—Bon! fit Vasseur avec un sourire. À présent, revenons aux fourrés de la route où tu t'étais glissé à quatre pattes.
—Lambert avait raison. Nous étions suivis. Quand je pénétrai dans le taillis, un homme passa en courant devant moi, tapi sous le feuillage... Mais il n'alla pas loin, car, à trois pas de là, un homme se leva brusquement de terre et lui barra le passage en disant à mi-voix: «Sans sabots, on s'enrhume.» Le coureur répliqua: «Sept et quatre font neuf» et, sur ce, l'autre reprit: «La faîne est tombée». Ces mots de passe échangés, ils se mirent à causer... J'étais si près d'eux, sous mes feuilles, que je ne perdais pas un mot de leur dialogue qui était intéressant au possible... pour vous, surtout, car il n'était question que de vous.
—Ah! bah! fit le lieutenant sans s'émouvoir.
—Il paraît, depuis que vous avez si malmené la bande d'Orgères, que ceux des chenapans échappés à votre poigne ont gardé contre vous une dent de belle longueur... Tant que vous êtes resté dans Chartres, on vous épiait en attendant le jour où, sorti de la ville, vous vous feriez pincer au large. Comment a-t-on su, hier soir, que vous alliez vous rendre au Mans, je l'ignore, mais ce que la conversation de ces deux hommes m'a appris, c'est que, tout le long de la route, vous étiez, de distance en distance, épié par des vedettes qui, une à une, prenant le pas de course, allait prévenir la suivante de votre approche.
—Mais, objecta Vasseur, au lieu de faire courir tant de monde, il était bien plus simple de me descendre sur la route d'un coup de fusil.
—Ah! voilà! c'est qu'on n'avait pas prévu les deux hommes qui vous accompagnent. À vous tuer sur la route, on a craint de manquer Fichet ou Lambert qui, alors, détalerait et irait jeter l'alarme à Chartres. Alors le régiment de hussards qui y tient garnison aurait sauté en selle et se serait mis en chasse et la bande se serait trouvée prise entre deux feux; car elle aurait trouvé devant elle la garnison du Mans que, de Chartres, on aurait avertie avec cette grande machine à longs bras qui vient d'être inventée par les citoyens Chappe frères.
—Oui, le télégraphe, dit Vasseur, donnant le nom, alors à peu près inconnu, que portait la machine à signaux qui, en effet, datait de quelques années.
Puis, revenant à son sujet par une nouvelle objection:
—Mais en admettant que Lambert ou Fichet eût échappé à la fusillade qui m'aurait abattu, il serait allé tomber plus loin sous la balle d'une de ses nombreuses vedettes restées derrière nous.
—Nenni, nenni, lâcha Fil-à-Beurre, derrière nous se faisait la boule de neige, attendu que chaque vedette, dépassée par nous, se repliait sur la suivante. Il se formait ainsi un noyau d'hommes qui, avançant toujours, aurait fini par nous surprendre à l'auberge où, tôt ou tard, il aurait fallu laisser reposer vos montures fatiguées. Alors, à trente ou quarante coquins qu'ils auraient été, rien ne leur serait devenu plus facile que de vous égorger ainsi que vos deux soldats.
—Plan bien imaginé! approuva le lieutenant.
—Si bien imaginé même qu'ils avaient prévu que vous deviez infailliblement descendre à l'auberge des Buchard, sise à moitié de la route de Chartres au Mans, et dont la position isolée favoriserait votre désir de voyager en vous cachant.
—Ils avaient deviné juste.
—Heureusement pour nous!
—Pourquoi ton heureusement?
—Parce qu'ils étaient si certains de ne pas vous laisser dépasser la baraque des Buchard, que leur surveillance s'arrêtait à l'auberge... De sorte que maintenant, nous avons le chemin libre devant nous... C'est donc une avance à garder sur les gueux que nous avons aux trousses... Nous sommes à cheval, ils vont à pied, médiocre danger.
—À nos trousses? répéta le lieutenant, erreur de ta part, Barnabé. Par cela même que nous sommes à cheval, ils ne persisteront pas à nous poursuivre.
—Voilà qui vous trompe. Nous les aurons sur nos talons jusqu'au Mans et même plus loin.
Fil-à-Beurre avait si bien pesé sur la phrase que le lieutenant, étonné, s'écria:
—Qu'en sais-tu?
—On s'instruit toujours à écouter, et les deux hommes que j'écoutais, immobile dans le fourré, en ont dégoisé long... surtout celui qui m'a prêté son fusil.
—Oh! oh! prêté, répéta moqueusement Vasseur. Est-ce que tu ne m'as pas dit l'avoir un peu étranglé?
—Je l'ai même étranglé tout à fait. C'est ce qui l'a décidé à me prêter son fusil.
—C'est donc par ton prêteur de fusil que tu as appris que nous allons avoir la bande derrière nous?
—Oui, attendu que nos brigands avaient projeté de faire d'une pierre deux coups... D'abord de vous tuer.
—Et ensuite?
—L'ensuite, c'est qu'ils émigrent, les pauvres et intéressants persécutés! La Beauce et le Gâtinais leur sont devenus trop malsains. Alors ils vont chercher fortune dans le Bas-Maine et la Vendée où le chef qu'ils suivent leur a promis qu'ils trouveraient largement à frire.
—Ils suivent un chef, dis-tu?
—Qui, mais de loin, par exemple.
Et, tout à coup, Fil-à-Beurre se mit à rire.
—D'où vient ta gaieté? demanda le lieutenant.
—C'est que nous aussi nous avons l'air d'être de la bande, car, pareillement, nous suivons le chef.
Puis, reprenant le ton sérieux, Barnabé ajouta:
—Ce chef est un des deux cavaliers, escortant une voiture, qui sont sortis, avant le jour, de l'auberge des Buchard.
Le squelette fit une pause. Ensuite, lentement, il prononça:
—Et, ce chef, vous le connaissez.
—Comment s'appelle-t-il?
—Le Beau-François.
—Tonnerre! jura Vasseur en tressautant si fort sur sa selle qu'il faillit jeter à bas du cheval Fil-à-Beurre qui s'appuyait sur ses épaules.
Mais il retrouva aussitôt sang-froid et gaieté, car il reprit en riant:
—Toi aussi, Barnabé, tu connais le Beau-François.
—Moi! fit le squelette gouailleusement, pour connaître le Beau-François, il me faudrait l'avoir vu au moins une fois.
—Tu l'as vu une fois... Tu lui as même prêté quelque chose... Prêté, il est vrai, de la même manière que l'autre, aujourd'hui t'a prêté son fusil.
—Qu'ai-je pu lui prêter? dit le squelette abasourdi.
—Ta veste, mon garçon. Ce colosse qui, par une nuit d'hiver, t'a dépouillé après t'avoir étourdi d'un coup de gourdin, n'était autre que le Beau-François qui venait de s'évader de la prison de Chartres par un trou si étroit que, pour y passer, il avait dû abandonner sa veste... La tienne et les trois écus que contenait une de ses poches lui sont arrivés à bon point.
Ce fut au tour de Barnabé de sursauter de surprise.
—Nom d'un gigot! s'écria-t-il.
Mais dans ce grotesque juron, il y avait un accent de haine qui n'annonçait rien de bon pour son emprunteur.
—Ainsi donc, reprit Vasseur, tu prétends, ami Barnabé, que le Beau-François est un des deux cavaliers qui nous précèdent en escortant une voiture?
—C'est ce que j'ai entendu dire à mes deux causeurs.
—Quel est l'autre cavalier? Que contient cette voiture?
—Ça, je n'en sais rien. Le meilleur moyen serait d'y aller voir. Cavaliers et voiture sortaient de l'auberge des Buchard comme nous arrivions. Accordons-leur l'avance du temps que nous sommes restés dans le coupe-gorge, soit une bonne heure. Cette avance, ils l'ont en grande partie perdue, car, retardés par la voiture, ils n'ont pu aller de ce train que nous menons depuis notre départ de l'auberge... M'est donc avis qu'en forçant encore un peu nos chevaux, nous ne tarderons pas à tomber sur le dos de ces gens-là.
Pour toute réponse, Vasseur donna de l'éperon à son cheval et s'écria:
—En avant!
Pendant dix minutes, on courut ventre à terre.
Tout à coup, la voix furieuse de Lambert grinça ces mots:
—Mille millions de milliasses de cornes du diable!
Vasseur savait que c'était le juron de son soldat dans les circonstances graves. Il arrêta donc sa monture et se retourna en demandant:
—Qu'y a-t-il donc, Lambert?
—Il y a que mon cheval refuse le service, annonça le soldat.
—Que le mien, il répugne aussi à fendre l'atmosphère, ajouta Fichet.
Bayard, la bête du lieutenant, était un cheval hors de pair; mais il n'en était pas même des montures des deux gendarmes. Après avoir voyagé toute la nuit, au lieu de la longue journée qu'on s'était proposé de leur accorder, ces chevaux n'étaient restés qu'une heure à l'écurie de l'auberge des Buchard. Et après une si courte pause, on venait encore de leur faire franchir huit lieues.
Ils étaient exténués.
Sous peine de les mettre hors d'état de continuer le voyage, il fallait faire halte.
À ce déboire, Vasseur fut pris de rage.
—Le Beau-François va nous échapper!!! gronda-t-il.
—À l'impossible nul n'est tenu! débita Fil-à-Beurre qui, après avoir sauté à terre, piétinait sur place pour dégourdir ses longues jambes raidies par l'inaction sur la croupe de Bayard.
Cela dit, il montra un petit bois qui se voyait à quelque distance de la route.
—Là-bas, conseilla-t-il, nous pouvons, cachés et tranquilles, attendre trois ou quatre heures.
—Attendre! répéta le lieutenant, oublies-tu donc, Barnabé, ces trente ou quarante bandits qui, comme tu l'as annoncé, nous arrivent sur les talons?
—Oui, mais je fais une réflexion. La Buchard, au fond du puits et son digne époux, avec la balle que je lui ai logée en tête, ne sont plus là pour défendre les caves de l'auberge où, à cette heure, les gredins doivent s'être installés. Tant qu'ils trouveront à boire... et il y a largement à boire, je vous l'affirme, ils ne penseront pas à se remettre en route. Donc nous pouvons nous reposer sans crainte.
—Soit! accorda le lieutenant.
On gagna le bois où, dans une petite clairière, les chevaux furent dessellés. À peine libres, les bêtes harassées se couchèrent sur le sol.
—Si nous faisions comme les chevaux? proposa Barnabé au lieutenant.
Lambert et Fichet n'avaient pas attendu le conseil. Étendus sur le sol, la tête appuyée, en guise d'oreiller, sur leur selle, les deux soldats, fatigués par la précédente nuit passée à cheval, battaient déjà de la paupière.
Dans les dernières phrases de Fil-à-Beurre, il en était une qui avait frappé Vasseur. Aussi, quand il fut couché près de Barnabé, qui étalait sur le maigre gazon son immense carcasse, s'empressa-t-il de demander:
—Comment as-tu pu savoir que, dans la cave des Buchard, il y a largement à boire pour les bandits?
—En retirant mes souliers, dit laconiquement l'échalas.
Comme le lieutenant le regardait avec des yeux qui demandaient l'explication de cette réponse étrange, il ajouta:
—Autant que je débute par le commencement.
Et, sur ce, il poursuivit:
—Quand les deux hommes, que j'écoutais dans mon taillis, eurent causé de leurs petites affaires sur le Beau-François et l'égorgement qu'on vous préparait, celui qui avait arrêté l'autre au passage, et qui était ce cher Buchard en personne, dit à son compagnon: «Pendant que je vais à la rencontre des camarades qui arrivent, toi, cours à mon auberge. Tu connais les phrases convenues pour te faire reconnaître de ma femme. Comme moi, elle s'attendait à voir arriver tout seul le Vasseur maudit. Elle est capable, en les voyant se présenter trois, de les prendre pour de simples voyageurs et de les renvoyer au plus vite, afin de débarrasser la place pour la venue de notre ennemi. Dis-lui bien que c'est Vasseur avec deux autres cognes, qui la sauteront par-dessus le marché. Recommande-lui de les retenir jusqu'à ce que je revienne avec les compagnons.
—L'avis à la Buchard était inutile, interrompit Vasseur, car elle nous avait déjà éventés... par la faute de Lambert, qui eut la bêtise, devant elle, de m'appeler lieutenant.
—Après ces recommandations, reprit le squelette, mon Buchard partit à la rencontre des chenapans. Il n'était pas à cent pas et on l'entendait encore, franchissant les halliers, que l'autre tirait une langue d'une aune. Il était si près de moi que je n'avais eu qu'à étendre les bras pour le cueillir par le cou, ce qui est encore le meilleur moyen d'empêcher quelqu'un de crier... Il n'eut pas même un couic! Deux ou trois piétinements et ce fut tout. Je puis même reconnaître qu'il y a mis de la complaisance.
—C'est alors qu'il t'a prêté son fusil, ricana Vasseur.
—Oui, avec sa poire à poudre et son sac à balles. Alors, je pensai à aller vous prévenir. À dix pas de la bicoque, une peur me prit. Ne se pouvait-il pas, en plus des coquins qui allaient venir, que d'autres sacripants fussent cachés dans l'auberge, attendant le moment favorable pour vous tomber sur le dos? Je contournai donc la masure et j'escaladai le mur de la cour. Dans la cave, je déposai mon fusil et retirai mes chaussures. Ensuite, pieds nus, sans plus de bruit qu'une souris, je visitai la cassine de fond en comble... Voilà comment, lorsque vous me vîtes apparaître sans souliers, je savais que l'auberge était vide de gueux et la cave pleine de tonneaux.
Si gaiement qu'il fût conté, le récit de Fil-à-Beurre n'en contenait pas moins un immense service.
—Je te dois la vie, mon brave Barnabé, dit le lieutenant tout ému.
—Tu! tu! fit gaiement l'échalas, à quoi bon en parler?... Vous me rendrez ça au premier jour. Nous sommes en compte, voilà tout.
Tant dur à la fatigue que fût le lieutenant, il tombait de sommeil.
—Si nous dormions, proposa-t-il avec un bâillement.
—Dormons, dit Fil-à-Beurre d'une voix qui exprimait la déconvenue d'un homme dont la curiosité comptait sur une conversation prolongée pour amener sur le tapis un sujet qui lui tient au cœur.
La preuve en fut que le squelette avant de s'endormir à côté de Vasseur, murmura:
—Il ne m'a pas encore appris comment il a connu Gervaise.
Et sa dernière pensée fut toute au souvenir de l'embrassade et de l'exclamation joyeuse du lieutenant lorsqu'il lui avait dit savoir où se retrouverait Gervaise disparue.
Quand Fil-à-Beurre s'éveilla, Vasseur dormait toujours. À vingt pas de là, Lambert était étendu, ronflant à pleins poumons.
Fichet, debout, bouche béante, les deux mains sur ses hanches, pointait son regard en l'air.
—Est-ce que vous vous faites cuire le nez au soleil, citoyen Fichet? demanda Barnabé qui s'était approché du gendarme.
—Que je pensais individuellement à vous, répondit le soldat.
—Et à propos de quoi?
—Quant à la femme que vous averiez intercalée ce matin dans un puits.
—Oh! oh! j'étais un peu pressé; alors je l'ai posée au premier endroit venu.
—Nonobstant qu'une femme qu'on abrite dans un puits c'est des agissements avec le beau sexe que la galanterie elle vitupère!... Moi, que je m'aurais satisfait en lui caressant avec fermeté les omoplates.
—Omoplates! répéta Fil-à-Beurre en le regardant tout ébahi. Comment, vous, citoyen Fichet, dont chacun vante le langage épuré, vous employez si mal ce mot!
—Oui! omoplates!... Que c'est français, j'en ai l'imaginative, insista le gendarme d'un ton froissé.
—Hommoplates, oui, quand on parle d'un homme... mais quand il s'agit d'une femme, c'est femmoplates.
Fichet était un garçon sérieux qui aimait à s'instruire.
—Je n'en avais nulle doutance! confessa-t-il loyalement.
La voix de Vasseur, qui venait de s'éveiller et donnait l'ordre de seller les chevaux, mit fin à cette leçon de bon français octroyée à Fichet par Fil-à-Beurre.
La sieste avait duré près de cinq heures. Les chevaux reposés pouvaient, à présent, fournir une longue course.
—Reprends-tu ta place en croupe, Barnabé? demanda le lieutenant après avoir enfourché Bayard.
—Non, j'aime mieux marcher.
—Mais, à pied, tu ne pourras nous suivre, car nous allons presser nos bêtes.
—Activer les chevaux, à quoi bon?
—Oublies-tu donc qu'il s'agit de rejoindre le Beau-François, ton emprunteur de veste, appuya en riant Vasseur, qui croyait, par cette allusion, raviver la haine de son compagnon.
Mais Fil-à-Beurre secoua la tête.
—Heu! heu! fit-il. Rejoindre le Beau-François, j'en doute. S'il a toujours marché pendant notre repos, il doit, à cette heure, être entré au Mans.
—Pour en sortir immédiatement, car le séjour des villes est malsain à ce drôle, dont le signalement a été envoyé dans tous les grands centres... J'ai même l'idée qu'au lieu d'entrer en ville le Beau-François a dû la contourner, avança le lieutenant.
—La contourner? c'est selon, fit Barnabé.
—Selon quoi?
—Selon ce que contient la voiture qu'il accompagne. Selon aussi ce qu'est l'autre cavalier... Peut-être, d'ici au Mans, trouverons-nous dans une des auberges de la route quelque indice qui nous renseignera sur ce qu'est devenu le Beau-François.
Tout en parlant, Fil-à-Beurre était en train de recharger son fusil, et il s'acquittait de ce soin avec une attention extrême, choisissant sa balle dans le sac, examinant le grain de sa poudre. Quand il eut fini, il mit son fusil en joue pour en étudier le point de mire; puis, satisfait, il prononça:
—Bonne arme! bonne charge! Avec ce joujou-ci, je connais quelqu'un qui fera belle besogne.
Sur ce, il se passa le fusil en bandoulière et, en regardant Vasseur:
—Là, fit-il, à présent je pars.
—Comment, tu pars?... mais, avec nous, j'imagine.
—Non, non, je vous quitte ou, pour mieux dire, je pars en avant. Puisque nous n'avons plus la chance de rejoindre le Beau-François avant le Mans, le mieux est de ménager les chevaux. Pendant que vous irez à la doucette, moi, en avant, j'éclairerai la route, étudiant chaque auberge de rencontre, en quête de la piste du vilain gibier que nous chassons.
—Alors je ne te rejoindrai qu'au Mans, dit Vasseur, approuvant l'idée du squelette.
—Au Mans ou sur la route, je ne sais... Mais là où vous me retrouverez vous attendant, c'est qu'il y aura du neuf.
Là-dessus, Barnabé développa le compas des longs fuseaux qui lui servaient de jambes et partit d'un pas allongé qui lui eut bientôt fait prendre l'avance sur les cavaliers chevauchant à paisible allure.
Depuis son arrivée à la masure des Buchard, qui avait failli se transformer, pour lui, en un coupe-gorge, les événements s'étaient succédé si rapidement que la pensée du lieutenant avait été toute à la situation présente. En apercevant de loin Fil-à-Beurre, qui allait disparaître dans un pli de la route, un souvenir lui revint au cœur:
—Barnabé ne m'a pas encore appris où je retrouverai Gervaise, murmura-t-il.
Car Vasseur, que son indifférence pour les avances des belles Chartraines qui auraient volontiers conjugué avec lui le verbe «aimer» avait fait surnommer l'Amant de la Lune, était amoureux fou de Gervaise.
Comment avait-il connu la jeune fille?
Le brigadier Bondu, en racontant, on s'en souvient, à ses camarades, l'épisode du cheval de Doublet, trouvé mort sur sa litière, avait eu grandement raison quand il avait avancé que celui qui avait fait le coup devait être un gendarme; car, autrement, les autres chevaux, qui étaient chevaux de gendarmes et bêtes ombrageuses, auraient fait un vacarme du diable s'ils n'avaient connu celui qui, nuitamment, s'était glissé dans l'écurie.
Vasseur était présent lorsque, sur l'avis de Fil-à-Beurre, il avait été projeté que, le lendemain, on utiliserait l'instinct du cheval de Doublet pour savoir où l'aubergiste se rendait deux ou trois jours par mois.
—Bonne idée, s'était-il dit, mais il ne faut pas la laisser exécuter par des maladroits qui ne sauraient en tirer suffisamment parti.
Et, sitôt la nuit venue, il avait fait sortir le cheval de l'écurie et l'avait enfourché.
Où la bête de Doublet allait-elle le conduire? Était-ce au trésor de la bande, dont l'aubergiste était le recéleur, ou à quelque repaire abritant encore des Chauffeurs échappés à ses recherches? Dans l'un ou l'autre cas, la découverte lui servirait à nuire aux misérables dont il avait juré la perte. Le trésor fournirait une indemnité aux victimes. La capture de ceux dont il aurait surpris le refuge donnerait de la besogne au bourreau.
—Qui sait, se disait-il, si je ne vais pas tomber sur la cache où, depuis cinq semaines qu'il s'est évadé, se clapit le Beau-François, que Doublet, avant son arrestation, avait si grand intérêt à ne pas laisser reprendre?
Le cheval, abandonné à lui-même, l'avait conduit loin de Chartres, devant une maisonnette, un peu à l'écart du village de Mégin. Il était dix heures du soir. La lumière, qui filtrait à travers les volets disjoints, attestait que les habitants de cette demeure n'étaient pas encore couchés.
Après avoir attaché à distance le cheval, que ceux qu'il comptait surprendre auraient pu reconnaître, le lieutenant était venu frapper à la porte, se donnant pour un voyageur égaré, voulant gagner Chartres, tombant de fatigue et de faim.
Annette n'eût pas ouvert, mais Gervaise, que cet appel à sa pitié rendait éloquente, avait obtenu de sa servante, pour le voyageur, hospitalité d'une heure et souper.
Quand Vasseur se remit en route, la vue de cet intérieur paisible, la conversation de Gervaise et quelques bavardages d'Annette lui avaient fait tout comprendre.
Dans le cœur gangrené de Doublet, un coin était resté sain où vivait, immense et pur, l'amour paternel. Le scélérat que, à coup sûr, le désir d'assurer l'avenir de son enfant avait poussé au crime, tenait Gervaise éloignée de lui, dans la plus complète ignorance de sa vie véritable. Augé, car tel était son vrai nom, venait mensuellement passer quelques jours près de sa fille, alléguant son état de maquignon qui, toute l'année, le tenait par monts et par vaux. Puis, sous le faux nom de Doublet, il retournait à Chartres, où, brave aubergiste en apparence, profond scélérat en réalité, il demandait aux plus exécrables forfaits cet or dont il voulait enrichir sa fille.
S'il n'avait été arrêté, Doublet, qui se voyait assez d'or, allait quitter le pays chartrain et entraîner son enfant en un autre et lointain coin de la France où, se disant ex-marchand de chevaux enrichi, il aurait vécu pour sa fille, sans avoir rien à craindre des complices qu'il avait abandonnés.
—Cette pauvre et douce créature ignore absolument de quel coquin elle est l'enfant, s'était dit Vasseur, au bout d'une heure passée près de Gervaise.
Et il était parti sans se sentir le courage de rien souffler qui pût troubler la vie paisible de la jeune fille, laissant aux événements qui allaient se produire la pénible tâche d'apprendre à Gervaise quel horrible et sinistre misérable était son père.
Elle était bien charmante, la jeune fille, charmante surtout de grâce, d'innocence et de bonté.
Tout en labourant de l'éperon, au retour, son cheval pour l'avoir ramené à temps à l'écurie, Vasseur eut beau songer à ce que prédisait l'avenir, il ne put se défendre de penser à Gervaise, à son gracieux visage, à son doux regard si plein de bonté. Bref, dans ce cœur de soldat, qui ne s'était encore ému pour aucune femme, se glissa, à la suite de la pitié pour la jeune fille, un sentiment beaucoup plus doux.
Vasseur était parti gendarme.
Il revint amoureux.
Tant et si bien amoureux que, après avoir rattaché au râtelier le cheval de Doublet, il se sentit pris d'épouvante.
Dans quelques heures, l'animal, comme il l'avait fait pour lui, allait en conduire d'autres à la maisonnette de Gervaise. Pour ceux-là, elle ne pouvait être qu'une complice de Doublet, indigne d'aucuns ménagements. Vasseur prévit l'effroyable coup de foudre prêt à fondre sur l'enfant qu'il revoyait heureuse et souriante.
—Mieux vaut qu'elle ignore à jamais la vérité. Je dois empêcher que ces gens la lui apprennent.
Et il vida dans le seau de l'animal tout un paquet de poison trouvé sur un Chauffeur qu'il avait arrêté la veille.
Dès ce moment, il n'avait plus mérité son surnom d'Amant de la Lune, car il adorait Gervaise.
Vasseur avait d'abord voulu lutter contre sa passion pour la fille d'un homme que l'échafaud réclamait; mais, bientôt, il n'avait pu résister au violent désir de revoir Gervaise.
Doux et timide comme les vrais amoureux, il avait su désarmer la sévérité du cerbère qui s'appelait Annette. Son prétexte pour entrer dans la place était, du reste, des meilleurs. Se donnant pour un commerçant de Chateldun que ses affaires appelaient souvent à Orléans, il venait, à tous ses passages à Mégin, s'informer si des nouvelles de ce père disparu étaient enfin parvenues à la jeune fille que, lors de sa première visite, il avait trouvée si alarmée par cette absence prolongée.
Sur ce thème, il avait beau jeu à entretenir Gervaise, trouvant des excuses pour expliquer le silence du père, inventant des motifs qui devaient retenir au loin le maquignon Augé, affirmant qu'après avoir été entraîné au diable par ses achats de chevaux, on le verrait bientôt reparaître avec la sacoche garnie. N'avait-il pas promis que ce voyage serait le dernier et qu'à son retour il resterait près de sa fille? À tant faire, puisque c'était sa dernière excursion, il avait tenu à ce qu'elle fût lucrative. De là son retard.
Et en affirmant ainsi que le père rentrerait à la maisonnette, Vasseur était de bonne foi. Dans le commencement il avait cru Doublet des moins coupables ou, pour mieux dire, son amour pour Gervaise lui avait, sinon blanchi l'aubergiste à ses yeux, tout au moins fait trouver digne d'indulgence.
Par malheur, à mesure que le procès s'était déroulé, les charges sur Doublet s'étaient accumulées si monstrueuses, que Vasseur avait dû s'avouer que la peine de mort attendait infailliblement l'aubergiste.
Alors il avait songé à lui sauver la vie. Le faire descendre de l'échafaud, c'était, en somme l'envoyer au bagne... Mais, du bagne, on s'évade... Et, plus tard, bien loin, à l'étranger, la fille retrouverait son père.
C'était dans ce but que Vasseur avait obtenu l'ordre de surseoir à l'exécution de Doublet, si ce dernier consentait à racheter sa vie par des révélations. On le sait, au pied de l'échafaud, l'aubergiste avait refusé de parler et avait répondu, à celui qui voulait le sauver, la cynique plaisanterie:
—Citoyen lieutenant, il faut prendre un bain de pieds bien bouillant, ça vous fera descendre la curiosité du cerveau, avait ricané le condamné.
C'en était fait de l'espérance de Vasseur.
Pris alors d'une de ces rages du désespoir qui ne font plus peser l'importance des phrases, il avait répliqué:
—Merci du conseil, j'irai demander ce bain de pieds à Gervaise.
Et il était parti sans se rappeler que, sous le scélérat endurci, il y avait le père, adorant sa fille d'un immense amour. En voyant son secret connu, il était capable de tout pour que son enfant n'apprît pas la sinistre vérité qui, peut-être, la ferait le maudire. Alors Doublet avait voulu parler, mais il était trop tard: les cris de la foule avaient couvert son appel au lieutenant et le bourreau avait saisi sa proie.
Anéanti, brisé de douleur, Vasseur était revenu à l'auberge du Bon-Repos d'où il allait partir pour son expédition à la poursuite du Beau-François.
Il n'avait pu soustraire Doublet à cette mort ignominieuse, et, plus tard, la fille, si elle apprenait la vérité, se sentirait prise d'horreur pour celui qui avait livré son père aux juges.
—Je veux la revoir encore une fois, s'était dit le pauvre amoureux.
Reculant son départ de trois heures, Vasseur, on l'a vu, était parti pour le village de Mégin.
Le jour tombait quand il atteignit la maisonnette. Un horrible pressentiment lui broya le cœur à la vue de cette demeure dont les portes et volets étaient hermétiquement clos.
Le logis était désert.
Qu'était devenue Gervaise? Quelle cause avait amené sa disparition? Avait-elle appris la vérité sinistre?
Elle n'était plus là, cette gracieuse jeune fille près de laquelle il avait passé de si charmantes heures. Il revoyait son délicieux et candide sourire et ses doux yeux, quand il la berçait de l'espérance que son père reparaîtrait bientôt.
Alors il comprit que ce sentiment, qu'il avait cru n'être qu'un vif intérêt porté à une jeune fille menacée d'un malheur épouvantable, était bel et bien un de ces amours profonds qui suffisent à remplir la vie d'un homme.
Et comme, pour la dixième fois, après avoir fait le tour de la maison, il revenait devant cette porte fermée, un paysan, qui passait en regagnant le village, lui demanda:
—Est-ce à Gervaise Augé que tu en as, citoyen?
Vasseur n'osa répondre affirmativement.
—Je venais pour voir ma parente Annette, dit-il.
—Annette a suivi sa jeune maîtresse.
—Ah! elles sont parties?
—Oui, hier matin.
—Pour où? prononça l'amoureux avec une voix tremblante.
—Là-dessus, je ne saurais te renseigner, citoyen. Ce que je sais, c'est que Gervaise allait rejoindre son père.
—Rejoindre son père! répéta Vasseur avec un frémissement.
—Oui, il paraît que le citoyen Augé, qui avait empli son sac, s'est établi à l'autre bout de la France. Alors, comme il ne veut plus revenir en ces pays-ci, il a envoyé chercher sa fille.
Le lieutenant avait écouté, tout secoué par la terreur. Quel autre, connaissant le secret de Doublet, avait fait disparaître sa fille? Dans quel but? Gervaise n'avait-elle pas été entraînée dans quelque piège exécrable par un de ces complices de Doublet échappés à la justice?
Alors, avec un frisson d'épouvante, il pensa au Beau-François, ce Lovelace de filles publiques.
—Ah! reprit-il, le maquignon Augé a envoyé chercher sa fille!... Je devine par qui... Son dresseur de chevaux, n'est-ce pas? Un grand bel homme blond?
—Oh! non! pour ça, non! répliqua le paysan en riant; celui-là est bel homme comme je suis muet, et s'il a jamais dressé des animaux, ce ne doit être que des ours.
Vasseur avait respiré en apprenant qu'il ne s'agissait pas du Beau-François; mais les renseignements donnés avaient éveillé sa curiosité.
Cependant, le renseigneur avait continué en gouaillant:
—Oui, des ours... auxquels il ressemble, du reste, par l'aspect et la force. Un poilu de première force! Pas grand, mais avec des épaules larges de ça... et des bras comme ma cuisse... En voilà un par qui je ne voudrais pas, s'il était en colère, être ceinturé! Il m'aplatirait sur sa poitrine comme une galette... Ah! et le caractère, donc! Aimable comme un coup de trique et pas beaucoup plus bavard qu'un poisson. Trois ou quatre grognements qui veulent dire oui ou non et il est à bout de conversation.
Sur ce portrait donné par lui, le paysan fut pris d'un rire qu'il termina en disant:
—Pas de chance, la petite Gervaise.
—Pas de chance en quoi? reprit le lieutenant étonné.
—Dame! il lui tombe du ciel un oncle inconnu et il lui arrive d'un pareil calibre, ce n'est vraiment pas avoir de chance... Oui, un oncle, par sa mère, dont elle n'avait jamais entendu parler...
—Et la citoyenne Gervaise l'a suivi sans hésitation?
—Il paraît qu'il était porteur d'une lettre du père, qui commandait à sa fille de le suivre... à ce que nous a dit Annette, quand elle est venue faire ses adieux à ma femme... Elle était même bien intriguée de savoir où l'ours allait les mener, la pauvre vieille; car il n'en soufflait mot.
C'était sur ces renseignements qui, loin de le rassurer, lui avaient inspiré une inquiétude profonde, que le lieutenant était revenu au Bon-Repos, d'où, immédiatement, il était parti pour son expédition en compagnie de ses deux soldats et de Fil-à-Beurre.
Et, à cette heure que, suivi de Fichet et Lambert, il chevauchait sur la route, après avoir été quitté par Fil-à-Beurre, parti en avant pour éclairer le chemin, le lieutenant, tête baissée, se rappelait le passé en murmurant avec joie:
—Barnabé m'a dit qu'il sait où se trouve Gervaise.
Ce pensant, il avait relevé la tête.
À distance, sur la route, se dressait une maison devant laquelle il aperçut Fil-à-Beurre qui, en le quittant, lui avait dit:
—Là où vous me trouverez vous attendant sur la route, il y aura du neuf.
Donc, il y avait du neuf.
—Un temps de galop! commanda-t-il à ses hommes, impatient de connaître ce neuf.
Quand les cavaliers atteignirent la maison, Fil-à-Beurre, qui les avait attendus sans bouger de place, alla tout droit à Fichet et lui demanda sérieusement:
—Vous qui savez tant de choses, citoyen Fichet, sauriez-vous, par bonheur, accoucher une dame?
Le gendarme, d'abord interloqué par cette question, regarda Barnabé en dogue; mais tant de bonhomie se lisait sur la mine anguleuse de l'échalas, qu'il répondit de la meilleure foi du monde:
—La fatalité elle veut que l'accouchement il n'est pas dans ma constitution.
V
Le lieutenant avait eu grand'peine à retenir son rire en entendant Barnabé adresser une demande aussi étrange à son soldat.
—Pourquoi cette question? souffla-t-il à Fil-à-Beurre, qui s'était rapproché.
Ce dernier n'eut pas le temps de répondre, car, soudainement, sortit de la maison un petit homme rond comme un muid et à jambes et bras tellement courts qu'il avait l'air d'un saucisson à pattes, qui se jeta sur la poitrine de Barnabé en glapissant d'une voix joyeuse:
—Un fils! c'est un fils.
Et le Saucisson-à-Pattes se redressa plus fier qu'un coq sur ses ergots pour ajouter:
—Un fils... au bout de six mois de mariage... Hein! quelle femme j'ai là!
—Et dire que si une forte émotion n'avait pas fait à votre épouse devancer le terme habituel, vous auriez eu peut-être deux fils, avança Barnabé imperturbable.
—Je le crois, dit gravement le mari.
Puis, en branlant la tête:
—Le fait est que ma Léocadie a éprouvé là une forte émotion... Prou! Prou! j'en frémis encore quand j'y pense!
Ensuite, tout prévenant, il alla au-devant des gendarmes descendus de cheval, en leur débitant:
—Suivez-moi, citoyens, je vais vous conduire à l'écurie.
Les soldats, sur les pas du Saucisson-à-Pattes, disparaissaient en emmenant les montures, quand Vasseur demanda curieusement à l'échalas:
—Le Mans n'est tout au plus qu'à une lieue. Plutôt que de nous laisser gagner la ville, pour que tu nous aies fait mettre pied à terre ici, tu as donc découvert ce que tu appelles du neuf?
—Tout ce qu'il y a de plus neuf, lâcha Barnabé.
—De quel genre?... Car je ne pense pas que ledit neuf consiste en cet accouchement pour lequel tu requérais l'aide de Fichet? continua Vasseur en riant.
—Eh! eh! vous brûlez, dit Barnabé.
—Quoi! fit le lieutenant étonné, c'est au sujet de cet accouchement à six mois?
—Tu, tu, tu... à six mois... mettons-en neuf et nous serons dans le vrai. Car l'imbécile que vous venez de voir a épousé la maîtresse d'un autre. Il a eu à la fois la poule et l'œuf.
Regardant Vasseur en homme qui sait qu'il va porter un coup, Fil-à-Beurre continua en traînant la voix:
—Et connaissez-vous l'homme qui a été l'amant de la femme de ce grotesque?
—Non. Dis!
—C'est le Beau-François.
Vasseur regarda tout ébahi le squelette et finit par demander:
—Comment sais-tu cela?
Mais, subitement, sans attendre la réponse, il passa d'une question à une autre en s'écriant:
—Que fais-tu donc là, Barnabé?
—Vous le voyez, je charge mon fusil.
—Pourtant, tantôt, quand tu m'as quitté, tu venais déjà de le charger. Tu as donc fait feu, depuis que nous nous sommes vus?
—Oh! un tout petit coup de fusil de rien du tout... Histoire de rire.
—Et avec qui as-tu ri?
La réponse fut empêchée par le retour du Saucisson-à-Pattes, qui s'avança en disant à voix basse:
—Ma Léocadie dort... Après une telle secousse, elle a besoin de repos, la chère âme... Je l'ai laissée sous la garde de la bonne dame et de ma servante...
Il poussa un soupir de satisfaction, qu'il fit suivre de ses mots:
—N'empêche qu'elle s'est trouvée là bien à propos, la bonne dame, pour tirer ma Léocadie de peine.
Après quoi, s'adressant directement à Fil-à-Beurre:
—Vous savez, ajouta-t-il, qu'elle ne se doute de rien?
Vasseur avait écouté sans mot dire, regardant Barnabé, dont l'œil semblait lui conseiller de laisser parler le Saucisson-à-Pattes, comme si les paroles de ce personnage saugrenu devaient tout lui expliquer.
Le lieutenant allait perdre patience quand un nom lui fit soudainement dresser l'oreille aux divagations du pantin, qui venait de reprendre:
—Non, elle ne se doute de rien, la bonne dame Annette. Elle croit la jeune fille toujours endormie dans sa chambre.
—Annette! la jeune fille! répéta vivement Vasseur dont, sans qu'il pût se dire pourquoi, le cœur était serré.
Sa voix avait attiré l'attention du gros homme qui, de Barnabé, revint à lui.
—C'est vrai! fit-il, vous ne savez rien. Je vais alors vous expliquer la chose. Sachez donc que la bataille venait d'avoir lieu quand Léocadie a été prise des premières douleurs...
Le bonhomme avait le récit quelque peu haché, car, au lieu de suivre le courant de sa narration, il s'interrompit pour venir serrer la main de Fil-à-Beurre en s'écriant:
—Ah! à propos, je ne vous ai pas remercié.
—Expliquez d'abord votre «à propos», dit Barnabé qui, à son tour, semblait ne pas comprendre.
—À propos des douleurs de Léocadie.
—Bon!... et remercié pourquoi?
—Pour votre coup de fusil. L'explosion lui a causé une peur qui, dans sa situation, lui est venue bien en aide... Vous savez l'effet d'une peur subite?
—Oui, ça fait passer le hoquet.
—Et les enfants aussi, paraît-il; car, au bruit de votre coup de fusil, Léocadie a poussé un énorme cri douloureux... et, une seconde après, j'étais père!!!
Après cette interprétation de l'effet d'un coup de fusil, le Saucisson-à-Pattes se remit à secouer la main de Fil-à-Beurre en répétant:
—Merci! cent fois merci!
Sur quoi, repris à nouveau et plus fort par l'orgueil de la paternité, il releva fièrement la tête et accentua d'un ton vainqueur:
—Je déteste me vanter, mais être père au bout de six mois de mariage... Hein! c'est être assez adoré par sa femme!
Vasseur piétinait d'impatience. Il arrêta net ce nouveau genre de lyrisme conjugal en disant d'un ton sec:
—Si vous reveniez à votre récit, citoyen? Vous étiez en train de parler d'une dame Annette...
Mais il était écrit dans le livre du destin que la curiosité du lieutenant ne serait pas encore satisfaite, car apparut une grosse fille de basse-cour effarée, larmoyant, qui hurla:
—Le petit! Qui qu'a pris le petit? J'ai perdu le petit!
Et elle courut au Saucisson-à-Pattes, qu'elle secoua en beuglant:
—C'est-y vous qui m'avez fait la farce de me cacher le petit?
Un immense frissonnement, qui donnait à sa masse l'apparence d'une montagne de gélatine secouée, ébranla l'époux de Léocadie. Telle était l'émotion qui lui serrait la gorge, qu'on eût dit qu'il soufflait dans un mirliton cette exclamation désespérée:
—Tu as perdu mon fils, misérable!
«Misérable!» était trop. La fille, qui avait bec et ongles, se redressa sous l'injure, et d'un ton gouailleur:
—Votre fils! oh! votre fils!... Voyez-vous cet amateur de besogne faite! lâcha-t-elle.
Le Saucisson-à-Pattes n'en crut pas ses oreilles.
—Qu'a-t-elle dit? demanda-t-il à Barnabé.
—Qu'elle donnerait son âme pour retrouver votre fils, répondit sérieusement Fil-à-Beurre.
—Alors j'avais mal entendu, avoua le grotesque.
La servante avait vite rentré sa colère imprudente. Elle reprit son ton pleurard pour continuer.
—C'était l'heure de nettoyer la sue aux cochons... J'avais emporté le petit... Alors je l'ai posé je ne sais plus où...
—Pourvu que ça ne soit pas dans l'auge aux cochons, avança Fil-à-Beurre.
Et, d'une voix lugubre:
—Je les ai vus, vos porcs, continua-t-il; des bêtes maigres, qui m'ont paru habituées à rester sur leur faim... Il y a eu grande imprudence à les tenter...
—Mon fils mangé par les cochons! bégaya douloureusement l'époux de Léocadie.
Si Barnabé avait lâché son atroce plaisanterie, c'était que, de loin, il avait vu arriver Fichet.
Le brave gendarme s'approchait, tenant entre ses mains son chapeau, coiffe en l'air, qu'il portait avec autant de précautions que s'il eût eu à promener un plat trop plein de sauce.
Et quand il fut près du lieutenant, il lui montra son chapeau en disant, d'une voix qui n'entendait pas raillerie:
—Que je serais cupide de connaître le pierrot qu'il a eu l'hilarité d'infuser un singe dans mon chapeau.
Ce singe n'était autre que l'enfant perdu! le citoyen Saucisson-à-Pattes fils.
Dans son délire de joie, le père plongea la tête dans la coiffe de chapeau pour embrasser son fils, mouvement que Fichet mit sans doute sur le compte de la voracité, car il ajouta:
—Que je vous préviens qu'il n'est pas cuit.
Pour l'intelligence de ce qui va suivre, nous abandonnerons momentanément nos personnages, afin de donner quelques explications utiles.
En l'année 1800, époque de notre récit, les voyages étaient longs, pénibles et trop souvent dangereux. Les moyens de locomotion étaient la diligence, le bateau et le cheval. De tous, le moins fatigant était le bateau qui, par rivières, fleuves et canaux, finissait par vous amener à destination, mais au prix d'une énorme perte de temps, car la distance de la moyenne franchie en vingt-quatre heures n'excédait pas sept lieues,—espace que la vapeur met aujourd'hui quarante minutes à parcourir.—Encore le voyage en bateau était-il soumis aux caprices du froid ou de la chaleur, qui desséchait les cours d'eau ou les obstruait de glace.
La diligence, sous le rapport de la vitesse, était préférable; mais c'était le mode le plus coûteux et surtout le plus dangereux. Malgré l'ordre et la tranquillité un peu revenus, les routes étaient encore si peu sûres, en certains départements, que les diligences ne se mettaient en voyage que protégées par une escorte de cinq soldats qu'on installait sur le haut de la voiture. De là le nom de «patrouille ambulante» donnée à ces cinq soldats qui, dans toutes les attaques de voitures publiques, tombaient frappés par les cinq premières balles.
Il y avait aussi le roulage qui transportait les marchandises. Pour leur sécurité, les rouliers s'attendaient au départ ou à des rendez-vous, afin de marcher en compagnie. Eux et leurs chiens, animaux de rude défense, faisaient un noyau assez redoutable auquel se joignaient les pauvres diables que leur bourse plate contraignait à voyager à pied. Un convoi de roulage se montait quelquefois à trente ou quarante individus, tous armés. Ce nombre respectable écartait les assaillants qui alors se contentaient de suivre à la piste. Tout allait bien tant que la troupe se tenait serrée; mais à mesure qu'elle avançait sur la route, elle finissait par s'égrener en des destinations diverses et alors, de tous ces tronçons du convoi rompu, il était rare qu'un seul parvînt à destination. Aux portes mêmes de Paris où, naturellement, affluaient les bons coups à faire, les bandes à main armée infestaient la grande banlieue.
Restait donc le voyage à cheval, qui n'était pas possible à tout le monde, aux femmes surtout. Outre que chacun n'était pas écuyer, le voyage à cheval astreignait le voyageur à la préoccupation constante de veiller au meilleur état de sa monture. De là cette nécessité pour lui de faire halte à l'auberge devant laquelle la nuit le surprenait, pour y laisser manger et reposer sa bête.
Or, de toutes ces auberges, qui l'attendaient sur la route, il en était dont le voyageur ignorait la réputation sinistre. L'homme pénétrait de confiance... et il n'en sortait plus.—Plus tard et bien lentement, la justice a fini par entrer dans ces repaires de crimes dont le plus célèbre fut celui que le procès fit connaître par son épouvantable surnom de l'Auberge-aux-Tueurs.
À l'époque de ce récit, nous le répétons, ces lieux maudits jouissaient encore de la plus complète impunité, principalement dans les parties de la France qui n'étaient pas encore remises tout à fait des récentes et horribles secousses de la guerre civile.
Le ministère de la police, que dirigeait Fouché, avait entrepris la destruction de ces assassins de grand'route, pillards des campagnes et détrousseurs de diligences; mais c'était là une tâche ardue et difficile à laquelle, pour procéder à bon escient, il fallait du temps et, surtout, un espionnage habile et occulte qui, avant d'agir, étudiât bien les localités.
Aussi les autorités des pays ainsi infestés par les bandes de malandrins se gardaient-elles bien de dire que le ministère de la police avait expédié une dizaine de ses limiers les plus fins qui, semblables à des furets en chasse, s'étaient éparpillés dans toutes les contrées à surveiller.
Cela dit, nous reviendrons à l'auberge de la Biche-Blanche, tenue par le citoyen Doulan, que sa conformation physique avait fait surnommer, à dix lieues à la ronde, le Saucisson-à-Pattes.
Située à une petite lieue du Mans, l'auberge de la Biche-Blanche, par sa position, était en pleine prospérité. En plus de la population ouvrière qui, chaque décade, venait s'y régaler d'un certain petit vin blanc remarquable, la Biche-Blanche était le lieu de rendez-vous des rouliers et des conducteurs d'eau, car, à vingt pas de ses constructions, coulait la Sarthe.
Tous les rouliers sortis du Mans ou venus de plus loin, allaient s'attendre à la Biche-Blanche et y festoyaient jusqu'à ce qu'ils se fussent réunis en assez grand nombre pour former un convoi capable d'affronter les dangers de la route.
D'un autre côté, les bateliers qui, par la Sarthe et la Mayenne, gagnaient la Loire, en conduisant jusqu'à Nantes les envois des pays traversés, se seraient fait scrupule de passer devant l'établissement du Saucisson-à-Pattes sans savourer son vin blanc, et comme ce liquide en valait la peine, ils le savouraient à longue haleine.
Et puis, tous, y faisaient aussi des pintes de bon sang à se gausser du Saucisson-à-Pattes dont la stupidité profonde était une source intarissable de rire. On se complaisait surtout à lui faire raconter l'histoire de son mariage, que l'imbécile narrait ainsi:
—J'étais allé au Mans pour y faire mes provisions d'andouilles. Dans la rue, j'ai rencontré Léocadie qui pleurait. Aussitôt, à sa vue, ça m'a fait pouf dans le cœur et, en même temps, le ciel, qui était couvert, s'est immédiatement éclairci... Alors je me suis dit: «Tout t'annonce que cette femme-là fera ton bonheur...» J'ai aussitôt oublié mes andouillettes et je suis allé à elle.
Malgré moi, une sorte de mélodie persuasive m'était venue sur les lèvres quand je lui débitai: «Je lis dans vos yeux que ce qui manque à votre âme c'est une âme jumelle qui lui déverse ses trésors de tendresse. Je vous apporte cette âme; prenez-la et allons devant l'officier municipal de la section la plus proche, qui nous passera les liens de l'hymen.» Alors elle a promené tout le long de ma personne un regard de reconnaissance, puis un sourire a séché ses larmes.
—Mais pourquoi pleurait-elle? ne manquait jamais de s'informer un des écouteurs du récit.
—Quand je le lui ai demandé, elle m'a répondu: «C'était de joie. Un pressentiment venait de m'annoncer que j'allais rencontrer l'homme de mes rêves. Alors les larmes de bonheur m'ont jailli si abondantes que, pour les cacher aux passants, j'ai été obligée de me tourner vers un mur.» Et, de fait, quand je l'ai abordée, elle faisait semblant de lire une affiche, collée sur la muraille, qui annonçait qu'à Chartres on venait de pincer une partie de la bande d'Orgères avec son chef, le Beau-François... mais vous comprenez qu'elle n'en lisait pas un seul mot, la chère créature. À son pressentiment, qui lui annonçait l'homme de ses rêves, joignez mon pouf dans le cœur à sa vue et le ciel qui s'était éclairci, n'était-ce pas assez pour nous prouver que nous étions nés l'un pour l'autre? Dix minutes après, l'officier municipal, au nom de l'amour et de la République, nous avait enlacés dans les doux liens du mariage.
Parmi les auditeurs de l'idiot, il s'en trouvait toujours un qui, sceptique à l'endroit de la sagesse de l'épousée qu'on voyait trop se presser en sa grossesse, ce qui donnait à supposer que l'aubergiste n'avait été qu'un enfonceur de portes ouvertes, demandait sans rire:
—Est-ce que vous ne lui aviez pas trouvé la taille un peu épaisse, à votre chère créature?
Là-dessus, le Saucisson-à-Pattes se redressait, et, avec une voix grave qui prêchait:
—Dans notre ex-religion, l'Écriture ne disait-elle pas: «Choisis-toi une compagne aux mamelles puissantes et aux reins solides?» Je me suis donc conformé aux ex-textes saints.
Sur cette réponse, le grotesque ne manquait pas d'ajouter:
—C'est ainsi que j'ai ramené du Mans ma Léocadie, l'ange qui a transformé mon existence en un torrent de félicité conjugale.
—Elle vous aime à ce point? gouaillait encore le sceptique.
À ce doute, l'époux de Léocadie souriait en vainqueur, et, baissant la voix, répliquait sur le ton de la confidence:
—Elle m'adore à ce point que, vingt fois déjà, elle m'a dit: «Mon amour pour toi est si ardent qu'il me semble que sa chaleur mûrit le fruit de mes entrailles. Je ne serais pas surprise si je te rendais père avant terme...» Hein! est-ce être aimé cela?
Alors un farceur demandait:
—Et vos andouilles que vous étiez aller chercher au Mans?
—J'avoue les avoir oubliées.
—Oh! m'est avis que vous en avez ramené au moins une... et une fameuse encore! lâchait le farceur au nez de l'époux de Léocadie, lourde plaisanterie qui faisait éclater de rire tout l'auditoire.
La bêtise profonde du Saucisson-à-Pattes était donc connue au grand loin et, au lieu de nuire à la Biche-Blanche, elle contribuait à sa prospérité, puisqu'elle offrait aux consommateurs le double avantage de lamper un excellent picton en se pâmant de rire aux conversations ineptes du cocasse aubergiste.
Que la femme du comique hôtelier eût déjà vu le loup avant d'aller au bois avec son époux, là n'était pas la question. La vérité était que c'était une commère active, forte en gueule, très travailleuse. Une fois introduite au logis, elle mena rondement rouliers et bateliers, ses clients, qui, avant elle, en prenaient trop à l'aise sous le rapport du crédit. L'argent entra en caisse et ce n'était que justice, car on n'eût pas trouvé à la ronde plus doux lits, meilleur fricot et aussi bon vin.
Mais de ces écus qui affluaient, l'époux n'en voyait pas lourd, car sa femme avait accaparé la clef de la caisse. Le Saucisson-à-Pattes, qui s'y entendait à ravir, continuait, comme par le passé, à faire tous les achats utiles pour la maison. Quant au payement, les vendeurs devaient passer à la caisse de la femme qui, il faut le dire, payait rubis sur l'ongle et sans conteste.
Grande et belle femme, un peu plantureuse, la citoyenne Léocadie, qui avait, pour ainsi dire, happé un mari au vol, avait passé, depuis six mois qu'elle était mariée, par deux phases distinctes d'humeur.
Elle s'était mariée la larme à l'œil, ainsi que l'apprenait le récit de son époux lorsqu'il disait l'avoir rencontrée ruisselante de larmes, le nez collé sur une affiche. Dès le lendemain de son union, soit qu'elle eût trouvé une âme à son âme, soit qu'elle fût heureuse de se voir aussi subitement à la tête d'un établissement florissant, son humeur avait été joyeuse et même des plus aimables pour son mari, qu'elle ne pouvait guère regarder sans rire, mais auquel, à satiété, elle prodiguait les épithètes flatteuses d'ange, de chérubin, de chéri et même celle de «mon beau vainqueur», qui faisait se rengorger l'époux avec de petits ronronnements de fatuité.
Pendant cette phase d'heureux caractère, le Saucisson-à-Pattes avait tenté... un peu tard, il faut en convenir... de connaître le passé de celle qu'il avait cueillie sous l'influence d'un pouf au cœur.
À ces tentatives d'interrogatoire, Léocadie exhibait son plus aimable sourire et demandait:
—Comment, mon bel ange, as-tu trouvé le melon que tu as mangé ce matin?
—Délicieux. Je l'ai savouré avec un plaisir extrême.
—Et sais-tu de quel potager il venait?
—J'avoue que je ne m'en suis pas inquiété.
—Ce qui ne t'a pas empêché de le trouver délicieux, n'est-ce pas, mon doux chérubin?
—Puisque je te dis l'avoir savouré.
—Eh bien, mon beau vainqueur, traite ta Léocadie comme le melon de ce matin. Savoure-la sans t'inquiéter de quel potager elle t'est venue.
Elle s'en tenait à cette comparaison, ce qui, en somme, ne pouvait point passer pour une confidence.
Et, chose plus extraordinaire, le Saucisson-à-Pattes s'en contentait. Sa sottise avait trouvé l'explication de la réserve de sa femme sur son passé.
Quand il racontait la scène à ses clients, car le bavard imbécile ne savait rien cacher à qui voulait lui tirer les vers du nez, il ne manquait pas d'ajouter en se pavanant:
—Je sais le motif qui fait taire ma belle Léocadie sur ce sujet délicat.
—Quel motif?
—Son immense amour pour moi.
—Vraiment! s'écriait l'auditoire en retenant son rire.
—Oui. À n'en pas douter, Léocadie doit être,—ses manières distinguées la trahissent assez,—une ci-devant princesse que la révolution a privé de son titre. Son adoration pour moi veut, pour ne pas m'humilier, me laisser ignorer qu'elle m'a sacrifié ses illustres aïeux... Elle avait droit à habiter plus tard des palais dorés, mais, après m'avoir vu, elle a préféré l'humble toit de la Biche-Blanche.
Que pouvait-on répondre à une aussi épaisse bêtise? On s'en allait colportant partout, en riant, la cocasserie de l'épouse, ci-devant princesse, trahie par ses manières distinguées... manières qui rappelaient fort les harengères du marché du Mans.
Telle avait été la première phase de l'humeur de la citoyenne Léocadie, humeur enjouée, sans soucis, qui avait duré deux mois.
À cette époque où les journaux, fort rares dans les villes, étaient chose à peu près inconnue dans les campagnes, les nouvelles étaient colportées par les voyageurs; ce qui, tout naturellement, faisait que, dans les auberges, on était des premiers informés. Il arriva un jour que des rouliers qui avaient passé à Chartres racontèrent qu'il n'était bruit, en cette ville, que de l'évasion du Beau-François, le chef de la bande d'Orgères.
Et un de ces rouliers ajouta:
—De sorte que ceux auxquels il peut en vouloir et qui croyaient que le couperet de la guillotine les tiendrait quittes envers lui, vont avoir encore à compter avec ce scélérat qui, dit-on, a la dent longue.
Ce fut à dater de cette nouvelle que l'humeur charmante de Léocadie se transforma. Elle devint inquiète, nerveuse, acariâtre. Sa parole se fit aigre comme verjus pour son seigneur et maître qui lui répétait à l'heure:
—Mais qu'as-tu? Épanche-toi en mon sein.
Et, là-dessus, il développait son énorme rotondité qui, vraiment, offrait large place pour s'épancher.
Comme sa moitié haussait les épaules au lieu de se livrer aux épanchements, il ajoutait:
—Dis-moi, sylphe adoré, en quoi je puis t'être utile.
Alors Léocadie promenait du haut en bas de la masse de viande qui représentait son époux un regard méprisant qu'elle ramenait sur la face niaise du poussah et, après quelques secondes d'examen, elle répondait sèchement:
—En vérité, un joli polichinelle pour m'être utile... Un dindon ferait mieux mon affaire... Tu es trop cruche, mon boulot.
Cruche et dindon froissaient le mari, mais il n'avait pas le temps de protester, car sa femme lui coupait net la parole en articulant:
—Allons! ferme ton bec... Tu es incapable de tout!
—Oh! non, non, pas incapable de tout, lâchait l'époux en attachant un regard triomphateur sur le ventre de Léocadie développé par la grossesse.
Mais elle appuyait en répétant:
—Incapable de tout, vantard!
Cette insistance de sa femme glissait, comme eau sur marbre, sur la fatuité du Saucisson-à-Pattes qui, suivant sa manie d'aller se confier à tous venants, lorsqu'il racontait la scène à ses clients, trouvait cette explication de l'humeur atrabilaire de sa moitié:
—C'est le petit qui se remue et donne des coups de pied dans le ventre de ma Léocadie.
Plusieurs fois, pourtant, sous le coup d'une obsession trop forte, la femme fut sur le point d'avouer l'angoisse qui la torturait; mais toujours la vue du visage niais de son homme arrêta l'aveu sur ses lèvres.
—Non, décidément, tu es trop cruche! finissait-elle par dire.
Mais tous ces aveux rentrés devaient étouffer Léocadie, car, la nuit, dans l'inconscience du sommeil, elle se soulageait par des paroles sans suite, hachées d'une voix qui frémissait d'épouvante. Alors le Saucisson-à-Pattes, que son embonpoint condamnait au lit séparé, était réveillé par ces cauchemars de sa femme et, quittant sa couche, venait, pieds nus, se pencher sur celle de Léocadie, pour tâcher de découvrir la vérité dans ces divagations d'un sommeil agité par une pensée incessante.
Le peu qu'il comprit, mêlé au souvenir de ce qui avait été conté, un jour, sur l'évasion du Beau-François, fit donc qu'il se mit à souffler à ses buveurs:
—Vous savez, motus devant ma Léocadie, si vous connaissez du neuf de ce qui se passe à Chartres. Une femme en état de grossesse se frappe facilement. Avec toutes vos histoires de Chauffeurs et de guillotine, vous finiriez par être cause que mon épouse mettrait au monde un enfant sans tête.
On était tellement habitué à plaisanter le crétin qu'on lui répliquait:
—Bast! venir au monde sans tête... pourvu qu'on vive, cela ne manque pas d'agrément. On est exempté des maux de dents et de la migraine.
—Oui, mais cela offrirait un grave inconvénient, ajoutait un autre loustic.
—Quel inconvénient?
—Faute de tête, il serait impossible au papa de constater si son fils lui ressemble.
—Il y aurait toujours un moyen d'établir une ressemblance, avançait un troisième farceur.
—Comment?
—En guillotinant le papa.
—Vous entendez? C'est une idée qu'on vous donne! criait-on en chœur au Saucisson-à-Pattes.
Néanmoins, la consigne fut observée. Léocadie, tout en feignant de ne pas écouter, eut beau tendre l'oreille, pas un mot ne fut plus dit sur ce qui se passait à Chartres.
Il y avait deux mois que ce silence durait quand, certain matin, un voyageur, grand bel homme d'une trentaine d'années, se présenta à la Biche-Blanche.
Beau, mais d'une beauté commune, l'arrivant était un solide gaillard à l'œil plein d'audace et d'énergie brutale. La fortune ne devait pas avoir visité ses poches, car sa mise était en piteux état. Une culotte de grosse toile, des guêtres en cuir éraillé et crevassé, et dont bien des boucles étaient remplacées par des ficelles, des souliers usés au possible, une mauvaise veste en ratine et un chapeau à larges bords formaient son costume, couvert d'une épaisse poussière qui attestait une longue marche à pied.
C'était de grand matin, après le départ d'un convoi de rouliers qui s'étaient mis en route à la fraîche. La vaste salle de l'auberge était vide de buveurs. Il ne s'y trouvait que l'époux de Léocadie qui, dans un coin, s'occupait à récurer ses pots et gobelets d'étain.
Il se retourna au bruit de l'énorme gourdin que le voyageur venait de jeter, avec son chapeau, sur une table.
—Un pot de vin, citoyen, et un morceau à manger, demanda le client d'une voix rude.
Bien qu'il se crût le plus bel être de la création, le Saucisson-à-Pattes était appréciateur du mérite des autres.
—Oh! oh! voici un rude gars! pensa-t-il à son premier coup d'œil sur l'arrivant.
Il s'empressa de sortir du buffet un énorme morceau de jambon et un croûton de pain qu'il posa devant le consommateur.
—Je vais tirer le vin à la cave, annonça-t-il; tu l'auras plus frais, citoyen.
Et il s'éloigna en se répétant:
—Un rude gars!
La cave s'ouvrait, par une trappe, à l'autre extrémité de la salle. Pour y arriver, l'hôtelier avait à passer devant la porte ouverte de la cuisine, où, en ce moment, se tenait sa femme écrivant ses comptes.
—Je descends à la cave, veille à la salle s'il arrivait du monde, recommanda l'époux.
—Sois sans crainte, répondit la voix de Léocadie.
Puis, en insistant:
—N'oublie pas que tu dois aller ce matin au Mans pour les provisions du dîner de baptême du bateau neuf la Juliette que son équipage fait ici tantôt.
—Dans une demi-heure, je serai en route, promit l'époux qui fit deux pas vers la trappe de la cave.
Mais sa femme le rappela:
—Dis-donc, fit-elle, pendant que tu seras au Mans, lis bien toutes les affiches pour me rapporter des nouvelles.
—Oh! quelles nouvelles peuvent t'importer?
—Mais quand ce ne serait que de savoir s'ils sont arrivés à remettre la main sur le Beau-François.
—Tu t'intéresses donc à ce gueux-là?
—Comme on s'intéresse à un gredin dont on voudrait que justice fût faite, répliqua Léocadie d'un ton rieur.
Ce dialogue entre l'aubergiste et sa femme, invisible au voyageur, s'était tenu sur le seuil de la cuisine, à voix couverte, mais, pourtant, assez haute pour que l'étranger pût entendre.
Au premier son de la voix de Léocadie, il avait vivement dressé la tête; puis un sourire cruel avait paru sur ses lèvres, au vœu exprimé par l'hôtelière, à propos du Beau-François.
—Allons! je tâcherai de rapporter des nouvelles de ce chenapan, promit l'époux qui, cette fois, alla soulever la trappe de la cave.
Il était à peine disparu dans les profondeurs de l'escalier que le voyageur fit entendre un petit sifflement très doux et modulé de façon particulière.
À ce signal, on vit apparaître, dépassant la porte de la cuisine, la tête de Léocadie, dont le visage livide était contracté par l'épouvante.
Elle se tenait immobile sur le seuil de la porte, frémissante, attachant sur le siffleur ses yeux agrandis par la terreur.
Le voyageur tendit le doigt vers le pied de sa table et, d'une voix basse, mais accentuée du ton d'un commandement brutal et des plus impérieux, il prononça, comme s'il s'adressait à un chien:
—Ici, la Saute!
Semblable à l'oiseau fasciné par le serpent, Léocadie, pantelante de peur, s'avança lentement vers l'homme qui ordonnait de la sorte et qui, quand elle fut arrivée à la table, la regarda avec un mauvais sourire, en disant d'une voix railleuse: