Les yeux tournés vers l'auberge de la Biche-Blanche, dont on apercevait au loin la façade bien éclairée par la lune, le lieutenant guettait l'apparition du Saucisson-à-Pattes, qui devait donner le signal d'entourer la Saunerie...
—Crois-tu, en dehors de la capture de François, à ce danger dont parle le policier? demanda-t-il à Fil-à-Beurre qui se tenait près de lui.
—J'y crois si bien et j'ai tant pris au sérieux la recommandation de Meuzelin de ne faire feu qu'à la dernière extrémité que, pour ne pas céder à la tentation, j'ai remis mon fusil désarmé en bandoulière.
—Mais quel est, selon toi, ce danger?
—J'ai la doutance qu'en ce moment, dans quelque coin des environs, peut-être à vingt ou trente pas de nous, il doit y avoir deux ou trois douzaines de vauriens en train de rudement endêver.
—Ils ont hâte de nous attaquer?
—Non, pas du tout... et probablement même qu'ils ignorent notre présence sous bois.
—Alors, pourquoi enragent-ils?
—À cause de l'immobilité de la Juliette qui a été s'arrêter de l'autre côté de la Sarthe quand, au contraire, elle devrait être sur notre rive pour les embarquer... Ils ne comprennent rien au silence de l'équipage que n'a pas fait bouger le sifflet de leur chef le Beau-François.
Vasseur, à ces mots, haussa les épaules d'incrédulité.
—Où diable vas-tu t'imaginer cette bande qui marche avec le Beau-François? ricana-t-il.
—Qui marche avec lui... non... mais qui l'a rejoint, appuya Barnabé pour faire comprendre la différence.
Et, à l'appui de son dire, il continua:
—Avez-vous donc oublié les trente ou quarante mécréants, ce reste de la bande d'Orgères échappé à votre poigne, que nous avons eu à nos trousses à la sortie de Chartres? Ces aimables drôles, pour qui le séjour en Beauce est devenu périlleux, n'émigrent-ils pas, vous le savez, pour aller, à la suite de leur ancien chef, chercher fortune en provinces chouannes et vendéennes, que le Beau-François n'a pas dû manquer de leur représenter comme le vrai pays de cocagne des pillards!
—Soit! accorda Vasseur; mais ces coquins, nous les avons laissés derrière nous, arrivant à l'auberge des Buchard. L'homme et la femme, tués par toi, laissaient au pillage des arrivants la cave de leur cabaret qui, m'as-tu annoncé, était bien garnie... L'ivresse, à ton dire, devait les retenir.
—Oui, les retenir, mais pas à tout jamais. Or, en route, nous avons d'abord perdu six heures à laisser reposer nos chevaux fatigués et ensuite six autres heures se sont écoulées depuis notre arrivée à la Biche-Blanche... Total, douze heures, pendant lesquelles on a le temps de boire pas mal de vin et de le cuver... Nous avons donc perdu notre avance.
Au fond, ce que Barnabé avançait là était fort possible. Le lieutenant fut un peu ébranlé en son incrédulité.
Fil-à-Beurre reprit:
—Et puis nos gueusards se sont-ils soûlés? Qui sait si le Beau-François, en partant le matin de chez les Buchard, avec le Marcassin et la voiture où était Gervaise, n'avait pas laissé un ordre pour ses hommes, à leur arrivée, de le rejoindre sans retard à la Biche-Blanche, où les attendait un bateau qui les embarquerait?
—Tu pourrais bien avoir raison, avoua le lieutenant à demi convaincu.
Pour arriver à donner une conviction pleine à Vasseur, l'échalas poursuivit:
—Tout a été bien convenu d'avance, croyez-le. La bande, en arrivant ici, devait se tenir cachée en attendant un signal du Beau-François qui lui annoncerait que l'embarquement pouvait se faire sans danger. Or, ce danger, le Beau-François le flaire à cette heure. S'il ne donne pas le signal à ses gens qui attendent en leur cachette et s'il ne sort pas lui-même de son trou, c'est qu'il est alarmé par l'immobilité de la Juliette et le silence de l'équipage. En voyant le bateau, qu'un coude du courant colle là-bas en cet endroit où la rive se creuse, notre chef chauffeur ne peut se douter que si l'embarcation n'est pas manœuvrée, c'est parce que les bateliers sont endormis par la drogue de Meuzelin. Dans cette persistance à ne pas répondre à son sifflet, il a fini par croire que la Juliette l'avertissait qu'il y a mauvaise anguille sous roche pour lui.
Sur ce, l'échalas se mit à rire en ajoutant:
—Notre sacripant doit fièrement pester de ne savoir pas nager.
—Crois-tu qu'il ne le sache pas.
—Dame! c'est évident. Est-ce qu'il n'y aurait pas belle lurette qu'il aurait dû traverser la Sarthe à la nage pour se rendre à bord de la Juliette? Il reste dans sa taupinière, faute d'un moyen quelconque d'arriver au bateau.
—Et ma pauvre Gervaise est enfermée avec lui! soupira tristement Vasseur.
Fil-à-Beurre ne lui laissa pas le temps de s'assombrir.
—Elle sera bientôt avec nous, reprit-il, Meuzelin ne nous a-t-il pas promis d'attirer François hors de son trou?
—Quelle est son idée?
—Je l'ignore. Mais sitôt François sorti, nous nous emparerons de la porte et il ne remettra plus le pied dans la Saunerie.
Cet espoir de retrouver Gervaise irrita l'impatience de Vasseur, qui murmura:
—Meuzelin tarde bien à agir.
Comme son regard remontait vers l'angle de l'auberge où l'agent devait apparaître, il rencontra la barque qui servait à Pancrace pour ses pêches sur la Sarthe.
—François aurait pu se servir de cette barque pour traverser l'eau, avança-t-il.
—Oui, fit Barnabé, mais vous oubliez que Pancrace a eu la précaution d'en retirer les rames.
Puis, revenant à son idée:
—Décidément, notre Beau-François ne sait pas nager, ajouta-t-il gaiement.
À la pensée de Gervaise, qu'il allait bientôt revoir, Vasseur s'énervait dans l'attente.
—Meuzelin ne paraît pas! Pourquoi n'attaquerions-nous pas le Beau-François immédiatement? proposa-t-il.
—Non, non, dit vivement le squelette alarmé, songez au péril que peut courir Gervaise entre les mains du bandit exaspéré.
Et, en insistant d'un ton de prière pour vaincre la résistance du lieutenant, qui s'obstinait en une attaque subite, il continua:
—Fions-nous au policier que vous m'avez annoncé comme le malin des malins. Son plan doit être bon. Du reste n'avons-nous pas promis de suivre sa consigne de point en point?
—Soit! attendons, concéda enfin Vasseur, faisant céder son amour à la voix de la raison.
Pendant qu'il obtenait gain de cause, Fil-à-Beurre après un coup d'œil sur Fichet et Lambert, voulut avoir son procès entièrement gagné.
—Et songeons que cette consigne de Meuzelin nous recommande, pour ne point attirer sur nous la bande des Chauffeurs qui attend aux environs, de ne faire feu qu'à la dernière extrémité. Au premier coup de pistolet, les gueusards accourraient sur notre dos.
Cette phrase préparatoire de Fil-à-Beurre n'avait d'autre but pour lui que d'amener un conseil.
—Aussi feriez-vous bien, lieutenant, de commander à vos hommes de remettre à leurs ceintures les pistolets qu'ils ont à la main... Un doigt, appuyé par inadvertance sur la gâchette, peut amener le coup de feu que nous avons à éviter.
—Quittez vos armes, commanda Vasseur à ses hommes.
En replaçant ses pistolets à sa ceinture, Fichet gronda:
—Que si tant seulement j'aurais Bec-Fin!
—Qui appelles-tu Bec-Fin, citoyen Fichet? demanda Barnabé.
—Que c'est mon sabre. Un gendarme qu'a son sabre, il vaut plus mieux, je t'en fiche l'incertitude, que six gendarmes qu'à tant seulement que des joujoux à poudre, accentua le sabreur avec le dédain qu'il avait pour les armes à feu.
Un petit cri étouffé par le lieutenant joyeux fit retourner Fil-à-Beurre.
Là-bas, à l'angle de l'auberge, venait enfin d'apparaître le policier. Bien éclairé par la lune, il arrivait, suivant le rivage dans la direction de la Saunerie, de son pas lourd et avec son allure grotesque du Saucisson-à-Pattes. Le policier était redevenu l'aubergiste ridicule qui faisait tant rire.
Il allait jouer le rôle, annoncé par lui, du morceau de lard devant faire sortir le rat de son trou.
—Que porte-t-il donc sur son épaule? demanda Vasseur empêché par la distance de reconnaître l'objet.
La vue plus perçante de Fil-à-Beurre lui permit de découvrir quel était le fardeau de l'aubergiste.
—Eh! eh! fit-il en riant, il paraît que Meuzelin est de mon avis.
—Quel avis?
—Que le Beau-François ne sait pas nager. Alors il lui apporte de quoi se tirer d'affaire... Ça va être drôle! À coup sûr le rat doit sortir... Pourvu, pourtant, qu'il n'en cuise pas à l'ami Meuzelin! acheva Fil-à-Beurre d'une voix alarmée.
Enfin la distance diminuée laissa le lieutenant se rendre compte de ce que l'aubergiste tenait sur son épaule.
—Des avirons! dit-il.
—Oui, des avirons, reprit Barnabé, et son plan, que je devine, est des meilleurs. Il arrive vers la barque de Pancrace en homme qui se propose de jeter le filet au clair de la lune. Le Beau-François qui, comme nous, doit l'avoir vu, va se dire que les avirons lui permettront d'utiliser la barque pour se rendre à la Juliette, et nous allons le voir sortir de sa cachette.
Mais la voix de l'échalas, d'abord joyeuse, tourna au grave pour ajouter:
—Seulement, j'en suis toujours pour ce que j'ai dit. J'ai peur qu'il en cuise à Meuzelin.
Le moment était venu de se diriger vers la Saunerie pour être tout prêt à fermer la retraite au Chauffeur si, une fois sorti, il voulait revenir sur ses pas et rentrer en son repaire.
À pas assourdis, en évitant tout bruit, les quatre hommes s'approchèrent de la bicoque et vinrent se coller sur un des côtés de la Saunerie.
Seul, l'Échalas, dépassait de la tête l'angle de la façade, observant, pour les autres, ce qui allait se passer.
—Sort-il? demanda bien bas Vasseur, placé derrière Barnabé.
—Pas encore, souffla Fil-à-Beurre.
Il avait à peine répondu qu'il leva vivement la tête.
Au-dessus d'eux s'étendait cette grosse branche de l'arbre qui, jadis, avait servi de potence au faux saunier, le grand-père de Pancrace. Après avoir, en grande partie, recouvert le toit de la Saunerie, cette branche faisait brusquement saillie au-dessus de la porte du bâtiment qu'elle protégeait de son épais feuillage, impénétrable à l'œil.
—C'est drôle, pensa Barnabé, il me semble avoir encore entendu là-haut un craquement.
Mais le moment était à chose plus pressée. Il reprit son poste d'observation.
—Et bien? demanda le lieutenant.
—Ça mord! ça mord! lui murmura Fil-à-Beurre.
Le Beau-François, en effet, avait aperçu l'aubergiste arrivant à la barque avec ses rames. Il venait d'entre-bâiller la porte, juste de quoi passer la tête pour observer le Saucisson-à-Pattes.
Les quatre compagnons étaient aussi immobiles que des statues. Le plus petit bruit, en donnant l'éveil au Beau-François, le prévenait du voisinage de ses ennemis. Alors il rentrait en la cache où il tenait Gervaise, et la jeune fille avait tout à redouter du premier transport de rage qui s'emparerait du colosse en se voyant découvert.
Cependant l'Échalas soufflait toujours à Vasseur, dont la tête lui touchait l'épaule:
—Ça mord au mieux. Le maître rat se laisse attirer de plus en plus.
C'était la vérité. Le Beau-François s'était avancé d'un pas. Son plan était bien facile à deviner: il allait bondir vers l'aubergiste aussitôt que celui-ci atteindrait la barque. Alors, il l'assommerait sur place et possesseur des avirons qui lui permettraient d'utiliser l'embarcation, il traverserait la Sarthe pour se rendre à la Juliette et connaître la cause de son immobilité.
Comme l'araignée, après avoir paru au bord de son trou, guette la mouche qui va se prendre en sa toile, le Beau-François, sur le seuil de la Saunerie, laissait sa victime arriver.
Il crut enfin le moment favorable.
Pourtant, avant de s'élancer, il interrogea du regard les alentours de l'abri qu'il allait quitter.
Fil-à-Beurre n'eut pas le temps de retirer sa tête qui dépassait l'angle.
À un petit claquement qui se fit entendre, il avança le nez à nouveau.
Le Beau-François venait de fermer la porte et, ayant pris son élan, il courait sur l'aubergiste, se montrant de dos à Barnabé.
—En chasse, le rat décampe! annonça le squelette.
Aussitôt, les quatre compagnons, quittant leur poste, bondirent sur ses traces. Le plus urgent pour eux était d'arriver à temps pour sauver le Saucisson-à-Pattes des mains du géant. Une fois le scélérat pris et garrotté, ils reviendraient alors vers Gervaise.
Assourdi par sa course, le Chauffeur ne pouvait entendre les ennemis qui lui arrivaient sur les talons.
Ceux-ci le virent, tout courant, tirer de sa poche et ouvrir un long couteau. Il allait frapper l'aubergiste que, probablement, il jetterait ensuite à l'eau.
—J'avais bien raison de dire qu'il en cuirait à Meuzelin! pensa Fil-à-Beurre tout alarmé, en cherchant à gagner l'avance qu'avait le Beau-François.
Loin de se tenir sur ses gardes, l'aubergiste semblait ne pas même se douter du danger. Après avoir mis les avirons dans la barque, il était resté sur le rivage, occupé à rassembler les plis de son épervier étalé à terre, tournant le dos au Chauffeur qui approchait.
Le Beau-François finit par l'atteindre et leva sa main armée du couteau.
—Garde à vous! cria Vasseur, oubliant toute prudence à la vue de l'arme qui menaçait le policier.
Il était trop tard.
Le bras du Chauffeur s'abattit.
—Imbécile! ricana soudain l'aubergiste au lieu de tomber sous le coup.
La lame, loin de s'enfoncer dans le dos de l'agent, venait de voler en éclats, ne laissant plus que son manche au poing du géant.
Mais le cri d'alarme, jeté par Vasseur, avait fait se retourner le Chauffeur. Il avisa, encore à dix pas, ceux qui allaient fondre sur lui.
Il se vit pris.
Alors, poussant du pied la barque pour lui faire quitter le rivage, il s'y élança. Mais son intention n'était pas de s'en servir. Il avait aperçu les armes de ses adversaires et, ignorant qu'ils ne voulaient pas en faire usage, il eut peur qu'une décharge l'atteignît en sa fuite. En conséquence, il se dressa à l'avant du bateau et plongea dans la Sarthe.
Le bateau, déchargé de son poids, s'en alla à la dérive.
La vue du plongeon de François avait abasourdi Barnabé.
—Tiens! il sait nager, s'écria-t-il.
Tout à coup, il tressauta de colère. Malgré la consigne, un coup de feu avait retenti.
Il venait d'être tiré par Fichet qui, mauvais coureur et n'ayant pu suivre les autres, se trouvait encore à dix toises du groupe.
Seulement, fixé sur place, il regardait du côté de la Saunerie.
—Pourquoi as-tu tiré malgré la consigne? gronda Vasseur quand il l'eut rejoint.
—Que la consigne, il me figure, elle avoir été de ne pas tirer sur le Beau-François, objecta le soldat tout placide.
—Eh bien, alors? fit le lieutenant surpris.
—Et bien que j'ai visé un autre particulier.
Ensuite, tout en remettant à sa ceinture un pistolet déchargé, le soldat poursuivit:
—Que la nature dans sa compatissance quant à moi, elle a oublié de me gratifier des jambes d'un cerf. Courir, il n'est pas dans mes agréments. Pour lors, il m'est incombé, tout à l'heure, que je m'ai en allé les quatre fers en l'air. Comme je me recueillais de par terre en mon altitude, que t'est-ce que j'ai observé?
—Oui. Qu'as-tu vu en te relevant de ta chute? fit Vasseur sèchement.
Fichet montra du doigt la Saunerie en continuant:
—J'ai observé un homme qu'il dégringolait de la grosse branche qu'elle se superpose dessus la porte de la maison. Alors, dans la crédulité qu'il venait à la secouration de François, j'ai tiré sur lui.
—Et tu l'as atteint?
—Que son chapeau, il a sauté de sa tête. Mais je dubite que je l'aurai touché dans la gravité, car il est pénétré dans la Saunerie, et, tout succinctement, il s'en est excédé en emportant une femme dans ses bras.
—Gervaise! s'écria Vasseur avec un accent d'angoisse indicible.
Et, oubliant tout, affolé par le désespoir, il se précipita vers la Saunerie, sourd à la voix de Meuzelin, qui lui criait d'une voix alarmée:
—À l'auberge! vite à l'auberge, le coup de feu a tout gâté. Gagnons la Biche-Blanche.
Fil-à-Beurre par amitié, les deux soldats par devoir s'étaient élancés sur les traces du lieutenant.
—Le policier nous donne pourtant un bon conseil, mais, bast! Gervaise avant tout! pensa Barnabé tout en courant derrière Vasseur.
Resté seul sur la berge, le policier promena son regard sur la Sarthe pour apercevoir la tête du Beau-François venant reprendre haleine après son plongeon. Il ne vit que la barque, déjà éloignée, qui, contenant ses avirons, s'en allait à la dérive.
—Tout à l'heure, il ne fera pas bon ici, pensa-t-il.
Puis, mettant ses mains en entonnoir sur sa bouche, il envoya, à pleins poumons, un dernier cri d'appel à ceux qui venaient de disparaître dans la Saunerie.
Après avoir un peu attendu, comme il ne les voyait pas reparaître, il secoua la tête en disant:
—Chacun pour soi!
Sur ce conseil de prudence qu'il se donnait, il reprit le chemin de l'auberge.
Après y être entré et en avoir soigneusement verrouillé la porte, il se prit à rire.
—N'empêche, dit-il, que j'ai bien fait de me cuirasser le dos. Sans cela, le Beau-François me trouait comme une vieille savate.
Malgré le silence qui régnait au dehors, la fine oreille de Meuzelin dut surprendre quelque faible bruit lointain et inquiétant, car il murmura:
—Voici mes gredins qui entrent en chasse... Satané coup de feu! Comment secourir ces braves gens?
IX
C'était bien improprement que la masure de l'ancien pendu s'appelait la Saunerie. Elle ne contenait ni puits, ni fontaines, ni bassins, en un mot, rien de ce que comporte le travail du sel. Du vivant du faux-saunier, elle n'avait été que le dépôt du sel qu'il amenait par bateau de la basse Loire et qu'il vendait ensuite, en contrebande, dans tout le pays.
Encore ce dépôt, qu'il fallait dissimuler sous peine de mort, ne s'entassait-il qu'en des caves bien sèches, sur lesquelles s'élevait la maison qui, jadis, avait été celle du passeur d'un bac, établi en cet endroit de la Sarthe, que s'était fait allouer le grand-père de Pancrace. La gabelle restait insoucieuse de cette maisonnette du passeur, pauvre diable au service du contrebandier, sans se douter qu'une entrée habilement cachée descendait à ces caves où s'amassait le sel dont le prix de vente lui filait sous le nez.
Plus tard, le contrebandier pendu et le bac supprimé, la maison, dont le souvenir de l'exécution détournait tout locataire, était tombée en ruines. L'escalier des caves s'était peu à peu effondré, puis s'était comblé avec les débris d'une partie de la bicoque qui s'était écroulée. En somme, la construction ne consistait plus qu'en les quatre murailles qui entouraient celle des deux chambres, restée debout, qu'avait possédées l'habitation.
C'était en ce refuge, que protégeait encore une partie de toiture, que s'était caché le Beau-François, après y avoir amené Gervaise.
Donc, quand Vasseur, que suivaient Barnabé et les deux soldats, tous sourds au cri d'alarme de Meuzelin, se fut précipité dans la ruine, il ne fut pas long à constater l'horrible vérité.
—Disparue! s'écria-t-il douloureusement à la vue de la chambre déserte.
Ainsi, pendant qu'ils poursuivaient le Beau-François, en comptant revenir à Gervaise après la capture du Chauffeur, quelqu'un s'était introduit dans la Saunerie et en avait enlevé la jeune fille.
—Et tu dis avoir aperçu cet homme? demanda Vasseur s'adressant à Fichet.
—Oui. Qu'il s'est déchu de cet arbre qu'il dépasse le toit, affirma le soldat, en montrant la grosse branche qui surplombait l'entrée de la maison.
—Et, une fois sauté à terre, après avoir essuyé ton coup de feu, il est entré ici d'où il est ressorti aussitôt en emportant une femme? continua Vasseur d'une voix brisée.
—Que c'est comme j'ai l'honneur de vous écouter, déclara Fichet.
Il n'y avait pas à douter pour l'amoureux. La jeune fille était encore perdue pour lui!
Cette révélation de la lugubre vérité fut suivie d'un moment de silence, pendant lequel résonna, au loin, la voix de Meuzelin, qui leur criait encore:
—À l'auberge! vite à l'auberge!... Le coup de feu a gâté tout!
Mais Vasseur, le cœur brisé, ne pouvait entendre cet appel, tout frémissant qu'il était du sort de Gervaise. Une seule pensée s'imposait à lui: retrouver la jeune fille.
—Il faut rejoindre le ravisseur! s'écria-t-il.
Et, avant qu'on pût le retenir, il s'élança hors de la Saunerie.
Il n'avait encore fait que deux pas quand un coup de feu éclata et une balle, lui rasant le visage vint s'enfoncer dans le mur de la masure.
D'un bond, Barnabé rejoignit le lieutenant et, sans lui laisser le temps de résister, il l'emporta, pour ainsi dire, dans la Saunerie. Si prompte qu'avait été cette retraite, elle avait été saluée de deux coups de carabine, qui, heureusement encore, manquèrent leur but.
Devant le danger, qui se révélait menaçant à Vasseur, l'amoureux redevint subitement soldat.
—Barricadons la porte et défendons-nous, commanda-t-il.
—Euh! euh! marmotta Barnabé, il y aura de l'ouvrage; nous avons à faire aux gars du Beau-François, que le coup de pistolet de Fichet nous a amenés sur le casaquin.
En un clin d'œil, les quatre compagnons eurent entassé, derrière la porte, tous les obstacles, en pierres et en solives, que leur fournissaient les ruines éparses dans leur refuge.
Pendant ce travail, apparaissaient, sortant du bois et des taillis qui entouraient la Saunerie, une trentaine de mécréants à mine patibulaire. N'ayant pu surprendre leurs ennemis, ils se décidaient à une attaque ouverte, attaque d'autant plus acharnée que, lors de sa sortie, ils avaient reconnu Vasseur. Pour ces survivants de la bande d'Orgères, le lieutenant était une proie convoitée par leur haine féroce. Aussi hurlaient-ils, avec une joie sauvage:
—C'est le Vasseur, avec ses deux cognes! Nous les tenons! À mort! à mort!
Et ils se rapprochaient de la Saunerie.
Aux cris de mort qui menaçaient ses compagnons, Fil-à-Beurre se sentit jaloux et il grogna:
—Vasseur et ses cognes à mort!... Il paraît que je ne suis pas de la fête, moi; alors je vais me faire inviter.
Sans se garer, montrant bien son visage à l'ennemi, il vint à une des deux étroites fenêtres ajuster un assaillant:
—Un de moins pour la guillotine! cria-t-il quand l'homme qu'il avait visé tomba foudroyé par une balle en plein front.
C'était un beau début; et, pourtant, il ne contenta pas le pauvre Barnabé, qui pesta tout chagrin:
—Toujours maladroit! Pas de précision! Je vise l'œil et j'attrape le front!... Je ne serai jamais qu'une mazette!
Mais un succès le consola de son déboire. En tirant à la fenêtre, il s'était montré aux Chauffeurs. La mort du camarade redoubla leur rage.
—Tu nous le paieras, la grande perche!
—Mort au maigriot!
—Il est si sec qu'il nous servira de bois quand nous chaufferons les pieds de Vasseur et de ses cognes!
À toutes ces menaces, Barnabé, qui rechargeait son fusil, secouait la tête en souriant et disait, joyeux:
—Ah! à la bonne heure, ils sont gentils. Ils m'invitent à la fête.
Et comme il tenait à les remercier de la politesse, il mit en joue son fusil rechargé et fit feu.
Cette fois, il demeura stupéfait du résultat.
—Ah! fit-il étonné, c'est bien un pur hasard. Juste dans l'œil!
En même temps que le squelette, Vasseur et ses hommes, par l'autre fenêtre, avaient fait feu. Le lieutenant bon tireur, troua une poitrine. Lambert brisa une jambe.
Quant au pauvre Fichet, sa balle fut perdue.
—Oh! mille bourriques! que, tant seulement, si j'aurais Bec-Fin, jura-t-il! sans penser qu'à être ainsi enfermé entre quatre murs, son sabre ne lui eût été d'aucune utilité.
À cette défense, les assaillants ripostèrent par une décharge générale. Sitôt après avoir fait feu, les assiégés s'étaient retirés des fenêtres. Les balles des Chauffeurs s'incrustèrent dans la façade de la Saunerie. Une seule entra par l'ouverture qu'avait occupée Fil-à-Beurre.
Mais trois hommes tués et un blessé avait un peu calmé l'ardeur première des Chauffeurs. Ils battirent en retraite pour aller se cacher derrière les taillis qui, sauf du côté de la Sarthe, entouraient la masure. L'assaut menaçait de se convertir en blocus.
—Ils ont trouvé notre soupe trop chaude, avança Fil-à-Beurre, tout en bourrant son arme.
—Nous n'en avons pas fini avec eux, dit Vasseur en riant. Ils nous préparent quelque tour de leur façon.
Cependant Fichet avait pris Lambert dans un coin et, désolé de n'avoir pas Bec-Fin ni la possibilité d'en jouer, il lui disait:
—Que, vois-tu, un âne qui serait devant un grain de millet, il ne serait pas plus dans la mortification vexatoire que moi quant à ce qui décerne les armes à feu.
Pendant cinq minutes, il y eut répit de la part des Chauffeurs.
—Est-ce qu'ils nous oublient, les ingrats! murmura Barnabé en caressant son fusil. J'ai pourtant été poli avec eux.
Comme une réponse à son accusation d'ingratitude, il s'éleva, du côté de la rivière, une voix railleuse et mordante qui disait:
—Ah çà, les riffaudeurs, est-ce que vous vous cherchez les puces au lieu d'en finir avec ces gens-là? Allons, ouste! À la besogne, fainéants?
—Oh! oh! fit Barnabé, en voilà un qui le prend de bien haut avec nos drôles.
Et curieux de voir celui qui malmenait si cavalièrement le monde, il avança doucement la tête à la fenêtre.
Si Fil-à-Beurre ne connaissait pas la voix, il n'en était pas de même pour la figure de celui qui avait parlé, car il eut à peine regardé qu'il tressauta de joie en disant à Vasseur:
—Devinez qui? Le Beau-François en personne!
Et il arma son fusil en ajoutant:
—Justement, il est là bien en vue, à portée... Au sortir d'un bain froid, comme celui qu'il vient de prendre, on a de l'appétit et on n'est pas fâché de se mettre quelque chose dans le corps... Je vais lui offrir un pruneau.
Vasseur n'eut que le temps de relever le fusil de l'échalas.
—Non, non, dit-il, je veux avoir ce misérable vivant. L'échafaud le réclame.
Au même moment, le Beau-François disait à ses hommes:
—Je vous donne dix minutes pour vous emparer de cette cahute. Les deux cognes et la perche, je vous les abandonne; mais le lieutenant, gardez-le-moi vivant.
—Tiens! tiens! fit Barnabé en regardant Vasseur, il paraît qu'il y a de la sympathie entre vous.
Puis, croyant que la recommandation du Beau-François aurait fait Vasseur changer d'avis, il remit le colosse en joue et demanda:
—Faut-il que je le descende?
—Je te le défends! accentua le lieutenant d'un ton sec.
Il achevait quand, au dehors, la voix impérieuse du Beau-François donna cet ordre étrange:
—Quatre gars par rang, mouchoir en main, qu'on m'enlève cette taule à la bombe.
—Ah çà! ils possèdent donc de l'artillerie? Bigre! ils ont un ménage bien monté, ces gaillards! lâcha Fil-à-Beurre avec étonnement.
—Non. Attends et tu sauras ce qu'ils appellent la bombe, annonça Vasseur.
Ce qu'on nommait ainsi, dans l'argot des Chauffeurs, quand il s'agissait d'enfoncer une porte, n'était autre que le vieux moyen du bélier.
Huit, dix ou douze Chauffeurs, suivant le poids à soulever, se rangeaient sur deux rangs se faisant face. Chacun se joignait à son vis-à-vis par un mouchoir, une cravate ou une ceinture, tenue au poing. Sur cette sorte de lien se balançait un tronc d'arbre ou une poutre, quelquefois une longue échelle, bref, ce que le hasard avait fourni de lourd à leur entreprise. On avançait alors un des bouts, pointé sur l'obstacle à démolir. À l'autre extrémité se tenaient deux compagnons chargés de donner le ballant à cette espèce de catapulte.
Or, une lourde solive, tombée des ruines de la masure, et qu'une cause inconnue avait transportée un peu loin de la bicoque, s'était offerte aux yeux du Beau-François pour lui donner l'idée et le moyen d'attaquer la porte à la bombe.
—Eh! mais, c'est assez ingénieux! approuva Fil-à-Beurre qui, bien en recul de la fenêtre, les voyait, par cette ouverture, faire leurs préparatifs.
Là-dessus, il épaula son arme en demandant à Vasseur:
—Faut-il en envoyer un dans le paradis des Chauffeurs?
—Non, attends, commanda le lieutenant, il ne faut user de nos munitions qu'à bon escient.
Lambert n'était pas bien adroit. Fichet montrait une maladresse désespérante. Vasseur et Barnabé pouvaient seuls répondre de leur coup. Ce fut ce qui dicta l'ordre du lieutenant à ses soldats:
—Dès que nous aurons fait feu, vous nous passerez vos carabines et vous rechargerez nos armes.
—Voici le jeu qui commence, annonça Fil-à-Beurre toujours en observation.
En effet, huit hommes, unis deux à deux par le mouchoir, s'avançaient vers la Saunerie, supportant la solive dont une extrémité était braquée vers la porte.
Vasseur vint rejoindre Barnabé.
—Nous allons abattre les deux premiers, dit-il.
—Les deux de tête? demanda l'échalas.
—Non. Les deux premiers du même rang. Puis, avec les carabines de mes hommes, nous descendrons les deux suivants, toujours du même rang. C'est compris? termina Vasseur en épaulant.
—Parbleu! fit Barnabé qui mit en joue.
Les Chauffeurs arrivaient lentement avec leur fardeau, quatre d'un côté, quatre de l'autre, mais avec une hésitation visible. La bombe était un excellent moyen d'enfoncer une porte, mais toujours ils l'avaient employé contre des habitants que la terreur paralysait. Cette fois, ils s'adressaient à des adversaires sérieux qui avaient du sang sous les ongles. Cela changeait la thèse; ils le comprenaient si bien que, n'eût été qu'ils se sentaient surveillés par le Beau-François, ils auraient volontiers lâché cette corvée périlleuse.
—Feu! commanda Vasseur.
Les deux coups partirent.
—Feu! redit le lieutenant, quand Barnabé et lui eurent immédiatement pris les carabines des soldats.
Pas une balle n'avait été perdue.
Tués ou grièvement blessés, quatre porteurs venaient de s'affaisser du même côté de la poutre qui, prenant son dévers, roula sur leurs corps.
—Vlan! le jeu est fini! lâcha joyeusement Fil-à-Beurre qui, sans prudence, mit la tête à la fenêtre, pour mieux voir les survivants de la bombe qui fuyaient à toutes jambes sans demander leur reste.
Sa tête, ainsi visible, servit de but au Beau-François, qui lui envoya son coup de fusil. Le colosse était un excellent tireur, mais le sort de ses hommes lui avait donné une rage bleue qui, paraît-il, lui secouait les nerfs, car la balle destinée à Fil-à-Beurre, alla se perdre dans le refuge. Vouloir atteindre Barnabé, si maigre, c'était du reste un peu viser le coupant d'une lame de rasoir.
—Pas trop mal! dit-il quand le plomb, en passant, eut sifflé à son oreille.
Mais, immédiatement tout surpris:
—Quelle est cette musique? se demanda-t-il.
En quel endroit que se fût logée la balle, elle avait, en frappant, produit un son étrange.
Comme, pour se rendre compte du bruit qui avait résonné, le squelette s'était mis à chercher dans les décombres qui jonchaient le sol, il poussa un cri d'étonnement qui attira le lieutenant à son côté.
—Qu'as-tu donc, Barnabé? demanda-t-il.
—C'est le plaisir de retrouver une ancienne connaissance, dit l'échalas.
En même temps, il montrait du doigt à Vasseur un énorme pot de grès qui, à demi fracassé par la balle, laissait échapper de son flanc, entr'ouvert, un flot de louis d'or.
—Voici la tirelire où, de son vivant, Doublet enfermait ses écus. C'est le pot de salaisons dont je vous ai parlé, que le père de Gervaise tenait caché, dans la maison de Mégin, sous un tonneau d'avoine et où, certain soir, je l'ai entendu verser des louis.
—Trésor que le Marcassin, averti par Doublet, avait mission d'enlever en même temps qu'il emmenait Gervaise du village de Mégin, avança Vasseur.
—Ce qui a fait coup double à François quand, aujourd'hui, il a pris au Marcassin sa nièce et son or, continua Barnabé.
Et il se mit à branler la tête en ajoutant:
—Si le Beau-François persiste à rentrer dans son tas de louis, nous ne sommes pas près d'en avoir fini avec le maître drôle.
Croyant avoir raison de l'obstination de Vasseur, il le regarda en demandant:
—Laissez-moi donc lui offrir une balle?
—Non! appuya sèchement Vasseur; je veux que cet homme ait la tête tranchée.
C'était bel et bien de dire qu'on tenait à ce que le chef des Chauffeurs eût la tête tranchée; mais il fallait se trouver, au moins, dans une situation qui permît de voir, plus tard, cette espérance se réaliser. Pour le moment, la circonstance n'y prêtait guère.
En quittant la Saunerie pour aller s'emparer de la barque du Saucisson-à-Pattes, le Beau-François y avait laissé jeune fille et trésor qu'il comptait venir reprendre dès qu'il serait maître de l'embarcation. L'enlèvement de Gervaise, opéré pendant que le géant, après son plongeon, était encore sous l'eau, s'était si brusquement exécuté, que lorsqu'il était revenu sur l'eau pour reprendre son haleine, il avait vu Vasseur et les siens se précipiter vers la Saunerie. Comme, immédiatement, la masure avait été cernée par sa bande, le Beau-François était en droit de croire que la jeune fille était encore enfermée avec les quatre compagnons.
Que la jeune fille fût tuée par une balle perdue qui pénétrerait dans la cahute, le Chauffeur ne s'en alarmait pas outre mesure. La mort de Gervaise était, en somme, un moyen d'être vengé du Marcassin par lequel, lui, tant fier de sa force, avait été si facilement terrassé et jeté dans la trappe de cave comme un paquet de linge sale.
Mais il tenait à son or!
Il voulait le recouvrer.
Aussi Fil-à-Beurre avait-il eu parfaitement raison de dire:
—Si le Beau-François persiste à rentrer dans son tas de louis, nous ne sommes pas près d'en avoir fini avec le maître drôle.
Il revint à la fenêtre pour voir ce qu'il était advenu des assaillants.
—Place nette! s'écria-t-il. Où sont-ils passés, ces forcenés-là?
—Ils s'avont évaporés comme des ondes! annonça Fichet qui, à l'autre fenêtre, faisait le guet.
En effet, nul Chauffeur n'était visible. Sans les cadavres étendus sur le sol, c'eût été à croire que rien ne s'était passé. Mais cette solitude et ce silence n'en étaient que plus redoutables. L'ennemi ne pouvait avoir renoncé à la lutte. Il devait, en cet instant, préparer quelque nouveau mode d'attaque.
—Ils nous préparent une vilaine manigance, avança Barnabé.
—Attendons, dit le lieutenant.
Pendant que, chacun à une fenêtre, Lambert et Fichet veillaient au grain, Vasseur et l'échalas s'assirent sur un tas de décombres.
La situation n'était pas gaie. Tenter une sortie, c'était vouloir se faire écharper sous le nombre. Des munitions, les quatre hommes en possédaient à eux tous, de quoi abattre un à un tous les gars du Beau-François, s'ils voulaient consentir à servir de cible; mais la disparition desdits gars prouvait que ce genre de distraction n'était pas de leur goût.
Quant à croire qu'ils étaient partis, il ne fallait pas s'arrêter à cette pensée. L'or du Beau-François était là pour défendre d'admettre cette supposition.
Restaient encore deux longues heures à s'écouler avant que le jour arrivé amenât sur la route des voyageurs qui pussent les secourir et, encore, ces voyageurs ne seraient ni assez nombreux ni assez hardis pour s'attaquer à toute une bande.
—J'ai confiance en Meuzelin, prononça Vasseur. Il ne doit pas être resté sans chercher un moyen de nous secourir.
—Oui, mais arrivera-t-il avant le tour que ces vauriens nous mijotent? répliqua Barnabé. Quel peut bien être ce tour?
—Je l'ignore. Il doit tendre à nous faire sortir de notre refuge, avança le lieutenant.
Et il répéta:
—Attendons.
Or, à attendre, la pensée travaille. Il arriva donc que l'esprit de Vasseur, oubliant la situation présente, se mit à caresser un doux souvenir, ce qui le conduisit bientôt à pousser un gros soupir en murmurant:
—Qu'est devenue Gervaise?
—J'ai dans l'idée qu'elle est maintenant en des mains amies qui la protégeront, dit gravement Barnabé.
Tandis que le lieutenant attachait sur lui des yeux où venait de luire l'espérance, il continua:
—Oui, j'ai la certitude qu'elle a été reprise par son oncle, le Marcassin. Il n'est pas précisément un imbécile, cet ours énorme. En fait de finesses et de ruses, je suis convaincu qu'il en remontrerait largement au Beau-François. Il n'a pas dû courir longtemps après le ravisseur de sa nièce. Le géant avait trop peu d'avance sur lui pour avoir compté lui échapper par la fuite. Donc le Marcassin est revenu sur ses pas et, à la vue de la Saunerie, il a éventé la mèche. Son ennemi devait être là!
—Mais, objecta Vasseur, pourquoi n'est-il pas venu attaquer le Beau-François dans son repaire?
—Pour la même raison qui nous a fait attendre pour secourir Gervaise que le scélérat eût quitté son trou. Comme nous, l'oncle a eu peur que le colosse, avant de lutter, se vengeât sur sa prisonnière et, comme nous encore, il a voulu surprendre son gredin en dehors de sa cachette; il a alors grimpé sur l'arbre qui accote la Saunerie, et tapi dans le feuillage de l'énorme branche qui surplombe la porte, il est resté à l'affût, à l'exemple du tigre qui guette, pour s'élancer sur sa proie, qu'elle passe au-dessous de lui.
—Et pourtant il est resté immobile quand le Beau-François est sorti de la masure, dit le lieutenant.
—Sans compter qu'il a bien fait, puisque nous nous chargions de sa besogne. Est-ce que vous croyez que du haut de sa branche il ne nous avait pas aperçus surveillant la Saunerie? N'a-t-il pas deviné, à la vue de Meuzelin, arrivant avec ses avirons, le moyen inventé pour attirer le Beau-François? Quand nous nous sommes élancés aux trousses du Chauffeur, il a profité de l'occasion qui lui laissait le champ libre. Se croyant suffisamment vengé de François qui allait tomber, croyait-il, en nos mains, le Marcassin s'est laissé choir de son arbre et il a emporté sa nièce.
—Gervaise aux mains de cette brute! prononça le lieutenant avec une crainte mêlée de dégoût.
—Brute, oui, mais une brute qui doit avoir de l'affection pour la jeune fille, prononça lentement Barnabé.
Et, après une pause:
—Voulez-vous une preuve de ce que j'avance? demanda-t-il.
—Dis.
Fil-à-Beurre étendit la main vers le tas d'or tombé du pot brisé par la balle.
—Ce trésor appartenait au Marcassin, dit-il, et il a dédaigné de l'emporter pour pouvoir plus promptement sauver sa nièce.
L'entretien fut interrompu par cette phrase que grondait Fichet, toujours au guet:
—Qué fichaise ils fichent donc, ces fichus-là! Que mon entendement il me les révèle qu'ils sont à fouillasser dans les taillis sans tant seulement qu'on observe le bout de leur nez.
—Peut-être cueillent-ils des violettes? avança Fil-à-Beurre.
Soudainement, il se fit immobile, attentif, l'oreille aux écoutes, en homme surpris par un bruit.
Il marcha à Vasseur qui, resté assis à la même place, semblait, de son côté, prêter une profonde attention à un bruissement suspect.
—Lieutenant, entendez-vous? souffla le squelette.
—Oui, depuis un instant.
—Que nous préparent-ils? continua Barnabé en tendant encore l'oreille pour tâcher de deviner.
Vasseur aussi demeura attentif.
—J'y suis! fit brusquement l'échalas; ils sont en train d'amasser sur le toit un tas de matières combustibles auxquelles ils mettront le feu. Ils se servent du gros arbre pour arriver au-dessus de la maison. Bientôt le toit de vieilles planches vermoulues flambera comme un papier brûlé et un brasier nous tombera sur la tête.
Le lieutenant avait écouté Barnabé, la face étonnée, les yeux grands ouverts.
—Ah çà! fit-il, c'est donc là-haut que tu entends?
—Oui... et vous? demanda l'échalas, surpris à son tour de la question.
Vasseur montra à ses pieds.
—Moi, c'est là! dit-il.
À cette réponse, Barnabé se pencha vers la terre qui, sous les décombres, formait l'aire de la chambre.
Des coups sourds s'entendaient sous la profondeur du sol et témoignaient d'un travail souterrain pour arriver jusqu'à eux.
—Saperlotte! Par en haut, par en bas, nous allons avoir tout à l'heure bien de la réjouissance, murmura Fil-à-Beurre.
Il avait deviné juste pour le toit. En s'aidant de l'arbre, les Chauffeurs avaient entassé sur l'abri de la masure tout ce que les environs leur avaient fourni de bois mort et d'herbes desséchées.
Puis ils mirent le feu à l'amas.
Comme l'avait prévu Barnabé, le toit fit une courte flambée, et, en s'effondrant, entraîna avec lui la masse enflammée.
Mais, aussitôt, une effroyable explosion retentit. La masure fut secouée jusqu'aux fondations et ses murailles, après avoir vacillé sur leur base, s'écroulèrent en s'abattant sur les quatre compagnons.
X
Quand la guerre civile avait détruit et incendié tant de châteaux dans les pays soulevés, c'était miracle qu'elle eût épargné le charmant domaine de la Brivière, situé à deux portées de fusil de la rive gauche de la Loire, non loin de Beaupréau, entre le village de Chalonne et celui de Saint-Florent-le-Vieil.
Le château avait bien été pillé, mais les constructions étaient restées debout et intactes; de sorte que ç'avait été affaire de meubles, envoyés d'Angers et de Nantes, pour la personne qui était venue habiter le castel, au bout de longues années d'abandon écoulées depuis le départ de son dernier maître.
C'est quinze jours après les événements de la Saunerie, précédemment racontés, que se passait, à la Brivière, la scène suivante entre deux jeunes femmes, l'une blonde, âgée d'environ dix-huit ans; l'autre brune, qui devait compter vingt-trois ans; mais toutes deux d'une beauté incontestable, quoique d'un genre tout différent.
La brune, renversée sur un fauteuil, position qui faisait saillir, sous un riche peignoir de mousseline des Indes, toutes les richesses de son buste, dominait la blonde qui, simplement vêtue de laine, était assise devant elle sur un tabouret bas.
Avec un sourire aimable et d'une voix douce qui sollicitait une confidence, la brune demandait:
—Voyons, mignonne, sois franche: tu as un amoureux?
—Non, madame, dit ingénument la jeune fille.
La dame, à cette réponse, leva un doigt et, d'un ton rieur qui semblait douter:
—Gervaise! Gervaise! fit-elle. Ton nez remue... preuve que tu n'es pas franche.
La jeune fille secoua négativement la tête.
—Comment? ma bellotte, vrai de vrai?... pas un petit amoureux... un amoureux timide qui, en rougissant, t'ait jamais dit combien tu es gentille? insista la dame.
Et, prenant le menton de Gervaise dont elle tourna vers elle le gracieux visage:
—Cherche bien dans tes souvenirs, appuya-t-elle.
Il dut y avoir sur les traits ou dans les yeux de Gervaise quelque indice qui la trahit, car la belle brune s'écria joyeusement:
—Oh! la vilaine! qui ne veut pas franchement avouer qu'elle aime...
Alors Gervaise se hasarda à demander:
—Vous, madame, aimez-vous ou avez-vous aimé?
Un nuage rapide passa sur le front de la brune.
Elle sembla hésiter; puis, sans préciser si elle parlait du présent ou du passé, elle répondit:
—Oui, Gervaise.
Ces deux mots, elle les avait accentués d'un ton bref, et un éclair avait lui dans ses yeux... Était-ce colère sourde; était-ce souffrance secrète? Il eût été impossible de deviner lequel de ces deux sentiments avait réveillé la question de la jeune fille.
—Eh bien, reprit Gervaise, apprenez-moi à quoi on reconnaît qu'on aime, et je vous dirai si j'aime.
—Quand il n'est pas là, on pense à lui.
Gervaise rougit et d'une voix timide:
—Il en est ainsi pour moi! avoua-t-elle.
—Il vient à peine de vous quitter qu'on voudrait le voir revenir, continua la brune.
—Toujours ainsi! répéta la jeune fille.
La dame embrassa Gervaise dont, ensuite, elle prit la ravissante tête entre ses mains et, en la regardant dans les yeux, elle lui demanda de sa voix redevenue affectueuse:
—Veux-tu savoir la vérité?
—Oui, madame.
—D'après le peu que tu m'as dit, ma pauvrette, ton cœur est pris.
Alors, à brûle-pourpoint:
—Que fait-il? demanda-t-elle.
—Il est commerçant, je crois.
—Il se nomme?
—Je l'ignore.
—Il habite?
—Je ne sais où.
Cette fois, la dame eut un franc rire.
—Tu crois, tu ignores, tu ne sais, dit-elle en raillant. Eh! eh! ma belle, voilà un bien heureux homme, puisqu'en restant aussi mystérieux, il est arrivé à se faire aimer... Ah çà, où et comment l'as-tu connu?
—À Mégin. Une première fois, le hasard l'avait amené en notre maison... Ensuite, il est revenu, jusqu'au jour où je ne l'ai plus revu.
Et Gervaise poussa un gros soupir.
—Plus revu? répéta la brune; il t'avait donc oubliée?
—Non, c'est moi qui ai brusquement quitté le village.
—Sans avoir pu le prévenir?
—Hélas! fit tristement la jeune fille.
La confidence fut interrompue par un petit coup frappé du dehors à la porte. C'était un grand diable de laquais, gauche, maladroit, qui, après avoir lourdement esquissé un salut, demanda:
—Madame veut-elle recevoir deux envoyés de la commune de Beaupréau?
—Qu'ils entrent.
Avant que les visiteurs fussent introduits, la dame alla ouvrir un petit meuble d'où elle tira un papier.
Les deux hommes apparurent.
—Citoyenne, dit le plus petit, mon devoir me commande de te demander de m'exhiber la permission qui autorise ton retour en France et prouve ta radiation de la liste des émigrés.
Sans mot dire, la dame tendit l'acte.
La lecture du papier ne suffit pas au petit homme qui, avec la gravité d'un roquet, se redressa en disant:
—Ainsi donc, tu es la citoyenne veuve Méralec, née Brivière?
Un pli s'était creusé au front de la dame en entendant cette sorte d'interrogatoire.
—Ce document ne le prouve-t-il pas? répliqua-t-elle d'un ton sec en reprenant le papier des mains du questionneur.
Il allait parler à nouveau quand celui qui l'accompagnait le repoussa sur le second plan en disant:
—En voilà assez, Croutot.
Alors, avançant d'un pas, il étendit la main à deux pieds au-dessus du parquet et avec un sourire niais qui dilatait sa large face, il débita respectueusement:
—Dire que je vous ai vue pas plus haute que ça, madame la comtesse.
Et, après une petite pause:
—Pipart... Avez-vous oublié Pipart? demanda-t-il.
La comtesse sembla chercher le souvenir lointain qu'on évoquait, puis elle s'écria:
—Pipart, avez-vous toujours votre bel appétit d'autrefois?
Le Pipart, à cette question sur son appétit, lâcha un bruyant rire qui lui fit ouvrir une bouche énorme meublée de dents larges, solides, formidables, et répondit:
—Toujours! madame la comtesse, toujours!... Je puis même, sans me vanter, dire qu'il a doublé.
—Oh! oh! alors qu'est-ce donc? fit la comtesse avec une sorte d'admiration railleuse, tout en retournant au petit meuble d'où elle avait tiré le papier qu'elle venait de présenter.
Pour s'y rendre, elle passa devant Gervaise. Elle souffla quelques mots à l'oreille de la jeune fille qui, tout aussitôt, quitta la chambre en disant:
—Je vais le prévenir.
Cette interruption déplut au pygmée, ce faible roquet répondant au nom de Croutot. La moindre contrariété rend les petits chiens hargneux. Croutot prouva son point de ressemblance, en reprenant d'un ton sec et bref, qui ressemblait à un jappement:
—Pourquoi, citoyenne, n'avoir pas obéi aux prescriptions du décret sur la rentrée des émigrés, qui ordonne à tout arrivant de se présenter devant les officiers municipaux de la section de sa commune?
—Parce que j'ai espéré que les dits municipaux seraient assez galants pour venir me trouver... Et vous voyez que mon espoir n'a pas été trompé à propos de votre galanterie, répliqua la comtesse d'un ton aimable.
À cet éloge, Pipart s'inclina en débitant:
—Trop honoré, madame la comtesse.
Mais Croutot ne lâchait pas, lui, du «madame la comtesse». Après une moue de mépris pour son collègue Pipart, il reprit, toujours rébarbatif:
—Tu sais, citoyenne Méralec, que cette comparution devant les officiers municipaux comporte un interrogatoire en vue de constater ton identité et de te permettre de rentrer dans ceux de tes biens qui n'ont pas été vendus par la nation.
—Interrogez et je répondrai, dit madame de Méralec.
Le nabot se redressa, tout orgueilleux de son autorité qu'on reconnaissait.
—Citoyenne, prononça-t-il, plus grave qu'un dindon, tu te dis fille du ci-devant marquis de Brivière?
Madame de Méralec fouilla encore dans son meuble, dont elle tira deux actes qu'elle tendit à Croutot en répondant:
—Voici mon acte de naissance, délivré jadis par la paroisse de Chalonne, et l'extrait mortuaire de mon père, mort à l'étranger en 1797.
Croutot prit les papiers et les parcourut des yeux en silence; puis il les remit à la comtesse, qui les présenta au collègue municipal en demandant:
—Voulez-vous en prendre aussi connaissance, Pipart?
Celui-ci appela sur ses lèvres son plus séduisant sourire et repoussa les actes en disant:
—D'abord, madame la comtesse, je vous reconnais trop bien. Vous êtes le portrait frappant de votre père... et puis, après la lecture que vient de faire de ces papiers mon collègue Croutot, j'aurais l'air de contrôler derrière lui. Je ne lui fais pas cette injure.
Tout radieux de l'importance que lui donnait Pipart, l'avorton reprit:
—Et tu es veuve, citoyenne?
—Veuve du comte de Méralec, qui m'a épousée en Autriche trois mois avant la mort de mon père, et qui s'est fait tuer l'an dernier à la défense du pont de Constance.
Croutot, à ces détails, fit une moue dédaigneuse.
—En combattant pour les Russes contre la France! mâcha-t-il d'une voix sévère.
Madame de Méralec avait tiré de son meuble deux autres papiers qu'elle apporta en disant:
—Voici mon acte de mariage et un acte de notoriété attestant la fin de M. de Méralec. Si je ne produis pas l'acte de décès, c'est que le corps de mon mari n'a pu se retrouver pour la constatation légale. L'acte de notoriété m'a été délivré sur le témoignage de cinq personnes combattant sur le pont à côté de mon mari, qui l'ont vu, frappé mortellement, tomber dans l'eau. Vous voyez leurs signatures au bas de l'acte.
—Très bien! fit Croutot en redonnant les papiers à la comtesse après une lecture attentive.
Pendant que madame de Méralec allait reporter ces actes à côté des autres dans le petit meuble, Pipart, à son tour, prit la parole.
—On nous a dit, madame, que la diligence qui, il y a huit jours, vous amenait ici, a été attaquée entre Angers et Ingrandes, par des hommes de la bande Coupe-et-Tranche?
—Hélas! oui, fit la comtesse en frissonnant d'épouvante à ce souvenir.
—La patrouille ambulante n'a-t-elle pas rempli son devoir? demanda Croutot en faisant allusion aux cinq soldats qui, juchés sur la bâche de la voiture, escortaient chaque diligence.
—Les brigands les ont tués de leurs cinq premières balles.
—Pauvres diables! murmura Pipart.
—Mais, appuya Croutot, moins sensible que son collègue, l'attaque ne compte pas que ces cinq victimes.
—Malheureusement, non! dit madame de Méralec, émue et pâle. Il se trouvait dans le coupé de la diligence, que je partageais avec elle, une jeune femme. Les brigands l'ont arrachée, sans mot dire, de la voiture, et, sur le revers de la route, ils l'ont fusillée à bout portant.
—Fusillée! répéta Pipart; elle a donc tenté de se défendre?
—Elle n'a rien dit, rien fait. Les bandits sont venus tout droit à la portière en gens renseignés d'avance. Il n'y a pas eu, de leur part, la moindre hésitation entre elle et moi... et la chose s'est passée comme je viens de vous la conter... Sitôt l'infortunée morte, les brigands qui maintenaient les chevaux ou couchaient les postillons en joue, ont laissé la diligence continuer sa route.
—Ce serait donc uniquement pour assassiner cette femme que la diligence a été attaquée? avança Pipart.
—C'est à supposer, dit la comtesse.
—Pourquoi? reprit Pipart. Pour le savoir, il faudrait d'abord apprendre quelle était cette femme. Une enquête serait probablement arrivée à le découvrir.
Décidément, Croutot ne posait pas à l'homme sensible, car, à ces mots, il haussa les épaules en disant d'un ton railleur:
—Une enquête! comment l'auriez-vous faite votre enquête? En cherchant quelqu'un qui, à la vue du cadavre, aurait pu révéler quelle était cette inconnue... C'était là, n'est-ce pas, le résultat probable de l'enquête?
—Sans doute, affirma Pipart.
—Alors, sache donc, citoyen, que, quand le corps de la femme a été relevé sur la route par des gens d'Ingrandes, il était décapité... Coupe-et-Tranche devait avoir un intérêt majeur à ce que la victime ne fût pas reconnue, puisqu'il a fait disparaître la tête.
Puis, s'adressant à madame de Méralec, à laquelle il affectait de ne pas donner son titre et de parler suivant la formule usuelle:
—Mais toi, citoyenne, tu pourrais seule donner quelques renseignements précieux. Ne viens-tu pas de dire que cette femme voyageait avec toi dans le coupé?
Si pénible qu'il lui fût de parler du drame dont le souvenir la faisait encore frémir de tous ses membres, madame de Méralec répondit:
—C'est la vérité. Mais je ne saurais rien révéler qui puisse être utile. Elle était montée en voiture à la Flèche, en pleine nuit. Après quelques mots échangés sur l'heure à laquelle la diligence la déposerait le lendemain à Nantes, elle allégua une grande fatigue qui lui donnait un grand besoin de sommeil. Elle s'accota dans son coin et s'endormit. Le bruit de la fusillade, qui tuait les soldats de la patrouille ambulante la tira brusquement de son sommeil... Avant même qu'elle eût complètement recouvré ses esprits, elle était arrachée de la voiture et assassinée.
Et la comtesse, avec un frisson d'épouvante, balbutia:
—Il m'a semblé qu'un sinistre présage s'annonçait pour moi dans ce meurtre accompli le jour même où j'allais rentrer dans mon domaine de Brivière.
Ces derniers mots rappelèrent au petit Croutot un point de sa mission.
—À ce propos, tu as oublié, veuve Méralec, de satisfaire à une des formalités imposées par le décret qui règle la restitution de leurs biens aux émigrés.
—Laquelle?
—Tu avais d'abord à faire reconnaître ton identité par trois témoins attestant t'avoir connue jadis ou se portant garant que des droits d'héritage t'ont rendue légitime propriétaire des biens réclamés.
La veuve se tourna vers Pipart.
—Sur trois témoins, j'en ai déjà un. N'est-ce pas, vieil ami? demanda-t-elle.
—Oh! fit avec empressement Pipart, mon témoignage vous est tout acquis.
Et, en étendant encore la main, il répéta:
—Ne vous ai-je pas connue quand vous n'étiez pas plus haute que ça!
—Bien! appuya Croutot; restent deux témoignages à produire.
—Le deuxième sera un vieux serviteur de ma famille, qui exploite une des métairies du domaine. Il ne va pas tarder à venir, car je l'ai fait demander, fit la comtesse.
—Reste le dernier témoin à trouver, insista Croutot, à cheval sur la loi.
Tout en répondant, madame de Méralec était revenue à son petit meuble et, avant de le fermer, elle procédait à un dernier rangement des actes qu'elle avait produits.
En même temps qu'elle s'occupait de ce soin, en tournant le dos aux deux officiers municipaux, elle lisait un papier, couvert de notes, qui se trouvait au fond du tiroir.
Elle se leva et ferma le meuble en disant:
—Ce troisième témoin qui me manque, pourquoi, citoyen Croutot, ne serait-ce pas vous?
—Mais je ne te connais pas, veuve Méralec, fit le roquet qui se redressa tout insolent.
—Oh! oh! en êtes-vous bien certain? fit railleusement la veuve en s'avançant vers lui.
Elle allait l'atteindre quand la porte s'ouvrit.
C'était le vieux métayer attendu, dont il venait d'être parlé, qui faisait son entrée.
Et ce métayer n'était autre que le Marcassin.
En pénétrant dans le boudoir de la comtesse, le métayer, d'un rapide regard de son œil gris et dur, avait dévisagé les deux officiers municipaux. Nulle impression ne se pouvait lire sur sa face poilue qui trahit l'impression produite par cet examen, mais un presque imperceptible haussement de ses larges épaules aurait pu s'interpréter comme un signe de dédain pour ces deux importuns, qui venaient faire acte d'autorité au château.
—Madame la comtesse m'a fait demander par Gervaise? dit-il de sa voix rauque et lente.
—Oui, mon brave Cardeuc, fit la veuve.
Un sourire lui vint aux lèvres et elle ajouta:
—Rappelle-moi donc l'étrange sobriquet que, m'as-tu dit, tu portes maintenant.
—Le Marcassin.
—Le fait est qu'il a le poil de cet animal, ricana l'avorton Croutot qui, à côté du métayer, ressemblait à un rat maigre près d'un bœuf.
Le Marcassin, sans doute par respect pour sa maîtresse, ne souffla mot à la plaisanterie du nabot; mais son regard alla, une seconde, se poser, fixe et aigu, sur la chétive personne du railleur.
Cependant madame de Méralec avait continué en s'adressant à son métayer:
—Ces messieurs me sont envoyés, Cardeuc, par la municipalité de Beaupréau, dont ils font partie, pour m'enjoindre de me conformer à toutes les formalités imposées par le décret qui autorise le retour des émigrés. Une de ces prescriptions m'ordonne de faire reconnaître mon identité par trois témoins.
Pipart crut devoir rentrer en scène. Il baissa encore la main à deux pieds du parquet et répéta sa phrase:
—Je vous ai connue pas plus haute que ça. Donc je suis prêt à être un des trois témoins.
—Convenu, Pipart, dit gracieusement la comtesse.
Et pour prouver que si lui la reconnaissait, elle, de son côté, avait gardé son souvenir, la veuve demanda en riant:
—Mangez-vous toujours un gigot de huit livres à vous tout seul comme jadis, mon cher Pipart?
À cette question, les yeux de l'ogre brillèrent de sensualité gastronomique, ses lèvres frémirent et, après un claquement de ses mâchoires, comme si elles broyaient os et viande, il répondit:
—Aujourd'hui, j'en mange deux!
La comtesse se tourna vers le Marcassin:
—Voici mon premier témoin trouvé, fit-elle; veux-tu être le deuxième, Cardeuc?
—Oui. Depuis deux cents ans, les Cardeuc ont, de père en fils, exploité la métairie de Saint-Florent-le-Vieil qui dépend du château de Brivière. Moi, voici vingt années que je l'exploite en vertu d'un contrat, que je puis montrer, qui m'avait été passé par votre père, Raoul-Yvon-Louis Jarniel, marquis de Brivière. Je vous ai vue naître et, malgré treize années écoulées depuis votre départ, alors que vous aviez dix ans, je vous reconnais pour Jeanne-Clotilde, la fille du marquis, mon dernier maître, dont vous êtes le portrait frappant.
Le Marcassin, cela débité de sa voix caverneuse, se tourna vers Croutot en disant:
—Je suis prêt à le signer.
—Faut-il donc que ces témoignages soient donnés par écrit? demanda la veuve en s'adressant à Pipart.
—Oui, madame, affirma le mangeur de gigots.
—Alors, je vais vous fournir plume et papier, dit la comtesse en allant rouvrir le petit meuble où elle avait enfermé ses actes.
Un rire moqueur se fit entendre. Il venait de Croutot qui, en secouant la tête, demanda à la veuve:
—Est-ce que tu ne te presses pas un peu trop, citoyenne?
—En quoi faisant?
—En préparant ton papier.
—Pourquoi?