—La Saute, répéta Croutot dont on entendit trembler la voix.
—Oui, celle qui fut ta complice dans la mort de la pauvre Julie, dont la justice ne t'a pas encore demandé compte, continua Meuzelin.
Il parut que dès qu'on le menaçait de le mettre en présence de la justice, l'avenir, pour Croutot, ne se teignait pas positivement en rose, car il répondit enfin:
—Je parlerai; mais à une condition que je dirai à Pitard.
—Attendons alors son retour, concéda le policier.
—Et vous n'avez plus à l'attendre, prononça en ce moment une voix qui n'était autre que celle du pique-assiette, revenu sans qu'on y eût pris attention.
Puis on entendit claquer le ressort de cette ouverture secrète qu'aurait tant voulu connaître le nabot.
—Alors, nous pouvons rallumer les bougies? demanda Barnabé.
—Oui, fit Pitard.
Puis, d'une voix prudente:
—Mais, chut! fit-il, écoutez plutôt.
En effet, la sonorité du souterrain leur apportait le bruit de pas pressés et nombreux.
—Qu'est-ce? demanda Meuzelin.
—Par une entrée, qui ouvre sur la campagne, une troupe de gens a pénétré dans le souterrain.
—Quels gens?
—Je l'ignore. Peu s'en est fallu que le passage me fût barré lorsque je revenais vers vous. Ils allaient tourner l'angle d'une galerie quand la lumière dont ils s'éclairaient m'a révélé leur approche. Je n'ai eu que tout juste le temps de faire jouer le ressort et de rentrer.
—Peuvent-ils découvrir notre retraite? souffla Meuzelin, imitant l'ogre qui avait parlé à voix basse.
—Ils passeront vingt fois à côté de notre cachette sans soupçonner son existence.
Et, riant, Pitard ajouta:
—Demandez plutôt à ce cher Croutot qui, dans les nombreuses recherches qu'il a faites en ce labyrinthe, n'a jamais pu arriver à la trouver… et cependant c'était la seule chose qu'il cherchait… N'est-ce pas, Croutot?
Mais ledit avorton qui, tout à l'heure, moyennant condition, semblait disposé à parler, devait être revenu sur sa détermination, car il garda le silence.
L'oreille tendue, il écoutait le bruit des pas qui s'entendaient au-dessus de sa tête et sans doute qu'ils lui apportaient une révélation, car il se dit:
—Nous sommes donc plus bas que les galeries?
—Chut! chut! répéta Pitard tout bas au policier, s'il leur est impossible de nous découvrir, ils peuvent tout au moins nous entendre.
—À charge de revanche, pensa Meuzelin qui, pour ne pas donner l'alarme à ses compagnons, souffla dans l'oreille du pique-assiette:
—Courons-nous un danger sérieux?
—Oui, si nous étions pour rester ici.
—Malgré l'envahissement des galeries, pouvez-vous donc nous faire sortir d'ici?
—Avez-vous oublié que je vous ai dit, avant de vous conduire en ce caveau, qu'il possède une sortie particulière?
—Alors, filons tout de suite, proposa le policier.
—Non. Il faut attendre la nuit comme nous en étions convenu.
—Parce que?
—Parce que, dans l'excursion que je viens de faire, le danger s'est révélé plus terrible pour vous que jamais.
Ce disant, Pitard avait tourné les yeux vers Croutot. Il vit une sorte de joie briller dans le regard du nabot, qui écoutait toujours attentivement les allées et venues de ceux qui, au-dessus de lui, parcouraient les galeries. Dans ce regard, l'ogre crut deviner une pensée secrète du nain, car, tout aussitôt, il murmura au policier:
—Vite! vite! bâillonnez Croutot… Le misérable, j'en suis certain, va se mettre à crier.
Meuzelin se pencha à l'oreille de Fichet et lui souffla l'ordre.
Le pygmée avait encore les yeux tournés vers la voûte, quand il sentit les deux mains de Fichet se nouer autour de son cou avec une telle force qu'il en fut presque étranglé. Pour retrouver un peu de sa respiration, il ouvrit une bouche énorme dans laquelle Meuzelin tamponna son mouchoir.
—Que s'il vous plaît de n'être pas identique à une bûche pour l'immobilité, je vous délivrerai de l'existence jusqu'à le terme de vos jours, lui annonça Fichet qui, d'un revers de la main, l'étendit, d'assis qu'il était sur le sol, couché tout de son long.
La précaution demandée par Pitard n'était, à coup sûr, pas inutile, car, à peine le nabot était-il dans l'impossibilité de crier, qu'on entendit, dans la galerie supérieure, une voix qui disait:
—Mes enfants, il s'agit de retrouver le moucheron qui s'appelle
Croutot.
XII
Avant qu'il soit dit quelle était cette voix qui, en ordonnant de rechercher Croutot, se faisait entendre au-dessus de leurs têtes aux compagnons réfugiés dans la retraite où les avait conduits Pitard, il est utile de savoir comment ils y étaient entrés.
Comme on le sait, Barnabé portant le nain sur son dos, Lambert et Fichet munis des masses de provisions, Meuzelin et Vasseur chargés des armes, avaient pris la file derrière Pitard qui s'éclairait d'une bougie. Au bout d'une centaine de pas à travers les nombreux circuits du dédale, dans lesquels Pitard s'était engagé sans la moindre hésitation, il s'était arrêté devant la porte d'un caveau latéral.
—Comment cette porte est-elle fermée? s'était demandé tout haut l'ogre, fort étonné à la vue de la porte plaquée en ses feuillures.
—Ne l'est-elle pas d'habitude? avait demandé Vasseur.
—Pas plus que celles des autres caveaux qui, n'étant utilisés à rien, restent béants. Il faut que quelqu'un soit venu ici qui ait eu à cacher quelque chose dans ce caveau.
La fermeture, du reste, n'offrait aucune difficulté à vaincre. Elle consistait en un lourd verrou qu'il suffisait de tirer de sa gâche. Au moment d'y porter la main, Pitard s'arrêta.
—Oh! oh! fit-il étonné.
Et, au lieu d'ouvrir, il se retourna en disant à Fil-à-Beurre qui le suivait immédiatement, chargé de Croutot.
—M'est avis qu'il faudrait, par prudence, mettre l'avorton à l'écart.
—Par prudence? avait répondu Fil-à-Beurre surpris. En quoi le bonhomme est-il dangereux? Avec ses liens et sa tête enveloppée, il ne peut remuer ni voir.
—Oui, mais il peut entendre.
Sur cette observation, on avait rebroussé chemin jusqu'à l'entrée d'un autre des nombreux caveaux ouvrant sur les galeries. Barnabé y avait déposé son fardeau et avait fermé et verrouillé la porte en disant:
—Faites un petit somme, aimable Croutot.
Le nain pouvait si bien entendre qu'il n'avait pas perdu un mot de cette détermination de le mettre à l'écart. Seulement, il avait pris ce «à l'écart» dans son plus terrible sens. Au bruit du verrou qui se refermait sur lui, il se crut abandonné à tout jamais dans cette espèce de tombe et, de terreur, il s'évanouit.
Cependant, Pitard et les autres avaient regagné la porte du premier caveau.
—Pourquoi, avant d'ouvrir, cette hésitation qui vous a fait éloigner l'avorton? avait demandé Vasseur à l'ogre, comme ils arrivaient au but.
—Parce qu'il m'a paru inutile que Croutot sût que quelqu'un est enfermé dans ce caveau, annonça Pitard.
Comme tous s'étonnaient de son dire, il leur imposa silence d'un geste de main en ajoutant:
—Écoutez!
En effet, de l'autre côté de la porte s'entendait une voix plaintive et faible.
—Comme j'allais ouvrir tout à l'heure, ce gémissement avait frappé mon oreille. De là m'est venue la pensée d'éloigner Croutot, continua le pique-assiette qui, ce disant, avait fait jouer le verrou et poussé la porte.
Derrière lui, les autres entrèrent.
—Une femme! fit Meuzelin qui, à la faible lueur de la bougie de Pitard, venait d'apercevoir un corps étendu sur le sol.
Et quand l'ogre eut baissé sa lumière près du visage de cette femme, ce fut au tour de Vasseur de s'écrier d'une voix brisée par une émotion douloureuse:
—Gervaise! c'est Gervaise!
C'était bien la pauvre jeune fille. Immobilisée sur les dalles qui recouvraient le sol par l'endolorissement de tout son corps, résultant de la chute qui, par bonheur, n'avait causé aucune fracture, elle gémissait depuis douze heures dans cette prison où l'avait enfermée la courtisane jalouse pour qu'elle y mourût de faim.
La minute n'était pas aux attendrissements.
—Le temps presse. Là où nous allons descendre, vous pourrez prodiguer vos soins à cette jeune fille. Mais, en ce moment, le danger nous commande d'agir, déclara Pitard.
Sur ce, s'éloignant vers un coin du caveau, il promena sa lumière sur la paroi d'une muraille:
—Voici la pierre, dit-il, en levant la main pour faire une pesée.
Mais, avant d'appuyer, il se retourna, et s'adressant à Barnabé planté au beau milieu du caveau:
—Éloignez-vous. Reculez vers une des murailles, lui commanda-t-il.
Fil-à-Beurre comprit que le sol allait s'ouvrir sous lui et fit vivement deux pas en arrière; mais son talon rencontra un obstacle qui le fit tomber les quatre fers en l'air à la renverse.
—Voici sur quoi j'ai trébuché, annonça-t-il quand, en se relevant, ses mains, qui tâtaient le sol, eurent rencontré un petit corps de forme carrée.
L'incident de la chute avait arrêté le mouvement de Pitard qui s'approcha tendant sa lumière pour que Barnabé pût examiner sa trouvaille.
C'était un petit coffret d'ébène, fermé par deux agrafes en argent.
Et quand Fil-à-Beurre l'eut ouvert, la lumière de la bougie fit scintiller de mille feux les diamants dont ce coffret était rempli.
Comment ce coffret, au contenu si splendide, pouvait-il se trouver dans le caveau? Son bois, que n'altérait aucune humidité, attestait qu'il n'y avait pas encore fait long séjour.
Il ne pouvait appartenir à Gervaise. Donc, il devait avoir été apporté là par celui ou celle qui avait enfermé la jeune fille dans cette sorte d'in-pace. Avait-on déposé volontairement ces bijoux en cette retraite avec l'intention de les reprendre? Y avait-on oublié le coffret? Là était la question?
Et quand Gervaise, qui revenait complètement à la vie et à l'espérance entre les bras de Vasseur, fut interrogée à ce sujet, elle ne put répondre sur qui l'avait amenée dans le souterrain. Entièrement privée de connaissance quand elle y avait été descendue par le Beau-François, il lui était impossible de rien révéler sur ce point. Mais, ce qu'elle pouvait assurer, c'était par qui elle avait été abandonnée dans cette tombe anticipée, puisqu'elle était sortie de son évanouissement juste à temps pour reconnaître madame de Méralec, à la lueur de la lanterne qu'elle portait, refermant la porte du caveau.
Au nom de la fausse comtesse, Meuzelin devina tout.
—J'y suis, dit-il. La mâtine, quand elle nous a échappé en s'enfuyant par l'issue secrète du boudoir était si loin d'avoir perdu la carte que, désespérant de retrouver la position d'où j'étais venu la débusquer, elle a voulu emporter une poire pour la soif. En conséquence, comme épave sauvée de son naufrage, elle a décampé en volant les diamants de la vraie comtesse.
Et il conclut en ajoutant:
—Donc, qu'elle ait laissé volontairement le coffret ou qu'elle l'ait oublié ici, elle reviendra inévitablement en ce caveau pour le reprendre.
—Et elle retombera en nos mains, dit Vasseur, plein de haine pour celle qui avait condamné Gervaise à mourir de faim.
—Attendons-la donc, proposa l'échalas.
Ils furent rappelés à la prudence par Pitard, qui secoua la tête en disant:
—Attendre ici, où nous ne serions pas en sûreté, oh! que non pas! Je m'y oppose formellement.
—Il faut pourtant que nous nous emparions de cette misérable femme, argua Meuzelin.
—Eh bien, moi, je me charge de vous la faire tomber entre les bras et, peut-être même sur la tête, prononça Pitard en riant.
Et alors, pour expliquer sa promesse étrange, il porta la main à cette pierre qu'il avait tout à l'heure cherchée sur une paroi du caveau, et il y appuya en disant:
—Regardez!
Sous sa pression, le craquement d'un ressort qui joue se fit entendre et, aussitôt, la plus large des dalles qui recouvrait le sol, faisant bascule, découvrit béante l'entrée d'un autre caveau creusé sous le premier.
—Nous allons descendre là dedans, annonça-t-il.
—Hum! hum! fit Meuzelin, et une fois là dedans, comment en sortirons-nous? Si nos ennemis nous ferment cette dalle, nous serons entrés sous un véritable éteignoir.
—Soyez sans crainte, affirma Pitard. Notre retraite possède une autre sortie.
Vasseur pensa à Gervaise qui allait les suivre et demanda:
—Une sortie facile pour une femme?
—Un vrai chemin d'amoureux, affirma Pitard qui, en riant, ajouta: Et ce que je vous ai dit là est au pied de la lettre.
—Alors descendons! décida le policier.
—Oui, mais comment? demanda Vasseur qui, à l'ouverture du trou, ne voyait apparaître aucun escalier ni pointer nul extrémité d'échelle.
Sans mot dire, Pitard disparut dans le trou. Se suspendant à bout de bras au bord de l'ouverture, il se laissa tomber. On l'entendit bientôt annoncer:
—L'échelle est toujours là.
Et les compagnons virent apparaître à l'orifice du trou les deux bouts des montants d'une petite échelle en fer, que Pitard, du fond du second caveau, venait de dresser.
Presque aussitôt, dépassa la tête du pique-assiette venant les rejoindre afin de vérifier, sous son poids, la solidité des barreaux dont le fer avait été rongé par la rouille.
—On peut se risquer, annonça-t-il. Elle ne date pas d'hier, cette échelle. Mais, depuis vingt ans, je suis le seul qui s'en soit servi.
—Qui donc s'en servait il y à vingt ans? demanda Barnabé curieux.
Ou Pitard n'avait pas entendu ou il ne voulait pas en dire plus, mais à peine remonté dans le caveau supérieur, au lieu de répondre, il reprit:
—Occupons-nous de préparer le traquenard pour la fausse Méralec quand elle viendra chercher son coffret à diamants.
À l'aide d'un de ses cordons de soulier, par une des petites poignées latérales du coffret, il l'attacha tout à l'extrême coin d'un des angles de la dalle à bascule. Puis il fit jouer cette dalle sur ses pivots pour qu'elle revînt fermer l'ouverture, et quand il se fut assuré que grâce au lien qui le fixait, le coffret n'avait pas été déplacé par cette oscillation, il poursuivit:
—Vous comprenez? Une fois descendus en bas, nous ramènerons la dalle en place. Seulement, nous négligerons de faire revenir le cliquet de l'autre détente inférieure qui doit la retenir immobile. Notre gaillarde aux bijoux arrive, elle voit son coffret, s'avance pour le prendre, s'engage sur la dalle qui, n'étant pas arrêtée, fait bascule sous son poids et, comme je vous l'ai promis, vous l'envoie sur la tête ou dans les bras.
Fil-à-Beurre se pencha à l'oreille de Fichet et lui murmura:
—Qu'il vous souvienne de ce piège, mon brave, pour prendre vos puces.
Son trébuchet ainsi tendu et expliqué, Pitard ajouta:
—Maintenant, descendons attendre en bas qu'il plaise à la voleuse de diamants de venir faire la culbute.
Vasseur descendit le premier, portant dans ses bras Gervaise bien affaiblie, puis Meuzelin que suivit Fil-à-Beurre. En touchant terre, ce dernier eut un souvenir.
—N'oublions pas Croutot, dit-il. Le coquin est dangereux à laisser traîner derrière nous.
Lambert et Fichet allèrent chercher le nabot dans le caveau où il avait été déposé, pendant que Pitard, à son tour, descendait l'échelle.
—Par où diable sortirons-nous d'ici? demanda Meuzelin qui, une lumière à la main, venait de visiter leur nouvelle retraite.
—C'est ce que je vous montrerai quand il en sera temps, répondit l'ogre gravement.
—Pourquoi pas tout de suite?
—Parce que, comme je vous l'ai déjà dit, c'est le secret d'un autre, que je ne puis vous révéler qu'à la dernière extrémité.
Cette réponse fut suivie d'un appel de Fichet qui, de l'ouverture supérieure, leur demandait:
—Que c'est qu'il faut que je vous précipitasse le Croutot?
—Non aide-le à descendre, commanda le policier.
—Que c'est qu'il est comme une carpe qu'elle n'aurait plus notion de soi-même, annonça le soldat, qui rapportait le nain toujours évanoui.
À bras, on descendit le petit homme. Lambert et Fichet vinrent rejoindre, après avoir passé à Fil-à-Beurre les paniers de provisions.
Tout le monde réuni, Pitard, éclairé par Meuzelin, alla dans un angle du caveau pousser une pierre en saillie qui, comme en haut, faisait jouer le ressort de la dalle.
—La voici fermée, annonça-t-il.
—Mais, alors, la bascule ne jouera plus sous le poids de la courtisane quand elle viendra chercher le coffret, objecta Meuzelin.
—Oh! fit Pitard, sur ce point, vous pouvez être rassuré. Une bien étrange particularité de l'écho fait que le plus petit bruit qui se produit là-haut résonne ici. Tant léger que soit le pas de cette créature, il ne pourra nous échapper. Alors, nous tendrons le traquenard.
Son explication donnée, Pitard retira l'échelle. Pendant qu'il la couchait sur le sol dans un coin du caveau que l'éloignement des bougies laissait obscur, on entendit Fichet qui, occupé avec Lambert à faire reprendre connaissance à Croutot, proposait à son camarade ce moyen ingénieux de remplacer le vinaigre sous les narines:
—Que si nous lui bourrions le nez avec de la poudre dont à laquelle on communiquerait le feu, ça lui secouerait son cerveau qu'il est avachi?
Au bout de dix minutes, Croutot s'agita faiblement.
—Que le voilà qu'il est de retour dedans son intellectuel, annonça Fichet à Meuzelin. Que vous pouvez percevoir qu'il renifle avec véhémence.
Oui, s'entendait un vigoureux reniflement, mais Fichet commettait une erreur en l'attribuant à Croutot. Il était bel et bien le fait de Pitard qui, campé devant les paniers aux vivres, aspirait à plein nez l'arôme des victuailles amoncelées devant lui.
—Si nous mangions? proposa enfin l'ogre d'un petit ton suppliant.
Voilà comment, assis sur le sol, les compagnons avaient commencé ce repas dont Croutot, délié et la tête dégagée de son enveloppe, avait refusé de prendre sa part; repas auquel n'avait pas participé Vasseur, trop occupé à couvrir de baisers les mains de Gervaise dans le coin où il se tenait avec la jeune fille; repas enfin pendant lequel Pitard avait commencé le récit de la mort de madame de Biéleuze et de ses premières relations avec le nabot alors que ce dernier était l'ange gardien du notaire Taugencel.
Et ce récit avait été interrompu par de sourdes détonations d'armes à feu, qui avaient été cause que Pitard, coutumier de tous les méandres du souterrain, avait été envoyé aux nouvelles. Ces nouvelles, on le sait, Pitard n'avait pas eu le loisir de les dire; car, après avoir failli, en revenant, se faire surprendre par une troupe qui venait d'envahir le souterrain, il n'avait eu que bien juste le temps de faire rattacher et bâillonner Croutot, dont un cri aurait pu donner l'éveil.
Ce que Pitard avait avancé sur la particularité de l'écho qui ramenait dans ce caveau le plus faible bruit du souterrain était de toute vérité, puisque Croutot, à peine bâillonné, avait retenti, au-dessus des compagnons, une voix qui disait:
—Mes enfants, il s'agit de retrouver le moucheron qui s'appelle
Croutot.
Et, sur cet ordre, des pas nombreux s'étaient fait entendre, s'éloignant dans toutes les directions du labyrinthe.
—C'est Coupe-et-Tranche, souffla Meuzelin, qui avait reconnu la voix.
—Et, en ce moment, il est dans la galerie, juste devant l'entrée du caveau qui surplombe le nôtre, annonça Pitard.
—Alors, s'il y entre, il va voir le coffret et voudra le prendre. Allez donc faire jouer le ressort qui rétablira le jeu de bascule de la dalle. À défaut de la courtisane, ce bandit de Cardeuc est encore d'une excellente prise pour nous, commanda le policier.
Le pique-assiette se levait quand une autre voix demanda:
—Retrouver Croutot est-il donc le plus pressé pour nous?
Meuzelin, à ces mots, arrêta vivement Pitard, qui allait toucher le mécanisme de la dalle.
—Non, c'est inutile pour le moment, dit-il. C'est la Suzanne qui vient de parler. Elle doit vouloir reprendre ses diamants et elle saura empêcher le Marcassin d'entrer dans le caveau, où il ferait main basse sur le coffret. Mieux vaut attendre encore et écouter.
On juge de l'attention avec laquelle chacun des compagnons prêta l'oreille aux paroles que la sonorité du souterrain leur amenait d'en haut, aussi claires et nettes que si elles eussent été prononcées dans leur refuge.
Aussi la voix rude et hargneuse de Cardeuc leur arriva-t-elle, bien distincte, quand il répondit à la courtisane, qui venait de lui demander si le plus pressé, pour le moment, était de retrouver Croutot:
—N'as-tu pas compris, la belle, que la partie est perdue pour nous? Le général Labor s'est dépêtré du piège à ne jamais y retomber. Tes beaux yeux et tes promesses ne sauraient plus le ramener sous notre coupe.
À ces paroles, les écouteurs se regardèrent avec surprise. Qu'était-il donc arrivé qui eût ouvert les yeux de Labor?
—Oui, avait continué le métayer avec colère, c'est bien fini pour nous des beaux coups à faire. Voilà les deux tiers de mes hommes sur le carreau, et le reste va être traqué sans pitié ni merci.
Après une courte pause, il prononça:
—Tiens! écoute ces détonations.
Non plus comme tout à l'heure, les coups de fusil ne crépitaient nombreux et pressés, annonçant un combat engagé. C'étaient des brusques explosions, plus fortes et plus espacées.
—Eh bien? demanda la femme, après qu'une nouvelle détonation eut retenti.
—C'est Labor qui fait fusiller ses prisonniers! gronda Cardeuc.
Et, avec une intonation féroce, il prononça ensuite:
—Il me faut retrouver Croutot… Dussé-je lui arracher la chair par lambeaux avec des tenailles rougies au feu, je le forcerai bien à parler.
Meuzelin, après ces mots, se pencha vers le nabot qui, lié et garrotté, n'en avait pas moins les oreilles à même d'avoir entendu ce qu'avait dit Cardeuc sur l'avenir qu'il lui ménageait.
—Eh! eh! fit le policier, que penses-tu, mon bon Croutot, de l'affection que te porte ton ami Coupe-et-Tranche?
Puis, s'adressant à Fichet:
—Retire-lui son bâillon, commanda-t-il. Je le crois guéri de l'envie d'appeler le Marcassin à son aide.
Croutot, à peine put-il parler, se hâta de bégayer en tremblant:
—Je vous livrerai Coupe-et-Tranche.
—Trop tard, nabot, ricana Meuzelin. Tu as attendu, pour nous proposer ta trahison, que Cardeuc soit vaincu, comme il vient de l'avouer… Que le diable m'emporte, par exemple, si je devine comment il a pu arriver là.
Au-dessus d'eux, le dialogue avait continué:
—Faire parler Croutot? reprit Suzanne, ne comprenant pas, le pygmée a-t-il donc quelque moyen de remettre le général Labor sous notre puissance?
—Que la peste soit du général qui a tout éventé et qui fait fusiller mes hommes! En ce moment, la troupe occupe ma métairie et m'empêche d'y aller rien prendre des sommes que j'y avais enfouies… Le plus vite que j'aurai quitté le pays sera le meilleur pour moi… Mais le quitter les mains vides! Tonnerre de Dieu!
—Croutot pouvait-il donc te faire rentrer dans l'argent caché à la métairie?
—Non! Mais il pouvait me dédommager au centuple de ce que je viens de perdre… Par lui, d'un seul coup, je m'emparerais d'un butin que vingt années de pillage n'auraient su me donner.
Et, d'une voix étranglée par la fureur et la cupidité déçue:
—Par Croutot, j'avais des millions.
Alors, s'adressant à un tiers qui, jusqu'à ce moment, était demeuré muet, il demanda:
—N'est-ce pas, Notaire?
—Oui, des millions, appuya la voix de Taugencel.
—Des millions! répéta avidement la courtisane. Où sont-ils donc?
—Dans ce souterrain.
—Cachés par Croutot?
—Non, mais enfouis par madame la comtesse de Biéleuze, qui les avait reçus en dépôt du notaire Aubert pour les rendre plus tard à leurs propriétaires légitimes. Il y a huit ans que la comtesse est morte subitement… Donc, les millions ne peuvent avoir été déplacés.
—Et Croutot est convaincu qu'ils sont cachés ici? insista Suzanne qui se voyait déjà admise au partage du trésor déterré.
—Oui, fit Taugencel, et moi aussi. Madame de Biéleuze, surprise par la mort dans une auberge de Laval, n'a pas eu le temps de compléter sa confidence à celui qu'un hasard avait fait le témoin de son agonie… Elle n'a pu que prononcer quelques mots et remettre un portefeuille à ce témoin… C'est Croutot qui, plus tard, en faisant causer cet homme, a su deviner ce que n'avait pu comprendre ce franc imbécile.
Fil-à-Beurre se pencha vers Pitard et lui souffla:
—Franc imbécile! ce compliment m'a tout l'air d'être à votre adresse.
—À imbécile, imbécile et demi, riposta l'ogre en souriant.
Et il secoua la tête en murmurant:
—Ah! ouiche! les millions. Cherchez-les donc, mes finauds!
Cependant la courtisane avait continué d'interroger le Notaire.
—Ainsi Croutot a tout deviné?
—Beaucoup aidé par moi, qui devais partager avec lui, répondit Taugencel. Il s'était chargé de découvrir l'endroit du dépôt en ce souterrain, et voici huit ans que, prétend-t-il toujours, il le cherche sans pouvoir en trouver la trace… À coup sûr, il a mis la main dessus; mais il n'en souffle mot pour éviter le partage.
Suzanne avait réfléchi.
—Peut-être Croutot dit-il la vérité, avança-t-elle, car comment pourrait-il se faire que madame de Biéleuze eût caché les millions dans les souterrains d'un château qui appartenait au marquis de la Brivière?
—Par une excellente raison, dit en ricanant le Notaire. Madame de Biéleuze, restée veuve avec un fils, était devenue la maîtresse du marquis de la Brivière dont elle eut une fille appelée Julie.
En entendant le Notaire révéler que la comtesse de Biéleuze avait été la maîtresse du marquis de la Brivière, Pitard avait éprouvé un soubresaut de surprise.
—Est-ce que le vieux gredin a découvert le secret? murmura-t-il assez haut pour être entendu du policier, son voisin.
—Quel secret? souffla Meuzelin.
—Celui de la dalle à bascule par laquelle nous sommes entrés et celui…
Mais avant qu'il pût achever, il fut interrompu par le bruit de pas nombreux. C'étaient les hommes de Coupe-et-Tranche qui, après avoir parcouru tous les circuits du souterrain à la recherche de Croutot, venaient annoncer l'inutilité de leurs perquisitions.
—D'abord, étais-tu bien certain que le nabot fût entré dans le souterrain? demanda Suzanne à Cardeuc.
—C'est le Beau-François qui me l'a appris.
—Ah bah! fit le Notaire avec surprise, le Beau-François et toi, vous êtes donc maintenant devenus une paire d'amis?
—Au moment de l'attaque de Labor, le danger commun nous a réconciliés, prononça le métayer.
Tout ce qui se disait en haut était du neuf pour le policier et ses amis. Comment le général avait-il enfin vu clair et avait-il eu raison des bandits, à ce point que Coupe-et-Tranche et sa bande, réduite à une dizaine d'hommes, en étaient réduits à se cacher pendant qu'on fusillait leurs camarades faits prisonniers?
Alors, puisqu'ils n'avaient plus rien à craindre des Chauffeurs, ils pouvaient donc quitter leur retraite pour aller retrouver le général Labor qui, enfin éclairé sur leur compte, les accueillerait à bras ouverts.
Ce fut ce que comprit l'ogre Pitard, qui fit à Meuzelin cette proposition:
—S'il vous plaît que nous nous en allions, je vais vous révéler la sortie dont je vous ai parlé.
—Et que tu ne voulais nous apprendre qu'à la dernière extrémité, sous prétexte que c'était le secret d'un autre.
—Oh! le secret d'un autre, répéta tristement Pitard. D'après le peu que vient de dire ce gredin de Taugencel, je vois que je ne suis pas seul à le connaître.
—Tu veux parler des amours de madame de Biéleuze et du marquis de la
Brivière?
—Oui. Or, si Taugencel connaît cette liaison, il doit savoir comment les deux amants se réunissaient et, par conséquent, il n'ignore pas l'existence de la dalle à bascule… Alors que le marquis était l'amant de la comtesse, pour sauver la réputation de cette dernière que les mauvaises langues commençaient à entamer, il fit venir de bien loin des ouvriers qui, sous les caves du château, creusèrent le caveau où nous sommes et le relièrent par une galerie à un pavillon rustique, situé dans le parc mitoyen qui était celui de madame de Biéleuze. Pendant que les curieux du pays perdaient leur temps à épier les démarches des amants que, dès ce jour, on ne vit plus se rencontrer, ceux-ci purent continuer leurs relations, qui durèrent jusqu'au départ du marquis pour l'émigration.
—Où il s'en alla en laissant à la comtesse cette fille nommée Julie? appuya le policier.
Il répugnait probablement à Pitard d'en dire plus long sur la comtesse de Biéleuze, car il rompit les chiens en demandant:
—Partons-nous?
—Bah! fit le policier. On apprend toujours à écouter. Restons encore à savourer la conversation de nos chenapans de là-haut.
Quand ses hommes étaient venus lui annoncer qu'ils n'avaient pu retrouver Croutot, Coupe-et-Tranche avait répliqué:
—Alors, les gars, allez attendre à la sortie sur la campagne; mais n'avancez pas le nez hors du trou si vous tenez à votre peau. Tuez le temps en prenant un acompte de sommeil, car la nuit prochaine, il faudra jouer des jambes pour détaler prestement de ce pays où il fait trop chaud pour nous.
Et quand ses hommes se furent éloignés, le Marcassin, revenu à son sujet, gronda avec fureur:
—Si nous ne retrouvons pas Croutot, les millions de la Biéleuze nous échappent!… Mille tonnerres! C'était là pourtant, pour nous, une jolie fiche de consolation!!!
—Oui, à ce prix, nous aurions gaiement oublié nos quilles abattues par les ruades du général, approuva Taugencel d'un ton plein du plus sincère regret.
À la pensée de ces millions auxquels, faute de Croutot, il lui fallait renoncer, Cardeuc fut secoué par une rage bleue:
—Oh! si je le tenais, le crapaud! grinça-t-il. J'arracherais sa chair par lambeaux pour lui faire livrer le trésor.
—Par malheur, on ne le tient pas, gémit piteusement le patriarche qui secoua sa tête vénérable.
—Comment n'est-il plus dans le souterrain? grinça le métayer exaspéré.
Ce à quoi, Suzanne, croyant à une naïveté de sa part, répondit railleusement:
—Mais parce qu'il en est sorti.
—Impossible! Le Beau-François m'a dit l'avoir laissé lié de tous ses membres et bâillonné.
—Il aura su se débarrasser de ses liens et il a décampé, reprit la courtisane qui, ne tenant pas pour le merveilleux, allait au plus simple.
—Il a décampé! répéta Cardeuc en gouaillant; alors il n'aura pas été loin. Le Beau-François le guette à la sortie pour l'étrangler et le général Labor le fait chercher partout pour qu'on le fusille.
Si quelqu'un, de tous les écouteurs du caveau, avait été ému par cette phrase, c'était, à coup sûr, le nabot dont on entendit les dents claquer d'épouvante.
Aussi Fil-à-Beurre, en guise de consolation et de conseil, s'empressa-t-il de lui dire amicalement:
—L'un veut vous arracher la chair par lambeaux, l'autre désire vous étrangler, un troisième demande à vous voir fusiller. Moi, si j'étais à votre place, j'irais me noyer afin de ne pas faire de jaloux.
«On ne peut contenter tout le monde et son père», dit un proverbe que Croutot, paraît-il, n'avait observé d'aucune manière puisqu'il n'avait contenté personne. La preuve en était que chacun voulait le happer pour lui faire un mauvais parti.
Ce fut Suzanne qui, en se raillant, revint sur le compte de l'avorton.
—Comment? le général Labor Veut faire fusiller ce bout d'homme! Lui qui, ce matin, avait tant hâte de le retrouver pour la mettre à la place de Meuzelin.
—Oui, lorsque Labor croyait à la fausse dépêche que nous lui avions expédiée. Mais, à cette heure, il n'en est plus de même. Le général jure les cinq cents diables de n'avoir pas son pygmée sous la main pour lui régler son affaire, dit Cardeuc.
—Pourquoi? insista Suzanne.
—Toujours les millions de la comtesse de Biéleuze dont il a appris l'existence, il y a une heure, par suite du mauvais tour que le Beau-François a joué à Croutot… une vieille rancune qui date du temps où le colosse avait pour maîtresse une certaine Césarine Faublin, surnommée la Saute, débita le Notaire.
—Et vous connaissez, vous, Taugencel, la cause de cette rancune?
Apprenez-la-moi, dit curieusement la courtisane.
—Mieux serait de vous conter tout au long l'histoire du nain, en remontant à l'époque où il était mon ange gardien.
—Allez, Cardeuc et moi nous vous écoutons.
—Et nous aussi, pensèrent tous à la fois Meuzelin et ses compagnons.
XIII
Le notaire Taugencel commença:
—Quand je fus nommé notaire à trente sous, et que l'étude d'Aubert m'eut été adjugée, mon prédécesseur passait pour avoir reçu des millions et, après son exécution, la confiscation de ses biens n'en avait trouvé nulle trace. On était certain qu'Aubert avait confié ses fonds à un sous-détenteur, car une lettre de lui, qui avait été interceptée, avait trahi sa ruse.
Donc, lorsque la Commune m'installa dans mes fonctions, ordre me fut donné d'avoir à fouiller tous les papiers de l'étude pour découvrir quelque écrit indiquant le détenteur. J'eus beau tourner et retourner toutes les paperasses d'Aubert, je n'avais pas encore trouvé au bout de six mois.
En me voyant faire buisson creux, la Convention prit méfiance et, me flairant capable d'un mauvais tour, m'adjoignit un ange gardien pour me surveiller. Ce fut Croutot.
Il faut vous dire qu'une semaine avant l'arrivée de ce crapoussin, j'avais pris une cuisinière du nom de Césarine Faublin, grande et belle fille, effrontée, libertine, voleuse, un modèle de tous les vices! Elle était du pays de Maine-et-Loire.
Ce fut elle qui alla ouvrir la porte à Croutot le jour où il se présenta chez moi pour s'y installer. Je me trouvais, à ce moment, dans ma salle à manger et, par la porte entr'ouverte, je pouvais entendre ce qui se disait dans l'antichambre.
À première vue de l'arrivant, Césarine, qui s'attribua la cause de sa visite, s'écria avec surprise:
—Tiens! c'est toi, Bas-des-Reins! Est-ce que tu m'apportes des nouvelles du pays?
—Chut! chut! fit vivement Croutot.
Et il lui souffla je ne sais quoi tout bas qu'il dut accompagner de gestes, car la fille reprit aussitôt d'un ton sec:
—À bas les pattes, Criquet! Tu vas donc recommencer tes singeries anciennes? Puisque je t'ai déjà dit que tu aurais beau te monter sur tes épaules, tu n'arriverais pas encore à la taille d'un homme comme je les aime.
Croutot flûta d'un ton désolé:
—Toujours inflexible, belle inhumaine! Que te faut-il donc pour t'attendrir?
—Ton poids d'or, dit Césarine en riant.
Elle éclata encore plus fort quand, après avoir cru demander l'impossible, elle entendit le nabot lui répondre, avec le plus beau sérieux:
—Eh! eh! je ne dis pas non.
Aussi reprit-elle en gouaillant:
—Tu as donc déniché un trésor depuis peu, traîne-savate?
—Non, mais je le dénicherai peut-être bientôt, appuya le nain.
—Alors, va le dénicher tout de suite en détalant sur l'heure; car je ne tiens point à passer ma vie à causer avec toi sur le carré… mon maître n'aurait qu'à nous surprendre.
—Mais c'est justement à ton maître que j'ai affaire, riposta Croutot.
—Affaire, comme client? fit la Faublin, railleuse.
—Non… comme ange gardien.
Et il se mit à lui expliquer quel genre de fonctions allait l'attacher à ma personne. Je compris que ma servante ne tarderait pas à me l'amener. En conséquence, pour paraître n'avoir rien entendu, je quittai la salle à manger sur la pointe du pied, et je fus m'enfermer dans mon cabinet pour l'attendre.
Bientôt la Faublin entra dans mon cabinet, m'amenant Croutot qui arrivait tout au plus à la hanche de la belle et plantureuse créature. La manière dont elle me le présenta fut des moins révérencieuses.
—Patron, m'annonça-t-elle, je vous amène un pierrot qui dit qu'il est un ange.
Puis, sans respect pour celui que, tout à l'heure, je l'avais entendue traiter de traîne-savate, de criquet et de chafouin, elle partit en ricanant:
—Oh! oh! un ange! quel bas-des-reins, ce bel ange.
Je feignais de ne pas m'apercevoir de la mine furibonde de Croutot à cette façon d'être présenté. C'était un mauvais début pour lui qui voulait être pris au sérieux, et qui avait compté, du haut de ses fonctions et dès le commencement, me traiter de Turc à More. Il chercha à regagner la haute main en me disant d'un ton rogue:
—La plus importante recommandation qui m'ait été faite, en m'attachant à votre personne, a été de coopérer à la recherche de millions d'émigrés que recèle l'étude, affirme-t-on.
Impossible de vous rendre le ton d'importance que mit le marmouset en prononçant cette phrase. J'eus l'air de n'y avoir prêté aucune attention. Seulement, je relevai le «affirme-t-on» sur lequel il avait pesé.
—Oh! fis-je, ceux qui affirment devraient bien venir en personne chercher ces millions, car moi j'y perds mon latin… Rien ne trahit un dépôt, et surtout rien ne peut faire soupçonner un sous-détenteur qui l'aurait reçu du précédent maître de l'étude.
Ce disant, j'examinais la mine de Croutot, dont, en m'écoutant, le front s'était assombri.
À son tour, il plongea son regard dans mes yeux, en me demandant d'une voix qui doutait:
—Vrai de vrai? Vous avez bien cherché partout? Aucun papier ne vous a échappé?
Mon affirmation semblait lui crever le coeur. S'il s'était léché d'avance les babines d'avoir part à la curée, il lui fallait démarquer. Mais comme il lui tardait de savoir à quoi s'en tenir, avec moi, il me jeta un plomb de sonde en me répliquant sur le ton de la plaisanterie:
—On vous aurait promis moitié de la trouvaille que, j'en suis certain, vous auriez encore mieux cherché.
Immédiatement, je lui envoyai la réponse du berger à la bergère par cette riposte, aussi en plaisantant:
—Supposez qu'à vous-même cette moitié du trésor vous ait été offerte et mettez-vous à fureter dans toutes les paperasses, je gage bien que vous ne serez pas plus heureux que moi.
S'il était seulement la moitié canaille de ce qu'annonçait son visage, il devait me comprendre. Canaille il était et, en plus, canaille intelligente, car, après avoir examiné mon visage et y avoir lu qu'il pouvait traiter de pair à compagnon, il me lâcha en clignant de l'oeil:
—Est-ce dit?
—C'est dit, répondis-je.
Nous nous étions compris à demi-mot. Pas une parole ne fut ajoutée à cette convention que, si nous trouvions les écus, nous nous les partagerions.
Quand arriva l'heure du dîner, mon ange gardien se mit à ma table et ce fut Césarine Faublin qui nous servit.
En voyant le roquet attablé devant moi, ma servante, quand elle apporta le potage, éclata de rire.
—Ça me fait drôle tout de même de te voir là, Bas-des-Reins! dégoisa-t-elle de sa voix triviale et narquoise.
Je crus devoir faire acte d'autorité pour la rappeler au respect de mon convive; mais je m'en tirai de façon à jeter de l'huile sur le feu.
—Césarine, dis-je sévèrement, n'oubliez pas que le citoyen Croutot occupe ici un poste de confiance.
Le Bas-des-Reins devait se faire de la bile; mais comme il avait intérêt à ménager la belle fille, il répondit en se tournant vers moi:
—Césarine et moi nous sommes de Saint-Florent-le-Vieil, près Beaupréau.
Ensuite, feignant de se souvenir:
—Ah! à propos! la maman Faublin m'a chargé, Césarine, si je te rencontrais à Paris, de te dire de revenir au pays, et qu'elle te pardonnerait tout.
À ces mots, Césarine se redressa vivement, l'oeil en feu, la figure contractée et, en parlant de sa mère, elle répliqua, d'une voix haineuse:
—De quoi! de quoi! qu'est-ce qu'elle me pardonnera donc, la vieille sorcière? Est-ce de m'avoir rendue plus malheureuse que les pierres? À moi les taloches, les fatigues, la nourriture que nos cochons refusaient; tandis que pour l'autre, elle n'avait que risettes, bons morceaux et caresses…
Elle s'interrompit pour faire entendre un rire amer et strident, puis elle ajouta cette phrase inattendue:
—Était-ce de ma faute si elle avait fait le père Faublin cocu par-dessus la tête?
Ensuite, à titre d'explication, elle continua:
—Sitôt le père mort, elle a été chercher, où elle l'avait cachée, la fille qu'elle s'était fait faire par je ne sais qui et elle l'a amenée chez nous. Alors je n'ai plus été bonne à jeter aux chiens. Il n'y en a plus eu que pour la Julie… sa Julie… sa bâtarde! À elle les oeufs. À moi les coquilles! Un beau soir, j'ai eu assez de cette vie de récolteuse de claques et d'épluchures. J'ai décampé en la laissant avec sa Julie de malheur. Qu'elle la mijote à son aise, sa Julie.
Je ne saurais dire l'intonation de rancune féroce qui accentua la voix de Césarine, quand elle termina en montrant le poing:
—Qu'un beau jour je la tienne, cette poupée de Julie, et nous compterons ensemble.
Sur cette menace, elle nous quitta pour retourner à sa cuisine.
—Bigre! fis-je, elle semble avoir une rude dent contre sa soeur. Elle ne peut pardonner à la bâtarde d'être venue lui prendre sa place légitime.
—Euh! euh! fit Croutot en secouant la tête, bâtarde est bien vite dit. Moi, je ne crois pas que la mère Faublin en ait planté jamais à son mari. Le fait est qu'elle a attendu la mort de son homme pour amener Julie chez elle, mais il y a du pour et du contre, et je pense qu'il existe un dessous de cartes qui n'a jamais été bien étudié.
Si naturellement que m'eût répondu le nain, je devinai qu'il n'en voulait pas dire plus.
—Et puis, reprit-il, Césarine reviendrait chez la mère Faublin qu'elle n'aurait plus lieu d'être jalouse, attendu qu'elle ne retrouverait plus Julie. Elle a été prise en affection par une riche veuve du pays qui l'a demandée à la maman pour lui tenir compagnie. Si la petite sait lui plaire, la veuve lui fera un sort.
—Une veuve sans enfant?
—Non. Elle a un fils qui court la prétentaine et laisse sa mère dans une solitude qu'elle a voulu égayer en prenant Julie. Je le répète, la jeune fille trouvera une position en sachant bien s'y prendre avec la comtesse de Biéleuze.
—Biéleuze? répétai-je; il me semble avoir lu plusieurs fois ce nom quand j'ai visité les papiers de l'étude. La famille des Biéleuze doit avoir compté dans la clientèle de mon prédécesseur Aubert.
Quand vint le soir, il fallut, comme l'ordonnait le décret qui avait créé les anges gardiens, qu'on dressât un lit pour le mien dans ma chambre à coucher.
—Demain, nous recommencerons ensemble la visite des papiers de l'étude, m'annonça Croutot quand il eut la tête sur l'oreiller.
—Alors puissiez-vous réussir, lui répondis-je à demi-mot.
—Et vous aussi, dit-il en me renvoyant mon sous entendu.
Décidément, nous étions bien d'accord. Millions trouvés, millions partagés. Quant à la nation, qui comptait sur notre trouvaille, allez voir s'ils viennent, Jean.
Je ne faisais que de m'endormir, quand un bruit dans la chambre m'éveilla.
En même temps qu'il était ordonné que l'ange couchât dans la même pièce que le notaire, il était enjoint aussi, pour faciliter la surveillance, que, toute la nuit, une lumière éclairât la chambre.
Cette lumière me permit donc de voir Croutot qui, sorti du lit, décampait sur la pointe du pied.
—Il va voir Césarine, pensai-je.
Et, sans m'inquiéter plus de la caravane nocturne du roquet, je me rendormis.
XIV
Le lendemain matin, ce fut Croutot qui me réveilla. Son expédition nocturne et amoureuse avait-elle réussi? C'était à jurer que non, car sa mine renfrognée était loin d'attester une victoire. Feignant d'ignorer qu'il eût couru le guilledou, je m'informai comment il avait passé la nuit.
—Je n'ai fait qu'un somme, m'annonça-t-il avec aplomb.
Dès que je fus habillé, le nabot témoigna la plus grande impatience de gagner l'étude.
—Nous allons tout de suite nous mettre à l'oeuvre pour la nouvelle visite des papiers, dit-il.
—Oh! oh! fis-je, pas avant que, suivant ma coutume de chaque matin, je n'aie avalé la tasse de café au lait que Césarine va m'apporter.
—Ah! Césarine va venir? dit vivement le nain, dont la mine se fit plus morose.
Il achevait quand ma cuisinière entra, portant ce premier déjeuner sur un plateau où se trouvaient deux tasses.
—J'ai pensé que tu ne serais pas fâché de te rincer aussi le bec avec du café, et j'ai doublé la ration à ton intention, Bas-des-Reins, débita-t-elle.
—C'est bien, lâcha tout sec Croutot.
—La Faublin se rebiffa à pareil ton, et, de sa voix narquoise et canaille:
—Tiens! lâcha-t-elle, est-ce que je t'ai vendu des haricots qui n'ont pas cuit, puceron! Fais-moi donc l'amitié d'exhiber un museau plus gracieux… Et, tu sais? que je ne te le dise pas deux fois. Je n'aime un petit chien que quand il fait le beau.
J'aurais dû m'interposer en rabattant le ton de ma servante. Je n'en fis rien, et quand Césarine fut partie, je pris un ton doucereux pour dire au nabot, qui était resté muet devant l'algarade de cette fille:
—J'ai eu besoin de me souvenir de la vieille amitié qui vous lie à
Césarine pour ne pas la rappeler au respect qui vous est dû.
Je supposais qu'il allait me répliquer. À mon étonnement, il abandonna ce sujet pour dire:
—Vite aux papiers de l'étude.
Que s'était-il donc passé, cette nuit entre la Faublin et l'avorton qui les rendît, elle si haute de verbe, lui si souple d'échine?
—Soit! passons dans mon cabinet, dis-je après avoir vidé ma tasse.
Je me dirigeais vers la porte de communication quand, de l'autre côté, rentra Césarine, qui avança la main en disant:
—Voici ce que vous avez perdu.
Et elle me remit un trousseau de clefs que d'habitude, je plaçais dans la poche de mon gilet. J'étais si sûr de les y retrouver encore que, tout machinalement, je portais la main à cette poche. Elle était bien vide. Pourtant, je me souvenais que, la veille, en me déshabillant, mes doigts avaient encore palpé ces clefs sous l'étoffe.
—Où as-tu ramassé ce trousseau? demandai-je avec une vive surprise en regardant la Faublin.
Ses lèvres se remuèrent pour une réponse; mais avant d'en lâcher le premier mot, Césarine tourna vers le nabot un regard qui, immédiatement, appela mes yeux sur le bout d'homme. Il était un peu pâle, et d'une mine suppliante au possible, il invoquait la discrétion de ma servante.
—J'ai trouvé ce paquet sur votre descente de lit. Il a probablement glissé de votre vêtement lorsque vous vous êtes déshabillé hier ou habillé ce matin, déclara-t-elle.
Cela dit et après un mince sourire moqueur à l'adresse de Croutot, elle regagna sa cuisine en ajoutant:
—Le meilleur moyen de ne pas perdre ses clefs, c'est encore, le soir, en se couchant, de les fourrer sous son traversin.
Était-ce un conseil qu'elle me donnait? Je n'aurais pu l'affirmer; mais j'eus la certitude que mes clefs m'avaient été volées par Croutot qui les avait perdues en je ne savais quel endroit que la Faublin, au dernier moment, n'avait pas voulu m'avouer. La veille, quand je m'étais réveillé pour voir le marmouset s'évader de la chambre, il venait indubitablement de retirer les clefs de mon gilet.
Je passai dans mon cabinet, suivi par mon ange gardien qui fredonnait comme s'il était étranger à la scène qui avait eu lieu.
Le trousseau, en plus des clefs de quelques meubles de mon logis, comprenait celles de mon bureau et de ma caisse.
—Est-il venu visiter nuitamment mon bureau? me demandai-je en l'ouvrant devant Croutot dont le regard s'attachait sur moi tout inquiet comme s'il eût craint le résultat de mes investigations.
C'était un bureau à cylindre. Quand le mouvement de rotation eut découvert et avancé devant moi la tablette d'appui, un seul coup d'oeil jeté sur les papiers qui s'y étalaient la veille me suffit pour m'apprendre la vérité. Mon bureau avait été ouvert. Une main avait bouleversé mes papiers qu'elle avait négligé de remettre bien en place.
Rien, sur mon visage, n'avait bronché qui pût révéler le résultat de mon examen à Croutot dont je sentais le regard peser sur moi. Quand je levai les yeux vers lui, je le vis en proie à une sorte d'angoisse qui se traduisit par cette question:
—Eh bien?
Son «Eh bien?» voulait demander si je m'étais aperçu qu'on eût ouvert mon bureau. Mais il comprit toute l'imprudence de son interrogation et il se hâta de compléter sa phrase en ajoutant:
—Eh bien? Par quoi commençons-nous la journée?
—Mais, d'abord, mon brave Croutot, par recevoir les clients qui attendent, répondis-je de mon ton le plus bonhomme.
Avant qu'il pût me poser une nouvelle question, je donnai le coup de sonnette par lequel, chaque matin, je prévenais mes clercs que j'étais visible pour les clients qui attendaient dans l'étude. Puis je lui indiquai près de moi, la place que, suivant son devoir d'ange gardien, il allait occuper pendant les consultations de ma clientèle…
Pour moi, il était avéré que Croutot m'avait volé mes clefs pour visiter mon bureau pendant la nuit. Mais qu'est-ce qu'il y avait trouvé et pris? Une autre question se dressait aussi dans mon esprit. Après sa fouille, quand le nain aurait dû remettre le trousseau dans la poche de mon gilet, comment se faisait-il qu'il m'avait été rapporté par Césarine!
Les clients se succédèrent dans mon cabinet, nombreux et bavards. Ce ne fut qu'au bout de longues heures que je me retrouvai en tête-à-tête avec le nain.
Alors je n'y pus tenir. Mon impatience, énervée par ces heures de contrainte, éclata sans préambules. Du reste, avec Croutot, tel que je le jugeais, il ne fallait pas mettre de mitaines. Comme, avant de le refermer, je jetais un dernier coup d'oeil sur les tablettes de mon bureau, l'avorton, mis en éveil par cette inspection, me demanda:
—Que cherchez-vous donc?
Je saisis la balle au bond en lui répliquant à brûle-pourpoint:
—Je cherche à deviner dans quel but vous êtes venu fouiller dans mon bureau cette nuit après m'avoir volé mon trousseau de clefs.
Au lieu de nier, ainsi que je m'y attendais, le pygmée me répondit carrément:
—Oui, c'est vrai! je vous ai pris votre trousseau dans cette intention,
Seulement, je n'ai pas mis mon projet à exécution… c'est un autre.
—De vos amis? dis-je moqueusement.
—Ah! fichtre! non, par exemple! lâcha le nabot en bondissant de colère.
—Quel est cet autre? demandai-je vivement.
—L'amant de Césarine Faublin. Un grand diable du nom de François, avec lequel je me suis rencontré cette nuit.
—Où? fis-je.
Il hésita un peu, puis il y alla bon jeu bon argent en me disant tout net:
—Mieux vaut que je vous confesse la chose carrément. Écoutez donc. L'idée m'était venue que votre bureau, qui a été celui d'Aubert, devait contenir des compartiments secrets où votre prédécesseur pouvait avoir caché quelques notes ou pièces compromettantes. Il a été si brusquement arrêté et si vite emmené d'ici, qu'il n'est pas impossible que le temps lui ait manqué pour retirer de leur cachette et brûler ces papiers.
Je vous dérobai donc vos clefs pendant que vous dormiez, et je me glissai hors de la chambre, pour gagner votre cabinet.
Me réservant de n'allumer une bougie que quand je serais arrivé dans le cabinet, je suivais donc le couloir de dégagement sur la pointe du pied et en pleine obscurité, lorsque, en longeant une porte, je vis une lueur filtrer sous cette porte.
C'était la chambre de Césarine qui, cette lumière me le prouvait, ne dormait pas encore à cette heure avancée de la nuit.
Ma main, qui tâtait, rencontra la clef sur la serrure. À ce contact, le diable me tenta et je fis jouer la clef. Par malheur, j'opérai à contresens et je donnai le double tour. Il me fallut donc tourner à l'inverse. Ces deux mouvements n'avaient duré que vingt secondes, mais ils avaient évité une surprise à Césarine ou, pour mieux dire, à l'amant qu'elle avait reçu dans sa chambre.
Quand enfin je poussai la porte, la Faublin, qui s'était jetée à bas du lit, avait déjà fait trois pas à ma rencontre.
—Tiens, c'est toi, Bas-des-Reins? dit-elle à mi-voix. Est-ce que tu viens me demander quel vent souffle en Suisse?
Puis, aussitôt:
—Qu'as-tu donc à la main? demanda-t-elle, le regard subitement attiré par le reflet lumineux que la lueur de la bougie donnait à l'acier poli des clefs du trousseau que je tenais, un doigt passé dans l'anneau.
Un coup d'oeil lui suffit pour ne pas attendre ma réponse.
—Ah ça, reprît-elle, on dirait les clefs du patron. Et, en riant, elle débita:
—Est-ce que, parmi tes fonctions d'ange gardien, il en est une qui consiste à aller visiter la caisse du patron pendant qu'il ronfle?
Tout en me parlant, elle avait reculé de quatre ou cinq pas dans la chambre et j'avais avancé d'autant, de sorte que j'avais dépassé la bougie, posée sur le somno, qui, à ce moment, m'éclairait le dos, envoyant mon ombre sur la muraille.
Tout à coup, au-dessus de ma silhouette, je vis se dresser une autre ombre gigantesque. Un homme de la plus haute taille avait surgi derrière moi.
Je n'eus pas le temps de faire volte-face. Un bras venait de se nouer autour de mon cou avec une telle vigueur que je fus presque suffoqué. Puis une énorme main, aussi large qu'une éclanche de mouton, emmanchée à un autre bras, vint me retirer le trousseau des doigts.
—Césarine, ouvre le placard, commanda une voix rauque.
Quand la Faublin eut obéi, je fus soulevé de terre tout aussi facilement qu'une plume, par ces deux mains terribles qui, en paralysant si bien mes mouvements qu'il m'était impossible de me retourner pour voir mon enleveur, me portèrent dans le placard, la face contre la muraille. Avant que je pusse tourner la tête, la porte s'était refermée, la serrure avait joué et je me trouvais claquemuré dans la plus complète obscurité.
De celui qui venait de me jouer ce mauvais tour, je ne connaissais que sa haute silhouette, vue sur la muraille, qui m'avait appris que c'était un géant.
Dans mon trou, j'entendis quelques chuchotements, puis la porte s'ouvrit et, si grand soin qu'il prît d'assourdir sa marche, il me fut facile de deviner que le géant s'éloignait.
—Il va se servir des clefs, me dis-je.
La Faublin était restée dans la chambre. Une petite toux me trahit sa présence.
Je frappai doucement à la porte en disant d'une voix suppliante:
—Césarine, ouvre, laisse-moi m'en aller.
—Oh! oh! fit-elle en goguenardant, comme c'est peu galant de ta part, Bas-des-Reins! Tu m'as tracassée toute la journée pour venir cette nuit dans ma chambre et, à cette heure, à peine y es-tu entré que tu veux décamper. Vrai! ce n'est pas galant.
Sa raillerie m'exaspéra. Je frappai du poing contre la porte à plusieurs reprises.
—J'ai oublié de te donner un avis, reprit-elle d'un ton alarmé par ce tapage. François m'a chargé de te prévenir que si tu ne te tenais pas gentil dans ta boîte, il t'étranglerait à son retour.
Sauf de savoir que le colosse, amant de Césarine, se nommait François, je n'avais rien gagné à ma tentative. Je restai donc muet et immobile.
Au bout d'une longue demi-heure, j'entendis le géant rentrer. Cette fois, ils furent moins prudents qu'au début où ils avaient chuchoté. Bien qu'il baissât la voix, le mécontentement fit oublier au colosse de mieux la surveiller, car je l'entendis qui disait:
—Pas un sou dans la caisse! C'est un vrai raffalé, ton notaire. Dans le bureau, pas un liard.
—Le meuble ne possède-t-il pas de cachette?
—Si, deux. Avec mon expérience d'ancien ébéniste, je n'ai pas été long à les trouver. Elles ne contenaient rien autre qu'un méchant chiffon de papier que je t'apporte… Le voici.
—La belle avance! Je ne sais pas lire? grogna la Faublin hargneusement.
—Je te le lirai la prochaine fois.
—Pourquoi pas tout de suite?
—Parce que voici le jour et que j'ai tout juste le temps de détaler.
Et il partit après cette recommandation dernière:
—Attends au moins un bon quart d'heure avant d'ouvrir la cage à ton oiseau et préviens-le que s'il ouvre le bec, je lui tordrai le cou.
Suivant sa consigne, la Faublin laissa passer dix bonnes minutes avant de me délivrer de mon placard.
—Allons! ouste! retourne à ton lit… et, tu sais? dans ton intérêt, motus devant le patron, me recommanda-t-elle en me poussant vers la sortie de la chambre.
Un souvenir me fit résister.
—Et mon trousseau de clefs? dis-je.
—C'est, ma foi vrai! François l'a emporté sans y penser, fit-elle un peu ébahie.
À ce moment, un sifflement, modulé prudemment, monta de la rue sous la fenêtre. Césarine, à ce signal, se hâta de me dire:
—C'est lui qui revient. Il se sera aperçu de son oubli et il rapporte les clefs. Attends un peu. Je vais descendre pour aller te les chercher.
Et elle s'éloigna. Sitôt seul, mon premier soin fut de chercher si, dans la chambre, je n'apercevrais pas ce bout de papier que le géant avait trouvé dans la cachette du bureau et qu'il avait remis à Césarine en renvoyant à plus tard de lui en faire la lecture.