SCENE VII
ANDREE, PIERRE BELVAL
BELVAL, descendant les marches
Qu'est-ce qu'elle a fait?
ANDREE
Elle vient de me donner ses huit jours.
BELVAL
C'est elle qui veut s'en aller?
ANDREE
Ce sont ses parents qui la retirent… parce que nous ne sommes pas mariés.
BELVAL
Hein?
ANDREE
Oui, c'est pour ça… Notre maison n'est pas sérieuse! Ce n'est pas convenable pour une jeune fille de son âge de vivre chez nous… Le monde blâmait sa famille, celle-ci s'est alarmée… Nous sommes un danger pour l'innocente enfant.
BELVAL
Les imbéciles!… (un temps) Et c'est ça qui te met dans cet état?
ANDREE
Il y a de quoi!
BELVAL
Certainement, non! Une bonne de perdue, cent autres de trouvées. Avec de l'argent, on a autant de serviteurs qu'on en désire.
ANDREE
Mais on les perd de la même façon… L'argent n'empêche pas l'opinion publique de s'exprimer…
BELVAL
L'opinion publique, je m'en fiche!
ANDREE
Mais, moi, j'en souffre! Je n'ai pas ta philosophie.
BELVAL
Eh bien! c'est un tort, c'est vraiment dommage de se tracasser du jugement des autres (un temps, doucement) Voyons, n'y pense plus ma chérie. Laisse ça de côté… Hortense te trouvera une nouvelle servante sans que tu aies à t'en occuper. S'il le faut, je l'arrêterai moi-même et je poserai mes conditions.
ANDREE
Conditions qui n'empêcheront personne de monter la tête aux parents.
BELVAL
Bah! on verra bien. Au besoin, je la ferai venir de Paris, cette bonne… Qui est-ce qui sera attrapé? Ce seront encore les gens d'ici… Mais j'espère ne pas en être réduit à cette extrémité. Le pays est charmant. Notre villégiature on ne peut plus agréable. Je serais désolé de la voir troublée par des niaiseries pareilles. D'ailleurs, ce n'est qu'une supposition. On est très aimable pour nous, on m'accueille partout avec plaisir…
ANDREE
Toi peut-être.
BELVAL
Mais, toi aussi.
ANDREE
Oh!
BELVAL
Toi ou moi, du reste, c'est la même chose.
ANDREE
Illusion!
BELVAL
Ah! c'est fini, hein? (il l'embrasse) Assez sur ce sujet. (changeant de ton) Le facteur est passé? Qu'est-ce qu'il y a aujourd'hui?
ANDREE, avec effort
Je n'ai pas achevé de parcourir mon courrier. Voici le tien. (elle pousse vers Pierre un paquet de lettres. Belval prend une lettre et la décachète). Bertrande m'a écrit… (elle tend la lettre à Pierre) Tiens… Elle m'annonce son mariage avec Paul.
BELVAL, en parcourant
Ah! tout de même… Ils y ont mis le temps à se décider.
ANDREE
Deux ans, au moins.
BELVAL
Plus que ça! Quand nous nous sommes mis en ménage, il commençait à lui faire la cour.
ANDREE
C'est vrai!
(Ils reprennent leur lecture)
BELVAL
Une invitation des Kermareck, pour une excursion en yacht… c'est pour jeudi qu'ils m'invitent.
ANDREE
T'invitent!
BELVAL
Oui, m'invitent.
ANDREE
Eh bien! et moi?
BELVAL
Toi? (un temps employé à relire la lettre. Geste vague) Ils auront oublié.
ANDREE, haussant les épaules
Encore une injure!
BELVAL
Que rien ne prouve. Cet oubli peut être involontaire.
ANDREE
Pas de leur part… Ce sont des gens trop posés pour commettre involontairement une pareille gaffe.
BELVAL
Enfin, que veux-tu?… Je n'irai pas, voilà tout! (un temps) C'est embêtant, c'était moi-même qui avais manifesté le désir de cette excursion. (Il reprend la lettre, la relit). A bord du "Mimosa"… leur nouveau yacht… (rejetant la lettre) Tant pis!… et celle-là?… Ah! c'est pour toi… Madame Andrée Delorme… (il passe la lettre à Andrée qui l'ouvre) Madame Andrée Delorme! Comme si, depuis trois ans que nous sommes ensemble, tout le monde ne savait pas que tu as cessé de porter ce nom.
ANDREE, en lisant
C'est le mien!
BELVAL
On ne te le donne plus… Quel est le méchant animal qui a signé cette lettre?
ANDREE
Oh! l'animal…
BELVAL
Qui est-ce enfin?
ANDREE, hésitant
Mais… c'est…
BELVAL
Tu hésites?… (ironique) Je suis indiscret, sans doute?
ANDREE
Quelle idée! c'est de Madame Méribaut.
BELVAL
Cette vieille amie de ta mère?
ANDREE
Oui.
BELVAL
Elle ne m'ignore pourtant pas, celle-là! Elle connaît notre situation. A cause de moi, t'a-t-elle assez sermonnée au début! (prenant l'enveloppe). Cette suscription est mise à mon intention… une façon de me dire que je ne compte pas!… pour me froisser!… (il chiffonne l'enveloppe) Mais ça ne me froisse pas, tu sais! (il se met à arpenter nerveusement la terrasse) Mon Dieu que les gens sont bêtes de se donner tant de mal pour être inutilement désagréables!…
ANDREE
Tu lui prêtes des intentions…
BELVAL
Qui sont les siennes! (s'arrêtant devant Andrée) Je parie bien qu'elle ne te charge pas de me faire ses compliments?
ANDREE, en souriant
Naturellement!
BELVAL
Si tu avais voulu rompre avec elle, aussi! J'ai bien cessé de voir ma famille, moi!
ANDREE
Je n'avais aucun motif de rupture. Je ne dois pas, d'ailleurs, oublier que lorsque ma mère est morte, alors que personne ne s'occupait de moi, que j'étais seule, à 15 ans, pleurant auprès d'un lit funèbre, c'est elle qui m'a soutenue, encouragée… En partageant ma peine, elle m'a aidée à supporter les plus douloureuses minutes de ma vie, et ce jour- là elle a acquis le droit de juger ma conduite.
BELVAL
Aussi, elle en abuse de ce droit! Voici trois ans qu'elle nous embête.
ANDREE
Oh!
BELVAL
Si tu veux, mettons qu'elle m'embête… effectivement, elle n'est agressive que pour moi!…
(Bardichon gravit l'escalier de la terrasse).
SCENE VIII
LES MEMES, BARDICHON puis ERVOAN
BARDICHON, montant l'escalier
Ohé! ohé! Les amoureux!
BELVAL
Ah! Bardichon.
ANDREE, à part
Il tombe à point pour clore la discussion sur cette pauvre dame.
BARDICHON
Ouff!… votre escalier est d'un raide…
BELVAL
Oui, quand on n'a pas l'habitude…
ANDREE
La pêche a été bonne?
BARDICHON
Je vous crois… (ouvrant son panier) Regardez-moi ça: une vingtaine de crevettes… et quelles crevettes, de vrais petits homards!
ANDREE
Et ça, là au fond, qu'est-ce que c'est?
BARDICHON
Ca, c'est la moitié d'un crabe.
ANDREE
Comment, la moitié?
BARDICHON, prenant le crabe par une patte, le montre
Oui… Sa capture n'a pas été facile… après un combat épique, mon héroïque adversaire a laissé quelques pattes sur le champ de bataille.
ANDREE, moqueuse
Ah! superbe, le combat: Bardichon et son crabe!… Quel beau sujet de tableau!… Ah! ah!…
(Elle rit)
BARDICHON, remettant son crabe dans le panier, d'un air vexé
Oui, riez… avec ça que c'est commode à prendre, ces sales bêtes-là! (secouant sa main) Ca pince et c'est d'un crampon! Ca ne vous lâche pas!
BELVAL
Parce que vous ignorez la manière de les attraper.
BARDICHON
Il y en a donc une?
ANDREE, riant
Parbleu!
BELVAL
Par la taille… comme les femmes!
BARDICHON
Ah! c'est par la taille? Demain, j'essaierai ce truc-là.
BELVAL
J'irai avec vous… Je n'ai pu le faire aujourd'hui à cause de mon nouveau cheval…
BARDICHON
Oui, oui, je sais… Vous l'avez essayé?
BELVAL
J'en viens… une bête superbe… un peu nerveuse peut-être, mais d'un bien joli modèle.
ANDREE, à Bardichon qui est resté chargé de tout son attirail
Vous n'allez pas garder tout l'après-midi votre attirail de pêche.
Débarrassez-vous.
(Bardichon pose filets et paniers)
Un cycliste sonne à la grille. Il est maigre, mal habillé. Hortense va ouvrir et parlemente avec lui. Les personnages en scène l'examinent.
SCENE IX
LES MEMES, HORTENSE, LE JOURNALISTE
BELVAL
Qu'est-ce que c'est que cet oiseau-là?
BARDICHON
C'est un échassier!
(Ils rient)
HORTENSE, s'avançant vers Belval. A mi-voix
Monsieur c'est un journaliste.
BELVAL
Ah, bon! (la bonne s'éloigne) (à part) Classe des oiseaux de proie: se nourrit de canards. (on rit) (Haut: au Journaliste) Vous désirez, monsieur?
LE JOURNALISTE, s'avançant
Parler à Monsieur Pierre Belval, le grand romancier, le célèbre dramaturge, l'illustre feuilletoniste, le…
BELVAL, l'interrompant
Bon! bon! bon! Alors c'est à Monsieur Pierre Belval que vous voulez parler?
LE JOURNALISTE
Oui, monsieur.
BELVAL
Et qu'est-ce que vous lui voulez à Monsieur Pierre Belval?
LE JOURNALISTE, très important
Je viens au nom du Grand Bavard Breton lui poser quelques questions.
BELVAL, à part
Une interview: Je m'en doutais! (haut) Vous tombez mal, jeune homme: celui que vous cherchez n'est plus là.
LE JOURNALISTE
Comment le grand, le…
BELVAL
…Célèbre, l'illustre, est absent depuis ce matin.
LE JOURNALISTE
Vous en êtes bien sûr?
BELVAL, riant
Parbleu!
LE JOURNALISTE
La bonne me disait tout à l'heure qu'il était ici.
BELVAL
Hortense ne sait pas.
LE JOURNALISTE
Cependant, elle m'affirmait…
BELVAL
Et si elle vous avait affirmé que le Président de la République sortait d'ici?
LE JOURNALISTE
Mais je le lui ai demandé deux fois.
BELVAL, sérieusement
Elle ne vous a pas entendu. Elle est sourde, voyons.
(Bardichon rit)
LE JOURNALISTE
Ah! (un silence) C'est un contretemps très fâcheux.
BELVAL
Vous venez de loin?
LE JOURNALISTE
De Saint-Trégonnec… Trente-deux kilomètres… c'est une trotte!
BELVAL
Vous auriez mieux fait d'écrire.
LE JOURNALISTE
Mais s'il est parti?
BELVAL
Il rentre demain.
LE JOURNALISTE
Alors, demain, je puis revenir?
BELVAL
Non, il repart aussitôt.
LE JOURNALISTE
Si vite?
BELVAL
Il ne pose ici que le temps de lire son courrier.
LE JOURNALISTE
Ah! Et après?
BELVAL
Il repart, il revient… et toujours comme ça…
LE JOURNALISTE
Très curieux… (Il tire un carnet et un crayon de sa poche et écrit).
BELVAL
Qu'est-ce que vous faites?
LE JOURNALISTE
Je prends des notes… très intéressant ce que vous m'apprenez là… ça fera mon article tout de même.
BELVAL
Ah! vous voulez un article!
LE JOURNALISTE
Dam! c'est embêtant d'être venu pour rien. (examinant autour de lui)
Ainsi, c'est là qu'il habite! c'est très chic, ici!
BELVAL
D'autant plus chic que cette maison ne lui coûte rien.
LE JOURNALISTE, intéressé
Comment cela?
BELVAL
Vous ne savez pas?… non! Tout le monde sait, pourtant! Il est très pauvre… ses amis ont dû faire une collecte… heureusement qu'une riche Américaine s'est éprise de lui. Elle lui a loué cette maison.
BARDICHON, riant
Oh!
LE JOURNALISTE, écrivant
Parfait! Parfait!
ANDREE, à part à Pierre
Voyons, Pierre, c'est insensé.
BELVAL
Laisse donc! ça m'amuse!
LE JOURNALISTE, cessant d'écrire
Il est marié, n'est-ce pas?
BELVAL
Trois fois.
LE JOURNALISTE, sursautant
Hein?
BELVAL
Il est Mormon… une religion qu'il a prise aux Etats-Unis.
LE JOURNALISTE, abasourdi
Vraiment?
(Bardichon et Andrée rient)
BELVAL
Comment, vous ignorez encore (dédaigneux) Vous ne savez donc rien?
Qu'est-ce que vous faites alors au Grand Bavard.
LE JOURNALISTE
Mais… au fait, je crois me rappeler… oui, il me semble… Je savais déjà.
BELVAL
A la bonne heure!
LE JOURNALISTE
Loti est bien devenu Oriental… Chacun a ses idées!
BELVAL
Tiens!
LE JOURNALISTE, écrivant
Alors il est Mormon… aux Etats-Unis… trois femmes… (cessant d'écrire) Bien, dites donc, il ne doit pas s'embêter, avec trois femmes!
BELVAL
Je vous crois!
(Tous rient)
LE JOURNALISTE, serrant son carnet dans sa poche
Merci! je l'ai tout de même mon article!
BELVAL
Vous en avez assez comme ça!
LE JOURNALISTE
Oh! oui!… avec les descriptions de la maison… les détails sur la vie… la religion de l'illustre écrivain… ça fera mes deux colonnes!
BELVAL
Je vous souhaite bon succès.
LE JOURNALISTE
Merci, monsieur… Permettez-moi de vous remercier d'avoir bien voulu…
BELVAL
Mais non, mais non!… Ca m'a fait plaisir. J'adore les journalistes.
LE JOURNALISTE
Bien aimable!… Au revoir, Madame… messieurs.
TOUS
Bonsoir.
(Il s'éloigne vers la grille, reprend sa bicyclette et sort).
SCENE X
LES MEMES, sauf LE JOURNALISTE
ANDREE
Comment as-tu osé?… c'est fou!
BELVAL
Peuh! S'il fallait répondre à tous les journalistes en mal d'interview!… (il se lève) Et maintenant Bardichon venez-vous avec moi faire un tour de canot.
BARDICHON
Volontiers.
ANDREE
Vous allez encore me laisser seule.
BELVAL
Une demi-heure, à peine, le vent est bon. Nous n'irons que jusqu'aux
Roches-Noires. (Ervoan entre, aviron sur l'épaule) Justement, voici
Ervoan! (à Ervoan) Ca marche?
ERVOAN
L'embarcation est prête. Je suis aux ordres de monsieur.
BELVAL
C'est bien! Allez, nous vous suivons. (Ervoan descend l'escalier) (à
Bardichon) Vous venez, Bardichon?
BARDICHON, s'examinant
Mais ce costume… un peu négligé, hein?
BELVAL
Il est superbe! Si vous êtes à votre aise, c'est le principal.
BARDICHON, à Andrée
Alors, à tout à l'heure, ma chère amie. (Il va vers l'escalier, négligeant de prendre sa vareuse).
ANDREE
Ne soyez pas trop longtemps… Nous dînerons de bonne heure.
BELVAL
Oui. Fais préparer un solide repas: le grand air creuse.
(Ils sortent)
(Dans le lointain, un biniou commence à se faire entendre).
ANDREE, penchée sur le rebord de la terrasse
Bonne promenade!
La voix de BARDICHON, qui s'éloigne
Merci.
ANDREE, un temps
Hein?… Vous avez oublié?… Ah bon!… Ne montez pas, je vais vous la jeter… (Elle va vers la vareuse, la prend, puis la laisse tomber dans le vide). Voilà… à tout à l'heure! (Elle agite un peu son mouchoir et pendant quelques instants semble suivre des yeux le groupe qui s'éloigne. Puis elle s'accoude rêveuse sur le rebord de la terrasse. Le biniou se rapproche, Andrée prête l'oreille).
SCENE XI
ANDREE, HORTENSE, LE MENDIANT
(Hortense apparaît à une fenêtre du rez-de-chaussée. Le joueur de biniou — un vieux mendiant s'arrête derrière la grille. Il cesse de jouer et se découvre).
ANDREE, appelant
Hortense! (Elle désigne le mendiant)
HORTENSE
Oui, madame (elle disparaît et descend le perron portant du pain et un bol qu'elle présente au mendiant).
LE MENDIANT, après avoir bu
Merci, nitrou… Kénavo!
HORTENSE
Bonsoir.
(Le mendiant s'éloigne en jouant du biniou. Hortense rentre à la maison. Andrée descend lentement, s'asseoit au premier plan, prend un ouvrage, mais absorbée par ses pensées tristes l'abandonne aussitôt et éclate en sanglots).
(Le biniou a cessé dans l'éloignement)
HORTENSE, descendant le perron
Madame… Les dames de Rumodu… Elles viennent d'arriver en voiture.
ANDREE, se redressant ennuyée
Ah!… Vous leur avez dit que j'étais ici.
HORTENSE
Oui, Madame.
ANDREE
Bien, je vais les recevoir. Faites-les passer par le salon.
(Hortense sort)
ANDREE, à part
Allons, allons, chassons toutes ces pensées… comme je me sens nerveuse aujourd'hui!
(Elle arrange sa coiffure et s'avance au devant des deux dames qui descendent le perron).
SCENE XII
ANDREE, MME DE RUMODU, BLANCHE, sa nièce
MME DE RUMODU, la main tendue vers Andrée
Madame Belval!
ANDREE, serrant la main à Mme de Rumodu
Chère Madame… (à Blanche) Mademoiselle Blanche…
BLANCHE
Madame…
ANDREE, à Mme de Rumodu
Combien je suis heureuse de vous voir… (la conduisant vers un fauteuil). Quelle agréable surprise… (l'installant) Ici, tenez, voulez-vous (d'un geste, elle désigne un siège à Blanche, puis s'asseoit elle-même).
MME DE RUMODU, voix onctueuse
Nous n'avons pas voulu passer devant votre porte sans nous arrêter pour prendre de vos nouvelles. Nous venons de Kerviou.
ANDREE
Le village un peu plus loin?
BLANCHE
Oui, dans la plaine.
MME DE RUMODU
Blanche a été voir une de ses amies de pension qui y villégiature en ce moment… A propos, nous avons rencontré les propriétaires de Kermareck… Je croyais qu'ils vous connaissaient?
ANDREE, simplement
Nous nous voyons quelquefois.
MME DE RUMODU
Mais vous n'avez pas de relations suivies avec eux?
ANDREE
Si… relations de bon voisinage.
MME DE RUMODU
Tiens! (elle échange un regard avec sa petite-fille qui sourit, très légèrement). Madame de Kermareck à qui je parlais de vous tout à l'heure me disait vous connaître très peu.
ANDREE, souriant
Naturellement! Il n'y a que deux mois que nous habitons le pays… Cependant mon mari voit assez fréquemment Monsieur de Kermareck… il a reçu encore de lui tout à l'heure une invitation à une excursion à bord de leur nouveau yacht.
MME DE RUMODU
Vous irez?
ANDREE, un peu gênée
Non! nous ne pourrons pas… Nous avons justement, ce jour-là, des amis qui viennent nous voir.
MME DE RUMODU
Je comprends… Et comment va-t-il Monsieur Belval?
ANDREE
Très bien, je vous remercie… Il est parti tout à l'heure, en canot, avec un vieux notaire de nos amis arrivé de Paris, hier soir.
(A ce moment Annaïc traverse la terrasse dans le fond).
MME DE RUMODU, qui l'a vue, à Blanche
N'est-ce pas la petite Leguen?
BLANCHE
Oui, c'est Annaïc.
ANDREE
Vous la connaissez?
MME DE RUMODU
C'est ma filleule… Son père aidait autrefois mon jardinier et lorsque l'enfant est née, il m'a priée de la nommer… J'ignorais qu'elle fût placée chez vous. Vous en êtes contente?
ANDREE, gênée
Oui.
MME DE RUMODU, sans remarquer
Vous devez être, du reste, une maîtresse de maison assez indulgente… Annaïc est une très bonne fille, très intelligente, je suis sûre, quand vous retournerez à Paris, que vous ne voudrez plus vous en séparer!
ANDREE, délibérément
Elle va me quitter.
MME DE RUMODU
Elle va vous quitter?
ANDREE
Ses parents la retirent de chez moi!
MME DE RUMODU
Ah! c'est insensé! Et pourquoi?
ANDREE, après une légère hésitation
Parce qu'ils ont entendu dire que Monsieur Belval et moi n'étions pas mariés.
MME DE RUMODU
Qu'est-ce que c'est que cette invention?
ANDREE
La vérité, tout simplement.
MME DE RUMODU, incrédule
La…? Ah non! ce n'est pas possible!
ANDREE, fièrement
Si madame. (Se levant nerveusement malgré elle). Bien que me considérant autant qu'une épouse légitime, je ne suis pas légalement la femme de Pierre Belval.
MME DE RUMODU, vivement
Vous n'êtes pas?… Ah! je ne savais pas… (suffoquée). Je ne savais pas…
ANDREE
Vous me pardonnerez, madame… J'aurais peut-être dû vous le dire plutôt, je n'y avais pas songé… Mon mari et moi sommes si fort adversaires du mariage officiel et partisans de l'union libre, que notre situation nous paraît absolument normale… Il a fallu que je vienne dans ce pays, qu'une servante me quittât, pour que je voie une différence entre mon ménage et les autres ménages… Je sais que tout le monde n'a pas la même hauteur d'idées.
MME DE RUMODU, très froide
Oh! je ne vous blâme pas… loin de moi… chacun est libre. Il y a des femmes charmantes partout… Je ne savais pas… j'ai été surprise tout simplement… (Elle se lève après un geste de départ à sa compagne — très hautaine) Nous partons. Vous m'excuserez, l'heure avance. Je ne puis rester plus longtemps… (Sans tendre la main — froidement) Au revoir, Madame.
ANDREE, très troublée
Mais permettez, je vais vous reconduire.
MME DE RUMODU
Oh! nullement! Ne vous dérangez pas.
ANDREE
Si, si…
(Elles sortent. — Pierre Belval et Bardichon montent l'escalier).
SCENE XIII
PIERRE BELVAL, BARDICHON
BARDICHON, à la cantonade
Quel escalier; jamais je ne m'habituerai à cette sacrée machine-là.
Vous grimpez ça comme un écureuil, vous!… Ouf!
BELVAL
Vous aviez hâte de rentrer; vous voyez que nous ne sommes pas en retard: le couvert n'est pas encore mis.
BARDICHON
Il ne faut pas trop la délaisser, cette pauvre Andrée.
BELVAL, souriant
Comment, Bardichon, c'est vous qui me prêchez l'assiduité au foyer conjugal? (Lui donnant une tape affectueuse sur l'épaule). Vous vieillissez, mon cher!
BARDICHON
Mais, oui, je vieillis. Et vous aussi, Belval.
BELVAL, protestant
Ah!
BARDICHON
Un an chaque année, mon ami. Comme tout le monde!… (il s'asseoit) Ca file très vite. Vous verrez quand nous serez comme moi…
BELVAL, allumant une cigarette
Mais, vous n'êtes pas si vieux, voyons.
BARDICHON
La retraite a sonné… l'heure des inutiles regrets aussi… Ah, si j'avais votre âge!
BELVAL
Eh bien! qu'est-ce que vous feriez?
BARDICHON
Ce que vous avez fait: Je fonderais un foyer.
BELVAL, riant
Mais si j'en crois la légende il me semble que vous avez pas mal bâti de foyers.
BARDICHON
Oui, mais je les ai démolis l'un après l'autre.
BELVAL
C'est qu'au moment vous aviez sans doute de bonnes raisons pour le faire.
BARDICHON
Pour faire des bêtises on trouve toujours d'excellentes raisons.
(Andrée entre)