—Cette fois, j'en suis certain, c'est bien un ronflement que j'entends… et il ne vient pas du vestibule où sont Lambert et Fichet… Tenez, c'est de là!
Ce disant, Meuzelin indiquait une paroi de la chambre.
Les deux hommes gardèrent le silence.
Alors se fit entendre une sorte de roulement à intermittences de calme, sur la nature duquel il était impossible de se tromper. C'était bel et bien un ronflement. Sur la pointe du pied, Meuzelin avait gagné la paroi de la chambre d'où, selon lui, partait le bruit, et il y avait appliqué l'oreille.
Il fit signe à Vasseur de venir bien doucement le rejoindre, et quand il l'eut tout proche, il lui souffla:
—À n'en pas douter, c'est là que se trouve la porte par laquelle notre
Suzanne nous a brûlé la politesse.
—Alors cette porte ouvre sur une cachette sans issue, puisque la fausse comtesse s'y est endormie, avança le lieutenant.
—Oh! fit le policier en souriant, en ce cas, elle aurait de rudes poumons, la gaillarde… Non, c'est un homme et là est le point mystérieux de la chose. Comment se fait-il qu'au lieu d'une femme, ce soit un homme qui se trouve, à cette heure, de l'autre côté de la porte?
Sans doute Meuzelin pensait-il que le meilleur moyen d'avoir la solution de ce problème était de s'adresser au ronfleur lui-même, car il souffla au lieutenant:
—Allez-donc appeler Fichet et Lambert pendant que je vais chercher le secret qui ouvre cette porte.
Quand Vasseur pénétra dans le vestibule où se tenaient ses soldats, Fichet, mécontent de cette longue veillée, exprimait nettement à Lambert sa façon de penser sur les nuits blanches.
—Qu'une nuit sans sommeil, quand on n'a pas la compagnie du sexe enchanteur, elle peut se comparutionner avec un mât de cocagne quant à sa longueur.
Sur un geste de Vasseur qui leur recommandait le silence, les deux soldats suivirent leur chef.
Meuzelin s'était éloigné de la cloison pour pouvoir causer avec les arrivants, qu'il attendait à l'autre bout de la chambre.
Le ronflement grondait toujours, sourd et continu.
À ce bruit, qui se faisait entendre dans une chambre où il ne voyait que Meuzelin parfaitement éveillé, Fichet, qui tombait de sommeil, fut pris d'un soupçon:
—Que serait-ce moi qui ronflerait sans en avoir la doutance? se demanda-t-il.
Cependant Meuzelin disait à l'oreille du lieutenant:
—J'ai découvert le mécanisme. Simple comme bonjour. À appuyer du pied sur une feuille du parquet. Dites à vos hommes de détacher les embrasses des rideaux. Faute de mieux, notre ronfleur nous pardonnera de l'avoir garrotté avec des tresses en soie. À la guerre comme à la guerre.
Cela débité en souriant, il retourna à la cloison, tout prêt à faire jouer le ressort sous son pied dès que Fichet et Lambert seraient en mesure d'attacher le ronfleur, à qui on préparait ce réveil désagréable.
En un clin d'oeil, les embrasses furent aux mains des gendarmes qui, avec Vasseur, se rapprochèrent du policier.
—Attention! sembla commander Meuzelin du regard.
Quand, d'un signe de tête chacun eut répondu à cette invite muette, il leva le pied pour le poser sur le ressort.
Le Beau-François, juste à cette minute, faisait un bien agréable rêve. Grâce aux quatre cent mille francs arrachés à Cardeuc, il se voyait, par avance, dans la maisonnette rêvée. Pendant qu'on guillotinait ses complices, lui, bien tranquille, n'avait d'autre souci que de rentrer ses foins. Quelle existence heureuse! Bonne table! bon vin! Adoré de sa ménagère qui l'engraissait, le dorlotait, le peignait, l'habillait! Pour un rien, elle lui sautait au cou et lui faisait un collier de ses deux bras en lui murmurant: Je t'aime!
En ce moment même de son rêve, le Beau-François sentait sa femme pendue à son cou et elle le serrait si fort tendrement, que cet excès de tendresse, qui menaçait de l'étrangler, réveilla l'heureux époux en sursaut.
Ce réveil fut loin de continuer son rêve.
Il avait bien le cou serré, mais, au lieu que ce fût par les bras blancs et potelés d'une épouse aimante, c'était par une main sèche et vigoureuse.
Et, à la place des mots: «Je t'aime!» il entendit une voix peu caressante qui accentuait sur le ton de la menace:
—Tu es mort si tu résistes!
Résister! Le pouvait-il quand il avait déjà les mains liées par des cordes qu'on achevait de nouer sur ses poignets?
Quand le garrottage fut achevé et parachevé, le policier lâcha le cou du colosse, dont la gorge desserrée laissa passer un juron énergique.
Soulevé par les pieds et les bras, il fut tiré de sa cachette obscure et apporté au milieu de la chambre.
Le jour était venu, pas encore bien clair, mais suffisant pour qu'on pût se reconnaître.
—Eh! c'est ce très cher ami le Beau-François! s'écria Meuzelin goguenard.
Le gredin n'était pas de ces imbéciles qui perdent imprudemment leur salive à pousser dans le premier moment de surprise des exclamations compromettantes. C'était un garçon qui savait que si la parole est d'argent le silence est d'or. Mais s'il était résolu à ne pas desserrer les dents, il se rattrapait sur les réflexions intimes.
—Où ai-je donc vu cet éléphant? se demanda-t-il en regardant Meuzelin.
Le policier lui rafraîchit la mémoire en continuant:
—S'est-on toujours bien porté, Beau-François, depuis certain soir où tu as administré un si vigoureux coup de couteau dans mon dos, qui, par bonheur, était cuirassé, lorsque je gagnais ma barque avec des avirons sur l'épaule?
—Tiens! c'est le Saucisson-à-Pattes! se dit le colosse en se rappelant celui qu'il ne connaissait que comme aubergiste de la Biche-Blanche.
Et dédaignant de répondre à pareil idiot, il détourna son regard pour le reporter sur les voisins du gros homme, qui étaient Lambert et Fichet.
—Deux aides et rien de plus! pensa-t-il après un court examen des soldats qui se tenaient plus raides que des piquets.
Mais il en fut tout autrement lorsque ses yeux virent le quatrième compagnon. Celui-là était de ses connaissances et, même, de ses si pires connaissances qu'à sa seule vue il eut une sueur froide.
—Le cogne Vasseur! Je suis perdu! pensa-t-il en frissonnant au souvenir de sa belle bande d'Orgères conduite à la guillotine ou au bagne par le redoutable lieutenant.
Ce dernier, du reste, ne mit pas de mitaines pour entamer de nouvelles relations avec lui, car, tout brutalement, il articula:
—Dans une heure, le Beau-François, je vais t'expédier, sous bonne escorte à Chartres, où t'attend le bourreau à qui manquait ta tête quand il a exécuté tes complices.
Le goût des voyages—et celui-là particulièrement—avait passé au géant. S'il était une ville qu'il ne tenait pas à revoir, c'était Chartres, surtout avec sa grande place ornée de certaine plate-forme qu'on aurait dressée à son intention.
Aussitôt la langue lui démangea.
Lui qui ne voulait pas d'abord souffler mot, comprit la nécessité urgente de déserrer les dents et, ma foi! il les desserra pour laisser passer cette phrase qui ressemblait fort à un marché proposé:
—Si je vous faisais connaître quel est le gueux qu'on cherche et qui se cache sous le sobriquet de Coupe-et-Tranche?
Mais il lui fallut s'avouer qu'il ne s'était pas levé assez matin, en entendant Meuzelin s'écrier:
—Coupe-et-Tranche, le métayer Cardeuc, autrement dit le Marcassin…
C'est bien celui-là que tu nous proposes de nous faire connaître?…
Trop tard, mon garçon. Tu nous offres une souris quand elle est déjà
dans la souricière.
De quoi donc se mêlait ce stupide Saucisson-à-Pattes? Était-ce là chose du ressort d'un aubergiste. Et le Beau-François s'en étonnait quand il entendit le lieutenant reprendre:
—Oui, trop tard, Beau-François, comme vient de te le dire le citoyen
Meuzelin.
Ce nom entra comme un fer rouge dans l'oreille du colosse. S'il ne connaissait pas le personnage, il n'ignorait pas le nom qui, depuis un mois, se répétait avec terreur parmi les Chauffeurs, comme étant porté par un de leurs ennemis les plus redoutables.
—Vasseur et Meuzelin, se dit-il avec effroi! je puis d'avance me regarder comme guillotiné.
Et sa sueur froide et son frissonnement le reprirent de plus belle.
Chez le policier, il était de principe qu'un criminel pris d'épouvante doit se laisser mariner dans sa peur. Il abandonna donc le bandit pour tirer Vasseur à l'écart et lui souffler:
—Il nous faut, avant de l'envoyer à Chartres, savoir pourquoi et comment il se trouvait derrière cette porte dérobée.
—Peut-être a-t-il aidé à la fuite de Suzanne qui l'aura laissé de planton pour apprendre ce qui suivrait sa fuite? avança le lieutenant.
—À creuser. À creuser, répéta le policier.
Ce disant, il guettait du coin de l'oeil la face effrayée du prisonnier.
—Oh! oh! fit-il, méfions-nous! Le scélérat vient de trouver une idée dont il se réjouit.
En effet, non pas une idée, mais un souvenir était venu brusquement au Beau-François et, en place de l'effroi qui la convulsait, il avait amené une sorte de contentement sur la figure du géant, qui se disait:
—Je suis sauvé!
Puis, tout haut, un peu fanfaron:
—Partons-nous pour Chartres? demanda-t-il.
Il y avait un tel accent de défi railleur dans le ton du Beau-François, paraissant si pressé d'être conduit à Chartres où, pourtant, il se savait attendu par le bourreau, que Meuzelin, flairant un dessous de cartes, demanda en affectant un air surpris:
—As-tu donc si grande hâte d'avoir la tête coupée, gros gourmand?
—Dame! fit le François d'un air résolu, puisqu'il faut que j'y passe, mieux vaut le plus tôt possible. L'attente de la guillotine n'est pas tellement agréable qu'on désire la prolonger.
—Vrai! appuya Meuzelin, il te tarde d'avoir sauté le pas?
—Autant en finir tout de suite, articula le colosse.
Le policier ne croyait pas un mot de tout cet empressement du bandit.
Bien évidemment, il tendait à un but qu'il fallait lui faire avouer.
Meuzelin eut l'air de céder à un bon mouvement, et il s'écria:
—Qu'il en soit donc comme tu le désires, mon Beau-François.
—Ah! je vais partir pour Chartres à l'instant, fit le colosse dont l'oeil trahit l'inquiétude de voir son voeu si bien et si vite exaucé.
—À quoi bon t'envoyer à Chartres? Puisque tu désires en avoir terminé promptement, pourquoi t'imposer la torture d'un lourd voyage? Un jugement bien en règle t'a condamné à mort. Que ce soit à Chartres ou ailleurs que tu passes de vie à trépas, qu'importe à la justice, pourvu qu'elle obtienne satisfaction… En conséquence, pour contenter ta hâte de payer ta dette, nous allons te descendre dans le parc où un peloton de hussards va te fusiller au pied du mur.
Et, en lui faisant la risette:
—Hein! continua-t-il, tu vois que nous sommes gentils et que nous tenons à te contenter. Dans cinq minutes, ton affaire sera bâclée.
S'adressant alors à Fichet et à Lambert:
—Allons! fit-il, du zèle, vous autres. Emportez-moi dans le parc ce gros garçon si impatient d'avoir quitté ce bas monde.
Les deux soldats ramassèrent le bandit sur le parquet et le remirent sur pied. Mais, dans cette position verticale, la figure du Beau-François avait beaucoup perdu de son expression de fermeté. Est-ce que vraiment on allait lui loger douze balles dans le torse? Il s'était plaint d'avoir à avaler une soupe refroidie et vlan! voilà que, pour lui être agréable, on la lui offrait trop brûlante. C'était donc le véritable moment, ou jamais, de démasquer ses batteries cachées. En conséquence, il poussa un soupir à décorner un boeuf.
—Est-ce que tu te regrettes déjà? demanda le policier d'un ton naïf.
Le colosse prit un air attendri et débita d'une voix émue:
—Ce n'est pas sur mon sort que je m'apitoie à cette heure.
—Alors sur le sort de qui donc?
Au lieu de répondre, le géant envoya un second soupir et, à mi-voix, mais de façon à être entendu, il murmura:
—Pauvre Gervaise!
Le gredin s'était rappelé à temps un incident du commencement de la nuit. Lorsqu'il était entré dans la serre en y apportant Gervaise qu'il avait été ramasser sous la fenêtre d'où elle s'était précipitée, n'avait-il pas entendu une voix de femme crier, de cette même fenêtre, à Vasseur:
—Cherche-la, ta Gervaise, ta bien-aimée, Vasseur maudit! et si tu la retrouves, c'est que les bandits n'en auront plus voulu pour leurs amours.
Donc, si Vasseur aimait Gervaise, la jeune fille était un atout dans le jeu du Beau-François, qui pouvait rétablir sa partie compromise. Voilà pourquoi, se sentant à toute extrémité, il venait de jeter le dit atout sur le tapis.
L'effet du nom fut instantané sur Vasseur qui, tout tressaillant d'émotion, s'écria:
—Gervaise! Tu as dit Gervaise?
—Oui, Gervaise, une pauvre jeune fille que, cette nuit, j'ai ramassée mourante au pied du château.
—C'était donc toi! Où l'as-tu transportée? Vit-elle encore? demanda
Vasseur haletant d'angoisse.
À la vue du trouble du lieutenant, une lueur de satisfaction éclaira l'oeil du Beau-François.
—L'animal sait qu'il nous tient et il va nous faire ses conditions. Sacrebleu! il était de bonne prise! Quel malheur d'être forcé de le lâcher, pensa Meuzelin qui avait surpris le regard du colosse.
—Réponds! réponds! répéta fébrilement Vasseur en secouant le
Beau-François qui, maintenant, jugeait utile de garder le silence.
Le brigand n'avait qu'une seule balle à jouer et il tenait à en tirer le meilleur parti possible pour que sa tête lui restât sur les épaules où il la trouvait cent fois mieux placée que dans le panier du bourreau.
Laissant Vasseur s'énerver dans son impatience douloureuse, il haussa les épaules en homme résolu et lâcha:
—Bast! à défaut de moi un autre prendra soin de la jeune fille.
Ensuite, s'adressant à Meuzelin:
—Conduisez-moi à votre peloton de hussards, demanda-t-il.
Et il fit deux pas pour marcher à la fusillade.
—Que ne puis-je te prendre au mot, grand misérable! pensa Meuzelin tout furieux d'avoir à lâcher sa proie pour que le lieutenant retrouvât sa Gervaise.
Vasseur s'était jeté au-devant du géant.
—Écoute, dit-il. Apprends-moi où se trouve Gervaise et je te rends la liberté.
Dire où était la jeune fille qu'il avait perdue dans le souterrain, le
Beau-François en était bien empêché; il répondit d'un ton railleur:
—Ah! ouiche! la liberté, ça se promet; mais une fois que j'aurai parlé, on m'ajoutera une corde de plus. Ce sera tout ce que j'y aurai gagné.
Le lieutenant mit dans sa voix tout son accent persuasif pour répliquer:
—Dès que tu auras parlé, tu seras libre, je t'en donne ma parole d'honneur!
—Oui, oui, gouailla le Chauffeur, libre de faire vingt pas, après lesquels on me poursuivra pour me remettre la main sur le poil.
—Et je m'engage à t'accorder quarante-huit heures pour te laisser prendre le large, ajouta Vasseur, croyant, par cette concession décider son homme.
Mais lui hocha la tête et d'un petit ton tout dégoûté:
—À quoi bon, la liberté? fit-il. À aller trembler dans un coin de la peur d'être repincé. À reprendre une vie coupable dont je suis las!
Le bon larron sur sa croix ne devait pas avoir l'air plus repentant que François en prononçant ces derniers mots. Il paraissait si bien avoir assez de sa vie criminelle, qu'on aurait pu se tromper au ton sincère avec lequel il ajouta:
—Oui, j'accepterais la liberté si, en plus de l'engagement de me laisser tranquille, on m'assurait les moyens d'aller me régénérer au loin, bien au loin.
Meuzelin crevait de rage dans sa peau en voyant le Beau-François imposer ses conditions au lieutenant. Mais il l'avait dit: le bandit les tenait! Aussi quand Vasseur le consulta d'un coup d'oeil qui le suppliait en faveur de Gervaise, il lui répondit par un regard qui disait: Exécutons-nous, mon pauvre amoureux.
Fort de cette approbation de l'ami qui lui sacrifiait son devoir, le lieutenant reprit:
—Je t'offre l'impunité et mille écus si tu veux dire où se trouve
Gervaise.
C'était là le grand hic pour le géant. Bien difficile lui était de dire où se trouvait la jeune fille. Il crut s'en tirer en reprenant:
—À ce prix-là, je veux bien consentir à vous ramener la gentille enfant.
—Eh! eh! fit vivement Meuzelin, ne confondons pas, mon bel homme. Il ne s'agit pas de nous ramener Gervaise. Nous ne t'en demandons pas tant. Indique-nous seulement l'endroit, et quand nous y aurons retrouvé la jeune fille, alors tu auras écus et liberté.
Le chenapan se redressa beau d'indignation en demandant d'une voix sèche:
—Vous n'avez donc pas confiance en moi?
—Pas pour un sou! articula tout nettement le policier.
Douter de lui! il n'avait plus qu'à se draper dans sa dignité blessée et à dire d'un ton froissé:
—Qu'on me conduise devant le peloton.
Et, bien persuadé que le lieutenant allait encore l'arrêter pour accepter ses conditions, il marcha vers la porte.
Mais ce ne fut pas Vasseur qui suspendit sa marche, ce fut l'entrée soudaine d'un grand diable maigre qui se précipita dans la chambre en s'écriant:
—Je vous annonce la visite du général Labor. Toute la nuit j'ai su lui tailler de la besogne; mais, depuis le point du jour, il ne tient plus en place et veut, à toute force, venir prendre des nouvelles de madame de Méralec.
—Mon brave Fil-à-Beurre, la prétendue comtesse nous a filé des mains. À sa place, nous n'avons à lui présenter que le Beau-François, annonça le policier en lui montrant le prisonnier.
—Toi, ton compte ne va pas traîner! dit l'échalas tout gentiment au colosse dont les belles couleurs avaient disparu au nom du général Labor, un brutal qui faisait fusiller les gens par douzaines, pour un peu qu'ils lui fussent suspects. Et le Beau-François savait que son nom le recommandait chaudement au prône. On pouvait juger par sa mine à l'envers que, lui tout à l'heure si chaud à réclamer le peloton à Vasseur, ne se souciait nullement d'adresser la même demande à Labor, un expéditif numéro un, avec lequel il perdrait son latin en lui parlant de Gervaise!
La peur qui lui crispait la face prouvait combien le géant estimait le général une mauvaise connaissance à cultiver. De leur côté, Meuzelin et Vasseur sentaient qu'à mettre le bandit en présence du général, ils perdraient tout moyen de retrouver la jeune fille. Ce fut ce qui dicta cette demande du policier:
—Tiens-tu beaucoup, mon garçon, à ce que nous introduisions le général
Labor en tiers dans notre conférence?
—Non, non, fit le colosse d'une voix étranglée par l'effroi.
—Alors, nous allons te reporter dans ta cachette et, après le départ du général, nous reprendrons notre conversation.
Avec de nouvelles embrasses de rideaux, on augmenta les liens du prisonnier, et bien et dûment ficelé à ne pouvoir faire aucun mouvement, il fut reporté derrière l'issue secrète.
La porte dérobée venait de se refermer quand le général Labor apparut dans la chambre.
VII
Il n'était pas très ferré sur les convenances à l'égard du beau sexe, ce brave général qui se présentait chez une dame au point du jour. Il est vrai qu'il avait pour excuse son inquiétude sur la santé de la comtesse, qu'il avait vue, la veille, perdre connaissance sous le coup de l'émotion, joyeuse ou désagréable, de se trouver tout à coup en présence de son mari revenu.
Dès l'entrée de Labor, le policier avait repris son rôle de mari, en affectant un petit air triste.
—Eh bien, monsieur de Méralec, comment va, ce matin, madame la comtesse? demanda Labor.
—Mal! général, mal! soupira le policier d'un ton dolent; la nuit a été agitée et sans sommeil… Enfin, depuis une heure, elle est endormie.
Et il débita tout apitoyé:
—La secousse d'hier a été violente. La joie de me revoir lui a porté un coup trop fort. J'aurais dû annoncer mon retour, c'est évident, mais pouvais-je savoir être autant adoré de ma femme?… car elle m'adore. Vous avez pu le constater vous-même quand j'ai fait mon apparition.
Le général, qui tenait que nul homme au monde n'était plus irrésistible que lui, fut scandalisé par la fatuité de ce gros homme, cette sorte de monstre, qui prenait des airs penchés en se disant adoré par sa femme.
—Toi, je t'en ferai porter! se promit-il en comparant dans une glace sa carrure d'athlète avec la tournure grotesque de celui qu'il croyait être le comte de Méralec.
Cependant Meuzelin avait continué:
—La comtesse sera sincèrement flattée quand, à son réveil, je lui apprendrai l'intérêt que vous avez témoigné pour sa santé.
Puis, comme il avait hâte de voir Labor lui tourner les talons afin de reprendre l'entretien avec le Beau-François, Meuzelin se leva pour reconduire le visiteur.
Mais le général ne comprit pas cette façon de mettre fin à sa visite.
Loin de penser à sortir, il demeura sur place, en disant:
—En plus du plaisir de voir madame de Méralec rétablie, un autre motif me faisait désirer d'être reçu par elle.
—Puis-je être votre interprète près de ma femme? Est-ce chose si importante qu'il me faille l'éveiller? demanda Meuzelin se sentant inquiet.
Tout désireux de tirer les vers du nez de Labor, il fit d'un clin d'oeil signe à Vasseur et à Fil-à-Beurre de le laisser seul en allant rejoindre dans le vestibule Fichet et Lambert, déjà retournés à leur poste.
—De quoi s'agit-il? reprit le policier après la sortie de ses deux compagnons.
—Oh! ce n'est pas pressé. J'attendrai que votre charmante femme puisse me répondre, dit le général.
—Répondre! Est-ce donc un interrogatoire que vous avez à lui faire subir? avança le policier en affectant de sourire.
—Du tout, du tout, fit le général. Je vous l'ai dit, j'attendrai. Il s'agit d'un simple renseignement à obtenir de madame de Méralec.
—Et que je ne puis vous donner?
—Nullement… attendu que vous, nouveau venu, ne connaissez pas l'individu.
—Bah! qui sait? lâcha Meuzelin, que la curiosité démangeait.
Et revenant à l'assaut:
—Peut-être quand la comtesse se réveillera, ne sera-t-elle pas en état de vous recevoir. Ne puis-je être votre intermédiaire? J'irais vous porter sa réponse sur l'individu en question. Veuillez me dire son nom.
—C'est un nommé Croutot, dit le général.
Le policier maîtrisa un mouvement de surprise à ce nom, et d'une voix qu'il s'efforçait de rendre indifférente, il demanda:
—Et vous lui voulez, à ce Croutot?
Labor prit son air fin.
—Ceci est mon affaire, répondit-il avec un sourire qui raillait la curiosité du questionneur.
Si ce dernier n'en témoigna aucun mécontentement c'est qu'il fut subitement pris d'une violente quinte de toux dont il assourdit le général, tout en disant:
—Ah çà! le Beau-François veut-il vraiment se faire fusiller? Qu'a-t-il donc à se remuer ainsi dans son trou; il est perdu si Labor l'entend.
Quand Meuzelin cessa de tousser, nul bruit ne se faisait plus entendre dans la cachette, et l'oreille du général lui avait faute en cette occasion.
Meuzelin avait compté que le général, devant l'impossibilité de voir la comtesse, qu'on lui disait endormie, allait se retirer, quitte à renouveler sa visite quelques heures plus tard.
Il n'en fut rien. Labor s'installa dans un fauteuil en homme qui se campe pour un bout de temps.
—Pourvu que le Beau-François, dans son trou, ne recommence pas son bruit de tout à l'heure, pensa le policier en voyant le général prendre racine dans le boudoir.
La supposition lui vint que Labor avait l'intention d'attendre, sans bouger de son siège, le réveil de la comtesse. En conséquence, il reprit à titre d'avis:
—Vous ai-je dit, général, que ma femme vient seulement de s'endormir. Vouloir vous demander de patienter ici jusqu'à la fin de son sommeil, n'est-ce pas disposer d'un temps qui vous est précieux?
Mais cette façon polie d'inviter le monde à montrer ses talons demeura stérile avec le soldat qui répondit:
—À défaut de la comtesse, je suis enchanté de vous avoir trouvé, monsieur de Méralec, car j'ai aussi affaire à vous.
Et, sans laisser le policier parler, il continua:
—Le gouvernement, en vous permettant, à vous émigré, de rentrer en France, a cru devoir prendre à votre égard certaines mesures de surveillance. Vous soupçonne-t-on d'être revenu pour comploter quelque coup royaliste contre la République? Cela ne me regarde pas. Mais j'ai reçu l'ordre de vous garder prisonnier dans le château en ne vous réservant que quatre personnes pour votre service.
Et Labor, cela dit, glissa la main sous son uniforme en ajoutant:
—Je vais vous donner lecture de cet ordre.
Or, Meuzelin connaissait l'ordre à fond puisque c'était lui qui l'avait obtenu du ministre de la police afin de pouvoir garder sous sa main la fausse comtesse de Méralec et, au moyen de la garnison de hussards, d'empêcher Coupe-et-Tranche et sa bande de délivrer leur complice.
Mais Suzanne lui avait échappé et, maintenant, il se trouvait pris dans le piège qu'il avait dressé à une autre. Pour pouvoir endosser le personnage du comte de Méralec, il avait cru utile de faire jouer sa propre personnalité à Fil-à-Beurre qui, actuellement, était pour Labor le vrai et seul Meuzelin.
—Comment sortir du pétrin où je me suis fourré? se demandait-il pendant que le général dépliait le papier dont il voulait donner lecture.
Son ordre tout ouvert à la main, Labor, avant de le lire, reprit en guise de préambule:
—Hier, l'ordre de vous tenir prisonnier m'a été remis par l'agent Meuzelin… un grand sec que vous avez pu voir… mais c'était un ordre d'urgence dont il m'était annoncé confirmation par le courrier qui devait m'être directement adressé.
Meuzelin savait de source que, mot pour mot, le second ordre était la répétition du premier, attendu qu'il avait été au ministère copié sous ses yeux. Aussi, bien certain d'une réponse affirmative, il demanda:
—Et ce second ordre vous a confirmé le premier? À sa grande surprise, le général secoua la tête en répondant:
—Pas tout à fait.
—Vraiment! fit le policier qui maîtrisa son étonnement.
—Non pas, reprit le général, que le changement porte sur ce qui vous regarde, car il répète la recommandation de vous tenir prisonnier… à une modification près.
—Ah! il y a une modification! fit Meuzelin dont la surprise croissait.
—Oui, appuya Labor. Le premier ordre m'enjoignait de vous laisser libre d'aller dans le château, tandis que le second m'ordonne de vous tenir sous clef.
—Dans un cachot? s'écria Meuzelin en tressautant.
—Ni plus ni moins, affirma Labor.
Le policier n'en revenait pas. Comment se pouvait-il que le nouvel ordre contînt cette recommandation?
—Est-ce que, par hasard, mon imbécile a reçu un faux ordre? se demanda-t-il.
Labor avait continué d'un ton aimable:
—Mais, comme on dit, il est avec le ciel des accommodements. On se doit des égards entre galants hommes… Le ministre, j'en suis certain, ne m'en voudra pas d'avoir quelque peu enfreint ses recommandations.
Sur ce, il fit une pause et reprit d'un ton grave:
—Le cachot est inutile, du moment, monsieur le comte de Méralec, que vous m'aurez donné votre parole de gentilhomme de ne pas sortir de l'enceinte du château de la Brivière.
Meuzelin n'était pas plus gentilhomme que ses bottes. Mais il lui fallait, avant tout, éviter d'être mis sous clef. Il se redressa aussi majestueux que possible, avança la main et articula ce serment qui, en somme, ne l'engageait guère:
—Aussi vrai que je suis comte de Méralec, je vous en donne ma parole.
Sa prison ainsi esquivée, Meuzelin n'en restait pas moins sous le coup de la surprise qui le tenait à propos du changement introduit. Il y avait là-dessous un coup de Jarnac dont il voulait avoir le mot et qu'il ne pouvait obtenir qu'en lisant l'ordre. Il croyait voir encore l'employé du ministère écrivant sous ses yeux et sa mémoire avait gardé le souvenir de la grosse écriture du bureaucrate. Ce fut pour parvenir à ce que le général lui montrât la lettre qu'il reprit en souriant:
—Savez-vous, général, que dans votre confiance, j'aurais été fort marri de ce cachot que me réservait ce que vous avez appelé une modification de vos premières instructions. Vous aviez grandement raison, quand vous m'annonciez que le second ordre ne confirmait «pas tout à fait» le premier… Tudieu! il s'en faut de beaucoup.
Labor hocha la tête à nouveau, et répliqua:
—Mais, très cher comte, mon «pas tout à fait» ne s'appliquait nullement à ce qui vous concerne. Il avait rapport à une autre personne…
—Une autre personne, répéta Meuzelin à tout hasard.
—Oui, fit Labor en traînant ses mots, un individu sur lequel le ministre me paraissait s'abuser étrangement et que, dans mon premier rapport, j'aurais déshabillé de la belle manière si ce second ordre ne m'avait prouvé que le ministre est enfin revenu de son engouement.
Et le général haussa les épaules, en lâchant:
—C'est étonnant, comme il se crée de fausses réputations! Une fois de plus, j'en ai eu la preuve à propos de Meuzelin.
—L'agent de police? fit Meuzelin sincèrement ahuri en entendant son nom.
—Lui-même, appuya Labor.
—On vante pourtant très fort son habileté, son audace, ses ruses…
Le général eut un sourire dédaigneux:
—On vante, ricana-t-il; mais reste à savoir si on a raison de vanter. Moi, qui suis observateur, cinq minutes m'ont suffi pour percer à jour cette fausse célébrité.
—Alors, selon vous, il est…
—Un parfait imbécile.
—En vérité?
—Aussi incapable qu'il est maigre!
—Diable! ce n'est pas peu dire!
—Un sot, un baudet, un dindon, un balourd, une vraie mâchoire!…
Croyez-en ce que je vous dis.
—Mais je vous crois, général. Vous êtes si fin, si sagace, si finaud, répliqua Meuzelin, répondant par un compliment à chaque épithète injurieuse que lui appliquait le général sans s'en douter.
Après avoir avalé doux comme miel tous ces éloges, Labor, avec une moue de suffisance, continua:
—Aussi me proposais-je d'ouvrir les yeux du ministre sur ce type de nullité quand, de lui-même, il a fini par voir clair.
N'était qu'il y avait, là-dessous, motif pour lui d'une inquiétude sourde, Meuzelin se serait fort amusé de l'épaisse bêtise du soudard posant au dénicheur de merles.
—Et vous dites que le ministre a fini par voir clair sur le compte de son Meuzelin? reprit-il.
—Et, aussi, par lui rendre la seule justice qui lui était due, débita
Labor railleusement.
—Quelle justice lui a-t-il donc rendue?
—Il l'a bel et bien destitué.
—Pas possible! s'écria le policier stupéfait.
—Si possible, qu'il a aussitôt paré au danger qui devait résulter pour moi du conseil qu'il m'avait primitivement donné de m'en rapporter aux avis de cet inepte garçon.
—En quoi faisant a-t-il paré à ce danger?
—En lui nommant un successeur.
—Pas possible! répéta Meuzelin.
Mais, en pensant que c'était une sorte de démenti qu'il donnait aux affirmations du général, il reprit vivement:
—Mon «pas possible» ne comprend nullement à ce que vous me faites l'honneur de me dire. Il est l'expression de ma surprise en apprenant que ce Meuzelin a abusé tant de gens… moi tout le premier… sur sa prétendue capacité.
Puis en sonnant, il continua:
—Mon «pas possible» regarde, surtout, le ministre. N'en est-il pas des hauts fonctionnaires comme des maris trompés qui, toujours, sont les derniers à savoir la vérité. Aussi m'étonne-je que le ministère ait destitué celui qu'il prenait pour un phénix et que vous appelez si justement une vraie machine… Cette destitution me surpasse.
Labor tendit l'ordre en disant:
—Voyez plutôt, mon cher comte.
Un seul coup d'oeil suffit à Meuzelin pour constater que l'ordre n'était pas de l'écriture qui avait été tracée sous ses yeux par l'employé du ministère.
—Mon idiot s'est encore fait enfoncer. L'ordre est archifaux, se dit-il sans que son visage trahît sa pensée.
Tout en lui mettant, d'une main, l'ordre sous les yeux, le général, de l'autre, promena un doigt au bas du papier en disant:
—Non seulement, vous le voyez, le Meuzelin est dégommé, mais le ministre me désigne, pour remplacer l'incapable, la personne à qui je puis, pour tous les renseignements, me confier en toute assurance… Tenez, ici.
L'oeil de Meuzelin se porta curieusement au bout du doigt du général pour y trouver le nom de son successeur.
—Croutot! lut-il sans broncher.
Et pendant que Labor remettait l'ordre dans sa poche, le policier se demanda:
—Quelle satanée manigance ont-ils encore inventée pour berner cet oison à plumet? Après la fausse comtesse de Méralec, voici le Croutot qui arrive. Décidément, Coupe-et-Tranche est un gars d'imagination… Attendons qu'il montre ses nouvelles cartes.
Avec tout autre, qui n'aurait pas eu la vanité stupidement épaisse du général, Meuzelin aurait carrément tout avoué, c'est-à-dire que s'il avait confié son personnage à jouer à un autre, c'était pour pouvoir, sous le faux nom de Méralec, arriver à déjouer les plans de Suzanne, cette espionne placée par Cardeuc près de Labor, pour lui arracher tous les secrets de ses manoeuvres militaires. Mais aller confesser cela au soudard tant infatué de son mérite et de ses capacités qu'il se posait en homme hors ligne, c'était jouer un jeu vraiment trop dangereux. Venir apprendre à ce dindon faisant la roue qu'il avait été la dupe d'une courtisane et que c'était par sa propre faute que les quatre cent mille francs de l'État avaient été volés, il ne pouvait qu'en cuire à qui aurait révélé à Labor cette vérité.
Il ne fait pas bon plaisanter avec les sots vaniteux, et le général en était un de première volée. À connaître qu'il avait été un jouet ridicule, son énorme amour-propre froissé menacerait de le transformer en une brute féroce qui rendrait les autres responsables de sa propre bêtise. Or, au fond de cette province, le général commandait en maître et Paris, où Meuzelin comptait ses protecteurs, était bien loin.
Voilà pourquoi Meuzelin, au lieu d'avouer, garda le silence.
Mais, à ne pas parler, c'était laisser Labor se risquer en de nouvelles fautes qui coûteraient la vie à bon nombre de pauvres soldats qu'il allait faire tomber dans quelque nouveau piège que lui tendait Coupe-et-Tranche.
Devant l'impossibilité de prévenir franchement Labor, le policier tenta de prendre un biais pour lui crier gare. À n'en pas douter, le courrier qui apportait le second ordre avait été pris et tué par les bandits qui, changeant la teneur de l'ordre, l'avaient fait remettre au général par un des leurs, jouant le rôle du courrier.
En conséquence, Meuzelin se mit à secouer la tête d'une façon pleine de défiance.
—Hum! hum! fit-il.
—Qu'avez-vous, mon cher comte? demanda le général, qui achevait de remettre l'ordre en sa poche.
—À votre place, général, je me méfierais.
—À propos de quoi? fit le soldat en ouvrant des yeux étonnés.
—Les campagnes sont si peu sûres qu'il doit être bien rare qu'un courrier parvienne à destination.
—Celui de ce matin est pourtant arrivé.
—Oui, mais êtes-vous bien certain que ce soit le véritable courrier du ministère? L'avez-vous retenu cet homme, pour qu'il emporte à Paris votre premier rapport?
—Non, car il avait un autre message du ministre à porter à Nantes.
Mais, à son retour, il repassera ici pour prendre ce rapport?
—Hum! hum! répéta Meuzelin en branlant la tête de plus belle.
Et après un petit temps, il lâcha avec une hésitation jouée:
—Si c'était un faux courrier?
Le général eut un sourire de pitié indulgente pour celui qui osait avancer que lui, Labor, était un homme à se laisser abuser par un faux courrier.
—Faux courrier, selon vous, supposerait faux message? avança-t-il d'un ton moqueur.
—Vous en tirez vous-même la conséquence.
Le général regarda le policier avec la satisfaction maligne d'un homme qui va mettre son contradicteur au pied du mur:
—Alors, lâcha-t-il, pour être toujours logique dans vos conséquences,
Meuzelin serait donc un faux Meuzelin?
Une seconde, le policier eut le soupçon que Labor s'était aperçu de la substitution. Mais la face du général lui prouva qu'il chassait un autre lièvre. Sur cette certitude, il répondit:
—Pourquoi me dites-vous cela?
—Parce que, hier, Meuzelin, m'a remis un ordre que me confirme le second message. Or, si le porteur de ce matin est un faux courrier qui m'a remis un faux message, il s'ensuit, comme il confirme l'ordre d'hier que c'était un faux ordre présenté par un faux Meuzelin.
Et, satisfait au possible de sa déduction, le soldat éclata de son gros rire, en s'écriant:
—Il n'y a pas à sortir de là!
Meuzelin eut l'air de se rendre.
—Oh! alors, fit-il, si les deux ordres se confirment de point en point.
—Non, non, permettez! Je n'ai pas dit de point en point… puisqu'il y a la modification qui vous regarde, c'est-à-dire la prison remplaçant la liberté relative dans le château, et qu'à la fin il est question de la mise à pied de Meuzelin… Mais j'ai voulu dire que le second message complète si bien, en le répétant à peu près, celui d'hier, que tout homme de bon sens qui accepte le premier doit accepter le second… Et je ne crois nullement me flatter en disant que je suis un homme de bon sens; j'ajouterai même du plus rare bon sens.
Après cet éloge qu'il s'octroyait, Labor, en se rengorgeant, quitta son siège.
—Oui, continua-t-il, je tiens le second ordre pour si authentique que, devant vous, je vais me donner le plaisir d'annoncer au Meuzelin sa destitution.
—Le pauvre garçon! fit le policier en ayant l'air de s'apitoyer.
—Ta! ta! gouailla le général, ne plaignez donc pas ce maroufle incapable.
Le policier se reprit à hocher la tête en disant:
—Moi, si j'étais à votre place, général…
—Que feriez-vous?
—C'est que je ne prétends pas vous donner un conseil, croyez-le.
—Dites toujours.
—Si nul que soit le Meuzelin, il ne doit pas être sans certains renseignements dont un homme adroit et fin comme vous l'êtes, saurait profiter. Si vous lui annoncez qu'il n'a plus que faire ici, tout naturellement il va partir… À votre place, je tiendrais à le garder sous la main.
—C'est une idée! approuva Labor.
—Alors, poursuivit Meuzelin, ménagez-le. Au lieu de le casser net aux gages, changez-le de service. Inventez-lui un emploi qui l'empêche de s'éloigner.
Le général pointa le bout de son nez en l'air en homme qui cherche.
—Un emploi… Oui, mais quel emploi?
—Dame! trouvez-le.
Mais Labor était loin d'être un trouveur. Pour cacher son peu d'ingéniosité, il articula d'un ton méprisant:
—De quel emploi, si minime qu'il soit, ce bélître-là peut-il bien être capable?
—Un rien, une inutilité, mais qui soit un prétexte pour qu'il ne détale pas à Paris.
Labor aurait cherché bien longtemps, si, tout à coup, Meuzelin ne s'était écrié:
—Tiens, j'y pense!
Le général le regarda de ses gros yeux qui l'interrogeaient sur son exclamation.
—Au lieu de m'enfermer dans un cachot, comme il vous a été enjoint, vous avez bien voulu vous contenter de ma parole de ne pas quitter le château.
—Oui. Eh bien?
—Eh bien, feignez de n'avoir pas confiance en ma parole et chargez
Meuzelin de me surveiller adroitement.
—Mais ce n'est pas flatteur pour vous, mon cher monsieur de Méralec.
—Puisque c'est pour vous être agréable.
—Vous allez avoir toujours ce croquant sur vos talons, songez-y bien?
—Qu'importe! Pendant qu'il m'épiera, il ne pensera pas à son remplaçant
Croutot que le ministre Fouché vous recommande d'employer.
—Oh! me recommande! lâcha dédaigneusement Labor, reste à savoir si je tiendrai compte de la recommandation. De moi-même et sans aide, je prétends débarrasser le pays des bandes qui le ravagent. Avant quinze jours, ce sera fini.
Le général, en suite de cette promesse, articula avec une superbe dédaigneuse:
—Je tiens à prouver au ministre et à ses séides, que j'ai su me passer des deux phénomènes sans lesquels on affirmait que je ne saurais venir à bout du brigandage.
—Deux phénomènes? lesquels?
—D'abord l'idiot Meuzelin.
—Bon!… et l'autre?
—L'autre, c'est l'introuvable Vasseur, un lieutenant de gendarmerie…
Quelque nullité sans doute dans le genre du Meuzelin.
Et le général, avant de se retirer, tendit la main au policier en continuant gaiement:
—Puisque, malgré votre parole, mon cher monsieur de Méralec, vous m'autorisez à vous mettre Meuzelin aux trousses, je vais en donner la consigne à ce drôle.
—Vous le trouverez, je crois, dans le vestibule, guettant votre sortie, dit le policier accompagnant jusqu'à la porte le général qui partait en disant:
—En attendant que je puisse lui présenter mes respects, veuillez me rappeler au souvenir de madame la comtesse.
Cinq minutes après le départ du général, Fil-à-Beurre, suivi de Vasseur, faisait sa rentrée dans le boudoir.
—Savez-vous, Meuzelin, ce que le plumet vient de me recommander? demanda-t-il avec un fou rire qui secouait sa maigre carcasse.
—Oui, c'est sur mon conseil, dit le policier qui, devenant sérieux, continua en regardant ses deux amis: Ça se corse pour nous! Nous n'avons jamais été si près d'être sciés entre deux planches… Écoutez ce qui nous arrive.
Pour l'amoureux lieutenant, le plus pressé était de retrouver Gervaise.
Il montra la porte secrète en disant:
—Occupons-nous d'abord du Beau-François.
—C'est vrai, fit Meuzelin, j'avais oublié le gredin qui nous attend, tout ficelé, dans la cachette.
Et tous trois marchèrent vers l'issue dérobée.
VIII
À cette heure même de la nuit où Vasseur était en train de raconter à Meuzelin l'histoire tragique des amours de Suzanne et du malheureux vicomte de Biéleuze, on doit se souvenir que, détaché de son arbre par Suzanne sortant du souterrain, le Marcassin, après avoir étranglé les trois compagnons du Beau-François qui dormaient au lieu de le surveiller, avait regagné sa métairie avec la fausse comtesse de Méralec.
Sombre et tout rêveur, le chef des Chauffeurs avait écouté Suzanne lui
racontant par le menu la scène qui s'était passée entre elle et
Meuzelin, mais, comme précédemment, elle n'avait soufflé mot de
Gervaise.
—Prends garde, Coupe-et-Tranche, disait-elle, Meuzelin est un ennemi redoutable qui sait tout. Il a découvert l'assassinat de la comtesse dont j'avais pris la place. Il sait que c'est toi qui te caches sous le sobriquet de Coupe-et-Tranche… Prends garde, te dis-je!… À présent que je ne vais plus être là pour enjôler le général, cette lourde baderne va bien vite ne plus entendre que par le policier, qui se dépouillera de son personnage de comte de Méralec pour reprendre son nom de Meuzelin qu'il avait prêté à un autre.
—Il faut faire disparaître le mouchard, gronda Cardeuc en serrant ses énormes poings.
—Oui, mais comment? dit Suzanne.
À ce moment, le silence de la nuit fut troublé par le bruit, très lointain, d'un cri de chat-huant qui fit tendre l'oreille à Cardeuc.
—Il y a du nouveau en plaine, annonça-t-il en se levant pour gagner la porte.
Deux fois le cri se renouvela, mais toujours plus fort, car il était répété par des vedettes espacées entre la métairie et la Loire.
Un bandit apparut au seuil de la chambre qui attendit qu'on l'interrogeât.
—Qu'est-ce donc, Sans-Pouce? demanda le chef.
—Depuis sa sortie d'Ingrande, les nôtres signalent l'approche d'un homme.
—Un soldat?
—Non, une sorte de paysan.
—Piéton ou cavalier?
—Il est à cheval… et c'est sa bête qui a donné l'éveil, car c'est un animal de prix. Il doit venir de loin, vu qu'il est épuisé… ce qui a permis à Fend-l'Air de devancer le cavalier et sa monture. Il est là, dans la cour. Voulez-vous le voir?
—Appelle-le.
Un coup de sifflet de Sans-Pouce fit venir un tout jeune gars d'une quinzaine d'années, à la figure hardie et rusée.
—Tu as bien vu ce cavalier? demanda Coupe-et-Tranche.
—J'étais à la porte d'Ingrande quand il en est sorti, accompagné d'un officier, qui est rentré en ville après lui avoir indiqué sa route… Alors j'ai pris l'avance sur l'homme que j'ai laissé appelant le passeur du bac. Moi, j'ai traversé la Loire dans la barque du Grand-Boiteux.
—Quel est ce cavalier? demanda Cardeuc.
—J'ai comme une idée qu'il a affaire au général Labor qu'il comptait trouver à Ingrande. Alors on l'a mis sur la route du château de Brivière, où il va le rejoindre. Ce doit être un courrier, car son cheval n'en peut plus, dit Fend-l'Air.
Cardeuc se tourna vers Sans-Pouce.
—Prends quatre hommes et allez me cueillir ce cavalier à sa descente du bac. Vous l'amènerez ici, commanda-t-il.
Sans-Pouce partit avec Fend-l'Air.
—Vas-tu le faire tuer? demanda Suzanne au métayer quand ils furent seuls.
—Ça dépendra de lui, dit en souriant le chef. Cinq minutes après, la porte se rouvrait pour donner passage à un homme, les bras liés, qu'amenaient les bandits.
Le prisonnier, dans la lutte, avait perdu son chapeau, ce qui permettait de mieux juger de sa figure, un peu pâle mais empreinte d'une remarquable énergie.
—Où allais-tu? demanda Cardeuc après avoir dévisagé en silence l'arrivant.
—Si ça doit dépendre de lui, cet homme-là est mort, pensa Suzanne après avoir vu la froide résolution du prisonnier.
—Où allais-tu? répéta Cardeuc.
—Droit devant moi, dit l'homme.
—Pour t'arrêter où?
—Où il m'aurait plu de ne pas continuer ma route.
—Oh! oh! ricana cruellement le métayer, il paraît, garçon, que tu aimes à rire. Tu es bien tombé avec nous qui inventons des amusements à faire rire aux larmes.
Puis, brusquement:
—Tu es courrier et tu allais rejoindre le général Labor.
—Labor? connais pas, fit le captif.
—Tu lui portes un message, insista Cardeuc.
—Je ne sais ce que tu veux dire.
—Fouillez-le, ordonna le chef à ses compagnons.
Toutes les poches furent visitées sans qu'on découvrît la plus petite lettre. Alors le prisonnier fut entièrement dépouillé de ses vêtements qu'on déchira en pièces pour chercher si une doublure ne recelait pas quelque écrit.
Aucun papier ne fut trouvé.
Coupe-et-Tranche eut une idée.
—Qu'on visite la selle du cheval, dit-il.
—C'est ce que le Notaire est en train de faire, annonça Sans-Pouce.
Il finissait quand entra un vieillard grassouillet, à la mine souriante et rose. C'était lui qui répondait à l'étrange sobriquet du Notaire. En somme, ce surnom lui convenait mieux qu'à personne, car cet homme était un ancien notaire, évadé du bagne de Toulon où l'avait envoyé, pour vingt années, le crime d'avoir altéré des actes déposés entre ses mains.
—Je n'ai pas laissé une poignée de crin sans la visiter. Il n'y a pas le plus petit papier dans la selle, annonça le notaire.
Un mince sourire apparut sur les lèvres du prisonnier à cette déconvenue des bandits.
—À défaut d'un écrit, tu étais chargé d'un message de vive voix, dit le
Marcassin.
—Décidément, tu y tiens, gros entêté! gouailla l'homme en éclatant de rire au nez de Cardeuc.
—Veux-tu avouer? demanda le métayer dont une rage sourde envahissait déjà le cerveau.
—Avouer quoi?
—Me dire le message de vive voix dont tu es chargé pour le général
Labor.
Le prisonnier haussa les épaules.
—Ah! tu m'embêtes, avec ton idée fixe!
—Songe qu'il est des moyens de te délier la langue! gronda
Coupe-et-Tranche, dont l'oeil brillait de férocité!
—Heu! heu! J'en doute! fit l'homme en se redressant, brave et fier devant la menace.
Le Marcassin se tourna vers ses bandits.
—Qu'on le flambe! ordonna-t-il.
Pendant qu'un d'eux courait au fournil pour y chercher une brassée de sarments, les autres couchèrent le prisonnier sur le sol, ses pieds nus tournés vers l'âtre de la cheminée.
Les sarments apportés, on alluma le feu.
—Quel est ton message? demanda le Marcassin au moment où la flamme claire commençait à lécher la plante des pieds du malheureux.
À la première morsure du feu, tout le corps du courrier avait été secoué par un frissonnement de souffrance. Mais son énergie eut raison de l'épouvantable torture, et Cardeuc, au lieu de la réponse attendue, l'entendit qui chantait:
Veux-tu, me dit un jour Lubin,
Connaître le plus court chemin,
Pour aller à l'église?
—Ah çà! vous endormez-vous, les gars? C'est un feu de pauvre que vous lui offrez. Encore du bois! cria le Marcassin pris de rage devant l'impassibilité du torturé.
On entendait grésiller la chair qui se fendait sous l'atteinte du feu.
Mais le courrier continua:
Il me mène au bois j'ignore où,
Mais, par malheur, j'y trouve un loup
Par qui je fus, hou! hou!
Par qui je fus surprise.
Coupe-et-Tranche écumait de colère. Ses mains se tendaient crispées vers le courrier pour l'étrangler. Mais il les retirait vivement, car il lui fallait faire parler sa victime.
—La fourchette! commanda-t-il d'une voix brisée par la fureur.
Les Chauffeurs avaient inventé cette nouvelle torture, ajoutée à l'autre, de larder avec les dents d'une fourchette la plante des pieds du patient.
—Oh! oh! je n'en connais pas encore auquel ce jeu-là n'ait arraché les paroles du ventre, dit en souriant le doux Notaire qui surveillait le supplice en amateur.
D'une voix qui s'affaiblissait, le courrier, l'oeil toujours plein d'énergie, continua:
Ma mère, qui nous aperçut.
Vint nous surprendre, il me fallut
Confesser ma méprise.
«Ce chemin-là, je le connais,
Jadis, je l'appris de Gervais,»
Me dit-elle, et hou! hou!
Je fus aussi surprise.
—De l'huile! grinça Coupe-et-Tranche affolé par une indicible exaspération.
On versa de l'huile sur les chairs corrodées et se détachant déjà des os.
Le courrier mourait lentement, tué par la souffrance, mais, de sa voix qui s'éteignait, il murmura encore:
Ma grand'mère nous entendit,
Voulut tout savoir et l'apprit.
La vieille, avec franchise,
Dit: «Ce sentier est bien charmant,
Trente fois j'y suivis Clément.»
Comme vous deux, hou! hou!
J'en fus pour ma surprise.
En voyant qu'il n'obtiendrait rien de sa victime, la fureur transporta le Marcassin. Il y avait dans un angle de la cheminée une hachette. Il la saisit et en fendit le crâne du courrier.
Le geste avait été plus prompt que la pensée, obscurcie par la colère, chez le Marcassin. Qui sait si cette délivrance par la mort n'était pas venue au moment où le courrier, vaincu par la torture, allait parler?
—Il faut toujours se méfier de son premier mouvement, débita le Notaire en branlant sa vieille tête dont les cheveux blancs lui donnaient l'air d'un vénérable patriarche.
—Jetez cette charogne à la Loire, commanda Cardeuc aux siens en montrant le cadavre.
Il revint à Suzanne qui, sans la moindre émotion, avait assisté à cette scène épouvantable.
Emportant le corps, les Chauffeurs allaient sortir de la chambre quand la porte fut ouverte par quelqu'un qui arrivait du dehors.
C'était le gamin Fend-l'Air.
Il se rangea pour laisser passer le cadavre et, en montrant le mort, il demanda à Sans-Pouce, le premier des porteurs:
—Eh bien?
—Pas bavard du tout, le particulier. Les paroles lui sont restées dans le ventre, dit Sans-Pouce.
—De celui-là, on peut vraiment dire que c'était un dur à cuire! ajouta facétieusement le Notaire, qui ne dédaignait pas le petit mot pour rire.
Et il referma la porte derrière le groupe qui s'éloignait et alla s'asseoir dans un coin de la salle.
Cependant le gamin Fend-l'Air s'était approché de Coupe-et-Tranche.
—Pour lors, on n'a pas fait ses frais avec le messager, dit-il d'un ton railleur.
D'un de ses poings redoutables, le Marcassin, encore furibond, allait aplatir le môme, si ce dernier, bien à temps, ne s'était avisé d'ajouter:
—On ne pense jamais à tout.
—À quoi ai-je donc oublié de penser? dit le métayer arrêtant la descente de son poing.
—Avez-vous songé à vous demander, quand on vous a amené l'homme, pourquoi il arrivait la tête nue? débita lentement le gamin.
—C'est vrai! il est entré tête nue! fit Cardeuc en rappelant ce détail.
Puis, en s'expliquant le fait:
—Quand on a arrêté le courrier, il s'est défendu et, dans la violence de la lutte, son chapeau lui est tombé de la tête.
—Comme vous dites, patron. Seulement, lorsque l'attaque est arrivée, le joli chérubin qui est dans ma peau se trouvait là et, comme il ne mettait pas la main à la pâte, il a pu, tout à son aise, faire une petite remarque. Quand l'homme à cheval s'est vu tout à coup entouré par nos gars, il a compris tout de suite de quoi il allait retourner pour lui… Il devait avoir prévu le cas et préparé d'avance son petit plan. Alors, d'un violent coup de tête, il s'est fait sauter le chapeau de la tête, puis il a enfoncé ses éperons dans les flancs de sa bête, qui a exécuté des cabrioles d'où il a résulté un tohu-bohu qui a fait que nos hommes, tout ardents à désarçonner le courrier, n'ont pas pensé le moins du monde au chapeau qu'ils ont laissé à terre en emportant le prisonnier. J'ai ramassé ce chapeau et je l'ai essayé pour voir s'il m'allait… il m'était trop petit. L'idée m'est venue qu'en arrachant le cuir de la coiffe, j'élargirais le tour.
Ce disant, le gamin, qui avait toujours tenu sa main dans sa poche, l'en sortit, une lettre aux doigts, en disant:
—Et voilà ce que j'ai trouvé en déchirant la coiffe.
—Tonnerre de Dieu! c'est le message! s'écria le chef à la vue du large cachet de cire rouge qui scellait le pli.
Mais, en même temps que Cardeuc, avait bondi le Notaire qui, avant que le chef pût briser ce cachet de l'enveloppe, la lui retira de la main en disant:
—Il peut arriver que nous ayons à nous servir de ce message. Donc il faut respecter le cachet… Laissez-moi faire. Ouvrir et recacheter une lettre sans qu'il y paraisse, ça me connaît de longue date… Je vais dans ma chambre où j'ai tous les ustensiles voulus.
Car le notaire était à demeure chez le métayer. Celui-ci l'avait présenté comme un vieux parent, recueilli par lui, à tous les campagnards des environs, qui s'inclinaient, pleins d'un saint respect, devant cette auguste tête à cheveux plus blancs que neige.
Pendant son absence, le Marcassin congédia le jeune Fend-l'Air.
Cinq minutes après, le vénérable patriarche rentrait avec l'enveloppe ouverte et le cachet intact, ayant déjà pris connaissance de la teneur de la lettre.
—Petite trouvaille, annonça-t-il en faisant une moue dédaigneuse. Ce message ne fait que confirmer au général Labor un premier ordre qui doit lui avoir été précédemment remis par l'agent Meuzelin.
Et, dépliant la lettre, le Notaire se mit à lire d'une voix posée:
«La présente est à seule fin de vous confirmer l'ordre, que doit vous avoir transmis notre agent Meuzelin, concernant le comte de Méralec, émigré rentrant qui vient rejoindre sa femme au château de la Brivière. Pour cause de suspicion, ledit comte sera gardé à vue en son château que vous ferez occuper militairement après l'avoir fait évacuer par son nombreux personnel, sauf quatre domestiques dont le choix sera laissé au comte et à la comtesse de Méralec.»
Puis suivaient d'autres instructions relatives aux besoins des troupes, de nulle importance pour Coupe-et-Tranche.