière de divertissement, à reproduire, avec un art consommé, le bref coup de sifflet des courlis quand ils appellent dans l’orage. Ce signal—qui n’était plus pour me tromper maintenant—m’évitait toute peine de m’annoncer. A l’étage du manoir, une lucarne venait de s’ouvrir, et, lorsque je gravis les marches du perron, une grande diablesse de servante m’attendait debout dans le cadre de la porte.

—Monsieur Lézongar, s’il vous plaît?

Elle répondit sèchement:

—Venez!

Je la suivis. Elle traversa la cuisine, poussa une seconde porte donnant sur les derrières du manoir et me précéda dans les allées sablées d’un jardin entouré de hautes murailles comme un enclos de couvent. Des figuiers aux troncs gigantesques, et tels qu’on n’en eût point soupçonnés sous ce climat, étendaient sur le vert pâlissant des pelouses des ombrages démesurés. Entre les racines de l’un d’eux, disposées en forme de stalle, une jeune personne était assise et brodait. Elle était vêtue de couleurs éteintes, mais ses cheveux, d’un blond d’aurore, jouaient comme une gloire de rayons autour de son mince visage. Avant que j’eusse discerné ses traits, son nom était sur mes lèvres. Je demeurai, comme figé, à quelques pas d’elle, front découvert. Elle s’était levée, d’un mouvement plein de grâce, et, les premières paroles, ce fut elle qui les prononça:

—Je regrette infiniment, monsieur, mais mon père est en voyage. Il a même été très fâché d’avoir omis de s’excuser auprès de vous, lors de votre visite, de ce qu’il allait être dans l’impossibilité de vous la rendre aussitôt qu’il l’eût souhaité.

J’avais envie de lui crier:

—Votre père?... Oh! laissez-moi oublier que vous en avez un, et quel il est!... Je ne suis ici que pour vous, Véfa, pour vous seule!... Et que tout l’univers périsse, pourvu que la caresse de vos beaux yeux limpides soit toujours sur moi, comme à présent!

Au lieu de cela, je me contentai de m’incliner sans mot dire. Elle reprit:

—Vous auriez peut-être eu besoin de ses services?

—Oh! une simple signature, mademoiselle. Tout ce qu’il y a de plus insignifiant... J’en serai quitte pour m’adresser à l’adjoint.

La domestique avait disparu. Nous restions face à face, Geneviève Lézongar et moi, sans autres témoins que les vieux arbres géants qui inclinaient sur nous leurs larges feuilles. Les gazes légères dont le ciel était voilé planaient en vagues blancheurs flottantes, et l’on respirait dans l’air de ce jardin claustral un je ne sais quoi de tiède et de languide qui vous amollissait le cœur. La jeune fille s’avança pour me reconduire. Au moment où elle mettait le pied dans l’allée, je m’aperçus qu’elle traînait derrière elle le fil de sa broderie. Je me précipitai pour l’en dépêtrer. Elle voulut me prévenir, se pencha elle-même, en sorte que son buste souple m’effleura presque. Quand je lui eus ramassé son ouvrage, elle le reçut d’une main qui tremblait, et le «merci!» dont elle me récompensa fut murmuré d’une voix si basse que c’est à peine si je l’entendis. Nous marchâmes quelques secondes en silence. Elle regardait le sable devant elle; sur ses prunelles aux teintes céruléennes, dont l’azur s’était subitement foncé, ses paupières battaient. Je la sentais aussi troublée que moi. Un charme étrange était sur nous et sur les choses.

—Comme le vaste monde est loin! dis-je, tout ému. Et quel asile merveilleux de rêverie, de solitude....

J’ajoutai, mais en moi-même:

—Et d’amour!

—Il me rappelle un peu le parc des Dames de la Retraite, soupira-t-elle.

Puis, d’un ton plus raffermi:

—Et ne croyez point que l’on y soit privé de la vue de la mer.... Voulez-vous en juger, monsieur? De cette plate-forme on l’embrasse toute.

Dans la partie ouest du jardin, à l’endroit où la muraille de clôture joignait le pignon du manoir, avait été aménagée une terrasse, bordée d’une haie de troënes, à laquelle on accédait par un escalier de granit. Elle dominait de haut tout le paysage d’alentour, mais la perspective de mer, principalement, était des plus étendues. On avait l’illusion d’être sur un tillac; on était comme cerné par la glauque écharpe des eaux, et le chœur épars des îles semblait s’ébattre à vos pieds.

—Mes rêves les plus beaux, c’est ici que je les ai faits, dit Véfa. Ne trouvez-vous pas que Tomé, de ce point, a l’air d’une grande bête cabrée? Que de fois mon imagination d’enfant ne l’a-t-elle pas prise pour monture, en d’héroïques chevauchées vers des continents fabuleux comme le pays de la «Pierre qui sonne» ou de «l’Herbe qui chante»! Vous ne sauriez vous figurer la part qu’elle a eue dans ma vie, cette Tomé. Son nom revenait sans cesse dans les contes de ma nourrice. Aujourd’hui encore, elle m’apparaît comme une contrée de légende et de mystère, très proche et pourtant très lointaine, qui m’attire et qui me fait peur. Vous vous moqueriez peut-être si je vous avouais que je n’y suis jamais allée.

Visiblement, elle parlait pour parler, pour s’étourdir elle-même du son de sa propre voix. Je l’écoutais, frémissant. Mon amour s’exaltait d’une infinie pitié. Je songeais à l’épouvantable catastrophe suspendue au-dessus de cette tête si chère, à l’horrible nécessité où j’étais de la déshonorer dans son père, sous peine, moi, de forfaire à l’honneur. Pauvre, pauvre Véfa! Tandis que de ses lèvres les phrases s’égrenaient, musicales et lentes, je revivais, avec une intensité cruelle, la scène du souterrain, le dialogue criminel des deux hommes, tout le secret de l’association néfaste brusquement surpris.... Voyant que je me taisais, et, pour éviter le retour d’un silence embarrassant, elle m’interpella de façon plus directe:

—Vous l’avez certainement visitée, vous, lieutenant?

Elle s’était tournée vers moi, me regardait droit dans les yeux, avec je ne sais quelle bravoure à la fois inquiète et hardie.

—J’y étais pas plus tard qu’hier, mademoiselle, répondis-je, et vous ne devinerez sans doute pas ce que j’y faisais.

—Votre métier, je suppose. L'île n’est-elle pas de votre ressort?

—Vous n’avez deviné qu’en partie.

Une force surhumaine, une force plus puissante que toute volonté, fit jaillir de mon cœur à ma bouche l’aveu qui aurait dû ne s’en échapper jamais. Et, d’une voix vibrante de passion, je poursuivis:

—La vérité, la voici. J’allais à Tomé pour penser à vous, Véfa!... J’ignorais alors qu’elle fût la terre de prédilection de vos songes, quoique vos pas ne l’aient point foulée. Il me suffisait de la savoir dans votre horizon. Je n’avais dessein que d’y être seul avec votre image,—votre image que je porte en moi pour l’éternité!...

Elle s’était appuyée au parapet, toute pâle, à demi défaillante, et ne cessait de murmurer d’un ton attendri et angoissé tout ensemble:

—Je vous en prie!... Je vous en prie!...

Il n’était pas en mon pouvoir de m’arrêter.

—Véfa, dis-je, ne m’en veuillez point... Pour vous comme pour moi cette minute est solennelle. Je vous parle avec ce que j’ai dans l'âme de plus profond, de plus fervent, de plus religieux... La carrière des gens de ma sorte ne va pas sans de lourds devoirs et de grands risques. Quoi que l’avenir vous apprenne du lieutenant Le Denmat, tenez pour certain, je vous en conjure, que vous aurez été, dans son cœur d’homme, la première et l’unique aimée!

Elle avait joint sur sa poitrine ses mains de patricienne de la mer. Je fus pour les saisir. Une honte, un remords plutôt, m’en empêcha. Des sanglots me montaient à la gorge. Je m’enfuis.

IX

Que vous dirai-je, monsieur, des deux semaines qui suivirent? Elles constituent, dans ma vie, une période trouble, pendant laquelle, à proprement parler, je ne vécus pas. Je passai le temps à attendre qu’il passât et qu’il l’amenât enfin, cette date fatidique du 15 août dont la seule approche tenait toutes mes facultés en suspens. Je l’appelais et je la redoutais. Elle flamboyait devant mes yeux, en lettres fulgurantes. C’était une obsession, une hantise. Parfois, j’allais jusqu’à lui prêter forme humaine. Elle se dressait au chevet de mon lit comme la figure silencieuse et voilée du Destin. Lorsque je ne fus plus séparé d’elle que par une nuit, les heures se firent encore plus pesantes, plus interminables. C’était à croire, en vérité, que le jour ne se lèverait jamais.

Il se leva, cependant... On chômait, à cette époque-là, le 15 août, même dans l’administration des Douanes. Au cours de l’après-midi du 14, j’avais eu soin d’annoncer tout haut à qui voulait l’entendre que je profitais du congé de l’Assomption pour me rendre à Perros, auprès de ma mère; puis, dans la soirée, ayant mandé Quéméner au corps de garde, je lui remis, dans son enveloppe scellée, le rapport que j’adressais à mon capitaine et dont je ne m’étais pas un instant dessaisi.

—C’est un pli chargé, lui dis-je. Je ne vous le confie que pour le cas où je ne serais pas de retour mercredi matin (le 15 tombait un mardi). Il se peut que ma mère me retienne. Si je ne suis pas venu vous le redemander avant dix heures, vous le prendrez sur vous et partirez vous-même pour Lannion. En le déposant à la capitainerie, ne manquez pas d’avertir que c’est urgent.

—Entendu, lieutenant. J’exigerai un récépissé.

La chaleur avec laquelle je pressai la main de ce digne sous-ordre dut l’étonner: je n’étais guère coutumier de ce genre de démonstrations. Il n’y vit du reste pas plus loin, tandis que ma mère!... Rien qu’à ma mine, quand je franchis le seuil du petit appartement qu’elle occupait, depuis son veuvage, au rez-de-chaussée d’une des plus antiques maisons de Perros, sur la rade, elle flaira, comme on dit, du nouveau.

—Il y a quelque chose de changé en toi, prononça-t-elle en me poussant dans le jour de la fenêtre et en rajustant ses besicles, pour mieux me dévisager.

—Parbleu! mère, il y a que je suis lieutenant... C’est un autre tintouin!

—Ta, ta, ta! tu l’avais déjà, ton épaulette, lorsque tu as fait une pointe jusqu’ici, le mois dernier, avant de gagner ton poste, et, pour ce qui est des responsabilités, tu en as affronté de plus graves, là-bas, dans les factions terriennes... N’essaye donc pas de me mentir, Julien!

Je finis par lui confesser que je me sentais sur le point de devenir sérieusement amoureux.

—Seulement, ajoutai-je, ne me questionne pas davantage. Tout cela n’est encore qu’à l’état de projet.

—Oui, dit-elle avec sa nature superstitieuse de Bretonne, il est imprudent de parler de ces choses tant qu’elles ne sont pas décidées.

Elle ajusta sur ses vieilles épaules son grand châle de cérémonie et nous allâmes ensemble à l’église entendre la messe, parmi la population perrosienne endimanchée. Elle était toute fière d’exhiber son fils, l’excellente femme, et la majeure partie de la journée fut consacrée à des visites, qui me parurent singulièrement longues, chez des parents, des amis, ou même de simples connaissances. Partout, je feignis de m’intéresser aux caquetages les plus enfantins. Je me montrai d’autant plus gai que j’étais plus énervé. L’ironie de la situation, d’ailleurs, m’amusait presque. Je songeais entre deux rires:

—Demain peut-être les bonnes gens que voilà, si l’on retrouve mon cadavre, feront la veillée des larmes autour de mon cercueil.

Par exemple, pour peu que je rencontrasse à ces moments-là les yeux de ma mère, tout mon courage fondait... Comme je la ramenais au logis, son bras sous le mien, nous croisâmes sur le quai Désiré Larsonneur, pilote en retraite, mais pêcheur impénitent, et qui m’avait plus d’une fois bercé dans ses dures mains calleuses.

—Parfait, Désiré! Je n’aurai pas à vous relancer à domicile. Vous prenez la mer, ce soir, n’est-ce pas?

—Au jusant de six heures, oui, mon petit... Vêpres dites, la fête est close. Je finirai mes dévotions dans les parages des îles, en relevant mes casiers... C’est-il que tu veux être déposé à la Pointe de Louannec?

—Précisément. Vous m’épargnerez la moitié du chemin.

—Tope là. Je t’embarque.

Ma mère, dès qu’il se fut éloigné, se plaignit de ce que je voulusse la quitter si vite. Je dus essuyer une douce gronderie. N’y avait-il donc plus de voitures à Perros?... Que ne l’avais-je laissée faire!... Elle eût prié Jouan Meur, le boulanger, de me reconduire en char à bancs, et j’aurais toujours été assez tôt de repartir à nuit pleine, après avoir dîné avec elle, chez nous, en tête à tête... Drôle d’idée de m’en retourner en bateau! Et dans quel bateau, encore!

—Une «carque», tu sais, ce canot de Désiré!... De l’eau pourrie plein la cale et des entrailles de poisson traînant partout... Je ne te vois pas là dedans avec ton bel uniforme neuf!

Je m’attendais à l’objection.

—Aussi n’ai-je pas l’intention de le garder sur moi. Tu dois avoir, parmi les vêtements que tu as conservés de papa, quelque vieille défroque de loup de mer qui n’en est plus à craindre les taches. Une paire de bottes, une vareuse, un foulard, un suroît et des braies de toile goudronnée suffiront...

Elle m’aida elle-même à changer d’accoutrement. Dieu! qu’ils tremblaient d’émotion, ses pauvres doigts, en maniant ces frusques, une à une! C’était comme si elle eût remué autant de chers et douloureux souvenirs. Moi aussi, je sentis mes yeux se mouiller. Elle crut que je pensais, comme elle, au père mort.

—Toute sa ressemblance! soupira-t-elle. Il était ainsi, trait pour trait, le jour qu’il me vint demander en mariage.

Je la pris dans mes bras et la serrai, d’une longue étreinte, sur mon cœur. Il y avait tant de chances pour que ce fussent là des adieux éternels!... Je courus d’une haleine jusqu’au môle où la barque de Larsonneur était déjà sous voiles. L’instant d’après, nous filions grand largue vers les Sept-Iles. L’ancien pilote et le novice qui composait tout son équipage faisaient des gorges chaudes de mon déguisement maritime, jurant que je n’avais plus rien d’un lieutenant des douanes, mais plutôt, à part les moustaches, la «dégaine» d’un baleinier des mers du Sud. Le certain,—et cette constatation n’avait pas laissé de m’être agréable,—c’est qu’ils avaient d’abord hésité à me reconnaître sous mes effets d’emprunt. A la hauteur du phare de Saint-Jean, sur la côte de Louannec, je dis au patron:

—Tiens, mais!... descendez-moi donc à Tomé, de préférence. Il me vient à l’esprit que la péniche est commandée pour y être de ronde vers les minuit. Quand on prend de l’eau salée, on n’en saurait trop prendre, et ma foi! puisque j’y suis, autant continuer ma navigation jusqu’à Tréguignec... Ça ne vous ennuie pas, Désiré?

—Bien au contraire. C’est un détour de moins. Notre route directe est par Tomé. Un conseil, seulement: ne t’imagine pas, en espérant tes matelots, d’aller faire un somme dans la gueule du souterrain. Tu pourrais te réveiller dans l’autre monde...

—Oui, je sais... On m’a conté l’histoire... C’était bien le Mathorel qui fut brigadier à Perros, n’est-ce pas?

—Dieu lui fasse paix! répondit Larsonneur, en se signant.

Vingt minutes plus tard, j’escaladais obliquement le versant occidental de l'île, de façon à gagner le sommet du monticule naguère voué à Notre-Dame de la Fraude. La guérite abandonnée où elle eut sa statue profilait sur la crête sa ruine solitaire, telle exactement que Quéméner me l’avait dépeinte, avec sa porte obstruée de décombres et sa lucarne unique ouverte, comme un hublot de guet, sur l’immensité. Je m’installai de mon mieux à l’intérieur pour attendre que le soleil, dont le disque était à ras d’horizon, eût fini de disparaître derrière les grandes proues en granit rose du pays de Ploumanac’h. C’eût été pure sottise, en effet, de m’acheminer, avant la tombée du crépuscule, vers l’entrée du souterrain, située juste en face du Treztêl. Sur les croupes chauves et lisses de ces îlots de Manche, la moindre silhouette d’homme ou d’animal fait ombre comme dans un miroir, en sorte qu’on la distingue à des distances invraisemblables et sans qu’il soit besoin du secours d’aucun instrument. Or, là-bas, chez les Lézongar, plus d’un œil perçant de fouilleur d’espaces devait être, à cette heure, braqué sur Tomé, si toutefois, comme tout me le donnait à croire, la date du 15, mentionnée sans autre indication dans le colloque des deux complices, désignait bien celle du 15 août. Il n’était donc, jusqu’à nouvel ordre, que de me tenir coi et de patienter.

De mon harnois d’officier, j’avais eu la précaution d’emporter la pièce essentielle, un revolver de gros calibre dont le modèle venait d’être adopté pour les ambulants des douanes, cette année même. J’occupai mon désœuvrement à vérifier s’il était en état et si les cartouches que j’y avais glissées la veille n’avaient pas eu à souffrir des embruns de la traversée. Cet examen me donna les résultats les plus satisfaisants. J’essayai pareillement le masque épais que je m’étais confectionné de mes propres mains, les jours précédents, à l’aide d’un carré de lustrine noire et de quelques brins de fil d’archal. Après quoi, pour échapper aux visions attristantes, je m’absorbai dans la contemplation des lointains où les flammes du couchant achevaient de s’éteindre. Un fantastique paysage de nuées s’édifiait au fond du ciel, avec des terres violettes, coupées de lagunes vert pâle sur lesquelles se balançaient des passerelles aériennes, des ponts d’or... Jamais la magie du soir ne m’avait à ce point touché l'âme. Tout le reste me parut néant. Une paix, une sérénité inexprimables s’infiltraient en moi, comme les gouttes endormantes d’un narcotique d’oubli. L’un après l’autre, ainsi que de vacillantes clartés funèbres, des phares s’allumaient: les Triagoz, l’Ile aux Moines, les Héaux, les Roches-Douvres... Je m’étonnai soudain d’en voir surgir un cinquième au large de Saint-Gildas, dans les eaux libres. Il eut trois éclats suivis de trois éclipses, puis, plus rien!... Qu’était cela? Je ne me le fus pas plutôt demandé que, secouant ma torpeur, je m’écriai:

—Où as-tu toi-même la tête, imbécile? Ce sont des signaux de navire... les signaux du navire attendu!

D’un bond je fus hors de la guérite, et, prenant ma course, je dévalai à toutes jambes le revers opposé de l'île, juste à temps pour observer qu’au manoir du Treztêl les trois fenêtres en œil-de-bœuf pratiquées dans les parties hautes de la toiture venaient successivement de s’illuminer par trois fois.

X

On ne se fait pas douanier, monsieur, pour mener une placide existence de commis aux écritures ou de bourgeois renté. Depuis près de sept ans que j’appartenais à l’administration, je m’étais trouvé dans plus d’une conjoncture délicate; plus d’une fois, aux postes-frontière, j’avais entendu des balles invisibles siffler à mes oreilles ou senti s’abattre sur moi, sans bruit, les formidables molosses des contrebandiers. Mais jamais encore je n’avais éprouvé rien de comparable au frisson qui me traversa les moelles quand, après m’être enfoncé à tâtons dans le noir du souterrain et avoir frappé les trois coups de talon prescrits, accompagnés de la formule sacramentelle: Miserere mei, Domine, je vis un des bords de la dalle se soulever, comme mû par un ressort, et découvrir un trou béant, une sorte de puits carré, muni d’un treuil à son orifice et dont l’intérieur était vaguement éclairé d’en bas par un fanal à reflets douteux.

J’eus un recul instinctif, une courte hésitation, bien naturelle—n’est-ce pas?—chez le plus brave, devant l’horreur subite du sépulcre où il se faut ensevelir tout vivant.

Miserere mei! avait répondu le fausset de Treïd-Noaz.

Puis, avec un rire caverneux:

—Maintenant, à cheval sur le treuil, et dégringolez en douceur le long de la corde, mister Barthel!

Il me reçut dans ses bras.

—A la bonne heure! dit-il. Avec vous, du moins, on ne moisit pas dans l’attente... Ça donc! Nargue à la maltôte, et en route!

Je m’engageai sur ses pas dans un étroit couloir montant qui, tournant l’éboulis par en dessous, permettait de regagner, au bout d’une vingtaine de mètres, la grande voie souterraine libre désormais de tout obstacle. Il marchait, sa lanterne haute, et, à mesure que nous avancions, c’était, le long des deux parois, une espèce de remous d’ombre, aussitôt immobilisé derrière nous en une ténèbre menaçante et compacte. Des herbes étranges, décolorées, pareilles à des chevelures de cadavres, nous effleuraient, par moments, d’une caresse humide qui donnait froid. Sur notre passage, des souffles s’élevaient, charriant des odeurs lourdes et fades. Lorsque le conduit commença à s’élargir, j’entrevis, rangés contre la paroi de gauche, des débris de choses blanchâtres, moussues par places et piquées, à d’autres, de points phosphorescents. Très dévotement, le fraudeur fit le signe de la croix.

—C’est le charnier des prêtres, prononça-t-il.

Et il ajouta, du même accent pénétré:

—Dieu confonde leurs bourreaux!

Mais, le lieu funèbre franchi, il fut prompt à reprendre avec enjouement:

—Allons, mister Barthel! Hardi pour le Miserere!

Il l’entonna d’une voix de stentor. Répercutées par d’innombrables échos, les lugubres syllabes latines s’amplifiaient en se propageant. Ce n’était plus un chant humain, mais la plainte sauvage d’une horde de désespérés. Quelque répugnance que j’eusse à m’y prêter, les nécessités mêmes de la situation m’imposaient de jouer mon rôle dans cette farce sinistre: je fis donc chorus avec le principal acteur. J’y contractai un enrouement qui ne fut pas sans me servir, puisque, grâce à lui, je n’eus point à me préoccuper de déguiser ma voix: après une demi-heure de cet exercice, elle était devenue si âpre et si rauque, sur ma foi! que vous l’eussiez dite éraillée, corrodée par le gin, comme celle d’un forban...

—Attention! Nous arrivons à l’escalier, annonça tout à coup Treïd-Noaz, en poussant une grille énorme derrière laquelle allaient se perdre, par en haut, de larges degrés de granit brut, comme taillés à même dans le vif de la roche.

Nous en gravîmes une cinquantaine d’affilée. Nous avions atteint un palier monumental. Mon guide s’arrêta, déposa sa lanterne à ses pieds et se suspendit à une corde qui, par un trou de la voûte, descendait le long de la muraille. Le tintement sourd d’une cloche vibra dans le silence. Et, tout aussi vite, un pas scandé se fit entendre, suivi tôt après de l’apparition, sur les marches de l’escalier supérieur, d’un colosse qui s’avançait, une torche de résine au poing, semblable à quelque génie des demeures souterraines. C’était le maire de Tréguignec. Il demanda:

—C’est toi, Barthel?

J’assujettis solidement mon masque et affermis ma voix pour répondre:

—C’est moi, Gonéry.

Toute la reconnaissance, du reste, se borna là. Il n’y eut ni accolade, ni serrement de mains.

—Viens, dit-il. Tout le monde est réuni, et tu arrives juste pour la prière.

Des marches encore, puis des marches, puis un autre palier, puis une nouvelle ascension, mais dans une tourelle, cette fois, et au-dessus du sol, car, de temps en temps, une meurtrière sans vitre s’ouvrait, laissant entrer, avec l’air du dehors, l’arome balsamique de la nuit. Près d’une porte, Lézongar, qui montait le premier, fit halte une seconde, jeta un coup d'œil par la serrure et marmonna entre ses dents:

—Au diable, les réciteuses de chapelets!... Elle sait pourtant que je ne veux pas de chandelle allumée dans la maison après neuf heures!...

Il se pencha vers nous, chuchota:

—Passez sans bruit, hein!

Et, s’adressant tout particulièrement à moi:

—Tâche de mettre une sourdine à tes bottes.

«Elle», ce ne pouvait être que Véfa, et cette porte, que celle de son appartement privé. Retranchée là, dans sa chambre de jeune fille, asile inviolable de ses rêves, elle prolongeait sans doute sa veillée pieuse devant quelque image de la Vierge dont c’était la fête. Et, cependant, son père et moi... Oh! le cruel contraste!... Je me plus à songer qu’une aide invisible me viendrait d’elle et, mentalement, j’invoquai sa protection, en lui envoyant, à travers la mince épaisseur de bois qui nous séparait, mon hommage le plus fervent avec mon adieu le plus navré.

A l’étage au-dessus, nous nous trouvâmes dans une espèce de soupente formant corridor. Une lucarne, çà et là, découpait un morceau de ciel nocturne où scintillaient des émeraudes et des saphirs d’étoiles. Mon oreille commençait à percevoir une rumeur lointaine, comme d’une foule d’hommes assemblés. Brusquement, un panneau s’écarta, une clarté violente jaillit, et j’entendis Lézongar qui disait, de ce ton de rudesse impérieuse qui lui était habituel:

—Camarades, voici celui qui ne doit être ni vu ni nommé!

La pièce où je venais de pénétrer à sa suite était un grenier bas et voûté, appuyé sur de lourds contreforts, sans fenêtres d’aucune sorte, et que de grandes cires de fabrication paysanne plantées dans des candélabres en fer illuminaient d’un flamboiement rougeâtre. Dans le fond, des fourrages étaient entassés, mais toute la partie antérieure avait été déblayée avec soin. Aux murs étaient accrochées des branches vertes, entremêlées de chardons des grèves et de digitales pourprées. Au centre était disposée une table supportée par des chevalets, et, tout à l’entour, sur des bancs, quelque soixante ou quatre-vingts personnages, affublés de loques sordides, conversaient, assis devant des pichets pleins, des bouteilles d’eau-de-vie non débouchées et des plats de victuailles encore intactes. Mais ce qui attirait surtout le regard, c’était, entre deux des piliers massifs où s’étayait la voûte, une statue de femme, sans mains et sans pieds, à demi engainée dans un autel barbare, et peinturlurée de couleurs criardes. Au moignon de son bras droit on avait cloué le tronçon de rame qu’il était censé tenir avant sa mutilation. Quant à la figure, vue ainsi dans cet embrasement et sous les badigeons variés qu’elle avait subis, elle était à la fois grotesque et sinistre, avec ses cheveux jaunes, ses yeux d’un bleu brutal, ses pommettes vermillonnées et ses lèvres grimaçantes, hideusement avivées d’une bave de sang. L’idole me parut digne de ses farouches initiés.

Gonéry Lézongar était allé se placer près d’elle.

—Treïd-Noaz, dit-il sur le ton du commandement, apporte le baquet d’eau de mer.

D’un mouvement unanime, tous les gens attablés se levèrent à ces paroles, ôtant qui son béret, qui sa casquette, qui son feutre, et je pus m’assurer que je les connaissais pour la plupart, ces faux mendiants, parmi lesquels il n’y en avait pas un qui n’eût champ au soleil ou barque pontée, et dont beaucoup menaient rang de notables non seulement dans la paroisse, mais dans le canton. Ils avaient, d’ailleurs, sous leurs haillons de commande, la mine la plus prospère et, sauf quatre ou cinq vieillards grisonnants, tous étaient de beaux hommes dans la vigueur de l'âge, constituant un état-major de choix au chef qui les avait groupés. Celui-ci, après avoir reçu des mains de Treïd-Noaz le baquet réclamé, prit un rameau de varech qui y trempait en guise de goupillon et, l’élevant au-dessus de sa tête, du geste de l’officiant quand il va donner l'Asperges, dit en breton:

—Camarades, notre année est close. Que ceux d’entre vous qui ont désir de s’engager pour l’année nouvelle accomplissent dévotement, comme tous les ans, le rite consacré... Les autres, qu’ils se rasseyent.

Seul un des vieillards se rassit.

—Ce n’est pas la volonté qui me manque, déclara-t-il: c’est ma force qui s’en est allée.... Que Notre-Dame de la Fraude me soit miséricordieuse!

—Amen! répondit Lézongar.

—Amen! répéta le chœur des contrebandiers.

Et tous, hormis celui qui venait d’abdiquer, se mirent à défiler processionnellement devant l’idole. Lézongar leur tendait à tour de rôle le rameau de varech: ils le saisissaient, le plongeaient dans l’eau salée et en arrosaient par trois fois le visage de la statue, de sorte qu’elle fut bientôt toute ruisselante, comme lorsqu’elle émergea des fonds marins où jadis on l’avait pêchée. L’étrangeté de la cérémonie, le sérieux des participants, l’espèce de foi sombre qui couvait dans leurs prunelles, m’impressionnèrent, quoi que j’en eusse, au point de me faire momentanément oublier que je n’étais pas dans cette scène un simple spectateur occasionnel. Mais le cri de: «Mort à la maltôte!» hurlé par toute la bande me rendit au sentiment de la situation. La voix du maire, d’ailleurs, me hélait:

—Au bout de la table, en face de moi, compagnon, disait-il.

Les autres avaient repris leurs places sur les bancs. Je m’avançai jusqu’au siège qu’il m’indiquait, il poursuivit:

—Et maintenant, établissons notre bilan. Tu as le détail des marchandises importées, n’est-ce pas? Donnes-en lecture aux amis. Qu’ils soient juges si, de ton côté comme du mien, les comptes sont en règle.

C’était l’invite attendue. Je n’avais plus à tergiverser. Plus rapide que l’éclair, ma pensée fit en un clin d'œil le tour des seuls êtres qui l’eussent occupée, vit ma mère au seuil de la petite maison de Perros, et Véfa, tout auréolée d’or pâle, sous les grands figuiers ombreux... Puis, sans hâte, avec une tranquillité, un détachement aussi complets que si c’eût été quelque autre qui se fût exprimé par ma bouche, je commençai:

—Des comptes? Nous en avons, en effet, à régler, Gonéry Lézongar, mais un peu différents de ceux que vous croyez.

Et, me reculant de quelques pas, j’arrachai mon masque de la main gauche, tandis que, de la droite, je sortais mon revolver. Vous imaginez le coup de théâtre!...

—Malédiction de Dieu!... Le chef des maltôtiers! vociféra Treïd-Noaz.

Partie des fraudeurs s’étaient jetés sous la table; partie demeuraient cloués à leur banc par la stupeur. Mais le plus grand nombre avaient bondi de rage et déjà fonçaient sur moi, le cou rentré, les narines frémissantes, en une sauvage bousculade de taureaux affolés. Je vis tournoyer des bâtons, briller des couteaux; une volée de bouteilles et de pichets vint s’écraser contre le mur, au-dessus de ma tête.

—Qui me touche est mort! m’écriai-je, le doigt sur la gâchette de mon arme.

—Mort toi-même, chien de gabelou!... A mort!... A mort!...

J’étais enveloppé d’un ouragan d’injures et de blasphèmes. Cela roulait, haletait, sifflait, mugissait. Soudain, une voix retentit, dont le grondement domina le tumulte, comme le tonnerre domine le fracas des pires tempêtes.

—Ça! mille damnations de damnations! Est-ce moi qui commande ici, oui ou non?

L’accalmie fut instantanée. Les plus forcenés se rangèrent, front bas, pour laisser arriver jusqu’à moi le maire de Tréguignec. Il brandissait à son poing le tronçon de rame qui, la minute d’avant, servait d’attribut à l’idole.

—Regardez bien ceci, dit-il aux fraudeurs. Le premier de vous qui bronche, je lui fends le crâne avec!

Puis fixant sur moi ses yeux de fauve indompté:

—Vous avez, si je ne me trompe, cinq balles à décharger, monsieur: choisissez donc vos cinq cibles. Après...

—Après, interrompis-je, vous roulerez une pierre sur mon cadavre, n’est-ce pas?... comme pour le lieutenant Mathorel!...

Il blémit, des frissons coururent dans ses muscles herculéens.

—Vous voyez que je ne me fais pas d’illusion sur mon sort, continuai-je froidement, mais vous-même vous n’échapperez pas, cette fois, au vôtre, monsieur Lézongar... Mathorel n’avait pas laissé de testament: moi, j’ai pris la précaution de rédiger le mien, avant de me hasarder dans votre repaire. Je puis disparaître en paix, car je serai vengé...

—C’est votre dernier mot?

—Non. Mais j’entends ne le dire qu’à vous seul.

—Comme il vous plaira.

Il se dirigea vers le fond du grenier, fit basculer sans effort l’énorme couvercle d’une trappe permettant de communiquer avec les écuries par une échelle, et, d’un ton qui ne souffrait pas de réplique:

—Dehors, tous! ordonna-t-il aux gens de sa bande qui s’entre-regardaient indécis.

Et, après avoir refermé l’écoutille où ils venaient de s’engouffrer les uns derrière les autres, dociles, mais grognants:

—Parlez, monsieur.

J’avais eu le temps de me recueillir.

—Monsieur Lézongar, prononçai-je, le navire de votre frère croise en vue de la côte et l’Angleterre n’est pas loin. Fuyez, pendant que la possibilité vous en est offerte. Pour Dieu, épargnez à votre fille la honte d’apprendre, dans quelques jours, que son père est en route pour le bagne!

—Ma fille? s’écria-t-il, en sera-t-elle donc moins déshonorée, parce que je n’aurai été condamné que comme contumax?

—Et si je savais un honnête homme prêt à lui rendre l’honneur en lui apportant un nom sans tache?

—Vous, peut-être?

—Vous l’avez dit: moi-même!

Il respira longuement; ses pupilles dilatées étincelèrent, une pourpre ardente colora sa face.

—Ainsi, vous aimez ma fille? articula-t-il... vous l’aimez?

—Si je ne l’aimais de toutes les forces de mon être, serais-je venu en ce lieu, sous ce déguisement et au péril de ma vie, vous tenir le langage que je vous tiens?

—Eh bien! écoutez... Ici, dans ces caves,—il frappait du pied le plancher,—il y a pour plus de six cent mille francs de valeurs..., plus de six cent mille francs, entendez-vous.... qui n’ont été amassés que pour elle...

La proposition offensante était au bord de ses lèvres: je l’arrêtai, avant qu’il l’eût formulée.

—Nous ne nous comprenons plus, monsieur Lézongar... Les valeurs qui ont été frauduleusement soustraites à l’État, demain seront rentrées dans les coffres de l’État. Là-dessus, s’il vous plaît, pas d’équivoque!

Il eut un haut-le-corps, une moue de méprisante pitié.

—Alors, vous ne voulez pas, lieutenant?... Vous ne-vou-lez-pas?... insista-t-il, en accentuant chaque syllabe.

Je me contentai de hocher la tête en signe de dénégation.

—Soit! dit-il, que la fatalité s’accomplisse.

Il promena un instant autour de lui l'œil inquiet et farouche d’une bête acculée, tira de sa poche une menue fiole, la vida d’un trait, puis, empoignant un des cierges qui brûlaient à sa portée, le lança d’un geste violent à l’autre extrémité de la pièce, dans les fourrages. Tout cela ne dura pas le temps que je mets à vous le conter. En quelques secondes, le grenier fut en feu. Une fumée âcre, suffocante, s’épaissit en noirs tourbillons. Ma première impulsion fut de me précipiter vers le panneau qui donnait, derrière moi, sur la soupente. Mais je tentai vainement de l’ébranler: il était calé à bloc. La trappe, je n’avais pas à y songer: elle était séparée de moi par toute la longueur de la table que déjà l’incendie dévorait. L’unique ressource qui me restât, c’était d’abréger les horreurs de l’agonie en me logeant une balle dans le cœur. Hélas! dans mon saisissement, j’avais laissé tomber mon revolver. Je me jetai à quatre pattes pour le chercher; si pourtant je l’avais trouvé, je ne serais plus de ce monde à l’heure qu’il est. L’asphyxie m’en empêcha. Elle paralysait mes mouvements. J’avais les tempes bourdonnantes, comme si la fournaise toute proche eût ronflé jusque dans mon cerveau. Résigné désormais, je me renversai sur le dos et joignis les mains pour mourir.

—Bonne nuit, seigneur gabelou! ricana une voix qui me parut infiniment lointaine.

En proférant cette raillerie suprême, le géant du Treztêl s’était abattu. Et il ne demeura debout dans les flammes que la statue de Notre-Dame de la Fraude. Elle se dressait monstrueuse, et comme animée d’une vie effrayante, d’une vie tragique. On eût dit que sa bouche se contractait dans un rictus, que ses moignons s’agitaient. Je fermai les yeux pour ne plus voir, bégayai machinalement trois ou quatre mots de prière et m’évanouis, je crois bien, en murmurant le nom de Véfa.