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Le saucisson à pattes I / Fil-à-beurre cover

Le saucisson à pattes I / Fil-à-beurre

Chapter 16: XI
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About This Book

The narrative opens in a crowded provincial town during a large public gathering, where rural visitors, carts, and noise congest the streets. Three mounted men force their way through the throng toward an oddly shunned inn whose sign provokes fear and gossip about a notorious local figure. Townspeople celebrate a praised defender while exchanging rumors, and hints of distant pursuits and armed encounters suggest unrest beyond the market day. The work moves between lively public scenes, private conversations, and the slow unfolding of broader tensions in the surrounding countryside.

—Parce que, pour dresser le certificat, il me semble qu'il te manque quelque chose.

—Quoi donc?

—Parbleu! ce troisième témoin exigé par le décret.

—Mais non, il ne me manque pas, ce troisième témoin: il est ici.

Par dérision, le nabot promena autour de la chambre ses yeux étonnés, en débitant d'un ton goguenard:

—Je ne le vois pas. Se cache-t-il donc sous les meubles?

—Oubliez-vous, fit la comtesse, que je vous ai déjà dit que ce troisième témoin c'était vous.

—Oui, appuya sèchement le nain, mais je t'ai répondu, citoyenne, que je ne te connaissais ni d'Ève ni d'Adam.

—C'est bien singulier alors, car moi je me souviens de vous. Voulez-vous permettre, citoyen, que je vous rafraîchisse la mémoire? proposa madame de Méralec.

Croutot pouffa d'un nouveau rire moqueur, se campa sur une jambe, fit un effet de torse et, tout confiant en lui-même, lança d'un ton insolent:

—J'attends!

La veuve marcha vers l'avorton et quand elle fut devant lui, les yeux dans les yeux, elle lui demanda tout bas:

—Donnez-moi donc des nouvelles de Julie?

—De Julie? répéta Croutot dont la voix parut tout à coup s'étrangler quelque peu. Il y a tant de Julie! Si au moins tu me la signalais par une singularité quelconque.

—Y tenez-vous beaucoup? demanda la veuve.

—Sans doute, affirma Croutot dont cependant l'assurance paraissait chanceler.

—Eh bien, dit la comtesse, puisqu'il faut une particularité, cette Julie, qui aimait tant à aller sur l'eau.

Ce renseignement était bien simple, et, pourtant, son effet fut foudroyant sur l'officier municipal. Son rire railleur s'éteignit brusquement sur ses lèvres devenues blanches et frémissantes. Sa face se convulsa d'épouvante, et, les yeux agrandis, il demeura bouche béante devant madame de Méralec qui lui souriait le plus gracieusement du monde.

—N'est-ce pas que vous vous souvenez si bien de moi, à présent, que vous serez heureux d'être mon troisième témoin? lui souffla alors la Comtesse.

D'un prompt coup d'œil, Croutot chercha le Marcassin et Pipart. Il les vit causant ensemble, éloignés dans un coin où, par discrétion, ils s'étaient retirés. Rien ne laissait à supposer qu'ils eussent entendu un mot.

Le nabot était de la nature des chats qui, même de la plus haute chute, retombent toujours sur leurs pattes. Il venait d'éprouver une bien violente et fort désagréable émotion, mais il n'en parut rien dans l'accent à la fois étonné et joyeux avec lequel il s'écria:

—Que ne le disiez-vous tout de suite? madame la comtesse. Certes oui, à présent, je me rappelle tous ces détails de votre enfance. Aussi serai-je tout honoré d'être votre troisième témoin.

À ces paroles, lancées à haute voix, le Marcassin et Pipart, cessant leur conversation, s'étaient retournés pour venir à la table sur laquelle la comtesse leur montrait papier, plume et encre, en disant:

—Vous êtes les trois témoins exigés par le décret. Veuillez donc me dresser votre acte de reconnaissance.

Séance tenante, Croutot écrivant, ils rédigèrent le certificat qui, attestant que Jeanne-Clotilde, veuve du comte de Méralec, était bien fille de défunt Raoul-Ivon-Louis Jarniel, marquis de Brivière et lui reconnaissait le droit d'entrer en jouissance de ceux des biens paternels que les événements politiques avaient laissés libres.

XI

La belle et jeune Clotilde de Brivière, comtesse de Méralec, était une des premières rentrées en France de l'émigration. Aussi, dans le pays, avait-il été beaucoup parlé d'elle avant même qu'elle fût revenue dans le château de ses pères.

Huit jours avant qu'elle fît son apparition, son retour avait été annoncé partout par son fidèle métayer Cardeuc, dit le Marcassin. Il avait été dans tous les environs, en tous coins, en toutes chaumières, colportant la lettre qu'il avait reçue de la comtesse lui annonçant sa prochaine arrivée, avec tous les détails et renseignements sur le voyage, à petites journées qui, du fond de l'Allemagne, la ramènerait au manoir de Brivière.

Il fallait voir avec quelle joie le métayer exprimait son bonheur de revoir bientôt la dernière de cette illustre race des Brivière que, depuis deux cents ans, de père en fils, la famille des Cardeuc avait servie.

Et, quand un acquéreur de quelque lopin de terre ayant appartenu au domaine de Brivière, plaidant sa cause en ayant l'air de s'intéresser à celle du Marcassin, lui disait:

—Mais, Cardeuc, tu as acheté ta métairie quand, après la confiscation, elle a été vendue comme bien national. Est-ce qu'il te faudra la rendre?

Alors le Marcassin regardait le questionneur de son œil sombre et répondait d'une voix qui sonnait menaçante:

—J'ai acheté ma métairie pour la conserver à la fille de mes maîtres et je compte qu'il en sera de même de tous ceux qui ont acquis des biens du domaine.

—La peste soit du vieux fanatique! grognaient—mais loin du métayer bien entendu—ceux qui, par cela même qu'ils étaient acquéreurs, étaient moins que tièdes de dévouement pour l'ancienne famille seigneuriale.

Hargneux et tremblants, ils maudissaient la satanée bambine qui aurait bien dû mourir en émigration. Puis ils se disaient qu'après treize années écoulées, celle qui était partie bambine de dix ans allait revenir femme faite.

Car en 1787, alors que la monarchie semblait devoir durer encore bien longtemps, le marquis de Brivière avait flairé l'avenir et, pendant que d'autres s'endormaient en une sécurité trompeuse, il avait pris ses précautions. Sous prétexte d'envoyer son enfant accaparer les bonnes grâces et, partant, la succession d'une tante, vieille fille riche qui vivait à l'étranger, il l'avait fait passer en Allemagne. Puis, peu à peu, sans bruit, et un à un, il avait, en disant vouloir réunir en argent une fortune qui revenait à sa fille, vendu tous les immenses biens provenant de la succession de sa femme. Puis il avait hypothéqué ses biens propres, en se créant une réputation de joueur malheureux.

—Toute la fortune des Brivière s'en va par les cartes, se disait-on en plaignant le marquis.

De la sorte, il advint, quand l'orage révolutionnaire emporta trône et roi, qu'il y avait déjà deux ans que le marquis, ayant rejoint sa fille en Allemagne, vivait à râtelier plein, n'ayant abandonné de ses biens que ce qu'il n'avait pu emporter, c'est-à-dire son château et quelques terres qu'au dernier moment il lui avait été impossible d'hypothéquer. Au bout de dix années de cette existence fortunée, alors que Clotilde atteignit ses vingt ans, l'heureux marquis avait encore eu la chance de dénicher pour gendre un homme qui se trouvait dans les mêmes conditions que lui, c'est-à-dire ayant sauvé la presque totalité d'une fort grande fortune.

Trois mois après que Clotilde, était devenue comtesse de Méralec, le marquis était mort ne pouvant se douter que son gendre, au lieu de savourer son oisiveté dorée, irait bêtement, deux années plus tard, engagé dans l'armée de Condé et combattant pour les Russes, se faire hacher à la défense du pont de Constance, contre les soldats de Masséna poursuivant l'ennemi qu'il venait de vaincre à Zurich.

De son mariage et de son veuvage, madame de Méralec avait fait part au métayer dans la lettre où elle lui annonçait son retour prochain, lettre, on le sait, que le Marcassin avait promenée dans tout le pays; lettre enfin qui, pour s'expliquer sur celui auquel, après tant d'années d'absence, elle était adressée, contenait cette phrase:

«C'est à toi que j'écris, mon dévoué Cardeuc, car de tous ceux qui ont traversé mon enfance, tu es le seul dont le souvenir me soit resté.»

Ce qui faisait, derrière Marcassin qui leur avait lu la lettre, dire aux mauvais plaisants:

—Le fait est qu'avec sa mine d'ours mal léché, il a dû lui causer, quand elle était bambine, des peurs bleues qui ont contribué à le graver dans sa mémoire.

Bien des gens qui avaient redouté l'arrivée de la châtelaine de Brivière finirent par la souhaiter ardemment, car la première lettre au métayer fut suivie d'une seconde que le Marcassin se remit à aller lire aussi à la ronde.

Tel jour, à telle heure, par la diligence de Paris à Nantes, Madame de Méralec précisait son arrivée dans cette seconde lettre, qui se terminait par une recommandation de la comtesse à son métayer, de calmer les alarmes des acquéreurs d'une partie de ses biens, attendu que, revenant riche des deux fortunes de son père et de son époux, elle était décidée à n'inquiéter personne.

Ce fut à qui chanterait les louanges de la généreuse femme rentrant dans ses foyers. On organisa une députation chargée de traverser la Loire, pour aller à l'autre rive, sur la route d'Angers à Ingrande, l'attendre au passage de la diligence.

Dans cette joie générale, la note sinistre fut donnée par le Marcassin.

—Pourvu que la diligence ne soit pas attaquée par les gars de Coupe-et-Tranche! s'écria-t-il.

Car, sur ce côté du fleuve, le pays était sous la profonde terreur des bandits qui pillaient, incendiaient et assassinaient avec l'impunité que leur assuraient la lâche inertie des habitants et le peu de troupes dont disposaient les autorités.

Aussi la députation de Brivière fut-elle saisie d'une immense stupeur d'effroi, quand, de loin, au petit jour, elle vit arriver la diligence ramenant, étendus sur sa bâche, les corps des soldats de la patrouille ambulante tués par les détrousseurs. Personne n'osa élever la voix quand le postillon arrêta ses chevaux devant ce groupe qui lui barrait la route.

Ce lugubre silence fut brusquement rompu par un cri de joie indicible que poussa le Marcassin en s'élançant vers une portière à laquelle venait d'apparaître une tête de jeune femme brune, dont la pâleur n'empêchait pas d'admirer la beauté exquise.

—Ma bonne maîtresse! bégayait le métayer, tout haletant d'un contentement fou, lorsqu'il ouvrit d'une main fébrile la portière à la voyageuse.

—Cardeuc! mon dévoué Cardeuc! fit la comtesse quand elle eut mis pied à terre, doublement émue par le drame sanglant de l'attaque et le bonheur de revoir son fidèle serviteur.

Pendant cette reconnaissance, on retirait les malles de la voyageuse de dessous les cadavres des soldats, et chacun, par le postillon, apprenait les détails de la voiture assaillie et de l'assassinat de la malheureuse femme, dont il avait fallu abandonner le corps sur la route.

—Sinistre présage pour moi! répéta maintes fois la comtesse attristée en suivant les siens vers l'embarcation qui allait la transporter de l'autre côté de la Loire.

Elle était si belle, si gracieuse, si attrayante de formes, que ceux chez qui l'émotion pénible était de courte durée oublièrent l'aventure sanglante de la voiture, pour se donner tout à l'admiration pour la comtesse, marchant devant eux appuyée au bras de Cardeuc, heureux d'un pareil honneur.

Sans l'événement tragique de la diligence, la rentrée de madame de Méralec sous le toit de ses aïeux eût été une véritable fête.

Pendant huit jours, la veuve s'occupa de remeubler le château en s'adressant à Nantes et à Angers. Ce fut par les gens qui apportèrent des meubles de cette dernière ville qu'on apprit l'épilogue horrible de l'affaire de la diligence. On avait relevé sur la route le cadavre de la femme assassinée, mais privé de sa tête, que les bandits avaient fait disparaître.

En même temps que ces ouvriers d'Angers contaient au château de Brivière l'épouvantable précaution prise par les brigands pour que la femme ne fût pas reconnue, ils apportaient aussi une autre nouvelle. Le bruit courait que des troupes allaient arriver en nombre à Rennes, Laval, Angers, Ancenis et Nantes. De tous ces points, en convergeant à un centre commun, s'engagerait, simultanément, une action énergique qui débarrasserait la province des bandes qui la ravageaient. On citait même le nom du général Labor, récemment arrivé à Nantes, qui devait commander en chef l'expédition.

—Nous serons donc enfin délivrés de Coupe-et-Tranche et de ses exécrables compagnons, s'écria avec joie le Marcassin quand, en présence de madame de Méralec, on annonça cet événement prochain.

Au bout de la semaine, la comtesse était à peu près installée. Son personnel de domestiques laissait fort à désirer sous le rapport de l'expérience du service et de la tenue correcte; mais comme la veuve avait déclaré qu'elle voulait faire vivre les gens du pays, force avait été au Marcassin, chargé du recrutement, de choisir parmi les moins engourdis de la localité.

À la fin, le fidèle métayer avait hasardé cette proposition:

—Tout récemment, j'ai recueilli chez moi ma nièce Gervaise. Madame la comtesse veut-elle l'accepter pour femme de chambre?

—Dites pour dame de compagnie, Cardeuc, avait répondu la veuve.

Et, le lendemain, Gervaise avait fait son entrée au château de Brivière.

C'était le jour même des débuts de Gervaise auprès de la comtesse, que celle-ci avait reçu les deux officiers municipaux, Pipart et Croutot, qui l'avaient définitivement mise en règle avec toutes les exigences du décret sur la rentrée des émigrés.

Elle était belle et riche, la veuve revenue. Cela devait inévitablement attirer à elle tous ceux qui méditeraient de lui faire, à leur profit, convoler à de secondes noces. De son côté, Clotilde avait vingt-trois ans, âge qui n'est pas précisément celui où on se complaît en une solitude profonde.

De plus, le pays sortait d'une phase lugubre. Pendant de longues années de guerre civile, on avait été privé de plaisirs et de distractions aimables.

En conséquence, quand on sut que la Brivière était habitée par une châtelaine de première beauté, avenante et gaie, chez laquelle on trouvait bon accueil et bonne table, ce fut, dans la société de choix, en plus des coureurs de dot, à qui se ferait admettre chez la veuve. Tant et si bien qu'à la fin du premier mois, le manoir était le rendez-vous de toutes les autorités des environs et de tous ceux qui savaient se présenter.

Au milieu de ce tohu-bohu, Gervaise n'était pas oubliée par la comtesse, pour laquelle elle s'éprenait d'une affection sincère. Elle avait ses heures auprès de madame de Méralec, car toutes les matinées la réunissaient à la veuve. Alors c'était de longues et affectueuses causeries, où la comtesse se plaisait à faire raconter tout son passé à la jeune fille.

—Mais, au moins, sais-tu quand reviendra ton père? lui demandait-elle.

—Je l'ignore. Mon oncle, quand je l'interroge, me dit qu'il doit être en Italie, suivant l'armée française, qu'il ravitaille de chevaux et de fourrages, et il m'affirme que nous devons nous attendre à le voir venir nous surprendre au premier jour.

Et lorsque, pour la dixième fois, Gervaise lui contait son aventure de la Biche-Blanche:

—Et tu dis que cet homme était un colosse de force? Il a dû alors t'emporter comme une plume, ma pauvre chérie, disait la veuve.

—En arrivant à l'auberge de la Biche-Blanche j'étais brisée par les cahots d'une voiture suspendue dans laquelle je voyageais depuis deux jours. Mon oncle m'accorda trois heures pour me reposer dans une chambre. Je m'étais endormie tout habillée sur mon lit, quand je fus réveillée en sursaut. On m'avait entourée dans ma couverture et on m'emportait.

—Alors tu as crié?

—Non. La peur m'avait fait perdre connaissance. Mon évanouissement fut long car il était minuit quand je revins à moi. Le clair de lune me permit de me rendre compte de l'endroit où j'étais. C'était une salle délabrée, à demi pleine de décombres. Un homme dont la haute taille se découpait en silhouette, se tenait devant une fenêtre, guettant je ne sais quoi avec une attention extrême. À un mouvement que je fis en retrouvant ma connaissance, il se tourna vers moi en disant d'une voix menaçante: «Entre le magot et toi, ce n'est pas toi qui auras la préférence, la fille. Ainsi, ne bouge pas, ne crie point, si tu ne veux pas que je t'étrangle.» Puis il se remit à guetter.

—De quel magot parlait-il?

—Je n'en sais rien. Bientôt j'entendis le géant pousser une sourde exclamation de joie qu'il fit suivre de ces mots murmurés: «Tiens, l'imbécile qui m'apporte des avirons!» Et alors, s'adressant encore à moi, il me dit: «Si tu tiens à la vie, ne tente pas de t'enfuir pendant l'absence de deux minutes que je vais faire.» Il ouvrit doucement la porte de notre refuge et avança la tête au dehors. Puis il fit un pas, ensuite deux, semblant hésiter. Enfin, il s'élança et disparut. Aussitôt, derrière lui, j'entendis les pas précipités de plusieurs personnes courant sur sa trace. Au bruit des pas qui s'éloignaient succéda un coup sourd comme celui de la chute d'un corps lourd sur le sol. La porte se rouvrit brusquement pour donner passage à un homme dont je reconnus la voix, quand il me dit dans la demi-obscurité de la salle:

—N'aie pas peur, ma nièce!

C'était mon oncle, qui m'emporta dans ses bras en courant. Il me déposa dans un taillis au bord de la Sarthe en disant:

—Ils vont faire ma besogne en tuant ce grand idiot. Nous avons le temps de respirer.

Au bout de cinq minutes, mon oncle, qui regardait en amont de la rivière, s'écria joyeusement:

—Oh! oh! voici, venant à nous, un moyen commode de voyager sans laisser traces.

En effet, une barque munie de ses avirons, sans personne pour la diriger, dérivait au courant de la Sarthe, qui nous l'amenait. Mon oncle se mit à l'eau pour aller à la nage l'arrêter au passage. Quand il l'eut attirée à la rive et qu'il m'eut fait monter, il l'attacha par sa chaîne à une souche du rivage.

—Attends-moi, je vais payer une dette, me dit-il.

Et il prit sa course dans la direction de l'auberge de la Biche-Blanche.

À ce point du récit de Gervaise, la comtesse interrompit en faisant entendre un rire argentin.

—Drôle de moment pour aller payer une dette, dit-elle.

À quoi Gervaise, avec un petit frémissement dans la voix, répondit en hésitant:

—J'ignore quelle dette mon oncle avait à payer, mais quand il revint ses mains étaient rouges et il les lava dans la rivière.

Tandis que je regardais épouvantée après avoir reconnu que ce rouge était du sang, il me rassura en me disant:

—Ne va pas t'imaginer les grands diables, mon enfant, et c'est simplement une méchante chienne que j'ai tuée.

Puis, en me voyant hésiter à le croire, il tendit vers moi sa main gauche que le sang rougissait à nouveau.

—Vois plutôt: elle m'a mordue, me dit-il.

Après avoir entouré sa main de son mouchoir, il entra dans la barque et prit les rames. Au moment même où nous débordions, des coups de feu retentissaient en amont de la Sarthe, à l'endroit où s'élevait cette bâtisse dans laquelle le géant m'avait tenue enfermée.

C'était ainsi que, peu à peu, madame de Méralec s'était initiée au passé de Gervaise. Mais, dans ce passé de la jeune fille, il était un point sur lequel la comtesse aimait à revenir. C'était le chapitre de l'amoureux que la gentille blonde aimait, de son côté, sans savoir son nom.

—Voyons, mignonne, il est impossible que tu ne saches pas même son petit nom, insistait la comtesse.

—Je n'ai jamais osé le lui demander.

—Et comment est-il, ce mystérieux jeune homme?

—Grand, blond, des yeux qui brillent d'énergie, de belles moustaches.

—Élégant, de belle allure! appuyait la veuve.

À cette question, Gervaise répondait par une petite moue.

—Ah! une tournure de lourdaud, à la taille épaisse? reprenait la comtesse.

—Non, non, disait vivement Gervaise, défendant son amoureux. Au contraire, il est de taille svelte.

—Alors, explique-moi ta moue, chérie.

—Il a un petit défaut.

—Ce n'est pas d'être bossu, j'imagine? s'écriait la veuve avec une terreur feinte.

—Je le trouve un peu raide, un peu gourmé dans ses habits. Il a un je ne sais quoi qui le fait paraître emprunté, détaillait Gervaise.

—Comme un militaire en bourgeois, avançait la veuve.

Mais cette comparaison n'était pas à la portée de la jeune fille qui, dans sa solitude de Mégin, si elle avait vu passer des soldats, ne les avait aperçus jamais que sous l'uniforme.

Aussi, comme elle hésitait à répondre, madame de Méralec lui demanda:

—Veux-tu t'instruire à ce sujet?

—Oui, madame.

—Eh bien, ma bellote, pas plus tard que ce soir, je reçois à dîner des militaires... un général et sa suite... Il est probable que quelques-uns se présenteront sous l'habit bourgeois. Tu seras à même de juger s'ils n'ont pas le même défaut que tu reproches à ton amoureux.

Madame de Méralec disait vrai. Le soir même, elle attendait le général Labor qui, affirmait le bruit public, devait bientôt diriger en chef le mouvement de troupes qui allait, d'un seul coup, anéantir les bandes.

De Nantes, où il aurait été trop loin, le général Labor était venu, avec toute sa suite, s'établir à Ingrande, point central de l'opération. Dès le second jour, la réputation de beauté de la comtesse et les éloges de sa fastueuse et aimable hospitalité étaient venus à ses oreilles.

Le général Labor aimait les jolies femmes et la table. Les occasions lui étaient rares de contenter ces deux goûts. Il s'était empressé de demander la permission de présenter ses hommages à la comtesse qui avait répondu par une invitation à dîner.

Le soir donc, le général Labor et ses officiers vinrent s'asseoir à la table où madame de Méralec le recevait pour ainsi dire dans l'intimité, car rien que trois invités civils, dont l'ogre Pipart, partageaient ce repas.

Le Marcassin avait obtenu de sa maîtresse la permission de se mêler aux gens de service, pour pouvoir admirer tout à son aise le brave soldat qui allait enfin délivrer le pays du redoutable Coupe-et-Tranche et de sa bande.

La veuve était trop jolie pour n'avoir pas le droit d'être indiscrète. Elle en abusa vers le milieu du repas.

—Eh bien, général, demanda-t-elle avec son plus aimable sourire, quand entrez-vous en campagne?

Labor en était à son dixième verre d'un vin généreux qui lui chauffait le cerveau. Le regard de la comtesse lui fit chaud au cœur. Sous l'influence de cette double chaleur, il oublia d'être prudent.

—J'entrerais demain en campagne, si je le pouvais, répondit-il.

—Vos troupes ne sont-elles pas encore arrivées?

—Pardonnez-moi, comtesse, toutes mes forces sont au grand complet, et, pour agir, elles guettent mon signal.

—Pourquoi ne le donnez-vous pas?

—Parce que des ordres me prescrivent d'attendre que j'aie été rejoint par un individu dont les renseignements doivent m'être indispensables... J'ai envoyé chercher cet homme à l'endroit où il m'avait été dit que je le trouverais... Il avait disparu!... Et, depuis, il m'a été impossible de mettre la main dessus.

Et le général Labor, s'oubliant un peu, lâcha cette phrase:

—Que mille millions de diables patafiolent ce satané Meuzelin!!!

Pour tous les convives, ce nom de Meuzelin était parfaitement inconnu. On se regarda à la ronde, s'interrogeant du regard sur le personnage cité. Il s'ensuivit un silence pendant lequel on entendit le fracas des mâchoires de Pipart qui broyait des os pour prendre patience; car, l'attention prêtée par chacun, mangeurs et servants, aux paroles du général, avait un peu arrêté le dîner.

Le digne officier municipal ne s'était pas vanté en parlant de son appétit. Il mangeait à l'heure, au jour, à la semaine, au mois, tant qu'on aurait voulu, s'il fût venu à quelqu'un la fantaisie de faire les frais de sa voracité. Il était attaqué de cette maladie, alors à peu près inconnue à la science, qui l'appelait «le foie chaud» et qui, aujourd'hui, un peu moins inexpliquée, mais toujours inguérissable, se nomme «la boulimie» ou, plus communément: «diabète de faim». Quelle qu'en soit la cause, la Boulimie est un mal terrible, heureusement fort rare. C'est une faim que rien ne peut satisfaire. Plus le malade mange, plus il a faim, pourrait-on dire, car elle s'accroît en raison des aliments qu'on lui donne plus nombreux. Aussi, quand la maladie se prolonge, le malheureux arrive à dévorer des quantités qui suffiraient à vingt appétits ordinaires. Et toujours la faim est là, inassouvie, impérieuse, poussant le malade, dans les derniers temps, à ne plus regarder à la nature des aliments et à se jeter sur tout ce qui peut lui servir de pâture... voire une charogne en putréfaction!

Pipart n'en était pas encore là, mais il mangeait déjà de bien formidable façon. Ancien tanneur, il possédait une petite fortune, qui eût été insuffisante pour satisfaire son estomac, s'il n'eût trouvé le moyen de le contenter, en majeure partie, à la table des autres. C'était un pique-assiette, mais non un pique-assiette ordinaire qui déjeune chez l'un et dîne chez l'autre. Oh! que non pas! Il avait étudié les heures différentes où ses nombreux amphitryons se mettaient à table. À peine le bec torché chez l'un, il courait s'attabler chez l'autre. Par ce procédé, Pipart arrivait, à la fin de sa journée, à avoir fait quatre déjeuners, trois goûters, deux dîners et deux soupers. Restait la nuit; mais il avait sa fortune qui lui servait à s'offrir des collations entre chaque somme.

Pour manger gratis, Pipart était capable de toutes les complaisances, de toutes les bassesses et des plus monstrueux mensonges. Quand il avait affirmé avoir connu madame de Méralec «haute comme ça», était-il sincère? Peut-être oui. Peut-être aussi avait-il flairé de fins dîners à venir chez la charmante femme. Elle avait besoin d'un témoin. Il avait pour ainsi dire offert sa signature en échange de bons fricots futurs.

Quoi qu'il en fût, Pipart était donc un des rares civils admis au dîner offert par la comtesse au général Labor et à ses officiers.

Quand le général avait lâché son «Mille millions de diables!» à propos de ce Meuzelin disparu au moment où il l'attendait pour entamer sa campagne, un petit silence d'étonnement, on le sait, avait suivi ce juron par trop militaire. Il fut rompu par Pipart qui, entre deux bouchées, demanda:

—Ce Meuzelin, c'est un de vos collègues, n'est-ce pas, général?

Labor avait la tête près du bonnet et, dans cette tête, étaient montées les chaudes fumées d'un vin copieusement bu. C'était plus qu'il n'en fallait pour irriter le général en entendant faire de Meuzelin un de ses collègues.

Il allait donc rabrouer d'importance le maladroit questionneur, quand son regard furibond, qui allait chercher Pipart, rencontra les deux yeux de la comtesse qui, curieusement, demanda:

—Oui, au fait, général, quel est ce Meuzelin qui vous fait faute pour votre expédition?

Le vers de tragédie:

Sur nos pareils, Néarque, un bel œil est bien fort,

pouvait s'appliquer à Labor, qui avait le cœur des plus tendres. Sa bile s'apaisa devant le regard de la gracieuse Clotilde et il se hâta de répondre, mais avec un accent de dédain:

—Meuzelin est un de ceux dont on se sert, mais qu'on se garde bien d'avouer.

Chacun avait entendu avec intérêt et surprise la déclaration de Labor. Nul, de toute l'assistance, n'était plus attentif aux paroles du général que Marcassin qui, plein d'une admiration anticipée pour le chef qui allait bientôt purger la contrée de Coupe-et-Tranche et de ses malfaiteurs, écoutait, bouche béante, dans le coin de la salle, où il était mêlé aux gens de service, chaque phrase du futur libérateur du pays.

—Alors, votre Meuzelin est tout simplement un espion, un agent de police? appuya madame de Méralec.

—Vous l'avez dit, comtesse.

—Pouah! fit la jolie femme avec un accent de commisération; je vous plains, mon cher général, d'avoir à vous commettre avec de pareilles espèces.

—C'est de toute nécessité. Cet agent, qui dirige une douzaine de policiers subalternes qu'il a distribués de droite et de gauche, a étudié le pays à fond depuis deux ans. À n'en pas douter, il a découvert bien des mécréants qui se croient inconnus. Sur ses indications, je suis à peu près certain d'agir à coup sûr... du moins c'est ce que m'affirme la dernière dépêche du ministre de la police.

—Et quel genre d'homme est-ce, ce phénix de la police? Petit? grand? bancal? crochu? débita railleusement madame de Méralec.

—Là-dessus, je ne saurais vous renseigner, comtesse, car je ne l'ai jamais vu. Mais ce que je sais, c'est qu'il passe pour être le finaud des finauds.

Et le général, après cet éloge, ajouta d'un ton convaincu:

—J'aurais bien voulu l'avoir sous la main, il y a un mois.

—Mais, fit la veuve, il y a un mois, vos troupes n'étaient pas encore arrivées, vous ne pouviez agir et, partant, vous n'aviez pas besoin de cet homme.

—Oh! ce n'est pas pour cela.

—Pourquoi donc?

—Je suis persuadé que Meuzelin aurait fini par deviner le mystère de la femme assassinée dont les bandits ont fait disparaître la tête.

—Ah! oui, ma pauvre compagne de voyage! fit la veuve dont la voix s'attrista à ce souvenir tragique.

—Car, enfin, poursuivit le général, il doit exister un motif pour que les misérables aient pris cette précaution qu'ils avaient négligée jusqu'à ce moment.

Il fut interrompu par l'apparition du rôti, un magnifique cuissot de chevreuil, qu'un domestique plaçait devant son nez, sur la table.

—Eh! eh! agréable fumet, fit-il en ouvrant béantes à l'arôme ses narines de gourmand.

Car Labor, à ses prédilections pour les belles femmes et le bon vin, joignait aussi la qualité d'être un fin mangeur.

Derrière le valet, qui avait servi le chevreuil en arrivait un autre porteur d'un plat sur lequel s'étalait un monstrueux gigot, qu'il vint poser devant Pipart, dont les yeux s'allumèrent, avides et joyeux, à l'aspect de cette montagne de viande.

—Mon cher Pipart, c'est votre plat, bien à vous et rien qu'à vous... pour vous tout seul, annonça la veuve, en riant, à son convive.

—Je vais tâcher de me montrer digne des bontés de madame la comtesse, répondit l'ogre d'une voix reconnaissante.

Alors, attirant le plat devant lui en guise d'assiette, comme si ce gigot de dix livres n'eût été qu'une simple mauviette, il se mit à dévorer.

Soudain, dans la cour du château, sur laquelle s'éclairait la salle à manger, le pavé cliqueta sous les fers d'un cheval arrivant au galop.

À ce bruit, le général s'adressa à madame de Méralec:

—Au moment de venir ici, dit-il, j'attendais une réponse à une demande que j'ai adressée par le télégraphe à Chartres. J'ai commandé, si elle arrivait, que cette réponse me fût apportée ici... Me permettez-vous, madame, d'aller au-devant de mon messager?

Pour toute réponse, la comtesse se tourna vers un domestique:

—Amenez ce courrier au général, commanda-t-elle.

Une minute après, l'envoyé entra. C'était un gendarme. Il fit le salut militaire et tendit une lettre en annonçant:

—Venue par dernière heure de jour.

Labor prit la dépêche, l'ouvrit vivement, y jeta les yeux et, avec une crispation nerveuse, froissa le papier, qu'il mit dans sa poche.

Puis, se tournant vers le gendarme:

—Tu diras, de ma part, à ton colonel qu'il ne compte pas sur l'homme dont il m'avait parlé... Remonte à cheval.

Le gendarme s'éloignait quand la comtesse appela le Marcassin.

—Cardeuc, dit-elle, avant son départ, conduis ce brave soldat à l'office et aie bien soin de lui.

Et, d'un regard, elle sollicita l'assentiment du général, qui s'inclina en signe d'acquiescement.

Après le dîner, quand on fut dans le salon, la comtesse, plus gracieuse que jamais, s'approcha du général:

—Cette dépêche a paru vous contrarier, dit-elle.

Ce disant, elle se tenait devant Labor, le visage si près du sien que le parfum de sa chevelure montait aux narines du vieux brave.

—C'est vrai, fit-il en aspirant à plein nez. Je n'ai vraiment pas de chance.

Madame de Méralec posa sur le bras du général sa main exquise de forme.

—Pas de chance! en quoi donc, mon cher général? demanda-t-elle d'une voix qui tinta mélodieusement aux oreilles de Labor, dont les yeux s'attachaient ardents sur la main qui s'appuyait sur lui.

L'ouïe! l'odorat! la vue! Labor, sur cinq sens, en avait trois si agréablement charmés qu'il répondit sans trop réfléchir:

—À défaut de Meuzelin, j'avais demandé qu'on m'envoyât de Chartres un homme qu'on m'avait beaucoup vanté... Il paraît, m'annonce la dépêche, que, lui aussi, il a disparu.

—C'était aussi un agent de police?

—Oh! non!... c'est un brave lieutenant de gendarmerie, nommé Vasseur.

Si le général n'eût été absorbé dans la contemplation de la main de la comtesse, il aurait été grandement étonné en voyant la pâleur qui, subitement, avait envahi le visage de la jolie femme.

Quand le général, mettant fin à son extase devant la main de la veuve, releva les yeux, la comtesse n'avait pu encore complètement maîtriser le trouble qu'avait causé le nom de Vasseur.

À la vue de ce visage altéré, la fatuité monstrueuse du militaire le poussa aussitôt à une énorme bourde qui nécessite quelques explications.

Labor était, comme on dit, fils de ses œuvres. Ancien garçon boucher que le recrutement avait, jadis, ramassé en un jour d'ivresse, il était sergent lorsque la révolution avait éclaté. C'était un risque-tout, aimant la poudre, brave jusqu'à la témérité. Les guerres de la République lui avaient tant fourni l'occasion de prouver son audace qu'il avait promptement fait son chemin.

Mais, sous l'uniforme de général, l'homme était resté ce qu'il était au début, c'est-à-dire une nature brutale, grossière, aux appétits bassement sensuels, aux instincts vulgaires. Lourd, grand, bel homme aux chairs fraîches, se croyant un Adonis, quand il n'était qu'un superbe portefaix, Labor se mirait dans ses plumes. De trop faciles succès de garnison lui avaient donné une pyramidale suffisance. Ce Don Juan d'amours faciles en était arrivé à s'imaginer qu'à son aspect pas une femme ne pouvait rester insensible.

Donc, à la vue du trouble de la veuve et en remarquant qu'elle l'avait peu à peu entraîné à l'écart de ses invités, la vanité stupide de Labor s'attribua cette émotion et lui fit souffler avec un sourire vainqueur:

—Prenez garde, comtesse, on nous observe.

Phrase, ton, sourire, tout était si grossièrement fat que la comtesse en demeura interdite, se demandant si le soudard n'avait pas trop bu.

Loin de rien comprendre, Labor se fit encore gloire de cet embarras. Il le mit sur le compte du trouble de la femme qui se voit devinée. Toujours gonflé de lui-même, il murmura ce second avis:

—De grâce, madame, commandez à votre visage.

Puis, en mignardisant, ce qui lui donnait un peu l'air d'un bœuf qui jouerait au volant, il ajouta d'un ton cavalièrement aimable:

—Vous serez cause, belle dame, que, peut-être, cette nuit, je vais être lâche.

Et il se hâta d'ajouter avec un air dolent:

—Oui, cette nuit, je tremblerai devant le danger, en pensant que je puis être à jamais privé du bonheur de vous revoir.

Soit que madame de Méralec ne voulût pas paraître avoir compris l'inconvenance du lovelace de bas lieu, en se réservant de ne plus le recevoir, soit qu'elle eût remis à plus tard la leçon que méritait son impudente fatuité, elle saisit avec empressement l'occasion qui s'offrait d'amener la conversation sur une autre pente.

—Vous devez donc, cette nuit, affronter un danger, général? demanda-t-elle.

—Oh! oh, fit Labor se reprenant, je dis un danger sans en être bien certain, car les chenapans, dont je vais entreprendre la destruction, ne doivent avoir de courage que pour attaquer de pauvres diables sans défense... Néanmoins, je veux, comme on dit, tâter le fer de mon adversaire. Aussi me suis-je mis d'une expédition qui sera faite cette nuit... idée de me trouver en face des gredins en question, que je compte attirer dans un traquenard préparé depuis huit jours.

—Un traquenard? répéta la comtesse d'un ton curieux qui semblait demander des détails.

Labor comprit, et, tout souriant du prochain succès de sa ruse, il continua:

—Sachez donc que, depuis huit jours, j'ai fait propager le bruit que la recette de Nantes, arrivée à Ingrande où elle se grossit de celle de cette ville, devait partir cette nuit pour Angers. À coup sûr, les bandits vont aller s'embusquer au passage pour happer ce butin, qui dépasse quatre cent mille francs... Pour eux, malheureusement, le jeu ne vaudra pas la chandelle, car j'escorterai les voitures avec des forces échelonnées à distance, qui se concentreront au premier coup de feu... Les bandits, au lieu d'écus, ne récolteront que des coups de fusil.

—Qui sait? fit la comtesse avec une moue de doute.

—Vous croyez que le fameux Coupe-et-Tranche n'osera pas s'aventurer en cette circonstance?

Madame de Méralec se mit à rire.

—Si je ne craignais de vous offenser, général, je vous dirais que... commença-t-elle.

—Que quoi? fit Labor.

—Que votre plan laisse à désirer... J'ai bien peur que vos écus n'arrivent jamais à Paris.

—Parce que?

—Vous n'escorterez le convoi que d'Ingrande à Angers, n'est-ce pas?

—Oui, jusqu'à l'arrivée à Angers.

—Alors, qui vous dit que les détrousseurs qui, eux aussi, ne doivent pas être sans avoir leurs espions, n'iront pas attendre le convoi à sa sortie d'Angers, là où ils ne courront plus risque de cette récolte de coups de fusil que vous leur promettez?

Labor se mit à rire.

—Vous n'avez donc pas compris? demanda-t-il.

—Est-ce qu'il y a un dessous de cartes?

—Naturellement, oui, belle dame.

Madame de Méralec affecta une mine craintive qui la rendait vraiment charmante, et débita d'un ton faussement timide:

—Est-ce qu'il faudrait avoir peur d'être refusée, si on était tentée de demander quel est ce dessous de cartes?

Labor saisit cette occasion de revenir à ses moutons. Il fit ses yeux blancs, montra son plus aimable sourire et modula d'une voix languissante:

—Peut-on vous refuser quelque chose, trop séduisante curieuse? Un désir de vous n'est-il pas un ordre pour moi?

La veuve, à son tour, lui renvoya la phrase.

—Prenez garde, général, on vous observe.

Le soudard, au lieu de comprendre la raillerie, eut une nouvelle crise de fatuité lourde et idiote. Il crut avoir ville conquise et le visage tout illuminé de gloriole vaniteuse, il allait encore lâcher quelque monstrueuse sottise, quand la veuve lui envoya sa seconde phrase:

—De grâce, général; commandez aussi à votre visage!

Ensuite, souriante, elle demanda:

—Et ce dessous de cartes?

—Oh! il est bien simple. Dans les voitures que j'escorterai jusqu'à Angers, il n'y aura pas un sol.

—Alors les fameux quatre cent mille francs n'existent donc pas?

—Si, bel et bien. Seulement, pendant que Coupe-et-Tranche ira les attendre sur la route d'Ingrande à Angers, ils fileront en tapinois d'Ingrande à Laval.

—Sans escorte?

—À quoi bon, puisque mon déploiement de forces autour de mes voitures vides aura attiré Coupe-et-Tranche sur une piste où, je vous l'ai dit, il n'aura, s'il m'attaque, que des balles à recevoir?

La comtesse secoua la tête d'un air mécontent.

—Sans escorte, insista-t-elle; c'est bien imprudent de votre part, général.

—Mais, je vous le répète, ma charmante, puisque, d'Ingrande à Laval, ma ruse aura rendu la route libre.

—Oui, mais votre ruse, qui vous assure que Coupe-et-Tranche ne la connaît pas?

—Oh! oh! fit Labor avec un sourire malin, de cela, je le défie bien... et pour une excellente raison.

—Quelle raison?

—Que personne n'a pu en bavarder.

Tandis que la veuve secouait encore la tête en signe qu'elle ne croyait pas à une discrétion aussi complète, le général ajouta en pesant sur ses mots:

—Attendu que, ce secret, vous êtes seule à le connaître, car ce n'est qu'au dernier moment du départ que je donnerai mes ordres.

La veuve leva vers Labor un regard qui le remerciait de sa confiance et elle allait y ajouter sans doute quelques paroles, quand, tout à coup, ses yeux dévièrent en même temps qu'elle demanda:

—Est-ce que tu as à me parler, Cardeuc?

À cette question, le général se retourna.

Derrière lui se tenait le fidèle métayer qui répondit:

—Je venais prendre congé de madame la comtesse avant de retourner à ma métairie. Madame n'a rien à m'ordonner?

—Que de bien dormir cette nuit, mon brave Marcassin, dit gaiement la comtesse.

—Oh! je réponds que je m'en acquitterai à souhait, promit le serviteur qui semblait tomber de fatigue.

Après ces mots, se tournant vers Labor, il lui envoya ce compliment:

—On peut dormir tranquille, à présent qu'on sait son sommeil protégé par le citoyen général.

Après un double salut à Labor et à sa maîtresse, il partit de son pas lourd et traînant.

Une heure plus tard, la comtesse recevait les adieux de ses invités. En prenant congé du général, elle le regarda tout anxieuse:

—Jusqu'à demain, dit-elle; je vais être bien inquiète à votre sujet, général. Je compte sur un mot, à votre retour, qui me rassurera.

—Permettez-vous, au lieu d'écrire, que je vienne vous montrer en personne que je ne suis pas mort? proposa Labor.

—Alors, à demain! dit vivement la veuve. Et, vous savez, pas d'imprudence de courage cette nuit; conservez-vous à vos amis.

Le général se courba sur la blanche et mignonne main qu'on lui donnait à baiser.

—Elle est folle de moi, pensa-t-il en y appuyant ses lèvres.

Quand madame de Méralec entra dans sa chambre à coucher, elle y trouva Gervaise qui l'attendait.

—Eh bien, ma bellote, tu as vu, ce soir, des militaires en bourgeois. As-tu reconnu en eux cette tenue un peu raide qui t'a frappée chez ton amoureux? demanda-t-elle.

—Exactement la même.

—Alors, mon enfant, tu aimes un soldat.

Congédiée avec un baiser, Gervaise après l'avoir aidée à se mettre au lit, quitta la comtesse qui annonçait avoir grande envie de dormir.

Mais le sommeil ne vint pas, car, plus de deux heures après, Madame de Méralec veillait encore, les yeux fixés dans le vide, pendant que ses lèvres murmuraient avec un frémissement:

—Vasseur! Vasseur!

Puis, tout à coup, la voix haletante, la face contractée:

—S'il en aimait une autre! grondait-elle avec un accent de jalousie féroce.

XII

Le lendemain, sur les deux heures de l'après-midi, moment où chaque jour, le Marcassin venait prendre les ordres de la comtesse, le fidèle métayer se trouvait dans l'espèce de petit salon boudoir, qui précédait la chambre à coucher de la belle Clotilde.

Il se tenait debout près de Gervaise qui, assise près d'une fenêtre, s'occupait d'un travail à l'aiguille.

—Ainsi, petite nièce, madame de Méralec n'est pas visible? demandait-il.

—Non, mon oncle. La comtesse, quand je suis entrée aujourd'hui, de bon matin, dans sa chambre, m'a annoncé qu'elle avait passé une nuit blanche. Le sommeil a dû lui venir dans la matinée, car elle n'a fait aucun appel... Je me fais donc un devoir de ne pas troubler son repos, à moins d'un motif urgent.

En écoutant la jeune fille, son oncle avait levé les yeux vers la fenêtre qui lui faisait face.

—Alors, fillette, reprit-il, je crois qu'il te va falloir réveiller ta maîtresse, car ce «motif urgent» dont tu parles m'a tout l'air d'arriver là-bas à cheval.

Ce disant, Cardeuc montrait du doigt la campagne qu'on voyait, par la fenêtre, s'étendre à perte de vue, coupée par une route poudreuse qui, faisant le coude, au loin, derrière un fort bouquet d'arbres, conduisait du bord de la Loire au château de la Brivière.

De derrière le bouquet d'arbres avait débouché un cavalier dont la monture arrivait ventre à terre.

—Mais, c'est le général! fit Gervaise.

—Et, tu vois, il est pressé d'arriver. Ce serait donc cruel de le faire attendre. Va prévenir ta maîtresse, mon enfant; elle ne pourra t'en vouloir.

Gervaise entra chez la comtesse, laissant son oncle devant la fenêtre, les yeux toujours attachés sur l'arrivant. Dès qu'il fut seul, le Marcassin fit entendre ce petit hoquet bas et précipité qui, chez lui, remplaçait le rire fou, et son œil brilla joyeux.

—Eh! eh! Tu as eu le nez cassé, ivrogne bavard! murmura-t-il.

Tandis que le général ralentissait l'allure de son cheval en approchant du château, pour dissimuler son empressement à revoir la charmante veuve, le Marcassin frotta ses énormes mains velues en ricanant:

—Viens au pas, viens au galop, tu n'en es pas moins pincé, gros pigeon amoureux.

Il achevait quand madame de Méralec entra. Gervaise l'avait trouvée habillée et près de quitter sa chambre.

Le métayer lui montra Labor qui mettait pied à terre dans la cour du château.

—Encore un qui voudrait faire cesser votre veuvage, dit-il avec sa familiarité de vieux serviteur.

—Oh! crois-tu? fit Clotilde en souriant.

Il la regarda dans les yeux. Peut-être aurait-il lâché quelque grosse plaisanterie bien salée de campagnard qui a son franc parler, mais la présence de Gervaise le retint. Il se contenta de dire:

—C'est en lui promettant du sucre qu'on voit un chien faire le beau!

Là-dessus, il se tourna vers Gervaise:

—Si tu veux, fillette, nous allons descendre pour recevoir le général? proposa-t-il.

Bientôt Labor faisait son entrée dans le boudoir où la comtesse était restée seule. Sa nuit blanche avait laissé des traces de fatigue sur le visage de la veuve. Du premier coup d'œil, le général constata cette altération et il s'en attribua la cause.

—Elle a passé sa nuit entière à penser à moi, se dit-il.

Mais si la figure de la comtesse était quelque peu languissante, ce n'était rien à côté du visage de Labor. Bien qu'il affectât gracieuse mine et heureux sourire, il ne portait vraiment pas beau! Ses yeux teintés de jaune attestaient que sa bile avait été violemment secouée. Un tic nerveux qui agitait légèrement ses lèvres et ses gestes saccadés prouvaient une humeur rageuse que, devant la veuve, il s'efforçait de maîtriser. Il était clair comme le jour que le caractère du général était à la tempête violente.

Il eût été maladroit, de la part de madame de Méralec, de ne pas s'en apercevoir. Ce fut donc d'un ton affectueusement désolé qu'elle s'écria:

—Savez-vous, général, que votre vue me donne des remords.

—En quoi, comtesse?

—À la lassitude que je vois sur vos traits, j'en suis à maudire ma curiosité qui, au lieu de vous accorder un repos nécessaire après un nuit de fatigue et de combat, a su vous arracher la promesse que vous viendriez au plus vite, aujourd'hui, me faire le récit du succès de votre expédition nocturne.

Le mot de succès fut le feu aux poudres. Oubliant de se poser plus longtemps en vraie fleur des pois, il tressauta tout furieux en s'écriant:

—Ah! mille tonnerres! Il est joli, mon succès! J'en crève de rage dans ma peau.

Et il se mit à se promener dans le boudoir comme une bête fauve en cage, serrant les poings, faisant sonner ses talons en grondant:

—Que la peste soit de cet ivrogne!

Il fut arrêté en sa promenade de forcené par la petite main de Clotilde qui se posa sur son bras. Bien doucement et son regard doux et ému fixé dans les yeux du furibond, elle le ramena vers son siège, et quand il se fut rassis, elle demanda d'une voix pleine d'un tendre intérêt:

—Ne puis-je être votre confidente, général? Voyons, qu'est-il donc arrivé?

L'aveu partit comme une fusée, tant Labor avait besoin de se soulager en contant son déboire amer.

—Il est arrivé, parbleu! que cet infâme pendard de Coupe-et-Tranche a volé les quatre cent mille francs du gouvernement!

Ce fut à grand'peine que son immense surprise permit à la comtesse de bégayer:

—Mais, pourtant, votre ruse de faire filer l'argent sur Laval pendant que vous feigniez de l'escorter sur Angers?

—Ah! oui, parlons-en, de ma ruse, grogna furieusement Labor. Il paraît que les gredins la connaissaient; car, pendant que je ne trouvais personne sur la route d'Angers, ils mettaient la main sur le magot.

Madame de Méralec leva son doigt rose, et, d'une voix sévère:

—Général! général! fit-elle, vous aurez eu l'indiscrétion de confier encore à un autre que moi cette ruse que vous ne deviez dévoiler qu'au dernier moment du départ.

—Non, non, comtesse; j'ai fait comme je vous l'avais dit, affirma Labor. Excepté à vous, je n'en avais ouvert la bouche à personne. C'est à n'y rien comprendre.

Sur ces derniers mots, Labor, pris d'un nouvel élan de fureur, s'écria:

—Oui, c'est à n'y rien comprendre... pas plus qu'à ce billet que j'ai trouvé hier, attendant mon retour au logis.

Peu à peu Labor s'était calmé. Avec son sang-froid revenu, il pouvait à présent, être tout à son sujet.

—Devinez de qui était ce billet? s'écria-t-il.

—Dites, fit la comtesse.

Le général ménagea son effet en faisant une pause; puis, d'une voix qui appuyait sur le nom:

—De Meuzelin, déclara-t-il, de ce policier dont je vous ai parlé hier en vous disant que je ne savais où le retrouver.

—Il est donc venu vous rejoindre?

—Nullement. Il s'est contenté de m'écrire ce billet qui, si je l'avais lu à temps, aurait empêché Coupe-et-Tranche de faire son coup... Car j'aurais compris cette partie de la lettre qui concerne les quatre cent mille francs.

—Il y a donc une partie du billet qui vous est restée incompréhensible?

Le général hésita un peu. Enfin, il porta la main à sa poche en disant:

—J'ai sur moi cet écrit de Meuzelin. Nous allons le lire ensemble... Peut-être m'aiderez-vous à deviner l'énigme.

Tout en cherchant le billet de Meuzelin dans sa poche, le général continua d'un ton de dédain:

—Oui, ce policier aurait cent fois mieux fait de mettre les points sur les i au lieu de m'écrire ses calembredaines vraiment incompréhensibles... Ah! voici l'écrit de notre homme.

Ce disant, il montrait un papier qu'il se mit à déplier en ajoutant:

—Permettez-moi de vous en faire la lecture.

Et il lut aussitôt en ânonnant un peu:

«Général Labor, faites, cette nuit, tout le contraire de ce que vous avez décidé...»

Labor s'arrêta à cette phrase et, s'adressant à madame de Méralec:

—Cela, ça se comprend, dit-il. Mais écoutez la suite, comtesse. Voici qui devient inintelligible.

Il reprit la lecture en traînant sur les mots avec le ton moqueur de quelqu'un qui répète les bêtises d'un autre:

«Méfiez-vous en vous rappelant l'histoire d'Hercule aux pieds d'Omphale.»

Sur ce dernier mot, il regarda la veuve en demandant:

—Hein! comprenez-vous quelque chose à ce que chante le drôle?

—Continuez, fit Clotilde.

—C'est tout, absolument tout... puis signé «Meuzelin». Voyez plutôt.

Et Labor tendit le papier à la comtesse qui, après l'avoir parcouru des yeux, le jeta négligemment sur un guéridon placé près d'elle.

—Hein! répéta le général. À quel propos va-t-il chercher Hercule et Omphale?... Qu'est-ce que ces citoyens-là, je vous le demande?

Le brave Labor n'avait poussé ses classes que jusqu'à la lecture et un peu d'écriture. Il en donnait la preuve la plus incontestable.

—Vous ne connaissez pas la mythologie? demanda Clotilde avec un effort pour ne pas rire qui lui serrait les lèvres.

La mythologie! Pour le général, ce devait être une femme, quelque gourgandine de garnison. À cette question et en voyant la moue que donnait à la veuve son rire retenu, il crut à la jalousie de la comtesse s'enquérant de son passé amoureux. En conséquence, il se leva d'une seule pièce et, la main gauche sur son cœur, l'autre tendue en avant, il débita d'un ton grave:

—Je vous jure, comtesse, que jamais cette créature n'a régné sur mon âme!

Puis, tout naïvement:

—Si nous revenions au billet de Meuzelin? proposa-t-il.

Après la balourdise que venait de commettre le soudard, Clotilde ne pouvait plus aborder l'explication franche. Elle prit un biais pour éclairer l'ignorance de Labor.

—Sachez-donc que La Mythologie, une épicière de Bordeaux, avait une fille appelée Omphale, aimée d'un colonel célèbre du nom d'Hercule. Cette Omphale, abusant de la confiance de son amant, sut si bien s'y prendre qu'elle lui arracha la liste de tous ceux des officiers de son régiment qui avaient de vilaines dents.

Labor avait écouté, l'oreille tendue, la bouche ouverte, l'œil rond, ces renseignements sur Omphale.

—Oh! la tarpiaude! s'écria-t-il indigné.

Après quoi, au bout d'une courte réflexion, il reprit avec étonnement:

—Mais je ne vois pas trop quel rapprochement Meuzelin peut faire entre moi et ce colonel Hercule.

—En citant l'aventure d'Omphale, le policier a voulu vous rappeler tout le danger qui existe à confier certains secrets à une femme.

Cette fois, Labor ouvrit des yeux démesurément écarquillés.

—Une femme, fit-il. À quelle femme pourrais-je aller me confier aussi bêtement?

—Dame! cherchez parmi vos nombreuses amies, articula Clotilde en riant.

Le général crut encore à la femme aimante dont la jalousie jetait le plomb de sonde dans sa vie privée.

À nouveau, il remit sa main gauche sur son cœur et avança encore la main en jurant:

—Je vous donne ma parole que, depuis quinze grands jours, je n'ai parlé à aucune femme... sauf à vous.

—Alors il faut croire que c'est moi dont parle Meuzelin.

En éclatant de son rire frais et perlé, la veuve continua:

—Selon cet agent, je suis l'Omphale qui a causé votre insuccès de cette nuit en prévenant Coupe-et-Tranche qui guettait les quatre cent mille francs... Méfiez-vous de moi, général, méfiez-vous de moi!

Bien que ce fût dit en riant, Labor protesta.

—Jamais je ne vous ferai une telle injure, comtesse! déclara-t-il.

—Et vous aurez grand tort, car Meuzelin persistera dans son idée que je vous trahis.

Le général se redressa sévère et indigné:

—Ce Meuzelin est un imbécile! déclara-t-il tout sec.

—Oubliez-vous qu'il vous est recommandé par le ministre de la police, qui, pour ainsi dire, vous l'impose à titre de conseiller?

C'était blesser Labor au plus vif de son amour-propre. Il sourit de mépris en répliquant:

—Je saurai me passer de ses conseils. Puisque ce croquant, au lieu de m'écrire, ne fait pas acte de présence, j'agirai de moi-même. Dès ce soir, les troupes sortiront de leurs cantonnements.

Tout en parlant, il s'était avancé vers le guéridon où Clotilde avait posé la lettre de Meuzelin et étendait le bras pour la reprendre.

La comtesse posa vivement sa main sur celle de Labor.

—Non, non, dit-elle, ne prenez pas cet écrit; il me semble qu'il vous porterait malheur! La façon tragique dont il vous est parvenu est d'un trop mauvais présage.

Et, secouée par un frisson d'épouvante:

—Songez-y donc, continua-t-elle, ce billet n'a-t-il pas été trouvé sur le cadavre de ce malheureux gendarme Patigneul?... Oui, il vous serait funeste. Croyez-en l'instinct de mon cœur.

Mais le mot à peine lâché, elle rougit, et, bien vite, elle se reprit en disant:

—Croyez-en la voix... de ma raison.

Déjà troublé par le contact de la peau douce et tiède de la main de Clotilde, qui effleurait la sienne, l'ardent soudard, au mot de cœur, avait redressé son torse. La tête rejetée en arrière, l'air triomphant, il allait lâcher son cocorico de coq vainqueur, quand la veuve lui coupa la parole en disant d'une voix suppliante:

—N'abusez pas, mon ami!

Au lieu de reprendre la lettre, il s'éloigna du guéridon en se disant:

—La belle, décidément, m'adore à ce point qu'elle n'est plus maîtresse de cacher sa passion.

Cependant la veuve avait commandé à son embarras. D'un ton qui implorait encore, elle reprit:

—Parlons d'autre chose.

Au hasard, sans réfléchir, car, dans son trouble, le sujet de diversion qu'elle proposait était lugubre, elle ajouta:

—Parlons de l'assassinat de Patigneul.

—Mais, fit le général, Patigneul n'a pas été assassiné. Sa mort résulte d'un accident. Comme je vous l'ai dit, l'ivrogne avait tant bu à votre office qu'il ne pouvait plus se tenir à cheval. Il a vidé l'étrier à deux cents pas au plus de mon cantonnement. Quand une patrouille a ramassé le corps, un énorme trou à la tempe et un gros caillou ensanglanté retiré de dessous sa tête expliquaient suffisamment que sa mort provenait d'une chute de cheval.

—Et c'est avec l'idée qu'en trouvant le corps on trouverait aussi son billet que Meuzelin a glissé son écrit dans la poche de Patigneul, avança la veuve.

—Oh! ce n'est pas supposable. Il est plutôt à croire que Patigneul, avant sa chute, avait dû rencontrer le policier qui l'avait chargé de me remettre son billet.

—S'il se sait attendu par vous, pourquoi Meuzelin, au lieu d'écrire, ne vient-il pas? objecta madame de Méralec.

Le général haussa les épaules en homme qui n'en peut mais.

—Puisqu'il est dans le pays, vous devriez donner l'ordre de le chercher, insista Clotilde.

—À cela, il existe une difficulté.

—Laquelle?

—En donnant l'ordre, il me faudrait aussi fournir le signalement du policier... et je n'ai jamais vu cet homme. Je l'aurais là, sous les yeux, qu'il me serait impossible de dire que c'est lui... Patigneul aurait pu me renseigner... il est mort trop vite.

Un souvenir revint à madame de Méralec sur le trépas du gendarme.

—N'a-t-il pas, m'avez-vous dit, prononcé deux mots en expirant? demanda-t-elle.

—Oui, il a murmuré: «Beau-François.» Voilà tout.

—Eh bien, fit Clotilde d'un ton interrogateur, cela ne se rattacherait-il pas à l'introuvable Meuzelin?

Avant que le général pût répondre, un coup fut frappé à la porte.

C'était le Marcassin qui se présentait.

—Général, annonça-t-il tout troublé, on envoie d'Ingrande vous prévenir que, dans la matinée, une bande a pillé une ferme entre Loirière et la Cornouaille. Le fermier, son fils et une servante ont été chauffés. La servante a seule survécu à ses tortures.

—La bande de Coupe-et-Tranche? demanda Labor, rouge de colère et à demi étranglé par le juron qu'il avait été contraint de ravaler devant la comtesse.

—Non, une autre bande, paraît-il, répondit le Marcassin.

Puis en montrant la cour:

—Du reste, général, ajouta-t-il, si vous désirez des renseignements, c'est chose facile à avoir, car, du cantonnement, on vous a expédié l'homme même qui est venu apporter la nouvelle à Ingrande. Il est dans la cour qui attend.

—Fais-le monter, commanda la veuve à un regard de Labor qui sollicitait la permission de laisser venir l'homme en question.

Au bout d'une minute, le messager, amené par le Marcassin, fit son entrée.

C'était un pauvre diable plus long qu'un jour sans pain, plus maigre que le carême en personne.

—Ton nom? demanda le général.

—Barnabé Gobin, surnommé Fil-à-Beurre, à cause de mon embonpoint, déclara tranquillement l'interrogé.