ANDREE
Bonjour!
PAUL, à Marthe
Mes hommages, Madame.
MARTHE, à Belval
Au revoir, mauvais sujet.
BELVAL
Et pourquoi ce qualificatif?
MARTHE
Vos théories de tout à l'heure!… Je suis mariée, moi, et je défends le mariage.
BELVAL
Alors, Madame, devant vous, je ne l'attaquerai plus.
MARTHE
Mais si, au contraire; c'est pour la forme que je le défends.
BELVAL, riant
Ah! bon!
LORET, criant à la porte
Dieu que les femmes sont bavardes!
MARTHE
Et les hommes impatients… Au revoir, tous!
ANDREE, la reconduisant
A demain!
MARTHE, sortant
A demain!
SCENE V
ANDREE, BELVAL, FRONTIN et BARDICHON
FRONTIN, à part, à Belval
C'est hardi, Belval, ce que tu as fait là!
BELVAL
Pourquoi?
FRONTIN
Parce que… (lui montrant Andrée, près de la porte) Elle est pétrie de préjugés, cette femme-là. Tu ne crains pas que ça te nuise auprès d'elle?
BELVAL
Je ne pense pas… Il y a trois mois, quand elle ne me connaissait pas encore, alors que moi j'étais déjà pincé, c'eût été maladroit, certainement. Mais à présent, dans cette intimité de sentiments qui nous enveloppe… L'amour est contagieux, indulgent, et… convainquant.
FRONTIN
Alors, tous mes voeux, mon cher… tu vas lui parler ce soir?
BELVAL
C'est mon intention.
FRONTIN
J'emmène Bardichon…
BELVAL
J'allais te le demander.
(Frontin va vers Bardichon, Andrée revient vers eux).
ANDREE, gaiement
Ils sont partis… Loret et Marthe se chicanaient encore.
BELVAL
Touchantes habitudes conjugales.
ANDREE
Au fond, ils s'aiment bien.
BELVAL
Oui! rien qu'au fond!
BARDICHON, à Andrée
Et nous aussi, ma chère amie, nous allons vous quitter.
ANDREE
Comment vous ne dînez pas ici?
BARDICHON
Pas ce soir, impossible.
ANDREE
Je vous aurais fait préparer un repas délicieux!… Et vous, monsieur
Frontin?
FRONTIN
Bardichon est un mauvais ami, madame, il m'a débauché…
ANDREE
Ah! une petite fête!… Je comprends que vous me sacrifiiez. Je ne suis qu'une amie platonique, moi.
BARDICHON
Ne vous plaignez pas trop. Ce sont les mauvais sujets qui s'en vont.
Belval, l'homme sage par excellence, vous reste.
FRONTIN
Tu vas demain à la Chambre?
BELVAL
Qu'est-ce qu'il y aura?
FRONTIN
L'interpellation sur l'affaire Térescope.
BELVAL
Ah oui! j'irai sûrement.
FRONTIN
On s'y rencontrera.
BELVAL
C'est ça, à demain.
FRONTIN, à Andrée
Madame…
ANDREE, à Frontin
Monsieur…
BELVAL, au notaire
Bardichon…
(Frontin et Bardichon sortent)
SCENE VI
ANDREE, BELVAL
ANDREE
Vous êtes gentil de rester un peu à me tenir compagnie… Ils partent tous de bonne heure, aujourd'hui: sans vous, j'aurais fini ma journée toute seule.
BELVAL
Vous vous ennuyez quand vous êtes seule?
ANDREE
Oui… quelquefois… Je n'aime guère la solitude.
BELVAL
La femme n'est pas faite pour vivre isolée.
ANDREE
C'est vrai…
BELVAL
Alors, je suis le bienvenu ce soir?
ANDREE
Mais vous l'êtes toujours.
BELVAL
Je voudrais aujourd'hui l'être plus que jamais.
ANDREE
Pourquoi ça?
BELVAL
Parce que j'ai une requête… une prière à vous adresser.
ANDREE
Comme vous me dites ça!… Je vous suis acquise d'avance… qu'est-ce que c'est?
BELVAL
Permettez-moi, d'abord, de m'asseoir là, tout à côté de vous.
ANDREE, précipitamment
C'est ça… je vais demander la lampe.
(Elle fait le geste de sonner)
BELVAL, arrêtant la main, en souriant
Non, je vous en prie… pas de lumière (gravement) C'est mieux… comme ça… sans lumière…
ANDREE
Mais on n'y voit presque plus!
BELVAL
Justement… la demi-obscurité nous rapproche davantage… Je vous sens là tout près de moi… nos paroles ont plus de forces murmurées que dites… Nos yeux se rencontrent mieux, bien que nous les devinions à peine…
ANDREE
Mais…
BELVAL
Non, ne m'interrompez pas… Depuis plusieurs jours, je voulais vous parler ainsi; mais les choses les plus simples son quelquefois les plus difficiles à dire… les mots se pressent en foule sur les lèvres et on n'ose les murmurer… J'avais peur aussi… ce que j'ai à vous demander va vous paraître si inattendu, si étrange… je craignais… je retardais.
ANDREE, souriant
J'ai donc l'air bien terrible?
BELVAL
Non… pas trop! surtout quand vous souriez comme ça. Mais ce n'était pas la femme elle-même qui me faisait peur en vous, c'était sa raison.
ANDREE
Sa raison?
BELVAL
Oui l'exécrable hérédité de principes moraux infuse en vous-même qui va protester à mes paroles… repousser peut-être ma prière…
ANDREE
Vous m'effrayez… Qu'avez-vous donc à me dire?
BELVAL
Ceci tout simplement: depuis l'instant où pour la première fois je vous ai vue vous avez fait naître en moi un sentiment que j'ignorais, un sentiment délicieux par sa force et sa profondeur… un sentiment que je crois partagé… je vous aime follement, ardemment. Andrée, voulez- vous être librement ma compagne?
ANDREE, sans comprendre, lentement
Librement votre compagne.
BELVAL
Oui… librement.
ANDREE
Librement? (elle le regarde, soudain comprend) Ah! (elle se lève brusquement) Vous aviez raison, je ne m'attendais pas à cette démarche.
BELVAL
Elle vous étonne?
ANDREE
Oui… je l'avoue!… cette déclaration…
BELVAL
Vous offusque?
ANDREE
Un peu.
BELVAL
Ecoutez-moi, Andrée… Comprenez que ce sentiment qui m'attire vers vous et dont je vous fais l'aveu, est vraiment sincère… cette prière ne peut pas être une offense… Nulle femme plus que vous n'est digne d'être aimée, adorée…
ANDREE
Alors?
BELVAL, brusquement
Vous savez quelles sont mes idées sur le mariage…
ANDREE
Vous les avez développées tout à l'heure; mais je croyais à une plaisanterie… à un emballement de romancier soutenant les thèses les plus invraisemblables… quitte à les démolir, le lendemain.
BELVAL
Non. Ce n'était pas l'écrivain qui parlait, c'était l'homme… ces idées ont toujours été les miennes. Elles le seront toujours…
ANDREE
Et vous en êtes imprégné au point de venir m'offrir, à moi, m'offrir… comment dire… le collage, c'est le mot.
BELVAL
Non… L'union libre!
ANDREE
Mais c'est la même chose!
BELVAL
Nullement!… Entre le concubinage et le mariage officiel, il y a le mariage libre où la volonté et l'amour suffisent à retenir les époux l'un près de l'autre…
ANDREE
Distinction si subtile que vous ne pouvez l'invoquer… personne ne l'accepterait… ou on est marié, ou on ne n'est pas… Et quand on ne l'est pas, ça s'appelle le collage.
BELVAL
Ou l'union libre. Je ne vous supplie pas de devenir ma maîtresse mais ma femme, c'est-à-dire une femme ayant tous les droits et tous les devoirs d'une épouse légitime.
ANDREE
Comme l'union elle-même, ces droits et ces devoirs seront fictifs…
BELVAL
… Mais d'autant plus puissant que ces droits seront volontairement reconnus et ces devoirs librement consentis… Aucune contrainte ne vous forcera, vous à me rester fidèle, moi à vous protéger, tous deux à nous aimer… Nous serons unis parce que tel sera notre bon plaisir et quand nous nous donnerons mutuellement une preuve d'attachement, elle sera d'autant meilleure et aura d'autant plus de valeur qu'elle ne sera pas forcée…
ANDREE
Oui… je connais tous ces arguments contre le mariage au profit de l'union libre… L'union libre!… Oh! ce mot me choque!… Vous avez entendu ce qu'ils disaient tout à l'heure à ce sujet?
BELVAL
Des fous!… Frontin seul avait raison: l'idée du contrat d'union est sublime. On a tort de le railler…
ANDREE
Sublime! quelle plaisanterie! Vous n'allez pas me le proposer au moins?
(Elle rit).
BELVAL
Si!… c'est justement ce contrat d'union qui marquerait pour nous une différence entre l'union libre et la concubinage.
ANDREE
Le collage légalisé par l'enregistrement… Non, c'est trop drôle!…
Tenez, je ris; c'est plus fort que moi… Vous êtes amusant ce soir.
BELVAL
Et vous si jolie!… Encore plus jolie comme cela, quand vous riez. Mais il s'agit de notre bonheur à tous les deux: il ne faut pas plaisanter sur un si grave sujet.
ANDREE
L'idée du contrat d'union est assez plaisante.
BELVAL
A la surface. Et pourtant… (il se rasseoit auprès d'elle). En vous demandant de devenir librement ma compagne il faut bien que j'envisage entièrement la question… je dois prévoir l'avenir.
ANDREE, riant
Par un contrat d'union!
BELVAL, souriant
Par un contrat d'union… si petit, si minuscule que vous pouvez ne pas le remarquer s'il vous déplaît.
ANDREE
Alors?… Quelle nécessité?
BELVAL
Scrupule d'honnête homme devant les évènements qu'il ne peut pas toujours diriger… Ainsi votre carrière fatalement brisée…
ANDREE
Comment cela?
BELVAL
Mais oui… je serai très encombrant: il faudra que vous vous occupiez beaucoup de moi… j'aime qu'on s'occupe de moi.
ANDREE
Quel grand égoïste!
BELVAL
Tous les hommes le sont… et puis c'est si doux de tenir toute la place dans la vie d'une femme que l'on aime… (un temps) Je vous parlais de votre carrière artistique brisée par cette union.
ANDREE
Oh! le côté matériel…
BELVAL
Si… je dois quand même… sait-on jamais, lorsqu'on s'embarque, le lieu où l'on échouera… Ne vaut-il pas mieux prendre toutes les précautions?
ANDREE
C'est-à-dire… prévoir les ennuis… la lassitude… la fin de notre amour.
BELVAL
La rupture? Je n'ai pas envisagé la rupture, moi! Il ne m'a pas semblé qu'un jour je pourrais cesser de vous aimer… qu'une heure viendrait où je ne serais plus pour vous qu'un étranger… Je prévoyais les enfants, la maladie, la mort; je ne pensais pas à la séparation… (un temps) Ah! tenez! Il est pénible de débattre ces choses-là quand on s'aime!… Bardichon s'occupera de cette question… Dites-moi que vous voulez bien, que vous consentez à m'appartenir.
ANDREE
Librement?
BELVAL
Mais, oui! Librement!… sans que ce soit obligatoire!… Est-ce donc si pénible de nous aimer simplement parce que nos deux coeurs se désirent? et de nous appartenir tout bonnement parce que nous sommes heureux d'être l'un à l'autre? Pas de contrainte, pas d'entrave, notre volonté étant le seul lien.
ANDREE
Pas de frein, non plus.
BELVAL
Si: la crainte que chacun aura de déplaire à l'autre… frein beaucoup plus puissant que le frein officiel. L'amour a-t-il besoin d'être légalisé pour être sincère et durable? Quelle est donc la valeur d'un sentiment qui n'a qu'un cachet d'état-civil comme garantie? Voyez, tous les jours… le mariage n'est plus qu'un manteau déguisant la polygamie… que d'immoralités commises sous ce manteau-là! Les meilleurs ménages sont ceux qui ne sont pas mariés…
ANDREE
Mais comment sont-ils jugés par le monde?
BELVAL
Le monde? convention! C'est donc beaucoup plus moral de faire mauvais ménage dans le mariage officiel que d'être très unis dans l'union libre?
ANDREE
Ah! non certes! J'ai bien vu ça avec Pierson: Vous ne l'ignorez pas… Tout le monde savait, chacun était au courant de notre existence lamentable!…
BELVAL
Vous en avez souffert!
ANDREE
Enormément.
BEVAL
Et c'est pourquoi aujourd'hui vous doutez de tout… parce qu'un homme vous a beaucoup meurtrie vous ne croyez pas à la sincérité d'un autre homme.
ANDREE
Mais si… je n'élève pas un doute contre vos sentiments.
BELVAL
Pourtant, vous exigez des garanties, des garantis légales!
ANDREE
Je ne les exige pas.
BELVAL
Puisque vous repoussez mes idées!
ANDREE
Je les discute parce que j'ai peur qu'elles ne nous fassent atteindre un but que nous ne cherchons certainement pas. Nous serons des parias dans notre monde… j'entends dans celui qui aura été le nôtre jusqu'à ce jour, car il nous faudra nous créer de nouvelles relations… Je serai humiliée devant les autres femmes mariées légalement, elles, qui affecteront vis-à-vis de moi des airs de supériorité… De votre côté, vous souffrirez de sous-entendus, de silences, d'attitudes, de gestes qui éveilleront votre susceptibilité… Nous serons les premières victimes de notre indépendance parce que dans une société normalement constituée d'usages et de lois, on ne peut vivre sans se plier à ces usages et sans obéir à ces lois.
BELVAL
Avant vous, j'ai envisagé toutes ces choses que vous me dépeignez si justement: mais elles m'ont paru bien infimes, comparées aux grands avantages de l'union libre que je vous exposais tout à l'heure…Ah! parbleu! ce n'est pas à n'importe quelle femme que je proposerais une telle union… il y a des cerveaux qui ne savent se soumettre qu'aux devoirs qu'on leur impose et qui ne sauraient s'en créer volontairement. Mais à une femme ayant comme vous une intellectualité très délicate, très supérieure, très loyale, je croyais pouvoir demander un tel sacrifice… J'ai trop présumé de la force de mon amour que je croyais partagé.
ANDREE
Monsieur Pierre!
BELVAL
… Quand on aime braiment, on ne raisonne pas, on ne calcule pas, on ne découvre pas avant la lutte la carcasse de son rêve… vous prévoyez tout, vous envisagez tout… si froidement… la calme raison à côté de la folie!… De nous deux je suis le seul à aimer!…
ANDREE, très vite
Non! non!… (confuse) Ah! tenez, vous me faites dire… Je ne puis pourtant pas vous laisser croire que je suis insensible…
BELVAL
Je ne demande qu'à être convaincu, du contraire… (se rapprochant d'elle) Ainsi, c'est vrai?
ANDREE
Mais, oui, c'est vrai!… Si je résistais c'était à cause de nos amis, du monde.
BELVAL, pressant
A leur opinion vous ne sacrifierez pas notre bonheur? Est-ce qu'il peut exister des conventions assez puissantes pour nous séparer?… Vous êtes seule maîtresse de vos actes… tous deux, nous ne sommes que des passagers de la vie, libres d'être simplement et entièrement ce que la nature nous a faits… Ayez donc le courage de dire qu'il faudra renoncer maintenant à l'infinie douceur de nous aimer, de nous le dire… de vivre ensemble… bientôt… toujours.
ANDREE
Je le devrais… j'ai tort… je ne peux pas.
BELVAL, il la prend dans ses bras
Ma chérie!… comme je t'aime!
ANDREE, faiblement
Oh! mon ami.
BELVAL
Je t'adore.
(Il l'embrasse)
RIDEAU
ACTE II
Le jardin d'une maison de campagne au bord de la mer en Bretagne. A gauche la maison avec le perron. Au fond terrasse donnant sur la mer. A droite une grille. Table et fauteuils au premier plan.
SCENE I
ANNAIC, HORTENSE
ANNAIC, enlevant les tasses posées sur une des petites tables, pour les mettre dans un plateau.
Quelle idée de faire mettre le couvert sur la terrasse! Ca donne deux fois plus de besogne…
HORTENSE
Bah! on ne dérange pas la salle à manger comme ça…
ANNAIC
On salit la terrasse et comme c'est moi qui la fais…
(Hortense sort emportant le plateau. — Annaïc la regarde s'éloigner).
Elle parle pour elle, cette vieille chipie!!!
(Elle range les chaises)
SCENE II
ANNAIC, ERVOAN
ERVOAN, apparaissant à l'escalier de la terrasse
Annaïc! Il est là, l'patron!
ANNAIC, se tournant vers lui
Non, Monsieur est dans le parc, de l'autre côté. Si vous voulez le rejoindre…
ERVOAN
C'est pas pressé… J'vais l'attendre.
(Il s'accoude sur le rebord de la terrasse).
ANNAIC
Vous v'nez de la mer, Ervoan?
ERVOAN
Oui. J'ai conduit le monsieur à la pêche.
ANNAIC
Le Monsieur arrivé, ici, hier soir?
ERVOAN
Oui… Monsieur Bardichon qu'y s'appelle, je crois… Nous avons causé en route, il est brin fier, ça a l'air d'un brave homme.
ANNAIC
C'est un vieux finaud… il regarde les femmes d'une façon…
ERVOAN
Ah! il vous a déjà…?
ANNAIC
Tiens!
(Elle rit)
ERVOAN
Je comprends ça… Vous n'êtes pas du tout désagréable à regarder (se rapprochant d'elle) Même qu'on aimerait assez… (il fait le geste de la prendre dans ses bras).
ANNAIC
Dites donc, vous!
ERVOAN, insistant
Ben, quoi?
ANNAIC
Finissez… Si on nous voyait!…
ERVOAN
Qui? la patronne?… Elle est comme les autres, Madame!… Elle sait ce que c'est… Il est probable que Monsieur n'se contente pas d'la regarder à distance.
ANNAIC, riant
Ah! ah!… pardine!… même que…
ERVOAN
Il la serre de près, hein?… Ils sont gentils comme tout, les patrons!
ANNAIC
Ma doué!… gentils, peut-être, mais point très catholiques… Paraît qu'y sont point mariés!
ERVOAN
Qui qu'ça y fait?
ANNAIC
C'est honteux!
(On entend monter l'escalier)
ERVOAN, lui faisant signe de se taire
Du monde!
SCENE III
LES MEMES, LE FACTEUR
LE FACTEUR, apparaissant au haut des marches
Le facteur!
ERVOAN
L'père Goziou!
LE FACTEUR
Salut, Legouanec.
ERVOAN
Comme vous passez tard, aujourd'hui!
LE FACTEUR
C'est samedi… les journaux à distribuer…
(Il cherche dans sa boîte)
ANNAIC, s'avançant
Il y a des lettres pour nous?
LE FACTEUR, même jeu
Toujours… Oh! ils m'en donnent une sacrée besogne, vos maîtres, depuis qu'ils ont loué l'château… Tenez, tout un paquet pour eux. (Il pose les lettres et les journaux; il s'éponge le front) Crédié! Qu'y fait chaud!
ERVOAN
Ca cuit!
LE FACTEUR
J'suis en eau.
ANNAIC
Une bolée d'cidre?
LE FACTEUR
C'est pas de refus. Vrai de vrai! j'ai le dos roussi d'avoir grimpé la sente.
ERVOAN
Le soleil tape, là-dessus.
LE FACTEUR
J'vous crois.
ANNAIC
Allez à la cuisine vous rafraîchir… Hortense va vous donner du cidre.
SCENE IV
LES MEMES, sauf le FACTEUR
ANNAIC, classant le courrier
Des journaux… Des lettres… pour Monsieur… pour Madame… (à Ervoan) Ah! tenez! quand j'le disais. Regardez comment qu'elle appelle la maîtresse: (lisant une enveloppe) Madame Andrée Delorme… (elle hausse les épaules) Et lui, c'est Pierre Belval, vous voyez bien!…
ERVOAN
Et puis après?
ANNAIC
Ouais! C'sont point des gens sérieux.
ERVOAN
Parce qu'y s'sont passés du maire et du curé, qui qu'ça y fait?… La place est bonne, le service n'est pas dur…
ANNAIC
C'est possible, mais chez nous, y veulent point que j'y reste…
ERVOAN
Chut! Madame!…
(Andrée apparaît sur le fond du perron)
SCENE V
LES MEMES, ANDREE
ANDREE
La courrier est arrivé, Annaïc?
ANNAIC
Oui, Madame, à l'instant.
ANDREE
Où est-il?… Donnez?… (Annaïck le lui passe. — Elle descend le perron en le consultant. — Apercevant Ervoan) Vous avez conduit Monsieur Bardichon à la pêche?
ERVOAN
Oui, Madame… Ce Monsieur y est encore. Le voici là-bas au bout des rochers.
ANDREE
Très bien!… Vous attendez maintenant?
ERVOAN
Les ordres de Monsieur. Faut-il apprêter le canot, comme d'habitude?
ANDREE
Je ne sais pas, allez voir. Monsieur est aux écuries.
(Ervoan sort)
SCENE VI
ANDREE, ANNAIC, puis PIERRE BELVAL
(Andrée s'est assise et lit une lettre)
ANNAIC, à part
Elle est seule, c'est le moment… (toussant) Hum!… (à mi-voix, approchant) Madame!… (plus fort) Madame!…
ANDREE, tout en lisant
Qu'est-ce qu'il y a?
ANNAIC
Voilà… c'est assez embarrassant… je suis désolée de faire de la peine à Madame, mais c'est les parents… Ma mère a besoin de moi auprès d'elle (Andrée cesse de lire pour la regarder) Elle m'a dit de dire à Madame que je ferais encore l'autre semaine et qu'elle me reprendrait… Si Madame veut chercher une autre servante…
ANDREE
Vous voulez partir? Nous quitter?
ANNAIC
C'est ma mère…
ANDREE
Elle vous retire? Pourquoi? (Annaïc fait un geste vague) Vous n'êtes pas bien ici?
ANNAIC
Si, Madame.
ANDREE
Vos gages sont bons.
ANNAIC
Je ne dis pas non.
ANDREE
Vous plaignez-vous de la nourriture?… Le travail est assez facile…
ANNAIC
Ah! c'était une bonne place!
ANDREE
Alors, pourquoi?… (nouveau geste vague d'Annaïc) (Un temps) Vous allez rester chez vous?… Vos parents ne peuvent cependant pas vous nourrir à ne rien faire.
ANNAIC
J'ai une autre place d'arrêtée.
ANDREE
Ah! vous avez… (Un temps) Vous croyez que vous serez mieux ailleurs?
ANNAIC
Non, seulement…
ANDREE
Seulement?
ANNAIC
C'est les autres qui ont dit à ma mère… ils lui ont conseillé de ne pas me laisser… Moi, j's'rais bien restée… Au fond, la chose m'était égale.
ANDREE
Qu'est-ce qui vous était égal?
ANNAIC
D'être ici… chez vous, quoi!… C'était quasiment aussi convenable que dans une autre maison…
ANDREE, surprise
Aussi convenable!
ANNAIC
Mais le monde jase. Ils disent que pour une jeunesse comme moi… c'est pas sérieux… ça peut nuire…
ANDREE
Nuire à quoi?
ANNAIC
A ma réputation, pardi!
ANDREE
Je ne comprends pas. Expliquez-vous. Ma maison n'est pas convenable, n'est pas sérieuse?
ANNAIC, pleurnichant
Moi, je ne sais pas, Madame. J'ai rien vu, moi!… C'est ma mère… c'est les autres…
ANDREE
Eh bien! qu'est-ce qu'ils disent, les autres?
ANNAIC, même jeu
Ils disent…
ANDREE
Ils disent quoi?
ANNAIC
Ils disent que Monsieur et Madame ne sont pas mariés.
ANDREE, se levant brusquement
Ah! c'est ça!… C'est pourquoi votre mère! Ah! ah! (rire nerveux) Il ne faut pas pleurer pour si peu, ma fille. Vous n'êtes pas perdue. Votre réputation n'en souffrira pas, je l'espère… Vous partirez quand vous voudrez… Ce soir même si ça peut rassurer les vôtres. Faites votre paquet.
BELVAL, apparaissant sur le perron
Qu'y a-t-il? Pourquoi la renvoies-tu?
ANDREE, à Annaïc
Allez-vous-en!… C'est entendu, vous allez partir!
(Annaïc s'éloigne)