VII
Ce voyageur, dont l'extrême maigreur avait tant étonné Léocadie, alors que, par l'étroite fenêtre du cellier, elle l'avait regardé arrivant vers la Biche-Blanche, n'était autre, on a dû le deviner, que notre ancienne connaissance, Barnabé Fil-à-Beurre, marchant en éclaireur devant le lieutenant Vasseur et ses deux hommes, qui le suivaient à une petite demi-heure de distance.
À deux cents toises de l'auberge, comme l'avait remarqué la Saute, le squelette s'était arrêté, la main en visière sur les yeux, pour étudier l'aspect extérieur de l'auberge.
—Bonne mine, cette hôtellerie! se disait-il. À coup sûr, le lieutenant ne voudra pas s'y arrêter, car le Mans n'est qu'à une petite lieue et mieux vaut y filer tout droit; mais rien n'empêche, pour donner le temps aux autres de me rejoindre, que je m'y rafraîchisse un peu le gosier.
Dans cette intention, il avait voulu se remettre en marche, mais il avait été retenu sur place par la vue du bateau la Juliette, qu'il s'était mis à examiner en se disant:
—Sans nos chevaux, ce serait encore là le moyen le moins périlleux pour nous de voyager... Mais, bast! allez donc parler de cela au lieutenant, qui aime les aventures à coups de fusil...
Et, en souriant, l'échalas avait achevé:
—Ainsi que moi, du reste.
Ensuite, comme son regard passait en revue l'équipage du bateau qui se trouvait sur le pont, il s'écria avec une sincère admiration:
—Oh! oh! voici un citoyen qui jouit d'une bien magnifique santé! Il aurait de la graisse à me revendre! À lui tout seul il vaut un chargement pour le bateau.
Inutile de dire que ces paroles de Fil-à-Beurre étaient motivées par la vue du Saucisson-à-Pattes qui, à ce moment précis, quittant le bord, venait de s'engager sur la planche en pente qui formait passerelle du rivage au bateau.
—On croirait voir un éléphant qui danse sur la corde! pensa le squelette en éclatant de rire au spectacle qui s'offrait à lui.
En effet, la planche, sous le poids extraordinaire qu'elle avait à supporter, avait fléchi. Il était évident qu'elle allait craquer au plus petit mouvement du mastodonte qui, les bras étendus en balancier, n'osait plus avancer ni reculer, et poussait des hurlements désespérés qui accusaient son peu de goût pour le bain qu'il courait risque de prendre dans la Sarthe.
À ces cris, un homme qui pêchait en aval de la rivière s'était empressé de pousser son bateau au rivage et d'accourir au secours du gros homme. En lui tendant une perche de filet en guise de rampe, il parvint à l'amener sur le plancher des vaches.
Alors, délivré et libérateur avaient marché vers l'auberge pendant que les mariniers qui, au lieu de porter secours, avaient assisté en riant à la scène, rentraient sous le pont du bateau où venait de les appeler une cloche qui, tintant sur le pont près d'un tuyau d'où sortait de la fumée, devait être secouée par le cuisinier de la Juliette, convoquant son monde à dîner.
À mi-chemin de l'auberge et de la rivière, le gros homme avait été abordé par une servante accourue à toutes jambes de la maison. Elle n'avait prononcé qu'une courte phrase et aussitôt Fil-à-Beurre avait vu l'énorme bonhomme gesticuler joyeusement et marcher en toute hâte vers la Biche-Blanche.
—On vient de lui annoncer un heureux événement, pensa Barnabé.
Quittant son poste d'observation, il se remit en marche. Seulement, au lieu de suivre le bord de l'eau, il fit un crochet afin de regagner la grand'route pour s'assurer s'il ne verrait pas poindre au loin le lieutenant et ses deux hommes.
—J'ai tout le temps d'avaler une potée de vin, se dit l'échalas après avoir constaté qu'aussi loin que le regard pouvait s'étendre, la route était déserte.
Et il se retourna vers l'auberge dans laquelle il allait pénétrer par la façade donnant sur la route.
Soudainement, il vit sortir du porche de la Biche-Blanche une voiture basse et bâchée, attelée d'un vigoureux bidet qui partit ventre à terre dans sa direction. Telle était la rapidité de sa course que c'était à croire l'animal affolé par quelque terrible souffrance. Il passa, hennissant de douleur, devant Fil-à-Beurre, qui n'eut que le temps de se jeter sur le bas-côté de la route, pour n'être pas renversé par les roues de la voiture, léger véhicule que le cheval, dont les forces étaient décuplées par la furie, entraînait avec une si vertigineuse vitesse, qu'il fut impossible à l'échalas de voir si elle contenait quelqu'un.
—Arrêtez-le! arrêtez-le! cria une voix furieuse au moment où la voiture passait devant lui.
Fil-à-Beurre tourna la tête.
Un homme, qui venait de s'élancer de l'auberge, accourait de son côté à la poursuite de la voiture.
—Voici une laide figure que je connais! pensa le squelette en regardant le coureur venir à lui.
Puis, un souvenir l'éclairant:
—C'est le Marcassin, se dit-il.
Et, immédiatement, pris de désespoir, il se demanda:
—Gervaise est-elle dans cette voiture?
Bien qu'il fût trop tard, le Marcassin arrivait, fou de rage, criant toujours:
—Arrêtez-le! arrêtez-le!
—N'importe comment? demanda Fil-à-Beurre au faux chouan qui allait l'atteindre.
—N'importe comment! répondit le Marcassin.
Prompt comme l'éclair, l'échalas eut son fusil en main.
La voiture était déjà à plus de quatre-vingts pas, protégeant de son arrière-train le corps du cheval dont on n'apercevait plus que les jambes.
Fil-à-Beurre ajusta et fit feu.
La voiture s'arrêta subitement.
La balle avait cassé une jambe du cheval.
—Eh! eh! je n'ai pas été trop maladroit, se dit Fil-à-Beurre en s'élançant sur les talons du Marcassin, qui avait repris sa course en hurlant d'une voix qui, à présent, frémissait d'une joie féroce:
—Je vais t'étrangler, mon Beau-François!
Sur les jambes du chouan, les longues perches du squelette devaient avoir raison. Fil-à-Beurre arriva premier à la voiture dont son regard rapide sonda l'intérieur.
—Vide! s'écria-t-il.
La voiture, en effet, ne contenait personne.
—Vide! répéta le Marcassin qui arrivait à son tour. Je me suis laissé prendre à une ruse du Beau-François.
—Et voici qui devait vous faire courir longtemps après votre cheval.
Ce disant, Fil-à-Beurre montrait, sur la croupe de l'animal, étendu et frémissant à terre, une mèche allumée qui, attachée sous la croupière, achevait de se consumer. Aiguillonné par la brûlure, le cheval aurait, sans la balle de Fil-à-Beurre, entraîné à fond de train le Marcassin dans une direction opposée à celle suivie par son ennemi.
Sitôt après avoir vu la voiture vide, le faux chouan avait repris, toujours courant, le chemin de l'auberge. Il espérait arriver encore à temps pour rejoindre le Beau-François.
Fil-à-Beurre s'élança derrière lui.
Le Marcassin entra dans l'auberge, gravit l'escalier, pénétra dans les chambres désertes. Sa fureur terrible était devenue concentrée.
—Plus de femmes! prononça-t-il de sa voix rauque et brève.
Puis, après un regard dans un angle d'une des chambres:
—Et plus d'or! ajouta-t-il.
Cela dit, il quitta les chambres et redescendit dans la grande salle, toujours suivi par Fil-à-Beurre, qui se répétait avec une angoisse indicible:
—Gervaise au pouvoir du Beau-François!
Arrivé au seuil de l'auberge, le faux chouan se retourna vers l'échalas.
—Ton nom! demanda-t-il.
—Fil-à-Beurre.
—Jamais le Marcassin n'oublie un service qu'on lui a rendu, dit-il en faisant allusion au coup de fusil qui avait arrêté le cheval en sa course.
Ensuite, son regard se promena menaçant dans la grande salle, semblant chercher quelqu'un.
—Quant à la complice de François, ajouta-t-il, la femme de l'auberge, qui m'a trompé en me disant que la cave n'avait pas d'autre issue, elle ne perdra pas pour attendre. Le Marcassin n'oublie ni les services ni les tromperies. Je n'ai pas le temps de faire justice de la gueuse, mais je reviendrai pour lui scier le cou.
Et, sur ce, le Marcassin partit au pas de course.
Le squelette l'aurait bien suivi. Mais le lieutenant Vasseur allait arriver avec ses deux hommes.
—Le Beau-François n'a pas fui par eau, se dit-il en voyant par une fenêtre, ouvrant sur la Sarthe, le bateau la Juliette toujours sur ses amarres, et plus bas la barque du pêcheur encore attachée au rivage.
À ce moment, derrière lui, se fit entendre une voix plaintive qui geignait:
—L'inquiétude me torture si fort les entrailles qu'il me semble que c'est moi qui vais accoucher!
Pour que Fil-à-Beurre eût reconnu le Marcassin lorsqu'il venait à lui courant après la voiture, où s'était-il déjà rencontré avec lui? Comment pouvait-il deviner que Gervaise devait être une des deux femmes disparues dont, tout à l'heure, avec le Marcassin, il avait visité les chambres désertes? Nous remettrons à plus tard d'expliquer ces deux points.
Il s'était si brusquement mêlé au rapide et dramatique incident qui s'était produit et le Marcassin l'avait quitté si vite qu'il en était encore ahuri. Besoin était pour lui de retrouver son sang-froid et d'étudier les faits. En son esprit troublé se dressait, seule et sinistre, cette pensée que Gervaise était tombée au pouvoir du Beau-François, qui l'avait enlevée au Marcassin. Pour arriver à la découverte de ce qui avait dû se passer, le brave garçon cherchait à rassembler ses souvenirs.
—Quand le lieutenant, ses hommes et moi nous nous sommes mis à la poursuite de cette voiture, que la fatigue de nos chevaux nous a empêchés d'atteindre, elle était escortée de deux cavaliers; nous savions déjà que l'un était le Beau-François. À présent, moi, je sais que l'autre était le Marcassin.
Cela posé, la réflexion amena Barnabé à s'adresser cette question:
—Mais que sont devenues leurs montures?
Marcassin était parti à pied à la poursuite de son ennemi. Pourquoi pas à cheval? Était-ce donc que le Beau-François avait emmené les deux bêtes qui, en même temps qu'elles étaient nécessaires à l'enlèvement de Gervaise, mettaient le Marcassin dans l'impossibilité de le rattraper.
—Oui, le Beau-François a emmené les chevaux, finit par conclure Fil-à-Beurre.
Et c'était quand il venait d'élucider ce point, que, tout à coup, avait retenti derrière lui cette voix geigneuse qui débitait:
—L'inquiétude me torture tellement les entrailles que je crois que c'est moi qui vais accoucher.
À ces mots, Barnabé fit volte-face et reconnut le volumineux bonhomme que, vingt minutes auparavant, il avait aperçu, de loin, descendant de la Juliette.
Ayant appris par la servante, à sa sortie du bateau, que sa femme était en mal d'enfant, le Saucisson-à-Pattes, après avoir donné à son valet d'écurie Pancrace l'ordre de courir au Mans chercher un médecin, avait voulu pénétrer dans la chambre où sa femme allait le rendre père.
Mais la porte lui avait été si obstinément fermée sur le nez, que le pauvre diable en était réduit à promener par la maison ses angoisses conjugales.
Suivant sa manie déplorable de se confier à tous venants, le grotesque, sans se demander d'où lui tombait ce confident, dès que Fil-à-Beurre se fut retourné à sa voix, le regarda d'un air désolé et piailla d'un ton lamentable:
—Trop tard pour aller m'asseoir sur la pierre!!! Il faut que le pèlerinage précède la naissance!!! Léocadie s'est trop pressée!!! Elle aurait attendu quatre jours de plus que je n'en aurais pas été moins flatté d'être père au bout de cinq mois de mariage.
—Quel est cet oison gras? se demanda Barnabé, ignorant qu'il fût en présence du propriétaire de l'auberge de la Biche-Blanche.
Avant qu'il pût placer une parole, l'hôtelier éclata en sanglots:
—Oui! beugla-t-il, sans le pèlerinage, mon fils va naître sans tête! Avec toutes les histoires de mes clients sur la bande d'Orgères et son Beau-François, ma femme s'est si bien frappée l'imagination que, tout à l'heure, quand j'étais derrière la porte qu'on a refusé de m'ouvrir j'entendais Léocadie qui, au milieu de ses douleurs, répétait ces mots...
En l'entendant parler de ses clients, Barnabé avait deviné que son homme était l'aubergiste.
—Bon! pensa-t-il, par lui je vais me renseigner.
Mais comme, par ce que disait le Saucisson-à-Pattes, sa curiosité venait d'être éveillée, il prêta l'oreille pour savoir ce que la femme en couches répétait au milieu de ses douleurs.
—Eh bien, que disait donc la citoyenne, ton épouse? insista-t-il en voyant l'aubergiste s'arrêter.
Si celui-ci ne continuait pas, c'est que la parole lui était coupée par l'apparition de Pancrace, son garçon d'écurie.
—Tu n'es donc pas parti au Mans avec la carriole pour en ramener le médecin? demanda-t-il, étonné.
—Impossible, patron, déclara Pancrace.
—Parce que?
—Parce que, pour la carriole, il faut un cheval.
—Et mon vieux Blanc-Blanc?
—Tu peux venir le voir à l'écurie, ton Blanc-Blanc, citoyen patron... On l'a cruellement arrangé! Il a le jarret tranché.
Avant que son maître pût s'exclamer, Pancrace continua:
—Et il a été fait de même aux deux chevaux des voyageurs de tantôt. Les trois pauvres bêtes estropiées sont étendues sur leur litière que ça fait peine à voir.
—Les voyageurs, les chevaux, répéta le Saucisson-à-Pattes stupéfait, car, parti pour retenir son passage sur la Juliette avant l'arrivée de Marcassin, il était incapable de comprendre.
Mais une pensée triompha de son ahurissement et lui fit tout oublier:
—Sans médecin, que va devenir ma Léocadie? hurla-t-il.
—Oh! fit Pancrace, tu peux être tranquille pour la citoyenne patronne. Elle a trouvé à propos l'aide d'une des voyageuses.
—Chevaux, voyageurs, voyageuses! ânonna l'aubergiste hébété par sa surprise redoublée.
Il était écrit que l'aubergiste, avant toute explication, passerait d'une émotion à une autre.
À ce moment, en haut de l'escalier, parut la servante qui lui cria:
—Tu peux monter, citoyen patron. C'est fini! Un enfant superbe!
Le Saucisson-à-Pattes sembla prendre son courage à deux mains, et, d'une voix brisée par l'émotion, il demanda:
—Il a une tête???
—Viens voir, dit la fille en disparaissant, pressée qu'elle était de retourner près de l'accouchée.
Mais le coup avait porté. À cette réponse, qui ne précisait rien, l'aubergiste avait pris une mine désespérée; il hocha lentement la tête en disant d'un ton mourant:
—Du moment qu'elle n'a pas répondu franchement, c'est qu'elle n'a pas osé m'avouer l'horrible vérité qu'elle veut me laisser constater par moi-même... Pas de joues à caresser de mes lèvres de père!...
Cinq minutes avaient suffi à Fil-à-Beurre pour juger son homme. Aussi fut-ce avec un sérieux profond qu'il lui fit entrevoir une consolation.
—Même sans tête, ton enfant aura toujours deux autres joues à offrir à tes baisers de père.
—Tu me verses du baume dans l'âme! prononça le pauvre père qui, après un regard de reconnaissance à Barnabé, se mit à monter l'escalier conduisant chez sa femme, pendant que Pancrace sortait par la porte ouvrant sur la cour.
Dès qu'il fut seul, Fil-à-Beurre se mit à songer au rapport du garçon d'écurie.
À n'en pas douter, c'était le Beau-François qui, d'un coup de couteau, avait estropié les trois chevaux de l'écurie.
Pourquoi?
La seule réponse était qu'il avait voulu retirer au Marcassin le moyen de l'atteindre en sa fuite. Mais alors se présentait un autre pourquoi mystérieux. À quel propos, quand il y avait pour lui danger énorme à ne pas s'éloigner au plus vite, le Chauffeur avait-il dédaigné d'employer les chevaux qui l'auraient emporté au loin, lui et la jeune fille qu'il enlevait?
Car, pour Fil-à-Beurre, qui ignorait l'existence du pot plein d'or, la jeune fille était le seul empêchement qui dût embarrasser la fuite du bandit.
Et, dans ces conditions, il avait mieux aimé partir à pied. Il avait refusé le seul moyen de mettre l'espace entre lui et l'implacable ennemi qu'il allait avoir aux trousses.
Par eau, il n'avait pas eu la possibilité de s'éloigner. La Juliette était encore là et la barque de Pancrace n'avait pas disparu.
Donc le Chauffeur était bel et bien parti à pied.
Malgré la logique qui l'affirmait, Barnabé se répétait que ce n'était pas possible. Que la jeune fille l'eût suivi ou qu'il l'emportât évanouie, le Beau-François ne pouvait, de gaieté de cœur, s'être exposé à se laisser aussi facilement rejoindre par le Marcassin.
Enfin un soupçon vint à l'esprit de Barnabé.
—À moins, se dit-il, que le Beau-François, au lieu de fuir, soit resté près d'ici, caché en quelque coin, laissant le Marcassin toujours courir en avant.
Alors, en se rappelant qu'il avait annoncé à Vasseur qu'il l'attendrait sur le point de la route où, avant le Mans, il y aurait du neuf, le squelette alla se poster sur le seuil de la Biche-Blanche.
Dix minutes après, comme on l'a vu, arrivaient Vasseur et ses deux hommes. Il n'était pas à la gaieté, à propos de Gervaise, ce bon Fil-à-Beurre. Néanmoins, à la vue de Fichet, gourmé et plus sérieux qu'un âne, il ne put résister à l'idée de lui demander:
—Vous qui savez tant de choses, ne sauriez-vous pas accoucher une dame?
Après avoir mis pied à terre devant la Biche-Blanche, on doit se souvenir que Vasseur avait été tout d'abord abasourdi et par l'apparition du Saucisson-à-Pattes hurlant au monde entier qu'il avait un fils, et par la scène burlesque où ledit fils, perdu par la servante qui l'avait posé elle ne savait où, pour nettoyer son étable, avait été supposé dévoré par les cochons et, finalement, retrouvé dans le chapeau de Fichet, qui l'avait rapporté en le prenant pour un singe.
Sur quoi, l'aubergiste s'était emparé de son rejeton, qu'il avait couvert de ses baisers, en vociférant d'une voix qui éclatait d'une joie délirante:
—Il a une tête! il a une tête!
Ce qu'il aurait répété peut-être bien longtemps, si Fil-à-Beurre ne l'avait arrêté en demandant:
—Dis donc, citoyen aubergiste, est-ce que, tant que ton fils aura une tête, tu laisseras tes voyageurs sans boire ni manger?
Moins de dix minutes après, le lieutenant était attablé avec Fil-à-Beurre; tandis qu'à l'autre bout de la salle, Lambert et Fichet, auxquels s'était joint l'aubergiste, fonctionnaient à pleines mâchoires.
Sitôt sa première faim apaisée, le lieutenant s'était hâté de répéter une question que les événements avaient laissée sans réponse:
—Maintenant, ami Barnabé, peux-tu me dire pourquoi, toi qui venais de charger ton fusil quand, tantôt, tu m'as quitté pour partir en éclaireur, je t'ai retrouvé, tout à l'heure, le rechargeant à nouveau... À quel propos et sur qui as-tu donc tiré pendant notre séparation?
Fil-à-Beurre sentait qu'il y avait imprudence à répondre au lieutenant avant de l'avoir préparé à son récit.
Il fit donc d'une pierre deux coups en répliquant:
—Mon coup de fusil se lie à un incident de la nuit dernière, auquel il me faudrait remonter.
—Alors, remonte.
—C'est bien votre avis?
—Certainement.
—Eh bien, puisque je remonte, voulez-vous m'apprendre pourquoi certain lieutenant de votre connaissance m'a embrassé avec des transports de joie quand, après lui avoir conté comment j'avais connu certaine demoiselle Gervaise, j'ai ajouté que je savais où retrouver cette jeune fille qui, subitement, avait disparu de sa maison, au village de Mégin?
Ce disant, l'échalas regardait Vasseur avec un sourire si franc et si dévoué, que le lieutenant ne put résister à cet appel à sa confiance:
—J'adore Gervaise! avoua-t-il.
Et, avec ce besoin, commun à tous les amoureux, de parler de l'objet aimé, Vasseur conta tout. Comment il avait découvert Gervaise à l'aide du cheval de Doublet qu'il avait empoisonné ensuite pour qu'aucun autre ne pût faire cesser l'ignorance de la jeune fille sur son père. Par quelle ruse il s'était fait admettre dans la maison. Les efforts qu'il avait tentés pour soustraire Doublet à l'échafaud. Enfin, quel avait été son désespoir lorsque, venu pour voir une dernière fois Gervaise avant de se mettre en route à la chasse du Beau-François, il avait trouvé la maison inhabitée.
—Par un paysan qui passait, j'ai appris que Gervaise avait suivi un oncle qui était venu la chercher avec une lettre de son père... «Un oncle qui avait l'air d'un ours, aimable comme un coup de trique!» m'a dit le paysan qui me renseignait, acheva Vasseur.
—Oh! ça, oui, fit Barnabé.
—Tu as donc vu cet oncle, toi?
—Écoutez à votre tour. Moi aussi, deux jours avant vous, j'étais allé à Mégin. L'exécution des Chauffeurs d'Orgères, que vous m'aviez indiquée pour le moment où j'aurais à vous suivre, était fixée au surlendemain. Je voulus donc aller faire mes adieux à celle qui avait été si bonne pour moi. Suivant mon habitude, je pénétrai par le jardin, à travers un trou de la haie. Le moyen m'avait été indiqué par Annette qui tremblait toujours qu'en arrivant par la route, je ne me trouvasse nez à nez avec le père, le prétendu maquignon Augé, subitement revenu de voyage.
Fil-à-Beurre s'arrêta pour boire, ce qui fit une pause pendant laquelle on entendit, à l'autre bout de la salle, la voix du Saucisson-à-Pattes qui, faisant ses confidences aux soldats de Vasseur, achevait cette phrase:
—... Par l'effet de la pierre du pèlerinage, on peut arroser des fleurs à six pieds de distance.
À quoi Fichet répondit dédaigneusement en retroussant sa moustache:
—Que mon père, il ne s'est jamais frictionné les fesses sur une pierre, ce qui n'empêche que moi, si le cœur il t'en dit, citoyen, je t'emplirai une bouteille à huit pieds, que tu en seras courbaturé de la précision de mon adresse de coup d'œil quant au goulot.
—En vérité, tu fais cela?
Parmi ses qualités Fichet avait celle d'être un carottier fini, qui ne ratait jamais une aubaine. Aussi répondit-il:
—Que j'en suis susceptible, identiquement que je te le dis, lorsque j'ai bu... à ma huitième bouteille quand le vin est une saloperie et à ma douzième alors que le vin il me congratule le gosier.
Et Fichet ajouta:
—Ton vin, il me congratule le gosier.
Compliment qui, si l'aubergiste était curieux de le voir prouver son dire, renvoyait l'épreuve après la douzième bouteille.
Cependant, de son côté, Fil-à-Beurre avait repris son récit:
—Je passais par le commun à fourrages dont je vous ai parlé, quand, de l'autre côté de la cloison, une voix qui m'arriva par la crevasse me fixa sur place.—Le père était-il donc enfin revenu?—Bien doucement je m'approchai de la lézarde et je regardai. Je vis un homme laid, velu, carré sur sa base, une sorte d'ours qui était entrain de dire à Gervaise:
«Là-bas, à Saint-Florent-le-Vieil, où je vous conduis, votre père viendra vous rejoindre et se fixer après une dernière tournée. Pour vous engager à me suivre, il vous a adressé cette lettre que je vous ai donnée à lire. Comme il vous l'écrit, je suis votre oncle par votre mère. Il faut me suivre, mon enfant.»
Vasseur interrompit Barnabé.
—Doublet avait prévu son sort, dit-il. Cette lettre était écrite d'avance pour entraîner son enfant au loin dans le cas où il serait pris avant d'avoir pu filer.
—Comme vous le dites, mon lieutenant, continua Fil-à-Beurre. Pour moi, qui ne devais savoir la vérité que le surlendemain, en reconnaissant Doublet sur l'échafaud, cette lettre ne signifiait pas autre chose que le maquignon Augé, ne voulant pas revenir en Beauce, avait chargé son beau-frère de venir chercher Gervaise.
Il avait une voix bien rauque, ce vilain homme. Il me sembla pourtant qu'elle s'adoucissait quand il ajouta:
—N'ayez pas trop peur de moi, mon enfant. Je ne suis pas le Marcassin pour tout le monde.
C'est ainsi que j'appris qu'il se nommait le Marcassin.
Puis il reprit:
—Préparez donc votre départ.
—Mais, objecta Gervaise, et ma bonne Annette?
—Annette nous accompagnera jusqu'au Mans. Elle est de cette ville: nous l'y laisserons à notre passage.
J'eus le tort de croire que le départ n'était pas si proche. Chaque matin, Gervaise avait l'habitude de venir soigner les fleurs de son jardin. Je m'éloignai donc en me promettant de revenir le lendemain faire mes adieux à la jeune fille à son heure de jardinage. Hélas! quand je me présentai, il était trop tard. Gervaise était partie au point du jour. Mais dans ma mémoire, deux noms étaient restés. Le nom du village de Saint-Florent-le-Vieil et le nom ou plutôt le sobriquet de Marcassin.
—Le reconnaîtrais-tu, cet oncle? demanda Vasseur.
—Oui, d'autant mieux que je l'ai revu une seconde fois.
—Quand donc?
—Aujourd'hui même, dans cette auberge.
Fil-à-Beurre hésita un peu avant de continuer; mais il était de ceux qui pensent qu'à entasser les mauvaises nouvelles, on ne porte, en somme, qu'un coup. Il continua donc d'une voix grave:
—C'est à propos du Marcassin que je me suis servi tantôt de mon fusil.
—Tu l'as tué? fit vivement Vasseur.
—Non, il s'agissait de sauver Gervaise.
Le lieutenant avait pâli à ces mots. Sa voix tremblait quand il demanda:
—Elle courait donc un danger?
—Elle y est tombée, prononça Barnabé.
Et, brutalement peut-être, mais avec la conviction qu'il valait mieux tout dire à un homme de la trempe du lieutenant, il continua:
—Gervaise est aux mains du Beau-François depuis une heure!
À ce moment, à l'autre table, le Saucisson-à-Pattes était en train de dire d'une langue un peu épaissie par le vin:
—Ma Léocadie était un bourreau de vertu. Elle m'a vu et, aussitôt, elle a compris qu'elle était devant son vainqueur. L'amour l'a jetée à mes pieds sans défiance. Aussi ai-je eu pitié d'elle. Je lui ai accordé ma main.
Sous l'émotion de colère froide qui lui était montée au cerveau à la terrible nouvelle que Gervaise était au pouvoir du Beau-François, le lieutenant amoureux fut injuste envers Fil-à-Beurre. Il se leva brusquement de table en disant:
—Comment! imbécile! voici une heure que tu me fais perdre à t'écouter... heure que j'aurais employée à la poursuite du bandit!
L'échalas secoua la tête et, bien tranquillement, répondit:
—Le poursuivre? à quoi bon? Nous ferions trop l'affaire du Beau-François qui, à mon avis, loin d'avoir gagné le large, doit être aux environs, tapi en quelque cachette d'où il guette notre départ pour pouvoir prendre ensuite la route sur laquelle il saura n'être pas poursuivi.
Alors, à l'appui de son dire, Fil-à-Beurre conta les faits auxquels il avait assisté, c'est-à-dire la mèche allumée sous la croupière du bidet de la voiture bâchée, pour que l'animal, affolé par la souffrance, entraînât le Marcassin à sa poursuite dans une direction opposée à celle que le Chauffeur comptait prendre pour détaler.
En écoutant le récit des trois chevaux estropiés dans l'écurie par le Beau-François, le lieutenant s'étonna:
—Pourquoi, au contraire, ne s'en est-il pas servi pour s'enfuir? demanda-t-il.
—Là est le mystère, fit Fil-à-Beurre. Que Gervaise ne fût pas évanouie, notre gredin aurait été forcé de la lier sur une des montures ou, en cas d'évanouissement, de l'emporter en travers de sa selle. Il n'aurait pu aller bien loin ainsi, mais il aurait gagné du terrain. Pour que le Beau-François ait négligé ce premier moyen de prendre du champ, il faut qu'une raison s'y soit opposée... Là est le mystère, je vous le dis encore.
—En coupant le jarret des chevaux, il aura voulu les empêcher de servir à ceux qui se lanceraient à ses trousses, avança Vasseur.
—Euh! euh! j'en doute, fit le squelette.
Et il répéta en insistant:
—Là est le mystère... Il y a, j'en suis certain, une cause, inconnue de nous, qui a dû guider cette conduite étrange du Beau-François.
—Cause qui, sans doute, était aussi inconnue au Marcassin, puisque n'ayant pas, comme toi, le soupçon que le Chauffeur ne s'était pas éloigné, il s'est mis en chasse du sacripant.
—Euh! euh! répéta Fil-à-Beurre.
—Tu ne le crois pas?
—Le Marcassin m'a eu tout l'air d'un finaud, qui n'en est pas à compter les malices de son sac. Qui sait si, au lieu d'être au diable, comme nous le croyons, il n'est pas à l'affût dans le voisinage.
Et Fil-à-Beurre, qui avait l'habitude de tenir à ses idées, devint pensif et murmura à mi-voix:
—Quel motif a pu arrêter la fuite du Beau-François?
Soudainement, il se frappa le front en homme qui se souvient.
—Oh! oh! lâcha-t-il en souriant.
—Quoi donc? fit le lieutenant.
—Un fait me revient en mémoire. Quand j'ai suivi le Marcassin lorsqu'il a visité les chambres désertes des deux femmes, il a commencé par dire: «Disparues!» puis il a regardé dans un coin d'une de ces chambres, et il a ajouté: «l'or aussi!»
Tout satisfait, Fil-à-Beurre lâcha, en se frottant les mains:
—Tiens! tiens! «L'or aussi.» Est-ce que, par hasard, c'est cela qui a mis un fil à la patte du Beau-François et l'a empêché partir à cheval?
Puis, avec étonnement:
—«L'or aussi!» redit-il lentement; il fallait donc qu'il y en eût un bien gros tas!
De tout ce qui venait d'être dit, il surgissait pour l'amoureux lieutenant une inquiétude immense.
—Qu'est devenue, à cette heure, ma pauvre Gervaise? soupira-t-il.
Une crainte, qui lui traversa l'esprit, le fit frémir.
—Le Beau-François va-t-il l'entraîner vers la bande de Coupe-et-Tranche, ajouta-t-il.
À ce mot étrange, Fil-à-Beurre avait ouvert de grands yeux. Sa physionomie demandait une explication.
Vasseur, qui le comprit, tira d'une de ses poches un petit papier graisseux, qu'il se mit à déplier, en disant:
—Voici le billet, écrit par Doublet, que j'ai trouvé dans le collet de la veste abandonnée par le Beau-François la nuit de son évasion. Le père de Gervaise s'est bêtement fait couper le cou en refusant de m'expliquer le sens de cette lettre dont, aujourd'hui, grâce à toi pour la plus grande partie, j'ai la complète explication. Au pied de l'échafaud, quand j'en ai parlé à Doublet, il n'y avait encore dans ce grimoire que deux renseignements que je comprenais. Tiens, écoute:
Et le lieutenant se mit à lire:
«Coupe-et-Tranche.—Jéhu 24.—S.-F.-le-Vieil.—La Saute.—Le Marcassin.—Sans sabots, on s'enrhume.—Sept et quatre font neuf.—La faîne est tombée.
—C'était là un memento fait par Doublet pour servir au Beau-François après son évasion, reprit le lieutenant après sa lecture.
—Oui, dit Barnabé. Et ce doit être par le Chauffeur qui, j'en jurerais bien, n'a dû rien comprendre à la commission, que Doublet a fait prévenir le Marcassin de venir chercher sa fille.
—Pour moi, ce billet, reprit Vasseur, était le pot à l'encre, sauf deux points. D'abord ce nom de Coupe-et-Tranche, que je savais être le sobriquet du chef de la plus redoutable bande de faux chouans qui, à cette heure, ravage la Mayenne, la Sarthe et le Bas-Maine. À coup sûr, Doublet envoyait le Beau-François comme une recrue à Coupe-et-Tranche.
Fil-à-Beurre n'était pas curieux à demi; il s'empressa de demander:
—Quel est l'autre renseignement que vous aviez aussi compris?
—C'est Jéhu 24, qui est un mot d'ordre.
—Un mot d'ordre des Chauffeurs?
—Nullement... et ma surprise a été grande en constatant qu'il était connu des Chauffeurs... Pour me l'expliquer, il a fallu me rappeler que Doublet, alors qu'on ne se méfiait pas de lui, était au mieux avec les autorités de Chartres qui, bien souvent, venaient, en cachette, faire les parties fines en son auberge.
—Mais alors, de qui ce Jéhu 24 est-il le mot d'ordre? insista Barnabé.
—C'est le mot de passe au moyen duquel se font reconnaître entre eux ou des autorités les policiers que le ministre Fouché a envoyés dans nos départements pour y préparer le coup de filet qui nous débarrassera de toutes les bandes.
—Des malins, paraît-il, ces policiers-là?
—Le dessus du panier. Parmi eux, dit-on, il y en a un qui les enfonce tous.
Vasseur fut interrompu par le Saucisson-à-Pattes, qui criait à Fichet:
—Dix, onze, douze, citoyen! tu en es à ta douzième fiole, c'est le moment de me prouver ton adresse dans un goulot de bouteille à huit pieds de distance... comme tu l'as prétendu.
À quoi Fichet, qui en était arrivé à ses fins, c'est-à-dire à boire à gogo, se redressa plus raide qu'un crin, en disant d'une voix qui ne badinait pas:
—Prétendu!!! Que tu me ferais la pétulance de dubiter de ma parole! Prends la chose, imposteur, que je ne tolériserais pas une insultation de cette vigueur.
Il avait une mine si menaçante, que le Saucisson-à-Pattes effrayé s'empressa de dire:
—Je te crois sur parole, citoyen; je te crois si bien que je me fais un devoir d'avouer que je suis encore émerveillé de ton adresse à viser un goulot.
Si l'aubergiste n'amplifia pas ses excuses, c'est qu'il en fut empêché par l'arrivée des bateliers de la Juliette, qui allait enfin démarrer.
Avant de partir, ils venaient vider un dernier pot de vin, à l'heureuse réussite de leur voyage.
En pensant à Gervaise, le lieutenant ne tenait plus en place. Malgré tout ce que lui avait dit Barnabé, il voulait se mettre en chasse du Beau-François.
—En route! commanda-t-il à ses hommes.
Si bête qu'il fût, le Saucisson-à-Pattes était aubergiste avant tout, c'est-à-dire qu'il s'attachait à ses clients et ne lâchait pas facilement une aubaine. Sa voix se fit aussitôt bien humble en s'écriant:
—Comment! en route? Est-ce que vous allez tous partir quand voici la nuit qui arrive... au moment même où il est d'habitude de se reposer en un bon lit?
—En route! répéta Vasseur sans s'arrêter à ces observations.
—Non, non, vous ne me ferez pas l'injure de mépriser les lits moelleux de la Biche-Blanche, geignit douloureusement l'énorme hôtelier en s'avançant, les mains jointes, vers le lieutenant.
Et quand il fut près, bien près de Vasseur, il lui souffla vite:
—Jéhu, 24!
À ces mots de reconnaissance, qui lui signalaient un des fameux agents expédiés par le ministre de la police, pas un trait du visage de Vasseur ne trahit l'immense étonnement qui venait de s'emparer de lui.
L'homme était là devant lui avec son apparence de polichinelle ridicule, avec ses gestes stupides. Mais au milieu de cette figure niaise, les yeux avaient tout à coup brillé, intelligents et résolus.
—Restez! lui souffla encore l'agent.
Et, tout aussitôt, retrouvant son allure burlesque et sa voix de crécelle, il se remit à piailler:
—Je défie qu'au Mans, où tu vas aller, citoyen, tu trouves meilleurs lits ni aussi bon vin... Pas vrai! vous autres, les bateliers?
—Ça, c'est vrai. Ton vin se laisse boire, confessa le patron de la Juliette qui trinquait avec ses hommes.
Fichet, par reconnaissance pour les bouteilles bues gratis, crut devoir plaider la cause de l'aubergiste.
—Que son vin il est en comparation avec les femmes. On se complaît à le caresser, déclara-t-il.
—Va donc pour une nuit passée à l'auberge de la Biche-Blanche, accorda Vasseur ayant l'air de céder.
Les quelques mots soufflés par l'aubergiste au lieutenant n'avaient pas été surpris par Fil-à-Beurre. Il crut que c'était à son conseil de ne pas s'éloigner que Vasseur se rendait.
—À la bonne heure! il entend raison! se dit-il.
Puis, mentalement, il ajouta:
—J'ai dans l'idée que notre nuit à la Biche-Blanche ne sera pas des plus tranquilles.
Cependant les bateliers avaient fini de boire.
—Nous partons. On n'attend plus que toi, citoyen aubergiste, annonça le patron de la Juliette en s'adressant au Saucisson-à-Pattes.
Ce dernier le regarda d'un air bêtement surpris:
—Pourquoi n'attends-tu plus que moi? demanda-t-il.
—Mais pour monter à bord. As-tu donc oublié que nous devons, à notre passage, te déposer au pèlerinage de Cormières?
L'énorme bonhomme tressauta en s'écriant:
—Tiens! j'ai donc omis de vous annoncer que je ne pars plus... Il est trop tard, puisque ma femme est accouchée et, de plus, ce serait inutile, attendu que mon fils a une tête...
Et, de sa voix épouvantée, s'adressant à Fichet:
—Car j'ai eu peur un instant, le croirais-tu, citoyen? d'avoir un fils sans tête.
—Que cela, nonobstant, aurait été encore plus mieux que d'avoir une tête sans fils... Rien qu'une tête!!! objecta Fichet, dont la maxime était qu'en ce bas monde, il faut savoir se contenter du mauvais, par crainte de trouver plus mauvais encore.
En apprenant que l'aubergiste n'était plus du voyage, le patron avait échangé avec ses hommes un rapide coup d'œil que surprit Fil-à-Beurre.
—Alors c'était bien la peine, tantôt, de nous demander à visiter l'entrepont de la Juliette pour savoir où tu dormiras cette nuit, gouailla le patron.
Sous l'accent moqueur du chef batelier perçait une légère pointe de mécontentement qui frappa Barnabé.
—Eh! eh! pensa-t-il, on dirait que ce changement de résolution le taquine un brin.
—Si une potée de mon meilleur vin peut t'indemniser de ce dérangement, je serai heureux de te l'offrir, pour toi et tes hommes, proposa humblement l'hôtelier.
—Allons, va chercher ton meilleur, gros phoque! accorda le patron qui sembla n'avoir plus de rancune.
Le jour avait baissé de plus en plus. L'obscurité arrivait dans la salle. L'aubergiste prit sur l'étagère d'un buffet deux chandelles qu'il alluma. Il en laissa une sur la table des bateliers et, oubliant d'éclairer la table où se tenait Vasseur près de qui Barnabé était venu reprendre sa place, il emporta l'autre chandelle. Après avoir soulevé la trappe, il descendit dans la cave.
Depuis qu'il avait entendu le Jéhu 24, Vasseur n'avait cessé d'observer l'aubergiste. En le voyant si niais, si lourd, si saugrenu, il en était à se demander si ses oreilles ne l'avaient pas trompé.
Dans la pénombre où le laissait l'absence de lumière, il sentit la main de Barnabé se poser sur son bras.
—Écoutez donc, lui souffla ce dernier.
Puis, tout après:
—Et regardez les bateliers, ajouta-t-il.
En effet, du côté de la Sarthe, se faisait entendre un sifflement doux, mais prolongé qui, après une note longue, se coupait d'une plus brève entre deux pauses. Ce sifflement devait être un signal à l'adresse des bateliers, car, après un nouveau coup d'œil échangé entre eux, le patron cria d'une voix impatiente:
—Viendras-tu, lambin?
—Voici! dit le Saucisson-à-Pattes sortant par la trappe, porteur d'un énorme pot qu'il vint déposer sur la table de l'équipage avec sa chandelle.
Ainsi éclairés par les deux lumières, les bateliers apparaissaient bien distincts aux regards attentifs du lieutenant et de Barnabé.
—Là! fit le Saucisson-à-Pattes en posant le pot, goûtez-moi cela et vous pourrez vous vanter d'avoir lampé du premier numéro... Hein! quel arome?
L'aubergiste ne mentait pas. Le vin avait un tel arome qu'il alla chatouiller les papilles nasales de Fichet qui, à côté de Lambert, se tenait à deux pas observant la scène.
Il tendit ses narines béantes et avides au doux parfum, en disant à mi-voix à son camarade:
—Pour lors, alors, que ce vin serait donc d'une délectance plus conséquente, que celui dont nous nous averions imbibé l'individu.
—Si le cœur t'en dit, approche ton verre, l'ami, proposa le patron, qui avait entendu.
Fichet ne se le fit pas dire deux fois. Il se retourna vers la table où il avait dîné et prit son verre qu'il avança aussitôt en modulant de sa voix aimable:
—Que c'est pour te complaire.
Au moment où l'offre avait été faite, l'aubergiste avait ébauché un geste brusque, qu'il avait arrêté tout à coup, parce que le regard du patron s'était tourné vers lui.
Pour Vasseur, qui observait, il était évident que ce geste interrompu devait être un signal à Fichet de ne pas boire.
Le dicton qu'il y a loin de la coupe aux lèvres devait être d'une triste vérité pour le soldat. Son verre était déjà sous son nez et ses lèvres allaient se poser sur le bord, quand la voix sèche et impérieuse de Vasseur lui cria:
—Fichet, viens.
Il était franc buveur, le bon Fichet, mais il était aussi soldat modèle. Au commandement dont l'intonation, du reste, ne lui donnait pas le temps d'ingurgiter, il posa son verre sur la table et vint tout droit à son chef.
—À votre bon voyage! souhaita l'aubergiste aux bateliers qui semblaient vouloir attendre le retour de Fichet, pour trinquer avec lui.
Peut-être auraient-ils patienté si, à ce moment, n'avait recommencé le sifflement qu'avait remarqué Fil-à-Beurre. Toutes les mains saisirent vivement leurs verres.
—À ton prochain fils... et avec deux têtes, riposta le patron moqueusement.
Alors, tout l'équipage but pendant que, sur le rivage de la Sarthe, le sifflet renouvelait son appel.
—À bord! commanda le patron qui partit précipitamment, suivi de ses hommes.
Le Saucisson-à-Pattes, sitôt le dernier batelier disparu, avait pris le verre de Fichet et, sans mot dire, il en avait jeté le contenu sur le parquet.
Un grognement de désespoir sortit du gosier du soldat:
—Que, pour un rien, je lui casserais strictement les femmoplates, murmura-t-il, indigné de voir un si bon vin perdu.
Fichet, on le voit, avait de la mémoire... Seulement, il s'embrouillait dans le féminin et le masculin.
Cependant, l'aubergiste avait gagné le seuil de la porte et, de là, il regardait le départ de la Juliette. Un peu de jour apparaissait encore à l'horizon en une étroite bande claire sur laquelle la Juliette se détachait en noir. Semblables à des ombres, les cinq hommes se voyaient sur le port occupés à détacher les amarres.
Le sifflement avait cessé.
Pendant ce silence, Barnabé qui, avec Vasseur, s'était approché d'une fenêtre pour assister au départ du bateau, souffla au lieutenant:
—C'est drôle! il ne me semble plus du tout être un crétin, ce gros hippopotame... Oh! mais, plus du tout, du tout.
—Attends un peu, dit Vasseur, qui voulait lui laisser le plaisir de la surprise.
Cependant, la Juliette, délivrée de ses liens, s'était ébranlée sous l'effort de deux hommes s'aidant d'une gaffe pour lui faire gagner le courant.
À ce moment, du bord s'éleva la voix du patron qui, en apercevant l'aubergiste debout sur le seuil de sa maison, lui criait:
—Adieu! boule d'idiot!
Comme s'il recevait un compliment, le Saucisson-à-Pattes agita joyeusement son mouchoir en guise de réponse au partant. Mais, en même temps, sa voix, qui n'avait plus rien de la crécelle, gronda sourde et menaçante:
—Non, pas adieu, mais au très prochain revoir, chenapans de malheur!
Alors, rentrant dans la salle, il marcha droit à Vasseur et lui dit:
—Venez, lieutenant.
VIII
Vasseur était des mieux costumés. Rien dans son travestissement n'indiquait autre chose que ce qu'il prétendait représenter, c'est-à-dire un campagnard aisé. À se dire commerçant en grains, il pouvait être cru sur l'apparence.
En s'entendant donner son titre de lieutenant, il y eut sur son visage un étonnement dont l'aubergiste devina la cause, car il dit en riant:
—Oh! je vous connais pour vous avoir déjà vu à Chartres sous l'uniforme... J'avais besoin de me mettre en mémoire les traits de celui dont, un jour ou l'autre je pourrais avoir à réclamer l'aide... Et, voyez-vous, quand j'ai dévisagé quelqu'un, il est impossible que j'oublie sa figure.
—Et ceux-là? dit Vasseur en montrant Fichet et Lambert, aussi travestis.
—Oh! ceux-là! Qui connaît le chien de tête, devine la meute... Deux gendarmes qui, par cela même qu'ils vous accompagnent, doivent être deux loyaux et braves soldats... Ils se seraient déguisés en anges que je les aurais reconnus.
Et, sans que rien trahît qu'il plaisantât:
—Pourtant, reprit-il, peut-être aurais-je hésité pour Fichet, qu'à son langage choisi j'aurais pu prendre pour un maître d'école.
—Et moi? fit Barnabé en s'avançant.
—Toi, mon garçon, tu n'es pas déguisé. Les loques qui te couvrent sont même tes habits de fête... Seulement, l'intelligence et l'honnêteté que je lis sur ton visage ne t'ont pas encore enrichi... Bast! tout arrive à qui sait attendre.
Tout cela avait été dit d'un ton leste, dégagé, rieur, qui était loin de rappeler l'accent traînard, aigu et niais du Saucisson-à-Pattes. Son allure avait aussi changé. Au lieu du lourd poussah, l'homme, malgré son embonpoint excessif, était devenu agile et remuant. Il en témoignait, du reste, par la vivacité avec laquelle, tout en parlant, il s'occupait à fermer les lourds volets qui, en plus d'épais barreaux de fer, fermaient intérieurement la grande salle de la Biche-Blanche.
Sa clôture terminée il répéta:
—Venez.
—Où nous conduis-tu? demanda Vasseur.
—Pincer le Beau-François.
—Tu le connais donc? s'écria Barnabé surpris.
—Deux fois, il est venu dans mon auberge. Aujourd'hui et il y a trois jours.
Un souvenir revint à Fil-à-Beurre.
—Mais, dit-il, pour aujourd'hui, comment le sais-tu? Pendant l'heure que le brigand est resté ici, toi, tu étais à bord de la Juliette.
—Oui, mais j'ai mon élève.
Et le Saucisson-à-Pattes marcha vers la porte en ajoutant:
—Mon élève que je vais vous présenter.
Au moment d'ouvrir, il s'arrêta en disant:
—Pas de lumière qui nous trahisse. Il faut qu'on nous croie bel et bien endormis.
Il vint à la table où brûlaient les deux chandelles, en souffla une et porta l'autre sous le manteau de la cheminée. Certain alors qu'aucune lumière ne s'apercevrait du dehors quand il ouvrirait la porte, il y retourna, en fit tourner le battant et prononça:
—Pancrace!
Aussitôt le valet d'écurie pénétra dans la salle et repoussa la porte.
Si promptement que la porte eût été ouverte et refermée, cela avait suffi pour que le lieutenant et Fil-à-Beurre pussent entendre, sur le bord de la Sarthe, se répéter le sifflement, mais cette fois plus strident et surtout plus précipité, ce qui dénotait l'impatience du siffleur.
—Où est le Beau-François? demanda l'aubergiste à brûle-pourpoint au valet.
Celui-ci comprit qu'il était autorisé à parler devant les étrangers, en présence de qui l'interrogeait son maître. Il répondit sans hésiter:
—Toujours dans la Saunerie.
Après une pause qui laissa encore entendre le sifflement s'accentuant de plus en plus impatient, Pancrace continua:
—Tenez, écoutez comme il s'égosille après l'équipage de la Juliette.
En prononçant ce nom, le valet éclata de rire.
—Ah! si vous les voyiez, les gens du bateau! reprit-il. Les brigands s'en vont à la dérive sans pouvoir parvenir à se rapprocher du rivage.
Puis, avec un éclat de rire:
—Sapristi! patron, s'écria-t-il, vous leur avez versé une bien jolie drogue dans leur dernière rasade.
Ces paroles éclairèrent Fichet sur le vin qu'il avait été sur le point de boire et que l'aubergiste avait jeté sur le parquet.
—Que j'ai la compréhension actuelle de l'inconvenance d'avoir transfusé mon verre, avoua-t-il d'un ton reconnaissant.
Cependant, pour mieux édifier Vasseur, l'aubergiste avait continué l'interrogatoire de Pancrace:
—Tu es bien certain que l'individu que nous entendons siffler dans la Saunerie est le Beau-François?
—Pour ça, oui... C'est moi qui ai reçu les chevaux lorsqu'il est arrivé avec l'autre, le poilu, pendant que vous étiez sur la Juliette. Je les ai reconnus pour les deux particuliers qui étaient déjà venus, il y a trois jours, et dont vous m'avez dit que le géant était le Beau-François.
Pancrace, après cette réponse se remit à rire en disant:
—L'entendez-vous? Hein! l'entendez-vous? En donne-t-il du galoubet, l'enragé!
En effet, le sifflement du Beau-François avait repris de plus belle. Cela eut pour effet de réveiller l'ardeur du lieutenant qui s'écria:
—Mais, à trop attendre, nous allons laisser fuir ce misérable; il gagnera la Juliette à la nage.
—Oh! fit tranquillement l'aubergiste, je l'en défie bien; il se noierait, car il aurait trop lourd à porter.
Sans demander l'explication de cette dernière phrase, Vasseur reprit:
—Alors il gagnera la Juliette à l'aide de cette barque que j'ai vue attachée au bord de l'eau.
—J'en ai retiré les avirons tout à l'heure, déclara Pancrace.
—Patience, citoyen Vasseur, patience! fit l'aubergiste d'un ton calme. Soyez bien persuadé que le gueux ne peut nous échapper.
Et, à titre de justification du retard, il ajouta cette phrase énigmatique:
—Il ne faut pas en vouloir aux gens de vouloir faire d'une pierre trois coups!
—Trois coups, répéta Fil-à-Beurre étonné.
Mais, au lieu de continuer, l'aubergiste revint à Pancrace pour lui adresser une question qui arrivait bien étrangement:
—Dis donc, fit-il, ma nouvelle servante, la Victoire, elle liche, n'est-ce pas?
—C'est son péché mignon.
—Et la pauvrette ne dédaignerait pas une rôtie au vin chaud, bien sucré, qu'on lui planterait sous le nez.
—J'en suis certain.
—Alors, il faut être indulgent pour le goût de cette fille. Tout à l'heure, en disant que c'est pour donner des forces à ma femme, tu monteras une rôtie là-haut, que tu mettras bien à portée de Victoire.
—Une rôtie au vin... c'est un peu raide pour une accouchée qui a peut-être la fièvre, objecta Pancrace.
—C'est aussi ce que se dira Victoire, et comme elle ne voudra pas nuire à sa maîtresse, elle se décernera la boisson.
—Il y a gros à parier.
L'aubergiste porta la main à sa poche dont il tira quelque chose qu'il glissa dans celle du valet, en disant:
—Pour qu'elle trouve meilleur goût à sa régalade, tu lui mettras cela dans son vin.
—Bon! fit Pancrace en riant, comme aux gens du bateau... ce sera drôle!
—Ensuite...
Au lieu de terminer sa phrase, l'aubergiste se pencha à l'oreille du valet et, à voix basse, lui souffla une longue phrase qu'il termina par cette question:
—C'est bien compris?
—Tout ce qu'il y a de mieux compris.
—Alors, va, mon bon Pancrace.
Et pendant que le valet entrait dans la cuisine, probablement pour préparer la rôtie au vin, l'aubergiste alla rouvrir la porte donnant sur la rivière en disant:
—Venez examiner, lieutenant.
La nuit, sans être trop claire, permettait de voir les objets à distance. Un peu plus loin, sur la Sarthe, apparaissait la masse sombre de la Juliette qui, depuis qu'elle avait démarré, aurait dû être déjà bien loin.
—Pourquoi est-elle encore là? et surtout pourquoi est-elle allée s'arrêter à l'autre rive, au lieu de revenir à celle-ci? demanda Vasseur.
—Parce que le bateau, descendant à la dérive, a été poussé par le courant de la rivière, qui porte sur la rive gauche.
—À la dérive? répéta le lieutenant; mais alors que fait donc l'équipage?
—Il dort à poings fermés, grâce au narcotique contenu dans le vin que je lui ai offert pour son coup du départ. Voilà donc comment, ainsi que vous le voyez, toute la largeur de la Sarthe sépare le bateau de notre siffleur enragé.
Pendant qu'ils étaient seuls, le lieutenant voulut satisfaire sa curiosité.
—Tu t'es fait connaître à moi avec le nom de passe, dit-il, mais j'ignore ton vrai nom.
—Meuzelin!
—Bigre!!! lâcha Vasseur avec l'accent de la plus sincère admiration pour le porteur de ce nom.
Parmi ceux qui étaient au fait des agissements du ministère de la police, et le lieutenant, par ses fonctions, était de ceux-là, on citait Meuzelin comme le plus habile et le plus audacieux des policiers de l'époque. Rien donc de plus justifié que l'exclamation de surprise louangeuse échappée à Vasseur, en apprenant qu'il se trouvait en présence de cette célébrité de la police.
Le compliment que contenait le juron du lieutenant fut compris par Meuzelin qui, faisant bon marché de l'éloge, répliqua gaiement:
—Peut-on se méfier du bonhomme ridicule que je représente... du Saucisson-à-Pattes, comme on m'appelle, dont la bêtise est citée à vingt lieues à la ronde? Je n'ai pas grand mérite, croyez-moi, à rouler tous ces naïfs de province.
Ensuite, redevenant sérieux:
—Voici le moment d'agir, dit-il; lieutenant, faites venir vos hommes.
—Armés? demanda Vasseur.
—Jusqu'aux dents, car je crois que nous aurons à batailler.
—Batailler, répéta dédaigneusement le lieutenant. Si vigoureux que soit le géant que nous allons prendre, nous sommes quatre hommes contre lui... et même cinq, en te comptant, Meuzelin.
—Oui, mais il ne faut pas me compter.
—Parce que?
—Parce que, débita l'aubergiste en tapant sur son ventre monstrueux, mon rôle se borne à être le gros morceau de lard qui doit attirer le rat hors de son trou... Vous verrez cela tout à l'heure. Quant à batailler, comme je vous l'annonce, et dont vous doutez, soyez-en certain... et non pas contre un seul homme, mais contre vingt ou trente garnements qui nous tomberont sur les reins...
—Qui te le laisse croire?
—La visite d'une heure que j'ai faite aujourd'hui sur la Juliette, sous prétexte d'y retenir mon passage pour Cormières, m'a donnée sujet d'ouvrir l'œil.
Et, sans plus d'explications, l'aubergiste répéta:
—Faites venir vos hommes.
Sitôt Barnabé et les deux soldats arrivés, l'aubergiste ferma soigneusement sa porte, dont il plaça la clef sous la dalle cassée d'un banc qui avait jadis existé à côté de l'entrée.
—En cas de retraite, le premier arrivé trouvera la clef en cet endroit, annonça-t-il.
—Pour un seul vaurien à prendre, Meuzelin, tu vois l'avenir bien en noir, dit Vasseur, persistant dans son idée qu'on n'aurait affaire qu'au Beau-François.
—Je souhaite de me tromper, dit l'aubergiste d'un ton grave en prenant la tête du groupe qui, sur ses pas, contourna l'auberge pour gagner la route dont les taillis qui la bordaient faisaient un chemin moins découvert que le rivage de la rivière.
On parvint à un bouquet d'arbres situé à cent toises tout au plus de la Biche-Blanche.
—Voici où vous allez prendre l'affût, annonça le policier en pénétrant sous le couvert.
Quarante pas plus loin, sous les arbres, se voyait la Sarthe, et de l'autre côté de la rivière, apparaissait la Juliette, en face de laquelle allait se dresser l'embuscade.
À peine arrêté sous bois, Vasseur demanda:
—Où donc est la Saunerie?
—Là, sur la lisière du bois, cette bicoque, dit l'aubergiste en montrant une petite masure tombant en ruines.
—Cernons-la, proposa le lieutenant impatient de tenir le Beau-François.
Mais à son oreille la voix de Fil-à-Beurre murmura:
—Et Gervaise, qu'il doit tenir enfermée avec lui? N'est-il pas à craindre que le misérable, en se voyant pris, ne tue la jeune fille?
—Alors que faire? dit Vasseur pris d'épouvante.
—Me laisser agir, souffla l'aubergiste, qui avait entendu. Ne vous ai-je pas dit que je serai le morceau de lard qui doit attirer le rat hors de son trou?
Et se couchant à terre, il ajouta:
—Imitez-moi et attendons.
—Attendons quoi? demanda Fil-à-Beurre curieux, en s'étendant à côté du policier.
—Le lever de la lune qui éclairera bien en plein le morceau de lard, répondit l'aubergiste.
Tout avait été dit à voix basse. Après que les cinq hommes se furent couchés, le silence se fit.
Un quart d'heure se passa.
Tout à coup, Meuzelin dressa vivement la tête et sembla écouter. Son mouvement avait été simultanément imité par Fil-à-Beurre, qui lui souffla:
—Avez-vous entendu?
—Oui.
—Un bruit de branches brisées! n'est-ce pas? De ce côté, près de la Saunerie, vers ce gros arbre dont une énorme branche s'étend au-dessus de la masure, appuya Barnabé.
—Grosse branche où, jadis, fut pendu le grand-père de Pancrace, auquel appartenait la Saunerie. Le pauvre diable s'était fait pincer. Dame Justice l'a accroché au-dessus de sa propriété pour effrayer les fraudeurs de la gabelle, dit l'aubergiste.
Pour l'intelligence de ce qui va suivre, quelques explications au sujet de la Saunerie sont nécessaires sur ce qu'on appelait la gabelle et les faux-sauniers.
Ce nom de gabelle fut d'abord commun à plusieurs taxes. Plus tard, il fut uniquement appliqué à la taxe du sel, dont le monopole constituait un des plus gros revenus de la monarchie. «Autrefois, dit Boullet, qui nous fournit ces renseignements, le roi avait seul le droit de fabriquer et de vendre le sel, ainsi que d'en fixer le prix. On était, en outre, obligé d'acheter au roi une quantité déterminée de sel, avec défense de revendre ce qu'on avait de trop; de là l'impopularité qui, tant qu'elle dura, s'était attachée à cette taxe inique et vexatoire.
Et il tenait ferme à son monopole, ce bon roi de France, tant et si bien qu'il faisait pendre tout pauvre diable qui se laissait pincer en contrebande de sel. C'était le procédé dont usait la monarchie pour attaquer son monde en concurrence déloyale.
Voilà pourquoi le grand-père de Pancrace, faux-saunier qui était jadis tombé entre les mains des gens du roi, avait été accroché à la maîtresse branche de l'arbre qui abritait la maisonnette où il cachait son sel de contrebande.
En 1800, époque du présent récit, il y avait dix ans déjà que le monstrueux impôt avait été aboli.
Tout en parlant de la mort du grand-père de Pancrace, le policier n'avait pas quitté des yeux la branche qui avait jadis servi de potence à l'infortuné faux-saunier. Que voyait-il?
À ce moment, Barnabé lui souffla encore:
—Nouveau bruit de branche cassée. Décidément quelqu'un rôde autour de nous sous ce couvert...
—Chut alors! fit l'aubergiste; raison de plus pour vous taire. On pourrait entendre.
Donnant l'exemple du mutisme et de l'immobilité, il se recoucha à plat sur le sol. Mais, dans cette position, son regard ne quittait pas la branche.
—Je m'en doutais! pensa-t-il, en faisant allusion sans doute à ce que guettaient ses yeux.
Une demi-heure s'écoula encore.
Alors les berges de la rivière s'éclairèrent d'une lueur douce qui dessina les contours de la Juliette dont le pont apparut désert.
C'était la lune qui se levait.
Bien doucement, l'aubergiste se glissa près de Vasseur.
—Voici la lune; je pars, lui souffla-t-il. Voulez-vous accepter de moi une consigne?
—Parle.
—Le principal quand j'aurai fait sortir le Beau-François de sa tanière, sera de lui fermer la retraite pour l'empêcher d'y rentrer. Aussitôt que vous me verrez apparaître là-bas, à l'angle de l'auberge, commencez à vous approcher bien doucement de la Saunerie.
Et, en appuyant, il répéta:
—Bien doucement, vous m'entendez... car il est tout près d'ici d'autres oreilles au guet.
—Quelles oreilles? demanda le lieutenant étonné.
Meuzelin parut n'avoir pas entendu la question et continua:
—Ne faites feu qu'à la dernière extrémité, car je flaire aux environs une meute que l'explosion nous attirerait. À bientôt.
Cela dit, le Saucisson-à-Pattes, avec une agilité qu'on n'aurait pu attendre de son obésité, se glissa dans les taillis et disparut.
—Que je présuppose que nous allerions avoir de l'amusement récréatif et surabondant, murmura Fichet à son voisin Lambert.
Ensuite, avec un soupir de regret:
—Quelle infortune que je n'aurais pas mon sabre!
Vasseur approuvait pleinement la manœuvre indiquée par l'aubergiste. Une fois qu'il serait sorti de sa tannière, il fallait que le Beau-François n'y pût rentrer, en trouvant derrière lui la retraite coupée.
Quant à ce danger terrible dont le menaçait l'agent, danger que pouvait attirer un coup de feu, le lieutenant n'y croyait pas beaucoup. Quel danger pouvait exister autre que celui encouru en empoignant le Chauffeur? Si vigoureux que fût le bandit, et fût-il même armé, eux, n'étaient-ils pas quatre hommes pour venir à bout du colosse et le prendre vivant, car Vasseur le voulait vivant? Son amour-propre exigeait que le Chauffeur montât, en pleine place de Chartres, sur la guillotine qui avait exécuté ses complices.