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Le saucisson à pattes II / Le plan de Cardeuc cover

Le saucisson à pattes II / Le plan de Cardeuc

Chapter 18: IX
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About This Book

The narrative follows Barnabé, nicknamed Fil-à-Beurre, who is enlisted by the farmer Cardeuc to impersonate a notorious police agent and gain entry to a country château in order to shield Gervaise from the advances of a powerful general. That premise spawns a sequence of comic intrigues and tactical manoeuvres: diversion of cavalry patrols, schemes to conceal large sums, and exchanges of deceit and counter-deceit. Characters alternate between cunning and credulity, producing satirical misunderstandings and farcical complications that blend mystery, humor, and social scheming.

Suzanne avait écouté en souriant la première partie de la lettre.

—C'est bien cela, dit-elle. Ainsi qu'il s'en est vanté à moi cette nuit, Meuzelin, voulant jouer son rôle de comte de Méralec, a obtenu du ministre, à son passage à Paris, ces deux ordres qui préparaient le traquenard où, un instant, j'ai été prise.

Du moment que ce message, qui avait coûté la vie à son courrier, ne faisait que confirmer des ordres déjà connus par Labor, il n'était qu'une lettre morte entre les mains des Chauffeurs.

—Brûlez ce papier qui ne vaut rien pour nous, commanda Cardeuc au
Notaire.

Mais le patriarche agita vivement le doigt en s'écriant d'un ton presque scandalisé:

—Qui ne vaut rien, dites-vous! Quel blasphème! Un papier qui porte la signature du ministre, l'entête, les cachets et les timbres du ministère ne rien valoir!!! Où avez-vous rêvé cela?

—À quoi peut-il servir? demanda Cardeuc.

Le Notaire, on le sait, avait été condamné au bagne, d'où il s'était évadé, pour avoir altéré des actes publics. Il était donc expert pour répondre:

—En laissant subsister signature ministérielle, timbres et cachets, je puis si bien laver ce papier de son écriture qu'il n'en reste plus qu'une simple feuille blanche sur laquelle, à notre tour, nous pourrions écrire ce qui nous plairait.

—Tu ferais cela, Notaire? s'écria Coupe-et-Tranche, illuminé par une idée subite.

—Quand il vous plaira.

—Tout de suite.

—Bon! alors je retourne encore dans ma chambre où j'ai mes produits chimiques, annonça le beau vieillard dont la chambre, paraît-il, était un arsenal contenant tout ce qui concernait son métier.

Une joie sauvage éclairait les yeux du métayer quand, après le départ du
Notaire, il vint se camper en face de Suzanne pour lui demander:

—Avec ce papier blanchi, sais-tu, ma fille, ce que nous allons pouvoir faire?

—Quoi donc?

—Prendre notre revanche en enfermant Meuzelin dans son propre piège…
Ah! il a voulu être comte de Méralec! Eh bien, il lui en cuira!

Suzanne pouvait parler par expérience, puisqu'elle s'était trouvée aux prises avec le policier.

—Euh! euh! fit-elle sur le ton du doute, Meuzelin est bien adroit, bien retors! il s'en tirera, sois en certain.

—Pas avec un niais de la force de Labor qui ne lui pardonnera pas de l'avoir berné.

—Du moment qu'il se trouvera mal à l'aise dans son rôle de comte de
Méralec, Meuzelin se fera connaître alors sous son vrai nom au général.

—Oui, mais sans profit.

—Parce que?

—Parce qu'il n'aura plus d'autorité, attendu qu'il sera destitué et remplacé.

—Par qui?

—Par Croutot.

Avant que Suzanne pût se faire expliquer le rôle destiné à ce Croutot, le pas du patriarche, qui revenait, se fit entendre. Cardeuc se hâta de dire:

—Le Notaire est une vieille canaille d'excellent conseil.
Consultons-le.

Tout triomphant, le vieillard entra, tenant à la main l'ordre qu'il mit sous les yeux du Marcassin en demandant:

—Dites-moi si ne voilà pas une belle page bien blanche sur laquelle, quand le papier sera sec, on pourra, au-dessus de la signature du ministre que j'ai conservée, écrire ce qu'on voudra?

Cardeuc posa le papier à sécher sur une table, et dit au Notaire en lui montrant Suzanne:

—Écoute ce qu'elle va te conter.

La courtisane fit le récit de tout ce qui s'était passé entre elle et
Meuzelin, qui s'était donné, devant le général, pour le comte de
Méralec.

Et quand Suzanne eut fini, le métayer détailla son idée, d'employer la feuille blanche en faisant écrire par le Notaire un ordre qui, tout en rappelant celui de la veille, ferait mettre le comte de Méralec sous les verrous et destituerait Meuzelin… double moyen d'annuler le policier.

Le vieillard, en approuvant de la tête, avait écouté jusqu'à la fin.

—Pas mal! pas mal! fit-il… Mais il y a mieux encore… Que diriez-vous, par exemple, de faire fusiller Meuzelin par le général Labor… Une idée à moi!!!

Cardeuc et Suzanne se regardèrent ébahis de surprise. En annonçant à la courtisane que le Notaire était une vieille canaille de bon conseil, le métayer ne s'attendait pas à le trouver d'une telle force.

—Tu prétends que tu arriverais à faire fusiller Meuzelin par le général Labor! finit par s'écrier le Marcassin, ayant besoin, pour y croire, que la chose lui fût répétée.

—Ni plus ni moins que si c'était vous, affirma le vieux.

Ensuite, avec un sourire, il ajouta en pesant:

—… Vous surtout.

—Oh! moi, fit Coupe-et-Tranche, si le général me tenait, mon affaire ne traînerait pas.

—Alors l'affaire du mouchard ne traînera pas davantage, appuya le patriarche avec une intention marquée.

—Et comment t'y prendras-tu? reprit vivement Cardeuc.

—Ça, c'est mon petit plan qu'il me faut d'abord mûrir avant de vous en faire part, dit le Notaire refusant de rien préciser encore.

—Et ton plan, une fois fait, tu te chargeras de le mettre tout seul à exécution? insista le Marcassin.

—Non, non, car j'ai besoin d'une personne qui m'est indispensable.

—De qui donc?

—De madame, dit le patriarche en faisant à Suzanne une de ces révérences qu'il devait exécuter au temps jadis, quand il recevait des clientes en son étude.

Après quoi, en montrant le papier lavé, il ajouta:

—Le meilleur moyen d'abattre un lièvre est encore de le tirer au gîte… Qu'on le laisse courir, on a moins de chances pour rouler l'animal. Donc, puisque Meuzelin est notre lièvre, il faut faire en sorte qu'il ne puisse quitter le gîte.

Ce disant, il avait pris plume et encrier posés sur la table et avait mis devant lui le papier devenu sec.

—En conséquence, reprit-il, je vais écrire pour le général Labor un ordre qui, tout en rappelant celui d'hier… ce qui endormira toute défiance du soldat… contiendra l'injonction de claquemurer le comte de Méralec.

Et, s'adressant au métayer:

—C'est bien là votre intention, Cardeuc? demanda-t-il.

—Oui, c'était mon idée première; mais du moment que tu as trouvé mieux, objecta le métayer…

—Toujours faut-il, en tout cas, que le Meuzelin soit coffré. Vous ou moi, nous saurons où aller le prendre, répliqua le Notaire.

De sa plus belle écriture, il écrivit la première moitié de l'ordre. Il s'arrêta pour demander:

—Nous disons donc, Cardeuc, qu'il nous faut dégommer le Meuzelin?

—Oui, pour que s'il se dépouille du personnage de comte de Méralec, il ne puisse retomber sur ses pattes dans le rôle de policier.

—Voilà qui est fait, annonça le patriarche après avoir tracé quatre nouvelles lignes.

—Désigne à présent son successeur, dit Coupe-et-Tranche.

—Qui ça? demanda le Notaire, reprenant la plume.

—Croutot, prononça le Marcassin.

Au lieu de tracer ce nom, le Notaire fit une grimace et lâcha un «hum!» plein de méfiance.

—Croutot te déplaît-il? demanda le métayer en riant.

—Je ne confierais pas même ma bourse vide à ce garçon-là, avoua le vieillard.

Puis, s'ébahissant tout à coup, il s'écria:

—Mais, au fait, j'y pense, ce Croutot n'est pas des nôtres.

—Bah: qu'en sais-tu? ricana Coupe-et-Tranche avec assurance.

À la bande se rattachaient tant de francs (auxiliaires) qui aidaient le chef dont, seul, ils étaient connus, que le Notaire accepta le dire du Marcassin. Il se contenta de demander:

—Obéira-t-il?

—Je le rendrai plus souple qu'un gant.

—Hum! hum! répéta le patriarche en branlant sa tête vénérable.

—Ah çà, fit Cardeuc étonné, tu le connais donc bien à fond et depuis longtemps, ce Croutot, qui m'a l'air de te puer au nez?

—Oui. Cela date d'une histoire qui s'est passée, il y a deux ans, alors que j'étais encore notaire à Paris, à la suite du suicide d'un certain vicomte de Biéleuze.

—Biéleuze! répéta Suzanne en tressaillant au souvenir de son ancien amant.

Le vieillard se trompa sur le sens de l'intonation de la courtisane. Il attribua l'exclamation à une curiosité féminine.

—S'il vous plaît de savoir cette histoire, je vous la conterai au premier moment, dit-il à Suzanne.

Il revint à son écrit. Mais, bien décidément, il lui répugnait de tracer le nom de Croutot: car il demanda encore:

—Est-il prévenu de ce qu'il devra faire?

—Non; mais je vais lui faire dire de venir me parler.

Croutot, membre conseiller de la section de Beaupréau, bourgeois riche de la localité, était un si important personnage, que le Notaire ne put croire à l'obéissance que Cardeuc se vantait d'obtenir d'un tel gros bonnet.

—Oui, lâcha le vieillard incrédule; mais viendra-t-il?

—Rien qu'avec une seule phrase, je lui ferai mettre ses jambes à son cou, dit Cardeuc gaiement.

Sur ce, il appela:

—Sans-Pouce!

Le bandit, qui se tenait dans la pièce précédente, apparut sur le seuil à cet appel.

—Fend-l'Air est-il toujours là? demanda le métayer.

—Il dort dans l'étable.

—Envoie-le ici.

Le gamin, les yeux encore gros de sommeil, les cheveux pleins de débris de paille, fit bientôt son entrée.

—Connais-tu, à Beaupréau, le citoyen Croutot? demanda le chef.

—Oui, un cadet si petit qu'il pourrait se loger à l'aise dans une niche à chien.

—Tu vas aller lui dire qu'il vienne tout de suite me parler à la métairie.

—Bien! fit le mioche, qui prit son élan pour partir.

Mais Cardeuc l'arrêta au vol.

—Attends donc! dit-il. Si, par hasard, tu voyais Croutot hésiter le moindrement, tu lui diras, en évitant bien d'être écouté par un autre que lui, que tu viens de la part de «cette pauvre Julie qui aimait tant à aller sur l'eau».

—Tiens! fit brusquement Suzanne en entendant ce nom.

—Ah! bah! lâcha le Notaire surpris.

—Qu'est-ce qui vous prend? demanda le métayer, après avoir refermé la porte derrière le gamin parti.

Suzanne venait de se rappeler combien, avec cette même phrase, elle avait rendu le nabot obéissant lorsqu'il refusait d'être le troisième témoin à signer son constat d'identité de comtesse de Méralec.

Elle répondit donc en riant:

—Parmi les notes que tu m'avais remises, Cardeuc, sur les individus que j'étais appelée à voir en jouant mon rôle de comtesse, se trouvait cette phrase concernant Croutot. Je l'ai employée sans en comprendre un seul mot. L'effet a été magique.

—Il a obéi, n'est-ce pas?

—Il est devenu un vrai toutou, dit Suzanne.

Puis, en montrant le Notaire, elle ajouta:

—Mais lui aussi me paraît connaître la phrase, si j'en crois l'étonnement qu'il vient de montrer.

—La phrase, non je ne la connais pas, dit le patriarche; mais cette Julie qu'elle concerne, oui. Il me souvient de cette fille. C'est à cause d'elle que je me suis trouvé en rapport avec Croutot, lors de cette histoire dont je vous parlais tout à l'heure, arrivée il y a deux ans, quand j'étais encore notaire à Paris, à la suite du suicide de M. de Biéleuze.

Et le vieillard, qui aimait à jouer de la langue, demanda:

—Voulez-vous que je vous la conte?

Mais Cardeuc lui montra le jour qui commençait à poindre:

—Plus tard, dit-il. Au plus pressé, mon vieux. Achève ton message pour le général, auquel nous le ferons porter par Sans-Pouce, sur le cheval du courrier.

Le Notaire ne devait pas avoir abjuré toute méfiance à l'égard du nain, car il y eut un accent de résignation dans sa voix quand il reprit la plume, en disant:

—Va pour Croutot, puisque vous y tenez tant.

Et, à la suite de la nomination de Croutot, en remplacement de Meuzelin, il ajouta les diverses instructions qu'avait contenues la dépêche lavée et qui, par leur caractère tout particulier, devaient donner pleine confiance à Labor sur l'authenticité de la missive.

Un quart d'heure après, Sans-Pouce, sur le cheval du malheureux courrier, s'en allait, porteur de la lettre remise dans l'enveloppe dont le large cachet de cire rouge, par les soins du notaire, apparaissait intact.

—Avant une heure, Meuzelin fera laide grimace entre les quatre murs où va l'enfermer le général, s'écria Coupe-et-Tranche éclatant de rire.

Cette certitude n'était pas partagée par Suzanne, qui répéta son appel à la prudence.

—Prends garde, Cardeuc! Je te l'ai dit: Meuzelin est bien adroit, bien retors… Prends garde!

Le patriarche appuya en ajoutant:

—Il faudra en arriver à ma gentille idée de faire fusiller Meuzelin par l'ordre du général. Avec douze bonnes balles dans le ventre, ce garçon-là finirait par nous laisser tranquilles…

Agacé par cette sorte de contradiction, Coupe-et-Tranche s'écria:

—Et comment t'y prendrais-tu pour arriver à faire fusiller l'agent par
Labor?

—Oh! d'une façon bien simple. Le général, n'est-ce pas, est un fort mordeur à la grappe?

—Oui, quand la grappe lui est présentée par une jolie femme.

—Une jolie femme comme madame? dit le Notaire en adressant son plus aimable sourire à Suzanne.

—Sans l'arrivée du policier maudit, j'eusse mené loin ce vaniteux auquel il suffit de se regarder dans une glace pour se donner les violons, dit la courtisane.

—Vous êtes bien certaine que vous auriez un tel empire?

Pour toute réponse, Suzanne se redressa, faisant saillir toutes les richesses de son buste et tenant haut son beau visage auquel ses yeux amoureusement alanguis donnaient un charme irrésistible.

—Bigre! lâcha le Notaire émerveillé. Alors, écoutez mon petit plan.

Il allait parler, quand apparut le gamin Fend-l'Air qui annonça:

—Le Croutot s'est fait d'abord tirer, un peu l'oreille, mais quand j'ai eu débagoulé la fameuse phrase, il m'a dit qu'il serait ici un quart d'heure après moi.

—Bien, décampe! ordonna Cardeuc, congédiant le môme.

Et on attendit.

Mais, au bout de trois heures, Croutot n'avait pas encore paru.

Ce qui rendait difficile cette destruction du brigandage, dont la tâche avait été confiée au général Labor, c'était que, le jour venu, on ne trouvait plus à qui s'attaquer. Un peu avant chaque aurore, les Chauffeurs dont, à de bien rares exceptions, toutes les expéditions étaient nocturnes, s'éparpillaient pour devenir, jusqu'à la nuit prochaine, de bons et naïfs campagnards auxquels on eût donné, comme on le dit, le bon Dieu sans confession.

À cette heure, la métairie, débarrassée des gens qui l'entouraient pendant la nuit, avait retrouvé son apparence tranquille. Sauf les gens employés à l'exploitation, tous bandits du reste, au nombre desquels comptaient Sans-Pouce et Fend-l'Air, on n'eût trouvé à l'intérieur et autour de la ferme aucun visage suspect.

D'une des fenêtres de la salle basse où se tenaient Cardeuc, Suzanne et le Notaire, on apercevait, se déroulant au loin, la route menant de Beaupréau à la Loire, sur laquelle venait se brancher l'avenue, bordée d'ormes séculaires, conduisant au château de la Brivière.

Les trois heures de retard de Croutot faisaient triompher le Notaire, qui n'avait pas caché la méfiance que lui inspirait le nabot.

—N'empêche que votre avorton ne montre pas le bout de son nez, dit-il en riant après un dernier regard jeté sur la route, où ne se voyait poindre au loin nul voyageur arrivant de Beaupréau.

L'impatience rongeait Cardeuc qui courut à la porte de la cour sur laquelle, à gauche, ouvrait un vaste hangar où Sans-Pouce, devenu à la lumière du soleil, un honnête batteur en grange, jouait du fléau à tour de bras.

À la voix de son maître, le coquin quitta son travail et vint rejoindre le métayer.

—Tu as bien remis la dépêche au général?

—En mains propres. Après quoi j'ai filé sans demander mon reste, en disant qu'à mon retour de Nantes, où j'avais aussi une dépêche à porter, je repasserais par la Brivière pour prendre le rapport que le général veut envoyer à Paris.

—Es-tu revenu directement ici?

—Non pas. À bonne distance du château, je me suis posté en observation.

Sans-Pouce venait de lui-même au but que se proposait le métayer, c'est-à-dire de savoir si le général, après lecture de l'ordre, n'avait pas immédiatement envoyé chercher Croutot. S'il en était ainsi, le retard de l'avorton à se rendre à la métairie était expliqué.

—De ton affût as-tu vu sortir quelqu'un du château?

—Une demi-heure après, j'ai vu un hussard qui, au galop, se dirigeait vers Beaupréau.

—C'est cela. Labor envoyait chercher Croutot, pensa le Marcassin.

—Et puis? reprit-il tout haut.

—Et puis, une heure plus tard, j'ai vu revenir le hussard dont le cheval, blanc d'écume, attestait qu'il avait fait diligence.

—Il revenait seul?

—Tout seul.

—Ensuite? fit Cardeuc impatient.

—Alors, comme il faisait grand jour et qu'il y aurait eu imprudence de ma part à rester là plus longtemps, je suis parti après avoir cédé ma place à Fend-l'Air, qui venait d'arriver, menant paître ses moutons. Il a aussitôt installé son troupeau dans un communal voisin et à continué mon guet.

—Fais-lui le signal de revenir, commanda Coupe-et-Tranche.

Ce signal consistait à attacher sur la route, devant la porte de la métairie, une vache qui semblait attendre qu'on la menât aux champs. Dix minutes après, Fend-l'Air rentrait avec ses moutons.

—Ce Croutot, que tu as été prévenir à la fin de la nuit de venir à la métairie, l'as-tu vu entrer au château depuis que tu as remplacé Sans-Pouce? demanda le chef.

—Non, affirma l'affreux gamin.

Alors qu'était donc devenu Croutot, s'il n'était pas au château? Que signifiait ce retard de trois heures quand la fameuse phrase «sur Julie» aurait dû lui donner des ailes?

—Voyons, reprit le métayer inquiet, rappelle tes souvenirs, môme. Il faisait encore pleine nuit quand tu as réveillé Croutot, n'est-ce pas?

—Pleine nuit, oui. Réveillé, non. Attendu que le nain, qui est venu m'ouvrir immédiatement à mon signal, n'aurait pas eu le temps de se vêtir et que je l'ai trouvé habillé de la tête aux pieds.

—À une pareille heure!

—Ou il rentrait ou il allait sortir. J'ai dû le surprendre. La preuve en est qu'il a fait un nez long d'une aune, lorsque je lui ai transmis votre ordre. Ça le contrariait fort, et c'est en sentant qu'il allait regimber que je lui ai débité votre phrase qui, aussitôt, a versé de l'huile sur sa raideur. Il a un peu pâli, puis après une bien courte hésitation, il m'a dit de venir annoncer qu'il me suivait.

Cardeuc avait paisiblement écouté en cherchant à découvrir ce qui en était. Est-ce que le nabot, avant de se rendre à la métairie, ne serait pas d'abord allé à cet endroit inconnu pour lequel, de si bon matin, il allait partir quand la visite de Fend-l'Air l'avait surpris?

Quel était cet endroit?

Croutot avait-il été s'y cacher pour ne pas obéir à l'ordre? Ou bien, une fois entré en cet endroit, quelque cause imprévue l'avait-elle empêché d'en sortir? Un fait était bien évident. C'était que, derrière le gamin, Croutot avait quitté son domicile où le hussard expédié par le général Labor, avait trouvé visage de bois.

—Retourne à ton pâturage et guette bien si notre homme n'arrive pas au château. Vite, tu viendras m'en avertir, commanda Coupe-et-Tranche au jeune vaurien.

—Ah! à propos, fit le gamin, il se passe du nouveau au château.

—Quoi donc?

—Tout à l'heure, quand vous m'avez rappelé, j'ai vu par la grille d'honneur, tous les hussards rassemblés dans la grande cour, en selle et sabre au poing.

—Sans doute qu'ils allaient passer l'inspection du général, supposa
Cardeuc, qui se préoccupait surtout de la disparition de Croutot.

Et il rentra dans la salle où il ne trouva plus que le Notaire. Suzanne, excédée de fatigue, avait été se jeter sur le lit d'une chambre voisine.

—Eh bien, ce Croutot? demanda le patriarche toujours narquois.

—Il a dû lui arriver quelque fâcheuse aventure à laquelle il ne s'attendait pas, expliqua Cardeuc.

Croire que l'absence de l'avorton était involontaire n'était pas le fait du patriarche, qui le flairait véreux en diable.

—Avec votre idée d'employer ce polichinelle, j'ai bien peur, Cardeuc, que notre affaire s'en aille en brouet d'andouille.

Il devait y avoir une vieille rancune qui couvait dans le cerveau du patriarche, car il ajouta avec un rire méchant:

—Il a pourtant son prix, ce Croutot!

—Enfin! tu lui rends donc justice! s'écria Cardeuc, se trompant au sens de la phrase.

—Oh! fit le vieillard railleur, je n'ai jamais refusé d'avouer que le nain vaut ses cent mille écus au bas mot.

Pour Cardeuc, le nabot était un garçon qui vivait chichement de quelques économies faites au temps où il était en condition et qui l'auraient laissé quelque peu sur la paille, s'il n'avait complété ses ressources avec ce que lui rapportait son affiliation à la bande à laquelle, en sa qualité de franc, il avait indiqué de bons coups.

Le chef haussa donc les épaules.

—Croutot valant ses cent mille écus! Où vas-tu pêcher cela? fit-il en riant.

—Oui, cent mille écus, appuya le Notaire, et je ne jurerais pas qu'avec un bon feu sous les pieds et en employant ce jeu de la fourchette dont cette nuit, on s'est servi avec le courrier, Croutot n'arriverait point à augmenter le chiffre de quarante à cinquante mille livres.

—Tu radotes, vieux! fit Coupe-et-Tranche toujours incrédule.

Le Notaire regarda le métayer et quand il se fut assuré de sa sincérité, il demanda avec surprise:

—Ah çà! qu'entendez-vous donc avec votre histoire de la Julie «qui aimait tant à aller sur l'eau», avec laquelle vous prétendez faire marcher Croutot?

—Ne m'as-tu pas affirmé la connaître du temps où tu étais notaire?

—Oui, oui, mais dites toujours.

—Julie était la maîtresse de Croutot, commença Cardeuc.

—Première erreur, dit le patriarche en remuant la tête. Jamais Julie n'a appartenu à ce singe manqué… Mais admettons-le. Après?

—Un beau jour, il s'en est débarrassé en la jetant à l'eau, parce qu'il en avait assez.

Le patriarche avait toujours branlé la tête avec un sourire moqueur.

—Et ensuite? insista-t-il.

—C'est tout… Trouves-tu donc que ce passé de Croutot, que je connais, ne soit pas suffisant pour le faire obéir?

Le vieillard se renversa sur son siège en se pâmant de rire. Au milieu des spasmes de cette gaieté il parvint à bégayer:

—Et dire que voilà comment on écrit l'histoire! Enfin, redevenu sérieux:

—Vous ignorez donc ce que cette noyade a rapporté à Croutot?

Avant que Cardeuc pût lui répondre, il reprit:

—Je vais vous conter la véritable histoire de Julie, car, comme je vous l'ai dit, elle date du temps où j'étais notaire.

Mais il était écrit que le patriarche ne conterait rien. À cet instant éclata une sonnerie militaire qui, avec Cardeuc, le fit courir à la fenêtre.

De l'avenue du château sortaient, trompettes sonnant, les hussards du général qui, au milieu de ses officiers, marchait en tête du premier des deux escadrons.

—Quelque promenade militaire, sans doute, pour dégourdir les chevaux, avança le métayer au Notaire qui, tout soucieux, regardait s'approcher les cavaliers.

—Non, fit le vieillard.

Tout à coup il éclate de rire en s'écriant:

—J'y suis! Ah! ma foi! nous avons plus de chance que d'honnêtes gens!… Bon! voilà le bouquet!!!

Cette dernière exclamation lui était arrachée par la vue du général. Labor venait de sortir du rang et, laissant ses hussards continuer leur route, il avait mis son cheval au trot et piquait droit sur la métairie.

—Si Meuzelin n'est pas fusillé avant ce soir, c'est que nous n'aurons été que de francs imbéciles, déclara le Notaire.

Le métayer, faute d'avoir encore rien deviné, ne partageait pas l'assurance joviale du Notaire.

—Que peut signifier cette sortie des hussards? dit-il avec une inquiétude réelle dans la voix.

—Sortie qui n'aura pas de rentrée au château, car les escadrons abandonnent la Brivière pour retourner à leur campement d'Ingrande, affirma le Notaire.

—Pourquoi? fit Cardeuc en cherchant à comprendre.

—Mais parce que notre fausse dépêche a porté coup et qu'à cette heure Meuzelin, ou plutôt le comte de Méralec, doit, suivant l'ordre, être enfermé en son cachot. Tant qu'il fallait surveiller le comte allant et venant où bon lui semblait dans le château, les hussards étaient nécessaires pour le garder dans la Brivière. À présent que le prisonnier est sous clef, les escadrons, sauf quelques hommes de surveillance, ne sont plus utiles et le général les renvoie à Ingrande.

—Mais alors, nous allons pouvoir entrer au château, dit vivement
Coupe-et-Tranche.

—Comme dans du beurre.

—Et aller étrangler Meuzelin dans son cachot. Morte la bête, mort le venin, grogna joyeusement Cardeuc à la pensée d'être débarrassée de son ennemi.

—Heu! heu! ricana le patriarche; étrangler, certes, le moyen est bon, mais, avant de l'employer, il faudrait savoir deux choses.

—Lesquelles?

—D'abord, ce qu'est devenu notre introuvable Croutot.

—Et ensuite?

—Connaître ce que vient faire ici celui qui nous arrive.

Ce disant, le vieillard montrait du doigt le général Labor se rapprochant de la métairie.

Le général avait grand air à cheval. Haut de buste, bien campé en selle, il semblait avoir hâte d'atteindre vite la métairie, car, à mi-chemin, il avait piqué de l'éperon pour activer l'allure de sa bête.

Ce fut ce redoublement de vitesse qui fit demander par le métayer anxieux:

—Vient-il en ennemi?

—En tout cas, il vient seul, appuya le Notaire. S'il lui prend la fantaisie d'aboyer, nous sommes assez de monde à la ferme pour le prier de se taire.

Et cette bonne canaille de Notaire se frotta les mains en disant tout guilleret:

—Eh! eh! ce serait un joli coup de dé à jouer que de garder le général comme otage.

Avec Coupe-et-Tranche, pareil avis ne tombait pas dans l'oreille d'un sourd.

—Alors, jouons la partie.

Le Notaire aurait dû être flatté de voir son idée si bien accueillie. Il branla pourtant la tête avec hésitation et lâcha.

—Oui, mais…

—Mais quoi? fit le métayer étonné de sa reculade.

—Il faudrait, avant tout, savoir ce qu'est devenu Croutot, dit lentement le patriarche.

—Décidément, tu n'as pas l'avorton en odeur de sainteté, débita moqueusement le Marcassin, toujours incrédule à cette méfiance persistante.

Le général approchait. Le temps n'était pas aux longs discours.

—Qui vivra verra! débita le patriarche.

Au lieu d'attendre le danger, mieux valait marcher bravement à sa rencontre.

—Je vais aller recevoir le général à la porte, proposa le métayer. À ses premières paroles je saurai de quoi il retourne. Sans-Pouce et les gars de la ferme sont dans les communs. À mon premier appel, ils m'aideront à m'emparer de Labor.

Mais le Notaire l'arrêta en disant:

—Moi, je ferais mieux.

—Quoi donc?

—Un glouton de jolies femmes, ce Labor, pas vrai? fit le Notaire en souriant.

—Sans sa passion pour le cotillon, nous n'aurions pas de pire ennemi.

—Eh bien, moi, je le ferais recevoir par celle qui est là, dit le patriarche en montrant la chambre où dormait Suzanne.

L'idée séduisit immédiatement Coupe-et-Tranche qui, tout aussitôt, changea de direction en disant:

—Je vais l'éveiller.

Encore une fois, le vieillard l'arrêta.

—À quoi bon? fit-il. Elle est bien belle, la Suzanne, lorsqu'elle est éveillée; mais elle doit être dix fois plus séduisante quand elle dort.

—Mais si nous ne l'éveillons pas, il nous faut recevoir nous-mêmes le général, objecta le métayer.

—Nullement. Que le général ne trouve personne ici, et je parie qu'en bon chien de chasse qu'il est, il flairera le gibier et ira tout droit à son gîte.

—Et nous?

—Nous? Nous nous enfermerons dans ma chambre d'où peut s'entendre tout ce qui se dit dans la pièce voisine, proposa le patriarche.

Il fallait se décider, car Labor venait d'entrer dans la cour de la métairie où retentit sa voix, qui criait:

—Eh! là-bas, le batteur en grange! viens tenir mon cheval.

L'appel avait été adressé à Sans-Pouce, car ce fut lui qui répondit tout empressé:

—Voici, citoyen général.

Après un petit temps, pendant lequel, sans doute, Labor avait mis pied à terre, il reprit:

—Trouverai-je, à la métairie, ton maître Cardeuc, ce loyal serviteur de madame de Méralec?

En plus de la phrase, la voix sonore du général était calme, presque affectueuse, prouvant qu'il ne se présentait nullement en ennemi.

—Oui, citoyen général, notre maître est à la ferme. Tenez, vous voyez cette porte? Vous allez le trouver là, indiqua l'organe obséquieux de Sans-Pouce.

Aussitôt résonna sur la pierraille de la cour le bruit des grosses bottes, munies d'éperons, du général qui arrivait.

—Il ne sait encore rien du tout. Meuzelin n'a pas parlé. Je vais recevoir moi-même Labor, dit au Notaire Cardeuc tranquillisé.

—Vous avez tort. Vous ratez là une belle balle à jouer. Au fond, ça vous regarde. À le mettre devant Suzanne, nous nous réservions toujours la ressource d'apparaître si besoin en était… Soit, puisque vous le voulez, débita le vieillard d'un ton sec.

Il y avait dans la voix du patriarche un tel accent qui sonnait l'alarme que Cardeuc céda.

—Allons dans ta chambre, dit-il.

Il était temps. À peine venaient-ils de disparaître que le général entrait dans la salle.

Plaqué derrière sa porte qu'il avait fermée à clé pour le cas où Labor aurait eu la fantaisie de l'ouvrir, le Notaire, l'oeil appliqué à un petit trou du panneau, observait le visiteur dont, tout bas, il relatait chaque fait ou geste à Cardeuc.

Le soldat s'était d'abord étonné de ne trouver personne là où il lui avait été annoncé qu'il rencontrerait le métayer. Pensant qu'après une absence momentanée, le maître de la maison ne tarderait pas à paraître, Labor, en examinant chaque détail de l'ameublement grossier, se mit à arpenter la salle d'un pas lourd qui faisait sonner ses éperons.

—Oh! oh! Je crois bien que notre chien a éventé son gibier, chuchota le patriarche dont tout le corps frissonnait du rire qu'il était contraint d'étouffer.

En effet, le général venait d'arrêter tout net sa promenade à certain bruit que son oreille, des plus fines, lui avait révélé.

Un souffle, doux et régulier, se faisait entendre dans la pièce voisine. Il n'y avait pas à se tromper sur la nature de ce souffle. C'était bien la respiration d'une personne qui dort.

—Sacrebleu! pensa Labor, est-ce que pendant que je l'attends ici,
Cardeuc serait à faire un somme dans la pièce à côté?

Pour mieux s'assurer de son fait, il s'approcha de la porte derrière laquelle reposait Suzanne.

À coup sûr, quelqu'un dormait là.

Mais comme il se pouvait que ce ne fût pas Cardeuc, à qui il avait affaire, Labor, pour ne pas réveiller un étranger, fit bien doucement tourner le pêne de la serrure, poussa la porte et regarda.

Il eut un tressaut de surprise énorme.

—Madame de Méralec!!! murmura-t-il, l'oeil enflammé, tout pantelant du brusque désir qui venait de lui incendier le cerveau.

Il se retourna, l'oreille tendue. Nul bruit ne se faisait entendre au dehors qui attestât l'arrivée de quelqu'un. Il était bien seul.

—Il se peut que Cardeuc ne vienne pas, dit-il.

Et, rassuré après avoir encore écouté, le soudard libertin se glissa dans la chambre dont, derrière lui, il referma la porte et poussa le verrou.

—Ah! voici notre chien entré sous bois, annonça en même temps le patriarche à Coupe-et-Tranche.

—Plus moyen de rien voir, dit le métayer en pensant que le trou, occupé par le vieillard, n'espionnait que la salle que venait de quitter Labor.

Le Notaire était un de ces hommes prudents, sans cesse sur le qui-vive, toujours parés à tout et que, bien rarement, on peut trouver sans vert.

—Une souris qui n'a qu'un trou est bientôt prise, dit-il.

Il laissa son observatoire. Sur la pointe du pied, il gagna l'autre paroi de la chambre, d'où il tira une chevillette qui bouchait un nouveau trou. Celui-là donnait dans la chambre de la belle dormeuse.

Quand la courtisane avait précipité sa fuite du château pour échapper à Meuzelin, elle n'était vêtue que d'un léger peignoir. Dans les mouvements de son sommeil, ce vêtement s'était entr'ouvert, laissant exposée au regard une gorge moulée, resplendissante de blancheur.

—Notre chien est en arrêt, souffla le Notaire qui, par son second judas, voyait le général, le regard ardent, penché sur la couche où reposait Suzanne.

IX

Pour la plus grande clarté de notre récit, nous laisserons, bien momentanément, le général contemplant d'un regard enflammé la courtisane endormie, et nous retournerons au château de la Brivière.

Après le départ de Labor qui, au lieu de le faire enfermer, ainsi que la fausse dépêche l'ordonnait, s'était contenté de le garder prisonnier sur parole, Meuzelin, quand il s'était trouvé réuni à Vasseur et à Fil-à-Beurre, avait eu grandement raison de leur dire:

—Ça se corse pour nous, mes amis. Nous n'avons jamais été si près d'être sciés entre deux planches.

Il allait leur expliquer tout le danger dont les menaçait ce faux message, auquel le général s'était niaisement laissé prendre, quand Vasseur, avec l'égoïsme de l'amoureux qui ne pensait qu'à Gervaise, l'avait interrompu, en montrant la porte secrète, par ce rappel:

—Si nous nous occupions d'abord du Beau-François?

Oui, du Beau-François qu'à l'arrivée du général on s'était hâté de refourrer, bien et dûment ficelé, dans la cachette; du coquin qui avait dit savoir où était Gervaise, et s'était fait fort de la rendre contre les mille écus offerts par Vasseur qui, en plus, lui promettait la liberté.

—C'est vrai! dit Meuzelin, j'avais oublié le sacripant qui nous attend dans son trou.

Et, suivi du lieutenant et de Barnabé, il marcha vers l'issue dérobée.

Comme il allait faire jouer le ressort, un fracas de trompettes, éclatant dans la cour du château, les fit, tous trois, courir à une fenêtre.

À la vue des escadrons en ligne et du général qui montait en selle pour se mettre à leur tête, Meuzelin comprit ce qui en était.

—Ça se corse de plus en plus! dit-il.

—Qu'est-ce donc? demanda Fil-à-Beurre.

—Il y a, mon brave Barnabé, que le général, me laissant ici prisonnier sur parole, trouve que ses soldats n'ont plus besoin de garder le château et qu'il les emmène où il sait les employer plus utilement.

—De sorte que? fit l'échalas.

—De sorte que, continua Meuzelin, le château n'étant plus gardé,
Coupe-et-Tranche et sa bande vont avant peu nous y rendre visite.

—Bah! nous sommes cinq! fit insoucieusement l'échalas.

—Et eux seront cent, appuya Meuzelin.

Si Barnabé ne répliqua pas, ce fut qu'à ce moment, le général, qui avait levé les yeux, venait d'apercevoir Meuzelin à la fenêtre.

—Vous voyez que je me fie à la parole donnée, monsieur le comte de
Méralec, cria-t-il.

Après un salut de la main, il mit son cheval en marche. Derrière lui, les escadrons s'ébranlèrent.

—Dire que, pour une pauvre fois que le plumet a fait preuve d'esprit, la fatalité veut qu'elle devienne une bêtise! débita Fil-à-Beurre.

Puis, soudainement, il s'écria:

—J'y pense! nous sommes sans armes!

—Oh! non, dit Meuzelin; dans nos bagages, arrivés hier avec nous, j'ai apporté tout un arsenal. Lambert et Fichet ne vont avoir qu'à ouvrir une des caisses déposées dans le vestibule.

On quitta la fenêtre pour aller montrer aux deux gendarmes la caisse dont ils avaient à tirer les armes.

Bien que le soin de pourvoir à la défense fût des plus urgents, il n'en semblait pas ainsi à l'amoureux lieutenant qui, plusieurs fois déjà, avait répété:

—Le Beau-François!

Meuzelin tendit d'abord l'oreille. On entendait encore claquer, au loin sur le pavé, les fers des chevaux qui s'éloignaient.

—Nous avons bien une heure devant nous avant que les bandits grouillent ici, pensa-t-il.

Alors, prenant pitié de l'angoisse de Vasseur touchant le sort de
Gervaise, il s'écria:

—Allons tirer le géant de son trou.

—Où l'humidité doit l'avoir raccorni, ajouta Fil-à-Beurre en suivant le lieutenant et Meuzelin.

Cette fois, Meuzelin posa le pied sur l'endroit du parquet qui cachait le ressort et fit la pesée.

La porte tourna aussitôt silencieusement sur ses gonds et les compagnons s'avancèrent, en se courbant, pour soulever le prisonnier que ses liens forçaient de rester couché.

Mais, au lieu d'achever l'enlèvement, ils se redressèrent brusquement, chacun d'eux poussant un cri de surprise.

Et il y avait vraiment de quoi.

En admettant, comme Fil-à-Beurre l'avait dit en plaisantant, que l'humidité du souterrain eût raccorni le Beau-François, il fallait avouer qu'elle avait fait prompte et grande besogne; car les trois hommes, à la place de l'immense corps du colosse qu'ils s'apprêtaient à relever, n'avaient vu à terre qu'un corps rabougri, dont la taille ne dépassait pas le tiers de celle du Beau-François.

Lié, comme l'avait été le géant, avec les embrasses en soie des rideaux du boudoir, le prisonnier avait, de plus, la tête couverte d'un mouchoir d'où s'échappaient de sourds et douloureux gloussements, qui prouvaient qu'à la précaution du mouchoir on avait ajouté celle d'un bâillon.

—Que signifie ce sapajou au lieu d'un éléphant? dit Meuzelin qui n'admettait pas un tel phénomène d'humidité.

Dans la demi-obscurité du renfoncement, il était impossible de bien se rendre compte de la métamorphose. Le corps fut donc tiré de la cachette et apporté dans le boudoir.

Quand Barnabé eut retiré le mouchoir qui entourait la tête, on vit une face, aux yeux démesurément ouverts et congestionnés, au teint d'un rouge violacé, et dont la bouche béante contenait un second mouchoir qui y avait été enfoncé en tampon.

L'homme était à demi étouffé par ce bâillon dont ses liens ne lui permettaient pas de se délivrer.

Bien visiblement, ce n'était pas le Beau-François; mais quel était cette grenouille substituée à un boeuf? Dans leur étonnement, les compagnons restaient à dévisager la trouvaille sans penser à lui retirer le mouchoir de la bouche.

—Je ne le connais pas, dit le policier.

—Ni moi non plus, avoua Barnabé.

Quant à Vasseur, après avoir fixé le marmouset en homme qui interroge sa mémoire, il finit par s'écrier:

—Où donc l'ai-je déjà vu?

—C'est ce qu'il va probablement vous apprendre lui-même, quand il pourra parler, dit l'échalas en avançant la main pour retirer le bâillon.

Il touchait déjà le mouchoir quand, tout à coup, dans la lingerie, se fit entendre une voix qui disait avec l'accent de la surprise la plus profonde:

—Comment! Personne! Solitude complète! On ne déjeune donc pas aujourd'hui?

Au son de cette voix, qui annonçait l'approche d'un témoin, il y eut chez les trois compagnons, sans qu'ils s'en rendissent compte, un mouvement spontané qui leur fit enlever brusquement le mirmidon et, sans plus de précaution que s'il eût été un paquet de linge sale, ils le rejetèrent dans la cachette et refermèrent prestement la porte.

L'homme qui avait parlé entra.

C'était le pique-assiette Pitard.

La veille et l'avant-veille, l'ogre avait bâfré au château et, ne voyant pas de raison pour renoncer à une habitude prise, il revenait à l'heure du déjeuner pour donner son coup de fourchette. Complètement ignorant de ce qui s'était passé à la Brivière depuis la veille où, à lui seul, il avait engouffré le dîner de trois personnes, l'affamé s'était senti alarmé, en traversant la salle à manger, de ne pas voir le couvert dressé. Connaissant les êtres de la maison, il s'était dirigé vers la lingerie où il comptait trouver Gervaise devant sa table à ouvrage. Par elle, il espérait être renseigné sur cette circonstance inquiétante que ses narines, qu'il tendait béantes à tous les vents, n'étaient chatouillées par aucun fumet de cuisine.

N'ayant trouvé personne dans la lingerie, Pitard était entré dans le boudoir.

À la vue de ces trois hommes, de lui inconnus, la figure de Pitard, qui aurait dû tout au moins s'étonner, s'épanouit joyeusement. Ce ne pouvait être que trois invités de la comtesse. Or, trois invités faisaient supposer un déjeuner plus plantureux, plus riche en plats fins… bref, un excédent de cuisine qui avait nécessité ce retard à se mettre à table.

À défaut de la maîtresse de la maison qui le présentât à ces convives avec qui il allait jouer des mâchoires, le goinfre résolut de faire lui-même sa propre présentation.

Il salua, en disant de sa voix aimable:

—Pitard, citoyens! Pitard, pour vous servir, s'il en était capable.

—Pitard! répéta vivement Vasseur à ce nom que, subitement, lui rappela sa mémoire.

Et, par un étrange phénomène, cette mémoire qui, tout à l'heure, se montrait rebelle au sujet du pygmée bâillonné, lui rappela bien net en quelle circonstance il avait entendu ce nom de Pitard. N'était-il pas le seul, lorsqu'il avait fait le voyage à Paris pour consulter un grand médecin sur son appétit extraordinaire, le seul que le vicomte de Biéleuze, abandonné par ses parents, avait vu venir de Beaupréau et s'asseoir à sa table?

Or, qui lui avait dit cela? De qui tenait-il ce renseignement? C'était du domestique du vicomte; alors que, devant le cadavre de M. de Biéleuze, il l'interrogeait sur les parents du suicidé, qu'il fallait prévenir du trépas… Et, dans son souvenir, il revit ce domestique qui était tout petit… Et aussi son souvenir lui rappela qu'il se nommait Croutot.

Alors, dans la mémoire du lieutenant, la lumière se fit subitement. Du passé, elle alla au présent, c'est-à-dire à ce petit homme bâillonné.

Sans penser à la présence du pique-assiette, Vasseur s'écria vivement:

—Croutot! le nain de tout à l'heure s'appelle Croutot!!!

—Croutot! fit en tressaillant Meuzelin, qui connaissait à fond l'histoire du nabot sans l'avoir jamais vu.

Quant à Pitard, persévérant dans son erreur, il demanda:

—Mon ami Croutot est donc des convives de notre déjeuner de ce matin?

—Est-ce que vous venez ici pour déjeuner? fit Fil-à-Beurre un peu ébahi de l'erreur du glouton.

Pitard fut empêché de répondre par l'entrée de Fichet, porteur d'une brassée de carabines qu'il déposa dans un coin en disant:

—Que c'est les ustensiles pour se récréer.

Fil-à-Beurre prit une de ces carabines et la glissa dans la main du goulu.

—Si vous êtes venu pour déjeuner, voici votre fourchette, lui dit-il.

En recevant ce nouveau genre de fourchette, Pitard, ses deux mains crispées sur le canon de la carabine, promena de l'un à l'autre des compagnons un regard hébété, accompagné d'un rire niais. Il n'y comprenait rien; mais cette arme, qu'on lui offrait si inopportunément, troublait quelque peu sa conviction intime qu'on allait se mettre à table.

—Savez-vous manier cette fourchette-là? demanda Fil-à-Beurre, gardant son sérieux devant la mine effarée du goinfre désappointé.

—Non, non, pas du tout. Jamais je n'ai touché un fusil, avoua Pitard.

—Vous n'aimez donc pas le gibier?

—Oh! si, si… mais tout cuit, confessa le glouton.

Au fond, peu importait à l'échalas l'adresse de Pitard. L'homme était venu se fourvoyer parmi eux, et il l'enrôlait de force pour faire nombre en cas d'attaque des bandits. Un fusil de plus, si maladroit qu'il fût, pouvait en imposer aux assaillants.

—Vous n'avez jamais fait feu? insista Barnabé.

—Au grand jamais!

L'échalas ouvrit une fenêtre du boudoir donnant sur le parc.

—Il y a commencement à tout, dit-il. Voyons. Essayez-vous. Tirez par là, droit devant vous.

—Pourquoi?

—Pour vous ouvrir l'appétit, débita sérieusement Fil-à-Beurre, qui voulait le familiariser un peu avec le maniement de l'arme.

Pitard savait qu'il existait des boissons pour ouvrir l'appétit, mais il n'avait jamais entendu dire qu'un coup de fusil jouissait d'une propriété apéritive. Et puis, il n'avait pas besoin de s'ouvrir l'appétit. Il était plus qu'ouvert, il était béant.

—Allez donc! commanda Barnabé avec un tel accent impérieux que le pique-assiette, effrayé, dut s'exécuter.

Il épaula au hasard dans la direction des premiers taillis du parc, ferma les yeux et, en tremblant de tous ses membres, déchargea sa carabine.

À la grande surprise des compagnons, un cri de douleur répondit au coup de feu et le taillis qu'avait troué la balle s'agita violemment, sans pourtant laisser rien apparaître derrière son feuillage.

De tous, Pitard était le plus ébahi.

—Je n'ai visé aucun but et j'avais les yeux fermés, bégaya-t-il.

—Vous n'en êtes que plus adroit! Mes compliments sincères! déclara
Fil-à-Beurre.

Restait à savoir quel individu la balle avait touché dans le taillis, qui avait repris son immobilité. Peut-être y avait-il eu mort d'homme?

—C'était sans doute un espion qui nous surveillait en attendant l'arrivée de Coupe-et-Tranche et des siens, avança Vasseur qui, pour savoir à quoi s'en tenir, envoya Lambert et Fichet inspecter les taillis.

Il s'ensuivit un silence pendant lequel le bâfreur, qui s'était laissé tomber sur une chaise après son coup de feu, formula, en geignant, l'angoisse qui l'agitait au sujet du mort ou du blessé.

—Si c'était le cuisinier du château!!!

Après un pareil malheur, Pitard frémissait de la crainte qu'on ne déjeunât pas!

Cependant Lambert et Fichet, la carabine au poing, avaient gagné le taillis, dans lequel ils entrèrent. Les trois compagnons attendirent, silencieux, à la fenêtre, le retour des soldats. Ceux-ci reparurent bientôt indiquant, par leurs gestes, qu'ils avaient, par prudence, renoncé à poursuivre leur recherche trop avant sous le couvert du bois, qui pouvait cacher de nombreux ennemis à l'affût.

Quand ils eurent rejoint les amis, Lambert annonça avoir trouvé, à l'endroit indiqué, des feuilles mortes maculées de sang; mais de blessé ou de mort, point.

À quoi Fichet ajouta:

—Que, sans dubitation, l'incognito il aurait été écorné assez amicalement par la balle pour qu'il saurait pu se substerfuger avec céléritude sans qu'il aurait sollicité son reste.

Il fallait promptement prendre un parti.

Sa parole de «comte de Méralec» de ne pas quitter le château, donnée au général, n'engageait guère Meuzelin. Mais, après être sorti du château, où irait-on, en plein jour, en rase campagne, et rien qu'à cinq… car Pitard ne pouvait compter. L'espion qu'on avait blessé devait avoir prévenu ses complices et en admettant que la bande reculât, suivant son habitude, devant une attaque en plein jour, les environs devaient être surveillés. Derrière chaque haie et chaque talus, il était à craindre que fussent embusqués des bandits dont le coup de fusil, un à un, les abattrait tous les cinq.

Quant à rester sur place et, à cinq, défendre l'immense château, il n'y fallait pas prétendre.

Le mieux était donc d'attendre la nuit dont l'obscurité faciliterait une évasion; mais l'attendre sur le qui-vive et en position de le défendre avec quelque succès si Coupe-et-Tranche se risquait à attaquer en plein jour.

Où trouveraient-ils ce poste, ou plutôt cette tanière, dans laquelle ils se tiendraient tapis jusqu'à la nuit? Ils allaient la chercher dans les communs du château, voire le pigeonnier dont la tour permettait au regard une surveillance circulaire. De là on pouvait faire feu autour de soi.

Le pigeonnier séduisait Fichet qui, pour appuyer le choix, fit cette observation:

—Que, sans compter l'occurrence où le siège qu'il s'allongerait, les pigeons ils nous viendraient dans les mâchoires à l'heure ous'que la faim elle obtempérerait à une satisfaction.

C'était vrai. On pouvait avoir a soutenir un siège qui se prolongerait et il fallait pourvoir aux vivres. Lambert et Fichet allaient donc visiter les offices du château et ils feraient rafle de tout ce qui pouvait se mettre sous la dent.

De tout ce conciliabule, tenu à voix basse, Pitard n'avait pas entendu un mot: il était trop douloureusement occupé à écouter les gémissements de son estomac, qui hurlait famine.

—Oui, pensons aux vivres, dit alors Meuzelin tout haut, en expédiant les deux gendarmes aux provisions.

À ces mots, Pitard se redressa, la figure rutilante de joie, et, toujours sous l'empire de son illusion, il s'écria:

—Enfin, on va passer dans la salle à manger!!!

Puis, un souvenir lui revenant:

—Est-ce que vous n'avez pas parlé de mon ami, le citoyen Croutot, qui doit être des convives du déjeuner? demanda-t-il.

Le nom de Croutot éclata comme une bombe devant les compagnons. Le sentiment du danger terrible qui, tout à coup, était venu planer sur eux, puis l'incident de l'homme blessé par le coup de fusil de l'ogre leur avait momentanément fait oublier Croutot.

—Si on lui faisait prendre un peu l'air? proposa Barnabé, ne pensant plus à la présence de Pitard.

Mais Meuzelin y songea à temps. D'un coup d'oeil, il commanda la prudence à Vasseur et à l'échalas, puis, en s'adressant au pique-assiette:

—Ah! fit-il, Croutot est de vos amis?

Pitard se reprit en faisant la moue:

—Mon ami, n'est pas précisément le mot. J'entendais dire que je le connais depuis longtemps.

Sa mémoire du passé fournit à Vasseur cette question:

—Sans doute du temps où Croutot était domestique de ce vicomte de Biéleuze chez lequel, lors de votre voyage à Paris pour consulter un médecin sur votre appétit, vous alliez si souvent dîner?

—Oh! non. Ma connaissance avec Croutot remonte plus haut. Elle date d'un voyage à Paris que j'avais fait avant celui dont vous parlez.

—Alors Croutot n'était pas encore au service du vicomte de Biéleuze? reprit Vasseur.

Cette fois, Pitard eut un petit sourire de dédain en répondant:

—Non. Il exerçait un autre emploi.

Le sourire avait intrigué Meuzelin, qui demanda:

—Quel emploi?

L'emploi en question ne devait pas être du goût de l'ogre, car il y eut dans sa voix une intonation de mépris quand il fit cette réponse étrange:

—Croutot était Ange gardien chez un notaire à trente sous.

Et, en secouant la tête, il ajouta:

—Une canaille numéro un, ce notaire, du nom de Taugencel, qui, plus tard, a été condamné au bagne.

Croutot n'était pas là pour l'entendre, et Pitard était en veine de franchise. Cela fit qu'il termina par cet aveu:

—Notaire et Ange gardien, du reste, se valaient. Les deux faisaient la paire.

—Ah! le Croutot est un gredin? appuya le policier.

Pendant qu'il était en train, il n'en coûta pas plus à Pitard de répondre:

—La perle des gredins!

Après cette révélation sur la manière dont il appréciait Croutot, on pouvait se risquer avec Pitard. Aussi le policier tendit le doigt vers la boiserie du boudoir en disant:

—Elle est là, cette perle des gredins.

À voir lui indiquer cette boiserie où nulle apparence de porte n'était visible, le pique-assiette aurait dû montrer quelque étonnement. Il n'en fut rien pourtant. D'une voix rieuse, il reprit:

—Ah! bah! il est dans le souterrain?

Les trois compagnons le regardèrent, stupéfaits par la phrase.

—Vous savez donc qu'il existe là l'entrée d'un souterrain? fit Vasseur.

—Oh! il y a belle lurette que cette porte me fut ouverte, pour la première fois, par la personne qui m'a fait apprendre tous les tours et détours de ce long souterrain, débita l'ogre d'une voix devenue triste.

Et, se tournant vers Vasseur, il continua:

—Je le connais si bien, qu'un jour, de mémoire, j'en ai dessiné un plan pour ce même vicomte de Biéleuze, dont vous parliez tout à l'heure.

Le lieutenant tressaillit à ces mots. Ce plan était-il celui qu'il avait trouvé dans les papiers du vicomte, lorsqu'il y cherchait quelque note qui le mît sur la trace de cette Julie, à qui Biéleuze avait adressé la lettre qui avait si étrangement disparu; plan qui, en tête, portait tracé le nom de Julie?

D'une main fébrile, Vasseur prit son portefeuille dans lequel, depuis cette époque, il avait gardé le papier. Il en tira le plan et le présenta à Pitard, en demandant:

—Est-ce celui-ci?

—Oui, fit l'ogre à première vue.

—Alors que signifie cette petite croix placée dans un des nombreux carrés? demanda curieusement Vasseur.

Pitard secoua négativement la tête.

—Ça, dit-il, c'est le secret d'un autre. Sur ma conscience d'honnête homme, je ne puis le révéler.

En affirmant sur sa conscience la voix de Pitard s'était accentuée tellement loyale, que Meuzelin et ses compagnons se sentirent pris d'un intérêt profond pour ce brave homme qu'ils allaient embarquer, sans qu'il s'en doutât, en leur périlleuse aventure.

Le policier lui saisit la main et, spontanément, bien convaincu qu'il pouvait user de franchise avec celui qu'il jugeait incapable de le trahir, il dit à l'ogre:

—En deux mots, Pitard, voici en quelle passe nous sommes.

Puis, après s'être fait connaître, lui et Vasseur, il raconta brièvement au glouton par suite de quels événements ils avaient été conduits en cette situation d'avoir bientôt à défendre leur vie contre les bandits qui allaient venir.

—L'épaisse tour du pigeonnier, bien isolée, nous permettra de soutenir un siège en règle, ajouta-t-il.

Et, sur ce, le policier secoua la main du pique-assiette, en disant pour terminer:

—Ainsi donc, citoyen Pitard, pendant qu'il est encore temps, détalez vite pour n'être pas pris dans la bagarre.

Loin de profiter de l'avis, le pique-assiette était resté sur place et réfléchissant. Après un court silence, il demanda:

—Au lieu du pigeonnier où toute retraite serait coupée, pourquoi pas là?

Et il montra la porte secrète.

—Mais, fit Vasseur, parce que d'autres, mieux que nous, connaissent ces souterrains où ils nous traqueraient trop facilement.

—Mieux que vous, oui; mais pas mieux que moi, dit Pitard en souriant. J'y connais une cachette où je défierais bien tous les bandits de nous dénicher.

—Nous dénicher, répéta Barnabé en appuyant sur le «nous». Est-ce que, citoyen Pitard, vous tenez vraiment à être de la fête?

—Pourquoi pas! Je n'ai rien à faire; ce serait une façon de me distraire. Je suis de ces badauds qui suivent la foule, dit tranquillement l'ogre.

Puis, avec un sourire, il ajouta:

—Pourvu qu'on me nourrisse… et j'avoue que c'est une rude tâche pour qui l'entreprend!

Il achevait, quand Lambert et Fichet reparurent, chacun porteur d'une manne pleine de victuailles. Leur chasse aux comestibles avait été d'autant plus fructueuse que, la veille, lorsque les hussards avaient fait évacuer le nombreux personnel de bandits qui représentait censément la domesticité de la fausse comtesse de Méralec, on allait dîner à l'office, vraie table d'hôte où une trentaine de gredins prenaient place. Arrachés, pour ainsi dire, du bord des plats, ils avaient dû abandonner une boustifaille dont leur appétit s'était promis fête.