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Le saucisson à pattes II / Le plan de Cardeuc cover

Le saucisson à pattes II / Le plan de Cardeuc

Chapter 4: PUBLICATIONS RÉCENTES
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About This Book

The narrative follows Barnabé, nicknamed Fil-à-Beurre, who is enlisted by the farmer Cardeuc to impersonate a notorious police agent and gain entry to a country château in order to shield Gervaise from the advances of a powerful general. That premise spawns a sequence of comic intrigues and tactical manoeuvres: diversion of cavalry patrols, schemes to conceal large sums, and exchanges of deceit and counter-deceit. Characters alternate between cunning and credulity, producing satirical misunderstandings and farcical complications that blend mystery, humor, and social scheming.

The Project Gutenberg eBook of Le saucisson à pattes II

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Title: Le saucisson à pattes II

Author: Eugène Chavette

Release date: October 1, 2006 [eBook #19431]

Language: French

Credits: Produced by Carlo Traverso, Laurent Vogel and the Online Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This file was produced from images generously made available by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr)

*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LE SAUCISSON À PATTES II ***

Produced by Carlo Traverso, Laurent Vogel and the Online

Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This file was produced from images generously made available by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr)

EUGÈNE CHAVETTE

                                   LE
                           Saucisson à Pattes

II

LE PLAN DE CARDEUC

PARIS

C. MARPON ET E. FLAMMARION ÉDITEURS 26, RUE RACINE, PRÈS L'ODÉON.

PUBLICATIONS RÉCENTES

AMBO (G.)

UN VOYAGE DE NOCES 1 volume in-18……………………. 3 fr. 50

BENJAMIN (C.)

L'IMPURE 1 volume in-18……………………. 3 fr. 50

BOUVIER (ALEXIS)

  LA PETITE CAYENNE
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  LE FILS DE L'AMANT
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  VEUVE & VIERGE
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DALSÈME (A.-J.)

LA FOLIE DE CLAUDE 1 volume in-18……………………..3 fr. 50

DEBANS (CAMILLE)

LES MALHEURS DE JOHN BULL 1 volume in-18……………………..3 fr. 50

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  1 volume in-18……………………..3 fr. 50

LE SAUCISSON À PATTES

II

EN VENTE CHEZ LES MÊMES ÉDITEURS

OUVRAGES D'EUGÈNE CHAVETTE

  LES PETITES COMÉDIES DU VICE, 1 vol. illustré par Benassit
  (vingt-deux mille exemplaires) 5 fr.

  LES PETITS DRAMES DE LA VERTU, 1 vol. illustré par Kauffmann
  (dix-huit mille exemplaires) 5 fr.

LES BÊTISES VRAIES, pour faire suite aux Petites Comédies du vice et aux Petits Drames de la vertu, 1 vol. illustré par Kauffmann (14e mille) 5 fr.

RÉVEILLEZ SOPHIE (6e mille), 2 vol. in-18 6 fr.

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SOUS PRESSE:

LILIE, TUTUE, BÉBETTE 1 vol.

SEUL CONTRE TROIS BELLES-MÈRES 2 vol.

F. Aureau.—Imprimerie de Lagny.

LE SAUCISSON À PATTES

PAR EUGÈNE CHAVETTE

II

LE PLAN DE CARDEUC

PARIS G. MARPON ET E. FLAMMARION, ÉDITEURS RUE RACINE, 26, PRÈS L'ODÉON

Tous droits réservés.

LE SAUCISSON À PATTES

DEUXIÈME PARTIE

LE PLAN DE CARDEUC

I

Qu'était devenu Fil-à-Beurre depuis le moment où il avait échappé au général jusqu'à celui où il reparaissait, amenant deux escadrons de hussards au château de Brivière?

Lorsque Labor, voulant quand même qu'il fût Meuzelin, l'avait emmené avec lui afin de l'interroger loin de la comtesse, l'échalas l'avait suivi d'assez bonne grâce. Mais, pendant que le général donnait ses instructions à son cavalier d'ordonnance, qui allait porter aux hussards, battant la plaine, l'ordre de marcher sur la ferme de la Cornouailles, maître Barnabé avait pris ses jambes à son cou.—Et on sait quelles jambes! Quand Labor s'était retourné, il avait vu son homme déjà bien loin, lancé comme une flèche, dans la direction de la métairie du Marcassin.

De cette fuite, avait été témoin le métayer qui, on s'en souvient, avait quitté la comtesse, pour savoir ce qu'il allait advenir de celui à qui, en mettant à profit l'entêtement du général à vouloir que l'échalas fût Meuzelin, il avait conseillé d'accepter ce rôle.

En voyant le fuyard gagner sa métairie au pas de course, le Marcassin avait souri en se disant:

—Pas trop bête, le maigriot! Le voici qui file chez moi, où il va attendre que j'arrive pour le styler sur ce qu'il aura à faire.

Laissant donc le général s'égosiller inutilement à rappeler son fugitif, le Marcassin avait piqué droit sur sa ferme où il avait retrouvé Barnabé qui s'était écrié:

—Hein! As-tu vu ce général qui persiste à vouloir que je sois un nommé Meuzelin? Toi aussi, du reste, et que le diable m'emporte si je devine pourquoi!… Et, d'abord, qu'est-ce que ce Meuzelin?

—Un célèbre agent de police.

—Pouah! pouah! un état dans lequel je n'ai jamais travaillé! lâcha
Barnabé en faisant la moue.

Puis il poussa le «ouf!» de soulagement d'un homme qui croit en être quitte et reprit:

—Si j'ai dit oui au général, c'était parce que cela paraissait te faire plaisir. À présent que je me suis débarrassé de ce têtu à grosses bottes, c'est fini. N'en parlons plus.

—Mais au contraire, mon garçon, parlons-en, car c'est loin d'être fini, dit le Marcassin.

Barnabé tressauta. Ses yeux s'ouvrirent larges de surprise et tout regimbant à la proposition:

—Ah! mais non, mais non, fit-il avec répugnance. Je ne tiens pas à jouer le mouchard, moi. J'y serais trop inhabile! Là, vrai! je ne saurais que dire et que faire.

—Puisque je te conseillerais, avança le Marcassin.

Fil-à-Beurre le regarda tout ahuri.

—Mais, dit-il, quel intérêt, citoyen Cardeuc, peux-tu donc avoir à ce que je prenne la place de ce Meuzelin?

Le Marcassin s'attendait à la question et il avait préparé son thème suivant ce que lui avait conté Barnabé à son arrivée, en lui ramenant sa charrette et le pot, plein d'or, de Doublet.

—Oh! ce n'est pas mon intérêt que je consulte, dit-il, c'est le tien, garçon.

—Le mien! fit Barnabé dont la voix eut un accent de surprise sincère.

—Oui. Est-ce que tu ne m'as pas parlé, tantôt, d'une jeune fille, nommée Gervaise, disparue du village de Mégin où tu l'as connue et à qui, m'as-tu dit, tu as voué l'attachement le plus profond?

—Pour elle je donnerais ma vie!

Croyant apprendre du neuf à Barnabé, Marcassin continua:

—Sache donc que cette fille est ma nièce. Je la ramenais du village de Mégin quand tu m'as rencontré à l'auberge de la Biche-Blanche. Elle est ici, ou plutôt au château de Brivière; car elle est attachée au service de la comtesse.

Si quelqu'un avait bien vraiment l'air de tomber des nues, c'était l'échalas, tant sa figure exprimait un joyeux étonnement en apprenant ce qu'était devenue Gervaise. C'était à croire qu'il n'en savait rien de rien.

—Tu aimes ma nièce, mon gars, poursuivit le métayer. Après l'acte de probité de me rapporter mon or, je t'ai jugé digne de Gervaise, et je ne demande pas mieux que de te la donner pour femme… Seulement, il faut savoir la conquérir… ou, pour mieux dire, la défendre.

—La défendre contre qui?

—Contre le général qui en tient pour elle.

Son mensonge lancé, le Marcassin échafauda dessus les raisons qui devaient faire accepter à Fil-à-Beurre le rôle de Meuzelin.

—Tu vois donc bien, reprit-il, que, sous le nom de ce policier, tu auras tes entrées au château. Ainsi attaché à la personne de Labor par ton rôle, il te sera facile de surveiller et, surtout, de déjouer les menées amoureuses de ce gros plumet. Si tu aimes sincèrement Gervaise, tu dois me comprendre.

Tout en écoutant, avec une figure assombrie par une jalousie feinte,
Barnabé était en train de se dire:

—Tiens! tiens! mais ce n'est pas trop maladroit ce qu'invente ce vilain ours, pour me faire avaler son hameçon!

Puis, tout haut, en hésitant:

—Très bien! mais que j'accepte le rôle, j'en suis toujours pour ce que j'ai dit; je ne saurais m'en tirer.

—Puisque, je le répète, je te conseillerai… Ainsi, par exemple, veux-tu que je t'apprenne ce que tu devrais faire dans la circonstance présente? proposa le métayer.

—Oui, dites.

—Je tâcherais de rejoindre les hussards qui vont cerner la ferme de la Cornouailles et, après l'expédition finie, au lieu de leur laisser regagner leurs postes sur la route de Laval où ils perdent leur temps à surveiller la plaine, je ferais en sorte qu'ils rentrent dans le cantonnement d'Ingrande.

—C'est dit! s'écria Barnabé, avec un empressement qui témoignait de son zèle à vouloir préserver Gervaise des entreprises amoureuses du général. J'y vais!

À son troisième pas, il arrêta son élan pour dire, avec une sorte de crainte:

—Ne va pas me laisser dans l'embarras! Il est bien convenu, n'est-ce pas, que je puis compter sur tes conseils?

—Sois tranquille, promit Cardeuc.

Cette fois, le squelette partit à toute volée dans la direction d'Ingrande, suivi des yeux par le Marcassin, qui, en souriant, murmurait:

—Il a cru à Gervaise courtisée par le général. Grâce à cet imbécile, la plaine va être délivrée des hussards. Cette nuit, les quatre cent mille francs seront cachés ici.

Pendant que Cardeuc se donnait cette espérance, il ne se doutait guère que celui qu'il traitait d'imbécile était, tout en courant, en train de se dire:

—Ah! gredin, tu as voulu à toute force me faire entrer dans la peau de Meuzelin! Eh bien, j'y suis, ours stupide, et tu verras avant peu qu'il t'en cuira.

Et, tout guilleret, il ajouta:

—Meuzelin, tout de même, va être bien étonné quand il apprendra combien j'ai eu peu de peine à endosser son personnage, puisque c'est, pour ainsi dire, le général et le Marcassin qui me l'ont appliqué de force.

Puis en réfléchissant, mais sans rien perdre de sa vitesse:

—Oui, fit-il, mais il faut rendre à Meuzelin cette justice d'avouer que si ma tâche a été facile avec le général, c'est grâce à son idée de me faire écrire le billet sur Hercule et Omphale, qu'il a envoyé à cette culotte de peau. La ressemblance d'écriture du billet et de l'ordre a fait merveille.

Pendant qu'il était en veine de gaieté, l'échalas s'en donna à coeur joie, car il poussa un énorme éclat de rire qu'il fit suivre de cette réflexion:

—Ce n'est pas encore pour cette fois que je risque de me faire scier entre deux planches, comme Meuzelin m'en a fait entrevoir la douce espérance.

Quand Barnabé arriva au bac qui servait à traverser la Loire, il y rejoignit l'ordonnance du général, porteur de l'ordre, qui, pour franchir le fleuve, attendait qu'il plût au passeur, attardé dans un cabaret sur l'autre rive, de ramener son bateau.

—Nous allons faire route ensemble, camarade, lui annonça Barnabé.

Le hussard le reconnut.

—C'est toi, citoyen, dit-il, qui, à mon départ, détalais si fort pendant que le général gueulait pour te rappeler. Saperlotte! il avait l'air de fièrement tenir à toi, le grand chef!

—Tant et si bien, camarade, que quand je suis revenu un peu plus tard, il m'a chargé de te rejoindre pour aller surveiller l'expédition, annonça Barnabé avec aplomb.

—Quand nous serons sur l'autre rive, je te prendrai en croupe, proposa l'ordonnance.

—Sans refus, camarade.

Cinq heures plus tard, Fil-à-Beurre, à la tête de deux escadrons de hussards, trompettes sonnant, reparaissait au domaine de la Brivière, et quand Labor, en fureur, demandait qui avait ordonné aux soldats de venir le retrouver au château, répondait:

—C'est moi.

Et tout aussitôt, il ajoutait:

—C'est que l'expédition, général, n'a pas donné le résultat que vous en attendiez.

—La bande avait donc quitté la ferme de la Cornouaille? vous avez fait chou blanc? supposa Labor.

—Pas tout à fait; car nous y avons surpris quatre hommes qui, du reste, n'ont fait aucune résistance. Je vous amène ces prisonniers.

—La consigne est de ne pas faire de prisonniers; il fallait fusiller ces sacripants, dit sévèrement le général.

—Oui, mais ils ne sont pas des sacripants. Leur chef m'a fait un récit tellement embrouillé que j'ai cru bon de le conduire ici pour que vous l'interrogiez.

Sur ce, Barnabé ouvrit la fenêtre sur la cour et cria:

—Faites monter les prisonniers.

Sans doute que ceux des hussards qui amenaient les prisonniers s'y prenaient, à leur égard, un peu brutalement, car on entendit une voix mécontente qui disait:

—Que c'est une futilité outrecuidante de me manipulationner comme un paquet de linge sale!

Les prisonniers venaient de s'arrêter dans la pièce voisine où leur escorte attendit l'ordre de les introduire. Depuis l'arrivée des escadrons au château, Labor n'avait encore fait que jurer et rager; son sang-froid, qui lui revint, lui fit comprendre le besoin de s'enquérir un peu, au préalable, sur le compte de ceux qu'il allait interroger. Donc, il s'adressa à celui qu'il persistait à prendre pour Meuzelin.

—Avant que je les fasse entrer…

Au lieu de continuer, il se tourna vers madame de Méralec, que la curiosité avait fait rester en place.

—Mille pardons! comtesse, dit-il. Vous devez être déjà fort mécontente de l'envahissement de votre château par mes soldats. Je n'y joindrai pas l'ennui de vous faire assister à l'interrogatoire de ces hommes. Je vais donc aller les questionner dans la pièce où ils viennent d'être conduits.

Mais cela ne faisait pas l'affaire de la veuve, qui se hâta de dire, avec l'accent d'un reproche amical:

—Ah! général, vous oubliez nos conventions! N'a-t-il pas été convenu une fois pour toutes que, chez moi, vous vous regarderiez comme chez vous?

À cette réponse, Labor crut bon de lâcher un nouveau «hélas!» qui faisait allusion à la confidence que lui avait faite la veuve sur son impossibilité de convoler en secondes noces.

Il revint à Fil-à-Beurre et reprit sa phrase commencée:

—Avant que je les fasse entrer, apprends-moi d'abord comment tu as fait ces prisonniers?

—Ai-je dit prisonniers? demanda Barnabé d'un air étonné. En ce cas, la langue m'a fourché. Je ne puis vraiment pas, en bonne conscience, appeler prisonniers des gens qui, d'eux-mêmes, m'ont demandé à être conduits au château de Brivière.

Puis, laissant ce sujet pour en aborder un autre, l'échalas s'écria vivement:

—Ah! d'abord, pour en finir avec les Chauffeurs que nous allions surprendre, je dois vous dire qu'à notre arrivée à la Cornouailles, nous avons trouvé la ferme complètement évacuée par les bandits.

—Ils ne perdront pas pour attendre! grogna le général.

—Vos soldats et moi, reprit Barnabé, nous allions quitter la Cornouailles quand un paysan m'apprit que quatre hommes se trouvaient réunis dans le cabaret du village. Le soupçon me vint que ce pouvait être des retardaires de la bande. Je fis cerner le cabaret.

—Et tu les a surpris sur la défensive? demanda Labor, avançant ce motif à faire fusiller les prisonniers.

—Euh! euh! fit Barnabé. Est-ce bien trouver les gens sur la défensive que de les surprendre en train de manger du pain et du fromage et de vider une potée de vin en braves voyageurs qui réparent leurs forces et qui ont leurs papiers parfaitement en règle.

Le général tressauta de colère à cette réponse.

—Ah! ça! beugla-t-il, puisqu'il en était ainsi, pourquoi, paquet de cornichons! les as-tu amenés ici?

—Attendez donc, général, attendez donc un petit brin.

—Abrège, bavard!

—Comme je lui rendais ses papiers, celui qui me paraissait être le chef des autres, un gros et même un très gros, me demanda si la route était encore longue jusqu'au château de la Brivière qui, disait-il, était le but de son voyage.

Mollement renversée sur le dos de son siège, madame de Méralec avait écouté en souriant. Aux derniers mots de Barnabé, elle se redressa lentement, muette, mais attachant sur l'échalas un regard inquiet.

—Pourquoi ce gros homme vient-il au château? demanda le général.

—Telle a été ma question. C'est alors qu'il m'a fait je ne sais quelle histoire.

—Comment, âne bâté, tu ne sais quelle histoire! Voyons! conte-la-moi en deux mots, ordonna Labor d'un ton sec.

—Ma foi, non! fit carrément Barnabé. Qu'il vous la conte lui-même.
J'aime mieux, général, vous laisser tout le plaisir de la surprise.

Cela dit, Barnabé se tourna vers madame de Méralec, et ajouta:

—Et à vous aussi, madame la comtesse.

—À moi! dit la veuve.

L'accent de la voix de la jolie femme trahissait si bien la crainte, que
Fil-à-Beurre se hâta de s'écrier:

—Oh! rassurez-vous, madame, il ne s'agit, pour vous, que d'une émotion douce, très douce.

Tout en parlant, Barnabé faisait une gentille petite risette à la veuve, pour calmer son inquiétude.

Mais, pâle et avec un frisson à fleur de peau, comme si elle pressentait un danger, madame de Méralec pensait à cette phrase de l'ami du soupirant de Gervaise et se répétait:

—En maîtres! en maîtres!

Quant au général, il n'y voyait pas plus loin que le bout de son nez, et à ce nez monta la moutarde quand il s'écria, pour faire un peu sa cour à la veuve:

—Alors, sextuple idiot! puisque ce voyageur est un ami de madame la comtesse, pourquoi as-tu commis la maladresse de l'arrêter!!! Et quand je pense que, pour une pareille ânerie, il t'a fallu deux escadrons de hussards… Deux escadrons pour un homme!

—D'abord, général, ils sont quatre, allégua Barnabé pour sa défense. Il est vrai que les trois autres ont tout l'air d'être au service du gros citoyen.

—Deux escadrons pour un homme! Mille tonnerres! C'est pour arriver à ce résultat que j'ai retiré mes hussards de la route de Laval où, peut-être, ils auraient eu la chance de reconquérir les quatre cent mille francs de l'État! gronda Labor qui se montait.

Le faux Meuzelin se révolta contre ce débordement de colère.

—Dame! écoutez donc, général. La prudence m'a guidé, articula-t-il d'un ton sec. Admettons que ce que le gros m'a conté soit faux, que cet homme soit quelque chef dangereux, Coupe-et-Tranche par exemple, qui cherche à se glisser dans le château pour y introduire plus tard ses complices, est-ce que je n'aurais pas été cent fois coupable en le laissant échapper? Qui m'assure qu'en se voyant pincé tantôt, il ne m'a pas inventé un conte pour n'être pas retenu? Moi, je l'ai pris au mot. «Tu dis vouloir aller au château de la Brivière, mon gaillard, ai-je pensé; eh bien! je vais t'y conduire, moi, et je l'ai amené ici.»

Puis avec un accent flatteur:

—Et, continua l'échalas, je me suis dit: Supposons que j'aie mis la main sur Coupe-et-Tranche voulant ouvrir le château à ses bandits, le général Labor, qui est si fin, si perspicace, si subtil, aura bien vite fait de lever le masque du coquin, et non seulement il me félicitera sur ma capture, mais encore il me remerciera de ma sage précaution d'avoir amené ses soldats pour défendre le château en cas d'attaque de la bande voulant délivrer son chef.

—C'est avec cette arrière-pensée que tu t'es fait suivre des deux escadrons? demanda Labor calmé par les louanges.

—Pas dans un autre but.

—Et tu ne veux pas me répéter ce que t'a dit ce gros homme?

—Non, fit résolument Barnabé. Je vous le répète, je ne veux pas, si l'homme a dit vrai, vous retirer le plaisir de la surprise ou le mérite de l'avoir démasqué s'il m'a menti.

—Alors, Meuzelin, fais entrer ces quatre hommes, commanda Labor, tout pressé de prouver cette fameuse perspicacité que lui prêtait l'échalas.

—Pourquoi les quatre? objecta Barnabé. Le gros seul est à interroger. Les trois autres, j'en suis certain, sont sous ses ordres… ou des serviteurs ou des bandits.

—Va donc chercher le gros, dit le général cédant au conseil.

—À vos ordres, fit l'échalas qui, gagnant la sortie, disparut après avoir soigneusement refermé la porte derrière lui.

Mais si court qu'eût été le temps mis par Barnabé à ouvrir et clore la porte, cette phrase put se faire entendre:

—Que nous allons toujours croquer le marmot en faisant le pied de grue avec le bec dans l'eau comme l'oiseau sur la branche?

De plus en plus secouée par le frisson, la comtesse était pâle comme une morte et son regard, sombre et anxieux, s'attachait sur cette porte par laquelle un pressentiment lui disait qu'un danger redoutable allait entrer.

Enfin la porte s'ouvrit, et, sur son seuil, apparut un homme d'un embonpoint formidable. Après lui, entra Barnabé qui alla se placer derrière le général.

À la vue de l'arrivant, l'effroi de la veuve se détendit brusquement et un soupir de soulagement dégonfla sa poitrine oppressée.

Elle ne connaissait pas cet homme.

Mais son apaisement fut de courte durée. Sa terreur revint terrible, lui figeant le sang dans les veines, lui faisant froid dans les moelles.

Pourtant rien ne justifiait cette épouvante.

L'inconnu arrivait à elle, lentement, doucement ému, l'oeil plein de tendresse, un sourire de bonheur aux lèvres.

Quand il fut près d'elle, il lui prit brusquement la tête entre ses mains et la couvrit de baisers frénétiques en disant avec l'accent d'une joie immense:

—Clotilde! ma Clotilde bien-aimée!

Il fallait voir la mine archi-penaude du général à ce spectacle. Quoi? il convoitait cette jolie femme et un autre la lui embrassait devant le nez! Il n'y mettait pas de ménagements, cet embrasseur. Car, après la première série de baisers, il en entama une seconde aussi ardente, aussi passionnée, qu'il entrecoupait de ces mots prononcés d'une voix chaude d'amour:

—Enfin je te revois, mon adorée Clotilde.

Décidément, Labor leur tenait la chandelle.

—Hum! hum! fit-il vigoureusement pour rappeler sa présence à l'embrasseur.

Au bruit, le gros homme fit volte-face et, la main de la veuve dans la sienne, il prononça en souriant de bonheur:

—Excusez-moi, général, mon nom vous apprendra tout: je suis le comte de
Mélarec.

Se tournant vers la comtesse, il demanda:

—Clotilde, veux-tu affirmer au général que je suis ton mari?

Pantelante de tout son être, madame de Méralec le fixa de ses yeux fous de terreur et au prix d'un immense effort:

—Oui, dit-elle.

Et elle tomba évanouie.

—On a raison de prétendre que la joie fait peur; souffla Fil-à-Beurre au général.

À la chute de la comtesse évanouie, Labor s'était élancé pour la secourir; mais déjà elle avait été relevée par son mari qui la replaçait sur son siège en disant:

—À présent que tout malentendu a cessé entre nous, permettez-vous, général, que je dispose de mes gens, trois dévoués serviteurs que je ramène de l'émigration?

La tête un peu perdue par ce coup de théâtre, Labor, sans parler, fit un signe à Fil-à-Beurre qui, aussitôt, courant à la porte, l'ouvrit et cria:

—Laissez libres les gens du comte de Méralec.

Et, en lui-même, l'échalas pensa:

—Enfoncé le général! Nous voici dans la place! Maintenant, nous allons rire.

Derrière lui, trois hommes étaient entrés.

—Fichet et Lambert, ordonna le comte, soulevez doucement ce fauteuil et transportez la malade dans ses appartements.

Mais, son ordre donné, il adressa au général et à Fil-à-Beurre un regard qui demandait qu'on lui apprît, étranger qu'il était aux êtres du château, où se trouvaient situés les appartements de sa femme.

Du doigt, le général lui indiqua une porte de dégagement, par laquelle disparurent les quatre hommes emportant la comtesse.

Labor et Barnabé restèrent face à face, ce dernier souriant, l'autre faisant un nez long de deux aunes en pensant à la dégringolade de ses projets amoureux, causée par le retour de ce mari tant aimé de sa femme qu'elle s'évanouissait de joie à sa vue. En cette occurrence, le général n'était pas tenu à faire montre d'une énorme sympathie pour l'époux reparu. Il le prouva en grommelant avec une humeur de dogue:

—Il n'est donc pas mort, ce marsouin-là? Trois coups de feu dans le corps et il en revient!!!

—Il faut même croire que les blessures lui profitent, car il en est revenu avec une bien belle santé, appuya sérieusement Barnabé.

—Il faut décamper d'ici! soupira Labor.

—Pourquoi, général? fit l'échalas affectant la surprise.

—Puisque le mari est de retour, lâcha le général, sans penser qu'il avouait tout naïvement ses intentions de Lovelace.

Fil-à-Beurre croisa les mains, eut l'air de tomber des nues et répliqua avec une sorte d'indignation:

—Oh! général! Vous, un si bel homme, céder le pas à une espèce d'éléphant!… Ce serait à désespérer du bon goût des femmes!

—Crois-tu, Meuzelin? fit Labor dont la fatuité se réveilla.

—Ne renoncez pas.

—Tu as cependant vu qu'à l'aspect de son hippopotame, elle s'est évanouie de joie.

—Euh! euh! qui vous dit que ce n'est pas plutôt de regret? On rêvait bel homme et v'lan! il vous tombe un monstre. Le coup est assez dur pour s'évanouir.

—Tu crois, Meuzelin? répéta le général, glissant sur la pente de sa stupide suffisance.

Puis il hocha la tête, en ajoutant:

—Oui, mais je n'ai pas de prétexte pour demeurer au château.

Et, prenant son parti:

—Il ne me reste plus qu'à remonter à cheval en emmenant les deux escadrons de hussards que tu as si niaisement conduits ici.

—Oh! oh! général, il y a vraiment cruauté de votre part à abandonner cette pauvre femme. Est-ce sa faute si vous avez le don de plaire? débita l'échalas d'un ton navré.

—Puisque je te répète que je manque d'un prétexte. Trouve-m'en un et tu verras si je ne me cramponne pas au château.

—Et si je vous trouvais mieux qu'un prétexte, général?

—Quoi donc?

—Un ordre, fit carrément l'échalas.

Ce disant, il avait fouillé dans sa poche dont il tira un papier qu'il tendit au général en disant:

—Dans le paquet du ministère que j'ai reçu ce matin, par voie secrète, voici ce que j'ai cueilli pour vous.

Sur ce papier, revêtu de tous les timbres, signatures et signes de reconnaissance qui en garantissaient l'authenticité, Labor lut ce qui suit:

«Par l'entremise de Meuzelin, ordre est donné au général Labor de surveiller en son château et de l'y tenir isolé de toutes communications le comte de Méralec, émigré rentrant. On ne devra laisser près du prisonnier que sa femme et quatre serviteurs dont le choix lui aura été laissé.—Le ministre de la police générale: FOUCHÉ.»

—Là! voici vos deux escadrons logés au château! articula gaiement Fil-à-Beurre quand le général eut quitté des yeux cet ordre qui lui arrivait, on peut le dire, comme marée en carême.

L'envie qu'avait Labor de posséder madame de Méralec ne put que bien imparfaitement apaiser l'amour-propre du général, froissé de recevoir cet ordre par l'entremise d'un policier auquel il semblait être subordonné.

—Vous recevrez confirmation de cet ordre par votre prochain courrier.
Libre à vous d'en suspendre l'exécution jusqu'à ce moment, annonça
Barnabé qui, tout en pansant la vanité blessée du soldat, donnait un
coup d'éperon à son zèle.

—Ouais! fit Labor, suspendre l'exécution de l'ordre pour laisser au
Méralec le loisir de filer… Oh! que non pas!

Il se remit à lire l'ordre en disant:

—Quatre serviteurs à son choix… À coup sûr, il choisira les trois hommes qu'il a amenés. Quel sera le quatrième?

—Ça regarde le comte, répondit Barnabé avec indifférence.

Mais, brusquement, il se frappa le front.

—J'y pense! s'écria-t-il. Du moment que la comtesse reste auprès de son mari, il faut au moins une femme pour la servir. Notre quatrième se prendra dans le personnel féminin du château.

Le souvenir revint au général de la jolie jeune fille blonde qu'il avait vue dans la journée près de madame de Méralec, et son idée de courir deux lièvres à la fois lui chatouilla plus fort l'imagination.

—La comtesse a une femme de chambre à laquelle, tantôt, elle m'a paru tenir… une nommée Gervaise, je crois, répondit-il.

—Va donc pour cette Gervaise, dit Barnabé d'un ton dénotant qu'il se souciait peu que ce fût cette femme de chambre ou une autre qui eût la place.

Dans sa hâte de tenir les deux femmes sous sa coupe, le général avança cette proposition:

—Si tu allais, Meuzelin, communiquer l'ordre au comte et lui demander de faire le choix en question?

—Y pensez-vous? quand il est en train de soigner sa femme! Attendons un peu, proposa Barnabé.

Mais Labor tint bon.

—C'est que, vois-tu, un ordre ne se donne pas sans un motif. Le mieux est de l'exécuter au plus vite. Aussi me tarde-t-il de faire déguerpir le personnel du château, de fermer les portes et d'installer mes soldats. Une fois le local clos, personne, je te le jure, n'y entrera ou n'en sortira.

—Pas même les deux femmes, gouailla Fil-à-Beurre.

Labor redressa son torse, cligna de l'oeil, frisa sa moustache et répondit avec un sourire vainqueur:

—Oh! les femmes, j'aime à croire qu'il ne faudra pas user de violence pour les retenir.

À cette énormité, Barnabé parut transporté d'admiration.

—Général, s'écria-t-il, voulez-vous me permettre, à moi qui ne suis pas flatteur de ma nature, de confesser une vérité qui m'étouffe?

—Confesse, Meuzelin.

—Eh bien, si j'étais femme, je serais folle de vous… archi-folle! Vous appelez aussi invinciblement l'amour que le printemps appelle la verdure!

Labor répondit avec un petit ton de modestie effarouchée:

—Tu exagères, mon bon Meuzelin. Tu exagères. À te croire, je deviendrais presque fat.

Ensuite, revenant à son idée:

—Va donc trouver M. de Méralec, pour lui faire connaître l'ordre et savoir son choix.

—J'obéis, dit Fil-à-Beurre.

Cinq minutes après, il était de retour.

—La comtesse a repris connaissance, annonça-t-il. J'ai trouvé le mari causant auprès du lit de repos de sa femme. Quand je lui ai fait part de la mesure qui le concerne, il a fait laide grimace. Notre homme doit être rentré en France pour manigancer quelque complot royaliste contre la République. J'ai deviné ça tout de suite et je me suis expliqué la mesure qui va le tenir ici comme dans une souricière.

—Après sa grimace, il n'a rien soufflé?

—Si, il a dit que si quelque chose pouvait le consoler de la marque de méfiance dont il était l'objet, c'était d'avoir à jouir de la société du général Labor, que la comtesse lui avait annoncé être le plus séduisant des hommes.

—Séduisant! la comtesse lui a dit séduisant? fit Labor en se rengorgeant.

—Parbleu! encore une que la vérité étouffe. Il faut que ça lui parte! affirma Barnabé, superbe d'aplomb.

—A-t-il fait son choix?

—Ah! vous avez un rude nez, général, et vous flairez juste… laissez-moi vous le dire sans basse flagornerie… il a précisément choisi ceux que vous aviez devinés. Les trois serviteurs venus avec lui et la Gervaise.

—Alors je puis expulser du château tout le reste du personnel?

—Quand vous voudrez.

Une heure après, le château de la Brivière était sous la garde des hussards. Ils en avaient fait sortir les nombreux domestiques qui, à l'arrivée de madame de Méralec, avaient été choisis par son fidèle métayer.

Au moment où ceux-ci s'éloignaient par la grande porte du château, le Marcassin se présentait à une poterne de service qui lui était habituelle.

—Au large! lui cria le hussard démonté, qui était de faction à cette issue.

Cardeuc s'arrêta net sur place sans rien demander, son regard sombre et cruel fixé sur le soldat. Puis, devinant qu'à toute porte où il se présenterait il trouverait pareil accueil, il s'éloigna de son pas lent et lourd en murmurant:

—Labor a-t-il éventé la mèche?

II

Transportée par Lambert et Fichet sur le fauteuil où elle était évanouie, la comtesse avait été couchée, dans le boudoir, sur un long sopha, servant de lit de repos.

En plus de la porte ouvrant sur un large vestibule, le boudoir était desservi par une autre porte que le comte de Méralec se hâta d'aller ouvrir. Elle donnait sur une chambre, entourée d'armoires, qui servait de lingerie. Une chaise et une petite table à ouvrage, placées près d'une fenêtre, attestaient que c'était là que, tout en se livrant à des travaux d'aiguille, la dame de compagnie de la comtesse devait se tenir aux ordres de sa maîtresse.

Son inspection faite, le comte revint à Lambert et Fichet en leur disant:

—J'ai à causer avec la chère comtesse; vous allez donc, mes braves, vous installer dans le vestibule, avec la consigne de ne laisser entrer personne, sauf l'ami Fil-à-Beurre. Si quelqu'un, le général Labor par exemple, se présentait, vous répondriez que la comtesse, remise de son émotion, a demandé qu'on la laissât un peu reposer… Vous me comprenez?

—Que je n'ai pas la compréhension obstruée, répliqua Fichet, qui s'en alla suivi de Lambert.

Le comte, alors, s'adressant au troisième de ses compagnons:

—Vous, mon cher lieutenant, dit-il, soyez assez bon pour vous établir dans la lingerie. Si la faction doit être longue, j'espère qu'elle ne vous sera pas désagréable, car certaine petite table que je viens de voir dans cette pièce, me prouve que vous ne tarderez pas à y recevoir une gentille visite.

Ce disant, le comte, dont les yeux étaient fixés sur sa femme, guettant si elle reprenait ses sens, avait pris le bras du lieutenant pour le pousser doucement vers la lingerie. En sentant une résistance à sa pression, il leva la vue sur son compagnon.

—Qu'avez-vous donc, Vasseur? Vous êtes pâle comme un mort! dit-il vivement.

En effet, Vasseur, le regard braqué sur la comtesse évanouie, les traits contractés, les lèvres frémissantes, était en proie à une violente émotion.

—Meuzelin, balbutia-t-il avec effort, je connais cette femme. Sa vue évoque en moi de bien terribles souvenirs.

—Chut! chut! souffla Meuzelin; alors, c'est une raison pour qu'elle ne vous voie pas devant elle quand elle retrouvera ses sens. Tout vient à point, lieutenant. Plus tard, vous me conterez votre histoire.

Tout en conduisant Vasseur vers la porte de la lingerie, il continua:

—Il est important que je me trouve seul avec madame de Méralec. Vous n'apparaîtrez qu'à mon appel.

Quand il eut refermé la porte sur le lieutenant, Meuzelin vint s'asseoir auprès du lit de repos et, bien tranquillement, il attendit que la comtesse eût retrouvé ses esprits.

L'attente, du reste, ne fut pas longue. Bientôt un faible mouvement annonça le retour de la comtesse à la vie. Deux minutes après, elle se releva péniblement sur son séant. En même temps qu'elle cherchait à rassembler ses idées indécises, elle promena autour d'elle un regard encore vague.

Alors ses yeux s'emplirent brusquement d'épouvante lorsqu'ils s'arrêtèrent sur le gros homme assis près d'elle, dont la vue lui rappela ce qui s'était passé.

—Eh bien, ma chère Clotilde, vous vous trouvez donc mieux? dit la voix railleuse de Meuzelin.

Les dents claquantes, frissonnante de tout son corps, elle resta muette, anéantie par la terreur.

—Tudieu! reprit Meuzelin toujours gouailleur, savez-vous, douce amie, que vous faites très piteux accueil à votre mari bien-aimé?

Cette voix mordante et ironique galvanisa la femme terrifiée, qui bégaya péniblement:

—Vous n'êtes pas mon mari!

—Alors, ma toute belle, pourquoi m'avez-vous donc, devant cette brute de Labor, reconnu pour le comte de Méralec?

—Non, vous n'êtes pas le comte de Méralec! prononça la comtesse avec une sorte de rage.

—Parce que? fit Meuzelin.

—Vous le savez bien.

—Dites toujours, ma bonne Clotilde.

Elle hésita et, enfin, exaspérée par un ricanement sardonique du gros homme, elle répondit:

—Vous n'êtes pas M. de Méralec, puisque vous me reconnaissez pour votre femme.

—Oh! oh! lâcha Meuzelin; savez-vous, ma charmante, que vous avez l'air d'avouer tout bonnement que vous n'êtes pas plus comtesse que je ne suis comte?

Après un petit silence pendant lequel il attendit inutilement que
Clotilde répondît, le policier reprit:

—Alors que suis-je donc? Pouvez-vous me l'apprendre?

Elle remua négativement la tête.

—Voulez-vous que je vous aide à trouver? proposa Meuzelin. J'ai, pour donner des idées aux gens, un procédé infaillible et bien simple. Je leur conte une histoire.

Semblable à la bête faute qui, prise dans un piège, cesse de rugir pour ne pas attirer l'ennemi, madame de Méralec garda le silence, semblant guetter un mot qui lui donnât barre sur le personnage qui la persiflait.

—Qui ne dit mot consent. Je vois que vous avez envie d'entendre mon histoire. Alors, je m'exécute, dit le policier.

Et, aussitôt il commença:

—Il y avait un jour un scélérat cruel et impitoyable qui se faisait surnommer Coupe-et-Tranche…

Il s'arrêta et, se ravisant:

—Non, non, dit-il, je débute mal dans mon récit. Je mets, comme on dit, la charrue devant les boeufs.

Il parut se recueillir pour mieux préparer le commencement de sa narration, puis il reprit:

—Il y avait une fois un général idiot, sorte de Lovelace de bas étage, en arrêt devant tous les jupons de femmes, dont la fatuité pyramidale faisait un splendide gobe-mouche, qui… que…

Une seconde fois, Meuzelin interrompit sa phrase pour s'écrier:

—Non, non, je me trompe encore. Mon nouveau début manque d'intérêt.

Il se cacha le visage dans ses mains en homme qui cherche à coordonner ses idées.

—Ah! ah! fit-il, enfin j'ai mon vrai point de départ! Écoutez-moi ça, comtesse.

Et, d'une voix posée, il poursuivit:

—Il y avait une fois un métayer nommé Cardeuc, à qui son extérieur, des moins séduisants, avait valu le sobriquet de Marcassin.

Elle était déjà bien pâle, la jolie dame de Méralec. Au nom de Cardeuc, sa pâleur s'accentua pourtant encore. Sans paraître avoir remarqué l'effet produit, Meuzelin avait continué:

—Depuis deux cents ans, de père en fils, les Cardeuc avaient été les métayers des seigneurs de Brivière. Quand le dernier marquis du nom s'en alla en émigration, rejoindre sa jeune fille qui l'avait précédé en Allemagne, c'était le Cardeuc, le Marcassin, qui exploitait la métairie. Aimait-il beaucoup ses maîtres, ce descendant de tant de dévoués serviteurs des Brivière? La suite nous le dira.

Peu à peu la comtesse s'était relevée de dessus sa couche et, maintenant, assise au bord de sopha, elle écoutait, immobile comme une statue, son regard fixe et plein d'angoisse, dardé sur le conteur.

—Ce n'est pas encore bien intéressant, comtesse; mais attendez, la suite vous dédommagera, dit Meuzelin, feignant de prendre son attitude pour une pose d'ennui.

Et il continua:

—Les années se passèrent sans que Cardeuc fît montre du dévouement profond qu'il avait gardé à ses anciens maîtres dont il ignorait le sort. Enfin, un jour, il leva le masque. Il venait de recevoir d'Allemagne une lettre qui lui apprit ce qu'il était advenu des de Brivière. La fille seule survivait et son isolement était double, car, après s'être mariée, elle était devenue veuve du comte de Méralec, tué au pont de Constance.

Tout souriant, Meuzelin s'interrompit encore pour demander:

—C'est bien là votre histoire que je vous conte, n'est-ce pas, comtesse? Dans votre lettre à Cardeuc, vous lui annonciez qu'ayant obtenu votre radiation de la liste des émigrés, vous alliez rentrer sous le toit de vos pères.

Vous dire quelle fut la joie du brave Marcassin me serait impossible. Son ravissement fut plein d'un égoïsme remarquable, car, oubliant que le pays était ravagé par des bandes de Chauffeurs, il alla faire éclater sa joie bruyante partout, s'étonnant qu'elle ne fût pas partagée par tous ces malheureux qui avaient un bien autre martel en tête, car ils mouraient de peur.

Une seconde lettre arriva qui précisait à Cardeuc le jour et l'heure où le château de la Brivière recevrait la survivante de la famille. Ce retour que le Marcassin alla encore trompeter à tous venants, fut appris avec moins d'indifférence par les habitants, à qui une bonne nouvelle, venue en même temps, avait rendu un peu de tranquillité d'esprit. On affirmait que le gouvernement avait enfin résolu d'en finir avec les bandits, et on ajoutait que le général Labor allait se transporter de Nantes à Ingrande, pour diriger d'un point plus central l'expédition qui devait purger la contrée de Coupe-et-Tranche et de sa bande.

Il advint en tout comme il avait été dit. Lorsque le général Labor arriva à Ingrande, il apprit que depuis trois semaines le château de la Brivière était habité par une fort jolie châtelaine.

À ce point, Meuzelin fit une pause en regardant la comtesse.

—Seulement, dit-il en traînant ses mots, seulement la gracieuse et jolie châtelaine n'était pas madame de Méralec, attendu que la vraie comtesse, le jour même de son arrivée au pays, avait été assassinée par les bandits de Coupe-et-Tranche, qui avaient fait disparaître la tête de leur victime pour que rien ne pût révéler la substitution qui allait résulter de ce meurtre.

Et Meuzelin, venant se mettre en face de celle qui l'écoutait, articula d'une voix grave:

—J'ai tenu dans mes mains la tête de la vraie comtesse de Méralec.

Le paroxysme de l'épouvante triompha du mutisme obstiné de la comtesse.
Elle se dressa debout en s'écriant:

—Vous mentez! Je suis madame de Méralec!

À ce démenti, Meuzelin opposa une moue moqueuse.

—En êtes-vous bien certaine? ricana-t-il.

—Alors, qui suis-je? fit-elle d'un ton d'arrogance.

—Ça, dit le policier en haussant les épaules, je n'en sais absolument rien.

Puis, en la regardant dans les yeux, et d'un ton sec:

—Mais, articula-t-il, ce dont je puis pleinement répondre; c'est que tu es la dernière des misérables.

D'un geste impérieux il lui fit signe de se rasseoir en disant:

—Écoute la suite, ma fille.

Et il continua:

—Devant cette tête coupée un soupçon étrange m'était venu à l'esprit. Il devint une certitude quand j'eus entendu l'aveu du maréchal de Monciel, un des quatre assassins de la victime. J'acquis la preuve qu'il m'avait dit la vérité, à Angers, au bureau de poste, où n'avait pas été inscrite, sur le livre des départs, la femme qui, à ce relai, avait pris place, dans le coupé, à côté de l'autre voyageuse qui s'y trouvait depuis Paris.

Avec mes compagnons, je suis parti pour l'Allemagne pendant que tu trônais ici en comtesse. Nous avons, trois semaines durant, battu le pays, relevant à la trace les différents endroits que madame de Méralec avait successivement habités. Enfin, à Vienne, dans une famille où elle l'avait laissé pour se rappeler au souvenir d'amis qu'elle avait quittés, j'ai retrouvé son portrait. C'était bien le même visage que celui de la tête coupée.

La voix de Meuzelin, qui s'était émue aux dernières phrases, retrouva son accent ironique et mordant pour reprendre:

—Tu me demandais tout à l'heure de te dire qui tu es. Je puis te répondre en partie, fausse comtesse. Tu es l'instrument et la complice de Coupe-et-Tranche, ou, pour mieux dire, de Cardeuc-le-Marcassin, ce métayer qui a fait assassiner sa maîtresse pour te faire endosser son personnage. De connivence avec le maître de poste d'Angers, un affilié de la bande, qui ne t'a pas inscrite sur son livre pour dérouter ta piste, tu es montée dans le coupé à Angers, à côté de celle qui, tu le savais, allait bientôt mourir. L'assassinat accompli, tu n'as eu qu'à laisser faire Cardeuc, qui, deux lieues plus loin, avec d'autres paysans de bonne foi, attendait, au passage, la diligence qui lui amenait sa bonne maîtresse, la dame de Méralec. Devant tous, il t'a reconnue et ces braves gens qui, dans la femme faite, ne pouvaient se retracer la bambine partie jadis, ont cru aux transports de Cardeuc et t'ont fait cortège jusqu'au château de la Brivière.

Et Meuzelin, regardant encore en face celle qu'il venait de démasquer, ajouta:

—Ose me démentir!

Elle haussa les épaules et d'une voix dédaigneuse:

—Puisque tu es en train d'inventer, dit-elle, il te faudrait, en même temps, imaginer le motif de cette substitution. Ce gros drame de ton imagination manque par la base.

Le policier fit entendre son rire gouailleur.

—Diable! reprit-il, je vois, ma fille, qu'il est besoin de te mettre les points sur les i. Allons, soit! ne parlons pas de la fortune de la défunte que, tôt ou tard, Cardeuc avait l'intention d'accaparer… après, je suppose, t'en avoir adjugé ta part. Laissons cette fortune de côté pour ne nous occuper que du présent, car c'est ce présent, qui le menace, que Coupe-et-Tranche a voulu conjurer.

En promenant son regard railleur sur toute la personne de la femme,
Meuzelin continua:

—Ah! il s'y entend, maître Coupe-et-Tranche, quand il s'agit d'engluer un ardent coureur de femmes de la force du général Labor. Il sait choisir la proie à offrir aux appétits de luxure d'un pareil fouailleur… car, ma fille, tu es une bien appétissante créature, une magnifique Circé à laquelle Labor ne pouvait résister, lui, aussi bête que libertin. Donc, Coupe-et-Tranche avait parfaitement raisonné quand il s'était dit que le général, venu pour combattre les bandits, une fois qu'il serait tombé sous ton joug, n'aurait plus de secrets pour toi… Ton début à jouer du général a été heureux, ma fille, et je t'en félicite. Les dix mots qu'il t'a dits hier, ont suffi pour voler, la nuit dernière, quatre cent mille francs à l'État.

Et, tout moqueur, il répéta:

—Je t'en félicite. Tu tiens vraiment le général sous ta coupe; il ne voit plus que par toi.

En entendant son ennemi prôner l'empire qu'elle avait sur le général, le courage revint à la femme qui releva la tête et accentua sur un ton de défi:

—Le général, qui ne croira pas tes calomnies, saura me débarrasser de toi.

Meuzelin prit un air des plus étonnés.

—Que tu es bête, ma fille, ricana-t-il. À quoi bon irais-je faire des confidences à cette culotte de peau, quand, si tu le veux, nous pouvons, entre nous, si bien nous entendre.

L'effet produit par ces mots fut immédiat. La peur qui anéantissait la fausse comtesse disparut aussitôt. Celui devant qui elle tremblait depuis une heure n'était donc, ses paroles le prouvaient, qu'un hardi fripon qui, instruit de son secret, venait lui demander sa part du gâteau?

Aussi, emportée par une satisfaction qui l'empêcha de réfléchir, elle joua cartes sur table.

—Quelle somme veux-tu? demanda-t-elle en venant au policier.

Mais lui secoua la tête et répliqua d'un ton amicalement grondeur:

—Tu verses du mauvais côté, ma belle. Je vois que nous ne nous entendons pas le moins du monde. Je ne veux pas de ton argent.

Un autre espoir se présenta brusquement à l'esprit de la fausse comtesse. Ne lui avait-il pas dit, tout à l'heure, qu'elle était une bien appétissante créature? Était-ce la femme qu'il désirait?

Au sourire voluptueux qui apparut sur ses lèvres, Meuzelin comprit sa pensée. Il se remit à hocher la tête en disant:

—Nous nous entendons de moins en moins, ma jolie Putiphar. Je suis un vrai Joseph. Tu perds ton temps. Je vais bien t'expliquer ta situation. Ta peur première t'a fait commettre une faute, celle de me reconnaître pour ton mari devant Labor. Après cet aveu, que peux-tu aller lui conter sur moi sans exciter sa défiance? Et puis, moi, est-ce que je n'ai pas aussi une langue pour dévider mon petit chapelet… avec preuves à l'appui?

En prononçant avec lenteur il répéta:

—Oui, ma fille, avec preuves à l'appui.

Un nuage passa sur le front de la fausse comtesse en entendant ces mots menaçants. Quelles étaient ces preuves?

—Ah! à propos, fit Meuzelin, j'ai une demande à t'adresser. En prenant la place de madame de Méralec, tu as aussi pris ses malles, coffres et caisses. En as-tu fait le compte, ma fille? As-tu tout le bagage au grand complet?

Cette question rappela à la châtelaine la visite que, quelques heures auparavant, lui avait faite Croutot pour la prévenir qu'une caisse avait disparu du bureau de poste d'Angers.

Cependant Meuzelin avait continué:

—Si, par hasard, tu t'étais aperçue qu'il te manque une caisse, je pourrais t'en donner des nouvelles. Elle renfermait de bien précieux papiers de la comtesse défunte… Une vraie mine de ce que j'appelle des preuves à l'appui.

Cela dit, et sans même voir l'effet produit, Meuzelin poursuivit:

—Revenons au général. Il ne faut pas beaucoup compter sur lui, et je te conseille même de le faire sortir de ton jeu, car il branle dans le manche. En revenant de Vienne, j'ai passé par Paris où j'ai prévenu qui de droit des boulettes que son coeur tendre peut faire commettre à ce guerrier doué de trop de tempérament… Donc, ma belle, je te le répète, sors le général de ton jeu et ne fais aucun fonds sur lui pour te délivrer de moi.

Après une pause il ajouta:

—Reste Coupe-et-Tranche…

Il fit une moue, en continuant:

—Ne compte pas non plus trop sur lui.

Au nom du bandit redoutable, une lueur d'espoir avait brillé dans l'oeil de la femme en même temps que, sur ses lèvres, un sourire de dédain semblait ne pas prendre au sérieux ce qui lui était dit sur son complice.

Le policier comprit le sourire.

—Tiens, fit-il vivement, à propos de Cardeuc… non du Marcassin… non, de Coupe-et-Tranche, car je m'embrouille dans tous les noms de ce coquin, je m'aperçois que j'ai oublié de te faire part d'un changement qui s'est opéré dans le château pendant ton évanouissement… Tous tes domestiques, qui n'étaient autres qu'une collection de ses chenapans, que Cardeuc avait mis en garnison ici pour te défendre, ont été expulsés et remplacés par des hussards, qui font bonne garde pour le cas où il plairait à Coupe-et-Tranche de venir, avec sa bande, t'enlever à mon aimable compagnie.

À ces mots, qui lui retiraient sa dernière espérance, la femme eut un tressaillement de rage.

L'agent s'installa dans un fauteuil devant elle, se renversa sur le dossier, allongea ses jambes, posa ses mains sur son ventre en homme qui prend ses aises pour passer un bon quart d'heure, puis, tout gaiement, il prononça:

—J'écoute.

Elle resta muette.

—Est-ce que tu ne m'as pas compris, ma brune? reprit le policier.
J'avais toujours entendu dire qu'une politesse en vaut une autre. Je
t'ai conté ma petite histoire. À ton tour de me narrer la tienne…
Tiens! je ferme les yeux pour mieux écouter.

Et, la tête renversée sur le haut dossier de son siège, le nez en l'air, il ferma les yeux et attendit.

Au lieu de parler, la femme se leva doucement. Mais elle avait compté sans le bruissement de sa robe, qui arriva aux oreilles du policier. Sans faire un mouvement pour la retenir, sans ouvrir les yeux, il se contenta de dire tranquillement:

—Ah! je dois te prévenir, la belle, que, s'il te prenait la fantaisie de décamper, les deux portes sont gardées. Il y a surtout dans le vestibule un nommé Fichet, dont les nerfs sont tellement agacés, qu'il serait capable de t'étrangler.

Comme le même bruissement d'étoffe lui prouva que la femme, tenant compte de son avis, venait de se rasseoir, il reprit:

—Voyons, ma fille, un peu de courage à la langue; dis-moi qui tu es.

La fausse comtesse gardant le silence, il continua en appuyant:

—Note bien que si j'insiste, c'est pour te laisser le mérite de la franchise, attendu que rien ne m'est plus facile que de savoir ton individualité.

Ce disant, il avait rouvert les yeux, ce qui lui permit de voir poindre sur les lèvres de la femme un sourire qui semblait le défier de prouver son dire.

Il se redressa lentement et quand il se fut remis d'aplomb sur son siège, il continua:

—Oui, rien ne me serait plus facile, car il y a ici, pas bien loin, quelqu'un qui te connaît.

La fausse comtesse crut à une ruse.

—Alors fais venir ce quelqu'un, dit-elle d'un ton bref.

—Bah! bah! fit Meuzelin avec insouciance, à quoi bon déranger un brave garçon qui, en ce moment, je le gagerais, doit être agréablement occupé à compter fleurette à une jolie fille que le ciel lui aura envoyée pour charmer sa faction… Et puis, je te l'ai dit, je veux te laisser le mérite de la franchise.

—M'as-tu dis, toi, qui tu es? ricana la femme qui, devant ce refus de faire venir l'individu en question croyait avoir déjà remporté une victoire.

Meuzelin eut un tressaut d'étonnement honteux.

—Ma foi! c'est vrai, fit-il d'une voix piteuse; j'ai manqué à la règle de la galanterie exigeant qu'un homme, qui veut savoir le nom d'une femme, se soit nommé le premier. Donc, je vais te dire mon nom.

Au moment de se nommer, il s'arrêta:

—Tiens-tu bien à le savoir? insista-t-il. Tu sais, il y a quelquefois des noms qui portent sur les nerfs, débita le policier d'un ton tout amicalement craintif.

Sans comprendre qu'il s'amusait avec elle comme le chat joue avec la souris avant de lui faire sentir les dents, la femme prit cette hésitation feinte pour une reculade et éclata d'un rire de bravade insolente.

—Eh bien, ma fille, je me nomme Meuzelin, déclara l'agent.

Puis, sans lui laisser le temps de prononcer un seul mot, il continua:

—Oui, oui, je sais ce que tu vas dire. Pour toi, Meuzelin est ce grand maigriot qui était ici tout à l'heure. Grosse erreur de ta part, ma belle. Il est Meuzelin comme tu es comtesse de Méralec. C'est un joyeux gars qui, avec ma permission, a joué le rôle que je lui avais commandé pour pouvoir m'introduire en ce château… Mais le vrai Meuzelin, c'est moi.

Alors se dressant de sa hauteur, il lui posa sa main sur la tête en disant d'une voix dure:

—Le Meuzelin qui te fera couper le cou. Entends-tu bien, la gueuse, toi la complice de Coupe-et-Tranche, toi qui a pris la place de celle qu'on a assassinée?

À ces paroles et, surtout, au contact de cette main qui lui pesait sur la tête comme pour lui faire comprendre que, bientôt, elle serait remplacée par celle du bourreau, un immense frissonnement secoua la femme qui ne douta plus.

—Oui, continua le policier, je te tiens sous ma griffe qui ne te lâchera plus qu'au pied de l'échafaud, si tu refuses de faire ce que je vais te commander.

La terreur étranglait trop la misérable, pour qu'elle pût parler; mais, aux derniers mots de l'agent qui lui offraient une espérance de pouvoir échapper à la guillotine, son oeil s'attacha sur Meuzelin, semblant demander ce qu'il exigeait d'elle.

Jouissant de son triomphe, le policier la tint un moment palpitante sous son regard menaçant. Il s'ensuivit un silence. Et pendant ce silence, contraste étrange avec la scène terrible qui se passait, on entendit, bien faible, le bruit d'un baiser dans la pièce voisine.