IX
OU TONY LIT LE DERNIER MOT DU SECRET
DU MARQUIS
La jeune fille,—acheva de lire Tony,—m'attendait avec impatience. A ma voix, elle étouffa un cri de joie.
—Ah! venez vite, me dit-elle, j'ai une bonne nouvelle à vous donner.
—Parlez, répondis-je en lui baisant la main.
—Le comte part.
—Où va-t-il?
—A Vienne, où l'empereur le demande.
—Et il ne vous emmène point?
—Il le voulait; mais, depuis le matin, je me prétends malade.
—Et il consent à vous laisser ici?
—Oh! non pas, il m'envoie dans son château des bords du Danube.
—Avec qui?
—Sous la garde de ma gouvernante et d'une sorte d'intendant eu qui il a une confiance aveugle...
—Mais alors...
—La gouvernante est cette femme qui vous a conduit ici.
—Et l'intendant?
—Je l'ai acheté à prix d'or. Il favorisera notre fuite.
—Eh bien, lui dis-je, cela tombe à merveille, car, démon côté, j'ai tout préparé.
—Vraiment?
—J'ai loué une barque pour descendre le Danube. Elle est montée par deux Bulgares.
—Mais, me dit-elle, si nous descendons le Danube, où irons-nous?
—En Turquie d'abord, afin qu'on perde nos traces.
—Et puis?
—En France.
—Oh! Paris, me dit-elle avec un naïf enthousiasme, Paris!... le paradis eu ce monde! c'est là que je veux vivre.
Je ne quittai Haydée que vers trois heures du matin, comme la nuit précédente.
Le lendemain, le comte partit pour Vienne, et sa prétendue fille monta dans une litière avec sa gouvernante.
A une lieue de Fraülen, la litière s'arrêta.
En cet endroit la route côtoyait le Danube et une barque était amarrée dans les roseaux.
Quatre hommes montaient cette barque, moi et mon domestique, déguisés toujours en paysans hongrois, et deux mariniers bulgares.
L'intendant consentit à s'en aller, et la jeune fille et sa gouvernante s'assirent dans l'embarcation.
Nous descendîmes le Danube jusqu'à la mer Noire.
Là nous trouvâmes un navire de commerce français qui faisait voile pour le Bosphore.
Deux mois après, nous débarquions à Marseille, et huit jours plus tard nous arrivions à Paris.
Vous me permettrez, mon ami, de vous résumer en quelques lignes ma vie tout entière à partir de cette époque. J'étais parjure avec mes amis, et, malgré toutes les précautions que j'aie pu prendre, ils ont su que je les avais trahis et que j'avais enlevé Haydée.
Longtemps mariés secrètement, nous avons vécu ignorés.
Malheureusement, un jour, nous eûmes la folie de penser que ni Marc de Lacy, ni Maurevailles, ni Lavenay, à quatre années de distance, ne reconnaîtraient dans mademoiselle Haydée de Tresnoël, devenue marquise de Vîlers, la jeune comtesse hongroise de Mingrélie.
J'annonçai publiquement mon mariage, et nous vînmes habiter mon hôtel de l'île Saint-Louis.
Mais, il y a huit jours, j'ai reçu la lettre suivante, que je transcris textuellement:
«Marquis,
«Te souviens-tu de Fraülen?
«D'abord nous t'avons soupçonné de nous avoir trahis et d'avoir enlevé la comtesse Haydée.
«Aujourd'hui nos soupçons se sont changés en certitude, et tu peux t'attendre à notre visite.
«Nous avons fait un nouveau serment, nous, tes anciens amis: le serment de te tuer.
«Gaston de Lavenay part le premier pour Paris.
«Attends-le sous huit jours.
«Après Gaston, ce sera Marc; après Marc, ce sera moi.
«MAUREVAILLES.»
Je les connais, ils viendront. Je les attends!...
C'est une fatalité, mon ami; mais je n'ai plus qu'un moyen de vivre tranquille avec ma femme et sa jeune soeur qui était restée à Paris et que nous avons attirée auprès de nous, c'est de tuer ces trois hommes l'un après l'autre...
Haydée ne sait rien.
Là finissait le manuscrit, qui ne portait plus qu'une signature, celle du marquis de Vilers.
Pendant un moment, le commis de mame Toinon demeura comme stupéfait.
Les pages qu'il venait de lire avaient produit sur lui une si vive impression qu'il se demanda tout d'abord s'il ne rêvait pas.
Puis sa jeune imagination s'éveilla. Il se sentit devenir homme. Il pensa:
—Pour avoir été si ardemment aimée par ces quatre officiers, cette comtesse Haydée, aujourd'hui marquise de Vilers, est donc bien belle? Qui la protégera maintenant? Et ce pauvre marquis que j'ai vu mourir, qui le vengera? Qui défendra sa mémoire? Où le trouver, ce baron de C... à qui est adressé le manuscrit?
Et, tout à coup, Tony, qui se prenait au sérieux, se frappa le front et s'écria:
—En attendant, monsieur de Vilers est abandonné là-bas dans la boue de la place Royale.
Et vite il ouvrit la porte de la pièce en emportant le coffret.
Dans le corridor, il rencontra Joseph, le brave valet de chambre, qui s'essuyait les yeux et faisait des efforts inouïs pour ne pas sangloter.
—Du courage! lui dit-il.
—Ah! mon jeune ami, lui répondit celui-ci, il faut en avoir de reste pour savoir ce que je sais et faire ce que je fais. Il était si bon, mon pauvre maître, si vraiment gentilhomme! Quand, afin d'obéir à sa dernière volonté, j'ai porté vos costumes à ma maîtresse pour ce bal où elle doit se rendre, il me semblait à chaque instant que les larmes allaient me trahir. Ah! vous n'avez pas besoin de me recommander d'avoir du courage. Je vous jure que j'en ai.
—Eh bien, reprit Tony, il vous en faudra un plus grand. Vous comprenez bien que deux honnêtes femmes ne peuvent aller toutes seules au bal de l'Opéra. Mon pauvre Joseph, mettez le costume que votre maître aurait pris et accompagnez-les.
—Mais vous voulez donc que je meure en route?
—Je ne veux rien, dit Tony. Je n'ai le droit de rien vouloir. Je vous prie seulement de veiller sur celle que son mari ne peut plus protéger.
Et ces mots furent prononcés sur un ton si simple et à la fois si convaincu que le vieux valet de chambre répondit:
—C'est juste. Quand le maître n'est pas là, il faut que le chien de garde y soit. Je ferai ce que vous dites, mon ami.
—Eh bien, à demain, reprit Tony. Ainsi que le marquis m'en a prié, je viendrai apprendre à la marquise la terrible nouvelle... après qu'elle aura goûté le dernier plaisir souhaité devant lui.
Sur ces mots, le jeune homme s'éloigna et se dirigea vers la place Royale. Il voulait faire déposer jusqu'au lendemain chez mame Toinon le cadavre du marquis.
A son grand étonnement, la place, toujours déserte à cette heure, était pleine de monde. L'hôtel près duquel le marquis avait été frappé était éclairé et ouvert; de nombreux groupes causaient sur le pas de la porte.
Tony s'approcha et prêta l'oreille.
—Il n'y a plus de sûreté dans Paris, disait un bon bourgeois.
—Mais ce doit être un duel, répliquait un autre.
—Je vous soutiens que c'est un assassinat.
Instinctivement Tony pensa que la prudence lui faisait un devoir de se taire.
—Si je parle, se dit-il, ils m'entraîneront chez le lieutenant de police qui me retiendra et me prendra mon temps. J'ai un autre soin à remplir.
Et, se glissant dans les groupes, il écouta un mot par-ci, un mot par-là. Au bout de quelques minutes, il savait que le corps du marquis, rencontré par des passants qui avaient réveillé tous les habitants de la place Royale, venait d'être transporté au Caveau des morts.
C'est ainsi qu'à cette époque on appelait la Morgue.
Le Caveau des morts était situé dans le sous-sol de la prison du Châtelet.
A seize ans, on a de bonnes jambes. Tony arriva au Châtelet en même temps que les gens de police qui portaient la civière. Une crainte le tourmentait. Il se disait:
—Que l'on trouve dans les poches du marquis un papier à son nom ou que quelqu'un le reconnaisse, on ira aussitôt avertir froidement, brutalement sa femme. Il faut que j'empêche cela.
Et, s'introduisant dans le Caveau des morts derrière les gens de police, il se cacha sous l'une des nombreuses civières déposées dans la première salle et attendit que ceux-ci fussent partis.
Dès que le gardien les eut reconduits, sa lumière à la main, jusqu'au seuil de la porte et se fut barricadé, Tony, pour ne pas l'effrayer, se mit à tousser légèrement.
Le gardien dressa la tête.
Tony recommença un peu plus fort.
Le gardien entra dans la loge ou reposait sa femme et dit à celle-ci:
—Écoute donc.
Tony eut un gros rhume. La gardienne dit:
—Est-ce que ce monsieur qu'on vient d'amener ne serait pas mort? Veux-tu que je me lève?
Il faut croire que cette excellente femme n'avait pas une foi très grande dans la bravoure de son époux; mais le commis de mame Toinon l'ayant entendue faire cette réflexion et voulant lui épargner la peine de prendre froid, sortit de sa cachette et se montra timidement à la porte de la loge.
—Au secours! s'écria le gardien.
—N'ayez pas peur, dit Tony, je ne vous veux que du bien.
—Eh! il a l'air gentil, ce petit-là, fit la gardienne... Écoute-le donc pourvoir.
Après leur avoir raconté comment il se trouvait devant eux, le commis à mame Toinon ajouta:
—Je connais le gentilhomme qu'on vient de placer dans le Caveau.
—Eh bien, grommela le gardien, ce n'est pas à cette heure-ci qu'on fait les déclarations.
—Aussi ne suis-je pas venu pour en rédiger une.
—Qu'est-ce que vous demandez alors?
—Pour des raisons particulières, il ne faut pas que la femme de ce gentilhomme, madame la marquise, soit informée de sa mort avant que je vous le dise.
—Comment, c'est un marquis! s'écria la gardienne.
—Et très riche! répondit Tony. Je vous promets, au nom de sa femme, une forte somme si vous vous arrangez de façon qu'on ne reconnaisse pas le cadavre avant demain à midi. Songez donc, on le lui porterait. Jugez de la douleur de la pauvre femme qui croit son mari en parfaite santé.
Et Tony donna de si excellentes raisons, sentimentales et pécuniaires, que le gardien, et la gardienne, dans l'espérance de faire une bonne affaire en même temps qu'une bonne action, lui promirent tout ce qu'il voulut.
—Alors une dernière prière, ajouta le jeune homme. Permettez-moi de le voir ce soir.
—Ça, c'est plus facile que le reste, dit le gardien, qui commençait à exagérer l'importance de ses services pour être mieux récompensé.
Et il fit pénétrer le jeune ami du marquis dans le Caveau des Morts.
Sur une dalle de pierre, à côté de cinq ou six autres cadavres, reposait l'infortuné dont Tony possédait le secret.
Pâle et blême, les yeux encore ouverts, le marquis avait, dans la mort, une expression de douceur et de beauté qui impressionna vivement le témoin de sa dernière heure.
Tony, d'abord, lui ferma les yeux, puis l'embrassa et s'agenouilla.
Quelle inspiration d'en haut lui vint pendant sa courte prière? Nous ne saurions le dire. La vérité est qu'en se relevant, le jeune homme s'écria:
—Monsieur le marquis, je demandais qui protégerait votre veuve et qui vous vengerait. Eh bien, ce sera moi!
Et Tony, étendant la main sur le cadavre, ajouta solennellement:
—Je le jure!!!
Puis il déposa un dernier baiser sur le front du gentilhomme, remercia de nouveau le gardien et sortit.
Un quart d'heure après, Tony entrait chez mame Toinon et lui disait:
—Je veux aller à l'Opéra!...
La costumière jeta un cri de joie, sans avoir le soupçon des graves événements que cette soirée allait préparer, et se hâta tellement qu'elle ne vit pas même son commis serrer le coffret qu'il portait, dans un vieux bahut dont il avait la clef...
X
LE PREMIER BAL DE TONY
Le bal de l'Opéra était, en ce temps-là, le rendez-vous de la cour et de la ville.
Les femmes de qualité, les grands seigneurs s'y pressaient.
Les abords de l'Opéra, alors situé où se trouve à présent le théâtre de la Porte-Saint-Martin, étaient, ce soir-là, dès minuit, encombrés de litières, de carrosses et d'une foule compacte de masques.
Deux litières arrivèrent à peu près en même temps et s'arrêtèrent devant le péristyle.
Deux jeunes femmes et un homme, ce dernier paraissant âgé et très embarrassé de sa personne, sortirent de l'une. Un jeune homme et une ronde commère sortirent de l'autre.
Les deux jeunes femmes et leur suivant portaient des costumes villageois que reconnurent la ronde commère et le jeune homme qui l'accompagnait.
Car ces costumes provenaient de la boutique de mame Toinon, et le jeune homme en question n'était autre que notre ami Tony.
Mais Tony était métamorphosé. Au lieu de son habit de droguet et de ses bas de filoselle, Tony portait un habit de drap soutaché d'or, un beau gilet à ramages, une culotte et des bas de soie.
Il était poudré à frimas, portait l'épée en verrouil, le tricorne sous le bras et avait tout à fait l'air et les façons d'un vrai gentilhomme.
Pour tous ceux qui le virent entrer, Tony était un jeune seigneur débauché qui dédaignait de se déguiser et s'en venait promener à l'Opéra sa jolie figure, à seule fin d'y faire des conquêtes.
Quant à la femme à laquelle il donnait la main, on a déjà reconnu mame Toinon.
Mame Toinon s'était déguisée en marquise.
Elle avait les bras nus ainsi que les épaules, un tout petit masque sur le visage, un masque qui, ne cachant presque rien, laissait admirer les dents, pétiller le regard, s'arrondir le sourire.
Tony la conduisit triomphalement dans la salle.
Mame Toinon le regardait et le trouvait charmant.
—Tu es un vrai gentilhomme, lui dit-elle.
Tony soupira.
—Et je vais être fière de danser avec toi.
—Déjà? fit-il naïvement.
Ce mot impressionna douloureusement la sensible costumière.
—Comment! dit-elle, tu veux me quitter?
—Non, mais...
—Ah! c'est que je suis un peu jalouse de mon cavalier, moi...
Et mame Toinon montra ses dents blanches, épanouit son sourire, et, pour la première fois sans doute, enveloppa son ami d'une oeillade assassine.
—Patronne, dit tout bas Tony, je suis prêt à vous faire danser... Tenez, justement on organise un menuet là-bas.
Mame Toinon prit la main que lui offrait son commis et dit tout bas:
—Garde-toi bien de m'appeler patronne; puisque nous jouons aux gens de qualité, il faut en avoir les façons. Tu m'appelleras baronne.
—Et vous, comment m'appellerez-vous?
—Moi, je t'appellerai chevalier. Viens.
—Ah! pardon, dit Tony, je vous ai dit que j'allais vous faire danser...
—C'est convenu.
—Mais à une condition...
—Comment, petit drôle? dit la costumière, tu me fais des conditions à présent...
—J'ai un devoir à remplir.
—Lequel?
—Il faut que j'exécute un article du testament du marquis de Vilers.
—Quel est-il?
—C'est un secret, patr... baronne, je veux dire.
La prétendue baronne n'eut point le temps de répondre, car l'orchestre la contraignit à se mettre en place.
Précisément, l'une des deux bergères, qui étaient entrées au bal en même temps que Tony et madame Toinon, donnait la main à un officier des gardes-françaises et se trouva faire vis-à-vis à la costumière et à son commis.
Le menuet commençait.
Tout en dansant, Tony dévorait des yeux la danseuse et se demandait:
—Est-ce elle ou sa compagne qui est la marquise de Vilers?
Il lui vint une inspiration.
Au moment où il dut, pour obéir aux lois du menuet, changer de danseuse et quitter mame Toinon pour sa cliente, il dit tout bas à cette dernière:
—Vous souvenez-vous de Fraülen?
Soudain l'inconnue tressaillit, se troubla, et Tony sentit sa main trembler dans la sienne.
Il était fixé.
—Fraülen, murmura la pauvre femme d'une voix émue. Vous avez entendu parler de Fraülen?
—Et du marquis de Vilers...
Elle tressaillit de nouveau et regarda cet adolescent au charmant visage, au doux sourire un peu triste, au regard plein de mélancolie.
—Qui donc êtes-vous? fit-elle avec plus de curiosité que d'effroi.
—Un ami...
—Votre nom?
—Le chevalier Tony, répondit le commis hardiment.
—Vous connaissez mon mari?
—Oui.
—Est-il ici?
—Non, et c'est lui qui m'envoie.
—Mon Dieu! fit la marquise avec inquiétude, où donc est-il?
—A Versailles, chez le ministre.
—Mais il reviendra cette nuit?
—S'il le peut...
—Et il vous envoie?
—Pour vous rassurer, madame.
Tony ne put en dire davantage; une nouvelle figure le sépara, et il rejoignit mame Toinon.
Le menuet fini, un flot de masques passa entre Tony et la marquise, qui se perdirent de vue un moment.
Un mousquetaire, qui venait au bal en quittant son service, charmé par les belles épaules, le léger embonpoint et le pied finement cambré de mame Toinon, papillonnait autour d'elle et lui disait mille galanteries.
Tony profita de la circonstance pour abandonner mame Toinon et se mettre à la recherche de la pauvre veuve.
Mais la foule était nombreuse, difficile à fendre, et notre jeune héros erra pendant un bon quart d'heure avant d'avoir aperçu celle qu'il cherchait.
Tout à coup, un homme dont le visage était découvert et qui portait un manteau rouge, passa près de lui.
Tony le reconnut sur-le-champ.
C'était ce gentilhomme qui avait tué l'infortuné marquis. C'était le comte Gaston de Lavenay.
—Il doit chercher la marquise, pensa Tony.
Et il se mit à le suivre. Il le vit errer à travers le bal, puis s'arrêter soudain.
Il s'arrêta aussi. Le comte fit tout à coup quelques pas en avant et salua. Il était en présence de la marquise de Vilers, dont le masque s'était détaché un instant, et qu'il avait aussitôt reconnue, bien que ne l'ayant pas vue depuis quatre longues années.
—Bonjour, marquise, dit le comte d'un air railleur.
Tony s'était glissé derrière elle.
—Monsieur!... fit la marquise, je ne vous connais pas.
—Nous allons, si vous le permettez, renouer connaissance. Je suis le comte de Lavenay, et vous êtes la marquise de Vilers.
La pauvre femme jeta autour d'elle un regard éperdu; elle semblait chercher un appui. En vérité, elle ne se souvenait plus de lui. Nous savons que le marquis ne lui avait jamais parlé du serment qui le liait aux Hommes Rouges, et, comme leur souvenir lui était exécrable, il avait toujours évité de prononcer leurs noms. La marquise pensait avoir uniquement affaire à l'un de ces hommes de plaisir, qui fréquentent l'Opéra, et ne se souciait nullement d'être l'héroïne d'une aventure de bal.
—Ah! marquise, reprit le comte, vous conviendrez que j'ai mis une certaine discrétion à ne point troubler votre lune de miel.
—Monsieur!...
—Cependant, deux de mes amis et moi, nous désirerions avoir un certain billet que nous vous avons confié un soir à Fraülen...
A la demande du comte, la mémoire revint à la marquise qui, ne sachant pas qu'elle avait devant elle l'un des plus grands ennemis de son mari, répondit légèrement:
—Oh! monsieur, excusez-moi. Le billet confié à Fraülen?... Vous me rappelez une bien lointaine histoire.
—Avez-vous au moins gardé ce billet?
—Non, certes. Je n'y pensais plus, quand un jour monsieur de Vilers l'a trouvé par hasard dans mon bonheur du jour...
—Il l'a ouvert?
—Parfaitement, puis l'a jeté au feu avec colère. Je me souviens même que jamais il n'a voulu me dire ce qui l'avait offensé dans ce papier. Mais venez le lui demander demain. Il sera peut-être moins discret avec vous.
—Votre mari ne nous dira rien, madame ricana le comte.
—Et pourquoi?
Le comte eut un sourire étrange et sans doute il allait ajouter:
—Votre mari ne nous dira rien, madame, parce qu'il est mort, parce que je l'ai tué!
Mais il n'en eut pas le temps.
Tony, qui était devenu, nous l'avons dit, un homme, Tony, qui n'avait pas cessé de se tenir auprès de la marquise et avait tout entendu, se dressa sur la pointe des pieds et jeta son gant au visage du comte.
—Vous êtes un lâche! dit-il.
Le comte, stupéfait, anéanti par une semblable insulte, étouffa un cri et fit un pas en arrière.
Puis il regarda son agresseur.
Tony n'était qu'un enfant, mais il avait l'oeil étincelant, les lèvres pâles, et il appuya la main sur la garde de l'épée qu'il portait pour la première fois, avec tant de fierté et de résolution que le comte de Lavenay comprit qu'il avait devant lui un adversaire sérieux.
—Vous êtes un lâche, répéta froidement Tony.
La marquise reconnut son vis-à-vis de tout à l'heure.
—Ah! chevalier, dit-elle, éperdue.
Ce titre qu'elle donnait à Tony acheva de faire illusion.
Le jeune Tony était beau; il était bien tourné; il portait galamment son habit de gentilhomme.
Le comte ne douta pas un instant qu'il eût affaire à un homme parfaitement né.
—Ah! mon petit monsieur, dit-il, je vais vous couper les oreilles sur l'heure.
—Venez donc, dit Tony, et priez Dieu qu'il vous rende la peau bien dure!
Il jeta un regard protecteur à la marquise et sortit, fier et hautain, sur les pas du comte, en se félicitant d'avoir décidé Joseph à venir au bal. Il le rencontra à quelques pas de l'endroit où s'était passée cette scène et lui confia la marquise.
Mame Toinon n'avait rien vu, rien entendu.
Elle était tout entière aux galanteries du mousquetaire qui lui donnait le titre de baronne.
XI
LES TERREURS DE MAME TOINON
Le comte et Tony gagnèrent la porte, quittèrent l'Opéra et s'en allèrent jusqu'au premier réverbère; là, le comte tira son épée.
Tony l'imita.
Mais, avant de tomber en garde, le comte regarda de nouveau son jeune adversaire.
—C'est singulier, dit-il; je ne vous ai jamais vu!...
—Je vous connais, moi, répondit Tony.
—Qui êtes-vous?
—Peu vous importe!
—Cependant...
—Faut-il vous répéter, une fois de plus, que vous êtes un lâche?
Le comte rugit.
—Un lâche et un assassin!...
—En garde, donc! s'écria le comte hors de lui.
—Je suis l'exécuteur testamentaire du marquis de Vilers, que vous avez tué ce soir, dit Tony en croisant le fer, et je me suis juré de vous tuer, vous, Maurevailles et Marc de Lacy!...
Et Tony, qui n'avait jamais touché une épée et se trouvait en présence de l'un des bretteurs les plus renommés de ce temps, Tony fondit sur son adversaire avec cette impétuosité, cette vaillance brutale de ceux qui n'ont point été initiés aux galantes finesses de l'escrime... Aussi, avec son inexpérience et sa jeunesse, semblait-il prédestiné à trouver la mort dans ce combat qu'il avait provoqué.
Le comte Gaston de Lavenay était un tireur habile et prudent qui s'était fait une réputation terrible dans les gardes-françaises.
C'était lui qui avait tué le marquis Van Hop, un Hollandais fameux, qui longtemps, à Versailles, avait semé l'effroi parmi les gentilshommes.
Tony allait donc mourir.
Cependant mame Toinon, qui avait un peu perdu de vue le sort de son client, le pauvre marquis de Vilers, et qui n'était venue à l'Opéra que pour s'y amuser très consciencieusement, mame Toinon, disons-nous, s'était longtemps complue à écouter les paroles du beau mousquetaire, qui persistait à la considérer comme une femme de qualité.
Mais, au bout d'une demi-heure, après avoir dansé et valsé, la costumière se prit à songer à Tony.
Où était-il?
Elle le chercha longtemps à travers le bal, et, pour la première fois peut-être, elle éprouva un bizarre sentiment de jalousie.
—Comment!... Le bambin, se dit-elle, oserait-il s'amuser sans moi?
Et, parcourant les salles, elle inspecta les groupes et les coins. Nous savons qu'en ce moment Tony était sur le point de partager le sort du marquis de Vilers.
Tout à coup, arrivée sur le lieu même où avait eu lieu la provocation, elle vit et entendit quantité de gens qui, avec force gestes, se racontaient et interprétaient à leur façon la scène que nous avons racontée.
Elle bondit et, de ses deux bras écartant la foule, se plaça au milieu du groupe stupéfait; puis, s'adressant à celui qui semblait en savoir le plus:
—Vous dites, demanda-t-elle, qu'un jeune homme a jeté tout à l'heure son gant au visage d'un seigneur?...
—Oui. J'étais à deux pas.
—Et ce jeune homme était un beau petit blond tout poudré?
—Parfaitement.
—Déguisé en mousquetaire?
—C'est cela.
—Et ils sont sortis ensemble?
—Par le foyer d'entrée.
Grâce au même mouvement par lequel elle avait fendu la foule, mame Toinon se fit de nouveau place et, relevant ses paniers, descendit quatre à quatre les marches de l'escalier.
Il était trois heures du matin. Tous ceux qui devaient venir à l'Opéra étaient déjà entrés. Aucun des danseurs ne songeait encore à se retirer. Mame Toinon ne rencontra donc personne à qui elle pût demander de quel côté s'étaient dirigés les deux hommes.
Est-ce son instinct, est-ce la Providence qui la guida?
Une minute après, elle tombait comme la foudre entre les deux adversaires qui ne l'avaient même pas vue venir, et, entourant de l'un de ses bras son petit Tony, s'écriait en agitant l'autre sous le nez du comte abasourdi:
—Vous moquez-vous du monde? Est-ce que vous croyez que c'est vous qui allez me le tuer? Mais je vous tuerais plutôt, savez-vous?
Tout en étreignant contre elle l'adoré de son coeur, la commère lui arracha de la main son épée et se mit bravement en garde à sa place.
Le comte commençait à trouver la scène fort amusante. Son adversaire improvisée continua:
—Il faudrait savoir, entendez-vous, que ce petit-là est mon enfant d'adoption, mon commis, et qu'on ne s'appelle pas pour rien mame Toinon, costumière, qui a même une boutique joliment achalandée.
A ces mots, le comte, qui naturellement avait abaissé son épée depuis l'invasion de cette singulière femme, ne se tint plus de rire.
—Un commis, lui, oh! c'est trop drôle! Et moi qui avais pris son déguisement pour son costume ordinaire! Et la marquise qui l'appelait chevalier! Ah! ah! ah! j'en rirai longtemps. Mais je ne me bats pas avec les commis, mon petit ami. Les injures de tes pareils ne nous salissent pas, nous autres...
Tony écumait de rage, mais le bras gauche de «mame Toinon» était véritablement un étau, duquel il lui fut impossible de se dégager, pendant que le comte, toujours riant aux éclats, remettait son épée au fourreau, puis s'éloignait...
Alors mame Toinon embrassa son commis, puis le regarda avec amour à la lueur du réverbère.
Tony pleurait.
—Il a raison, dit-il en sanglotant, je ne suis qu'un courtaud de boutique...
Il s'opéra en lui comme une révolution.
L'histoire qu'il avait lue, l'avait initié aux moeurs et à la vie des gentilshommes. Il se sentit rougir à la pensée que la marquise de Vilers, elle aussi, quand elle le reconnaîtrait, ne verrait peut-être en lui que le commis de mame Toinon.
Il se frappa sur le coeur et dit:
—Cela changera!
À partir de ce moment, l'avenir de l'enfant était-il donc irrévocablement décidé?
Toutefois, pensant à la marquise, il se souvint qu'elle était restée au bal.
—Adieu, dit-il à mame Toinon.
—Où veux-tu aller encore?
—A l'Opéra.
—Pour y rencontrer une nouvelle affaire?
—Pour y accomplir un devoir.
En prononçant ces mots, il avait l'air si vaillant que mame Toinon vit qu'il serait inutile de lutter contre sa volonté.
—Adieu, fit-elle.
Et notre héros, qui se trouvait de prime abord au niveau des circonstances, remit fort galamment son épée au fourreau, rajusta ses habits un peu en désordre et rentra dans le bal.
Mais, à vingt pas derrière lui, se glissait mame Toinon.
XII
LE SAUVEUR DE RÉJANE
La marquise de Vilers était tombée sur une banquette non loin de l'endroit où le comte Gaston de Lavenay avait osé l'aborder.
Seulement elle avait été rejointe par sa jeune soeur, qu'accompagnait Joseph.
Tony alla droit à elle.
—Madame, lui dit-il à voix basse, vous avez tout à craindre du comte Gaston de Lavenay...
Elle tressaillit et le regarda.
Tony ajouta simplement:
—Jusqu'à ce que je l'aie tué.
La jeune femme étouffa un cri.
—Mais, qui êtes-vous, dit-elle, vous qui prenez ainsi ma défense?
—Un inconnu qui connaît toute votre histoire.
La marquise pâlit sous son masque.
—Vous étiez à Fraülen? dit-elle.
—Non, madame.
—Alors, mon mari vous a raconté?...
Tony regarda la marquise avec tristesse.
—Madame, dit-il, je suis un tout jeune homme presque un enfant, et cependant, pardonnez-le-moi, j'ose, en ce moment, vous donner un conseil...
—Mais, monsieur...
—Quittez le bal...
—Oh! fit la marquise, si j'avais su que mon mari n'y viendrait pas...
—Rentrez à votre hôtel et priez...
La marquise devint affreusement pâle...
—Mon Dieu! dit-elle.
—Rentrez, madame, acheva Tony, et priez Dieu... Il est miséricordieux et il protège les faibles contre les forts, les bons contre les méchants.
La marquise, éperdue, fixa longtemps ses regards sur les yeux clairs et profonds du jeune homme et n'osa point l'interroger.
—Réjane, dit-elle à sa soeur, viens.
Elle fut forcée de l'appeler une seconde fois. Celle-ci, qui semblait plongée dans un rêve, n'avait rien entendu. C'est que la jeune enfant, depuis une heure, avait, elle aussi, son secret.
Nous avons peu parlé d'elle. Pourquoi? Parce qu'on parle mal des anges. Sur terre, un ange ne fait pas de bruit; il aime dans la paix et ne songe qu'au bonheur tranquille de ceux qui l'entourent. Or Réjane était vraiment angélique.
Restée au couvent jusqu'au mariage de sa soeur, elle en avait été retirée par la marquise, quelques jours après l'installation définitive de celle-ci à Paris. A l'hôtel de Vilers, c'était Réjane qui, sans qu'on le lui eût jamais demandé, veillait à ce que tous les ordres donnés par sa soeur ou par son beau-frère fussent toujours strictement exécutés. Elle avait étudié leurs petites habitudes et ne laissait en aucun temps rien à souhaiter au marquis ou à la marquise.
Aussi cette dernière fut-elle bien étonnée d'avoir à lui dire deux fois:
—Viens.
Que s'était-il donc passé? Nous allons le dire. Réjane jouera, d'ailleurs, dans l'épouvantable drame que nous nous sommes donné la mission de raconter, un rôle trop important pour que nous la laissions plus longtemps dans l'ombre.
Le comte de Lavenay n'était point venu seul au bal de l'Opéra. Ses amis, Albert de Maurevailles et Marc de Lacy y promenaient également leurs manteaux rouges et y cherchaient, chacun de son côté, la marquise, pendant que Lavenay la trouvait à l'endroit que nous connaissons.
Au moment où madame de Vilers faisait vis-à-vis à Tony, un flot de curieux sépara d'elle Joseph et Réjane, puis, jetant le vieux valet de chambre sur une banquette, repoussa dans le couloir la pauvre enfant affolée.
Dans ce couloir, un gigantesque tambour-maître paradait, à moitié gris, devant les femmes qui l'admiraient et les hommes qui l'applaudissaient.
Réjane vint s'échouer contre lui.
Quand il s'agit de se faire remarquer, tous les moyens sont bons.
Le tambour-maître confia sa canne à un voisin et, asseyant la jeune fille sur sa main, la brandit en l'air et la secoua, comme il eût fait de sa canne.
La foule trépignait d'aise. Quant à Réjane, stupéfaite, effrayée, elle allait s'évanouir.
Tout à coup, le tambour-maître reçut en pleine poitrine un formidable coup de poing.
—Misérable! lui cria une voix.
Et celui, qui avait frappé et parlé, lui arracha l'enfant, la saisit dans ses bras et, jouant des coudes, la porta dans la salle des rafraîchissements où il lui administra un cordial.
C'était Maurevailles.
—Oh! monsieur, vous êtes bon, lui dit l'enfant, et je vous remercie.
Et, ce disant, elle le regarda longuement, comme pour se souvenir à jamais des traits de son bienfaiteur.
Hélas, c'en était fait! Elle venait de graver pour toujours le portrait de celui-ci dans son coeur.
La tendre enfant qui, jusqu'à ce moment fatal, avait ignoré l'amour, allait aimer, pour son malheur éternel, l'un des hommes qui avaient juré de tuer M. de Vilers et de posséder la marquise!
Quelques instants après, celui-ci la remettait entre les mains de Joseph, sans qu'elle eût osé lui demander son nom, et c'est cette timidité qu'elle se reprochait pendant que sa soeur l'appelait en vain...
A la fin pourtant, elle reconnut la voix de la marquise et se leva soudain.
Tony aida les deux femmes et Joseph à sortir du bal.
Au moment où elle montait en litière, la marquise lui saisit vivement le bras.
—Oh! dites-moi tout, fit-elle. Dites-moi la vérité... si terrible qu'elle soit.
—Aujourd'hui je ne puis, dit Tony.
—Pourquoi?
Il n'hésita point à mentir, tant l'endroit lui semblait déplacé pour apprendre à la marquise une si horrible nouvelle, et répondit:
—Je ne la connais pas suffisamment. Mais je la connaîtrai demain et je vous en ferai part. Je vous le promets.
Et, certain que les Hommes Rouges ne pourraient attenter à la marquise, puisqu'il les avait vus dans le bal en sortant, il salua sa protégée et revint se poster à la porte de l'Opéra pour les empêcher au besoin, autant que Dieu le lui permettrait, de se mettre à sa poursuite.
Quel ne fut pas son étonnement quand il trouva sous le péristyle la bonne mame Toinon!
La pauvre femme faisait pour lui ce qu'il faisait pour la marquise.
—Ah! viens, s'écria-t-elle avec effroi en le revoyant seul auprès d'elle. Si tu savais ce que j'ai entendu!!!
Et, bon gré mal gré, elle l'entraîna vers la rue des Jeux-Neufs.
Chemin faisant, Tony, de nouveau enserré dans les bras de mame Toinon, lui demanda naturellement des explications sur son redoublement de terreur.
—Ah! mon pauvre ami, dit-elle, dans quelles aventures t'es-tu jeté!
—Mais enfin qu'y a-t-il?
—Il y a que, au moment où tu reconduisais tes grandes dames, deux hommes sont venus rejoindre l'oiseau qui voulait te tuer.
—Qu'est-ce que cela fait? répliqua tranquillement Tony.
—Ce que ça fait? Ah! tiens, tu m'épouvantes. Tu cours à la mort, pour sûr. Ils étaient vêtus de rouge, comme lui.
—De rouge? Alors c'étaient les marquis de Maurevailles et de Lacy...
—Comme tu nous défiles leurs noms! Ils ne savent pas le tien, eux, mais s'ils te tenaient!
—Qu'avez-vous donc entendu?
—Voici. Quand tu es passé devant eux, celui que tu sais a raconté ton affaire aux autres. Sais-tu aussi ce que le grand a répondu? Il a dit: «Puisque ce petit-là veut nous gêner, tu as eu tort de ne pas en finir avec lui.» A quoi l'autre a répliqué: «Veux-tu que je lui cherche querelle? Dans une seconde ce sera fait.—Non, a riposté notre oiseau, j'ai réfléchi. Il y a un lieutenant de police à Paris. Il pourrait se fâcher à la fin. Attendons une occasion meilleure.» J'espère que tu te tiendras tranquille maintenant?
—Je n'en ai plus le droit.
—Tu me feras mourir.
Et, jusqu'à la maison, la pauvre femme se répandit en jérémiades désespérées!