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Le Sentier

Chapter 60: SCENE XIII
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About This Book

A three-act comedy set mainly in an artist's studio follows a painter whose working life is interrupted by a rotating cast of friends, admirers, and domestic figures. Conversations and rivalries expose shifting romantic attachments, jealousies, and recurring debates about marriage, fidelity, and personal freedom. The ensemble of bohemian artists, a successful feuilletonist, and household retainers generates comic situations that blend witty banter with moments of disenchantment. Scenes move from studio work and social visits to sharper confrontations, tracing how social manners, artistic ambitions, and private compromises shape each character's choices.

SCENE VII

ANDREE, PIERRE BELVAL

BELVAL, descendant les marches

Qu'est-ce qu'elle a fait?

ANDREE

Elle vient de me donner ses huit jours.

BELVAL

C'est elle qui veut s'en aller?

ANDREE

Ce sont ses parents qui la retirent… parce que nous ne sommes pas mariés.

BELVAL

Hein?

ANDREE

Oui, c'est pour ça… Notre maison n'est pas sérieuse! Ce n'est pas convenable pour une jeune fille de son âge de vivre chez nous… Le monde blâmait sa famille, celle-ci s'est alarmée… Nous sommes un danger pour l'innocente enfant.

BELVAL

Les imbéciles!… (un temps) Et c'est ça qui te met dans cet état?

ANDREE

Il y a de quoi!

BELVAL

Certainement, non! Une bonne de perdue, cent autres de trouvées. Avec de l'argent, on a autant de serviteurs qu'on en désire.

ANDREE

Mais on les perd de la même façon… L'argent n'empêche pas l'opinion publique de s'exprimer…

BELVAL

L'opinion publique, je m'en fiche!

ANDREE

Mais, moi, j'en souffre! Je n'ai pas ta philosophie.

BELVAL

Eh bien! c'est un tort, c'est vraiment dommage de se tracasser du jugement des autres (un temps, doucement) Voyons, n'y pense plus ma chérie. Laisse ça de côté… Hortense te trouvera une nouvelle servante sans que tu aies à t'en occuper. S'il le faut, je l'arrêterai moi-même et je poserai mes conditions.

ANDREE

Conditions qui n'empêcheront personne de monter la tête aux parents.

BELVAL

Bah! on verra bien. Au besoin, je la ferai venir de Paris, cette bonne… Qui est-ce qui sera attrapé? Ce seront encore les gens d'ici… Mais j'espère ne pas en être réduit à cette extrémité. Le pays est charmant. Notre villégiature on ne peut plus agréable. Je serais désolé de la voir troublée par des niaiseries pareilles. D'ailleurs, ce n'est qu'une supposition. On est très aimable pour nous, on m'accueille partout avec plaisir…

ANDREE

Toi peut-être.

BELVAL

Mais, toi aussi.

ANDREE

Oh!

BELVAL

Toi ou moi, du reste, c'est la même chose.

ANDREE

Illusion!

BELVAL

Ah! c'est fini, hein? (il l'embrasse) Assez sur ce sujet. (changeant de ton) Le facteur est passé? Qu'est-ce qu'il y a aujourd'hui?

ANDREE, avec effort

Je n'ai pas achevé de parcourir mon courrier. Voici le tien. (elle pousse vers Pierre un paquet de lettres. Belval prend une lettre et la décachète). Bertrande m'a écrit… (elle tend la lettre à Pierre) Tiens… Elle m'annonce son mariage avec Paul.

BELVAL, en parcourant

Ah! tout de même… Ils y ont mis le temps à se décider.

ANDREE

Deux ans, au moins.

BELVAL

Plus que ça! Quand nous nous sommes mis en ménage, il commençait à lui faire la cour.

ANDREE

C'est vrai!

(Ils reprennent leur lecture)

BELVAL

Une invitation des Kermareck, pour une excursion en yacht… c'est pour jeudi qu'ils m'invitent.

ANDREE

T'invitent!

BELVAL

Oui, m'invitent.

ANDREE

Eh bien! et moi?

BELVAL

Toi? (un temps employé à relire la lettre. Geste vague) Ils auront oublié.

ANDREE, haussant les épaules

Encore une injure!

BELVAL

Que rien ne prouve. Cet oubli peut être involontaire.

ANDREE

Pas de leur part… Ce sont des gens trop posés pour commettre involontairement une pareille gaffe.

BELVAL

Enfin, que veux-tu?… Je n'irai pas, voilà tout! (un temps) C'est embêtant, c'était moi-même qui avais manifesté le désir de cette excursion. (Il reprend la lettre, la relit). A bord du "Mimosa"… leur nouveau yacht… (rejetant la lettre) Tant pis!… et celle-là?… Ah! c'est pour toi… Madame Andrée Delorme… (il passe la lettre à Andrée qui l'ouvre) Madame Andrée Delorme! Comme si, depuis trois ans que nous sommes ensemble, tout le monde ne savait pas que tu as cessé de porter ce nom.

ANDREE, en lisant

C'est le mien!

BELVAL

On ne te le donne plus… Quel est le méchant animal qui a signé cette lettre?

ANDREE

Oh! l'animal…

BELVAL

Qui est-ce enfin?

ANDREE, hésitant

Mais… c'est…

BELVAL

Tu hésites?… (ironique) Je suis indiscret, sans doute?

ANDREE

Quelle idée! c'est de Madame Méribaut.

BELVAL

Cette vieille amie de ta mère?

ANDREE

Oui.

BELVAL

Elle ne m'ignore pourtant pas, celle-là! Elle connaît notre situation. A cause de moi, t'a-t-elle assez sermonnée au début! (prenant l'enveloppe). Cette suscription est mise à mon intention… une façon de me dire que je ne compte pas!… pour me froisser!… (il chiffonne l'enveloppe) Mais ça ne me froisse pas, tu sais! (il se met à arpenter nerveusement la terrasse) Mon Dieu que les gens sont bêtes de se donner tant de mal pour être inutilement désagréables!…

ANDREE

Tu lui prêtes des intentions…

BELVAL

Qui sont les siennes! (s'arrêtant devant Andrée) Je parie bien qu'elle ne te charge pas de me faire ses compliments?

ANDREE, en souriant

Naturellement!

BELVAL

Si tu avais voulu rompre avec elle, aussi! J'ai bien cessé de voir ma famille, moi!

ANDREE

Je n'avais aucun motif de rupture. Je ne dois pas, d'ailleurs, oublier que lorsque ma mère est morte, alors que personne ne s'occupait de moi, que j'étais seule, à 15 ans, pleurant auprès d'un lit funèbre, c'est elle qui m'a soutenue, encouragée… En partageant ma peine, elle m'a aidée à supporter les plus douloureuses minutes de ma vie, et ce jour- là elle a acquis le droit de juger ma conduite.

BELVAL

Aussi, elle en abuse de ce droit! Voici trois ans qu'elle nous embête.

ANDREE

Oh!

BELVAL

Si tu veux, mettons qu'elle m'embête… effectivement, elle n'est agressive que pour moi!…

(Bardichon gravit l'escalier de la terrasse).

SCENE VIII

LES MEMES, BARDICHON puis ERVOAN

BARDICHON, montant l'escalier

Ohé! ohé! Les amoureux!

BELVAL

Ah! Bardichon.

ANDREE, à part

Il tombe à point pour clore la discussion sur cette pauvre dame.

BARDICHON

Ouff!… votre escalier est d'un raide…

BELVAL

Oui, quand on n'a pas l'habitude…

ANDREE

La pêche a été bonne?

BARDICHON

Je vous crois… (ouvrant son panier) Regardez-moi ça: une vingtaine de crevettes… et quelles crevettes, de vrais petits homards!

ANDREE

Et ça, là au fond, qu'est-ce que c'est?

BARDICHON

Ca, c'est la moitié d'un crabe.

ANDREE

Comment, la moitié?

BARDICHON, prenant le crabe par une patte, le montre

Oui… Sa capture n'a pas été facile… après un combat épique, mon héroïque adversaire a laissé quelques pattes sur le champ de bataille.

ANDREE, moqueuse

Ah! superbe, le combat: Bardichon et son crabe!… Quel beau sujet de tableau!… Ah! ah!…

(Elle rit)

BARDICHON, remettant son crabe dans le panier, d'un air vexé

Oui, riez… avec ça que c'est commode à prendre, ces sales bêtes-là! (secouant sa main) Ca pince et c'est d'un crampon! Ca ne vous lâche pas!

BELVAL

Parce que vous ignorez la manière de les attraper.

BARDICHON

Il y en a donc une?

ANDREE, riant

Parbleu!

BELVAL

Par la taille… comme les femmes!

BARDICHON

Ah! c'est par la taille? Demain, j'essaierai ce truc-là.

BELVAL

J'irai avec vous… Je n'ai pu le faire aujourd'hui à cause de mon nouveau cheval…

BARDICHON

Oui, oui, je sais… Vous l'avez essayé?

BELVAL

J'en viens… une bête superbe… un peu nerveuse peut-être, mais d'un bien joli modèle.

ANDREE, à Bardichon qui est resté chargé de tout son attirail

Vous n'allez pas garder tout l'après-midi votre attirail de pêche.
Débarrassez-vous.

(Bardichon pose filets et paniers)

Un cycliste sonne à la grille. Il est maigre, mal habillé. Hortense va ouvrir et parlemente avec lui. Les personnages en scène l'examinent.

SCENE IX

LES MEMES, HORTENSE, LE JOURNALISTE

BELVAL

Qu'est-ce que c'est que cet oiseau-là?

BARDICHON

C'est un échassier!

(Ils rient)

HORTENSE, s'avançant vers Belval. A mi-voix

Monsieur c'est un journaliste.

BELVAL

Ah, bon! (la bonne s'éloigne) (à part) Classe des oiseaux de proie: se nourrit de canards. (on rit) (Haut: au Journaliste) Vous désirez, monsieur?

LE JOURNALISTE, s'avançant

Parler à Monsieur Pierre Belval, le grand romancier, le célèbre dramaturge, l'illustre feuilletoniste, le…

BELVAL, l'interrompant

Bon! bon! bon! Alors c'est à Monsieur Pierre Belval que vous voulez parler?

LE JOURNALISTE

Oui, monsieur.

BELVAL

Et qu'est-ce que vous lui voulez à Monsieur Pierre Belval?

LE JOURNALISTE, très important

Je viens au nom du Grand Bavard Breton lui poser quelques questions.

BELVAL, à part

Une interview: Je m'en doutais! (haut) Vous tombez mal, jeune homme: celui que vous cherchez n'est plus là.

LE JOURNALISTE

Comment le grand, le…

BELVAL

…Célèbre, l'illustre, est absent depuis ce matin.

LE JOURNALISTE

Vous en êtes bien sûr?

BELVAL, riant

Parbleu!

LE JOURNALISTE

La bonne me disait tout à l'heure qu'il était ici.

BELVAL

Hortense ne sait pas.

LE JOURNALISTE

Cependant, elle m'affirmait…

BELVAL

Et si elle vous avait affirmé que le Président de la République sortait d'ici?

LE JOURNALISTE

Mais je le lui ai demandé deux fois.

BELVAL, sérieusement

Elle ne vous a pas entendu. Elle est sourde, voyons.

(Bardichon rit)

LE JOURNALISTE

Ah! (un silence) C'est un contretemps très fâcheux.

BELVAL

Vous venez de loin?

LE JOURNALISTE

De Saint-Trégonnec… Trente-deux kilomètres… c'est une trotte!

BELVAL

Vous auriez mieux fait d'écrire.

LE JOURNALISTE

Mais s'il est parti?

BELVAL

Il rentre demain.

LE JOURNALISTE

Alors, demain, je puis revenir?

BELVAL

Non, il repart aussitôt.

LE JOURNALISTE

Si vite?

BELVAL

Il ne pose ici que le temps de lire son courrier.

LE JOURNALISTE

Ah! Et après?

BELVAL

Il repart, il revient… et toujours comme ça…

LE JOURNALISTE

Très curieux… (Il tire un carnet et un crayon de sa poche et écrit).

BELVAL

Qu'est-ce que vous faites?

LE JOURNALISTE

Je prends des notes… très intéressant ce que vous m'apprenez là… ça fera mon article tout de même.

BELVAL

Ah! vous voulez un article!

LE JOURNALISTE

Dam! c'est embêtant d'être venu pour rien. (examinant autour de lui)
Ainsi, c'est là qu'il habite! c'est très chic, ici!

BELVAL

D'autant plus chic que cette maison ne lui coûte rien.

LE JOURNALISTE, intéressé

Comment cela?

BELVAL

Vous ne savez pas?… non! Tout le monde sait, pourtant! Il est très pauvre… ses amis ont dû faire une collecte… heureusement qu'une riche Américaine s'est éprise de lui. Elle lui a loué cette maison.

BARDICHON, riant

Oh!

LE JOURNALISTE, écrivant

Parfait! Parfait!

ANDREE, à part à Pierre

Voyons, Pierre, c'est insensé.

BELVAL

Laisse donc! ça m'amuse!

LE JOURNALISTE, cessant d'écrire

Il est marié, n'est-ce pas?

BELVAL

Trois fois.

LE JOURNALISTE, sursautant

Hein?

BELVAL

Il est Mormon… une religion qu'il a prise aux Etats-Unis.

LE JOURNALISTE, abasourdi

Vraiment?

(Bardichon et Andrée rient)

BELVAL

Comment, vous ignorez encore (dédaigneux) Vous ne savez donc rien?
Qu'est-ce que vous faites alors au Grand Bavard.

LE JOURNALISTE

Mais… au fait, je crois me rappeler… oui, il me semble… Je savais déjà.

BELVAL

A la bonne heure!

LE JOURNALISTE

Loti est bien devenu Oriental… Chacun a ses idées!

BELVAL

Tiens!

LE JOURNALISTE, écrivant

Alors il est Mormon… aux Etats-Unis… trois femmes… (cessant d'écrire) Bien, dites donc, il ne doit pas s'embêter, avec trois femmes!

BELVAL

Je vous crois!

(Tous rient)

LE JOURNALISTE, serrant son carnet dans sa poche

Merci! je l'ai tout de même mon article!

BELVAL

Vous en avez assez comme ça!

LE JOURNALISTE

Oh! oui!… avec les descriptions de la maison… les détails sur la vie… la religion de l'illustre écrivain… ça fera mes deux colonnes!

BELVAL

Je vous souhaite bon succès.

LE JOURNALISTE

Merci, monsieur… Permettez-moi de vous remercier d'avoir bien voulu…

BELVAL

Mais non, mais non!… Ca m'a fait plaisir. J'adore les journalistes.

LE JOURNALISTE

Bien aimable!… Au revoir, Madame… messieurs.

TOUS

Bonsoir.

(Il s'éloigne vers la grille, reprend sa bicyclette et sort).

SCENE X

LES MEMES, sauf LE JOURNALISTE

ANDREE

Comment as-tu osé?… c'est fou!

BELVAL

Peuh! S'il fallait répondre à tous les journalistes en mal d'interview!… (il se lève) Et maintenant Bardichon venez-vous avec moi faire un tour de canot.

BARDICHON

Volontiers.

ANDREE

Vous allez encore me laisser seule.

BELVAL

Une demi-heure, à peine, le vent est bon. Nous n'irons que jusqu'aux
Roches-Noires. (Ervoan entre, aviron sur l'épaule) Justement, voici
Ervoan! (à Ervoan) Ca marche?

ERVOAN

L'embarcation est prête. Je suis aux ordres de monsieur.

BELVAL

C'est bien! Allez, nous vous suivons. (Ervoan descend l'escalier) (à
Bardichon) Vous venez, Bardichon?

BARDICHON, s'examinant

Mais ce costume… un peu négligé, hein?

BELVAL

Il est superbe! Si vous êtes à votre aise, c'est le principal.

BARDICHON, à Andrée

Alors, à tout à l'heure, ma chère amie. (Il va vers l'escalier, négligeant de prendre sa vareuse).

ANDREE

Ne soyez pas trop longtemps… Nous dînerons de bonne heure.

BELVAL

Oui. Fais préparer un solide repas: le grand air creuse.

(Ils sortent)

(Dans le lointain, un biniou commence à se faire entendre).

ANDREE, penchée sur le rebord de la terrasse

Bonne promenade!

La voix de BARDICHON, qui s'éloigne

Merci.

ANDREE, un temps

Hein?… Vous avez oublié?… Ah bon!… Ne montez pas, je vais vous la jeter… (Elle va vers la vareuse, la prend, puis la laisse tomber dans le vide). Voilà… à tout à l'heure! (Elle agite un peu son mouchoir et pendant quelques instants semble suivre des yeux le groupe qui s'éloigne. Puis elle s'accoude rêveuse sur le rebord de la terrasse. Le biniou se rapproche, Andrée prête l'oreille).

SCENE XI

ANDREE, HORTENSE, LE MENDIANT

(Hortense apparaît à une fenêtre du rez-de-chaussée. Le joueur de biniou — un vieux mendiant s'arrête derrière la grille. Il cesse de jouer et se découvre).

ANDREE, appelant

Hortense! (Elle désigne le mendiant)

HORTENSE

Oui, madame (elle disparaît et descend le perron portant du pain et un bol qu'elle présente au mendiant).

LE MENDIANT, après avoir bu

Merci, nitrou… Kénavo!

HORTENSE

Bonsoir.

(Le mendiant s'éloigne en jouant du biniou. Hortense rentre à la maison. Andrée descend lentement, s'asseoit au premier plan, prend un ouvrage, mais absorbée par ses pensées tristes l'abandonne aussitôt et éclate en sanglots).

(Le biniou a cessé dans l'éloignement)

HORTENSE, descendant le perron

Madame… Les dames de Rumodu… Elles viennent d'arriver en voiture.

ANDREE, se redressant ennuyée

Ah!… Vous leur avez dit que j'étais ici.

HORTENSE

Oui, Madame.

ANDREE

Bien, je vais les recevoir. Faites-les passer par le salon.

(Hortense sort)

ANDREE, à part

Allons, allons, chassons toutes ces pensées… comme je me sens nerveuse aujourd'hui!

(Elle arrange sa coiffure et s'avance au devant des deux dames qui descendent le perron).

SCENE XII

ANDREE, MME DE RUMODU, BLANCHE, sa nièce

MME DE RUMODU, la main tendue vers Andrée

Madame Belval!

ANDREE, serrant la main à Mme de Rumodu

Chère Madame… (à Blanche) Mademoiselle Blanche…

BLANCHE

Madame…

ANDREE, à Mme de Rumodu

Combien je suis heureuse de vous voir… (la conduisant vers un fauteuil). Quelle agréable surprise… (l'installant) Ici, tenez, voulez-vous (d'un geste, elle désigne un siège à Blanche, puis s'asseoit elle-même).

MME DE RUMODU, voix onctueuse

Nous n'avons pas voulu passer devant votre porte sans nous arrêter pour prendre de vos nouvelles. Nous venons de Kerviou.

ANDREE

Le village un peu plus loin?

BLANCHE

Oui, dans la plaine.

MME DE RUMODU

Blanche a été voir une de ses amies de pension qui y villégiature en ce moment… A propos, nous avons rencontré les propriétaires de Kermareck… Je croyais qu'ils vous connaissaient?

ANDREE, simplement

Nous nous voyons quelquefois.

MME DE RUMODU

Mais vous n'avez pas de relations suivies avec eux?

ANDREE

Si… relations de bon voisinage.

MME DE RUMODU

Tiens! (elle échange un regard avec sa petite-fille qui sourit, très légèrement). Madame de Kermareck à qui je parlais de vous tout à l'heure me disait vous connaître très peu.

ANDREE, souriant

Naturellement! Il n'y a que deux mois que nous habitons le pays… Cependant mon mari voit assez fréquemment Monsieur de Kermareck… il a reçu encore de lui tout à l'heure une invitation à une excursion à bord de leur nouveau yacht.

MME DE RUMODU

Vous irez?

ANDREE, un peu gênée

Non! nous ne pourrons pas… Nous avons justement, ce jour-là, des amis qui viennent nous voir.

MME DE RUMODU

Je comprends… Et comment va-t-il Monsieur Belval?

ANDREE

Très bien, je vous remercie… Il est parti tout à l'heure, en canot, avec un vieux notaire de nos amis arrivé de Paris, hier soir.

(A ce moment Annaïc traverse la terrasse dans le fond).

MME DE RUMODU, qui l'a vue, à Blanche

N'est-ce pas la petite Leguen?

BLANCHE

Oui, c'est Annaïc.

ANDREE

Vous la connaissez?

MME DE RUMODU

C'est ma filleule… Son père aidait autrefois mon jardinier et lorsque l'enfant est née, il m'a priée de la nommer… J'ignorais qu'elle fût placée chez vous. Vous en êtes contente?

ANDREE, gênée

Oui.

MME DE RUMODU, sans remarquer

Vous devez être, du reste, une maîtresse de maison assez indulgente… Annaïc est une très bonne fille, très intelligente, je suis sûre, quand vous retournerez à Paris, que vous ne voudrez plus vous en séparer!

ANDREE, délibérément

Elle va me quitter.

MME DE RUMODU

Elle va vous quitter?

ANDREE

Ses parents la retirent de chez moi!

MME DE RUMODU

Ah! c'est insensé! Et pourquoi?

ANDREE, après une légère hésitation

Parce qu'ils ont entendu dire que Monsieur Belval et moi n'étions pas mariés.

MME DE RUMODU

Qu'est-ce que c'est que cette invention?

ANDREE

La vérité, tout simplement.

MME DE RUMODU, incrédule

La…? Ah non! ce n'est pas possible!

ANDREE, fièrement

Si madame. (Se levant nerveusement malgré elle). Bien que me considérant autant qu'une épouse légitime, je ne suis pas légalement la femme de Pierre Belval.

MME DE RUMODU, vivement

Vous n'êtes pas?… Ah! je ne savais pas… (suffoquée). Je ne savais pas…

ANDREE

Vous me pardonnerez, madame… J'aurais peut-être dû vous le dire plutôt, je n'y avais pas songé… Mon mari et moi sommes si fort adversaires du mariage officiel et partisans de l'union libre, que notre situation nous paraît absolument normale… Il a fallu que je vienne dans ce pays, qu'une servante me quittât, pour que je voie une différence entre mon ménage et les autres ménages… Je sais que tout le monde n'a pas la même hauteur d'idées.

MME DE RUMODU, très froide

Oh! je ne vous blâme pas… loin de moi… chacun est libre. Il y a des femmes charmantes partout… Je ne savais pas… j'ai été surprise tout simplement… (Elle se lève après un geste de départ à sa compagne — très hautaine) Nous partons. Vous m'excuserez, l'heure avance. Je ne puis rester plus longtemps… (Sans tendre la main — froidement) Au revoir, Madame.

ANDREE, très troublée

Mais permettez, je vais vous reconduire.

MME DE RUMODU

Oh! nullement! Ne vous dérangez pas.

ANDREE

Si, si…

(Elles sortent. — Pierre Belval et Bardichon montent l'escalier).

SCENE XIII

PIERRE BELVAL, BARDICHON

BARDICHON, à la cantonade

Quel escalier; jamais je ne m'habituerai à cette sacrée machine-là.
Vous grimpez ça comme un écureuil, vous!… Ouf!

BELVAL

Vous aviez hâte de rentrer; vous voyez que nous ne sommes pas en retard: le couvert n'est pas encore mis.

BARDICHON

Il ne faut pas trop la délaisser, cette pauvre Andrée.

BELVAL, souriant

Comment, Bardichon, c'est vous qui me prêchez l'assiduité au foyer conjugal? (Lui donnant une tape affectueuse sur l'épaule). Vous vieillissez, mon cher!

BARDICHON

Mais, oui, je vieillis. Et vous aussi, Belval.

BELVAL, protestant

Ah!

BARDICHON

Un an chaque année, mon ami. Comme tout le monde!… (il s'asseoit) Ca file très vite. Vous verrez quand nous serez comme moi…

BELVAL, allumant une cigarette

Mais, vous n'êtes pas si vieux, voyons.

BARDICHON

La retraite a sonné… l'heure des inutiles regrets aussi… Ah, si j'avais votre âge!

BELVAL

Eh bien! qu'est-ce que vous feriez?

BARDICHON

Ce que vous avez fait: Je fonderais un foyer.

BELVAL, riant

Mais si j'en crois la légende il me semble que vous avez pas mal bâti de foyers.

BARDICHON

Oui, mais je les ai démolis l'un après l'autre.

BELVAL

C'est qu'au moment vous aviez sans doute de bonnes raisons pour le faire.

BARDICHON

Pour faire des bêtises on trouve toujours d'excellentes raisons.

(Andrée entre)