—Je te remercie, la Saute, du bon souhait que tu viens d'exprimer tout à l'heure à mon égard.
Avec effort, car sa terrible émotion lui serrait la gorge, elle parvint à bégayer:
—N'en crois rien, François, je disais cela pour mon mari, mais...
—Tu as donc épousé l'énorme magot que je viens de voir? interrompit le Beau-François.
—J'étais seule... Tu venais d'être pris...
—Et tu me voyais déjà raccourci, ricana le bandit. Tu n'es pas longue à lâcher les amis dans la peine, toi?
Sans doute que celle qui portait l'étrange sobriquet de la Saute, savait par expérience, que l'ironie était une des formes qui cachaient les colères sourdes du Beau-François, car sa voix se fit suppliante pour répondre:
—Ne dis pas que je t'avais oublié, non, non, ne dis pas cela! Je te jure que je ne t'ai jamais oublié.
À cette réponse, le Beau-François montra du doigt le ventre de la femme enceinte et, toujours en gouaillant:
—Parbleu! lâcha-t-il, je t'avais laissé un souvenir.
La Saute, si terrifiée qu'elle fût, connaissait assez à fond son ex-amant pour savoir en jouer. Aussi sa voix fut-elle plus raffermie quand elle ajouta:
—Je t'ai si peu oublié que, dès que j'ai appris ton évasion, j'ai commencé à mettre de côté pour toi tout le bénéfice de l'auberge... Et il y a déjà une grosse somme va!...
L'effet de cette agréable révélation sur l'ancien amant fut coupé par la voix du Saucisson-à-Pattes qui revenait gagner l'escalier de la cave. Sur l'air du «Menuet d'Exaudet», le mari chantait cette chanson, déjà vieille de douze années à Paris, mais qui, au fond de la province, pouvait encore passer presque pour une nouveauté:
Guillotin,
Médecin
Politique,
Imagine un beau matin,
Que pendre est inhumain
Et peu patriotique.
Aussitôt
Il lui faut
Un supplice
Qui, sans corde ni poteau,
Supprime du bourreau,
L'office.
La voix du chanteur, en se rapprochant, indiquait qu'il venait d'atteindre le pied de l'escalier.
—Détale. Tu reviendras quand tu auras éloigné d'ici ton marsouin, commanda vivement le Beau-François.
—Ce ne sera pas long, promit la Saute.
Et elle rentra dans la cuisine pendant que son mari remontait en achevant sa chanson:
Et sa main
Fait soudain
La machine
Qui gentiment occira
Et que l'on nommera
Guillotine.
Avec le dernier mot, reparut l'aubergiste portant un pot plein, qu'il posa sur la table du Beau-François, en disant:
—J'ai été un peu longtemps, citoyen, mais je tenais à te tirer cela du meilleur tonneau.
Et pendant que son client, qui avait grand'soif, buvait à même le pot, il le contempla en se répétant encore:
—Un rude gars tout de même!
À ce moment, du fond de la cuisine, s'éleva la voix de Léocadie, qui disait:
—Tu sais, cher ange, que tu dois aller au Mans pour les provisions?
—Et pour te rapporter des nouvelles du Beau-François, ajouta le bel ange.
Ce rappel n'était plus du goût de Léocadie. Sa voix résonna cassante et impérieuse.
—Pars donc, pie bavarde! disait-elle.
—Le temps d'atteler et je serai en route, répondit humblement le bel ange devenu pie.
Dix minutes après, le Saucisson-à-Pattes, qui s'était hissé péniblement dans sa carriole, s'en allait au Mans.
Léocadie était revenue à la table de son ancien amant.
—Écoute bien, ma fille, commença le Beau-François.
Mais avant qu'il pût continuer, une voiture basse et couverte, en usage au pays vendéen, qui venait en sens inverse de la carriole emportant l'aubergiste, s'arrêta devant la Biche-Blanche.
De cette voiture descendit un homme qui, après avoir pénétré dans la salle, demanda:
—Une potée de blanc, citoyenne.
À son tour, Léocadie dut descendre à la cave.
Pendant cette absence, le nouveau venu, sans même regarder François, car son regard était tourné vers la route, prononça à mi-voix, comme s'il réfléchissait:
—Sans sabots, on s'enrhume.
—Sept et quatre font neuf, riposta l'autre.
—La faîne est tombée, ajouta l'homme de la voiture qui, alors, se tournant vers le grand gars demanda:
—Donc, tu es le Beau-François?
Si l'ancien chef de la bande d'Orgères était un magnifique athlète aux formes superbes, il n'en était pas de même du nouveau venu. Et, pourtant, dans une lutte entre ces deux hommes, il n'aurait pas trop fallu gager pour le premier. L'autre devait posséder la vigueur formidable de l'ours dont, pour ainsi dire, il avait la structure et l'aspect.
De petite taille, il se rattrapait de sa hauteur en largeur; car ses épaules étaient si démesurément larges qu'il en paraissait, en quelque sorte, carré sur sa base. À ses énormes bras, dont les biceps s'accusaient monstrueux sous les manches de sa veste, étaient emmanchées des mains gigantesques et velues.
Son visage, au front bas, que recouvrait une épaisse crinière, disparaissait sous une barbe inculte et touffue, qui ne laissait voir que deux yeux gris, au regard aigu et à l'expression féroce.
En voyant le Beau-François, on pouvait douter de sa cruauté. Rien qu'à première vue, l'autre se devinait implacable.
Quand, de sa voix rauque et lente, qui ressemblait à un grognement, il eut demandé:
—Donc, tu es le Beau-François?
Ce dernier, s'empressa de dire:
—Et toi, le Marcassin?
—Oui, fit l'homme, et j'ai reçu ta lettre.
Alors, s'asseyant devant le chef des Chauffeurs d'Orgères, il s'accouda sur la table et demanda:
—La vérité sur Doublet?
—Les parrains (dénonciateurs) et marraines ont trop bavardé sur son compte; il aura le cou fauché.
—Quand?
—Il paraît que tous les pourvois sont rejetés; ce sera donc dans deux ou trois jours.
Une lueur de rage froide éclaira l'œil du Marcassin, qui poursuivit:
—Pourquoi Doublet ne s'est-il pas évadé avec toi?
—Parce qu'il était trop gros. Comme moi, il s'était fait admettre à l'infirmerie. Au dernier moment, il n'a pu passer par le trou qui a facilité ma fuite... trou tellement étroit que, pour m'y glisser, j'ai dû abandonner ma veste.
Cela dit, François sourit et ajouta:
—Heureusement que j'ai de la mémoire.
Le Marcassin le regarda sans comprendre.
—Ce qui veut dire, reprit le Chauffeur, qu'il ne m'en a pas cuit pour avoir laissé ma veste. Alors que nous nous promettions de fuir ensemble, Doublet me parlait des bons coups que nous trouverions encore à faire en pays des chouans et des Vendéens, où nous irions organiser une nouvelle bande et il me parlait de toi qui nous donnerais un coup de main.
—Mauvais depuis la guerre finie, tous ces pays-là! Doublet aurait dû le savoir, débita Marcassin.
Sans s'arrêter à cet avis décourageant, le Beau-François continua:
—Seulement, Doublet était un homme prudent. Il prévit le cas où les événements nous sépareraient... ce qui est arrivé puisqu'il n'a pu fuir. Alors, par écrit, en quelques mots, il me donna tous les renseignements utiles pour me faire reconnaître par toi... Au besoin, son écriture, que tu connais, me servirait de témoignage... Or, ce billet était caché dans le collet de la veste que j'ai dû laisser là-bas... C'est ce qui me fait me réjouir d'avoir de la mémoire; car, sans elle, je n'aurais pu rien me rappeler, et, par conséquent, ne savoir où aller te trouver pour exécuter la mission que j'avais à accomplir de vive voix.
Et, en répétant de mémoire, le Beau-François débita à voix posée:
«Si la mauvaise chance nous sépare, m'a dit Doublet, tu iras en Loire, au village de Saint-Florent-le-Vieil, trouver Marcassin et tu lui diras qu'il sait ce qu'il sait et que je le prie d'exécuter ce que je lui ai demandé pour le cas où je viendrais à mourir.»
Là-dessus, le Beau-François éclata d'un gros rire, en s'écriant:
—Voici la commission faite, et du diable si j'en comprends un traître mot.
Était-ce pour provoquer une explication? En ce cas, le Chauffeur manqua son but, car le Marcassin demanda:
—Puisque ta commission devait se faire de vive voix, pourquoi m'as-tu écrit au lieu de venir me trouver?
—Eh! eh! ricana François, parce que, après mon évasion, il faisait trop malsain pour moi sur les grandes routes, où mon signalement était donné. Mieux valait attendre que la surveillance s'endormît, et je suis resté six mois bien en sûreté, dans la cachette de l'auberge des Buchard... Quand j'ai pensé que je pouvais mettre le nez dehors, je t'ai écrit pour te donner rendez-vous à la Biche-Blanche, où je m'acquitterais de la commission de Doublet.
En dialoguant ainsi, tous deux ne se rendaient pas compte que Léocadie aurait dû être remontée de la cave. Sans chanter comme son mari et plus légère que lui, elle était revenue, mais elle s'était arrêtée sur l'escalier. Le pot de vin à la main et sa tête ne dépassant pas la trappe, elle écoutait, prête à sortir à la moindre alerte.
—Quel est cet animal attablé maintenant avec François que, tout à l'heure, à son arrivée, il semblait ne pas connaître? se demandait-elle.
Et, du Marcassin, sa pensée se reportant, haineuse, sur son ex-amant, elle murmura:
—Oh! toi, si mon homme n'était pas un tel crétin, comme je te ferais payer toutes les suées que tu m'as données!
À ce moment, le Marcassin fit claquer sa langue sur son palais et grogna:
—Tonnerre! j'ai soif!
En une seconde, Léocadie fut sortie de la trappe et, son pot de vin à la main, s'avança souriante.
Le Beau-François, nous le répétons, absorbé qu'il avait été par sa conversation avec Marcassin, ne s'était pas aperçu de l'absence trop longue de la femme; mais, à sa vue, une idée de méfiance s'éveilla en lui.
—Encore un autre pot pour moi, la Saute, commanda-t-il.
—Tout de suite, dit-elle.
Et avec un joyeux empressement, elle regagna la trappe.
Elle venait à peine de disparaître sur l'escalier que François, bondissant vers la trappe, la refermait sur elle et, après avoir poussé le verrou, criait à la prisonnière:
—Fais-moi le plaisir, ma fille, d'attendre au frais que je t'appelle.
—Oh! François, la mauvaise farce! cria la voix rieuse de la Saute, qui semblait avoir pris la chose au plaisant.
Mais, avec une colère blanche, entre ses dents serrées, elle siffla tout bas ce mot:
—Imbécile!
Car la cave avait une seconde entrée ouvrant sur un cellier, par lequel on introduisait les futailles.
—Là! nous pouvons, à présent, causer à l'aise, dit en riant le Beau-François quand il fut revenu s'asseoir.
Le Marcassin était devenu songeur. Il balançait de droite et de gauche, à la façon de l'ours, son énorme tête. Enfin, il prit son pot de vin, le vida lentement, toujours pensif, puis, quand il l'eut reposé sur la table, il demanda de sa voix rauque:
—Tu connais le cogne Vasseur, qui a fait avoir de la peine à Doublet?
—Je l'ai vu comme je te vois.
À cette réponse, Marcassin poussa un sourd rugissement de joie; ses deux poings monstrueux se crispèrent et il articula avec un accent de férocité indicible:
—Je lui règlerai son compte.
—Bast! bast! là où nous devons aller, nous ne le retrouverons plus. Au pays des chouans, le champ nous sera libre, à moi et aux compagnons qui vont me suivre... car, du fond de ma cachette chez Buchard, j'ai reformé une bande avec ceux des miens qui ont échappé à ce Vasseur maudit... Là-bas, nous opérerons à l'aise.
À cet avenir heureux que se promettait le Beau-François, le Marcassin haussa les épaules et répéta encore:
—Mauvais depuis la guerre finie, tous ces pays-là.
Mais le Beau-François n'avait pas le découragement facile.
—N'ayant plus Vasseur aux trousses, on saura encore y trouver à frire, dit-il en riant.
Le Chauffeur chantait si bien d'avance victoire, il voyait tant en beau ces nouvelles contrées qu'il allait exploiter, que le Marcassin, qui avait pourtant le rire solidement attaché, fit entendre une sorte de gargouillarde railleuse. Puis, tout sèchement:
—Nigaud! lâcha-t-il.
—Parce que? fit François prenant la mouche.
—Parce que tu ne vois pas plus loin que le bout de ton nez.
—Et qu'y a-t-il donc plus loin que le bout de mon nez?
—Il y a mieux que Vasseur et ses gendarmes.
—Quoi donc?
—Il y a le ministre de la police Fouché et ses agents... Des gendarmes, ça se reconnaît... mais des espions, il faut plus malin que toi pour les deviner.
Nier au Beau-François sa supériorité, c'était le piquer au vif.
—Un malin comme toi peut-être? gouailla-t-il d'un ton qui trahissait une colère naissante.
—Oh! moi, fit tranquillement le Marcassin, je n'y mets pas tant de prétention... Un individu vient regarder d'un peu trop près dans ma marmite; je ne me demande point si c'est un mouchard ou non... je lui plante mon couteau dans le dos.
Cependant Léocadie, autrement la Saute, que le Beau-François croyait avoir claquemurée dans la cave dont il ignorait les aîtres, en était sortie par l'issue du cellier et, du côté de la cour, elle était rentrée, ses chaussures à la main, dans la cuisine.
Immobile, l'oreille tendue, prête à s'enfuir au premier mouvement des causeurs, elle écoutait, près de la porte de la cuisine sur la salle, restée ouverte.
En entendant le Marcassin parler de son couteau planté dans le dos de ceux qui avaient allongé vers lui un nez trop curieux, le Beau-François, comme s'il se fût agi d'une bonne farce, avait éclaté d'un lourd rire grossier. Quand sa gaieté se fut apaisée, il prononça moqueusement:
—Ça en revient à ce que je disais.
—Qu'est-ce que tu disais?
—Qu'il n'y a pas à s'inquiéter de ces mouchards que nous a expédiés le ministre de la police. Tout finauds qu'on les vante, ils sont trop bêtes... Témoin ceux qui sont venus te tendre stupidement le dos.
Le Marcassin ne possédait pas l'assurance de son compagnon, car il secoua la tête en disant:
—Ceux-là étaient des trop pressés qui ont voulu faire du zèle... Restent les autres.
—L'exemple a effrayé les autres.
—Non. Dis plutôt qu'il les a rendus prudents; voilà tout. Dans les cinq départements où le ministre de la police a semé sa mauvaise graine, les espions, crois-moi... je le sens... nous préparent lentement un coup de filet. Où sont-ils? Quel métier apparent exercent-ils? Quelle peau ont-ils prise? Je l'ignore. Ce roulier que tu rencontres en est peut-être un. Ce berger, ce valet de ferme, ce mendiant, que tu vois en plaine, peuvent être des mouches... Tiens! qui sait si le maître de l'auberge où nous sommes n'est pas de ces gens-là?
À cette supposition que le Saucisson-à-Pattes était un des habiles policiers, le Beau-François se tordit d'un fou rire qui le fit bégayer:
—Lui! On voit bien que tu n'as pas vu ce monstrueux animal dont la bêtise est devenue proverbiale.
La Saute, aux écoutes, dut se confesser cette vérité sur son mari.
—Le fait est qu'il est par trop idiot, mon homme, pensa-t-elle. Puis, cela reconnu, elle ajouta comme corollaire à sa pensée que, s'il eût été moins idiot, il ne l'eût pas épousée, qu'elle ne le mènerait pas par le bout du nez, qu'elle n'aurait pas, seule, la clef de la caisse, etc., etc.
Cependant, François avait poursuivi:
—Non seulement nous n'avons rien à craindre de cet imbécile, mais son auberge est à nous, car il a épousé la Saute, une ancienne de ma bande, qui a tout intérêt à me ménager. Son passé est si chargé qu'elle sait qu'à la moindre trahison à mon égard, je lui ferais couper le cou en ma compagnie.
En entendant ces paroles, Léocadie se passa instinctivement une main autour du cou.
—C'est vrai! s'avoua-t-elle, secouée par un frissonnement de peur.
Tout à sa pensée sur les émissaires de la police, le Marcassin reprit de sa voix caverneuse:
—Ils sont invisibles, ces mouchards de malheur! mais ils agissent. La décade dernière, il est parti de Nantes une diligence qui portait, en groups d'argent, la recette de cette ville, qu'on dirigeait sur Paris par Châteaubriant et Laval. Nos gars, prévenus de l'aubaine, ont été l'attendre dans les environs de Cossé.
—Et ils ont récolté les écus du gouvernement? interrompit le Beau-François.
Marcassin haussa les épaules et en émiettant ses mots:
—Ils ont récolté des balles de plomb qui en ont laissé une dizaine sur la route, dit-il.
Alors, frappant de son énorme poing sur la table, il gronda furieusement:
—Tous les voyageurs étaient des gendarmes déguisés! À six lieues de l'embuscade, ils avaient fait descendre les vrais voyageurs pour prendre leurs places... Qui donc avait pu les prévenir de l'endroit précis de l'attaque, si ce n'est un de ces damnés policiers inconnus qui nous glissent entre les doigts?
Et le faux chouan répéta son antienne:
—Mauvais depuis la guerre finie, ces pays-là!
Après quoi, branlant la tête, et d'un ton plus lugubre encore:
—Ça finira mal! ça finira mal! annonça-t-il.
Ensuite, sa férocité s'éveillant à cette perspective d'avenir, il grogna avec une sorte de satisfaction cruelle:
—Oui, mais jusque-là, je connais un marcassin qui aura décousu pas mal de gendarmes, mouchards et autres trouble-fêtes!
Alors il se leva brusquement de table.
—Adieu! dit-il d'un ton bref.
—Déjà! fit le Beau-François, abasourdi par cette séparation brusque et inattendue.
—Je suis venu à ton rendez-vous pour entendre la commission que Doublet t'avait donnée pour moi. À présent que je la connais, je vais l'exécuter.
—Mais, objecta François, je comptais sur toi pour me guider en basse Loire.
—Impossible! il me faut remonter vers Chartres. Affaire de trois jours, après quoi je reviendrai sur mes pas... Viens avec moi.
—À Chartres! répéta vivement le Chauffeur. Oh! que nenni! la nuque me démange trop dans cet endroit-là.
—Alors, attends mon retour, je te reprendrai au passage. Reste ici. Dans trois jours, tu me verras arriver.
Le Beau-François parut d'abord se décider à demeurer à la Biche-Blanche. Puis, après réflexion:
—Non, dit-il, j'aime mieux attendre dans ma cachette de l'auberge de Buchard... J'ai à lui donner encore des ordres pour le reste de ma bande, qui doit venir me rejoindre en Loire.
À son tour, il se leva.
—C'est dit, fit-il, je vais retourner avec toi à l'auberge de Buchard où tu me déposeras jusqu'à ton retour.
—Convenu! dit le Marcassin.
Un peu avant ces dernières paroles, Léocadie avait vivement quitté son poste.
—Je n'ai que juste le temps de regagner la cave, se dit-elle.
Après avoir consenti, le Marcassin était devenu songeur.
—À quoi penses-tu? demanda François en le voyant fixé sur place.
—À un avis que j'ai à te donner, garçon, débita lentement le Marcassin en regardant le Chauffeur de ses yeux durs. Tu as beau être grand, bien fort, bien bravache, je ne te conseille pas, quand je te reprendrai au retour, chez Buchard, de t'occuper de ce que je ramènerai dans ma voiture.
—Es-tu bête de me menacer, railla le Beau-François avec un sourire de bravade.
—Je ne menace pas, je conseille, répliqua le faux chouan.
Puis, de son pas lourd, il gagna la sortie sur la route en disant:
—En route!
—Laisse-moi au moins le temps de faire mes adieux, riposta le Chauffeur.
Il alla soulever la trappe de la cave. Tout au bas de l'escalier, assise sur la dernière marche, se tenait Léocadie qui, sitôt la trappe ouverte, geignit de sa voix pleureuse:
—Ah! que c'est vilain, François, de me laisser mourir de peur dans ce trou noir.
—Viens ici, la Saute! commanda l'ex-amant de sa voix brève.
Et quand elle fut remontée dans la salle:
—Tu m'as dit, reprit-il, que tu pensais si bien à moi qu'en apprenant mon évasion, tu avais commencé à mettre de l'argent de côté pour me venir en aide, si je m'adressais à toi.
—Je l'ai dit et je le répète, affirma la Saute avec un sourire sur les lèvres qui, s'il n'était pas sincère, n'en était pas moins charmant.
—Eh bien! ma fille, voici l'heure de joindre le geste aux paroles. Va me chercher cet argent.
Elle devait avoir un passé sinistre, cette chère Léocadie, passé qui, comme l'avait dit le Chauffeur, lui donnait tous droits à la guillotine s'il lui plaisait à lui, en parlant, qu'elle eût le cou coupé en sa compagnie. Elle avait donc pleinement raison de filer doux avec celui qui pouvait lui procurer un passe-temps aussi désagréable. De là vint l'empressement joyeux qu'elle mit à s'écrier:
—Je cours le prendre.
Et elle gravit rapidement l'escalier qui conduisait au premier étage.
À ce moment, au dehors, se fit entendre la voix du Marcassin qui disait:
—Arrive donc! Voici, là-bas, sur la route, une voiture qui se dirige de ce côté. Mieux vaut ne pas l'attendre.
En même temps reparaissait la Saute qui, pâle, tremblante, effarée, redescendit en bégayant:
—Rien! plus rien! mon argent a disparu!
Croyant à une ruse, le Beau-François fut pris de rage bleue.
—Ton argent, ou je t'étrangle! grinça-t-il s'avançant vers elle les deux mains tendues.
Mais, à mi-chemin, il fut ceinturé par le Marcassin qui, avec sa force extraordinaire, l'entraîna en répétant:
—Viens! viens donc! L'autre voiture approche. Il est inutile qu'on nous voie partir ensemble.
—Au revoir, la Saute! cria la voix menaçante de François, monté en voiture.
Comme le chariot recouvert du faux chouan disparaissait au loin, l'autre voiture s'arrêtait devant la Biche-Blanche.
C'était le Saucisson-à-Pattes qui revenait du marché du Mans.
Entre le départ d'une voiture et l'arrivée de l'autre, quelques minutes s'étaient écoulées qui avaient permis à Léocadie de se remettre de la double émotion causée par la disparition de son argent et les menaces du Beau-François.
—Est-ce lui qui m'a volé mon magot? se demanda-t-elle en regardant son époux qui, avec des Hein! et des Ouf! descendait péniblement sa massive personne de la carriole.
Quand, enfin, il sentit le sol ferme sous ses pieds, le Saucisson-à-Pattes, avec un sourire niais, geignit d'un ton désolé:
—Ah! mon doux ange, si tu savais comme je tombe de soif! J'ai la langue en bois depuis deux heures.
—Tu n'as donc pas bu au Mans?
À cette question, le gros homme ouvrit des yeux étonnés.
—Bu? répéta-t-il, et avec quoi?... puisque tu ne me laisses jamais un sol... Pas même pour payer les fournisseurs.
Ensuite, faisant sa bouche en cœur, il lâcha de sa voix mignarde:
—Oui, pas un sol. Grosse jalouse!!!... qui crains que j'offre quelques fleurs aux dames.
Paroles, ton, visage, sourire, tout trahissait une si profonde stupidité, que Léocadie murmura:
—Non, ce n'est pas ce coco-là qui m'a chipé mes économies... La preuve en plus est qu'il n'a pas même eu de quoi se payer à boire en ville.
Cependant, le mari s'était tourné vers sa carriole, fermée de rideaux en cuir, et avait crié.
—Eh! la Victoire, est-ce que tu dors là dedans?... Allons, descends, ma fille.
Et il revint à sa femme en disant:
—Je te ramène une nouvelle servante en remplacement de Perpétue, qui nous a quittés si brusquement hier.
Comme sa femme examinait la servante à sa descente de voiture, le Saucisson-à-Pattes se rengorgea d'un air fat avec un sourire railleur.
—Tenez! tenez! fit-il, voyez un peu de quelle façon elle la reluque avec ses yeux inquiets. Ne crains rien. Je l'ai choisie laide au possible, vilaine jalouse!
—Dame! quand on a un bel homme, on tient à le garder pour soi! modula gentiment Léocadie avec un regard languissamment amoureux.
—Ah! à propos de Perpétue! fit tout à coup le mari. Je sais pourquoi elle a quitté notre service sans crier gare... Il y avait de l'amour sous jeu... Je l'ai aperçue au Mans, comme elle traversait la place. Elle était mise! oh! mais mise!... Faut croire qu'elle a eu affaire à un amant généreux.
—C'est cette gueuse qui m'a volée, pensa aussitôt Léocadie.
Laissant la nouvelle servante retirer les provisions de la voiture, le Saucisson-à-Pattes était entré dans l'auberge.
—Ouf! dit-il, je vais lamper avec plaisir un joli pot de vin! Ma langue se fend de sécheresse.
Ce disant, il avait parcouru du regard la grande salle.
—Il n'est donc plus là, le beau gars auquel j'ai servi à boire avant mon départ? demanda-t-il à sa femme, entrée derrière lui. J'aurais volontiers trinqué avec ce superbe garçon.
Et, faisant la roue, l'énorme idiot ajouta d'un ton convaincu:
—Qui se ressemble s'assemble!
Léocadie, à cette absurdité, eut un sourire que le mari interpréta à sa façon:
—Oh! fit-il, je sais pourquoi tu ris... et je suis complètement de ton avis... À choisir entre le beau gars et moi, je me préférerais de beaucoup.
—Va donc mettre tes fourneaux en train, tu te gratteras plus tard, ordonna moqueusement Léocadie, en songeant au dîner commandé par les bateliers qui allaient baptiser leur bateau neuf.
Deux heures plus tard la Biche-Blanche résonnait des cris et des chants des cinq hommes de l'équipage du bateau, qu'on voyait de l'autre façade de l'auberge, amarré au bord de la Sarthe. Construit en amont de la rivière, ce bateau allait, par la Sarthe et la Mayenne, faire son premier voyage en Loire, jusqu'à Nantes.
Les cinq bateliers étaient gens consciencieux qui voulaient, quittes à y mettre le temps nécessaire, que leur bateau fût sérieusement baptisé. Ils y employèrent deux jours, pendant lesquels se forma en même temps, à la Biche-Blanche, un convoi de rouliers qui gagnaient Saint-Malo, par Laval et Fougères. Ce fut une ripaille monstre qui tint le Saucisson-à-Pattes presque perpétuellement devant ses casseroles.
À ces intrépides fricoteurs arrivèrent, le second jour, se mêler deux rouliers qui, eux, descendaient de Chartres.
—Il va y avoir, aujourd'hui, à Chartres, vingt-trois personnes qui passeront un fichu quart d'heure, annonça un de ces deux derniers arrivés.
Alors, il conta qu'à son passage par la ville, on parlait, pour le jeudi, à midi, de l'exécution des vingt-trois condamnés de la bande d'Orgères.
Sur ce, chacun dit son mot, tant et si haut, que le Saucisson-à-Pattes, qui entendait au fond de sa cuisine, abandonna ses fourneaux pour venir souffler à l'oreille de chacun, d'une voix effrayée, sa fameuse recommandation:
—Mais taisez-vous donc, devant ma femme! Si elle allait me donner un enfant sans tête!!!
Comme, inévitablement, il devait se trouver là un farceur qui, déjà, avait fait poser le grotesque crétin, il ne manquait pas de demander:
—Tu n'as donc pas été à Cormières, citoyen?
—Non... quoi faire?
—En pèlerinage... Il y a une pierre où vont s'asseoir tous les papas, après avoir donné leur offrande au capucin.
—Et quand on s'est assis?
—On obtient des fils, non seulement exemptés des moindres difformités, mais si solidement bâtis que, pendant toute leur existence, ils pissent à plus de six pieds devant eux!
Car ce pèlerinage, aujourd'hui oublié, existait encore en 1800, époque de notre récit. Pendant plus d'un demi-siècle, les pères crédules allèrent s'asseoir sur la pierre pour assurer à leurs rejetons la santé qui devait s'affirmer par une telle puissance de jet.
Pendant qu'il est question de ce pèlerinage, autant dire tout de suite ce qui le discrédita. Une belle nuit, un plaisant sceptique alla, non pas s'asseoir, mais s'accroupir sur la pierre. Bien que le genre de dépôt qu'il y laissa passe pour porter bonheur, aucun évêque n'ayant voulu venir, en grande pompe, purifier, par ses prières au Très-Haut, la pierre profanée, elle passa pour avoir perdu toute sa vertu (historique).
On comprend que sur la bêtise profonde de l'aubergiste de la Biche-Blanche, le pèlerinage de Cormières devait faire une impression sérieuse.
—Tu en es certain? demanda-t-il au conseilleur.
—J'ai connu Gorget, dont le père avait été, jadis, s'asseoir. Non seulement il avait sa tête, mais encore, à soixante ans passés, il arrosait ses fleurs à plus de huit pieds de distance.
—Huit?... Tu disais d'abord six, citoyen.
—Oui, mais le père de Gorget était resté assis plus d'une heure.
—Moi, je resterai assis toute une nuit... Je tiens trop à ce que mon fils ait une tête.
—Et le reste?
—Oh! le reste! dit dédaigneusement le Saucisson-à-Pattes avec une moue témoignant qu'il faisait bon marché de l'autre particularité.
—Alors, citoyen, si tu n'as pas la foi complète, il est inutile d'aller à Cormières, débita sévèrement le conseilleur.
—Va donc pour le reste! s'écria l'aubergiste avec empressement.
Le lendemain, sur les midi, l'auberge était vide de tous buveurs. Le convoi de rouliers était parti à l'aube. Les bateliers étaient remontés à bord et devaient démarrer dans quelques heures.
Alors le Saucisson-à-Pattes s'approcha de la Saute, que la menace d'adieu du Beau-François rendait rêveuse.
—Sais-tu, poule chérie, ce que tu devrais faire, si tu étais gentille pour ton adoré mignon d'époux?
—Quoi?
—Me permettre d'aller à Cormières.
—Pour?
Le gros homme prit un air mystérieux.
—Je te le dirai plus tard, dit-il.
Accorder la permission, c'était, en somme pour Léocadie, être débarrassée de son abruti pendant deux ou trois jours.
—Va donc à Cormières, accorda-t-elle. Pourquoi ne partirais-tu pas par le bateau qui va descendre la Sarthe? On te débarquerait pas loin de ce village.
—Tiens! c'est une idée!
Et, aussitôt, pour prévenir le patron du bateau qu'il monterait à bord au départ, le Saucisson-à-Pattes se dirigea vers la rivière en murmurant avec un frisson de joie:
—Il aura une tête!!! Et il arrosera une fleur à huit pieds de distance!
VI
Oui, elle était rêveuse, cette bonne Léocadie, autrement dite la Saute! Et elle avait grave motif de rêver, car elle croyait encore entendre retentir la voix furieuse et menaçante du Beau-François, il y avait trois jours, quand il était parti. Un petit frisson lui courait dans le dos au souvenir de son ex-amant, qu'elle revoyait s'avançant vers elle pour l'étrangler. Sans l'autre, le Marcassin, qui avait entraîné le furibond, elle allait y passer!
—Il n'a pas voulu croire que j'ai été volée de mon argent, se disait-elle.
Et pourtant, c'était la vérité. Douze cents beaux écus, qu'elle avait cachés en un creux ménagé dans une des pannes de la charpente de toiture du grenier, lui avaient été dérobés.
Par qui?—Avec son mari et elle, le personnel de la maison consistait en une servante et un valet d'écurie.
Pas un instant, Léocadie n'avait pu soupçonner son mari, trop stupide d'abord et, ensuite, beaucoup trop gêné et alourdi par son énorme embonpoint pour avoir pu, avec sa légèreté d'hippopotame, se risquer sur la mince échelle qui conduisait au grenier.
Le valet d'écurie, qu'elle avait trouvé déjà en place à l'auberge, quand elle y était venue après son mariage, et qui répondait au nom de Pancrace, était un homme d'une quarantaine d'années, solide et souple, mais une sorte d'abruti qui, en dehors des chevaux qu'il aimait, n'avait d'autre goût que celui de la pêche. Chargé d'alimenter la Biche-Blanche de poissons, Pancrace, monté sur le bateau de l'auberge et son filet en main, passait sur la Sarthe le temps que lui laissait les chevaux des voyageurs. Pas buveur, d'une taciturnité remarquable, d'une patience extraordinaire, Pancrace était la bête noire du Saucisson-à-Pattes qui, par cela même que le valet ne lui répondait pas, était heureux de faire acte d'autorité avec cet être aussi inoffensif que muet.
Donc Pancrace n'était pas le voleur. Restait encore à accuser la servante ou, pour mieux dire, l'ancienne servante, la Perpétue, celle que, après son départ de la maison, le Saucisson-à-Pattes avait rencontrée si bien nippée dans les rues du Mans.
—C'est cette fripouille qui a fait le coup. Ce qu'elle avait sur le dos a été acheté avec mes écus volés, pensait Léocadie.
En plus que la servante partie était jeune, gentille et gracieuse, qualités qui avaient rendu la maîtresse hargneuse à son égard pendant qu'elle avait servi à la Biche-Blanche, elle était devenue, depuis trois jours que le vol avait été découvert, l'objet de la rancune haineuse de la Saute.
—Son vol a failli me faire tuer par François quand il a vu qu'il fallait se brosser le ventre de mes écus... Oh! que je la rencontre jamais, la Tarpiaude; elle me paiera la peur que, grâce à elle, m'a donnée cette brute furieuse, grinçait-elle avec une rage sourde qui concernait à la fois Perpétue et le Beau-François.
Et, de fait, cette peur de Léocadie durait encore. Le mouvement et le train qui s'étaient faits pendant les trois jours que l'auberge avait été pleine ne l'avaient pas, par moments, empêché de frémir à la pensée que le Beau-François avait promis de revenir bientôt.
Telles étaient donc les méditations sombres de la Saute, restée dans la grande salle, pendant que son mari était allé demander au patron du bateau la Juliette de le prendre à son bord pour lui faire descendre la Sarthe jusqu'aux environs du fameux pèlerinage de Cormières.
Un bruit sur la route tira Léocadie de sa rêverie noire et la fit courir sur le seuil de la porte pour recevoir les voyageurs qu'elle supposait lui arriver.
—Oh! le Beau-François! murmura-t-elle en reculant épouvantée.
Elle venait de voir, s'avançant vers l'auberge, cette même voiture vendéenne dans laquelle, trois jours auparavant, était parti son ex-amant.
Cette fois, au lieu de l'ouverture qu'elle laissait sur le devant, la bâche, soigneusement tendue sur ses cerceaux, fermait la voiture de tous les côtés.
Le bidet d'attelage, solide bête qui pourtant ne payait pas de mine, marchait entre deux cavaliers qui, sur son pas, réglaient celui de leurs montures.
Ces deux cavaliers étaient le Marcassin et le Beau-François.
Ils arrivaient, sans se douter qu'à leur sortie au point du jour, de la maison des Buchard, ils avaient été signalés par Fichet au lieutenant Vasseur.
Fidèle à sa parole, le Marcassin était venu reprendre François à l'auberge des Buchard, où le chef-Chauffeur avait attendu son retour de cette expédition secrète que le faux chouan avait à pousser plus loin que Chartres.
Vers la fin de la nuit, le Marcassin était arrivé chez les Buchard, donnant l'ordre qu'on éveillât le Chauffeur. Le temps bien juste de faire manger l'avoine à son bidet, et Marcassin voulait se remettre en route.
Pendant qu'on rentrait, sans dételer la bête, la voiture dans la cour pour qu'elle échappât aux yeux de tout curieux que le hasard ferait passer à cette heure nocturne sur la route, le Beau-François avait eu le temps d'être sur pied.
Seulement, lui qui s'attendait à voyager en voiture, avait été surpris quand le Marcassin, en lui montrant deux chevaux attachés derrière la voiture hermétiquement couverte de sa bâche, lui avait dit:
—Nous allons à cheval, compagnon.
Et, sitôt les deux hommes en selle, on avait repris le voyage. La route s'était poursuivie lentement, presque sans parler, car la conversation s'était bornée à un échange de courtes phrases.
—Où arrêtons-nous? avait demandé le Beau-François.
—Là où je suis venu te trouver il y a trois jours... à la Biche-Blanche.
Ce lieu faisait l'affaire du Beau-François; mais, dans le but de sonder les projets du faux chouan, il avait objecté avec surprise:
—Pourquoi ne pas pousser jusqu'au Mans qui n'est qu'à une petite lieue de la Biche-Blanche?
—Parce que, au Mans, où ton signalement doit t'avoir précédé, je ne me soucie pas d'être trouvé en ta compagnie, avait répondu sèchement le Marcassin.
Si terrible que fût le faux chouan, le Beau-François, outre qu'il était un véritable hercule, était trop brave pour reculer devant une lutte. S'il refoulait la colère que faisait naître en lui le ton de supériorité que prenait le Marcassin à son égard, c'était qu'il savait combien ce sauvage compagnon devait lui être utile dans les nouveaux pays qu'il allait exploiter.
Et puis, un autre motif le rendait muet. Depuis le départ de la maison des Buchard, sa curiosité lui avait fait vingt fois déjà se demander ce que contenait la voiture si bien fermée. Que pouvait le Marcassin être allé chercher plus loin que Chartres?
En sa mémoire revenait la recommandation faite par le faux chouan lorsqu'il lui avait dit: «J'ai un avis à te donner, garçon. Tu as beau être bien grand, bien fort, bien bravache, je ne te conseille pas, quand je te prendrai au retour chez les Buchard, de t'occuper de ce que je ramènerai dans ma voiture.»
Le Beau-François dédaignait la menace voilée sous ces paroles, mais à quoi bon contenter sa curiosité de vive force, quand, avec un peu de patience, il devait tout naturellement, et sans le moindre danger, bientôt la satisfaire.
—Il faudra bien que je le sache quand nous arriverons à la Biche-Blanche, finit-il par se dire.
Léocadie avait donc tort de s'épouvanter du retour du Beau-François, lorsque, du seuil de son auberge, elle voyait s'avancer voitures et cavaliers. Momentanément du moins, elle n'avait rien à craindre des rancunes de son ancien amant, car le beau gars avait autre martel en tête.
La preuve en fut que l'ex-Chauffeur, quand il eut mis pied à terre et donné la bride de son cheval à Pancrace, le valet d'écurie, accouru pour prendre les montures, marcha droit à Léocadie. En le voyant arriver, elle recula de quelques pas dans la grande salle pour que Pancrace ne pût entendre ce que François allait lui dire.
—Eh bien, la Saute, as-tu retrouvé ton argent? demanda-t-il en souriant et d'une voix qui n'avait aucune intonation hostile.
Avant que la Saute fût revenue de la surprise causée par ce changement d'humeur, le Beau-François reprit du même ton bon enfant:
—Allons, ma fille, n'aie plus peur. Je te tiens quitte de ces écus, mais à la condition que voici...
Il allait continuer quand, soudain, il se retourna au contact d'une main qui se posait lourdement sur son épaule. C'était celle du Marcassin qui, tout tranquille, débita de sa voix rauque:
—Veux-tu me faire un vrai plaisir, mon brave garçon?
Puis, immédiatement, avant toute réponse, il s'adressa à la Saute:
—D'abord, toi, la belle, va ouvrir la trappe de la cave, commanda-t-il.
Et quand Léocadie eut obéi, le Marcassin, en montrant l'ouverture béante, dit à François:
—Pendant dix minutes, va donc chercher dans la cave si j'y suis.
C'était net, clair, précis. Le Marcassin avait besoin de se débarrasser de la présence du Beau-François pour pouvoir faire sortir de la voiture son mystérieux contenu. Avec un adversaire tel que l'était le chef redoutable de l'ancienne bande d'Orgères, un autre y eût regardé à deux fois avant de lâcher son audacieuse injonction aux gens d'aller voir dans la cave s'il y était. Lui, le faux chouan, s'y prenait carrément, sans la plus mince hésitation, presque en bonhomme persuadé qu'on sera tout heureux de lui obéir.
À cette sorte d'ordre, le Beau-François s'était dressé de toute la hauteur de sa taille gigantesque, la raillerie aux lèvres, toisant d'un regard de mépris cet imprudent qui lui allait tout au plus au menton.
—Au nom de quoi parles-tu ainsi, compère? demanda-t-il en gouaillant.
—Au nom d'une de tes pattes que tu pourrais bien te faire casser, si tu ne te décides pas à descendre dans la cave de bonne volonté, répondit simplement le Marcassin, sans que sa voix montât d'un ton.
—Vas-en chercher encore deux comme toi, lâcha le colosse en éclatant de rire.
Mais ce rire ne s'était pas éteint que le Beau-François se sentait enserré comme dans un cercle de fer qui lui plaquait les bras au corps, et soulevé de terre en même temps que, d'une voix bien calme, le Marcassin lui disait:
—Gare à tes pattes en tombant, mon garçon.
Et, emportant son fardeau au-dessus de la trappe ouverte, le faux chouan laissa tomber François dans le trou béant.
Après avoir rabaissé et verrouillé la trappe, il se retourna vers la Saute abasourdie par cette preuve de vigueur extraordinaire:
—Ta cave n'a pas d'autre sortie? demanda-t-il.
Répondre que oui, c'était, pour Léocadie, donner à soupçonner au Marcassin que, trois jours auparavant, lorsqu'elle avait été enfermée aussi dans la cave, elle s'en était échappée pour venir écouter.
—Non, dit-elle sans hésiter.
Le Marcassin n'était pas de ceux qui s'épuisent en mièvreries de langage avec le beau sexe. Il parlait peu, mais il savait se faire comprendre des dames. La Saute n'eut pas besoin de le faire répéter quand il lui eut dit:
—Je te préviens, la gueuse, que je te tordrai le cou si tu ouvres la trappe à François sans ma permission.
Sur cette recommandation, il partit, se dirigeant vers la voiture de son pas lourd et calme, suivi par le regard, presque reconnaissant, de Léocadie qui murmurait:
—Il a du bon, cet ours-là... surtout s'il a la main assez heureuse pour tuer son homme du coup.
Cette supposition était d'autant plus admissible que le grand gars, après sa chute dans la cave, n'avait poussé ni cri ni gémissement.
Le Beau-François avait eu une excellente raison pour n'avoir ni crié ni gémi, car il avait été étourdi sur le coup. Mais, bientôt, il avait repris connaissance et, au souvenir de l'affront reçu, sa première pensée avait été de se venger de celui dont la force le faisait son maître.
—C'est du bien de sa grand'mère, ça lui reviendra! avait-il grondé furieusement.
Alors, il avait voulu sortir de la cave, en soulevant la trappe, dont la résistance lui avait appris que les verrous étaient poussés.
—Si le Marcassin allait filer pendant que je suis enfermé! se dit-il, pris d'un redoublement de rage, en songeant que son ennemi pouvait lui échapper.
À nouveau, il tenta de soulever la trappe.
Comme il s'épuisait en efforts inutiles, un faible bruit se fit entendre dans l'obscurité de la cave.
—Quelqu'un était-il descendu ici avant moi? se demanda-t-il en prêtant l'oreille.
Une voix prudente prononça bien bas:
—C'est moi, la Saute. Je viens te délivrer... Donne-moi la main, laisse-toi guider.
C'était, en effet, Léocadie. En forte ménageuse de la chèvre et du chou, la digne créature s'était dit que, par cela même qu'un dogue a été rossé par un puissant molosse, il n'en est que plus ardent à mordre les autres chiens moins vigoureux que lui. Donc, elle avait à craindre que, tôt ou tard, le Beau-François la rendît responsable d'une défaite dont elle avait eu le tort d'être témoin. En vertu de ce raisonnement, qui ne manquait pas de justesse, elle avait pénétré dans la cave par la porte du cellier et, dans l'ombre, elle était arrivée au pied de l'escalier en haut duquel son ancien amant tentait de soulever la trappe.
Elle savait le colosse difficile à contenter. Il était homme à ne pas lui tenir compte de l'avoir délivré, en arguant qu'elle l'avait fait bien tard. Aussi s'empressa-t-elle de prévenir cette ingratitude en ajoutant:
—Il m'a été impossible de venir plus tôt. L'ours me surveillait tout en s'occupant de sa voiture.
—Oh! oh! fit joyeusement le Beau-François, qui descendit à la hâte l'escalier pour venir prendre la main de la Saute, qu'il serra fortement dans la sienne comme s'il craignait de laisser s'enfuir celle qui allait enfin satisfaire sa curiosité.
—Tu l'as vu s'occuper de sa voiture? répéta-t-il.
—Je l'ai vu, tant et si bien, que je sais ce qu'elle contenait, cette voiture soigneusement bâchée, appuya Léocadie en riant.
—Quoi donc?
—D'abord une vieille femme, à tournure de servante.
—Que faisait-elle là dedans? Du diable si je me serais douté que c'était une vieille femme que le Marcassin cachait si soigneusement.
—Attends donc la suite; la duègne n'était pas seule. Après elle, est venue une jeune fille.
—Jolie? demanda vivement François.
—Jolie, gracieuse, charmante.
Et, en traînant ses mots, la Saute, qui savait faire vibrer une des cordes sensibles du beau gars, débita un peu railleusement:
—Oh! oui, jolie! un de ces morceaux de roi qui ne sont pas pour ton bec.
La piqûre fut sensible à l'amour-propre du Beau-François qui se posait en bourreau des cœurs.
—Pas pour mon bec, pas pour mon bec, répéta-t-il avec un rire de fatuité. Pourtant, si je le voulais bien.
—Alors je te conseille de ne pas vouloir, débita Léocadie avec intention.
—Parce que? fit François sèchement.
—D'abord parce qu'il y a gros à parier que la fille ne voudrait pas de toi... et ensuite...
Elle mit une petite pause avant d'achever sa phrase, puis avec hésitation:
—Et, ensuite... tu devines bien pourquoi?
—Non. Dis.
—Parce que la jeune fille est sous la protection de l'ours et, tu le sais, il en cuit d'avoir affaire à cet animal féroce.
Le «tu le sais» n'avait l'air de rien, mais il heurta douloureusement la vanité du Chauffeur qui gronda:
—Sois tranquille. Je me vengerai de lui avant peu.
Il faut rendre justice à la Saute. Elle savait jouer à ravir du Beau-François. En descendant dans la cave, elle s'était dit:
—Puisque la guillotine ne m'a pas débarrassée de cette grande brute, il faut le mettre sérieusement aux prises avec le Marcassin qui m'en délivrera.
On le voit, elle agissait en conséquence.
Sans doute qu'en pensant à sa vengeance, le Beau-François avait trouvé le moyen de la rendre plus complète, car il reprit:
—Tu dis que le Marcassin paraît tenir à cette jeune fille?
—Comme à la prunelle de ses yeux; il la choie au possible. Pour elle, l'ours se fait mouton.
—Bien! bien! lâcha le Chauffeur en riant.
Jugeant que le Beau-François n'était pas encore assez monté, la Saute pesa sur la chantrelle en s'écriant d'une voix effrayée:
—François! François! je devine ton projet à l'égard de cette jeune fille. Je t'en supplie, renonces-y. Songe au Marcassin qui te tuerait.
—Ah çà! ma fille, tu oublies donc que je suis le Beau-François? débita le Chauffeur d'une voix vibrant de tout l'orgueil de sa réputation sinistre.
Certes, il était bien amorcé. La Saute pouvait le lâcher contre le Marcassin. Néanmoins, elle pensa que deux motifs vaudraient mieux qu'un pour le mettre aux prises avec l'ennemi.
Aussi, d'un ton qui prêchait la prudence:
—Je sais bien que tu es brave, dit-elle. N'empêche que moi, à ta place, il est une chose que je préférerais de beaucoup à la jeune fille.
—Quoi donc?
—Ce que le Marcassin a retiré de la voiture après que les femmes en ont été descendues.
—Qu'était-ce? fit le colosse étonné.
—Un énorme pot en grès... un de ces pots où se conservent les salaisons.
À ce «pot de salaisons», que la Saute lui proposait comme compensation, le Beau-François partit d'un franc éclat de rire et riposta:
—Non. Grand merci! je n'aime pas la viande salée.
Ensuite, reparlant de la jeune fille:
—Je lui préfère la chair fraîche.
—Heu! heu! il y a pot et pot, avança gouailleusement la Saute.
—Ce qui veut dire?
—Que le pot du Marcassin, à défaut de salaison, contient quelque chose qui est du goût de pas mal de monde.
—Quoi donc?
—De l'or. Quand le sauvage le portait, le pied lui a buté sur le seuil de la maison; alors j'ai entendu certain bruissement qui a trahi le contenu.
—Oh! oh! lâcha François, devenu subitement moins dédaigneux.
—Et il doit y avoir une jolie somme si le pot est plein, car il est d'une belle taille, insista Léocadie.
Le Chauffeur aimait l'or. Depuis son évasion, le besoin de se cacher l'avait amené à une profonde détresse. Tous ses appétits se réveillèrent ardents à la pensée de cet or, qui lui permettrait de leur donner satisfaction.
—Où le Marcassin a-t-il déposé son fardeau? demanda-t-il.
—Il l'a laissé dans la chambre où s'est enfermée la jeune fille pour y reposer quelques heures, chambre qui communique avec celle de la vieille femme qui l'accompagne.
Sans l'obscurité de la cave, la Saute aurait pu voir le sourire de François qui murmura:
—Or et jeune fille, double moyen de me venger du Marcassin.
Si faiblement qu'elles eussent été dites, ces paroles avaient été entendues par Léocadie qui, elle, sans commettre l'imprudence de réfléchir à mi-voix, eut cette joyeuse pensée:
—Double moyen de te faire casser les reins, grand butor!... Ouf! je vais donc en être délivrée!!!
Tout aussitôt, le Chauffeur reprit:
—Lui? Qu'est-il devenu?
—Qui? le Marcassin?
—Oui. A-t-il aussi pris une chambre?
—Je n'en sais rien. J'ai laissé à ma servante le soin de s'occuper de lui, car j'étais pressée de venir te délivrer... Vrai! j'ignore ce que l'ours est devenu.
Elle achevait de parler, quand, au-dessus de leurs têtes, sur la trappe, on entendit un bruit sourd, semblant résulter d'une forte secousse.
Puis le silence se fit.
—Qu'est-ce? demanda Léocadie baissant la voix.
—Conduis-moi plus loin dans la cave, je te le dirai, lui souffla le Beau-François à l'oreille.
En le guidant à travers la cave obscure, la Saute sentit la main du Chauffeur, qu'elle tenait dans la sienne, secouée par un tressaillement qui devait agiter tout le corps.
—Qu'as-tu? demanda-t-elle, quand elle l'eut amené dans un second caveau.
—Laisse-moi, ma fille, rire à mon aise, répondit la voix joyeuse du grand gars.
—Rire de quoi?
—De ce bruit que nous venons d'entendre sur la trappe et dont j'ai deviné la cause.
À mots hachés, car il étouffait à contenir son rire, le Chauffeur parvint à dire:
—C'est notre imbécile de Marcassin qui, pour me garder prisonnier dans cette cave, dont il ignore l'autre issue, vient de se coucher sur la trappe.
Et d'une voix qui, soudainement, avait repris le ton du commandement, il ajouta:
—Conduis-moi vite dehors, la Saute, le temps presse.
Sans doute que les dix pas qu'ils venaient de faire avaient donné à François le temps de combiner son plan, car, lorsque Léocadie l'eut introduit dans le cellier sur lequel débouchait la cave, il demanda:
—Où est l'écurie?
—Là, en sortant, à gauche dans la cour.
—Je n'y trouverai personne? Nul valet d'écurie, n'est-ce pas?
À cette question, le regard de Léocadie, passant par l'étroite fenêtre du cellier, alla chercher sur la Sarthe, qui coulait à vingt pas, de ce côté de l'auberge.
—Non, répondit-elle, car je vois là-bas Pancrace, sur son bateau, jetant ses filets.
Et, en même temps, ses yeux remontant le cours de la rivière, aperçurent la Juliette s'apprêtant au départ. Sur le pont se voyait le Saucisson-à-Pattes causant avec le maître marinier auquel, sans doute, il demandait son passage jusqu'au pèlerinage de Cormières. Suivant son habitude, il est probable que l'énorme grotesque devait lâcher quelques-unes de ses stupidités, car, derrière lui, deux bateliers, qui écoutaient son dialogue avec le patron, se tenaient les côtes de rire.
Ainsi tourné dans cette direction, le regard de la Saute fut attiré plus en amont de la rivière par un individu qui arrivait en suivant le rivage.
C'était un long personnage, tellement maigre qu'à cette distance il se dessinait comme une perche sur l'horizon.
—Quel est cet efflanqué? se demanda-t-elle en examinant l'arrivant dont les jambes démesurées arpentaient le chemin avec la vitesse d'un cheval au petit trot.
Une seconde avait suffi à la Saute pour que son rapide coup d'œil eût successivement aperçu Pancrace, le Saucisson-à-Pattes et celui qu'elle traitait d'efflanqué. Il n'y eut donc pas d'intervalle entre sa réponse sur le valet d'écurie et cette nouvelle question du Beau-François.
—Où sont les chambres des deux femmes?
—En haut. Les deux portes en face de l'escalier.
—Celle de la jeune fille?
—À gauche.
—Ces deux chambres, malgré leur entrée séparée, communiquent entre elles, m'as-tu dit?
—Oui, par une porte que la vieille, quand la jeune femme fut entrée dans sa chambre, a refermée devant moi en disant: «Tâchez de reposer un peu, ma bonne Gervaise.»
—Et la voiture qui nous a amenés, le Marcassin et moi? continua François qui, tout en interrogeant, échafaudait son plan de vengeance, car, le regard dans le vide, il ne s'apercevait pas que la Saute lui tournait le dos.
—Votre voiture est sous le porche, avec son bidet toujours dans les brancards. Tout en laissant Pancrace conduire vos chevaux à l'écurie, le Marcassin s'est opposé à ce que le bidet fût dételé: il s'est contenté de lui mettre sa musette d'avoine.
En répondant ainsi, Léocadie, les yeux toujours tournés vers la fenêtre, était distraite par la vue du grand échalas ambulant qui se rapprochait de plus en plus.
—Tiens! il a un fusil en bandoulière, se dit-elle en relevant ce détail que la distance raccourcie lui permettait maintenant de constater.
L'homme maigre s'était brusquement arrêté et, se faisant de la main une visière sur les yeux, car il recevait le soleil en pleine figure, il s'était mis à examiner les lieux qu'il allait atteindre. Au mouvement de sa tête, il était facile de deviner que son attention allait du bateau la Juliette à l'auberge de la Biche-Blanche.
Puis, sans doute pour se rendre compte du chemin parcouru, il exécuta un demi-tour sur place et se mit à regarder au loin.
La Saute eût peut-être observé encore longtemps cet individu décharné, si, tout à coup, un craquement sec, qui se fit entendre derrière elle, ne l'eût fait brusquement se retourner.
Le bruit était causé par la détente d'un long couteau que le Beau-François venait d'ouvrir après l'avoir tiré de sa poche. Ce couteau, la Saute le connaissait. Deux fois elle avait vu le Chauffeur, impitoyable, en frapper ses victimes.
La lueur de la lame qui brillait dans la demi-obscurité du cellier la fit frissonner. Allait-il la tuer pour qu'elle ne mît pas obstacle à ses projets?
Elle se trompait. Le Beau-François, lui mettant la main sur l'épaule, accentua d'une voix qui sonnait la menace:
—Écoute-moi bien, la Saute: si tu tiens à ta peau, tu vas rester ici sans t'occuper de ce qui se passera là-haut dans un instant. Ne sois ni pour ni contre moi dans ce que je vais tenter; c'est tout ce je demande. À cette condition, je te jure que si je ne suis pas tué par le Marcassin, je ne troublerai plus jamais ta vie.
Et le colosse, sortant du cellier, disparut dans la direction des écuries.
L'épouvante de la mort avait été terrible pour la Saute, qu'un violent tressaillement avait secouée dans tout son être. Au frisson de peur succéda un élancement aigu qui lui traversa les flancs. Sous l'effet de l'émotion effroyable qu'elle avait éprouvée, la crise d'une maternité prochaine venait de se déclarer.
Affolée par les douleurs lancinantes qui lui déchiraient les entrailles, elle oublia la défense faite par François de quitter le cellier, et, sortant, elle voulut gagner sa chambre. S'accrochant à tout ce qui pouvait soutenir sa marche, étouffant ses cris, elle parvint, au prix de tortures inouïes, à monter l'escalier.
Arrivée devant sa chambre, qui s'ouvrait en face de celles des deux femmes, la force lui manqua, et, pantelante de souffrance, elle s'affaissa sur le sol près d'une des deux portes.
—Madame! madame! gémit-elle désespérément en frappant à cette porte.