Meuzelin reprit:
—Ton rôle t'avait été tracé par Coupe-et-Tranche. Asservissant sous ta beauté fatale Labor, que tu aurais laissé languir après tes faveurs, tu te serais faite l'espionne des mécréants qui, avertis par toi de tous les projets du général, auraient échappé à la destruction qui les menace. Est-ce bien là le rôle que tu avais à remplir?
La femme, encore incapable de parler, inclina affirmativement la tête.
—Écoute donc, continua le policier. Labor, quand il a la visière nette de tout jupon, est un bon et habile soldat; il en aura vite fini avec tous les brigands qui infestent le pays… surtout si tu lui facilites la tâche par des avis mensongers que tu feras parvenir à Coupe-et-Tranche.
La fausse comtesse parut hésiter.
Pour la décider, Meuzelin continua:
—Abandonne Coupe-et-Tranche, ma fille, c'est un bon conseil que je te donne, car il est perdu. Sans toi, si tu refuses de nous aider, le général, qui ne t'aura plus à ses côtés pour le trahir, en viendra tout de même à bout. Ce ne sera qu'une affaire de temps… C'est ce temps que tu peux abréger en nous servant. On réussira sans toi. On réussira plus vite avec toi, voilà la seule différence. C'est ce temps économisé qui sauvera ta tête.
Et Meuzelin, après une petite pause pour laisser la femme se décider, répéta:
—Crois-moi, abandonne Coupe-et-Tranche, car il est perdu.
Le chef de bande la tenait-il par la peur, ou la reconnaissance, ou quelque autre sentiment qui liait son dévouement? C'était à supposer, car elle hésita toujours.
Meuzelin revint à l'assaut.
—Ce qui faisait l'impunité de Coupe-et-Tranche, c'était qu'on ignorait quel individu s'abritait sous ce surnom et qu'on ne savait où aller le prendre. Aujourd'hui, Cardeuc est découvert, et rien n'est plus facile que le livrer à la justice. Si on n'arrête pas le chenapan, c'est qu'il y aurait inhabileté à le faire, car on veut la destruction du brigandage. Privés de leurs chefs, les bandits, à la vérité, ne sauront plus que faire; mais il est à craindre qu'ils s'éparpillent pour aller renforcer les bandes des départements voisins. En leur laissant leur chef, on peut arriver à les rassembler en masse pour en finir avec eux d'un seul coup.
Il s'arrêta, fit encore une pause et, croyant avoir persuadé la femme, demanda:
—Veux-tu, par tes avis, amener toute la bande sous la main du général?
Elle garda son mutisme. Devant cette obstination, l'impatience gagna l'agent.
—Ta résistance vient-elle de ce que j'ignore qui tu es, ribaude? Prends garde! Je t'ai dis que je pouvais te faire arracher ton masque par quelqu'un qui te connaît, gronda-t-il.
Il montra du doigt la porte de la lingerie.
—Il est là. Veux-tu que je l'appelle?
Tout à l'heure, quand le policier lui avait parlé d'un individu qui la connaissait, elle avait cru à une invention de son ennemi. Devant ce geste, qui lui indiquait la lingerie, elle dut s'avouer que cette pièce n'était pas déserte, puisque le bruit d'un baiser s'y était fait entendre.
Et, en même temps que le souvenir du baiser, lui revint aussi en mémoire la phrase de Meuzelin lui annonçant que le personnage en question devait être agréablement occupé à conter fleurette à une jolie fille.
Cependant le policier lui répétait:
—Veux-tu que je l'appelle? Il te connaît, te dis-je… Et peut-être aussi le connais-tu? Je puis te le nommer.
D'un regard elle le défia de citer le nom.
—Vasseur, prononça Meuzelin.
L'effet de ce nom fut pareil à celui d'un coup de foudre. Elle fut d'un bond sur pied, convulsive, menaçante, le visage contracté par une jalousie terrible. Elle poussa un cri de tigresse et, avant que Meuzelin pût l'arrêter, elle s'élança vers la porte, l'ouvrit et se précipita dans la lingerie.
Agenouillé devant Gervaise, le lieutenant était en train de couvrir de baisers brûlants les mains de la jeune fille, tout en murmurant:
—Je t'aime, Gervaise, je t'aime!
À la vue de ce spectacle et, surtout, en entendant ces mots d'amour, la femme fut prise d'une folie furieuse qui lui fit oublier qu'elle n'était plus comtesse de Méralec et que, partant, elle n'avait plus le droit de commander.
Elle s'élança vers Gervaise en grinçant d'une voix brisée par la rage:
—Va-t'en, fille de guillotiné!!!
III
Meuzelin avait deviné juste quand, après avoir visité la lingerie, il y avait fait entrer Vasseur en lui disant que certaine petite table à ouvrage annonçait qu'il lui serait bientôt fait une gentille visite.
Tout d'abord, Vasseur, seul dans la lingerie où il était mis de planton, avait pensé à cette femme évanouie qu'il venait de voir et que, en proie à une émotion violente, il avait révélé à Meuzelin avoir connue jadis.
Il fallait que cette évocation de son passé, où cette créature avait joué un rôle, lui rappelât des souvenirs bien pénibles, car il était tombé en une sombre rêverie.
Un petit cri, bien doux, bien timide, l'arracha subitement à sa méditation. Ce cri avait été poussé par Gervaise qui, plus rouge qu'une pivoine et n'osant avancer ni reculer, lui apparaissait sur le seuil de la lingerie, ouvrant sur un escalier de service.
Elle avait bien raison d'être grandement émue, la gracieuse enfant qui, de façon si inattendue, se trouvait tout à coup en présence de celui dont la pensée faisait battre doucement son coeur.
Gervaise avait obtenu, dans un coin du parc, un petit carré de terrain où elle avait planté des fleurs. C'était son petit jardin à elle et dont, seule, elle avait prétendu prendre soin. Le matin, alors que sa maîtresse dormait encore, et le soir, après le dîner, elle venait soigner son jardinet. Après l'une et l'autre de ces visites, elle montait à la lingerie pour y attendre, suivant l'heure, que la comtesse l'appelât ou pour l'aider à sortir du lit ou pour assister à son coucher.
Le parterre de Gervaise était fort éloigné du château. La jeune fille en revenait donc sans avoir nulle connaissance des événements qui s'étaient produits à la Brivière pendant qu'elle arrosait ses fleurs à l'autre bout du parc. Suivant son habitude, elle avait, par l'escalier de service, gagné la lingerie.
Et voilà qu'elle se trouvait en présence de celui qu'elle aimait! Il y avait vraiment motif, on le voit, à pousser ce petit cri d'effarouchement qui avait tiré le lieutenant de sa préoccupation lugubre.
Vasseur alla à elle, lui prit la main, sans parler, de peur de la voir s'enfuir et, bien doucement, les yeux dans les yeux, il l'attira vers la chaise placée près de la fenêtre ouverte.
Il y eut bien un peu de résistance, mais si peu, si peu!… et quand Gervaise, après la première surprise, eut la velléité, contre laquelle protestait son coeur, de s'enfuir au plus vite, il était trop tard. La retraite lui était coupée par Vasseur qui, tout suppliant qu'elle restât, venait de se mettre à ses genoux.
Que se dirent-ils? Ils se récitèrent le catéchisme des amoureux, cet éternel livret des niaiseries charmantes que, sans l'avoir appris, se répètent ceux qui s'aiment.
En dix minutes, Gervaise sut le nom et l'état de celui dont la voix chaude et caressante lui promettait toute une vie de dévouement et d'affection profonde. À toutes ces promesses d'avenir heureux, elle répondait en inclinant sa tête charmante, car elle était palpitante d'une émotion qui, tout à la fois, la rendait muette et paralysait sa volonté à ce point qu'elle ne songeait pas à soustraire ses mains aux baisers dont les couvrait le jeune homme.
Devant sa gracieuse Gervaise, qu'il avait enfin retrouvée, Vasseur avait totalement oublié la femme dont, tout à l'heure, la vue l'avait fait frémir.
Et c'était au milieu de cette extase ravissante que, tout à coup, semblable à une furie, était apparue celle qui avait crié à la jeune fille:
—Va-t'en, fille de guillotiné!
En une seconde, Vasseur fut sur pied, frémissant de peur à cette terrible révélation qui allait foudroyer sa bien-aimée.
Il y eut d'abord un moment de stupeur indicible chez Gervaise en entendant l'insulte. Ses yeux, tout égarés d'étonnement, s'arrêtèrent sur Vasseur, semblant solliciter de lui l'explication des mots «fille de guillotiné». Puis, avant que le lieutenant pût dire un mot, la vérité se dévoila brusquement à son esprit. En une seconde, elle pensa à son père si subitement disparu et dont pas une nouvelle, pas une lettre n'était venu révéler qu'il vécût encore.
Elle comprit l'horrible vérité!
Comment son père avait-il mérité l'échafaud? Gervaise ne songea pas à se le demander. Elle n'eut qu'une seule pensée, pensée de honte et de désespoir, c'est que la mort ignominieuse de son père venait de lui être reprochée devant celui qu'elle aimait, et elle ne se dit pas que, peut-être, Vasseur, sachant tout, l'avait aimée quand même.
Alors, affolée par une désespérance suprême, Gervaise vit, grande ouverte, la fenêtre près de laquelle elle était assise, et avant que Meuzelin, arrivé derrière la femme, et Vasseur pussent prévenir son dessein, elle se précipita dans le vide.
Vasseur s'élança trop tard, pour la retenir. Quand il arriva à la fenêtre, il vit le corps s'abattre sur le sol et le bruit du coup sourd de la chute monta jusqu'à lui.
Gervaise gisait, immobile, brisée.
Il s'élança vers l'escalier, suivi par Meuzelin, si bien terrifié par l'épouvantable catastrophe, qu'il oublia la créature dont les paroles avaient tué Gervaise.
Suivant une habitude de chaque soir, la jeune fille, quand elle revenait du parc par l'escalier de service, refermait la porte dont elle gardait la clef dans sa poche jusqu'au lendemain à l'heure où elle allait faire sa visite matinale à son jardinet.
En arrivant à cette porte, les deux hommes la trouvèrent donc fermée à double tour.
—Enfonçons-la, dit Meuzelin qui venait de remarquer qu'elle développait en dehors.
Adossés au bois, ils se raidirent sur leurs jambes.
La porte était solide. Elle résista à cette pesée.
Le désir ardent de secourir Gervaise, si elle ne s'était pas tuée sur le coup, décuplait leurs forces.
Enfin la porte céda, mais, à l'enfoncer, ils avaient perdu cinq minutes.
Alors ils coururent vers l'endroit où ils savaient trouver la jeune fille étendue sur le sol.
Ils poussèrent un cri de surprise immense!
Il n'y avait plus rien à terre! Le corps avait disparu.
Tandis que, muets de stupéfaction, les deux hommes se regardaient, au-dessus d'eux éclata un rire strident, moqueur, vibrant d'une joie sauvage, qui leur fit relever les yeux. La fausse comtesse était à la fenêtre d'où s'était élancée Gervaise. Elle cria au lieutenant d'une voix haineuse:
—Cherche-la, ta Gervaise, ta bien-aimée, Vasseur maudit, et si tu la retrouves, c'est que les bandits n'en auront plus voulu pour leurs amours.
Ensuite, s'adressant au policier:
—Au revoir, Meuzelin! dit-elle.
Et elle disparut de la fenêtre.
—Tonnerre de Dieu! je l'avais oubliée, cette gueuse-là! jura le policier qui s'élança vers l'escalier pour regagner la lingerie.
Il était bien certain de la rejoindre là-haut. L'appartement n'avait que deux issues. Elle ne pouvait fuir par l'escalier qu'il était en train de remonter. Quant au vestibule, Fichet et Lambert y faisaient bonne garde.
Dans la lingerie, personne!
Personne non plus dans le boudoir.
—Je vais la trouver dans le vestibule, parlementant avec Fichet qui lui barre le passage, pensa-t-il.
Brusquement, il ouvrit la porte qui séparait le boudoir du vestibule et un homme, les quatre fers en l'air, lui déboula immédiatement entre les jambes.
—Que c'est donc un frémissement de terre ou une astuce de plaisanterie qui m'a trébuché! gronda l'homme qui se ramassait.
C'était Fichet. Pour qu'on ne pût sortir à son insu du boudoir, le soldat avait renversé le dossier de la chaise sur laquelle il était assis et l'avait appuyée, ne portant plus que sur deux pieds, contre la porte. L'idée était bonne, mais elle avait un mauvais côté que Fichet venait de reconnaître par expérience.
L'accident du soldat prouvait amplement à Meuzelin que la fugitive n'était pas sortie par le vestibule. Il demanda néanmoins:
—La femme? Où est la femme?
—Pas plus que dans mon oeil, affirma Fichet.
Meuzelin referma la porte et revint dans la lingerie où, à son tour, le lieutenant arrivait par le petit escalier. Le pauvre Vasseur était livide, le désespoir lui convulsait la face, il flageolait sur ses jambes; mais, dans ses yeux, brillait une colère qui annonçait l'intention arrêtée, dût-il employer la torture, de faire avouer à la femme, que Meuzelin devait avoir retrouvée, ce qu'était devenu le corps de la malheureuse Gervaise.
L'agent devina et prévint la question qu'il allait lui adresser.
—La tarpiaude m'a glissé entre les doigts, annonça-t-il. À coup sûr, cet appartement possède une issue secrète par laquelle la mâtine a gagné le large.
—Pendant que nous enfoncions la porte, elle, de la fenêtre, a dû voir emporter le corps de Gervaise. Il faut, à toute force, que nous la rattrapions, dit le lieutenant d'une voix fébrile.
—Heu! heu! fit le policier. En pleine nuit, c'est impossible. Mieux vaut attendre à demain. Au jour, nous relèverons probablement quelques traces dans le parc et je vous jure que tout ce dont je suis capable, je le tenterai pour vous.
Le lieutenant, résigné à attendre, se laissa tomber sur une chaise, en disant d'une voix brisée:
—En admettant que Gervaise vive encore, elle est perdue si elle est rejointe par Suzanne.
—Tiens! fit le policier, la catin s'appelle Suzanne? Puis, après un petit silence, il demanda:
—Pour tuer le temps, jusqu'à demain matin, si vous me contiez l'histoire de votre Suzanne?
—Écoutez-la donc, dit le lieutenant.
IV
—Le général a-t-il éventé la mèche? s'était demandé Cardeuc, on doit s'en souvenir, quand, venu pour entrer au château de la Brivière, il l'avait trouvé gardé par les hussards qui lui avaient crié de passer au large.
Il était parti de son pas lourd et traînant. Mais si, chez lui, l'allure était paisible, il n'en était pas de même du moral. Une rage froide s'était emparée du métayer. Un plan si bien combiné avait-il échoué? Le général Labor, qu'il croyait fasciné par la sirène qu'il avait mise à la place de la vraie comtesse de Méralec, s'était-il donc dépêtré du charme qui devait l'asservir?
Le début, pourtant, avait été heureux. Les quatre cent mille livres de l'État, pillées sur la route de Laval, le prouvaient et, la nuit prochaine, elles allaient lui être apportées par ses hommes, qu'il avait su délivrer des hussards qui, dans la journée, leur barraient la plaine.
Quand le Marcassin s'était présenté à la porte du château, la nuit arrivait. Elle s'était faite profonde depuis qu'il s'était remis en marche.
Curieux de savoir si, sur tous les points, le château était gardé, le métayer suivait le chemin de ronde qui, en grande partie à travers bois, contournait extérieurement le parc de la Brivière. De l'autre côté du mur se faisait entendre le pas des factionnaires qui veillaient pour prévenir une escalade.
Cette vigilance fit hausser les épaules à Cardeuc, qui murmura avec un sourire de dédain.
—Malgré vous, j'entrerai dans le château quand il me plaira.
Il continua sa marche sous bois jusqu'à ce qu'il fût arrivé à un point d'où se découvrait une des façades du château, en ce moment éclairé par la lune.
Soudain il s'arrêta.
Son oreille, exercée au plus minime bruit par cette guerre de ruse et d'ambuscade qu'il menait depuis des années, avait pris l'éveil à un certain craquement de branche morte qu'il croyait avoir entendu derrière lui.
—Est-ce qu'on me suit? se demanda-t-il.
Aussitôt, plaqué au tronc d'un gros arbre, immobile comme une statue, il se tint aux écoutes. Il avait dû se tromper, car le bruit qui l'avait inquiété ne se répéta pas. Tout en écoutant ainsi sans bouger, sa pensée n'en agissait pas moins.
—Qu'est devenue Suzanne? Est-elle compromise dans ce qui est arrivé au château? se demandait-il.
Puis, en se rassurant:
—Une fine mouche qui en remontrerait au diable. Elle aura su s'en tirer, ajouta-t-il.
Mais si grande que fût sa confiance en l'habileté de Suzanne, il finit par se sentir pris d'une anxiété curieuse.
—Il me faut savoir ce qui s'est passé au château, pensa-t-il.
Rassuré, par le profond silence, contre la présence d'un ennemi le surveillant, Cardeuc quitta son affût et reprit sa marche. Cent pas plus loin, il s'arrêta devant un petit massif de rochers, comme il s'en trouvait de semblables en de nombreux points du bois. Avec sa force herculéenne, le métayer déplaça un des rochers de la base du massif, et, devant lui, s'ouvrit l'entrée d'un trou, en étroit boyau, qui s'enfonça en terre.
La Brivière, vieille construction féodale qui datait de plusieurs siècles, était bâtie sur le modèle de tous les châteaux du moyen âge qui, par de longs souterrains, avaient des issues secrètes, quelquefois bien loin dans la campagne, par où, en cas de siège, se ravitaillaient ou s'enfuyaient les assiégés.
Avant de s'engager dans l'ouverture où il allait pénétrer en rampant, Coupe-et-Tranche écouta encore. Il était bien seul et pouvait se risquer dans ce passage que les Cardeuc, vieux serviteurs du château, avaient, de tout temps, été toujours les seuls du pays à connaître.
Il se coucha donc à terre et, les bras en avant, il se glissa dans ce boyau, dont l'étroitesse allait enserrer son torse énorme.
Cardeuc n'était encore entré qu'à mi-corps quand, tout à coup, il se sentit saisi aux jambes. Malgré sa vigueur extraordinaire, pris qu'il était dans le trou, la résistance lui était impossible. Immédiatement, ses jambes furent garrottées aux pieds et aux genoux, puis on le tira en arrière et, incapable de se relever pour tenter la lutte, en une seconde, il eut les bras liés.
Quatre hommes étaient devant lui. L'obscurité l'empêchait de les reconnaître, mais la voix de l'un d'eux lui apprit à qui il avait affaire.
—Eh! eh! Marcassin, ricanait la voix, je prends ma revanche du jour où tu m'as jeté dans la cave de l'auberge de la Biche-Blanche.
C'était le Beau-François.
Cardeuc se sentait aux mains d'un ennemi implacable, qui allait lui faire payer cher l'affront qu'il rappelait; il attendit sans mot dire.
Cependant le Beau-François s'était adressé à ses trois hommes:
—Avec mon cher ami le Marcassin, dit-il, le luxe de précautions n'est pas inutile. Si bien ficelé qu'il soit, vous allez encore l'attacher par la ceinture à un arbre, puis vous vous éloignerez pour nous laisser faire la causette.
Quand ils eurent obéi, le Beau-François, resté seul en face de Cardeuc, prit un petit air dolent, poussa un gros soupir et lâcha sur le ton de la confidence:
—Pendant que nous somme seuls, mon excellent ami, avouons que nous menons une existence bien triste. Toujours traqués, sans cesse sur le qui-vive, jamais sûrs du lendemain et, tout cela, pour arriver, tôt ou tard, à se faire faucher le cou! Quelle vie! Pour ma part, j'en ai par-dessus les yeux, débita-t-il.
Si quelqu'un ne s'attendait pas à un pareil début, c'était le Marcassin. Était-ce donc pour lui réciter de telles inepties que son ennemi l'avait fait si solidement garrotter. Mais il connaissait trop son homme pour ne pas savoir qu'il y avait sous roche quelque anguille qui ne tarderait pas à montrer sa tête.
Le Beau-François avait continué:
—Au lieu de cette vie d'alarmes perpétuelles, qu'il serait donc doux de filer des jours paisibles dans une maisonnette à soi, près d'une compagne fidèle, entouré d'enfants pour qui vous seriez un modèle de toutes les vertus, sans souci du lendemain dont le pain serait assuré.
—Dis donc tout de suite ce que tu veux exiger de moi, au lieu de me conter tes absurdités, interrompit Cardeuc.
—Absurdités! fit François d'un ton tout navré; alors, si tu traites d'absurdités ces espérances d'une existence de repentir, je vois qu'il me faut renoncer au beau rêve que j'avais fait en pensant à toi.
L'anguille allait montrer sa tête. Le Marcassin n'en pouvait douter. Si grand détour qu'il eût pris pour y arriver, le Beau-François avait atteint le but qu'il se proposait.
—Ah! tu as pensé à moi? fit Cardeuc, et à quel propos?
—Mais à propos de ce que je viens de te dire. J'ai compté que tu m'aiderais à réaliser mes souhaits. Je me suis dit: «Le Marcassin, qui ne doit pas aimer à être scié entre deux planches, ne demandera pas mieux que de me faciliter le retour à l'honnêteté. Il a de l'or à ne savoir qu'en faire et je suis certain qu'au premier mot de ma confidence, il se hâtera d'écouter son bon coeur et de me dire: «J'ai, la nuit dernière, enlevé quatre cent mille francs à l'État. Prends cette somme, mon cher François, et contente tes goûts vertueux.» Voilà ce que je m'étais dit. Tu vois que je ne souhaite pas l'impossible.
—Ouais! lâcha Cardeuc, et si je refuse?
—Alors je penserai que tu as une envie que j'étais loin de te supposer.
—Quelle envie?
—Celle d'être scié entre deux planches. Ça me désolera, mais, moi qui suis bon camarade, je ne puis résister au plaisir d'aider un ami à se passer une fantaisie.
Le Beau-François, sur cette menace, attendit un peu et comme Cardeuc ne répondait pas, il demanda:
—Hein! c'est dit?
—Quoi?
—Tu m'offres les quatre cent mille francs qui assureront mon bonheur futur.
Sans attendre la réponse, il crut, pour la rendre favorable, bon d'appuyer sur la chanterelle en continuant:
—Note bien que tout en accomplissant une bonne action, tu feras en même temps une excellente affaire. Tu t'imagines bien que je ne vais pas emmener ma bande pour lui faire partager ma vie vertueuse. Voici donc une trentaine de lurons décidés qui vont se trouver sur le pavé. Je te les offre pour renforcer ta troupe. Hein! coup double pour toi, puisque, tout à la fois, tu obliges un camarade et tu te débarrasses d'un concurrent.
Sur ce, croyant avoir décidé son prisonnier, le Beau-François reprit en riant:
—C'est bien dit, cette fois, n'est-ce pas? Je vais appeler mes trois hommes et, sans te donner l'ennui d'être délivré de tes cordes, nous t'emporterons jusqu'à l'endroit où tu caches ton or. Tu n'auras que la peine de nous indiquer le chemin de ta cachette.
—François, tu es aussi stupide que tu es grand, si tu comptes que je te dévoilerai ma cache, ricana le Marcassin.
—Oh! je suis certain que si on t'en priait en te mettant une mèche allumée entre les doigts, tu bavarderais… Tiens! j'en ai justement une dans ma poche, dit le Beau-François en montrant cet engin dont les Chauffeurs se servaient pour faire parler leurs victimes.
—Essaye donc de ta mèche, répondit Cardeuc avec un accent de défi.
Mais au lieu de se mettre en mesure d'exécuter sa menace, le Beau-François resta cloué en place par une idée qui venait de lui traverser le cerveau.
Il éclata de rire en s'écriant:
—Parbleu! oui, je suis stupide de n'avoir pas deviné tout de suite où tu enfouis ton trésor.
Il se retourna, montrant du doigt le trou béant d'où il avait tiré
Coupe-et-Tranche.
—Que faisais-tu donc là, mon vieux, le corps à moitié enfoui quand nous t'avons cueilli par les pattes? Est-ce que tu n'allais pas compter tes écus? La voici, ta cachette.
Il salua ironiquement Cardeuc:
—… Et je vais me donner le plaisir de la visiter… Tu permets? acheva-t-il.
Il appela ses trois hommes qui se tenaient à l'écart, leur recommanda de surveiller le prisonnier jusqu'à son retour, puis il marcha vers le trou, s'étendit à terre et, en rampant, s'engagea dans cette sorte de terrier.
Ce fut avec le sourire aux lèvres que Cardeuc le vit disparaître.
Après s'être un peu traîné dans l'étroit conduit, le Beau-François se sentit les flancs dégagés des parois qui l'enserraient. Il leva la main au-dessus de lui et trouva le vide. Alors il se dressa lentement de toute sa taille sans que sa tête se heurtât. Puis ses bras s'étendirent de droite et de gauche sans rencontrer un obstacle.
—Je suis dans un caveau, se dit-il.
Ce caveau était-il petit ou grand? La profonde obscurité qui régnait ne lui permettait pas d'en juger. Mais le Beau-François avait remis en sa poche la mèche que, tout à l'heure, il menaçait le Marcassin de lui allumer entre les doigts pour le faire parler. Il battit donc le briquet, et bientôt eut de la lumière. Alors, avec un cri de joie, il promena ses regards autour de lui, s'attendant à trouver dans un coin le trésor de Cardeuc. Mais le caveau n'offrit à ses yeux que des murailles nues.
—Est-ce donc plus loin? se demanda-t-il à la vue d'un couloir qui débouchait dans le caveau.
Il s'y engagea. Au bout de vingt pas, le couloir bifurquait en deux galeries et, à tout hasard, le chercheur prit à droite.
Sa mèche ne lui donnait qu'une lueur de courte portée. Aussi le Beau-François trébucha-t-il contre un obstacle qu'avait rencontré son pied. Il baissa sa lumière et reconnut la première marche d'un escalier.
—Ouais! fit-il avec satisfaction, d'une pierre deux coups.
Il venait de se rendre compte de l'endroit où il se trouvait. À n'en pas douter, c'était une des issues secrètes du château. Non seulement il allait dénicher le trésor de Coupe-et-Tranche, mais encore, par cette communication découverte, il pénétrerait, une belle nuit, dans le château avec ses compagnons, et trouverait à y rafler un joli butin. Voilà les deux coups qu'il comptait tirer d'une seule pierre.
À sa dixième marche montée, la tête du géant se heurta contre un obstacle que sa mèche lui permit d'examiner. C'était une dalle en pierre.
—À moins qu'elle ne soit chargée d'une montagne, j'arriverai bien à la soulever, pensa-t-il.
Il monta encore une marche, ce qui le contraignit à se ramasser sur ses jambes, appuya le haut de sa tête sous la dalle et, prenant ressort sur ses jarrets repliés, il se redressa par un effort puissant.
La dalle se souleva de ses feuillures en le couvrant d'une pluie de sable.
—Pas de chance! gronda le colosse, fort penaud quand, après avoir passé par l'ouverture, il reconnut l'endroit dans lequel il avait pénétré.
Il se trouvait dans une petite serre dont le sol était couvert d'une épaisse couche de sable qui, étendu sur la dalle, en cachait l'existence.
Dame! oui, il était volé, le Beau-François qui, après avoir compté déboucher dans une cave du château, n'était arrivé qu'à pénétrer dans le parc dans lequel s'ouvrait la serre.
Mais sa mauvaise humeur se dissipa vite au souvenir que le couloir souterrain bifurquait en deux galeries; il avait pris la mauvaise, voilà tout. L'autre, par laquelle il allait tenter l'aventure, le conduirait infailliblement à bon port, c'est-à-dire sous le château.
Il se dirigea donc vers le trou de la dalle pour redescendre. Au moment de poser le pied sur la première marche, il songea à reconnaître en quel endroit du parc s'élevait la serre; il se pouvait que, plus tard, il eût besoin de ce renseignement.
Grâce à la devanture vitrée, l'examen des lieux lui fut facile. Devant lui s'étalait un parterre et, sur sa gauche, se profilait la façade du château dont, en ce moment, une fenêtre ouverte apparaissait éclairée.
—Bon! fit-il, content de son examen.
Il allait se retirer quand, tout à coup, dans l'encadrement lumineux de la fenêtre, il vit apparaître, se détachant en noir, la silhouette d'une femme qui se lança dans l'espace.
—Tiens! il pleut des femmes! se dit le colosse sans la plus petite émotion en regardant le corps qui venait de tomber à dix pas de la serre.
À ce moment, la lune se dégageant d'un nuage, éclaira le visage de la femme étendue.
—Mille diables! c'est la Gervaise, se dit le géant. En une seconde, sa pensée se rendit compte de la situation. Bien certainement il s'était trompé en croyant qu'il allait trouver le trésor de Coupe-et-Tranche. Quand il avait pincé son ennemi à demi entré dans le trou, ce dernier allait faire ce que lui-même était en train d'accomplir, c'est-à-dire une exploration de cette issue secrète du château, en vue de s'y introduire plus tard avec ses compagnons pour le dévaliser. Devant cette certitude d'avoir fait fiasco quant au trésor de Cardeuc, le colosse s'offrit une espérance.
—Si la Gervaise ne s'est pas tuée et que je puisse la remettre sur pied, elle me fournirait un bon moyen pour forcer son oncle, le Marcassin, à me cracher ses écus.
En se faisant ce raisonnement, le Beau-François était demeuré le regard fixé sur le visage de la jeune fille, dont la lune éclairait les traits immobiles, de sorte qu'il n'avait pu voir les deux têtes effarées de Meuzelin et de Vasseur, qui s'étaient avancées en dehors de la fenêtre pour juger du résultat de la chute.
Quand le Beau-François releva les yeux vers la fenêtre, personne n'y apparaissait. Il s'expliqua l'acte de désespoir par un suicide, dont il ne se donna pas la peine de chercher la cause.
—La donzelle a profité de ce qu'elle était seule pour se casser la margoulette, se dit-il.
Et il sortit de la serre, sans se douter qu'à dix pas de lui, deux hommes s'épuisaient en efforts pour enfoncer une porte et courir au secours de Gervaise.
Il se pencha sur le corps et l'enleva de terre entre ses bras robustes en disant:
—Si tu en reviens, la mijaurée, il n'en sera pas comme la première fois. Je jure bien que je ne te laisserai plus m'échapper.
Chargé de son fardeau, qui ne pesait guère à sa force, il regagna la serre sans s'être aperçu, lorsqu'il avait soulevé Gervaise, qu'une tête de femme s'était montrée à la fenêtre et l'avait vu emportant sa proie.
Sitôt dans la serre, le Beau-François avait appliqué son oreille sur la poitrine de la jeune fille.
—Elle vit! se dit-il en entendant battre le coeur. Elle est de la nature des jeunes chats. Une chute ne leur est jamais mortelle.
Et, emportant Gervaise, il gagna le trou de la dalle et s'engagea sur l'escalier qui descendait à la galerie souterraine. Il n'était encore entré que jusqu'aux épaules quand un craquement se fit entendre.
—Qu'est-ce cela? se demanda-t-il en arrêtant sa descente.
C'étaient Vasseur et Meuzelin qui, après avoir enfoncé la porte, s'élançaient pour secourir Gervaise.
Ayant la tête au niveau du sol, le Beau-François ne pouvait plus voir ce qui se passait au dehors de la serre, mais il pouvait encore entendre. Alors arriva à ses oreilles une voix de femme, mordante et railleuse, qui disait:
—Cherche-la, ta Gervaise, ta bien-aimée, Vasseur maudit! et si tu la retrouves, c'est que les bandits n'en auront plus voulu pour leurs amours.
Puis la voix de femme ajouta:
—Au revoir, Meuzelin!
La première pensée qui vint à l'esprit du Beau-François, après avoir écouté, fut celle-ci:
—Cette femme m'a vu emporter la pimbêche, mais elle n'a pas dit par où j'ai filé. J'ai le temps de décamper.
Il acheva de descendre.
Arrivé dans la galerie, il voulut rallumer sa mèche et, après avoir étendu sur le sol le corps de Gervaise, il prit son briquet. Au moment de faire jaillir l'étincelle, sa main resta en l'air et le colosse demeura pétrifié sur place. C'était que, tout foudroyant, le nom de Vasseur, prononcé par la femme, venait de se dresser dans sa mémoire.
—Il n'a donc pas été tué dans l'explosion de la Saunerie? se demanda-t-il.
Comme si un pressentiment l'avertissait que cet ennemi ressuscité lui serait funeste, le bandit, en pensant à Vasseur, se sentit secoué par un frisson de peur.
—Qu'est-ce que ce Meuzelin? se dit-il ensuite. Il interrogea ses souvenirs.
—Connais pas, finit-il par murmurer sans se douter que celui qui portait ce nom, ennemi tout aussi redoutable pour lui que Vasseur, était le grotesque personnage qu'il avait connu sous le nom de Saucisson-à-Pattes, le mari de la Saute.
Ne s'arrêtant donc pas sur le nom de Meuzelin, le Beau-François, effaré, se répétait celui de Vasseur, tout en tâtant ses poches pour retrouver sa mèche qu'il voulait rallumer.
Mais elle était introuvable.
Il était bien certain de l'avoir éteinte sous son pied à son entrée dans la serre et de l'avoir remise en sa poche. Il fallait donc qu'il l'eût perdue. Où? Peut-être que son mouvement violent pour enlever Gervaise avait fait tomber la mèche de la poche de sa veste.
—Bah! je me retrouverai bien dans l'obscurité, pensa le colosse qui ne se souciait pas d'aller chercher sa mèche là où il supposait l'avoir perdue.
Tenant d'un seul bras le corps serré contre lui, il partit, tâtant de sa main libre la muraille de la galerie. Il arriva ainsi à la bifurcation.
—C'est à droite, se dit-il.
Et il prit à droite. À son soixantième pas, il s'arrêta. La sortie ne pouvait pas être si éloignée. Il avait dû se tromper. Il revint sur ses pas. Il sentit un tournant. Celui de la bifurcation assurément. Cette fois il prit à gauche et il marcha devant lui.
—Mille potences! je me suis perdu! jura-t-il en s'arrêtant au bout de cent pas, en pleine obscurité.
Soudain, il tendit l'oreille. Un bruit de pas se faisait entendre au bout de la galerie en même temps qu'un point lumineux piquetait au loin dans les ténèbres. Peu à peu la lumière s'approcha. Alors le Beau-François put reconnaître une femme qui arrivait, portant une lanterne qu'elle tenait élevée à la hauteur de son front pour s'éclairer de plus loin. La lueur de la lanterne lui donnait en plein visage.
—Tonnerre de Dieu! la jolie femme! pensa le bandit émerveillé.
De fait, elle était resplendissante de beauté, cette Suzanne, fausse comtesse de Méralec, qui arrivait, offrant à l'admiration du bandit, sous la lumière de sa lanterne, son visage un peu pâle, dont les grands yeux noirs brillaient de la fièvre que lui avait donnée le danger auquel elle venait d'échapper en disparaissant, comme l'avait pensé Meuzelin, par une issue secrète de l'appartement.
Mais, après la beauté de la femme, un détail attira aussi l'attention du Beau-François. C'étaient deux points lumineux qui, de chaque côté de la tête de Suzanne, étincelaient de feux à couleurs changeantes.
—Oh! oh! la gaillarde porte de bien chères sonnettes aux oreilles, pensa le Chauffeur qui, ne détestant pas que l'utile se joignît à l'agréable, venait de reconnaître avec satisfaction que l'arrivante avait de magnifiques diamants aux oreilles.
Avant l'utile et l'agréable, le Beau-François faisait d'abord passer l'indispensable. Or, pour lui, dans la situation présente, l'indispensable était cette lanterne dont s'éclairait Suzanne. Que la lumière s'éteignît ou que la femme la soufflât, le coquin se retrouverait dans une obscurité où il continuerait à s'égarer dans les méandres des souterrains du château.
Encore une fois, il déposa sur le sol le corps de Gervaise toujours inanimée et, se plaquant à la muraille, il attendit la main en l'air pour saisir la lanterne au passage de la femme.
—Une fois sa lumière confisquée, nous causerons, se dit-il.
En étendant à terre le corps de Gervaise, il avait sans doute fait quelque bruit qui avait dû éveiller la défiance de Suzanne, car elle s'arrêta sur place, alors qu'elle n'était plus qu'à vingt pas du bandit.
La lumière ne pouvait dissiper les ténèbres à la distance où le
Chauffeur se tenait immobile.
—Est-ce toi Cardeuc? demanda-t-elle, attendant une réponse avant d'aller plus loin.
—Tiens! elle connaît Cardeuc, la particulière aux diamants, pensa le
Beau-François étonné.
Comme ne pas bouger ne l'empêchait pas d'être tout yeux, il remarqua que la femme tenait de sa main libre un petit coffret.
—Est-ce qu'elle met là dedans ses boucles d'oreilles de rechange? se demanda-t-il.
Retenant sa respiration, il guetta sa proie, avide et plein d'impatience en se disant:
—Approche donc, la belle femelle!
Après avoir attendu une réponse, Suzanne fut rassurée par le silence profond. Elle crut s'être trompée et avoir, à faux, pris l'éveil. Elle fit un mouvement pour se remettre en marche; mais, à son premier pas, un gémissement se fit entendre.
C'était Gervaise qui revenait à la vie.
—Satanée pécore! hurla le Beau-François, pris d'une colère qui lui fit oublier la prudence.
Et, dans son transport de rage, il leva un pied pour écraser sous sa lourde chaussure ferrée la tête de Gervaise étendue devant lui.
Ce qui l'empêcha d'achever fut que l'obscurité se fit subitement.
Suzanne venait de souffler sa lumière.
Immédiatement, le Beau-François oublia la jeune fille pour ne plus penser qu'à l'autre femme devenue invisible et, insensé de colère, il se lança dans les ténèbres pour fondre sur elle.
La furie lui avait si bien fait perdre la raison, qu'il ne calcula pas la distance. Ce ne fut qu'à son cinquantième pas dans le vide qu'il s'arrêta.
—Je l'ai dépassée. Elle a dû se plaquer contre la muraille à mon passage, se dit-il.
Alors, étendant les bras en croix pour toucher de ses mains chaque paroi du conduit souterrain, il revint vivement sur ses pas avec l'espoir que, d'un côté ou de l'autre, il happerait la femme collée au mur.
Au bout d'une certaine distance parcourue, la crainte le figea sur place. Après le chemin qu'il venait de suivre au retour, il aurait dû, sinon retrouver la femme qui avait pu s'éloigner, tout au moins rencontrer sous ses pas le corps de Gervaise.
Une petite sueur froide mouilla les tempes du chenapan stupéfait.
—Quand je me suis retourné pour revenir, j'aurai mal exécuté mon demi-tour et je me suis lancé encore dans une autre galerie, se dit-il.
Puis, repris d'un nouvel accès de colère, il gronda en serrant les poings:
—Ah çà! est-ce que je vais crever de faim dans ce terrier de malheur où je suis perdu?
Et le Beau-François sentit la sueur froide, qui, d'abord, n'avait fait que lui humecter les tempes, lui ruisseler maintenant en plein dos.
Et il s'arracha les cheveux en se voyant pris dans ce traquenard où, bêtement, il était entré.
Pourtant un espoir lui vint.
Dans sa hâte de fuir, la femme, loin de secourir Gervaise, avait dû l'abandonner. Peut-être même, dans les ténèbres où elle décampait, son pied n'avait-il pas heurté le corps gisant à terre. Alors, elle était partie sans même se douter que son assaillant n'était pas seul.
Quand il s'était arrêté à attendre la femme aux diamants, il était déjà perdu, mais il n'était pas encore fort avancé dans les détours du souterrain. S'il pouvait se retrouver à cette même place, il aurait peut-être quelque chance de regagner l'entrée.
—Sans le gémissement qu'a poussé cette poupée, j'étais sauvé, pensa le
Beau-François. C'était son retour à la vie. Pourquoi ne gémit-elle plus?
Cela me guiderait pour regagner l'endroit où je l'ai laissée.
Il tendit l'oreille pour saisir quelque plainte que la souffrance arracherait à la jeune fille.
Mais le silence demeura profond.
—La chienne est crevée sur place, se dit le gredin, après une longue et inutile attente.
Alors, il se sentit devenir fou.
Avec de sourds rauquements, il se lança éperdu dans cette obscurité, se heurtant aux murailles qui, tout à coup, lui barraient la route, revenant sur ses pas, s'engageant dans toutes les issues qui s'ouvraient sous ses mains tâtant les murs, ayant conscience qu'il s'égarait de plus en plus, ou qu'il reprenait une piste déjà suivie; mais marchant toujours, marchant quand même, poussé par la démence de l'épouvante.
Soudain, il s'arrêta haletant d'une joie immense. Son pied venait de heurter une marche.
—Me voici revenu à l'escalier de la serre, pensa-t-il en retrouvant son sang-froid.
Il allait remonter dans la serre, il entrerait dans le parc et, là, ce ne serait plus que l'affaire d'un mur à escalader.—Il était sauvé!!!
Avant de s'engager sur l'escalier, il leva la tête pour voir, par le trou de la dalle retirée, les étoiles scintillant au-dessus du vitrage de la serre.
L'obscurité était toujours aussi opaque.
—La femme a filé par cette sortie, et elle a replacé la dalle, s'expliqua-t-il.
Il en serait quitte pour soulever une seconde fois la pierre. Mais comme il se pouvait que la femme n'eût pas quitté la serre et qu'il tenait à la surprendre, le Beau-François retira ses souliers, les laissa sur la première marche, où il comptait revenir bientôt les prendre et pieds nus, c'est-à-dire sans bruit, il monta l'escalier, une main en l'air à la rencontre de la dalle.
—Oh! oh! me suis-je trompé? se dit-il brusquement alarmé.
Il lui semblait que les marches qu'il venait de gravir étaient beaucoup plus nombreuses que celles de l'escalier de la serre. Néanmoins, il continua son ascension en redoublant de prudence. Son pied, qui cherchait une marche, trouva le vide. Il était arrivé au haut de l'escalier.
—Où suis-je? se demanda-t-il, immobile, toujours en pleine obscurité.
Les mains tendues en avant, il fit un pas en avant pour continuer sa route à tâtons.
Il s'arrêta tout à coup.
Il venait d'entendre, tout proche, une voix qui disait:
—Pour tuer le temps jusqu'à demain matin, si vous me contiez l'histoire de votre Suzanne?
Et une autre voix répondit:
—Écoutez-la donc.
Le hasard avait amené le Beau-François de l'autre côté de la porte secrète par laquelle la fausse comtesse s'était soustraite à la griffe de Meuzelin.
V
Quand, après sa lumière éteinte, Suzanne avait échappé au Beau-François, qui avait bondi à sa rencontre dans la galerie souterraine, c'était à l'aide d'une ruse bien simple. Au moment où elle soufflait sa lanterne, elle avait pu voir qu'à l'endroit précis du couloir où elle s'était arrêtée, s'ouvrait à sa droite l'entrée d'une autre galerie. Elle n'avait eu qu'à faire deux pas de côté pour éviter son ennemi qui courait dans l'ombre.
Elle l'entendit passer à trois pieds d'elle, frôlant son refuge, quand il la croyait toujours devant lui.
Immobile, elle avait écouté le pas toujours s'affaiblissant au loin du Beau-François, qui en croyant revenir sur sa route, était en train de se perdre dans le dédale obscur.
Alors, certaine que son ennemi ne pourrait la retrouver elle avait battu le briquet dont elle était munie, avait rallumé sa lanterne et était rentrée dans la galerie, qu'elle suivait quand elle avait rencontré le Beau-François.
À peine en marche, un nouveau gémissement, qui se fit entendre à ses pieds, l'arrêta.
—La Gervaise! murmura-t-elle avec une joie haineuse, lorsqu'à la clarté de sa lanterne abaissée, elle eut reconnu la jeune fille qui reprenait ses sens.
Un hasard heureux avait voulu que, dans sa chute, Gervaise ne se brisât aucun membre. La force du coup l'avait fait s'évanouir, et elle revenait à elle, courbattue dans tout son être, mais sauve de toute fracture.
—Je te tiens donc en mon pouvoir, chipie exécrée qui m'as volé l'amour de Vasseur, murmura-t-elle avec un sourire de férocité implacable.
Elle s'était agenouillée près du corps, le courant de son regard impitoyable.
—Qu'il vienne donc te sauver maintenant, ton beau vainqueur, continua-t-elle. Ah! tu étais ma rivale aimée! «Je t'aime! je t'aime!» te répétait-il tout à l'heure quand je l'ai surpris à tes genoux. Ces paroles sont ta condamnation à mort, car je vais t'achever.
Étendant les mains, elle saisit le cou de Gervaise entre ses doigts pour l'étrangler.
Mais sa haine ne pouvait se contenter d'une aussi prompte vengeance.
—Non, dit-elle, non, tu ne souffrirais pas assez. Je veux que ta mort soit lente, terrible, désespérée.
Quand Cardeuc avait donné à Suzanne son rôle de comtesse de Méralec, en même temps qu'il lui avait fourni tout un cahier de notes et de renseignements sur les personnes qui devaient entrer dans sa vie, il s'était dit qu'en cas d'insuccès, il fallait aussi penser à la fuite. En conséquence, il lui avait remis un plan détaillé de la partie souterraine du château, avec ses entrées et ses sorties. Suzanne, ce plan en main, était venue, pendant deux nuits, en vérifier l'exactitude. Elle connaissait donc bien à fond tous les détours de ces galeries sur lesquelles s'ouvraient une série de caveaux qui, jadis, avaient servi, ou de prisons aux victimes des sires de Méralec, ou de dépôts pour des provisions de toutes sortes, en vue d'un siège.
Suzanne souleva Gervaise dans ses bras et n'eut que quelques pas à faire pour trouver un de ces caveaux, dans lequel elle coucha la jeune fille à terre.
—Maintenant, tu peux penser tout à l'aise à ton Vasseur, cela te tiendra lieu de repas, dit-elle avec un ricanement sinistre.
Elle refermait la porte qu'allait assujettir un énorme verrou, quand Gervaise ouvrit les yeux. La lumière de la lanterne lui permit, par la porte encore entre-bâillée, de reconnaître celle qui l'abandonnait:
—La comtesse, murmura-t-elle.
Pour elle, qui ignorait les événements survenus, Suzanne était toujours madame de Méralec; mais elle était aussi la femme furieuse qui, devant Vasseur, lui avait lancé l'insulte de fille de guillotiné.
En retrouvant Suzanne devant elle, alors qu'elle revenait à la vie, Gervaise fut saisie d'une telle horreur qu'elle reperdit aussitôt connaissance.
Puis le silence et l'obscurité revinrent dans cette sorte de tombe où la jeune fille allait mourir, torturée par l'épouvantable supplice de la faim.
Cependant Suzanne, d'un pas sûr, s'était éloignée dans ce labyrinthe, dont elle connaissait tous les détours. Quand elle parvint à l'étroit conduit qui servait de sortie, elle tendit, avant de s'y engager, une oreille prudente aux bruits du dehors. Rien ne vint lui donner l'alarme.
Alors elle se glissa dans le trou, et bientôt sa tête dépassa l'ouverture. Une fois encore elle écouta.
La lune, qui brillait en son plein, éclairait la clairière du bois silencieux.
À ce moment, bien doux, tout discret, se fit entendre un petit sifflement qui semblait commander la prudence.
—C'est Cardeuc, il m'a vue, pensa Suzanne, qui connaissait ce signal.
Mais le sifflement était à ce point circonspect qu'elle ajouta:
—Ou pour lui ou pour moi, il y a danger.
Elle rentra aussitôt la tête.
Le sifflement se répéta.
—C'est lui qui est en danger et il m'appelle à l'aide, se dit-elle.
Et elle sortit du trou. Lentement, elle se releva et, alors, elle jeta les yeux autour d'elle.
À la bordure de la clairière, elle aperçut Coupe-et-Tranche attaché à un arbre. Il la regardait sans un mot d'appel, secouant doucement la tête.
Elle comprit aussitôt.
—Il est surveillé, se dit-elle.
Courbée, étouffant le bruit de ses pas, elle traversa la clairière, atteignit Cardeuc et, se dressant le long du prisonnier, elle tendit l'oreille à la hauteur de ses lèvres.
—Ils sont là trois qui dorment. Prends mon couteau dans ma poche et coupe mes cordes, murmura-t-il.
En effet, à cinq pas, Suzanne pouvait entendre maintenant le souffle des trois compagnons endormis. Au fait, pourquoi ces bons garçons ne se seraient-ils pas régalé de sommeil? La nuit était douce; personne, à cette heure, ne pouvait venir dans le bois et leur prisonnier était solidement attaché. C'était donc le meilleur moyen de tuer le temps jusqu'au retour du Beau-François.
Suzanne coupa les cordes.
—Bon! souffla Cardeuc devenu libre; à présent ne bouge pas. C'est mon tour d'agir.
Il plaça son couteau entre ses dents, se coucha sur le sol et se mit à ramper dans la direction des trois dormeurs. Ils disparut dans l'ombre du bois.
Suzanne écouta. Rien ne vint l'avertir du drame qui s'accomplissait à quelques pas.
Quand Cardeuc reparut, il n'avait pas eu à se servir de son couteau qu'il serrait encore entre ses dents.
Il le retira pour dire, de sa voix rauque, qui ne trahissait aucune émotion:
—J'ai préféré les étrangler. C'est meilleur pour empêcher les cris.
Cardeuc n'aimait probablement pas les comptes qui traînent; car, tout aussitôt, en crispant son énorme poing sur le manche de son couteau, il ajouta:
—À présent, au Beau-François.
Et il fit un pas dans la direction de l'entrée du souterrain. Il était si pressé de régler sa dette avec le géant, qu'il ne pensait pas à s'étonner de la présence de Suzanne, en plein bois, à cette heure de nuit où elle aurait dû dormir dans le lit de la comtesse de Méralec.
—Laisse le Beau-François et écoute, dit-elle d'une voix brève.
Et elle lui conta tout. Le château gardé par les hussards, le général
Labor soustrait à son influence par Meuzelin se donnant pour comte de
Méralec et ayant découvert quelle était la femme assassinée à l'attaque
de la diligence et, enfin, comment elle s'était esquivée des mains dudit
Meuzelin.
—Mais celui-là, le vrai Meuzelin, et non pas ce grand escogriffe maigre qui, tantôt, jouait le rôle de policier, dit-elle en appuyant.
Bref, elle lui narra par le menu tout ce qui concernait le policier; mais de Vasseur et de Gervaise, elle ne souffla mot.
Puis, elle demanda:
—L'individu que j'ai rencontré dans le souterrain est donc le
Beau-François?
Et, après que Cardeuc lui eut fait le récit du guet-apens où l'avait pris le géant, elle lui apprit l'attaque, qu'elle avait évitée, du Beau-François qui, en ce moment, perdu dans l'obscurité et les détours du souterrain, était en passe d'y mourir de faim.
Mais de Gervaise, elle n'ouvrit pas encore la bouche.
Ensuite, revenant à sujet plus sérieux:
—Ton plan, à propos de Labor, ensorcelé par moi, est à vau-l'eau. Il va te poursuivre l'épée dans les reins. Mieux vaudrait passer dans un autre département, avança-t-elle.
À cette proposition, Cardeuc haussa les épaules en disant:
—Le général Labor n'en est pas quitte. À défaut de toi, j'ai un autre personnage à mettre en avant.
—Qui donc? fit Suzanne curieuse.
—Croutot, dit laconiquement le Marcassin.
Et, immédiatement:
—Nous avons encore trois heures de nuit. Viens, le temps presse, ajouta-t-il.
Elle avait été prise un peu de court par Meuzelin, la jolie fausse comtesse qui avait été forcée de fuir en pantoufles. Ses pieds mignons allaient se mal trouver de suivre Coupe-et-Tranche.
—Je te porterai, offrit-il.
Elle ne pesait pas plus qu'une plume aux bras vigoureux de Cardeuc, qui partit au pas de course.
Ils n'étaient pas à plus de cent toises de la métairie quand le
Marcassin la sentit tressaillir.
—Qu'as-tu? demanda-t-il.
—Rien. Un peu de fatigue.
Elle venait de s'apercevoir qu'elle n'avait plus ce petit coffret qui avait fait que le Beau-François, lorsqu'il l'avait vu, s'était demandé si c'était là dedans qu'elle mettait ses boucles d'oreilles de rechange.
—Je l'ai laissé à terre, dans le cachot de Gervaise, se rappela-t-elle.
VI
Cependant Vasseur, sans se douter qu'il était entendu par le
Beau-François, aux écoutes derrière la porte dérobée, avait commencé,
pour Meuzelin, le récit de son passé où avait pris place la belle
Suzanne.
—Il y a deux ans, commença-t-il, j'avais obtenu de passer des hussards dans la gendarmerie. De la Vendée, j'avais à me rendre au pays chartrain, où m'appelaient mes nouvelles fonctions. Mais, avant de rejoindre, il m'avait été accordé un congé de huit jours que j'avais résolu d'employer à Paris. Quand j'arrivai dans la capitale, le soir même je me rendis à Frascati.
—Oh! oh! interrompit Meuzelin sincèrement étonné, vous à Frascati, lieutenant!!! Vous, un homme sage, vous alliez en ce lieu de débauche qui s'appelle Frascati!!!
—Je voulais connaître cet établissement fameux dont la réputation scandaleuse était venue éveiller ma curiosité au fin fond de la province, répondit Vasseur pour s'excuser.
—Je vous écoute, fit Meuzelin, l'invitant à reprendre son récit.
—Je venais de monter le grand escalier qui conduit au vestibule sur lequel s'ouvre, à droite, le vestiaire où les joueurs trouvent à louer masques et dominos.
Comme je franchissais la dernière marche, une femme sortait de ce vestiaire, revêtue d'un domino, le visage caché sous un masque qui, privé de sa barbe de dentelle, laissait à découvert une bouche petite, meublée de vraies perles.
Rien qu'à la bouche, au menton et au cou potelé dont le domino, encore mal fermé, laissait voir la peau blanche et fraîche, n'eût pas été grand devin qui aurait affirmé que cette femme était jeune.
En m'apercevant, elle vint vivement à ma rencontre, et d'une voix au timbre mélodieux, elle s'écria:
—Comment, c'est toi!
C'était la première fois que je venais à Paris, où je ne connaissais aucune femme. Fort évidemment, elle se trompait en m'abordant de la sorte.
—Je crois bien, citoyenne, que tu fais erreur, lui dis-je.
En même temps qu'elle secouait la tête, un sourire charmant apparut sur ses lèvres, puis elle passa sous mon bras sa mignonne main et m'attira en répliquant:
—Et moi, je suis sûre de mon fait. Allons, conduis-moi dans les salons.
Puisqu'elle persistait à s'entêter dans son erreur, il eût été niais de ma part de n'en pas profiter. Je me laissai donc entraîner par elle.
—Ah! mon gaillard! fit Meuzelin avec un sourire de félicitation moqueuse.
Vasseur secoua tristement la tête et répondit d'un ton grave:
—Attendez la fin, mon ami. Au plus acharné de mes ennemis, je ne souhaiterais pas une bonne fortune de ce genre-là!
Derrière la porte qui le cachait, le Beau-François s'était tout doucement assis sur la dernière marche de l'escalier. Au fond, il se souciait peu de l'histoire et n'avait qu'un but:
—Quand ces deux bavards auront fini, il est probable qu'ils quitteront la chambre. Alors je tenterai de sortir par cette porte, se promettait-il.
Vasseur avait continué:
—Quand nous arrivâmes dans le premier salon, la foule était énorme. On piétinait sur place. Malgré cette presque impossibilité d'avancer, il me sembla que ma compagne m'entraînait dans un sens déterminé. Enfin, elle s'arrêta. Le hasard nous avait amenés derrière un jeune homme de vingt-cinq à Vingt-huit ans qui, appuyé contre le chambranle d'une porte, regardait dans l'autre salon.
Alors je m'aperçus que, de la personne de cette femme, se dégageait une senteur d'eau de Hongrie, le parfum à la mode, que la chaleur de la salle rendait plus subtil. L'odorat du jeune homme en fut sans doute frappé, car, comme s'il eût compris qu'une femme était derrière lui, il se retourna vivement pour lui céder le passage.
À la vue de ma compagne, dont l'absence de dentelle au bas du masque laissait à découvert la partie inférieure du visage, il me sembla lire sur les traits du jeune homme une brusque surprise, mêlée pourtant d'hésitation, comme si un doute combattait sa certitude de connaître la femme.
Ma compagne me sembla ne faire aucune attention au jeune homme. Elle appuya sa petite main sur mon bras en me disant d'une voix qui, à mon grand étonnement, se fit caressante au possible:
—Retournons sur nos pas, veux-tu, cher ami?
Nous nous dégageâmes de la foule sans qu'elle eût remarqué le jeune homme qu'il m'avait semblé voir, au son de la voix de la femme, tressaillir soudainement.
Nous allions sortir du salon quand une mauvaise curiosité me fit tourner la tête. À son tour, le jeune homme s'était tiré de la foule et, fixé sur place, pâle comme un mort, il nous regardait nous éloigner. Alors je crus avoir conscience du rôle que j'avais joué. J'avais servi à une vengeance féminine. Amant de paille, on m'avait offert à la jalousie d'un amant véritable.
Cependant nous étions revenus dans le vestibule où mon inconnue me demanda:
—Es-tu joueur?
Au lieu de répondre, je protestai encore.
—Je ne te connais pas, dis-je.
—En tout cas, je suis bonne à connaître. Tiens! regarde, répliqua-t-elle.
Ce disant, elle avait porté la main à son masque qu'elle arracha pour me montrer son visage. Je demeurai émerveillé de sa beauté splendide. Mais je n'en avais pas moins raison. Cette superbe créature m'étais complètement inconnue. Elle comprit, que j'allais encore me récuser. Tout en rattachant son masque, elle reprit railleusement:
—Est-ce que, pour se connaître, il est nécessaire, à Frascati, d'avoir été présenté par les grands-parents?
Elle disait vrai. N'étais-je pas à Frascati, ce lieu des amours faciles où la morale n'avait rien à voir, le temple où se nouaient les liaisons d'un jour? J'étais donc ridicule à vouloir faire mon Joseph. J'avais vingt six ans et une jolie femme s'offrait à moi pour charmer les quelques jours de mon congé à Paris. J'aurais été cent fois stupide en refusant la charmante aubaine qui m'était offerte.
Donc, tout enthousiasmé par le visage qui m'avait été démasqué, je me hâtai de répondre cette banalité galante:
—Mais je ne demande pas mieux que de faire connaissance.
—À la bonne heure! dit-elle en riant.
Puis elle me répéta:
—Es-tu joueur?
—Je l'ignore absolument, pour cette excellente raison que je n'ai jamais joué, répondis-je.
—Il faut savoir à quoi t'en tenir.
À cette invite à tenter la chance, je tapai sur mes poches en demandant gaiement:
—Avec quoi? J'ai tout juste de quoi t'offrir à souper.
—Ne t'inquiète de rien, dit-elle.
Et elle me poussa vers le vestiaire en continuant:
—Commence par mettre le domino et le masque exigés par le règlement de
Frascati pour tout joueur.
Je me laissai faire, tout heureux que j'étais d'obéir à une si jolie femme. En ce moment, je ne pensais plus du tout au jeune homme que j'avais vu pâlir au son de voix de ma compagne… J'étais pris!
Pendant que j'endossais mon domino, elle avait changé son masque contre un autre dont le bas, garni d'un épais satin noir, non seulement lui couvrait la bouche, mais encore cachait son cou gracieux et blanc.
Elle m'entraîna vers la salle de jeu, qui s'ouvrait à gauche du vestiaire. Au moment d'en franchir le seuil, elle s'arrêta et me glissa une bourse dans la main, en me disant:
—Écoute… Je suis superstitieuse. Pour moi, le jeu est une façon de consulter le destin. J'ai un projet en tête, mais j'hésite. La chance du jeu dictera ma résolution. Tu vas jouer pour moi.