PREMIÈRE PARTIE
LE CHÂTEAU DU MAGNAT
I
LES GARDES-FRANÇAISES
Le lendemain de l'enterrement du marquis de Vilers, il y avait grande rumeur à la porte Montmartre, devant un cabaret qui avait cette enseigne bizarre:
Au servent recruteur.
Une centaine de jeunes gens de quinze à vingt ans, appartenant pour les deux tiers à la classe ouvrière, et pour le tiers restant à la caste boutiquière et à la bourgeoisie de Paris, se pressaient aux abords du cabaret.
Un tambour des gardes-françaises avec son habit blanc à parements bleus, son tricorne et sa perruque poudrée, battait le rappel, et parfois, entre deux roulements, dépliait une grande pancarte et lisait à haute voix l'avis suivant:
«Monsieur le marquis de Langevin, mestre de camp, chevalier de l'ordre royal et militaire de Saint-Louis et colonel-général du régiment des gardes-françaises, fait assavoir:
«1° Que, par ordonnance du roi, contresignée par Son Excellence le secrétaire d'État au département de la guerre, le régiment des gardes-françaises vient d'être augmenté de deux compagnies;
»2° Que, les cadres de ces compagnies ayant été formés et chaque officier pourvu de son emploi, il est nécessaire de compléter l'effectif;
»3° Que les jeunes gens qui désirent servir peuvent s'adresser, soit directement à M. le marquis de Langevin, soit à MM. de Bressuire et de Vauxcouleurs, capitaines-commandants d'icelles compagnies, lesquels les enrôleront; soit enfin à Humbert, dit Pivoine, sergent recruteur, qui leur comptera dix pistoles en leur faisant signer leur engagement;
»4°...» (Nous ne garantissons pas le texte de cet article que Humbert, dit Pivoine, débita de mémoire sans regarder la pancarte): «4° Le régiment des gardes-françaises est le plus agréable de tous les régiments.
»On y danse le dimanche au son des violons et de la flûte.
»La solde est bonne, exactement payée.
»Les soldats ont la permission de dix heures tous les jours, et de minuit les jours de fête.
»Le colonel n'interdit à ses soldats, pourvu que le service ne souffre point, ni les amourettes, ni le cabaret. Les beaux garçons seront enrôlés de préférence, le régiment des gardes-françaises ayant à coeur de soutenir sa belle réputation de galanterie.»
Les variations exécutées par Pivoine sur ce quatrième et alléchant paragraphe auraient suffi à retenir la foule devant le cabaret du Sergent recruteur.
Pivoine était un grand diable d'homme qui pouvait bien avoir passé la cinquantaine.
Il était sec, maigre, osseux et portait une longue paire de moustaches blanches sur une trogne enluminée et d'un rouge incarnat qui lui avait valu ce nom de Pivoine.
Il était Gascon, hâbleur au delà de la permission, brave jusqu'à la témérité et buveur enragé. Sa mine rouge et son nez violacé disaient éloquemment qu'il avait largement usé de la tolérance dont les gardes-françaises jouissaient à propos du cabaret.
—Venez, mes garçons, mes petits amours, mes chérubins, reprit-il en faisant sonner quelques centaines de pistoles qu'il avait dans des sacs de cuir placés devant lui.
Qui veut servir le roi? qui veut dix pistoles?
Dix pistoles! cornes du diable! c'est un beau denier, mes enfants, et qui ne se trouve pas sous les pieds d'un cheval, ni dans le capuchon d'un moine.
Dix pistoles! sang du Christ! si j'avais dix pistoles à moi appartenant, dix pistoles neuves, luisantes et jaunes comme celles-là, je voudrais épouser une femme de qualité qui aurait un carrosse et des laquais chamarrés à outrance...
Dix pistoles! enfer et damnation! continua Pivoine d'une voix enrouée, c'est assez d'argent, ma foi! pour entretenir la plus belle fille de Paris pendant huit jours.
De temps en temps, le sergent interrompait sa parade pour faire signer un volontaire, qui prenait la plume en tremblant, écrivait son nom et son adresse, et touchait ensuite cinq pistoles.
—On donne les cinq autres, disait Pivoine, quand on se présente à la caserne.
Puis le sergent reprenait de plus belle:
—Il n'y a pas de meilleur métier que celui des gardes-françaises, mes poulets. On se lève tard, on ne fait pas de manoeuvres, on est bien nourri, on boit du bon vin. Le jour, on joue au bouchon; le soir, on fait la partie de cartes.
Les femmes du quartier sont amoureuses de nous... et nous le prouvent. Tenez, moi qui vous parle, mes lapins, moi, Pivoine, tel que vous me voyez, j'ai embroché plus de maris en ma vie qu'un cuisinier n'embroche de poulets.
Et Pivoine chantait d'une voix fausse et désagréablement timbrée:
On fait l'amour,
Tout le jour,
Dans les gardes-françaises,
On fait l'amour, sur ma foi!
Dans les gardes du roi!...
Et les enrôlés arrivaient, signaient et touchaient la moitié de leur prime dont ils laissaient une bonne part avant de sortir du cabaret.
Tout à coup un jeune homme fendit la foule.
C'était presque un enfant; il n'avait pas un poil de barbe, et il était blanc et pâle comme une jeune fille.
—Qu'est-ce que tu veux, toi, mademoiselle? lui demanda Pivoine en le voyant s'approcher.
—Je veux m'enrôler.
—Dans les gardes-françaises?
—Oui.
—Tu es trop jeune...
—J'ai passé seize ans.
Le sergent sourit.
—Tu es une fille habillée eu garçon, dit-il; c'est pour suivre ton amoureux... que tu veux...
Le jeune homme rougit jusqu'aux oreilles.
—Sergent, dit-il, je me suis battu cette semaine contre deux hommes ensemble, dont chacun était plus grand que vous, et je vous apprendrai quel est mon sexe véritable.
—Toi, bambin?
—Moi.
Le sergent riait à gorge déployée. Son interlocuteur lui demanda de nouveau:
—Voulez-vous m'enrôler, oui ou non?
—Non, tu es trop petit.
De rouge qu'il était, le jeune homme était devenu pâle.
—Sergent, dit-il, je vais aller trouver le marquis de Langevin. Ce soir, je serai soldat, et demain nous nous retrouverons.
Et Tony, car c'était lui, sortit du cabaret, la tête haute, le sourcil froncé, l'oeil enflammé, le coeur plein de colère.
A la porte, il s'adressa au tambour:
—Où faut-il aller, lui demanda-t-il, pour trouver le marquis de Langevin?
—Chez lui, à son hôtel.
—Où est-il, son hôtel?
—Rue des Minimes, proche la place Royale, au Marais.
Et il s'en alla, suivant le rempart.
L'hôtel du marquis était situé vers le milieu de la rue, sur la gauche. A la porte, Tony aperçut, collé au mur, un double de la pancarte dont le tambour avait donné lecture au cabaret du Sergent recruteur. Sur le seuil de la porte, se trouvait un laquais.
—Monsieur le marquis est-il chez lui?
—Que lui voulez-vous?
Tony fit la réflexion que le laquais serait capable de le trouver trop jeune, lui aussi, et il se souvint que l'infortuné marquis de Vilers lui avait dit:
—Je suis capitaine aux gardes-françaises.
Aussi répondit-il au laquais:
—J'ai un message pour M. le marquis de Langevin.
—De la part de qui?
—Du marquis de Vilers.
—Donnez...
—Non, dit l'enfant, je dois le remettre au marquis en personne.
—Alors, venez avec moi...
II
LE CAPORAL TONY
Le laquais conduisit le commis à mame Toinon à travers plusieurs salles luxueusement décorées jusqu'à un vaste cabinet de travail. Au milieu de ce cabinet Tony aperçut un homme déjà vieux, dont la moustache était grise, mais dont l'oeil brillait du feu de la jeunesse.
C'était le colonel-général marquis de Langevin.
La jolie figure et l'assurance de Tony lui plurent.
—Que voulez-vous, mon jeune ami? lui dit-il d'un ton plein d'affabilité.
—Monseigneur, répondit Tony, je voudrais être soldat.
—Vous croyez-vous donc assez fort pour cela?
—Je serai brave.
—Quel âge avez-vous?
—Seize ans.
—Et vous voulez servir?
—Je veux devenir officier.
—Oh! oh!
—Et, ajouta Tony avec un accent de mâle fierté, je vous jure que j'aurai un jour la croix de Saint-Louis.
—Peste! fit le marquis, enchanté de l'attitude martiale de l'enfant.
—En attendant, reprit celui-ci, je serais bien content d'être sergent au plus vite.
—Et pourquoi?
—Afin de me battre avec le sergent recruteur Pivoine qui m'a insulté.
—Bah!
—Sur l'honneur, Monseigneur.
—Quand cela?
—Il y a une heure.
Et Tony raconta comment le sergent Pivoine avait refusé de l'enrôler.
Le marquis écouta en souriant.
—Sais-tu lire? lui demanda-t-il.
—Lire et écrire.
—Sais-tu compter?
—Oui, Monseigneur.
Le marquis lui tendit une plume:
—Voyons ton écriture?
Tony traça la phrase que lui dicta le marquis. Il avait une fort belle écriture, lisible comme des caractères d'imprimerie, et de plus, chose rare en ce temps-là, il savait l'orthographe.
—Eh bien, dit le colonel, en attendant mieux, je te prends pour mon secrétaire.
Tony poussa un cri de joie.
—Ce qui, ajouta le colonel, te donne, au régiment, le grade de caporal.
—Est-ce qu'un caporal peut se battre avec un sergent? demanda Tony.
—Non, dit le marquis.
Tony se mordit piteusement les lèvres.
—A moins, ajouta M. de Langevin, que le sergent n'y consente. Mais, du reste, quand on est caporal, il suffit d'une bataille pour devenir sergent.
—Et se battra-t-on bientôt?
—Peut-être dans huit jours...
Tony ne put s'empêcher de se frotter les mains.
M. de Langevin ouvrit un registre d'enrôlements.
Tony reprit la plume et signa sans sourciller.
Il était garde-française!
—A nous deux, sergent Pivoine! Murmura-t-il.
Le lendemain, comme neuf heures sonnaient, le tambour battit dans la cour de la caserne des gardes-françaises!
Le sergent Pivoine se mit à passer en revue ses enrôlés de la veille.
Tout à coup il fronça le sourcil, et sa trogne déjà rouge devint ardente. Un moment même, il crut avoir un éblouissement:
—J'ai la berlue! se dit-il.
Pivoine se trompait; il n'avait pas la berlue, et il avait parfaitement vu.
Ce qu'il avait vu, c'était un tout jeune homme, déjà revêtu de l'uniforme blanc et bleu, sur la manche duquel s'épanouissaient les galons de caporal.
Ce jeune homme n'était autre que Tony.
Le sergent rongea sa moustache avec fureur, et son nez passa par toutes les nuances du violet.
Cependant il se contint et procéda à l'appel.
Quand l'appel fut fini, il fit un pas vers Tony.
Mais Tony en fit deux vers lui.
—Bonjour, sergent, lui dit-il.
—Bonjour, bambin!
Tony regarda fièrement Pivoine:
—Est-ce que vous n'avez pas vu ce que j'ai sur les bras, sergent?
—Mais si... si...
—Et cela vous étonne?
—Un peu, petit intrigant. Comment as-tu fait pour devenir caporal d'emblée, quand il m'a fallu dix ans, à moi, Pivoine, pour obtenir ce grade?...
—C'est le marquis de Langevin qui m'a pris pour son secrétaire.
Le sergent Pivoine plissa dédaigneusement les lèvres.
—Ah! dit-il, c'est plus facile de gagner ainsi les galons; on n'a pas besoin d'aller au feu...
—Sergent, dit froidement l'enfant, M. le marquis de Langevin m'a promis que nous irions au feu avant huit jours.
—Ah! ah!
—Et j'espère m'y bien conduire.
Pivoine ricanait.
—Afin d'obtenir bien vite les galons de sergent.
—Par exemple! s'écria le vieux soldat d'un ton railleur et plein de mépris tout à la fois; tu me la bailles belle, freluquet! Toi sergent? Il faut avoir de la barbe au menton pour cela.
—Je ne sais pas si j'aurai bientôt de la barbe au menton, mais ce que je sais, c'est que, le jour où je serai votre égal, je vous planterai mon épée dans le ventre jusqu'à la garde!...
—Si tu veux en essayer, blanc-bec, exclama le sergent exaspéré, je renonce à mes galons.
—Et vous vous battrez avec moi?
—Sur-le-champ.
Pivoine était ultra-cramoisi.
Tony ne connaissait encore personne au régiment, mais ses galons de caporal lui servaient d'introducteurs.
Il aborda deux vieux soldats qui, l'appel terminé, s'en étaient allés fumer dans un coin de la cour, et il leur dit d'un petit air crâne et résolu qui les charma:
—Camarades, voulez-vous être mes témoins?
Les deux grognards regardèrent l'enfant avec une curiosité bienveillante:
—Avec qui voulez-vous donc vous battre? lui demanda l'un.
—Avec le sergent Pivoine.
—Oh! oh! C'est une forte lame, le sergent.
—Et qui a tué deux douzaines d'hommes en sa vie, ajouta l'autre.
—Je le tuerai, moi.
A ce moment, entraient dans la cour les officiers de Lavenay, de Maurevailles et de Lacy, qui venaient donner des ordres pour une prochaine revue...
III
OU L'ON N'INTERROMPT PLUS LES EXPLOITS
DE TONY
Tony avait parlé avec une assurance telle que les deux soldats consentirent à le suivre, en qualité de témoins.
Le sergent Pivoine avait également prévenu deux de ses camarades.
—Où se bat-on, ici? demanda le jeune homme.
—Oh! répondit un soldat en riant, on ne se bat pas à la caserne.
—Où donc alors?
—Ordinairement nous allons du côté de la Grange-Batelière ou sur les Porcherons.
—Allons où vous voudrez.
Les choses s'étaient passées si rapidement qu'aucun officier de service ne s'était aperçu de la provocation.
Mais, pour gagner la rue, il fallait se croiser avec les trois amis de Fraülen.
—Oh! vois donc, dit Maurevailles à Lavenay, le petit protecteur de la marquise, qui s'est fait garde-française!
Un homme aussi expérimenté que Lavenay ne pouvait s'y tromper. Quand deux soldats, aux regards furibonds, sortent de la caserne, suivis de quatre autres, c'est toujours à un duel qu'ils courent.
—Parfaitement, dit Lavenay. Tu désirais que nous fussions débarrassés de cet ex-commis. Ce grand sergent va se charger de la besogne.
Et les trois amis se rendirent au rapport sans plus s'occuper de Tony.
Le sergent Pivoine, ivre de rage d'avoir été insulté par un enfant, sortit le premier de la cour.
Tony le suivit.
Quand on fut dans la rue, le sergent se retourna vers ses témoins.
—Allons au plus près, dit-il, derrière le rempart; j'ai hâte de corriger ce bambin.
Et il allongea le pas outre mesure.
—Hé, sergent, lui cria Tony, vous êtes un peu trop pressé de vous en aller dans l'autre monde.
Pivoine répondit par un affreux juron et redoubla de vitesse.
La caserne des gardes-françaises se trouvant proche du Louvre, il y avait un bout de chemin à faire pour arriver derrière les remparts.
Il fallait un grand quart d'heure pour atteindre la porte Montmartre.
Puis là, comme il y avait du monde sur les remparts et qu'on jouait aux quilles et au bouchon à droite et à gauche, le sergent Pivoine, tout en maugréant, se dirigea vers les derrières de la petite maison que le maréchal de Richelieu avait fait bâtir récemment au bout du chemin des Porcherons. Là les deux adversaires trouvèrent un terrain sablonneux, entouré de quelques grands arbres et adossé au mur du jardin de la petite maison.
Le lieu était désert.
—Ventrebleu! murmurait le sergent Pivoine en mettant bas son habit et en retroussant les manches de sa chemise, je ne veux pas tuer ce poulet, car on m'appellerait tueur d'enfants; mais je lui planterai trois pouces de fer dans le bras et je l'égratignerai au visage d'un coup de fouet. Ce sera pour lui une leçon.
Tony pensait:
—Le sergent est très fort, dit-on, et je ne sais pas tirer; mais Dieu est juste, et comme la marquise de Vilers n'a plus d'autre protecteur que moi, il ne permettra point que cet ivrogne me tue.
—Allons! allons! mademoiselle, hurlait Pivoine de plus en plus colère, voulez-vous donc que nous chantions la messe avant d'en découdre?
—Monsieur, répondit Tony, vous avez une fort vilaine voix, et je vais tâcher de la modifier.
Tony tira son épée et tomba en garde.
Il était superbe d'attitude et de résolution.
Les témoins, qui d'abord avaient secoué la tête, commencèrent à s'étonner; puis l'un dit à l'autre:
—Qui sait? le sergent pourrait bien recevoir une leçon.
Tony se tint d'abord sur la défensive. Le sergent Pivoine fondit sur lui et lui porta un terrible coup droit qu'il esquiva.
Puis il riposta et toucha le sergent Pivoine à l'épaule.
Le vieux soldat poussa un cri de rage.
—Je voulais t'épargner; mais tant pis pour toi, dit-il.
Et il se mit à presser Tony, qui commençait à rompre pas à pas.
—Ah! drôle! ah! petit misérable, la peur te prend, tu lâches pied! hurlait le sergent.
Et soudain il se fendit.
Les témoins de Tony fermèrent les yeux. Ils crurent que le pauvre enfant était mort. Mais il avait fait un bond de côté!
L'épée du sergent fila dans le vide, et Tony, revenant à la riposte, lui enfonça la sienne dans la gorge.
—Vous aviez une vilaine voix, dit-il simplement.
Le sergent tomba comme une masse, en vomissant un flot de sang.
Vous eussiez dit Goliath tué par David.
On releva le pauvre Pivoine et on le transporta en toute hâte dans le cabaret le plus voisin.
Tony, qui, au fond, avait un excellent coeur, oublia sa colère en présence de son ennemi vaincu, et lui prodigua des soins.
On envoya chercher un chirurgien.
Le chirurgien sonda la blessure et déclara qu'elle n'était point mortelle, mais que peut-être le sergent en conserverait une extinction de voix.
Transporter le blessé, le coucher, faire venir le chirurgien et assister au premier pansement, tout cela avait pris environ une heure.
Les deux soldats qui avaient servi de seconds à Tony ne l'avaient point quitté.
L'un était un Gascon surnommé La Rose, l'habitude aux gardes-françaises étant d'avoir toujours un sobriquet; c'était un homme de quarante ans, hâbleur mais brave, vantard mais incapable de mentir pour une chose sérieuse.
L'autre était un gros Normand taciturne, qui se battait fort bien, buvait sec, jouait sa solde un mois d'avance aux quilles ou au bouchon, et s'était pris d'une belle amitié pour le Gascon La Rose.
Le Normand et le Gascon s'étaient liés, en raison même des oppositions flagrantes qui existaient entre eux; l'un était sobre de paroles, même dans le vin, l'autre buvait pur et parlait beaucoup.
Le Normand s'était fait le Pylade de ce moderne Oreste, et comme il lui reconnaissait une grande supériorité d'esprit, il avait coutume de ne faire et de ne dire que ce que lui conseillait le Gascon.
Tels étaient les deux hommes qui venaient d'assister Tony en qualité de témoins.
—Voilà, sandis! un beau coup, mon garçon, dit La Rose en passant familièrement son bras sous celui de Tony, lorsqu'ils sortirent du cabaret, laissant le sergent Pivoine aux mains de son chirurgien et de ses deux témoins.
—Un beau coup! répéta le Normand avec son accent traînard des bords de la Manche.
Le Normand—on ne lui connaissait pas d'autre nom au régiment—s'était fait l'écho fidèle du Gascon.
Il répétait mot pour mot ce que le Gascon disait.
—Et qui vous fera honneur, mon jeune ami, poursuivit La Rose; on en parlera à la caserne.
—Oh! oui! dit le Normand, on en parlera.
—Cornes de boeuf! reprit La Rose, tandis qu'ils arpentaient le chemin qui longeait le rempart, on ne pouvait décemment demander un verre de vin dans ce cabaret où nous avons transporté Pivoine; il faut avoir du respect pour l'infortune.
—Oh! oui, fit le Normand.
—Mais ça n'empêche pas que nous avons soif, très soif.
—Très soif! répéta le Normand.
—Et si vous m'en croyez, mon jeune coq, continua La Rose, nous irons nous désaltérer.
—Mais, camarades, dit Tony, avec beaucoup de plaisir, et vous me permettrez de régaler.
La Rose prit une attitude pleine de protection:
—Soit, mon jeune ami, on vous le permet.
—Où irons-nous? demanda Tony.
—Je connais un bon endroit.
—Ah! vraiment?
—A deux pas d'ici.
—Serait-ce le cabaret du Sergent recruteur?
—Fi! dit La Rose, c'est une abominable guinguette.
—Pouah! dit le Normand, l'écho éternel des sentiments manifestés par son ami.
—C'est le cabaret de la Citrouille, mon homme,—reprit La Rose d'un ton solennel,—tenu par madame Nicolo et sa fille Bavette.
—Les singuliers noms! dit Tony.
—Pour celui de Nicolo, je ne puis vous dire d'où il vient; mais quant au joli nom de Bavette....
—Vous le savez?
—Parbleu! c'est moi qui vous parle, moi La Rose, qui suis son parrain, à cette petite.
—Ah! vous êtes son parrain.
—C'est toute son histoire que je vais vous raconter, poursuivit le garde-française, une drôle d'histoire, allez!
—Très drôle! grommela le Normand.
Tony avait une pistole dans sa poche; en outre, il avait hâte de faire son noviciat, c'est-à-dire de passer, de nouveau qu'il était, à l'état d'ancien et il pensait que le meilleur moyen pour cela était de se faire des amis le plus promptement possible.
Or, la leçon qu'il venait de donner au sergent Pivoine lui avait déjà valu l'estime de La Rose et du Normand, il pensa que leur amitié lui serait bientôt acquise s'il leur payait à boire et écoutait complaisamment leur histoire.
—Est-ce loin? demanda-t-il.
—Non, à deux pas d'ici. J'ai le temps de vous dire mon histoire.
—J'écoute avec bien du plaisir, murmura Tony, qui était plein de courtoisie.
—Il y a bien quinze ans de cela, mon jeune ami, dit alors le sergent La Rose, vu que Bavette a quatorze ans révolus; j'avais vingt-cinq ans, attendu que j'en ai quarante aujourd'hui:
—Vous ne les portez pas, observa Tony, qui tournait à la flatterie.
La Rose frisa sa moustache d'un air vainqueur.
—Je suis bien conservé, dit-il.
Le Normand eut pour son ami un regard et un sourire pleins d'admiration.
—Mais revenons à mon histoire, reprit La Rose, j'avais donc vingt-cinq ans. Nous faisions la guerre en Flandre et notre cantinière n'était autre que maman Nicolo, chez qui je vous conduis.
—Ah! ah!
—Maman Nicolo était une belle femme qui était veuve d'un tambour, lequel avait été tué dans une tranchée, à je ne sais plus quel siège. Les mauvaises langues disaient qu'elle avait trente ans sonnés; mais, à y regarder de bien près, elle était, ma foi! très belle, et il n'y avait pas un homme au régiment qui n'en fût amoureux, à commencer par moi...
La Rose soupira... puis ajouta:
—Et à finir par cette brute que vous voyez-là.
Le garde-française accompagna ces mots d'un coup de poing qu'il appliqua au Normand entre les deux épaules.
Le Normand soupira à son tour, non à cause du coup de poing, mais en souvenir des charmes probablement défunts de maman Nicolo.
Le Gascon La Rose reprit:
—Maman Nicolo était donc une belle femme dont nous étions tous amoureux, et tous sans aucun succès.
—Pas possible! dit Tony.
—Elle était sage et n'écoutait personne. «Je pleure encore mon mari», disait-elle... Et elle nous riait au nez... Cependant, un jour, il arriva au régiment un jeune cornette qui était beau comme les amours.
—Bon! observa Tony, qu'est-ce que cela pouvait faire à un homme comme vous?
—Attendez! ce cornette était un gentilhomme, comme bien vous pensez.
Il avait seize ou dix-huit ans, et il ressemblait à une fille habillée en garçon. Quand il arriva, nous faisions le siège d'une petite ville de Flandre, et nous étions campés en rase campagne. En sa qualité de cantinière, maman Nicolo avait une belle tente, bien vaste; et, comme c'était en hiver, on s'y réunissait tous les soirs, on y buvait à l'entour d'un bon feu allumé au milieu.
—Je gage, dit Tony, que le cornette y vint.
—Justement.
—Et il s'éprit de la cantinière?
—Non, ce fut la cantinière qui s'éprit de lui.
—Trois jours après son arrivée au camp, poursuivit La Rose, le cornette reçut une balle dans l'épaule qui le coucha tout de son long dans la tranchée.
—Comment! il fut tué? exclama Tony que son récent duel intéressait au sort du cornette.
—Non, la blessure n'avait rien de grave; mais on le transporta dans la tente de la cantinière.
—Je devine...
—Maman Nicolo le soigna comme si elle eût été infirmière de son état, et trois semaines après le cornette était sur pied. Mais, à partir de ce moment-là aussi, maman Nicolo, qui riait toujours pour faire voir ses belles dents, devint mélancolique et soucieuse. Elle prétendait qu'elle était malade et congédia ses pratiques dès neuf heures du soir. Cela les intriguait beaucoup, mais aucune n'en savait le vrai mot. Le cornette était discret, et personne au régiment ne se doutait de la chose.
—Il faut pourtant que je sache, me dis-je un jour, pourquoi maman Nicolo est ainsi changée!
Alors, comme je n'avais rien à faire, je me mis à rôder toute la nuit dans les environs de la cantine. A minuit, une ombre se glissa sous la tente de maman Nicolo. C'était un homme enveloppé d'un manteau.
Le manteau lui cachait le visage, et la nuit était noire.
—Bon! me dis-je, je n'ai pu le voir à présent, je le verrai quand il sortira...
J'attendis toute la nuit.
—Diable! dit Tony, la visite avait été longue.
—Au petit jour, reprit La Rose, mon inconnu de la nuit, sortant avec précaution de la tente de maman Nicolo, se trouva face à face avec moi. C'était le cornette. C'était le marquis de Vilers...
—Le marquis de Vilers! exclama Tony.
—Oui. Vous le connaissez? C'est lui le vrai père de Bavette.
—Ah! mon Dieu!... murmura le jeune homme interdit, il y a des hasards étranges dans la vie!...
IV
LES PREMIÈRES AMOURS DU MARQUIS DE VILERS
Pendant quelques secondes, le Gascon La Rose contempla Tony, dont la physionomie exprimait la plus vive surprise.
—Ah ça, voyons, dit-il enfin, qu'est-ce qu'il y a d'étrange à ce que le marquis de Vilers, que Dieu conserve!...
Tony fit un mouvement.
—Quel drôle d'effet vous produit ce nom! exclama La Rose.
—Continuez, dit Tony.
—Je disais donc: Que trouvez-vous d'étrange à ce que M. le marquis de Vilers ait été cornette aux gardes-françaises? A ce qu'il soit le père de Bavette?
—Rien encore.
—Alors, expliquez-vous.
—Quand vous aurez fini.
—C'est drôle tout de même! dit La Rose. Est-ce parce que je vous ai vu l'épée à la main? Je fais ce que vous voulez.
Et le Gascon reprit:
—En reconnaissant M. de Vilers: «Hé, hé! mon officier, lui dis-je, il paraît que vous savez payer les soins qu'on a pour vous.» Il rougit jusqu'au blanc des yeux, ni plus ni moins qu'une jeune fille.
—Es-tu discret? me demanda-t-il.
—Dame! si vous y tenez.
—Énormément, me dit-il. Mon oncle le chevalier, qui est capitaine de ma compagnie, ne me pardonnerait jamais s'il savait que j'aime une cantinière.
—Eh bien, mon officier, lui dis-je, foi de La Rose, vous n'avez rien à craindre.
—Et vous avez tenu votre parole? demanda Tony.
—Naturellement. Un beau matin, il y eut grande rumeur au quartier. Maman Nicolo avait perdu sa taille fine.
—Ah! diable...
—Afin d'être plus sûr de mon silence, continua La Rose, M. de Vilers m'avait pris à son service. Je brossais ses habits. Je pansais son cheval. Un matin il me dit: «La cantinière va devenir mère. Il faut que tu sois le père adoptif de l'enfant. Tu veilleras à son éducation et je donnerai secrètement l'argent nécessaire.» Le rôle me convenait, je l'acceptai. Bientôt, dans le régiment, comme j'allais souvent à la cantine, on prétendit que c'était moi, et non le marquis de Vilers, que maman Nicolo avait favorisé. Elle accoucha. Je manoeuvrai si bien que tout le monde me félicita.
Tony se prit à rire.
—Le nouveau-né était une petite fille qui ouvrit un oeil dès la première heure, et les deux à la fin de la journée. Une fois que le camp tout entier fut bien convaincu que j'étais le père, je fis le modeste, je niai. Je prétendis que le meilleur moyen de me justifier était de tenir l'enfant sur les fonts baptismaux. Il n'y eut pas un fifre, ni un tambour qui en crût un mot; on m'appela père et parrain, mais, ajouta La Rose en riant, il fallait bien faire quelque chose pour la réputation de maman Nicolo.
—Et vous fûtes parrain?
—Naturellement. L'aumônier, avant d'ondoyer l'enfant, me demanda comment il fallait l'appeler.
—Bavette, répondis-je.
—Comment, Bavette? dit l'aumônier, ce n'est pas un nom du calendrier.
—Non, mais c'est un bon nom tout de même, répondis-je.
—Pourquoi?
—Je suis de la Gascogne et, dans mon pays, on n'estime que deux choses, le bras et la langue. Le bras tient l'épée, la langue sert utilement et vaut souvent mieux que le bras. Or, voyez-vous, poursuivis-je, une femme, même quand elle est cantinière comme l'accouchée, ne se sert pas d'une épée, mais elle peut faire faire un rude service à sa langue.
L'aumônier me regardait et ne savait pas où je voulais en venir.
—En Gascogne, continuai-je, quand un homme jase bien et avec esprit, on dit de lui: Il sait tailler une bavette. C'est une manière de parler. Donc, si j'appelle la petite Bavette, en vertu du proverbe qui dit que nom oblige, la petite aura une bonne langue dont elle se servira gentiment. Ça lui portera bonheur.
—Mais tout cela est absurde! s'écria l'aumônier.
—C'est possible, mais je donne ma démission de parrain si...
—Entêté! murmura le brave homme.
Et il imposa les mains sur l'enfant et dit, en s'efforçant de garder son sérieux: Je te baptise, Bavette...
—Et coetera, dit Tony. Est-ce là toute votre histoire?
Cette simple question rendit le soldat tout pensif.
—Oui, dit-il, mais depuis longtemps je n'ai vu mon pauvre capitaine,—car le cornette était devenu capitaine,—et voici quatre ans qu'il a quitté le régiment.
—Je sais cela, dit Tony.
—Vous savez cela? C'est vrai, alors? Vous le connaissez? fit le soldat ému.. Vous pourriez me donner de ses nouvelles?
Le Gascon avait dans la voix une angoisse indicible.
—Oui, je l'ai connu, balbutia Tony non moins ému. Mais, dites-moi, vous aimiez donc beaucoup votre capitaine?
—Je me ferais hacher pour lui.
—Et si... il lui arrivait... malheur?
—Oh! fit La Rose, qui porta la main à la garde de son épée, on compterait avec moi!
Alors Tony, l'enfant de seize ans, le bambin que Pivoine avait appelé mademoiselle, ce courtaud de boutique de la veille, devenu soldat en quelques heures, Tony se redressa, hautain et grave; Tony eut la dignité d'un homme.
—Camarade, dit-il, le marquis de Vilers est mort.
—Mort! exclama La Rose. qui recula frappé de stupeur.
—Mort, il n'y a pas quatre jours, acheva Tony, et tout à l'heure encore je ne lui connaissais qu'un vengeur, c'était moi. Maintenant...
—Oh! maintenant! exclama La Rose, pâle comme la mort, maintenant il en a deux!...
—Il en a trois, dit le Normand, qui depuis une heure gardait un silence respectueux.
—Mais, reprit La Rose, dont les yeux s'étaient remplis de larmes, comment est-il mort?
—Il a été tué.
—Par qui?
—Chut! dit Tony, il y a des noms qu'il ne faut pas prononcer en plein air. On vous dira peut-être un jour qu'il a été tué en duel. Ce n'est pas vrai. Il est mort frappé par une association composée de trois hommes qui devaient le provoquer tour à tour jusqu'à sa mort. Vous voyez bien que c'était vraiment un assassinat.
—On les tuera! dit La Rose à qui revint sa suffisance gasconne.
En ce moment, Tony et ses deux compagnons qui, tout en causant, avaient continué à marcher, se trouvaient à la porte du cabaret de maman Nicolo.
—Ah! moi, dit La Rose, je n'ai plus soif!
—Ni moi, dit le Normand.
—Ni moi! ajouta Tony. Mais entrons cependant.
—Pourquoi?
—Je veux voir sa fille, et puis... on cause mieux à l'écart. Nous prendrons un salon.
Ils entrèrent.
—C'est bizarre, dit La Rose, je ne vois ni maman Nicolo ni Bavette.
Le cabaret était désert.
Un garçon cabaretier qui trônait au comptoir reconnut le soldat La Rose, et, accourant, son bonnet à la main, témoigna, par son attitude, du respect qu'on avait dans l'établissement pour le parrain de Bavette.
—La patronne et mam'zelle sont dans Paris, dit-il, mais elles ne peuvent pas tarder à rentrer. Elles sont sorties depuis le matin. Qu'est-ce qu'il faut vous servir, monsieur La Rose?
—Rien, dit le soldat d'un ton bourru.
Et il alla s'asseoir dans un petit cabinet attenant à la première salle. Tony et le Normand le suivirent. Alors le jeune garde-française se penchant vers les deux vieux soldats:
—Est-ce que les lois militaires ne punissent pas de mort le soldat qui tue son officier? demanda-t-il.
—Oui, certes.
—Vous voyez, murmura l'enfant; ce que vous comptiez faire est impossible.
—Pourquoi?
—Parce que les meurtriers du marquis de Vilers...
—Eh bien?
—Sont des officiers de notre régiment, camarades.
Les deux soldats frissonnèrent. Tony continua:
—Ils se nomment Gaston de Lavenay, Albert de Maurevailles et Marc de Lacy!
—Diable! fit La Rose, ce sont nos chefs...
—Nos chefs, répéta le Normand.
—Les miens aussi, depuis ce matin, reprit le jeune garde-française. Mais est-ce en qualité de chefs qu'ils ont tué votre brave capitaine, le père de votre petite Bavette, et qu'ils sont ou veulent être les bourreaux de sa veuve? Lorsque, sous les armes, ils nous commanderont, obéissons en soldats. Seulement il y a des heures où chefs et soldats ne sont plus, les uns vis-à-vis des autres, que des hommes. Alors souvenons-nous. Ils sont trois; combien serons-nous?
—Je l'ai dit, nous serons trois, s'écria La Rose en saisissant à la fois la main de Tony et celle du Normand.
—Oui, nous serons trois, répéta celui-ci.
Et longtemps encore, les futurs vengeurs du marquis de Vilers parlèrent du malheureux capitaine déposé si jeune dans le caveau de sa famille par son seul domestique et un jeune homme qu'il ne connaissait pas une heure avant de mourir. Ils s'entretinrent aussi et de la pauvre marquise aujourd'hui disparue et de Bavette l'orpheline.
—Cette mâtine-là ne rentrera donc pas! murmurait à fréquentes reprises La Rose.
—Elle ne rentrera pas! répétait le Normand.
A la fin pourtant la porte s'ouvrit devant maman Nicolo. La cantinière avait dû être fort belle et conservait des restes très présentables; mais il y avait à ses côtés une jeune fille qui attira sur-le-champ les regards de Tony. C'était Bavette.
Bavette était si belle, que l'ancien commis de mame Toinon fut soudain ravi d'admiration autant que de surprise.
—Comme elle ressemble à son père! murmura-t-il à l'oreille de La Rose.
—Et comme je l'aimerai! se dit-il à lui-même.
Cependant La Rose et le Normand fronçaient les sourcils. Maman Nicolo et Bavette ne leur semblaient pas avoir leur figure de tous les jours.
—Ah! qu'est-ce qu'il y a donc? demanda le Gascon.
—Mon brave, ça nous regarde, fit d'un ton bourru maman Nicolo.
—Maman Nicolo, je ne sais pas d'où vient votre nom, mais je saurai d'où vous venez.
—Jamais!
—Un mystère?
—Et un solide!