—L'inaction! répéta Meuzelin avec un sourire. Oh! que non pas! Je compte, ce mois durant, vous donner assez d'occupation pour que vous ne trouviez pas le temps long.
—Alors tu m'associes à tes projets?
—Parbleu! et je vous y mettrai jusqu'au cou.
Et, ensuite, du coin de l'œil, désignant Fil-à-Beurre qui, en les voyant causer à voix basse, se tenait à l'écart:
—Ainsi que l'ami Barnabé si le cœur lui en dit, ajouta le policier.
—Et le cœur lui en dira, sois-en certain. Pour Gervaise, il sera capable de tout, affirma le lieutenant.
—Eh! eh! ricana le policier, je lui fournirai, s'il en est ainsi, une bien belle occasion, en cas d'insuccès, de se faire scier entre deux planches... c'est un passe-temps que se donnent les faux chouans lorsqu'ils ont fait un prisonnier d'importance.
—Oh! oh! fit moqueusement Vasseur, je ne m'imagine pas Fil-à-Beurre devenu un prisonnier d'importance.
Le policier secoua la tête et demanda:
—Croyez-vous que moi, s'ils me tenaient, les bandits me scieraient entre deux planches?
—Oui, toi qu'ils ne connaissent pas, mais dont ils se répètent le nom avec effroi, s'ils te tenaient après avoir appris ton identité, ta place serait entre les deux planches.
—Eh bien, c'est justement cette place-là que j'ai l'intention d'offrir à ce bon Fil-à-Beurre, dit tout gentiment le policier.
Mais se reprenant aussitôt:
—En cas d'insuccès bien entendu, je le répète, appuya-t-il.
Puis, comme il lisait dans les yeux de Vasseur une sorte d'étonnement de mépris en l'entendant annoncer son projet de se soustraire au danger en y exposant un autre, l'agent se hâta d'ajouter:
—Soyez tranquille, lieutenant, il y aura du nanan pour tout le monde. Moi, à ce moment-là, je serai entré dans la peau d'un autre... peau qui, si elle ne me couvre pas bien, me mènera à cuire à petit feu doux dans un four... encore un divertissement des bandits.
—Et moi, quelle sera ma part de nanan, suivant le rôle que tu me destines?
—Ou les deux planches, ou le four, ou la pendaison par les pieds... Songez donc que vous êtes Vasseur, le destructeur de leurs amis d'Orgères! Les citoyens bandits vous serviront en conséquence.
Vasseur se mit à rire.
—Là, fit le policier, à présent que vous connaissez le revers de la médaille, voulez-vous que nous nous associons pour sauver Gervaise?
Promettre à l'amoureux le salut de la jeune fille, c'était lui dicter sa réponse.
—Je te suivrai où tu me conduiras, déclara-t-il.
—Alors, retournons à Angers, dit Meuzelin en se dirigeant vers la voiture.
Mais, à son troisième pas, il s'arrêta pour revenir au lieutenant.
—À propos, demanda-t-il, Barnabé sait-il écrire?
—Mieux qu'un notaire, affirma Vasseur.
Sur cette réponse, Meuzelin gagna la voiture, et quand il y fut monté, il cria:
—En route!
En vingt minutes, on atteignit Angers.
C'était précisément dans le faubourg par lequel ils faisaient leur entrée que se trouvait la maison de poste où relayait la diligence. Comme en beaucoup d'endroits, cette maison de poste était la boîte aux cancans, potins et racontars sur tout ce qui se passait dans la ville ou à dix lieues à la ronde.
À l'arrivée de Meuzelin et des siens, une dizaine de bavards, auxquels était mêlé le maître de poste, péroraient sur le tragique événement de la nuit précédente.
—Descendons là, proposa le policier.
À cette époque, où le peu de sûreté des routes forçait les voyageurs à se réunir pour leur défense commune, il n'y avait rien d'étonnant dans cette descente à l'auberge de la petite troupe de cinq individus.
Le maître de poste était des premiers cités parmi les aubergistes les plus empressés à tenir en règle leur livre d'inscription des voyageurs. Son premier soin fut de conduire les arrivants à la salle qui servait de bureau au service de la diligence, pour prendre, sur son registre, leurs noms, prénoms et qualité. Cette pièce était encombrée de paniers, caisses ou malles que les diligences avaient apportées à leur dernier passage ou devaient enlever à leur prochain départ.
Aubergiste et voyageurs avaient été suivis par le groupe des curieux, tous impatients que la formalité fût remplie pour pouvoir questionner à l'aise ces nouveaux venus, qui arrivaient par la route d'Ingrande et qui, ayant passé sur le lieu du crime, devaient abonder en détails sur l'attaque de la diligence.
Donc, le maître de poste-aubergiste, ayant pris un des deux gros registres placés sur son bureau, procéda à l'interrogatoire des frais débarqués, dont il inscrivit en même temps les déclarations.
Ce fut d'abord le citoyen Rameau, gros marchand en grain de Chartres, voyageant pour achats avec ses trois garçons fariniers.
Et, à l'appui de son dire, Vasseur produisit les papiers bien en règle que la commune de Chartres, instruite de son expédition secrète à la poursuite du Beau-François, s'était empressée de lui délivrer.
Les deux soldats et Barnabé se trouvant couverts par la déclaration du lieutenant, il ne restait plus qu'à inscrire Meuzelin.
—Eh! là-bas, citoyen, c'est à ton tour, lui cria l'aubergiste en le voyant occupé à lire les adresses que portaient les caisses et malles déposées dans le bureau.
Le policier vint à l'appel et déclara se nommer Baptiste Beulard, marchand de cotonnades, venu dans le pays pour faire ses achats.
Et, pour prouver son identité, Meuzelin montra un passeport des mieux en règle, délivré à Paris.
En écrivant son dernier mot, le maître de poste lâcha cette phrase:
—Cette fois encore, le commissaire de police en sera pour ses frais de curiosité.
—Est-ce qu'il guette quelqu'un au passage? demanda Meuzelin qui avait dressé l'oreille.
—Oui, deux hommes qu'on cherche partout.
—Des malfaiteurs?
—Oh! non pas! C'est un agent de police et un lieutenant de gendarmerie qui ont disparu. On les cherche partout pour les envoyer au général Labor, qui les réclame pour l'aider en sa prochaine expédition.
—Peut-être que, pour le moment, ces deux hommes ont mieux à faire, avança le policier en lançant un coup d'œil à Vasseur.
L'inscription achevée, le champ était donné aux curieux. Le plus pressé se hâta de demander:
—Vous venez d'Ingrande? Vous avez dû passer à l'endroit de l'attaque? Que dit-on sur le crime de cette nuit? Sur la femme sans tête? A-t-on découvert quelle est cette femme?
—Mais, fit Meuzelin étonné, il me semble que l'endroit où l'on peut avoir la chance d'être renseigné sur la victime, c'est ici?
—À Angers? fit le chœur des curieux.
—Non, non, ici même, on a relayé la diligence, appuya Meuzelin.
En regardant le maître de poste dans les yeux, il continua:
—Car on affirme que c'est ici que cette femme a monté en voiture.
Si tranquillement que, pour tout le monde, le maître de poste eût soutenu le regard de l'agent, il dut y avoir, dans ses yeux, quelque indice qui intrigua Meuzelin, car il reprit en insistant:
—Oui, c'est de ce bureau qu'est partie l'inconnue.
—C'est bien facile à vérifier, dit l'aubergiste en étendant la main sur le second des registres placés devant lui.
Il se mit à feuilleter en poursuivant:
—S'il en est ainsi, le départ de la voyageuse doit être inscrit.
Quand il eut trouvé la page, il posa le doigt à la place voulue en ajoutant:
—Nulle femme n'est montée dans la diligence qui a relayé cette nuit.
Meuzelin ne se tint pas pour battu.
—Pourtant, dit-il, le postillon Fourchu, qui a conduit le relai d'Angers au village de Monciel, a déposé qu'à l'arrivée à votre maison de poste, le coupé ne contenait qu'une femme, et qu'elles s'y trouvaient deux au départ.
—Le postillon Fourchu se sera trompé, articula sèchement le maître de poste, que l'insistance de l'agent semblait impatienter.
Mais se ravisant:
—Du reste, reprit-il, que Fourchu présente sa feuille de route. S'il en est comme il le prétend, la voyageuse a dû y être inscrite par moi à sa montée en voiture.
—Malheureusement, cette feuille lui a été enlevée par les bandits.
Le maître de poste haussa les épaules en disant:
—C'était le seul moyen de contrôle.
—Oh! le seul, non pas! dit vivement le policier. Il en est encore un autre.
—Quel autre moyen?
—Rien n'est plus facile que de constater l'endroit où la victime a pris la voiture. On n'a qu'à interroger l'autre voyageuse du coupé, venant de Paris, qui, elle, est arrivée saine et sauve à bon port. C'est une comtesse de Méralec, habitant le château de Brivière, m'a dit Fourchu.
L'aubergiste se frappa le front en homme tout joyeux de se voir tiré d'embarras.
—Parbleu! s'écria-t-il, vous avez raison!
Alors, désignant du doigt un coin de la salle où étaient entassées une dizaine de malles et de caisses, il reprit:
—J'ai justement là une occasion d'entrer en rapport avec cette comtesse. À son départ de Paris, elle avait tant de bagages qu'il a fallu en laisser une partie, qu'on devait lui expédier deux heures après par la diligence de Poitiers. En passant ici, cette voiture a déposé toutes les malles en me chargeant de les faire bifurquer sur Ingrande par la première occasion.
Et le maître de poste, s'adressant aux curieux, termina en disant:
—Avant peu, les amis, nous aurons des renseignements précis, car c'est moi-même qui irai porter ces bagages à la comtesse de Méralec, et, par la même occasion, je l'interrogerai sur la femme inconnue.
Satisfaits par cette promesse, les curieux se retirèrent accompagnés par le maître de poste qui, bavard par excellence, leur fit la conduite jusqu'à la rue où, plus de deux minutes, il resta jouant toujours de la langue.
Cependant, les compagnons étaient restés seuls dans la salle.
—Barnabé, as-tu jamais volé? demanda Meuzelin à Fil-à-Beurre.
Avant que l'échalas pût ajouter un mot au brusque haut-le-corps que lui avait causé la question, l'agent continua:
—Il y a commencement à tout, mon garçon. Débute donc par voler, à ton choix, une de ces caisses, que tu iras cacher sous la paille de ma voiture.
Fil-à-Beurre allait monter sur ses grands chevaux. Le policier arrêta net son éclat d'indignation en ajoutant:
—Je te le demande au nom de Gervaise.
—Oh! alors! fit Barnabé.
Et, sans hésiter, il marcha vers les caisses, en prit une de moyenne grandeur et, sortant par la cour, il se dirigea vers le hangar sous lequel la voiture était remisée.
Le policier l'avait suivi des yeux.
—Maintenant, se dit-il, je crois être en mesure de parer aux âneries que va commettre l'idiot qu'on appelle le général Labor.
Et, en souriant:
—Tout de même, pensa-t-il, le traquenard que lui tend Coupe-et-Tranche est bien imaginé... Tout me prouve que, cette fois, le maréchal m'a bien avoué la vérité.
XV
Quelles révélations Meuzelin avait-il tirées du maréchal pour qu'il eût ainsi laissé fuir le scélérat en récompense de ses aveux? Quand il se savait attendu par le général Labor, au lieu de se rendre à son devoir, pourquoi, non seulement y manquait-il, mais encore retenait-il Vasseur qui, lui aussi, était réclamé par Labor? Avec ses quatre compagnons, le policier comptait-il arriver à meilleure fin que le général avec toutes ses troupes? Enfin, était-il sincère quand, pour mieux vaincre la résistance du lieutenant, il avait affirmé qu'il s'agissait du salut de Gervaise?
Pour obtenir une réponse à toutes ces questions, nous laisserons s'écouler les trois semaines pendant lesquelles le général Labor avait fait rechercher partout le lieutenant et le policier disparus, et nous en reviendrons en ce moment où Fil-à-Beurre venait d'être amené, par le Marcassin, en présence du général Labor, dans le boudoir de la comtesse de Méralec.
Disons d'abord comment il se faisait que Barnabé était arrivé à être introduit dans le château de la Brivière par le Marcassin.
La métairie exploitée par Cardeuc, autrement dit le Marcassin, était située entre le château de Brivière et le village de Saint-Florent-le-Vieil. D'une contenance d'environ soixante arpents, elle s'étendait jusqu'à la Loire, dont était elle séparée par la route de halage.
Il était deux heures et, après le dîner des hommes de la métairie qui venait de se terminer, chacun s'était éloigné, laissant seul le Marcassin. Encore assis au haut bout de la table, sa place habituelle durant les repas, il réfléchissait profondément:
—Tout va bien et tout ira mieux encore tant que nous n'aurons affaire qu'à l'âne bâté qui s'appelle le général Labor, murmurait-il avec ces petits rauquements brefs qui, chez lui, équivalaient aux saccades d'un rire.
Il fut tiré de ses réflexions par l'entrée d'un garçon de la ferme, qui annonça:
—Il vient d'arriver un homme qui te demande.
—Quel genre d'homme? demanda le métayer, dont l'œil s'emplit de méfiance.
—Un grand escogriffe, un peu moins gras que le coupant d'une faux. Il prétend que tu le connais.
—Il n'a pas dit son nom?
—Je ne le lui ai pas demandé. Ce qui fait croire que tu dois le connaître, c'est qu'il te ramène la voiture dans laquelle tu es parti à ton dernier voyage et que tu as laissée en route.
—Va chercher cet homme, commanda Marcassin. Comme le valet allait s'éloigner, son maître le rappela:
—À propos, dit-il, tous nos gens de la plaine sont-ils rentrés?
—Pas un seul.
—Pourquoi? gronda le métayer brusquement.
—Le petit gars de Loirière, qu'ils ont expédié et qui est parvenu à passer, m'a expliqué la chose. Il paraît que le retour leur est coupé par des postes de douze ou quinze soldats, échelonnés de façon à pouvoir se secourir, qui surveillent la plaine. Il faut donc que nos hommes attendent la nuit pour s'éparpiller. Alors, un à un, ils franchiront la ligne.
—Oui, mais le fourgon?
—Il leur faudra l'abandonner dans le bois de Segré, après l'avoir vidé de son contenu, qu'on enterrera en attendant l'heure propice pour aller le chercher.
Ce moyen ne semblait pas être du goût du Marcassin, qui reprit:
—Il faut faire déguerpir ces troupes.
—Pas à main armée, j'imagine.
—Non, mais en les lançant sur une fausse piste. Il réfléchit un peu, puis, en ricanant:
—Une belle occasion de faire d'une pierre deux coups, s'écria-t-il. Où est la bande du Beau-François?
En prononçant ce nom, le Marcassin fut pris de rage et serra ses énormes poings:
—Sans ces maudites troupes du gouvernement, qui nous empêchent de régler nos affaires entre nous, comme j'en aurais eu vite fini avec le Beau-François et les siens! articula-t-il avec fureur...
Ensuite, revenant à son idée:
—Il faudrait lui lâcher les soldats sur le dos. Où se tient-il à cette heure, le bélître?
—À la ferme de Poncet, entre Loirière et la Cornouaille. Il a obtenu l'hospitalité de Poncet par la terreur. Le fermier croit avoir affaire à Coupe-et-Tranche!
—Tonnerre! rugit le métayer.
Soudain, il s'apaisa en disant:
—Il faut d'abord s'occuper de l'homme qui est là. Cours me le chercher.
Une minute après, la maigre silhouette de Fil-à-Beurre s'encadra dans la baie de la porte ouverte.
—C'est moi. Est-ce que tu ne me reconnais pas, citoyen? demanda-t-il avec son plus innocent sourire.
Barnabé était de ces gens qu'il suffit d'avoir vu une seule fois pour ne les oublier jamais.
—Tu es l'homme qui, il y a environ un mois, pas loin du Mans, à l'auberge de la Biche-Blanche, m'a rendu le service d'abattre d'un coup de fusil le cheval emporté d'une charrette après laquelle je courais... Tu vois que j'ai de la mémoire? dit le métayer.
—Oh! oh! de la mémoire, ça te plaît à dire, lâcha Barnabé en faisant une moue de doute.
—Tu dis cela parce que je suis parti si vite que j'ai oublié ma charrette sur la route, répliqua le Marcassin.
—Aussi je te la ramène. Ton nom de Cardeuc et celui de ton village étant inscrits dessus, je n'ai eu qu'à demander ma route... et me voici.
Le métayer ne brillait pas par la confiance. Il n'était pas précisément un gobe-mouche.
—Et tu as mis un mois à venir, mon gars? ricana-t-il. Mazette! tu n'es pas vif. Une tortue n'aurait mis qu'une semaine.
Fil-à-Beurre, au lieu de relever la gouaillerie, répliqua d'un ton des plus sérieux:
—Et encore ai-je failli être plus longtemps.
—Parce que?
—Parce que, pendant trois semaines, je n'ai pu quitter le refuge que j'avais trouvé chez un paysan à douze lieues d'ici. Il paraît qu'un Beau-François tenait la campagne avec sa bande... Je ne me souciais pas d'être volé.
—Bast? fit Cardeuc, pour une vieille charrette et une mauvaise bourrique que tu as pu y atteler.
—Une bourrique qui vaut encore ses soixante-cinq livres, appuya Fil-à-Beurre.
—On te les remboursera, mon garçon.
—Non, ce sera à déduire, dit simplement Barnabé.
—Déduire sur quoi? fit le Marcassin surpris.
—Vrai! tu ne sais pas pourquoi?
—Nullement.
Fil-à-Beurre éclata de rire, puis il s'écria railleusement:
—Tu vois bien que tu n'as pas la mémoire dont tu te vantes.
Et après une petite pause pour donner à Cardeuc le temps de se souvenir, il reprit:
—Tu ne te rappelles donc pas avoir oublié autre chose à l'auberge de la Biche-Blanche?
—Non. Quoi donc?
—Certain pot à salaisons dont le contenu n'est pas du lard.
Le Marcassin avait fait son deuil du trésor que lui avait volé le Beau-François. Son étonnement fut énorme à la nouvelle que lui donnait Barnabé.
—Et tu me le rapportes! s'écria-t-il sincèrement ébahi de cet acte de probité.
—Oui. J'ai supposé qu'il était à toi lorsque, en le trouvant, je me suis rappelé un détail. Quand je te suivais au moment où tu visitais la chambre de je ne sais qui, tu t'es écrié: Disparue! puis, après avoir regardé dans un coin de la chambre, tu as ajouté: Et l'or aussi! D'où il est résulté que quand j'ai déniché le trésor, je me suis dit qu'il devait être à toi.
Et, opiniâtre à vouloir rendre ses comptes, Barnabé reprit:
—Tu vois bien que les soixante-cinq livres du prix du cheval sont à déduire, puisque je les ai prises sur le tas.
Après quoi, se campant devant le Marcassin, il demanda tout triomphant:
—À présent, dis-moi si j'ai eu raison de rester tapi pendant trois semaines par peur du Beau-François, qui aurait remis la main sur le magot.
Ensuite, avec un accent de rancune:
—Ah! s'écria-t-il, m'a-t-il flanqué des venettes, ce sacripant-là!... Si jamais je puis les lui rendre!
Une idée soudaine vint au métayer.
—Libre à toi, mon gars, dit-il.
—Vrai de vrai?
—Je puis te mettre à même de faire passer un mauvais quart d'heure à ton homme.
—Sans courir de danger? Car, vois-tu, la bravoure, ce n'est pas mon fort.
—D'autres attraperont les coups pour toi.
—À ce prix-là, je m'expose, déclara Barnabé. Voyons, que dois-je faire?
—Tu vas d'abord me suivre au château de Brivière. Nous causerons chemin faisant.
Si Cardeuc, à ce moment, ne s'était retourné pour prendre son chapeau, il aurait surpris l'éclair de joie qui venait d'illuminer le regard de Fil-à-Beurre.
Le Marcassin était un particulier dont la confiance était difficile à obtenir; mais pouvait-il la refuser à un être assez idiot pour lui rapporter un pot plein d'or qu'il aurait pu garder, car, dans les idées du métayer, un aussi honnête homme ne pouvait être qu'un franc imbécile.
Il commença, avec l'aide de Barnabé, par faire entrer la voiture dans la cour. Puis il conduisit le cheval à l'écurie, emporta le pot plein d'or dans une chambre, dont il ferma la porte, et, après en avoir mis la clef dans sa poche, il dit en se mettant en marche:
—À présent, mon garçon, je vais te conduire au château de Brivière où, si tu fais bien ce que je te commanderai, on taillera pour toi de jolies croupières au Beau-François.
—Ah! c'est que, vois-tu, citoyen, ma rancune contre ce géant ne date pas d'hier. Elle remonte à certaine nuit où le coquin, qui venait de s'évader des prisons de Chartres, m'a volé ma veste, après m'avoir assommé près du village de Mégin.
—Tu connais donc le village de Mégin, toi? dit brusquement Cardeuc, dont le regard soupçonneux s'attacha sur Fil-à-Beurre.
Mais il y allait tout naïvement, ce bon Barnabé, dont la mine niaise indiquait un bavard confiant qui ne demande qu'à conter ses petites affaires.
—Si je connais le village de Mégin! s'écria-t-il. Je serais bien ingrat d'avoir oublié son nom, car, si je ne suis pas mort de l'assommade du Beau-François, c'est parce que j'ai été recueilli et soigné dans la maison d'un habitant de Mégin. Quand je dis un habitant, c'est une erreur, car il n'habitait guère le village, ce maquignon, nommé Augé, qui était toujours par les chemins pour son commerce.
Au nom d'Augé, le métayer n'avait pas bronché, mais son regard avait, encore une fois, examiné en dessous la figure de l'échalas.
—Mais, objecta-t-il, si ce maquignon n'était jamais à son domicile, comment as tu été recueilli et soigné par lui?
—Oh! non, pas par lui... mais par sa fille, appelée Gervaise, et une vieille bonne qui habitaient la maison.
Et, avec un enthousiasme de reconnaissance, Fil-à-Beurre s'écria:
—Si tu connaissais Gervaise! si tu savais comme elle est bonne! Demain, elle me demanderait ma vie que mon dévouement n'hésiterait pas une minute.
Bien qu'il parût fort indifférent à l'explosion de la gratitude de l'échalas, Cardeuc en lui-même, l'entendit avec satisfaction.
—Bon à savoir! pensa-t-il. Par Gervaise, je ferai de ce Jeannot ce qu'il me plaira.
Cependant Barnabé avait continué tout tristement:
—Je l'ai belle à parler de mon dévouement et à l'offrir, à présent que je ne sais plus où est Gervaise, car elle a brusquement disparu de ce village de Mégin, où, j'avais reçu d'elle ces bons soins qui m'ont rendu la santé.
—Bast! bast! fit le Marcassin, tu la retrouveras peut-être. Il n'y a que les montagnes qui ne se rencontrent pas.
Quand le Marcassin avait emporté sa nièce de la Saunerie, il avait vu le Beau-François poursuivi par quatre hommes qui s'étaient lancés sur sa trace, et il avait cru que le Chauffeur, tombé aux mains de ses ennemis, était infailliblement perdu. Il n'avait donc pas dû en être ainsi, puisque le Beau-François, à cette heure, battait la plaine entre Laval et Angers. Un point restait obscur pour le Marcassin. Il chercha à l'éclaircir en ramenant la conversation sur le trésor de Doublet, qu'il avait été contraint d'abandonner pour pouvoir fuir plus prestement lorsqu'il avait emporté sa nièce de la Saunerie.
—Dis donc, fit-il, où as-tu trouvé mon magot que tu m'as rapporté?
—Bien par hasard, citoyen, va! À l'auberge de la Biche-Blanche, après que j'ai eu mangé un peu de pain et de fromage, ma bourse s'est trouvée à sec. Quand il s'est agi de me loger gratis pour la nuit, l'aubergiste m'a flanqué impitoyablement à la porte. J'allais coucher à la belle étoile lorsque non loin de l'auberge j'ai avisé une masure en ruines. C'était un refuge pour passer une nuit. À peine entré, mon pied heurta un obstacle qui fit entendre un bruit métallique... Je me baissai au clair de la lune, je reconnus le pot plein d'or. Alors je pensai à toi, que j'avais entendu parler de ton or disparu. Aussitôt je me suis dit que celui qui te l'avait dérobé allait venir le reprendre dans la ruine où il l'avait déposé. Sans perdre de temps, j'ai décampé avec le trésor, que je suis allé enterrer dans un petit bois voisin, après en avoir préalablement retiré quelques pièces. Avec cet argent, j'ai fait la lieue qui me séparait du Mans où, en pleine nuit, à l'auberge, j'ai acheté d'un roulier une rosse qu'il parlait de faire abattre.
Un peu avant le jour, je ramenais ma bête à la voiture abandonnée sur la route. Ton nom et ton village étaient inscrits sur un des côtés de la charrette. J'y ai caché sous la paille ton pot déterré, et en route pour venir te le rapporter.
—On n'est pas plus bête! pensa le Marcassin en pensant à cette restitution qui, sans qu'il y prît garde, le rendait crédule à tout ce que venait de lui débiter l'échalas, d'un ton qui n'entendait pas la moindre malice.
Tout au projet qu'il ruminait, il marchait en se disant:
—Honnête, bavard et stupide, voilà un garçon qui va joliment me servir pour amener le général à débarrasser la plaine des postes de soldats qui cernent les miens afin de les lancer sur le dos du Beau-François.
Alors, arrêtant sa marche, il dit à Fil-à-Beurre.
—Faut-il au moins, mon garçon, t'apprendre ce que nous allons faire au château de Brivière.
—Que m'importe! Tu m'as promis qu'on taillerait des croupières au Beau-François contre qui j'ai une longue dent. Ça me suffit.
—Oui, mais pour arriver à ce résultat, tu as un rôle à jouer. T'en sens-tu capable? As-tu de la mémoire?
—Apprends-moi ce que j'aurai à dire et je ne manquerai pas d'un seul mot.
—Bon! dit Cardeuc. Sache donc que ton cher ami François et ses coquins sont bien tranquillement établis dans une ferme dont le propriétaire les cache par terreur. Il faut faire en sorte que les troupes qui battent la plaine surprennent la bande... Comprends-tu?
—Oui, mais quel sera mon rôle?
—Tu seras un paysan, accouru à Ingrande, et que, de là, on a envoyé à Brivière pour annoncer au général Labor, qui se trouve au château, que les Chauffeurs viennent d'attaquer la ferme située entre Loirière et la Cornouaille...
—C'est donc dans cette ferme que se cache le Beau-François?
—Précisément. Tu ajouteras que le fermier, son fils et une servante ont été chauffés et que la servante seule a survécu à la torture... N'oublie rien de ces détails qui rendront le général furieux.
—Alors il expédiera ses troupes?
—Qui pinceront le Beau-François, et, tout aussitôt, le fusilleront contre le mur de la ferme.
—Ainsi soit-il! lâcha Barnabé avec une voix haineuse. Quelle bon débarras!
—Oh! oui, bon débarras! Grâce à toi, le pays sera enfin délivré des bandits qui le dévastent.
—Délivré? Pas tout à fait, dit Barnabé qui hocha la tête.
—Pourquoi ton «Pas tout à fait?» demanda le métayer en le regardant avec la surprise d'un homme qui ne comprend pas.
—En venant ici, sur la route, j'ai entendu parler d'un certain Coupe-et-Tranche, avança l'échalas.
Cardeuc éclata de rire à cette réponse.
—Tu crois donc à Coupe-et-Tranche? s'écria-t-il. Sache donc, dadais crédule, que Coupe-et-Tranche n'existe pas; il a été inventé par le Beau-François pour avoir le champ libre pendant qu'on s'acharne à la poursuite d'un être imaginaire.
—Tiens! tiens! mais ce n'est pas déjà si bête, lâcha Barnabé au moment où ils entraient dans la cour du château.
Cardeuc conduisit le squelette au pied d'un escalier et le quitta en lui faisant cette recommandation:
—Pendant que je vais t'annoncer, repasse bien ta leçon.
—Sois tranquille! promit Fil-à-Beurre.
Etait-ce bien sa leçon qu'il repassait quand, les yeux fixés sur le métayer qui s'éloignait, il murmura avec un sourire:
—Empaumé, le Marcassin!
Puis, en faisant une moue mécontente:
—Ç'a été tout de même dur de lui rendre tant de beaux louis d'or, maugréa-t-il.
Sur ce, il poussa un énorme soupir de résignation en ajoutant:
—Enfin, c'était la consigne.
Ensuite il parut s'absorber en une réflexion qui lui fit murmurer:
—Comment diable m'y prendre pour que le général Labor lise mon écriture?
Tout cela devait concerner une mission bien périlleuse, car l'échalas se secoua pour se débarrasser d'un petit frisson, et il grommela entre ses dents:
—Joue serré, mon brave Barnabé, car ta maigre carcasse, à laquelle tu tiens, est en jeu à cette heure.
La main du métayer qui se posait sur son épaule le rappela à lui.
—Suis-moi. Le général t'attend dans le boudoir de madame la comtesse de Méralec, annonça Cardeuc.
Et, une minute après, le squelette se trouvait en présence de la belle veuve et du général Labor auquel, sur la demande de son nom, il répondait:
—Barnabé Gobin, surnommé Fil-à-Beurre, à cause de mon embonpoint.
XVI
Derrière Fil-à-Beurre, était entré le Marcassin, qui avait été se placer dans un coin du boudoir, semblant attendre pour reconduire celui qu'il avait amené.
La nouvelle, d'abord annoncée par le métayer, avait d'autant plus mis le général en fureur, qu'il ne pouvait la satisfaire par une série de jurons, que la présence de la comtesse lui étranglait dans la gorge.
—Dis-tu bien la vérité? demanda-t-il avec une humeur de dogue quand, mot pour mot, Barnabé eut répété la leçon que le métayer lui avait faite.
—Tellement la vérité que si, en ce moment, vous cerniez la ferme, vous trouveriez les sacripants en train de fêter le vin du malheureux fermier.
La comtesse avait écouté le récit de Fil-à-Beurre avec les signes de la plus profonde commisération. Au conseil que donnait Barnabé, elle s'écria vivement:
—Oui, oui, général, envoyez immédiatement des troupes qui surprendront ces misérables.
Mais Labor haussa les épaules en disant:
—À quoi bon? Le temps que mettraient mes soldats à se rendre à la Cornouaille permettrait aux bandits de déguerpir.
—N'avez-vous pas de cavalerie? insista la veuve.
—Oui, mais en ce moment, elle bat l'estrade sur la route de Laval, surveillant, espacée dans la plaine, le retour des brigands qui, cette nuit, ont enlevé les écus du gouvernement. Tout individu suspect qui sera arrêté doit être immédiatement passé par les armes.
—La capture assurée des vingt-cinq ou trente scélérats que vous cerneriez dans la ferme de la Cornouaille ne vaut-elle pas la chasse au gibier fort problématique qu'exécute en ce moment votre cavalerie? articula madame de Méralec, du ton d'une jolie femme froissée d'éprouver un refus.
Labor fut ébranlé en sa résistance.
—Songez-y donc, comtesse, le plus urgent n'est-il pas de reconquérir le bien de l'État? allégua-t-il.
Cette fois la veuve eut un mouvement d'impatience nerveuse.
—Et qui vous dit que les gens que vous allez laisser s'échapper à Cornouaille ne sont pas les mêmes qui ont exécuté le vol de la nuit dernière? prononça-t-elle, d'une voix brève et mécontente.
—Croyez-vous? fit Labor hésitant.
Madame de Méralec se leva d'un bond, marcha au général, le prit par le bras et, le conduisant à la table, sur laquelle, à côté du billet de Meuzelin, que la veuve y avait jeté, se trouvaient du papier et des plumes, elle lui dit de son organe le plus séduisant:
—Mettez-vous là, général et, au lieu de perdre le temps à des si et des mais, écrivez un ordre que portera l'ordonnance qui vous a accompagné ici.
Labor alanguit son œil en coulisse, exhiba son sourire le plus aimable, fit sa bouche en cœur et se plaça sur le siège devant la table en modulant:
—On avait bien raison de dire sous l'ancien régime: «Ce que femme veut, Dieu le veut.»
—Surtout quand ce que veut la femme est pour la meilleure gloire d'un ami, répliqua la comtesse dont le regard se fit affectueux.
—Je suis donc votre ami? souffla Labor à l'oreille de la jolie femme qui, en ce moment, penchée vers la table, approchait devant lui, le papier et la plume.
À cette demande, madame de Méralec ne répondit pas, mais le hasard fit que sa chevelure vînt sur les lèvres du général.
Puis, se redressant, la veuve se tint debout près de Labor, son doigt mignon tendu vers le papier en disant:
—Écrivez, mon cher général.
Le mot de «cher» émoustilla le soldat. D'une main hâtive, il prit la plume, la trempa dans l'encre et la pointa sur le papier. Mais avant la première lettre du premier mot, il s'arrêta soudain:
—Eh bien? fit la veuve étonnée.
Ce qui immobilisait la main de Labor était bien naturel. Le général était un intrépide soldat que sa valeur, à cette époque où l'on montait vite en grade, avait signalé à un avancement mérité; mais, on le sait, son instruction était des plus bornées. Il savait lire. Quant à écrire, l'ancien garçon boucher s'en tirait de façon burlesque. De grosses lettres bossues, bancales, crochues, arrivaient à tracer des mots dont l'orthographe faisait dresser d'horreur les cheveux de qui était appelé à les lire. Aussi, Labor, chaque fois qu'il avait à écrire, s'en tirait-il en empruntant la main d'un de ses aides de camp.
Là, sous les yeux de la comtesse dont il avait entrepris la conquête, le soldat, si épaisse que fût sa vanité, eut conscience qu'il allait être ridicule et sa main était restée inerte.
—Eh bien? répéta la veuve.
—C'est que, cette nuit, je me suis un peu foulé le poignet. J'avais oublié ce mal qui, tout au plus me permettrait de signer mon nom, dit-il pour excuse.
Puis, sur un ton de prière:
—Si vous écriviez pour moi, comtesse?
—Oh! y pensez-vous, général! Une écriture de femme à vos soldats! s'écria la veuve.
En montrant le billet de Meuzelin qui était sur la table, elle continua railleusement:
—Ce serait donner raison à ceux qui, déjà, vous comparent à Hercule aux pieds d'Omphale.
Devant ce refus, le général promena autour du boudoir un regard désespéré qui finit par s'arrêter sur le Marcassin, muet et immobile dans son coin.
—Sais-tu écrire, toi? demanda-t-il.
—Mon général, je ne sais que tracer ma croix au bas d'un acte, avoua le métayer.
—C'est la vérité, fit la comtesse.
Labor joua la comédie de se serrer le poignet en grommelant:
—Maudite foulure!
Puis, en s'adressant à Fil-à-Beurre.
—Et toi, sécot?
—Dame! général, je sais écrire sans savoir écrire, répondit Barnabé en garçon prudent qui ne veut pas se compromettre.
—Oui ou non, bélître!
—C'est-à-dire, général, que je sais bien écrire à mon oncle, qui est marchand de lapins empaillés; mais quant à ce qui est d'écrire à des militaires, je ne peux pas dire, vu que je leur ai jamais écrit.
Labor n'était pas fâché de déverser sa mauvaise humeur sur quelqu'un. Il alla au squelette qu'il se mit à secouer en disant d'un ton furieux:
—Est-ce que tu te fiches de moi avec tes stupidités? Sache qu'un général et un imbécile, ça fait deux.
—Deux généraux? demanda Fil-à-Beurre avec une naïveté qui voulait se renseigner.
D'une violente poussée, Labor l'amena devant la table et, lui montrant le papier:
—Mets-toi là et écris ce que je vais te dicter, ordonna-t-il avec un accent qui sonnait la menace.
En se hâtant d'appuyer sa main sur l'épaule de l'échalas, qui tentait de se relever de sa chaise, il gronda furibond:
—Ou je te fais fusiller.
—Oh? du moment que vous m'en priez, dit Fil-à-Beurre devenu souple.
Et, sous la dictée du général, il écrivit l'ordre.
—Bien! fit Labor; à présent, décampe de la chaise que je signe.
Tout en regardant la comtesse, qui avait été se rasseoir un peu plus loin de la table, il ajouta:
—Que je signe... si mon poignet me le permet.
—Allez bien doucement, conseilla madame de Méralec.
Feignant de tenir la plume péniblement, Labor se pencha vers la table pour signer.
Soudain, il se redressa, la figure empreinte d'une énorme surprise, et, sans mot dire, il promena son regard ébaubi du papier à la comtesse et à Barnabé.
—Qu'avez-vous donc, général? demanda la veuve à la vue de cette pantomime.
Labor n'était pas, pour le quart d'heure, à la galanterie. Au lieu de répondre à la comtesse, il marcha droit à Barnabé et se campa devant lui les bras croisés...
—Sais-tu que tu t'es fait bien attendre! articula-t-il d'un ton sévère:
Tandis que Barnabé le regardait bouche béante, la mine stupéfaite, en homme qui tombe des nues, il poursuivit d'une voix qui s'irritait:
—Assez de comédie! Ne joue pas plus longtemps la bête. Pourquoi ne m'avoir pas dit tout de suite qui tu es?
—Mais je vous l'ai dit, général. «Barnabé Gobin, surnommé Fil-à-Beurre.» Ne vous en souvient-il plus? ajouta l'échalas.
—Attends! fit Labor.
Il retourna à la table, prit l'ordre écrit par le squelette, ainsi que la lettre qui se trouvait à côté, et, un papier déplié dans chaque main, il vint les mettre sous le nez de Fil-à-Beurre en demandant:
—Oserais-tu nier que ces deux écrits soient de la même écriture?
—Oh! c'est à s'y méprendre, avoua Barnabé en proie à la plus profonde surprise. C'est vraiment à croire que les deux billets sont de moi... Je ne...
Labor lui coupa la parole d'un geste de main, et, le front rembruni, l'œil irrité:
—Assez, maître Meuzelin! dit-il.
—Gobin, général, Barnabé Gobin... et non pas Meuzelin, appuya tout naïvement l'échalas.
Au nom de Meuzelin, madame de Méralec s'était levée, surprise, les yeux sur Barnabé.
—Quoi! fit-elle, c'est là ce Meuzelin dont vous m'avez parlé, général? en me disant que vous ne le connaissiez pas de vue.
—Oui, Meuzelin, le célèbre policier, affirma Labor.
Mais Barnabé, ses grands bras en l'air, s'agitait en protestant de toutes ses forces et en croyant à un fort détraquement du cerveau du général.
—Voilà que je suis policier, à présent! Qu'est-ce qui lui prend? Où va-t-il chercher ces inventions-là?
Tout en gesticulant, il s'était rapproché du coin où se tenait le Marcassin, qu'il prit en témoignage:
—Hein! beugla-t-il, tu l'entends, citoyen? Parle. Est-ce que je suis un nommé Meuzelin?
—Dis donc que oui, imbécile! lui souffla vivement le métayer.
Pour le coup, Barnabé en demeura stupéfait. Sa face exprimait si bien l'hébétement de l'homme qui ne comprend rien à ce qu'on exige de lui, que Cardeuc, pour s'en débarrasser, le fit pivoter sur ses talons et le repoussa du côté du général. Mais, en lui faisant exécuter ce mouvement, il lui souffla encore:
—Dis oui. Je me charge de tout.
Au même moment, le général, qui avait échangé quelques mots à voix basse avec la comtesse, se retourna en prononçant:
—Meuzelin.
—Mon général? lâcha Fil-à-Beurre.
Labor éclata d'un énorme rire.
—Hein! fit-il en raillant, dis-moi donc, à présent, que tu n'es pas Meuzelin. Tu viens de te trahir en répondant à ton nom.
—Dame! mon général, ça paraît tant vous faire plaisir que je m'appelle Meuzelin, débita Barnabé d'une voix niaise.
Et, en même temps, il adressait au Marcassin un regard qui, bien clairement, lui disait que c'était pour obéir à son conseil qu'il s'embarquait sur cette galère.
—Ah! d'abord, parons au plus pressé, dit le général en se souvenant de l'ordre à envoyer.
Il vint se remettre devant la table et, bien lentement, comme si son poignet le faisait vraiment souffrir d'une foulure, il apposa sa signature au bas de l'ordre.
Il en résulta un petit silence pendant lequel la comtesse, après avoir examiné le visage en franc benêt de Fil-à-Beurre, qui se tenait tout effarouché au milieu du boudoir, tourna vers son métayer des yeux interrogateurs qui lui demandaient s'il était bien possible que ce jocrisse, qu'il avait amené, fût le policier célèbre dont on vantait l'audace et l'habileté. Mais cette sorte de question muette échappa à Cardeuc, tout attentif à surveiller Barnabé en caressant les rudes crins qui lui servaient de barbe.
Sa signature donnée, Labor se leva, son papier à la main, en disant:
—Il faut que cet ordre soit porté sur l'heure.
Barnabé tendit une main empressée.
—Donnez, mon général, je m'en charge, s'écria-t-il.
—Oh! que nenni! mon maître, ricana Labor. J'ai eu trop de mal à te trouver pour te laisser ainsi t'envoler.
Ensuite, s'adressant à la veuve, il lui demanda la permission de porter lui-même l'ordre à son cavalier d'ordonnance, auquel il avait quelques instructions particulières à donner. Sur l'autorisation accordée par madame de Méralec, il gagna la sortie du boudoir en disant:
—Suis-moi, Meuzelin.
De l'air d'un homme résigné à subir un rôle qu'on lui impose, Fil-à-Beurre emboîta le pas à Labor.
La porte s'était à peine refermée sur eux que la veuve demandait vivement à son métayer:
—Ce n'est pas Meuzelin?
—Vous avez pourtant, madame la comtesse, vu le général le reconnaître, dit Cardeuc.
—Oui, mais toi?
Avant que le Marcassin pût répondre, la porte se rouvrit. C'était Gervaise qui arrivait, la figure animée, l'œil plein de joie. Elle avait à la bouche des paroles que la présence de son oncle, qu'elle ne s'attendait pas à trouver dans le boudoir, arrêta brusquement sur ses lèvres.
Immédiatement, la veuve devina une confidence à recevoir de la jeune fille. Elle n'eut pas besoin de congédier Cardeuc, car, profitant de l'arrivée de sa nièce, il gagna à son tour la porte en disant de sa voix gouailleuse:
—Je vais voir ce que le général fait de son Meuzelin.
—Mais tu ne m'as pas encore répondu au sujet de cet homme, insista la veuve.
Le dévoué serviteur avait son parler franc avec la comtesse. Arrivé au seuil du boudoir, il se retourna pour dire:
—Le général a tenu obstinément à trouver une fêve dans son gâteau. C'est son affaire.
Et il sortit.
Gervaise n'avait pas entendu un mot de ce qui venait d'être dit. La joie qui lui faisait doucement battre le cœur l'avait rendue distraite aux deux phrases échangées.
La jolie veuve ne la laissa pas languir.
—Allons, mignonne, dit-elle affectueusement, fais-moi la confidence qui a l'air de t'étouffer.
Gervaise, il faut le croire, étouffait vraiment, car tout aussitôt, en rougissant, elle prononça d'une voix heureuse:
—Je l'ai revu, madame la comtesse.
—Revu qui? appuya la veuve en feignant, pour s'amuser, de ne pas comprendre.
—Vous savez bien... la personne qui... que... commença Gervaise, qui s'arrêta sans oser continuer.
En voyant madame de Méralec ne pas venir au secours de son embarras, elle prit son courage à deux mains et balbutia:
—Mon amoureux!
—Ah! oui, ton amoureux que tu croyais perdu... Eh bien, que te disais-je? Que jamais un amoureux ne se perd. Un jour ou l'autre, on le voit reparaître, dit la comtesse en souriant. Où et quand as-tu revu le tien?
—Tout à l'heure, dans le parc, en longeant le petit mur qui conduit à la faisanderie.
—Il avait donc franchi la clôture?
—Oh! non. Je suivais l'allée quand, tout à coup, j'ai entendu prononcer mon nom au-dessus de moi. Alors j'ai levé les yeux et j'ai aperçu sa tête qui dépassait le mur.
La comtesse eut un sourire moqueur.
—Ah! çà, dit-elle, ton amoureux est donc un géant? Si peu élevé que soit le mur en cet endroit, il faut être d'une jolie taille pour le dépasser de la tête.
—Il était à cheval et avait fait avancer sa bête le long de la muraille.
—Bon! ça s'explique. Eh bien, ma gentille, tu dois être à présent renseignée sur ton amoureux, car j'aime à croire que tu lui as demandé son nom et sa profession?
—Non, fit Gervaise.
—Non? Alors qu'avez-vous donc dit pendant l'entrevue?
—Rien, avoua la jeune fille.
—Comment, rien? La joie vous avait-elle paralysé la langue? railla madame de Méralec.
—Nous n'avons pas eu le temps de rien dire.
—Pourquoi?
—Parce qu'il avait à peine prononcé mon nom que, de l'autre côté du mur, s'est élevée la voix d'une personne qui, elle, était à pied.
—Que disait ce trouble-fête? Il criait?
—Nullement. Sa voix était affectueuse et gaie... et même ce qu'il a dit m'a fait plaisir, confessa Gervaise.
—Ah bah! fit la veuve. Peut-on savoir, ma bellote, en quoi les paroles de ce survenant t'ont fait plaisir?
—En ce qu'elle m'ont donné l'espérance de revoir bientôt mon amoureux tout à mon aise, répondit bien naïvement la jeune fille.
—Où donc dois-tu le revoir, mon enfant? demanda la veuve un peu étonnée.
—Ici même, au château!
—Chez moi? fit la comtesse dont la surprise se doubla. D'où te vient cette croyance?...
—Je vous le répète, de ce qu'a dit la voix.
—Et qu'a-t-elle dit?
—Mon amoureux avait à peine prononcé mon nom que voilà, tout à coup, la voix du survenant qui s'écrie: «Ah! je vous y prends, cher ami, à enfreindre une consigne qui, pourtant, ne vous demandait que deux jours de patience. Ne vous ai-je pas promis que, dans deux jours, nous serons installés au château?...
—Installés au château, répéta la veuve dont le front s'assombrit. Tu es bien certaine d'avoir entendu cela?
—Si certaine que je m'aperçois que j'ai oublié deux mots de la phrase qui m'ont même bien intriguée.
—Quels deux mots?
—La voix a dit: Nous serons installés en maîtres dans le château.
Madame de Méralec se redressa, inquiète et pensive, sur son siège, et répéta:
—En maîtres?
Au bout d'une minute de silence, le sourire reparut sur ses lèvres.
—Et puis, Gervaise? demanda-t-elle.
—C'est tout.
—De sorte, ma chère fille, que tu n'es pas plus renseignée qu'auparavant sur ton amoureux?
Gervaise secoua la tête de façon joyeuse et prononça:
—Oh! que si! Je sais quelle est sa profession.
—Puisqu'il ne t'a rien dit.
—Oui, mais l'autre a dit pour lui.
Et, tout heureuse de sa découverte, la jeune fille continua d'une voix gaie:
—Quand ils sont partis, il faut croire que mon amoureux s'en allait à contre-cœur, car l'autre lui a dit pour le consoler: «Encore un peu de patience, mon cher lieutenant.» Donc mon amoureux est militaire.
Elle finissait quand le fracas des lourdes bottes de cavalier du général retentit à la porte du boudoir. Seulement, Labor, avant d'entrer, se soulageait d'une colère furieuse par d'énergiques jurons. Par malheur, son exaspération ne lui faisait pas bien étouffer ses éclats de voix, car on l'entendait rugir:
—Mille millions de tripes du diable! sacré tonnerre de charogne en putréfaction!
Puis il entra se croyant calmé.
—Qu'avez-vous donc, général? À vos yeux et à votre teint enflammés, on croirait presque que vous êtes un peu contrarié, demanda affectueusement la veuve.
—J'ai que ce pendard efflanqué, ce maudit desséché de Meuzelin, vient de me glisser entre les doigts, tonna le général. Il m'avait d'abord suivi d'assez bonne grâce; mais pendant que je remettais l'ordre et donnais des instructions à mon ordonnance, le drôle a détalé... et, dame! il a de longues jambes de cerf maigre qui vous retirent l'envie de le poursuivre.
Et le général, bien naïvement, ajouta en s'écriant, furieux:
—Quand je pense que le ministre de la police l'a attaché à ma personne!!! Ah! il s'y attache bien, l'animal?
Il allait ouvrir l'écluse à ses jurons, quand la châtelaine l'arrêta par un tout sec:
—Général!
En même temps, elle lui indiqua du regard Gervaise qui, depuis la brusque apparition de Labor, se tenait, muette et immobile, près du siège de sa maîtresse, ne sachant plus comment s'en aller.
Cependant la comtesse disait à Gervaise:
—Ma gentille, tu vas descendre à la cuisine pour avertir que le général reste à dîner et qu'on avise en conséquence.
Et, s'adressant à Labor:
—N'est-ce pas, général?
—Mais, comtesse, vraiment, je crains d'abuser... commença le soldat.
—Ta! ta! ta! fit gracieusement la comtesse qui congédia Gervaise en ajoutant: Va, ma belle!
Puis, quand la porte se fut refermée sur la jeune fille, madame de Méralec continua:
—Une fois pour toute, cher ami, qu'il soit bien convenu que les cérémonies seront bannies entre nous. Je veux que, chez moi, vous vous regardiez comme chez vous.
À ces derniers mots, Labor fit ses yeux désolés, posa la main sur son cœur, aspira tout le vent possible dans sa poitrine et poussa un: Hélas! de force à faire tourner un moulin et à attendrir un rocher.
Ensuite, faisant ses yeux blancs, la main en pigeon vole, la bouche en cul-de-poule, il débita d'une voix qui flûtait:
—Pourquoi cette recommandation de me regarder ici comme chez moi, n'est-elle pas, pour moi, une douce réalité?
Tout aussitôt, en voyant les traits de la veuve tourner au sévère à cette déclaration par trop incongrue, il s'empressa d'y joindre le corollaire:
—Comme époux légitime, bien entendu.
De sévère, le visage de madame de Méralec se fit attendri. Elle secoua tristement sa tête charmante, et, à son tour, elle soupira:
—Hélas!
—Vous refusez! fit le général avec l'accent d'une stupéfaction sincère; car il ne pouvait admettre que femme fût au monde qui refusât de s'appeler madame Labor.
Son ébahissement s'atténua quand il entendit madame de Méralec qui, à peu de chose près, lui répétait sa phrase:
—Pourquoi ce désir de votre part ne peut-il être pour moi une douce réalité!
—Mais, insista Labor, n'êtes-vous pas veuve, c'est-à-dire libre?
—Oui, fit la comtesse, mais une veuve qui ne peut se remarier. Ne connaissez-vous donc pas ma position, général? J'ai là, dans ce meuble, un acte de notoriété, signé par quatre témoins qui déclarent que, sous leurs yeux mon mari, le comte de Méralec, a été mortellement frappé à la défense du pont de Constance... mais ce n'est qu'un acte de notoriété. Le cadavre de mon époux, tombé à l'eau, ne s'est pas retrouvé. Donc mon veuvage n'a pu être établi par un acte de décès qui atteste, en toutes formalités, le décès du comte. Que demain je veuille me remarier, on sera en droit, faute de cet acte légal que je ne saurais produire, de me demander s'il ne se peut pas que le comte de Méralec soit encore de ce monde. Et quand je montrerai mon acte de notoriété, on m'objectera que plus d'un mari a profité de ce qu'on le disait mort pour ne pas rentrer sous le toit conjugal.
Tout en écoutant, le général faisait mine fort penaude à cette confidence, qui démolissait tous ses plans. Le soldat avait ses défauts, mais il possédait aussi ses qualités. Il n'était pas cupide d'argent. La veuve jouissait d'une fortune immense et il l'aurait acceptée avec la main de la comtesse; mais, en somme, sa nature brutale ne convoitait que la jolie femme. Aussi madame de Méralec n'avait pas encore achevé son aveu que la fatuité monstrueuse du général, qui lui persuadait que la veuve était folle de son individu, lui avait déjà offert une consolation.
—Après tout, pensa-t-il, elle sera une fort belle maîtresse qui me posera devant les autres femmes.
Madame de Méralec, gracieuse, souriante, s'était approchée de lui, et d'une voix caressante:
—Cela dit, général, reprit-elle, je n'en conserve pas moins l'espérance que vous voudrez bien accepter mon dîner de ce soir.
Ce mot de «dîner» fut comme le coup de trompe appelant la meute à la curée, car, après un léger coup frappé à la porte, il fit apparaître un cadet de haut appétit.
C'était Pitard, le vorace convive qui, entre deux plats, caressait un gigot de dix livres, sans que ce supplément lui fît perdre une bouchée de tous les mets du menu offert aux invités. De ce qu'il avait dîné la veille chez la comtesse, Pitard se regardait comme convié à perpétuité, et il arrivait le bec enfariné, les narines encore frémissantes des parfums de la cuisine où il avait été faire un tour avant de se présenter.
—Je venais déposer mes hommages aux pieds de madame la comtesse, annonça-t-il.
—Et vous avez bien choisi l'heure pour les déposer, car, dans vingt minutes, nous allons nous mettre à table. J'espère, Pitard que vous ne me ferez pas l'affront de refuser mon modeste dîner, débita la veuve avec un sérieux imperturbable.
Le pique-assiettte s'inclina profondément.
—Ce sera pour obéir à madame la comtesse, déclara-t-il d'un ton mielleux.
—Alors, asseyez-vous là, mon excellent Pitard, et attendons, en compagnie, l'annonce de mon maître-d'hôtel, invita la veuve en lui montrant un siège.
Au lieu de s'asseoir, Pitard hésita et finit par dire:
—C'est que je ne suis pas venu seul.
—Serais-je assez heureuse pour que vous ayez eu la bonne idée de m'amener un autre convive?
—C'est mon collègue à la commune; vous savez bien, madame, le citoyen Croutot.
—Ah! oui, ce troisième témoin qui s'est fait un peu prier pour signer, il y a un mois, mon constat d'identité, se rappela la comtesse.
Elle parut se consulter, puis elle reprit:
—Eh bien, Pitard, aller chercher le citoyen Croutot.
Le citoyen Croutot devait attendre dans la pièce voisine, car, tout aussitôt, il apparut derrière Pitard qui rentrait. Le petit homme, depuis le jour où il s'était, pour la première fois, trouvé en présence de madame de Méralec, semblait, comme on dit, avoir mis de l'eau dans son vin. Il avait quitté son air de roquet hargneux et lui qui, à la dernière entrevue, avait tant affecté, à l'égard de la veuve, d'user du tutoiement républicain, s'inclina des plus respectueux en disant d'une voix humble:
—Je prie madame la comtesse d'agréer mes devoirs.
L'avorton, on le voit, tant raidichon et si important d'habitude, changeait du tout au tout avec ceux qui lui demandaient, à l'oreille, des nouvelles de «la pauvre Julie qui aimait tant à aller sur l'eau». Ce secret, paraît-il, le rendait plus souple qu'un gant. Autant, son œil, autrefois, était impudent et railleur, autant, à l'heure présente, il se montrait sombre et inquiet. Il était évident que Croutot devait vivre sous le coup d'une préoccupation constante, dont la cause s'était produite depuis peu et qui, sans doute, lui avait fait suivre Pitard chez madame de Méralec.
—Vous êtes des nôtres à dîner, citoyen Croutot? demanda la veuve.
—Impossible, madame la comtesse, je suis attendu chez moi, dit le nain qui semblait avoir hâte de partir.
Lisant alors sur le visage de madame de Méralec qu'elle se demandait, après son refus, pourquoi il s'était présenté au château, il s'empressa d'ajouter:
—Je venais ici m'acquitter d'une commission de la part de mon frère, que madame la comtesse a vu, il y a bientôt près d'un mois.
La comtesse paraissait chercher en ses souvenirs. Croutot vint à son aide en disant:
—À propos de caisses et de malles qu'il est venu vous apporter à la Brivière.
—Oui, je me rappelle cela, fit la veuve. Ces caisses étaient arrivées derrière moi par les messageries suivantes, et elles avaient été déposées au bureau d'Angers, avec charge pour le maître de poste de les diriger sur le château. Le maître de poste a tenu à exécuter lui-même la corvée.
—C'est mon frère.
—Ah! il est le maître de poste d'Angers. Eh bien, de quelle commission vous a-t-il chargé pour moi? demanda la comtesse avec une sorte d'hésitation.
—De m'informer si vous avez bien reçu le nombre exact de caisses que vous attendiez.
—Oui, fit la veuve avec un peu d'embarras.
—En êtes-vous bien certaine, madame? appuya Croutot.
La comtesse eut un sourire.
—Certaine, dit-elle, pas tout à fait. En partant d'Allemagne, je me suis fait suivre d'une vraie montagne de bagages. La plupart de ces caisses sont encore empilées ici sans avoir été ouvertes par moi. Ce n'est qu'à la suite d'une visite sérieuse que je pourrais vous répondre.
Après cette explication, que Croutot avait écoutée en secouant lentement la tête, madame de Méralec demanda avec une pointe d'inquiétude dans la voix:
—Mais à quel propos cette question?
—Vos bagages étaient rangés dans un coin du bureau de poste. Mon frère les a fait charger sur une voiture sans plus s'occuper d'autre chose, et il vous a amené ici et livré quinze caisses. De retour à Angers, mon frère alors a songé à une chose à laquelle il aurait dû penser tout d'abord, c'est-à-dire à consulter son livre d'inscription.
—Et il a vu que j'avais une caisse en trop... que son vrai propriétaire, probablement, lui réclame à cor et à cri, avança la comtesse en riant.
—Au contraire, articula lentement Croutot.
Le sourire de la veuve disparut aussitôt.
—J'ai une caisse en moins? fit-elle vivement.
—Oui, madame, car vous avez reçu quinze caisses et le registre en accuse seize... Donc, il en manque une... Si mon frère a tant tardé à vous avertir, c'est qu'il espérait que cette caisse, adressée par erreur à un autre, lui serait retournée. C'est en ne voyant rien revenir qu'il m'a écrit pour me charger de la commission de m'informer près de vous si l'erreur n'aurait pas été commise ici en comptant les bagages apportés. Mon frère cesserait d'être inquiet du moment que vous reconnaîtriez que rien ne vous manque.
Une caisse de plus ou une caisse de moins, qu'importait au général dont l'estomac faisait rage? Était-ce bien au moment où le dîner venait d'être annoncé qu'il fallait s'occuper de pareilles questions? À la pensée que le potage refroidissait, le général lâcha deux: Hum! hum! destinés à rappeler la comtesse à choses plus sérieuses. Pour lui faire écho, Pitard fit grincer, l'une contre l'autre, ses robustes mâchoires, avec un fracas plein d'éloquence.
Cet appel de ses invités fut compris par la veuve, qui termina avec Croutot en disant:
—Ce n'est que demain, quand j'aurai tout examiné en détail, que je pourrai vous faire une réponse certaine.
Et, se remettant à rire:
—En somme, fit-elle, votre frère a grand tort de se mettre martel en tête... Pour une caisse en moins de chiffons et de falbalas, je ne mourrai pas!
Croutot la regarda dans les yeux. Il avait aux lèvres une phrase que la présence du général l'empêcha de prononcer. Après une courte hésitation, le petit homme s'inclina devant la veuve en disant d'une voix qu'on aurait pu croire prêchant la prudence:
—Mon devoir, madame la comtesse, était de vous avertir.
Sur ce, après un autre salut au général, dont les yeux furibonds lui reprochaient le dîner en retard, Croutot partit.
—Enfin, se dit avec satisfaction Labor quand il se vit attablé devant son assiettée de potage à la purée de gibier.
Mais le soldat gourmand avait compté sans l'obsession d'une idée tenace qui s'était logée en sa cervelle. Dès la première cuillerée, il resta, l'œil fixé, la cuillère immobile, se demandant toujours:
—Pourquoi cet animal de Meuzelin s'est-il enfui?
Il avait beau faire, l'obsession le tenait tant et si bien que les meilleurs plats passaient devant lui sans qu'il en profitât autrement que par quelques rares bouchées sans saveur.
Si quelqu'un pouvait le rappeler au sentiment de la situation présente, c'était à coup sûr la maîtresse de la maison dont il fêtait si mal la cuisine. Mais la comtesse, aidée par le silence du général, s'était, elle aussi, laissée tomber en une méditation profonde. De sa conversation avec Gervaise un détail lui était revenu en mémoire, et opiniâtre à vouloir lui trouver une réponse, elle ne cessait de se poser cette question:
—Que voulait donc dire l'ami de l'amoureux de Gervaise, quand il lui affirmait que, bientôt, ils seraient installés en maîtres au château?
Et ses lèvres frémissantes redisaient:
—En maîtres! en maîtres!
De sorte que l'excellent Pitard, à qui la distraction des deux convives laissait le champ libre, s'en donnait à pleines mâchoires, vidant les plats, torchant les assiettes que les domestiques enlevaient pleines de devant le général et la veuve pour les lui apporter, opérant en silence de peur que le moindre bruit, en tirant les songeurs de leur rêverie, ne les amenât, en mangeant, à lui faire tort de leurs parts. Tout doucettement, sans gloriole ni fausse modestie, l'ogre arriva à se loger dans la panse le dîner préparé pour trois couverts.
Comme, alors qu'il avalait sa dernière bouchée, la pendule sonna l'heure où, chez un paysan du village, on allait s'attabler devant une plantureuse soupe aux choux, il s'échappa à la sourdine après un dernier regard jeté sur la nappe pour bien s'assurer s'il ne laissait rien qu'il pût se mettre sous la dent.