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Le sang de la sirène

Chapter 3: I
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About This Book

A sequence of atmospheric sketches and narratives evokes life on the Breton coasts and isles, where misted mornings, household interiors, and communal rites meet mythic memory. The sea operates as a shaping presence, bestowing beauty and grace while also bringing peril and recurring loss; local proverbs, legends and customs inflect everyday gestures and relationships. Women of the shore are portrayed with a reserved, melancholic dignity, and insular social patterns such as endogamous unions influence character and fate. The work alternates descriptive evocation, folkloric reflection and tragic episodes to explore how landscape, tradition and the sea mold a distinct communal soul.

The Project Gutenberg eBook of Le sang de la sirène

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Title: Le sang de la sirène

Author: Anatole Le Braz

Release date: March 31, 2020 [eBook #61718]
Most recently updated: October 17, 2024

Language: French

Credits: Produced by Laurent Vogel, Chuck Greif and the Online
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by The Internet Archive/Canadian Libraries)

*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LE SANG DE LA SIRÈNE ***

LE

S A N G   D E   L A   S I R È N E

CALMANN-LÉVY, ÉDITEURS
———

DU MÊME AUTEUR

———

LA CHANSON DE LA BRETAGNE, poésies (Ouvrage couronné par l’Académie française)1 vol.
AU PAYS DES PARDONS1 —
PAQUES D’ISLANDE (Ouvrage couronné par l’Académie française)1 —
LE GARDIEN DU FEU1 —
LE SANG DE LA SIRÈNE1 —

Droits de reproduction et de traduction réservés pour tous les pays, y compris la Hollande.


ÉMILE COLIN ET Cⁱᵉ—IMPRIMERIE DE LAGNY
E. GREVIN, SUCCʳ


ANATOLE LE BRAZ

———

LE

SANG   DE   LA   SIRÈNE




PARIS
CALMANN-LÉVY, ÉDITEURS
3, RUE AUBER, 3

 

A MADAME ANDRÉ BÉNAC

NÉE EDMÉE CHAMPION

Je mets ce livre sous vos auspices, madame, d’abord parce qu’il ne saurait y en avoir pour lui de plus favorables, ensuite, parce que j’ai toutes raisons de croire que votre sympathie lui est d’avance assurée. Il évoque, en effet, des paysages qui vous sont chers à plus d’un titre, et des âmes qui, pour humbles qu’elles puissent être, vous ont toujours paru mériter, par une sorte de noblesse native, qu’on s’y intéressât.

Elles vous sont presque aussi familières qu’à moi-même, ces Bretonnes de la mer ou de la montagne, dont j’ai tâché de peindre en ces pages la grâce mélancolique et le charme voilé. Vous les coudoyez, chaque été, le long des grèves éclatantes ou dans les étroits chemins ombreux, autour de l’oasis d’enchantement qu’un signe de vous a fait surgir des dunes embroussaillées de Beg-Meil. Les vieux manoirs, d’aspect historique, où elles songent leur vie plutôt qu’elles ne la vivent, ont pour vous un attrait mystérieux. Volontiers vous en passez le seuil; volontiers, par les chauds après-midi de juillet ou d’août, vous vous y attardez dans le clair-obscur de la cuisine profonde qui mire les feuillages du dehors aux battants de ses meubles cirés et garde, en sa pénombre quasi souterraine, je ne sais quelle troublante odeur d’autrefois. On vous y accueille comme une «dame» des légendes, comme une fée. Quoi de plus naturel, en un pays que les fées n’ont point abandonné, où les yeux de Viviane sont restés ouverts dans l’eau des sources, où la blonde chevelure de Morgane ondule aussi radieuse que jamais sur la mer qu’elle embaume!... Et les esprits ne vous sont pas moins hospitaliers que les demeures. Ils vous sentent confusément de leur parenté. Ne communiez-vous pas dans le culte du rêve avec cette race de rêveurs? La langue même, cette énigmatique langue bretonne, vieille comme les âges, n’est point entre eux et vous un obstacle. Vous en avez appris les mots essentiels, les doux vocables d’humanité qui seuls importent à ces cœurs affamés de tendresse. Un de leurs proverbes dit: «Plus vaut une poignée d’affection qu’une boisselée d’or.» Parce que vous êtes allée à eux, l’incantation d’amour aux lèvres, ils se sont révélés à vous.

Vous pouvez ainsi rendre témoignage en faveur de l'âme celtique, trop méconnue. Vous savez, pour l’avoir respirée, quelle merveilleuse fleur d’idéalisme persiste à s’épanouir en elle. Et vous savez aussi qu’elles ne sont point une pure fiction de littérateurs, ces filles des rivages cimmériens, qui hantaient le souvenir de Renan jusque sur les marches de l’Acropole et dont il comparaît les yeux aux vertes fontaines de leur pays, où, «sur des fonds d’herbes ondulées, se mire le ciel». Il n’est pas une vallée de Cornouailles, pas un repli des monts d’Arrée, pas un estuaire du Trégor qui ne recèle quelqu’un de ces types secrets et suaves, quelqu’un de ces miracles ignorés. Mais,—vous l’avez constaté vous-même,—c’est dans les îles, égrenées au large des côtes, qu’il en faut chercher les exemplaires les plus accomplis. Cela se conçoit sans peine. Ces îles sont comme des terres cloîtrées,—pauvres, d’ailleurs, et d’une médiocre séduction. L’étranger n’y pénètre guère et leurs habitants, par contre, s’en évadent peu, de sorte que la race s’y maintient dans toute son intégrité. C’est un usage consacré, presque une règle religieuse, de ne s’y marier qu’entre soi. L’homme qui s’irait choisir une compagne au dehors commettrait une forfaiture. La consanguinité des unions, si elle altère parfois la sève familiale, parfois aussi l’enrichit et l’affine. Dans ces petites communautés insulaires, où la vie est simple, rude et saine, elle aboutit souvent, chez les femmes surtout, à d’admirables réussites d’élégance naturelle et de distinction sans apprêt. Vous en avez contemplé plus d’une, madame, de ces graves et sveltes patriciennes de la mer. Il rayonne de leur regard, de leur sourire, du rythme tout instinctif de leurs mouvements, un charme dont elles n’ont pas conscience, mais auquel leur entourage même ne laisse pas d’être sensible. Parce qu’il a la mémoire encore imprégnée des mythes de l'ère primitive, il voit en ces créatures privilégiées les arrière-nièces de quelque antique Vénus marine et se persuade que la magie des Sirènes a passé dans leur sang.

Au fond, il n’a peut-être pas si tort. La mer est pour beaucoup dans la perfection de ces êtres rares. Elle ne sert pas seulement d’un cadre magnifique à l’harmonie de leurs formes. Elle les modèle, en quelque mesure, à son image, teinte leurs prunelles de la nuance changeante de ses eaux, fait courir son azur dans leurs veines, communique à leur chair la transparence de ses nacres frémissantes, répand enfin sur toute leur personne un peu de sa grâce, de sa poésie, de son mystère, et, pour tout dire, de sa beauté. Joignez que, pour achever de légitimer la croyance populaire, elle ne se prive pas de leur faire cruellement expier ses dons. Elle ne leur permet le plus souvent qu’une royauté précaire, des amours inquiètes, un destin traversé des pires catastrophes. Il n’est que trop vrai, le tragique symbole d’une grande Némésis ancestrale s’acharnant sur des clans entiers de marins! Elle a nom la mer, cette Némésis. C’est elle la Sirène éternelle, nourrice et meurtrière des races, source de tant de voluptés et de tant de larmes, sans cesse maudite, indéfectiblement aimée.

La mer!... Vous ne vous étonnerez ni ne vous plaindrez, madame, de la trouver presque à tous les feuillets et, pour ainsi parler, à tous les tournants de ce livre. C’est, ou peu s’en faut, la même qui, à Beg-Meil, berce vos rêveries à son murmure, la même encore qui vous sourit et vous chante la bienvenue, lorsque vous voyagez en Trégor. Je ne me flatte point d’avoir rendu ses prestiges. Je les subis depuis trop longtemps et j’en ai une impression trop profonde, pour ne savoir pas que tout verbe est pauvre et toute peinture misérable, en comparaison. Dussé-je pourtant être taxé de naïveté, je ne veux pas me refuser la satisfaction de rappeler ici le mot que M. Gaston Deschamps, dans une de ses chroniques, dit avoir recueilli des lèvres d’une des mondaines qui lisent, au lendemain de la publication du Sang de la Sirène dans la Revue de Paris: «Cet homme, déclarait-elle, a le sens de la mer.»

La mondaine, madame, ce n’était pas vous. Mais, ce qu’elle a pu dire, j’en aurais vraiment quelque orgueil si, à votre tour,—après avoir refermé ces pages et revu en imagination les paysages de mer qu’elles évoquent,—vous le pouviez penser.

A. LE BRAZ.

Quimper, Stang-ar-C’hoat, 22 mai 1901.

LE SANG DE LA SIRÈNE

A M. ARMAND CONSIDÈRE

 

 

I

Les mains appuyées au bastingage, je regardais, dans le crépuscule embrumé d’un pâle matin d’octobre, se lever, de-ci de-là, sur les eaux, des formes d'îles aux contours imprécis, qu’on eût pu prendre aussi bien pour un fantastique troupeau de monstres. La vitesse de notre marche leur communiquait une sorte de vie mystérieuse, dans la clarté trouble du demi-jour où flottaient encore des restes de nuit. On les voyait surgir confusément et, presque aussitôt, s’atténuer, disparaître comme emportées par la fuite mouvante des houles.

L’irréalité du décor avait quelque chose d’étrange et de saisissant. Il semblait que l’on assistât peu à peu à l’éveil frissonnant de la lumière et à l’organisation du chaos... Nous entrions au cœur de ce boulevard de la mer qui s’appelle l’Iroise et que borde une double rangée de phares alignés ainsi que des réverbères. Le feu blanc de Saint-Mathieu, dressé très haut dans le ciel, clignotait derrière nous, comme une étoile qui va s’éteindre; mais, à notre gauche, le feu rouge des Pierres-Noires continuait de brûler dans les profondeurs obscures de l’ouest et dardait sur l’abîme un reflet sanglant.

La Louise—un steamer de quelque cinquante tonneaux qui fait trois fois par semaine le service d’Ouessant—donnait tête baissée dans les vagues et les faisait gonfler sur ses flancs en deux bourrelets d’eau sombre, pareils à des glèbes retournées. Les vents étaient propices, on avait sorti toutes les voiles, pour aider à la machine. Nous filions grand largue, quoique d’une allure un peu heurtée. Sur le pont, une dizaine de personnes, y compris le matelot, le mousse et le capitaine. Celui-ci, svelte et vigoureux tout ensemble, le torse moulé dans un tricot de laine bleue, se tenait debout derrière la roue du gouvernail et jetait de temps à autre un ordre bref, en breton. Des femmes du Conquet, assises en groupe sur l’avant, récitaient leur rosaire en commun. Près de moi, un facteur des postes vérifiait le contenu de son sac, classait une à une les correspondances,—de menues lettres de gens de mer, ornées de timbres exotiques, avec de grosses suscriptions tremblées.

Nous liâmes conversation: il me nomma des îles qui passaient, Béniguet, Morgol, Quéménès, pauvres terres veuves, épaves d’un continent effondré.

Soudain, il dit:

—Molène!

Il me montrait du geste une haute croupe dénudée, une espèce de morne roussâtre vers lequel le vapeur inclinait maintenant sa marche.

—N’est-ce pas, continua le facteur, qu’elle mérite bien son nom d' «Ile Chauve»? C’est un proverbe du pays qu’il n’a jamais poussé dans Molène que deux arbres, l’un en pierre, et c’est le clocher, l’autre en fer, et c’est le mât du sémaphore.

II

Nous stoppâmes en eau profonde, au pied d’un môle arrondi. Le jour levant éclaira, en face de nous, sur la rive, une petite bourgade silencieuse, aux maisons d’aspect ancien, toutes semblables, uniformément blanchies à la chaux. Des mouettes voletaient d’un toit à l’autre, sans hâte, avec des mines familières d’oiseaux apprivoisés. Leurs cris étaient toute l’animation de ce pauvre village, resté comme en détresse sur ce radeau de granit, en plein Océan. Au coup de sifflet du steamer, il se fit néanmoins un remuement dans les ruelles. Quelques pêcheurs se vinrent accouder au parapet du môle; d’autres, sautant dans un canot, s’apprêtèrent à donner la main pour le déchargement des marchandises. Le recteur lui-même franchit l’échalier du cimetière et, la pipe aux dents, descendit vers la grève. Il échangea le bonjour avec le capitaine:

—Rien de neuf sur la «grande terre», Miniou?

—Rien de neuf, monsieur le recteur.

Des rouleaux d’étoffe, des paquets d’épices, des denrées s’accumulaient dans le canot. Comme le transbordement ne s’opérait pas assez vite à son gré, Miniou reprit:

—Ils ne sont jamais pressés, vos lascars de paroissiens!

—Bah! fit le prêtre, n’ont-ils pas l’éternité devant eux?

Nous allions repartir et la Louise virait déjà sur elle-même, lorsqu’un appel retentit, un «Ohé!» vibrant et jeune, qui déchira le grand silence. Toutes les têtes se retournèrent au cri. Une femme dévalait en courant la principale rue du village, sa robe de laine noire retroussée sur un jupon rouge, sa coiffe envolée à demi. On entendait sur le pavé caillouteux le bruit précipité de ses socques. Le capitaine bougonna, les sourcils froncés:

—Qu’est-ce qu’elle nous veut, celle-là?

Les hommes qui garnissaient le môle, l’ayant reconnue, crièrent d’une seule voix:

—Eh! c’est Marie-Ange!

La physionomie du capitaine s’égaya aussitôt et, se penchant dans l’ouverture de la chambre de chauffe, il commanda au mécanicien de faire machine en arrière. Les mêmes pêcheurs qui avaient transporté à terre les marchandises amenèrent jusqu’à nous Marie-Ange.

C’était une toute jeune femme, aussi fraîche, aussi gracieuse que son nom. Je la vois encore, debout dans la barque, au milieu des rameurs, rajustant sa coiffe de linon brodée de fleurs peintes, sa coiffe carrée d’Ouessantine, les bras arrondis au-dessus de sa tête, en un geste harmonieux de canéphore. La lumière rosée du matin se jouait dans ses vêtements et sur son visage dont le vent de la course avait avivé les couleurs. Sous ses paupières battantes, ses yeux brillaient. Elle était délicieuse à regarder venir de la sorte, détachée en fine silhouette sur le calme miroir des eaux, telle qu’une apparition de légende ou quelque fée radieuse des anciens mythes de la mer... Elle saisit d’une main assurée l’échelle de bord et bondit lestement sur le pont de la Louise.

La toiture basse du rouf lui offrait un siège commode; elle s’y assit, encore essoufflée, et, lissant ses cheveux, d’un blond d’aurore, qu’elle portait courts et taillés en mèches inégales, suivant la mode de son île, elle poussa un soupir d’aise, murmura doucement, d’une voie suave comme une musique:

Va Doué, un peu plus!...

Elle surprit mon regard arrêté sur elle et n’acheva point. A ce moment le capitaine qui, la manœuvre d’appareillage terminée, s’était approché par derrière à pas de loup, lui toucha brusquement l’épaule. Et, avec une rudesse familière où perçait toutefois quelque déférence:

—Hein! la Marie-Ange, voilà ce qui s’appelle s’embarquer au saut du lit!

Elle sourit; ses dents de nacre humide perlèrent comme des gouttes de rosée entre ses lèvres décloses.

—J’étais peut-être levée avant vous, ne vous déplaise, Joachim Miniou.

—Qu’est-ce qu’il y avait donc à Molène, ces jours-ci? Vous n’y êtes pas venue, j’imagine, pour manger des berniques.

—Non, grand curieux!... c’était pour boire du vin chaud.

Le «vin chaud», en Bretagne, est le breuvage traditionnel avec lequel on trinque à l’heureuse délivrance des femmes en couches. Une cousine de Marie-Ange, établie à «l'île chauve», avait mis au monde, l’avant-veille, un enfant superbe, «un gars de neuf livres, Joachim!...» Alors, comme elle était la marraine désignée, dame! elle avait dû prendre «ses cliques et ses claques», quoique ça la dérangeât en cette saison, à cause de ses petits pois qu’elle avait à battre au fléau.

Ils ne plaisantaient plus ni l’un ni l’autre maintenant, conversaient ensemble amicalement, d’un ton posé, elle, la tête un peu renversée, lui, le coude appuyé au mât.

—Et Jean? s’informa-t-il. Est-ce que cela va, le homard?

Elle eut comme un subit éclat de soleil dans les profondeurs mouillées de ses yeux d’aigue-marine.

—Une pêche miraculeuse, cette semaine... à pleins casiers!... Nous avons eu cent cinquante bêtes, tant moyennes que grosses, pour notre seule part. C’est même pourquoi Jean n’a pu m’accompagner au baptême. Il est allé vendre le poisson.

—Au Conquet?

—Non. A l’Ile des Saints. Il y a là-bas des mareyeurs qui paient plus cher...

Ils n’avaient rien de fort attrayant, ces propos. Je les écoutais néanmoins d’une oreille amusée. La voix admirablement timbrée de l'«îlienne» avait quelque chose de magique et d’ensorcelant. C’était un pur charme de l’entendre: elle ne parlait pas, elle chantait. Puis, toute sa personne réalisait, sans qu’elle s’en doutât, un idéal si parfait de grâce simple, de souple harmonie, de rare et d’indéfinissable beauté!... Qu’elle dît n’importe quoi, qu’elle s’oubliât en n’importe quelle pose, elle était sûre de plaire et de captiver. On ne pouvait se défendre de contempler en elle une de ces merveilleuses architectures humaines qui sont comme le chef-d'œuvre d’une race. Et cela, il n’était pas jusqu’à Miniou, ce roulier des flots, qui ne le sentît à sa façon, car, avant de regagner son poste sur la dunette, il me chuchota au passage, assez haut cependant pour que Marie-Ange n’en perdît pas un mot:

—Vous avez de la chance, un premier voyage... Vous aurez vu la «Fleur d’Ouessant»!

L’image était d’une justesse frappante. Fleur de jeunesse, en effet, fleur de santé, de lumière et de joie, fine et robuste églantine sauvage, épanouie aux jardins de la mer. Les yeux la respiraient comme un parfum. On éprouvait, à la regarder, je ne sais quelle impression de fête, de vie libre, souriante, reposée, sans rien de factice ni de troublant. Et qu’elle était donc bien à sa place, sur ce rouf de navire, avec une voile éployée frémissant au-dessus de sa tête, et, tout à l’entour, l’immense horizon marin, débarrassé maintenant des dernières brumes, où, dans la gloire discrète d’un matin d’automne, le jour montait!

La ligne du continent, vers l’est, se découpait en un âpre relief, avec une netteté d’eau-forte. Un mince liséré d’or pâle dessinait jusqu’en ses moindres saillies l’échine sombre des grands promontoires lointains. Toute l’énergie à la fois tenace et stérile de la terre bretonne se révélait dans ces hautes masses, sabrées d’entailles profondes, et que la pourpre des porphyres marbrait de taches ensanglantées. Corsen, Kermorvan, Saint-Mathieu, d’autres pointes encore barraient les confins de l’espace, pareilles à d’énormes carènes où des figures énigmatiques de roches s’érigeaient en guise d’aplustres. Leurs ombres, balancées par la houle, ondulaient doucement à leur pied. Elles nous suivirent quelque temps de la sorte; puis, le soleil ayant franchi leur crête, elles fondirent, comme consumées par l’incendie céleste, et nous n’eûmes plus dans les yeux que l’éblouissement divin de la mer.

Qui peindra jamais avec des mots la magie d’un lever de soleil sur l’océan? Des irisations merveilleuses couraient à la cime des vagues. Nous nous faisions l’effet de voguer sur des eaux féeriques, à travers un amoncellement invraisemblable de pierreries en fusion. On eût dit un satin transparent, déroulé à l’infini, une de ces étoffes dont parlent les contes, qui sont tissées avec des rayons et constellées de gemmes par myriades.

Je regardais en extase, comme si j’eusse été admis à contempler pour la première fois la fête de lumière que donne au monde le soleil naissant.

—Est-ce assez beau, cela! s’écria Marie-Ange.

Elle s’était dressée sur le rouf, sa jupe claquant à la brise, ses mains jointes en un geste d’adoration. Ainsi devaient prier, en ces mêmes parages, les prêtresses des anciens rites. L’ayant vue se signer, comme après une oraison mentale, je lui demandai:

—Vous saluez l’astre, Marie-Ange?

—Non, me répondit-elle, c’est parce que nous entrons dans le Fromveur... Tenez! Balanec et Bannec ont glissé derrière nous.

Deux îlots verts, deux émeraudes enchâssées dans de l’or fluide, venaient, en effet, de passer au vent de la Louise, et presque aussitôt la marche du steamer devint plus saccadée, plus haletante, comme entravée par des flots plus lourds. On entendait, sous le pont trépidant, s’époumonner la machine. Je me penchai sur le bordage. Des lames courtes et trapues se ruaient avec une obstination de béliers contre le flanc du navire, lui arrachaient des plaintes sourdes, un gémissement caverneux. Des convulsions étranges secouaient la mer. Çà et là des trous se creusaient, des entonnoirs béants, de vastes puits d’abîme. Ils se comblaient d’ailleurs aussi vite, et c’étaient alors des accalmies soudaines, de larges champs d’ondes apaisées, réfléchissant comme des glaces immenses la splendeur du ciel. Je me remémorai les légendes qu’au temps de mon enfance des long-courriers du Trégor m’avaient contées sur le Fromveur.

Les sirènes, disaient ces hommes ingénus, initiés à tous les mystères de leur élément, les sirènes ont là leur palais. Là, elles habitent, vierges éternelles, tourmentées de désirs sans fin qu’elles s’efforcent vainement d’assouvir, car les lèvres des fils des hommes où elles voudraient boire l’amour se ferment, mortes, sous leur baiser. Déçues la veille, elles recommencent le lendemain. Les vagues sont leurs pourvoyeuses. Mais plus encore que les vagues il faut craindre ces longues écharpes flottantes qui moirent de leur azur glauque les eaux inquiètes et rebroussées du Fromveur. Ce sont les ceintures des fées mauvaises: malheur à qui se laisse envelopper dans leurs souples enlacements!...

—Croyez-vous aux sirènes, Marie-Ange?

J’avais posé cette question très en l’air, sans y attacher d’autre importance, et je ne m’attendais certes pas au trouble qui saisit la jeune femme. Elle pâlit visiblement, sa bouche se plissa, ses beaux yeux de clarté se rembrunirent. J’avais touché, à mon insu, quelque point douloureux de son être.

—Pourquoi me demandez-vous cela? fit-elle d’un accent quasi farouche.

—Oh! pour rien, en vérité... Les gens de chez moi racontent sur ce Fromveur des choses si singulières!

—De quelle Bretagne êtes-vous donc?

—De l’Armor trégorrois.

—Le pays du pain blanc, à ce qu’il paraît...

Je n’eus point à m’excuser de l’avoir blessée involontairement. Convaincue de la pureté de mes intentions, elle avait repris son sourire. Ces Bretonnes des îles ont une âme changeante comme leur mer. Marie-Ange se mit à m’interroger sur le Trégor qu’elle ne connaissait que par ouï-dire, mais qu’elle se représentait comme une terre de délices, une terre fortunée, blonde d’épis, toute bruissante du murmure des feuillages et du chant des ruisseaux. Puis vint le tour de sa patrie à elle, la Thulé des Gaules, la sauvage et poétique Eûssa.

—Dans un instant, prononça-t-elle, vous la pourrez embrasser toute.

Ce ne fut d’abord qu’une estompe légère, à peine indiquée sur l’horizon et qui tremblait, indécise, dans les fonds vibrants du ciel. Peu à peu l’image se précisa, se matérialisa en quelque sorte. Une arête hardie courut parallèlement à la ligne des eaux. Des détails colorés surgirent, des pans de granit ouvragés comme des bas-reliefs colossaux et couronnés d’une frise d’herbe rousse. Cela donnait l’idée d’une gigantesque table de gazon portée sur de formidables assises de pierre et faisait penser à quelque autel primitif, dédié par des prêtres barbares au culte du vieil Océan.

III

Ouessant n’a que deux ports accessibles; les marins font cap sur l’un ou sur l’autre, selon les vents. Ils sont situés chacun à une extrémité de l'île: au sud-ouest, Porz-Paul, au nord-est, le Stif. C’est à ce dernier que nous accostâmes. Il s’ouvre entre de hautes parois verticales, deux murs de falaises en surplomb qui y entretiennent une pénombre éternelle. Une cale est bâtie au fond de ce fiord minuscule. Cette cale et une baraque en appentis abritant le bateau de sauvetage, c’est tout le Stif. Une demi-douzaine d’Ouessantines y guettaient notre arrivée, rangées près d’une chaloupe hors d’usage, en cette attitude triste et avec cet abandon résigné des membres qu’ont les îliennes au repos. Marie-Ange leur cria:

—Bonjour, les filles!

Leurs traits s’animèrent et, comme tantôt les pêcheurs de Molène, elles dirent d’une voix joyeuse:

—Eh! c’est Marie-Ange!

Quand elle eut débarqué, ce furent des effusions, des cajoleries, un empressement comme autour d’une reine. Elle s’y déroba, du reste, au plus vite et, m’apercevant planté là, un peu embarrassé de mes premiers pas sur ce sol inconnu, elle m’interpella d’un ton légèrement narquois, en femme qui se sent chez elle:

—Si vous attendez Miniou, vous savez, vous n’êtes pas près d’en avoir fini... Avant qu’il ait livré toutes les commissions!... Suivez-moi plutôt: je vous mettrai sur la route.

Je m’engageai derrière elle dans le raidillon qui, du creux de l’anse, gagne le plateau de l'île. Elle escaladait ce sentier de chèvres, décoré du nom de chemin, avec la tranquille aisance d’une fille de là-haut, habituée à faire paître ses vaches sur le rebord glissant des précipices, au-dessus des gouffres de la mer. J’étais encore à mi-pente qu’elle avait atteint le sommet. Je la voyais debout dans le soleil: sa cotte rouge sur laquelle, pour grimper plus allègrement, elle avait de nouveau retroussé sa jupe, flottait au vent de la cime ainsi qu’un pavillon de pourpre. Elle riait d’un rire clair, aux notes perlées, dont l’ironie même restait douce. Lorsque je l’eus rejointe, je lui dis:

—Vous devez avoir une voix de ravissement, Marie-Ange. J’aimerais bien vous entendre chanter.

Elle redevint sérieuse tout à coup.

—Dans notre île, après le mariage, les femmes ne chantent plus... plus jamais!... si ce n’est le dimanche, à l’église.

—Bah! Et pour quelle raison?

—Oh bien! je ne sais pas... La coutume, sans doute, la tradition des ancêtres le veut ainsi... Ce n’est donc pas de même chez vous?

—Non. Dans nos contrées, la chanson est de tous les âges.

Elle pencha sa tête fine, réfléchit une seconde et articula lentement, avec gravité:

—C’est apparemment que nous ne sommes pas de la même race.

Cette remarque, sur ses lèvres, me causa une sorte de malaise, et j’eus soudain le sentiment qu’elle disait vrai, que, tout en cheminant là, côte à côte, nous étions en réalité séparés par un monde, qu’il y avait, entre ses origines et les miennes, un fossé immense, et comme la barrière morale d’un Fromveur. Nous marchions maintenant de plain-pied sur une aire plate, avec une impression d’être très haut, presque de planer. La route, devant nous, plus large et plus unie, filait droit à travers des chaumes. Nul accident visible de terrain. Pas un arbre, pas même un végétal arborescent. Rien qui rompît la sobre et sévère harmonie du paysage. Du point où nous étions parvenus, l'île se montrait toute, en sa nudité triste, suspendue entre ciel et mer, avec les cassures nettes de ses rivages, le brusque arrêt de ses falaises dans l’Océan. Une, deux lieues d’étendue peut-être, et cela communiquait à l'âme néanmoins l’ivresse de l’espace, le vertige de l’illimité.

On respirait dans l’air un parfum spécial, très subtil et très pénétrant, fait de mille odeurs secrètes, indiscernables, et qui vous grisait comme un philtre.

—Ne cherchez pas, me dit Marie-Ange: c’est l’arome d’Ouessant. Il imprègne ici toutes choses, et jusqu’aux pierres des maisons.

Elles commençaient d’apparaître, les maisons: tantôt solitaires, au centre d’un courtil, tantôt groupées en menus hameaux. Les toits d’ardoises brillaient doucement, d’un éclat gris bleu; les cheminées pointaient, enrubannées de lichens d’or, et exhalaient, la plupart, de minces fumées tout de suite évanouies dans l’extraordinaire profondeur de l’azur. Le ciel, à mesure que nous avancions, semblait monter, s’élargir. Et, sous cette courbe infinie, dans le vaste rayonnement de la lumière, tout prenait des proportions plus grandes que nature. Pas de perspectives ni d’arrière-plans; les distances visuelles étaient comme supprimées.

—Voilà!—fit Marie-Ange, comme nous arrivions à un carrefour de petites routes au milieu des cultures,—vous n’avez qu’à continuer droit devant vous. Le chemin vous conduira de lui-même. Moi, mon logis est là-bas, dans l’ouest. Puisque vous restez quelques jours, faites-moi le plaisir de m’y venir voir. Le lieu s’appelle Cadoran. C’est la plus ancienne demeure de l'île, le berceau du clan des Morvarc’h qui compte à lui seul trente familles. Mon mari, je pense, sera là pour vous recevoir et vous mènera, si vous le désirez, au rocher de Kélern où dort, dit-on, le chef de notre race, Morvarc’h le Têtu, qui fut roi de la mer.

Elle avait prononcé les derniers mots sur un ton mi-sérieux, mi-plaisant; et, là-dessus, nous nous quittâmes. Plus d’une fois je me retournai pour la regarder s’éloigner vers l'«ouest», dans la direction de ce Cadoran dont je ne cessais de me répéter machinalement le nom, comme s’il y eût eu dans ces trois syllabes sonores je ne sais quelle vertu de mystère et d’enchantement. Lorsque enfin la belle îlienne eut disparu à mes yeux, masquée sans doute par quelque déclivité du sol, il me sembla qu’avec ses clairs cheveux d’ambre autour de son pur visage un peu de la splendeur du jour s’en était allée... Une voix aiguë cria derrière moi:

—Si vous voulez monter, monsieur... Il y a de la place, et vous arriverez du moins en même temps que votre valise.

Celle qui m’interpellait de la sorte était une petite vieille, à la figure encore fraîche, embéguinée dans un étroit capuchon noir d’où s’échappaient, sur un fichu également noir, des mèches grisonnantes pareilles à une filasse d’étoupe non cardée. Elle était assise ou plutôt accroupie dans un diminutif de charrette que traînait un diminutif de cheval. Du geste, elle me désignait près d’elle un coin de banc inoccupé, en avant d’un monceau de paquets, parmi lesquels mon modeste bagage de collecteur de légendes et de chansons. Je compris qu’en déclinant son offre je chagrinerais cette brave femme et je me juchai tant bien que mal à ses côtés. Elle poussa un cri guttural, assez analogue au coup de sifflet des courlis; le poney ouessantin secoua ses oreilles velues, et nous partîmes au trot, escortés par des vols blonds d’alouettes qui se levaient, à notre approche, du milieu des sillons et se dispersaient au-dessus de nos têtes, dans l’air calme.

La vieille cependant m’expliquait que c’était elle la «commissionnaire» de l'île.

—Nola Glaquin, monsieur, pour vous servir... Si les vents portent vers le Stif, le jour du vapeur, vite j’attelle Minouric et je viens... Ah! nous en avons fait, des voyages, cette petite bête et moi!... Pas grande non plus, la charrette, que ce farceur de Miniou a surnommée la «diligence», mais tout de même on n’y est point trop mal, n’est-ce pas?

Mon Dieu, non, sauf qu’elle roulait un peu, sur son essieu criard, comme une barque désemparée.

Je demandai brusquement à Nola Glaquin:

—Çà, dites-moi, qui est-ce au juste, Marie-Ange?

—Ah! ah!—fit-elle avec un rire jeunet qui plissa son visage et brida ses yeux,—je vous attendais là... Quand je vous ai vus marcher côte à côte, en avant de moi, puis vous séparer à la croix des routes, j’ai songé en moi-même: «Allons! encore un que la joliesse de Marie-Ange aura ensorcelé!»... Oh bien! ne vous défendez pas!... Elle est comme cela, voyez-vous. Les cœurs vont à elle, ainsi que les abeilles volent au sureau. Il y a comme une bénédiction sur cette femme. Tous, dans l'île, nous l’adorons... Un peintre, l’été dernier, voulut faire son portrait pour le montrer aux gens de Paris. Elle s’y refusa. Car elle est modeste autant que gracieuse. Et vaillante, donc!... Si vous saviez le gai ménage qu’ils font, son mari et elle, là-bas, à la Pointe sauvage, dans leur maison de Cadoran!... Elle a épousé Jean Morvarc’h, des Morvarc’h de Kélern, un fier gars, breveté pilote au service, mais homardier de son état...

Ici, Nola Glasquin s’interrompit pour faire un signe de croix, et je l’entendis qui marmonnait entre ses dents:

—Dieu le garde, le cher homme!

Après un silence elle reprit de sa voix ordinaire:

—Un enfant leur est né à la Chandeleur, un vrai chérubin, aussi beau qu’un jour de mai... et voilà, monsieur. L’histoire de Marie-Ange est l’histoire d’une femme heureuse. Il n’y a que celles-là qui vaillent la peine d’être contées... Hue, Minouric!

La vieille Nola se tut. Le paysage commençait à changer d’aspect. La steppe roussie se parsemait d’oasis herbeuses, d’un vert intense, où des moutons à peine aussi gros que des agnelets paissaient en cercle, retenus par des longes à un piquet central. Des moulins à vent, construits en planches goudronnées, se faisaient signe de place en place, du geste uniforme de leurs ailes qui, sur des lambeaux de toile à voile, exhibaient d’anciens matricules de bateaux. Les maisons se dressaient plus nombreuses. D’aucunes bordaient la route: on pouvait lire au-dessus des portes l’inscription gravée en relief dans la pierre du linteau et respirer l’odeur des passe-roses qui jonchaient encore les seuils de leurs pétales effeuillés. Sur les murets des courtils séchaient, alignées au soleil, les bouses de vaches qui sont, avec le bois d’épave, l’unique combustible d’Ouessant. Des cloches toutes voisines tintaient l’angélus de midi. Cinq minutes plus tard, nous étions au bourg de Porz-Paul.

—Six sous et une régalade!—me répondit l’obligeante commissionnaire, lorsque, dans la salle basse de l’hôtel Stéphan, je m’offris à lui payer son dû.

Et, quand nous eûmes trinqué ensemble, à la façon bretonne:

—Vous savez, je ne vous ai pas tout dit... Si Marie-Ange vous intéresse, trouvez quelqu’un qui veuille bien vous conter l’histoire de la Sirène... moi, je ne peux pas: dans ma position, il faut vivre en bons termes avec tout le monde.

IV

Je fus édifié le soir même, par un simple hasard... J’avais passé la plus grande partie de l’après-dînée à errer dans les roches de Loqueltaz. C’est le site peut-être le plus merveilleux de l'île. Les jeux de la nature semblent y avoir obéi aux lois d’une esthétique grandiose: les granits colossaux se sont comme organisés d’eux-mêmes en une sorte de cathédrale d’avant les âges, en un sanctuaire fruste, formidable et prestigieux. Piliers, arceaux, fenêtres ouvertes sur l’infini de l’espace, rien ne manque à l’ornementation de ce temple sans date, chef-d'œuvre des forces primitives. Pour voûte, le ciel; pour tapis, un gazon moelleux comme un velours. La mer, qui y pénètre par une large fissure, forme des espèces de vasques d’eau lustrale qui ont dû servir, dans les temps barbares, à de mystérieuses ablutions.

Il est probable, en effet, que le vieux naturalisme celtique eut, en cette majestueuse enceinte de roches, un de ses asiles consacrés. Aujourd’hui encore, les mères y amènent les enfants mâles, dès qu’ils sont en état de marcher, et, après leur avoir fait faire trois fois le tour de l’enclos, les plongent dans le premier flux, à l’heure de la marée montante. C’est une façon de les vouer à la mer, mais aussi de les rendre invulnérables à ses maléfices. Ils sont désormais sous la protection de saint Gildas,—en breton Veltaz,—qui passe, dans la croyance populaire, pour avoir vécu de longues années en ce lieu et pour l’avoir «exorcisé».

—Autrefois, monsieur, douze vierges, belles de corps comme des anges, mais perverses d'âme comme des démons, avaient ici leur résidence d’été. L’hiver, elles s’en allaient on ne savait où, derrière les grandes brumes, par le chemin des orages. Mais, sitôt que les clairs soleils commençaient à luire, on les voyait soudain reparaître; elles arrivaient en nageant, le buste soulevé hors des ondes et les vagues avaient l’air d’être les plis de leur vêtement. Jamais elles ne prenaient terre, car, sorties des eaux, elles n’étaient capables que de ramper. Elles demeuraient donc dans les piscines qui sont au bas des roches; mais là, tout le jour,—et toute la nuit, s’il faisait lune,—elles se livraient à leurs ébats. Leur principale occupation était de chanter. Elles chantaient des choses douces, de longs appels d’amour, propres à séduire le cœur des jeunes hommes, et le cœur des jeunes hommes s’attendrissait à les entendre. Beaucoup se damnèrent pour les douze fées. Il y en eut qui, pour les suivre, plantèrent là leurs promises et même leurs vieux parents à l’article de la mort. C’est alors que Dieu prit l'île en pitié et lui envoya saint Veltaz. Le saint, qui était évêque, donna son anneau à baiser aux «Sœurs de la mer». Elles en reçurent aux lèvres une telle brûlure qu’elles se dispersèrent en hurlant. Depuis, elles ne se sont plus montrées en ces parages, du moins au dire des anciens.

Ainsi me parlait une pastoure, la seule créature humaine que j’eusse rencontrée aux abords de ce désert,—une fillette d’une quinzaine d’années, je pense, mais contrefaite et nouée, la figure cousue de scrofules, les yeux étrangement tristes et profonds. Elle paissait la vache d’un des guetteurs du sémaphore, à ce qu’elle m’apprit, et s’était mise à marcher près de moi, tirant sa bête à qui la mélancolique tombée du soir arrachait des meuglements plaintifs.

Une légère buée grise voilait peu à peu les choses. Les maisons lointaines semblaient se tapir au ras de la lande. L'île apparaissait comme enfermée dans des murailles immenses, les murailles mouvantes de la mer. On percevait de grands bruits d’orgues, épars dans les étendues invisibles. Sur une hauteur, en face de nous, le phare électrique du Créac’h venait de s’allumer; et cela ne fut pas sans ajouter encore à la solennité de l’heure, cette soudaine flambée pâle, au haut de cette énorme stèle, d’aspect funéraire, bariolée d’un peinturlurage macabre où le noir alterne avec le blanc.

Peureuse et frissonnante sous sa cape de laine brune, la fillette continuait:

—Elles ne se sont plus montrées dans ces parages, mais, du côté de Kélern, on les entend toujours et même, par claire nuit, on les peut voir qui tordent aux rayons de la lune, pour les sécher, leurs longues chevelures ruisselantes. Seulement, elles ne sont plus que onze, les Morganes...

—Ah! Et qu’est devenue la douzième?

—La douzième?... Je vais vous le dire... Les «anciens» prétendent qu’il y a cent ans, mille ans peut-être, l’homme de Cadoran la pêcha dans ses filets; par mégarde, selon les uns, mais plutôt parce que la fée avait résolu de se faire prendre. Elle aimait d’amour cet homme, qui était le plus fier et le plus beau des gars d’Ouessant. Quand il l’eut tirée sur le sable, elle lui dit: «Laisse-moi être ta femme, à la manière des filles de ta race, et je te ferai roi de la mer.» Elle parlait d’une voix si douce, avec des gestes si câlins, qu’il ne se sentit pas le courage de la repousser, comme sans doute il aurait dû faire. Puis, d’être roi de la mer, cela le tentait. Cependant il hésitait encore: «Comment deviendrais-tu ma femme, puisque tu n’as que la moitié du corps d’une chrétienne?» Elle répondit: «Porte-moi dans tes bras jusqu’au seuil de ta maison et ne t’inquiète pas d’autre chose.» Elle était froide comme l’embrun de novembre quand il la prit sur sa poitrine, entre ses bras; mais, dès qu’ils furent sur le chemin de Cadoran, sa chair tiédit et les écailles de ses hanches et de ses jambes se mirent à tomber. Devant la maison, elle pria l’homme de la déposer sur la traverse du seuil, et aussitôt, elle marcha toute seule, jusqu’au lit...

La fillette s’interrompit, comme effrayée de confier ces choses à un «étranger», au milieu du silence plus vaste et parmi les grandes formes troubles des pierres de Loqueltaz au crépuscule.

—Et ils s’épousèrent? demandai-je.

Elle reprit, mais en baissant la voix:

—Oui et non. Ce furent des noces singulières. D’après les conditions du contrat, paraît-il, la fée ne devait appartenir au pêcheur que la nuit. Un peu avant l’aube, elle se levait, gagnait la mer, retournait à sa vie ancienne, s’en allait au large rejoindre ses sœurs. Cela dura quelque temps de la sorte. Tout prospérait au maître de Cadoran; les vagues lui apportaient, jusque dans l’aire de sa demeure, les poissons et les épaves; les vents et les courants lui obéissaient comme à un roi. Il était heureux et riche. Une enfant superbe, de tous points semblable à sa mère, lui était née. Que pouvait-il souhaiter de plus?... Eh bien! il trouva que ce n’était pas encore assez. Un matin, comme la prime aube allait poindre, il dit à la fée: «Ne te lève pas, je te prie: je veux que tu sois mienne à la clarté du soleil aussi bien que dans les ténèbres de la nuit!» Tristement elle lui répondit: «Ne me demande point une telle chose. Ce serait notre malheur à tous deux et le malheur de notre postérité.—Si tu me refuses, insista-t-il, c’est donc que tu ne m’aimes point.» Ce mot fit à la Morgane une peine si profonde qu’elle s’évanouit, et, quand elle reprit ses sens, le jour avait paru!... Et depuis...

—Depuis?...

—Une fatalité pèse sur la race de la Sirène.

—Elle existe donc toujours cette race?

—C’est le clan le plus nombreux de l'île. Hommes et femmes, ils sont, du même nom, plus de quatre-vingts.

—Et quelle est cette fatalité qui pèse sur eux?

—C’est très difficile à expliquer, voyez-vous...

Le vrai, c’est que la petite îlienne se souciait médiocrement de me fournir ces explications. Volontiers elle eût brisé là l’entretien.

Je dus lui arracher les phrases par lambeaux, sans compter qu’il y avait dans son breton d’Ouessantine quantité d’idiotismes qui me déroutaient... En résumé, voici: de génération en génération, le sang immortel de la Sirène de Cadoran s’épanouit en un type unique, un délicieux type de femme, d’une séduction irrésistible et d’un charme exquis. Ce sont comme autant de réincarnations successives de la primitive aïeule, dans lesquelles revivent ses formes adorables, le mystère inquiétant de son âme double, la magie de ses gestes et de sa voix, tous les prestiges de sa beauté. Une bénédiction, selon le mot de Nola Glaquin, semble, en effet, être sur elles. C’est une joie rien que de les contempler. Elles ne sont pas seulement la parure de leur clan, elles sont l’orgueil de toute l'île. On les recherche, on les entoure, on les fête, on a pour elles mille attentions, mille prévenances. Mais, ce qui ne se dit pas, du moins tout haut, c’est qu’à ces hommages rustiques il se mêle une grande part de pitié. La «fille de la Sirène» n’est pas tant un objet d’admiration que de plainte. Un implacable destin la guette, embusqué là-bas dans les menaçantes solitudes des eaux.

A peine mariée à quelque franc gars de la mer, issu, suivant l’usage insulaire, de sa parenté, elle est frappée tout à coup, brutalement, en plein bonheur.

Un beau jour, le mari s’embarque pour la pêche, comme d’habitude. Il fait temps joli, brise douce et ciel clair. Nul accident ne semble à craindre. Le soir est venu, la nuit tombe, l’homme ne rentre pas... Que s’est-il passé? Cela, c’est le secret des Sirènes. Une fois de plus elles ont châtié la trahison de leur douzième sœur. Et, tandis que la veuve crie, du haut des roches, appelant celui qu’elle ne reverra plus, on les entend au loin qui rient et qui chantent, qui chantent à voix légère: