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Le Sentier

Chapter 21: BELVAL
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About This Book

A three-act comedy set mainly in an artist's studio follows a painter whose working life is interrupted by a rotating cast of friends, admirers, and domestic figures. Conversations and rivalries expose shifting romantic attachments, jealousies, and recurring debates about marriage, fidelity, and personal freedom. The ensemble of bohemian artists, a successful feuilletonist, and household retainers generates comic situations that blend witty banter with moments of disenchantment. Scenes move from studio work and social visits to sharper confrontations, tracing how social manners, artistic ambitions, and private compromises shape each character's choices.

ANDREE

Bonjour!

PAUL, à Marthe

Mes hommages, Madame.

MARTHE, à Belval

Au revoir, mauvais sujet.

BELVAL

Et pourquoi ce qualificatif?

MARTHE

Vos théories de tout à l'heure!… Je suis mariée, moi, et je défends le mariage.

BELVAL

Alors, Madame, devant vous, je ne l'attaquerai plus.

MARTHE

Mais si, au contraire; c'est pour la forme que je le défends.

BELVAL, riant

Ah! bon!

LORET, criant à la porte

Dieu que les femmes sont bavardes!

MARTHE

Et les hommes impatients… Au revoir, tous!

ANDREE, la reconduisant

A demain!

MARTHE, sortant

A demain!

SCENE V

ANDREE, BELVAL, FRONTIN et BARDICHON

FRONTIN, à part, à Belval

C'est hardi, Belval, ce que tu as fait là!

BELVAL

Pourquoi?

FRONTIN

Parce que… (lui montrant Andrée, près de la porte) Elle est pétrie de préjugés, cette femme-là. Tu ne crains pas que ça te nuise auprès d'elle?

BELVAL

Je ne pense pas… Il y a trois mois, quand elle ne me connaissait pas encore, alors que moi j'étais déjà pincé, c'eût été maladroit, certainement. Mais à présent, dans cette intimité de sentiments qui nous enveloppe… L'amour est contagieux, indulgent, et… convainquant.

FRONTIN

Alors, tous mes voeux, mon cher… tu vas lui parler ce soir?

BELVAL

C'est mon intention.

FRONTIN

J'emmène Bardichon…

BELVAL

J'allais te le demander.

(Frontin va vers Bardichon, Andrée revient vers eux).

ANDREE, gaiement

Ils sont partis… Loret et Marthe se chicanaient encore.

BELVAL

Touchantes habitudes conjugales.

ANDREE

Au fond, ils s'aiment bien.

BELVAL

Oui! rien qu'au fond!

BARDICHON, à Andrée

Et nous aussi, ma chère amie, nous allons vous quitter.

ANDREE

Comment vous ne dînez pas ici?

BARDICHON

Pas ce soir, impossible.

ANDREE

Je vous aurais fait préparer un repas délicieux!… Et vous, monsieur
Frontin?

FRONTIN

Bardichon est un mauvais ami, madame, il m'a débauché…

ANDREE

Ah! une petite fête!… Je comprends que vous me sacrifiiez. Je ne suis qu'une amie platonique, moi.

BARDICHON

Ne vous plaignez pas trop. Ce sont les mauvais sujets qui s'en vont.
Belval, l'homme sage par excellence, vous reste.

FRONTIN

Tu vas demain à la Chambre?

BELVAL

Qu'est-ce qu'il y aura?

FRONTIN

L'interpellation sur l'affaire Térescope.

BELVAL

Ah oui! j'irai sûrement.

FRONTIN

On s'y rencontrera.

BELVAL

C'est ça, à demain.

FRONTIN, à Andrée

Madame…

ANDREE, à Frontin

Monsieur…

BELVAL, au notaire

Bardichon…

(Frontin et Bardichon sortent)

SCENE VI

ANDREE, BELVAL

ANDREE

Vous êtes gentil de rester un peu à me tenir compagnie… Ils partent tous de bonne heure, aujourd'hui: sans vous, j'aurais fini ma journée toute seule.

BELVAL

Vous vous ennuyez quand vous êtes seule?

ANDREE

Oui… quelquefois… Je n'aime guère la solitude.

BELVAL

La femme n'est pas faite pour vivre isolée.

ANDREE

C'est vrai…

BELVAL

Alors, je suis le bienvenu ce soir?

ANDREE

Mais vous l'êtes toujours.

BELVAL

Je voudrais aujourd'hui l'être plus que jamais.

ANDREE

Pourquoi ça?

BELVAL

Parce que j'ai une requête… une prière à vous adresser.

ANDREE

Comme vous me dites ça!… Je vous suis acquise d'avance… qu'est-ce que c'est?

BELVAL

Permettez-moi, d'abord, de m'asseoir là, tout à côté de vous.

ANDREE, précipitamment

C'est ça… je vais demander la lampe.

(Elle fait le geste de sonner)

BELVAL, arrêtant la main, en souriant

Non, je vous en prie… pas de lumière (gravement) C'est mieux… comme ça… sans lumière…

ANDREE

Mais on n'y voit presque plus!

BELVAL

Justement… la demi-obscurité nous rapproche davantage… Je vous sens là tout près de moi… nos paroles ont plus de forces murmurées que dites… Nos yeux se rencontrent mieux, bien que nous les devinions à peine…

ANDREE

Mais…

BELVAL

Non, ne m'interrompez pas… Depuis plusieurs jours, je voulais vous parler ainsi; mais les choses les plus simples son quelquefois les plus difficiles à dire… les mots se pressent en foule sur les lèvres et on n'ose les murmurer… J'avais peur aussi… ce que j'ai à vous demander va vous paraître si inattendu, si étrange… je craignais… je retardais.

ANDREE, souriant

J'ai donc l'air bien terrible?

BELVAL

Non… pas trop! surtout quand vous souriez comme ça. Mais ce n'était pas la femme elle-même qui me faisait peur en vous, c'était sa raison.

ANDREE

Sa raison?

BELVAL

Oui l'exécrable hérédité de principes moraux infuse en vous-même qui va protester à mes paroles… repousser peut-être ma prière…

ANDREE

Vous m'effrayez… Qu'avez-vous donc à me dire?

BELVAL

Ceci tout simplement: depuis l'instant où pour la première fois je vous ai vue vous avez fait naître en moi un sentiment que j'ignorais, un sentiment délicieux par sa force et sa profondeur… un sentiment que je crois partagé… je vous aime follement, ardemment. Andrée, voulez- vous être librement ma compagne?

ANDREE, sans comprendre, lentement

Librement votre compagne.

BELVAL

Oui… librement.

ANDREE

Librement? (elle le regarde, soudain comprend) Ah! (elle se lève brusquement) Vous aviez raison, je ne m'attendais pas à cette démarche.

BELVAL

Elle vous étonne?

ANDREE

Oui… je l'avoue!… cette déclaration…

BELVAL

Vous offusque?

ANDREE

Un peu.

BELVAL

Ecoutez-moi, Andrée… Comprenez que ce sentiment qui m'attire vers vous et dont je vous fais l'aveu, est vraiment sincère… cette prière ne peut pas être une offense… Nulle femme plus que vous n'est digne d'être aimée, adorée…

ANDREE

Alors?

BELVAL, brusquement

Vous savez quelles sont mes idées sur le mariage…

ANDREE

Vous les avez développées tout à l'heure; mais je croyais à une plaisanterie… à un emballement de romancier soutenant les thèses les plus invraisemblables… quitte à les démolir, le lendemain.

BELVAL

Non. Ce n'était pas l'écrivain qui parlait, c'était l'homme… ces idées ont toujours été les miennes. Elles le seront toujours…

ANDREE

Et vous en êtes imprégné au point de venir m'offrir, à moi, m'offrir… comment dire… le collage, c'est le mot.

BELVAL

Non… L'union libre!

ANDREE

Mais c'est la même chose!

BELVAL

Nullement!… Entre le concubinage et le mariage officiel, il y a le mariage libre où la volonté et l'amour suffisent à retenir les époux l'un près de l'autre…

ANDREE

Distinction si subtile que vous ne pouvez l'invoquer… personne ne l'accepterait… ou on est marié, ou on ne n'est pas… Et quand on ne l'est pas, ça s'appelle le collage.

BELVAL

Ou l'union libre. Je ne vous supplie pas de devenir ma maîtresse mais ma femme, c'est-à-dire une femme ayant tous les droits et tous les devoirs d'une épouse légitime.

ANDREE

Comme l'union elle-même, ces droits et ces devoirs seront fictifs…

BELVAL

… Mais d'autant plus puissant que ces droits seront volontairement reconnus et ces devoirs librement consentis… Aucune contrainte ne vous forcera, vous à me rester fidèle, moi à vous protéger, tous deux à nous aimer… Nous serons unis parce que tel sera notre bon plaisir et quand nous nous donnerons mutuellement une preuve d'attachement, elle sera d'autant meilleure et aura d'autant plus de valeur qu'elle ne sera pas forcée…

ANDREE

Oui… je connais tous ces arguments contre le mariage au profit de l'union libre… L'union libre!… Oh! ce mot me choque!… Vous avez entendu ce qu'ils disaient tout à l'heure à ce sujet?

BELVAL

Des fous!… Frontin seul avait raison: l'idée du contrat d'union est sublime. On a tort de le railler…

ANDREE

Sublime! quelle plaisanterie! Vous n'allez pas me le proposer au moins?
(Elle rit).

BELVAL

Si!… c'est justement ce contrat d'union qui marquerait pour nous une différence entre l'union libre et la concubinage.

ANDREE

Le collage légalisé par l'enregistrement… Non, c'est trop drôle!…
Tenez, je ris; c'est plus fort que moi… Vous êtes amusant ce soir.

BELVAL

Et vous si jolie!… Encore plus jolie comme cela, quand vous riez. Mais il s'agit de notre bonheur à tous les deux: il ne faut pas plaisanter sur un si grave sujet.

ANDREE

L'idée du contrat d'union est assez plaisante.

BELVAL

A la surface. Et pourtant… (il se rasseoit auprès d'elle). En vous demandant de devenir librement ma compagne il faut bien que j'envisage entièrement la question… je dois prévoir l'avenir.

ANDREE, riant

Par un contrat d'union!

BELVAL, souriant

Par un contrat d'union… si petit, si minuscule que vous pouvez ne pas le remarquer s'il vous déplaît.

ANDREE

Alors?… Quelle nécessité?

BELVAL

Scrupule d'honnête homme devant les évènements qu'il ne peut pas toujours diriger… Ainsi votre carrière fatalement brisée…

ANDREE

Comment cela?

BELVAL

Mais oui… je serai très encombrant: il faudra que vous vous occupiez beaucoup de moi… j'aime qu'on s'occupe de moi.

ANDREE

Quel grand égoïste!

BELVAL

Tous les hommes le sont… et puis c'est si doux de tenir toute la place dans la vie d'une femme que l'on aime… (un temps) Je vous parlais de votre carrière artistique brisée par cette union.

ANDREE

Oh! le côté matériel…

BELVAL

Si… je dois quand même… sait-on jamais, lorsqu'on s'embarque, le lieu où l'on échouera… Ne vaut-il pas mieux prendre toutes les précautions?

ANDREE

C'est-à-dire… prévoir les ennuis… la lassitude… la fin de notre amour.

BELVAL

La rupture? Je n'ai pas envisagé la rupture, moi! Il ne m'a pas semblé qu'un jour je pourrais cesser de vous aimer… qu'une heure viendrait où je ne serais plus pour vous qu'un étranger… Je prévoyais les enfants, la maladie, la mort; je ne pensais pas à la séparation… (un temps) Ah! tenez! Il est pénible de débattre ces choses-là quand on s'aime!… Bardichon s'occupera de cette question… Dites-moi que vous voulez bien, que vous consentez à m'appartenir.

ANDREE

Librement?

BELVAL

Mais, oui! Librement!… sans que ce soit obligatoire!… Est-ce donc si pénible de nous aimer simplement parce que nos deux coeurs se désirent? et de nous appartenir tout bonnement parce que nous sommes heureux d'être l'un à l'autre? Pas de contrainte, pas d'entrave, notre volonté étant le seul lien.

ANDREE

Pas de frein, non plus.

BELVAL

Si: la crainte que chacun aura de déplaire à l'autre… frein beaucoup plus puissant que le frein officiel. L'amour a-t-il besoin d'être légalisé pour être sincère et durable? Quelle est donc la valeur d'un sentiment qui n'a qu'un cachet d'état-civil comme garantie? Voyez, tous les jours… le mariage n'est plus qu'un manteau déguisant la polygamie… que d'immoralités commises sous ce manteau-là! Les meilleurs ménages sont ceux qui ne sont pas mariés…

ANDREE

Mais comment sont-ils jugés par le monde?

BELVAL

Le monde? convention! C'est donc beaucoup plus moral de faire mauvais ménage dans le mariage officiel que d'être très unis dans l'union libre?

ANDREE

Ah! non certes! J'ai bien vu ça avec Pierson: Vous ne l'ignorez pas… Tout le monde savait, chacun était au courant de notre existence lamentable!…

BELVAL

Vous en avez souffert!

ANDREE

Enormément.

BEVAL

Et c'est pourquoi aujourd'hui vous doutez de tout… parce qu'un homme vous a beaucoup meurtrie vous ne croyez pas à la sincérité d'un autre homme.

ANDREE

Mais si… je n'élève pas un doute contre vos sentiments.

BELVAL

Pourtant, vous exigez des garanties, des garantis légales!

ANDREE

Je ne les exige pas.

BELVAL

Puisque vous repoussez mes idées!

ANDREE

Je les discute parce que j'ai peur qu'elles ne nous fassent atteindre un but que nous ne cherchons certainement pas. Nous serons des parias dans notre monde… j'entends dans celui qui aura été le nôtre jusqu'à ce jour, car il nous faudra nous créer de nouvelles relations… Je serai humiliée devant les autres femmes mariées légalement, elles, qui affecteront vis-à-vis de moi des airs de supériorité… De votre côté, vous souffrirez de sous-entendus, de silences, d'attitudes, de gestes qui éveilleront votre susceptibilité… Nous serons les premières victimes de notre indépendance parce que dans une société normalement constituée d'usages et de lois, on ne peut vivre sans se plier à ces usages et sans obéir à ces lois.

BELVAL

Avant vous, j'ai envisagé toutes ces choses que vous me dépeignez si justement: mais elles m'ont paru bien infimes, comparées aux grands avantages de l'union libre que je vous exposais tout à l'heure…Ah! parbleu! ce n'est pas à n'importe quelle femme que je proposerais une telle union… il y a des cerveaux qui ne savent se soumettre qu'aux devoirs qu'on leur impose et qui ne sauraient s'en créer volontairement. Mais à une femme ayant comme vous une intellectualité très délicate, très supérieure, très loyale, je croyais pouvoir demander un tel sacrifice… J'ai trop présumé de la force de mon amour que je croyais partagé.

ANDREE

Monsieur Pierre!

BELVAL

… Quand on aime braiment, on ne raisonne pas, on ne calcule pas, on ne découvre pas avant la lutte la carcasse de son rêve… vous prévoyez tout, vous envisagez tout… si froidement… la calme raison à côté de la folie!… De nous deux je suis le seul à aimer!…

ANDREE, très vite

Non! non!… (confuse) Ah! tenez, vous me faites dire… Je ne puis pourtant pas vous laisser croire que je suis insensible…

BELVAL

Je ne demande qu'à être convaincu, du contraire… (se rapprochant d'elle) Ainsi, c'est vrai?

ANDREE

Mais, oui, c'est vrai!… Si je résistais c'était à cause de nos amis, du monde.

BELVAL, pressant

A leur opinion vous ne sacrifierez pas notre bonheur? Est-ce qu'il peut exister des conventions assez puissantes pour nous séparer?… Vous êtes seule maîtresse de vos actes… tous deux, nous ne sommes que des passagers de la vie, libres d'être simplement et entièrement ce que la nature nous a faits… Ayez donc le courage de dire qu'il faudra renoncer maintenant à l'infinie douceur de nous aimer, de nous le dire… de vivre ensemble… bientôt… toujours.

ANDREE

Je le devrais… j'ai tort… je ne peux pas.

BELVAL, il la prend dans ses bras

Ma chérie!… comme je t'aime!

ANDREE, faiblement

Oh! mon ami.

BELVAL

Je t'adore.

(Il l'embrasse)

RIDEAU

ACTE II

Le jardin d'une maison de campagne au bord de la mer en Bretagne. A gauche la maison avec le perron. Au fond terrasse donnant sur la mer. A droite une grille. Table et fauteuils au premier plan.

SCENE I

ANNAIC, HORTENSE

ANNAIC, enlevant les tasses posées sur une des petites tables, pour les mettre dans un plateau.

Quelle idée de faire mettre le couvert sur la terrasse! Ca donne deux fois plus de besogne…

HORTENSE

Bah! on ne dérange pas la salle à manger comme ça…

ANNAIC

On salit la terrasse et comme c'est moi qui la fais…

(Hortense sort emportant le plateau. — Annaïc la regarde s'éloigner).

Elle parle pour elle, cette vieille chipie!!!

(Elle range les chaises)

SCENE II

ANNAIC, ERVOAN

ERVOAN, apparaissant à l'escalier de la terrasse

Annaïc! Il est là, l'patron!

ANNAIC, se tournant vers lui

Non, Monsieur est dans le parc, de l'autre côté. Si vous voulez le rejoindre…

ERVOAN

C'est pas pressé… J'vais l'attendre.

(Il s'accoude sur le rebord de la terrasse).

ANNAIC

Vous v'nez de la mer, Ervoan?

ERVOAN

Oui. J'ai conduit le monsieur à la pêche.

ANNAIC

Le Monsieur arrivé, ici, hier soir?

ERVOAN

Oui… Monsieur Bardichon qu'y s'appelle, je crois… Nous avons causé en route, il est brin fier, ça a l'air d'un brave homme.

ANNAIC

C'est un vieux finaud… il regarde les femmes d'une façon…

ERVOAN

Ah! il vous a déjà…?

ANNAIC

Tiens!

(Elle rit)

ERVOAN

Je comprends ça… Vous n'êtes pas du tout désagréable à regarder (se rapprochant d'elle) Même qu'on aimerait assez… (il fait le geste de la prendre dans ses bras).

ANNAIC

Dites donc, vous!

ERVOAN, insistant

Ben, quoi?

ANNAIC

Finissez… Si on nous voyait!…

ERVOAN

Qui? la patronne?… Elle est comme les autres, Madame!… Elle sait ce que c'est… Il est probable que Monsieur n'se contente pas d'la regarder à distance.

ANNAIC, riant

Ah! ah!… pardine!… même que…

ERVOAN

Il la serre de près, hein?… Ils sont gentils comme tout, les patrons!

ANNAIC

Ma doué!… gentils, peut-être, mais point très catholiques… Paraît qu'y sont point mariés!

ERVOAN

Qui qu'ça y fait?

ANNAIC

C'est honteux!

(On entend monter l'escalier)

ERVOAN, lui faisant signe de se taire

Du monde!

SCENE III

LES MEMES, LE FACTEUR

LE FACTEUR, apparaissant au haut des marches

Le facteur!

ERVOAN

L'père Goziou!

LE FACTEUR

Salut, Legouanec.

ERVOAN

Comme vous passez tard, aujourd'hui!

LE FACTEUR

C'est samedi… les journaux à distribuer…

(Il cherche dans sa boîte)

ANNAIC, s'avançant

Il y a des lettres pour nous?

LE FACTEUR, même jeu

Toujours… Oh! ils m'en donnent une sacrée besogne, vos maîtres, depuis qu'ils ont loué l'château… Tenez, tout un paquet pour eux. (Il pose les lettres et les journaux; il s'éponge le front) Crédié! Qu'y fait chaud!

ERVOAN

Ca cuit!

LE FACTEUR

J'suis en eau.

ANNAIC

Une bolée d'cidre?

LE FACTEUR

C'est pas de refus. Vrai de vrai! j'ai le dos roussi d'avoir grimpé la sente.

ERVOAN

Le soleil tape, là-dessus.

LE FACTEUR

J'vous crois.

ANNAIC

Allez à la cuisine vous rafraîchir… Hortense va vous donner du cidre.

SCENE IV

LES MEMES, sauf le FACTEUR

ANNAIC, classant le courrier

Des journaux… Des lettres… pour Monsieur… pour Madame… (à Ervoan) Ah! tenez! quand j'le disais. Regardez comment qu'elle appelle la maîtresse: (lisant une enveloppe) Madame Andrée Delorme… (elle hausse les épaules) Et lui, c'est Pierre Belval, vous voyez bien!…

ERVOAN

Et puis après?

ANNAIC

Ouais! C'sont point des gens sérieux.

ERVOAN

Parce qu'y s'sont passés du maire et du curé, qui qu'ça y fait?… La place est bonne, le service n'est pas dur…

ANNAIC

C'est possible, mais chez nous, y veulent point que j'y reste…

ERVOAN

Chut! Madame!…

(Andrée apparaît sur le fond du perron)

SCENE V

LES MEMES, ANDREE

ANDREE

La courrier est arrivé, Annaïc?

ANNAIC

Oui, Madame, à l'instant.

ANDREE

Où est-il?… Donnez?… (Annaïck le lui passe. — Elle descend le perron en le consultant. — Apercevant Ervoan) Vous avez conduit Monsieur Bardichon à la pêche?

ERVOAN

Oui, Madame… Ce Monsieur y est encore. Le voici là-bas au bout des rochers.

ANDREE

Très bien!… Vous attendez maintenant?

ERVOAN

Les ordres de Monsieur. Faut-il apprêter le canot, comme d'habitude?

ANDREE

Je ne sais pas, allez voir. Monsieur est aux écuries.

(Ervoan sort)

SCENE VI

ANDREE, ANNAIC, puis PIERRE BELVAL

(Andrée s'est assise et lit une lettre)

ANNAIC, à part

Elle est seule, c'est le moment… (toussant) Hum!… (à mi-voix, approchant) Madame!… (plus fort) Madame!…

ANDREE, tout en lisant

Qu'est-ce qu'il y a?

ANNAIC

Voilà… c'est assez embarrassant… je suis désolée de faire de la peine à Madame, mais c'est les parents… Ma mère a besoin de moi auprès d'elle (Andrée cesse de lire pour la regarder) Elle m'a dit de dire à Madame que je ferais encore l'autre semaine et qu'elle me reprendrait… Si Madame veut chercher une autre servante…

ANDREE

Vous voulez partir? Nous quitter?

ANNAIC

C'est ma mère…

ANDREE

Elle vous retire? Pourquoi? (Annaïc fait un geste vague) Vous n'êtes pas bien ici?

ANNAIC

Si, Madame.

ANDREE

Vos gages sont bons.

ANNAIC

Je ne dis pas non.

ANDREE

Vous plaignez-vous de la nourriture?… Le travail est assez facile…

ANNAIC

Ah! c'était une bonne place!

ANDREE

Alors, pourquoi?… (nouveau geste vague d'Annaïc) (Un temps) Vous allez rester chez vous?… Vos parents ne peuvent cependant pas vous nourrir à ne rien faire.

ANNAIC

J'ai une autre place d'arrêtée.

ANDREE

Ah! vous avez… (Un temps) Vous croyez que vous serez mieux ailleurs?

ANNAIC

Non, seulement…

ANDREE

Seulement?

ANNAIC

C'est les autres qui ont dit à ma mère… ils lui ont conseillé de ne pas me laisser… Moi, j's'rais bien restée… Au fond, la chose m'était égale.

ANDREE

Qu'est-ce qui vous était égal?

ANNAIC

D'être ici… chez vous, quoi!… C'était quasiment aussi convenable que dans une autre maison…

ANDREE, surprise

Aussi convenable!

ANNAIC

Mais le monde jase. Ils disent que pour une jeunesse comme moi… c'est pas sérieux… ça peut nuire…

ANDREE

Nuire à quoi?

ANNAIC

A ma réputation, pardi!

ANDREE

Je ne comprends pas. Expliquez-vous. Ma maison n'est pas convenable, n'est pas sérieuse?

ANNAIC, pleurnichant

Moi, je ne sais pas, Madame. J'ai rien vu, moi!… C'est ma mère… c'est les autres…

ANDREE

Eh bien! qu'est-ce qu'ils disent, les autres?

ANNAIC, même jeu

Ils disent…

ANDREE

Ils disent quoi?

ANNAIC

Ils disent que Monsieur et Madame ne sont pas mariés.

ANDREE, se levant brusquement

Ah! c'est ça!… C'est pourquoi votre mère! Ah! ah! (rire nerveux) Il ne faut pas pleurer pour si peu, ma fille. Vous n'êtes pas perdue. Votre réputation n'en souffrira pas, je l'espère… Vous partirez quand vous voudrez… Ce soir même si ça peut rassurer les vôtres. Faites votre paquet.

BELVAL, apparaissant sur le perron

Qu'y a-t-il? Pourquoi la renvoies-tu?

ANDREE, à Annaïc

Allez-vous-en!… C'est entendu, vous allez partir!

(Annaïc s'éloigne)