IX
LE GAMIN DE PARIS
Et le cheval galopait à travers les halliers, emportant l'officier des gardes-françaises et la marquise de Vilers.
—Qui êtes-vous? s'écria celle-ci en faisant un mouvement pour se dégager.
Mais le cavalier l'enserra plus étroitement encore en répondant:
—Je suis l'un de ceux qui t'aiment et qui donneraient leur sang pour toi. Je suis l'un des Hommes Rouges. Souviens-toi de Fraülen. Je suis le chevalier Albert de Maurevailles.
La marquise, épouvantée, poussa un grand cri.
A ce cri répondit une autre exclamation.
Et des broussailles sortit, à vingt pas en avant du cheval, un jeune homme portant, lui aussi, l'uniforme des gardes-françaises.
Il s'élança pour barrer le passage, mais Maurevailles fit faire à son cheval un bond de côté et lui enfonça ses éperons dans le ventre...
Le cheval était passé... Le soldat, à pied, ne pouvait espérer le rattraper, ni même le suivre.
Mais il eut une inspiration subite.
Il tira son sabre et, avec la rapidité de l'éclair, le lança par la pointe vers les jambes du cheval.
L'arme tournoya en sifflant jusqu'à ce qu'elle eût atteint son but...
L'animal venait de s'abattre...
Il avait un jarret coupé.
Ce jeune homme, arrivé si à propos pour arrêter la fuite de Maurevailles, on l'a deviné, c'était Tony...
Tony qui, voyant Lavenay et Lacy retenus par leur service auprès du marquis de Langevin, s'était dit:
—Le danger n'est plus ici, il est là où va Maurevailles.
Où se rendait Maurevailles,—officiellement du moins,—Tony le savait bien.
En sa qualité de secrétaire du colonel, il avait lui-même rédigé les pleins pouvoirs avec lesquels l'officier était parti.
Mais, dans le temps que lui laisserait l'accomplissement de son devoir, qu'allait faire Maurevailles?
Cela ne laissa point que d'intriguer le jeune homme.
Aussi se promit-il de se servir de la première circonstance qui lui permettrait ou de rappeler Maurevailles ou de le rejoindre. Elle ne se fit pas attendre.
Le lendemain, le maréchal de Saxe, sous qui étaient maintenant les gardes-françaises, ordonnait au marquis de Langevin d'attendre le gros de l'armée à trente-cinq lieues de Paris, sur la route des Flandres. Tony alla trouver le colonel-général et lui demanda d'être le messager qui irait dire au chevalier de Maurevailles de ne pas continuer sa route au delà de trente-cinq lieues et choisir pour l'état-major des logements convenables, appropriés à un séjour plus ou moins long.
Bien qu'il lui en coûtât un peu de se séparer de son secrétaire, qu'il affectionnait de plus en plus, le colonel n'eut pas le courage de lui refuser ce qu'il demandait.
Et Tony, muni de son ordre, partit immédiatement au grand galop, dans la direction qu'avait prise Maurevailles.
On a vu comment il était arrivé à point nommé dans la forêt de Blérancourt.
En s'abattant, le cheval avait entraîné, sur la mousse du hallier, Maurevailles et la marquise.
Rompu aux exercices du corps, toujours prêt à tout accident, le capitaine n'avait eu qu'à ouvrir les jambes pour se trouver debout et sans aucun mal.
Quant à la marquise, qui était en travers du pommeau de la selle, elle avait simplement glissé à terre.
Tony s'élança pour la relever.
Mais déjà Maurevailles avait mis l'épée à la main. D'un bond, il se plaça devant elle.
Et Tony était désarmé!
Le cheval était tombé sur son sabre, sur lequel il se tordait dans les douleurs que lui causait sa blessure.
—Ah! petit misérable, s'écria Maurevailles, tu te trouveras donc toujours sur notre route! Je vais te guérir une bonne fois de ta manie de te mêler de ce qui ne te regarde pas.
Et il fondit sur Tony, l'épée haute. Le jeune soldat n'eut que le temps de bondir en arrière.
—Au secours! cria inconsciemment la marquise.
—Tiens, tiens, dit railleusement Tony, il paraît que nous ne reculons pas au besoin devant l'assassinat, monsieur le capitaine?...
—Défends-toi!... cria le comte en le poursuivant.
—Me défendre? Avec quoi?... Ah! de capitaine aux gardes-françaises, devenir voleur de femmes et spadassin, pour un gentilhomme, la chute est lourde!... disait Tony; en fuyant d'arbre en arbre, avec l'agilité d'un gamin de Paris et en évitant les atteintes de Maurevailles, qui, écumant de colère, le poursuivait toujours.
—Au secours! au secours! continuait de crier la marquise affolée.
—Je te clouerai comme un hibou le long d'un de ces arbres! hurlait le capitaine en courant après Tony.
Mais le gamin, toujours railleur, répliquait:
—Vous ne clouerez rien du, tout! Dites donc, capitaine, et moi qui vous apporte un ordre du colonel...
Un furieux coup d'épée vint déchirer le revers de son habit. Il gagna au large.
—Sapristi, vous avez justement failli le trouer. Si c'est comme ça que vous recevez les messagers...
Il fut de nouveau obligé de s'effacer derrière un arbre.
—Ah! c'est ennuyeux, à la fin, dit-il en se baissant et en ramassant vivement une grosse pierre, il faut que je remplisse ma mission, moi!...
Et la pierre, lancée avec une sûreté de coup d'oeil infaillible, alla frapper l'ennemi en plein front.
Maurevailles poussa un véritable rugissement en portant les deux mains à son visage.
Tony profita de l'instant et bondit sur lui pour le désarmer.
Mais ce mouvement lui fut fatal. Il glissa et tomba à la renverse.
Maurevailles, triomphant de sa douleur, lui mit un pied sur la poitrine et leva son épée...
La marquise eut un cri terrible et ferma les yeux.
X
LA FLÈCHE DU PARTHE
Inévitablement Tony allait mourir, quand un grand bruit de gens et de chevaux se fit entendre.
Maurevailles, surpris et prêtant l'oreille, n'abaissa point son épée...
Qui donc pouvait venir?
C'était le magnat qui, aussitôt après la disparition de la marquise, avait mis sur pied ses muets et les avait lancés dans toutes les directions.
Bien que le nain, complice de Maurevailles, eût fait son possible pour diriger les recherches du côté opposé à celui par où le capitaine avait pu fuir, il n'avait pas été difficile de retrouver les traces du cheval qui, lourdement chargé, enfonçait ses sabots profondément dans le sol, et dont les pas ne pouvaient se confondre avec les autres.
En voyant arriver sur lui les gens du magnat, M. de Maurevailles abandonna tout à fait Tony pour leur tenir tête.
Mais comment lutter, un contre vingt?
Dans l'encoignure d'un mur où l'on a ses ennemis en face, il y a encore moyen de résister.
Dans une forêt où l'on peut être entouré et frappé par derrière, c'eût été folie d'essayer.
Le capitaine ne s'en tira que par un coup d'audace.
N'attendant pas l'attaque, il choisit son adversaire.
Fondant sur l'un de ceux qui se trouvaient le plus éloignés de lui, il le frappa de son épée, le renversa, sauta sur le cheval et par un bond prodigieux s'élança hors du hallier.
Mais, avant de faire ce bond, il eut le temps de crier à la marquise:
—Vous m'échappez cette fois encore, marquise... Mais vous serez aussi malheureuse que moi... Celui que vous aimez, votre mari, est mort!!! Si vous ne me croyez pas, demandez à votre ami, le courtaud de boutique!
Et désignant Tony d'un geste méprisant, il disparut, sans qu'on le poursuivît cette fois, le seul ordre qu'avaient les muets étant de retrouver madame de Vilers.
Tony s'était relevé.
Délivré de Maurevailles, sa situation ne valait guère mieux, car les gens du magnat l'entouraient et menaçaient de lui faire un mauvais parti.
Si le jeune homme eût eu une arme, il eût certes, malgré la difficulté de renouveler pareille surprise, essayé, comme Maurevailles, de démonter un des muets pour fuir sur son cheval, en emmenant la marquise.
Nous savons que Tony ne doutait de rien. Au besoin, il eût tenté de faire une trouée.
Mais Tony n'avait pas d'arme...
Rien, pas même un tronçon de lame.
Faudrait-il donc que Tony se rendît et demandât grâce au vainqueur?
Se rendre!... demander grâce!... A cette pensée, le jeune soldat sentait tout son sang bouillonner. Et cependant, oui, il le fallait. La marquise était là, au pouvoir du magnat, menacée par Maurevailles qui voudrait prendre sa revanche et par les deux autres Hommes Rouges qui allaient bientôt arriver, eux aussi.
Plus que jamais, elle avait besoin d'un défenseur.
Il était donc nécessaire que Tony vécût pour la protéger.
Tony faisait ces réflexions, tandis que le magnat, certain que son prisonnier n'échapperait pas, s'occupait de la marquise qu'il faisait prendre par deux hommes et déposer sur une litière improvisée avec des branches d'arbres et des manteaux.
Tout à coup le jeune secrétaire de M. de Langevin eut une inspiration.
Il s'approcha du magnat et, ôtant son chapeau galonné comme pour témoigner de ses intentions parlementaires:
—Monsieur, dit-il, permettez-moi de m'expliquer.
Le magnat inclina affirmativement la tête.
—Vous me prenez probablement, reprit Tony, pour le complice de l'homme que vous poursuiviez. Ce serait une grave erreur. Je passais, au contraire, me rendant à un château situé non loin d'ici, quand je l'ai rencontré emportant de force cette dame qui se débattait contre son étreinte. J'ai essayé de la lui arracher en frappant son cheval que vous voyez là gisant à terre. Lui, par contre, a voulu me tuer, et sans vous, il y aurait facilement réussi. Enfin il vient de partir en m'insultant. Nous sommes donc loin d'être complices...
Le magnat n'eut pas besoin de réfléchir pour se rendre à l'évidence. La position désespérée dans laquelle il avait, à son arrivée, aperçu le jeune garde-française, aurait même dû suffire à l'éclairer.
—Et, maintenant, reprit Tony, si vous êtes, comme je le suppose, le maître de ce château, j'ai un ordre à vous montrer, un ordre qui m'autorise à le requérir pour le logement des officiers des gardes-françaises... Voici cet ordre.
Tony parlait haut et ferme. Il sortait à demi, des revers de son uniforme, le pli scellé aux armes du marquis de Langevin et dont nous savons le contenu. Le magnat n'osa refuser.
—Soit, dit-il, venez.
Tony alla reprendre, sous le cadavre du cheval, son sabre de garde-française, prit le cheval d'un des muets qui portaient la litière de la marquise, et suivit le cortège jusqu'au château.
Grâce à l'ordre du marquis de Langevin, Tony ne pouvait y être considéré comme un intrus.
Bien au contraire, il était presque un personnage officiel.
Et bien que peu familiarisé avec les usages de la France, qu'il habitait rarement, le magnat se considérait comme tenu de faire les honneurs du château à son hôte.
Puis, le vieux comte n'oubliait pas que c'était grâce à l'intervention du jeune homme que ses gens avaient pu rejoindre le ravisseur, qui avait sur eux une forte avance.
Il se disait que Tony avait failli être tué par ce ravisseur et se rappelait les paroles d'adieu.
Il était donc certain que Tony devait avoir une haine mortelle pour Maurevailles et qu'au cas où celui-ci ferait une nouvelle tentative, son hôte pourrait aider à la déjouer et à la repousser.
Enfin, le magnat fut touché de la délicatesse du jeune homme qui, à son arrivée au château, choisit pour le colonel et ses officiers un pavillon situé à l'opposé de celui dans lequel se trouvaient les appartements de la marquise.
Au bout de deux heures, Tony était donc invité à circuler à sa guise dans le château.
Il en profita pour se rendre auprès de la marquise.
Il la trouva agenouillée au fond d'un petit boudoir.
Elle portait déjà des habits de deuil et pleurait.
A la vue de Tony, elle jeta un cri, et, toute défaillante, vint au-devant de lui.
—Ah! lui dit-elle, vous qui m'avez deux fois sauvée, vous qui avez peut-être vu mon malheureux époux le jour de sa mort, vous qui saviez, sans doute...
—Madame, interrompit Tony, je savais tout!
—Oh! je vous en prie, parlez.
—J'ai recueilli le dernier soupir de votre époux, continua le jeune homme, et, à l'heure suprême, votre nom errait sur ses lèvres. C'est pour obéir à sa dernière volonté que je me suis tu.
La marquise pleurait à chaudes larmes; elle avait pris les mains de Tony dans les siennes et les pressait tendrement...
—Mais, s'écria-t-elle tout à coup avec une explosion de douleur, qui donc l'a tué?
—L'homme avec qui j'ai voulu me battre quelques heures plus tard.
Et alors Tony raconta simplement tous les faits auxquels il s'était trouvé mêlé.
Et haletante, avide, la marquise l'écoutait.
—Mais enfin, Monsieur, dit-elle, lorsqu'il eut terminé son récit, qui donc êtes-vous?
Cette question fit tressaillir le jeune homme.
Un moment il courba le front.
Mais presque aussitôt il le releva.
—Madame, dit-il avec une noble modestie, j'étais, il y a trois semaines, comme le disait M. de Maurevailles, un pauvre commis de boutique, un enfant recueilli par charité.
La marquise eut un geste d'étonnement.
—C'était en cette qualité que je suivais M. le marquis de Vilers, qui sortait de la boutique de friperie où j'étais commis. Je vous apportais des costumes pour le bal de l'Opéra.
Votre époux fut provoqué devant moi.
Quand il tomba, mortellement frappé, son regard ne rencontra que le mien. Le meurtrier avait fui.
Alors une révolution s'opéra en moi. Je compris que la Providence, dans ses vues impénétrables, me confiait une mission,—la mission de venger l'homme que je venais de voir mourir, la mission de protéger la femme qu'il laissait en ce monde.
Et c'est pour cela, madame, acheva Tony avec chaleur, c'est pour cela que vous m'avez rencontré le soir à l'Opéra; pour cela que, le lendemain déjà, je songeais à être soldat, car l'épée est une noblesse!
Peu à peu le jeune homme avait pris une fière attitude, son regard s'était enflammé, son geste était devenu solennel.
La marquise le regardait et, sous ses larmes, elle eut presque un sourire.
—Vous êtes un noble coeur, dit-elle.
—Madame, reprit Tony, je repartirai bientôt avec mon régiment, et avant un an je serai officier... Mais, d'ici là, quoi qu'il arrive, je veillerai sur vous, et ni M. de Maurevailles, ni M. de Lacy, ni M. de Lavenay ne parviendront jusqu'à vous.
La marquise lui tendit sa belle main à baiser, mais hocha la tête.
—Monsieur Tony, dit-elle, s'il est vrai que parfois les pressentiments et les voeux des infortunés portent bonheur, laissez-moi vous dire que vous deviendrez un jour un des plus brillants officiers de l'armée de France!
Tony jeta un cri d'enthousiasme...
—Mais, maintenant, madame, dit-il après un moment de silence, voudriez-vous me permettre de vous demander à mon tour comment je vous ai trouvée dans ce château ou plutôt fuyant de ce château en compagnie d'un homme que vous détestez plus que moi encore?
Et la marquise lui expliqua pourquoi, persuadée qu'elle sauvait ainsi son mari,—qu'elle croyait vivant,—elle avait consenti à suivre le comte de Mingréli.
Avec toute la pudeur qu'elle devait à ses instincts autant qu'à son éducation, elle lui fit part des infâmes propositions du magnat.
Quand elle en arriva à parler du soporifique:
—Oh, le misérable! s'écria Tony. Mais alors qu'allez-vous devenir?
—Tranquillisez-vous, mon parti est pris. Il est bien simple. Je refuserai désormais toute nourriture, toute boisson. Mon mari est mort. Je mourrai.
—Mourir? Vous! Mais vous n'en avez pas le droit. Il faut le venger. Voudriez-vous me laisser poursuivre seul cette tâche?
—Ma douleur m'enlèvera tout courage...
Le jeune homme eut un mouvement sublime.
—Du courage? Mais je vous en donnerai, moi. Moi et une autre...
—Que voulez-vous dire?
—Qu'une grande consolation vous est réservée, car celui que vous pleurez a laissé une enfant...
—Mon mari?
—Oui, une fille qu'il a eue longtemps avant de vous connaître. Elle a aujourd'hui quinze ans. Elle est tout son vivant portrait. Cette fille, c'est lui encore. C'est sa chair, c'est son sang. Vous la verrez, je vous le promets. Vous l'aimerez. N'est-ce pas que maintenant vous vous sentez du courage?
Déjà la marquise était transfigurée. Elle rayonnait. Elle allait voir, embrasser sinon son mari, du moins quelque chose de lui.
Mais soudain son beau front s'obscurcit de nouveau.
—Nous oublions le magnat, dit-elle. Qui sait ce qu'il fera de moi s'il parvient à m'endormir encore?
A ces mots, Tony se redressa:
—Ne craignez rien, Madame, s'écria-t-il. Vous avez quatre ennemis, et je sens en moi la force de huit hommes!
XI
L'INTERROGATOIRE
Quatre jours après, les roulements du tambour et le froissement des armes éveillaient de nouveau les échos de la forêt de Blérancourt, depuis longtemps habitués à un plus long sommeil.
Les gardes-françaises arrivaient.
L'avant-garde, qui les avait précédés d'une heure, avait, à défaut de logements, choisi, d'après les conseils de Tony, les emplacements nécessaires au campement des huit mille hommes.
Aussitôt arrivée, chaque compagnie, chaque escouade était informée du point qu'elle devait occuper et, sous la direction des sous-officiers—des bas-officiers, comme on disait alors, s'empressait de dresser ses tentes ou d'organiser ses bivouacs.
Quelques vieux officiers de fortune, des moustaches grises qui devaient leurs épaulettes à vingt ans de campagnes et à autant de blessures, restèrent pour surveiller le campement. La jeunesse dorée du régiment, les brillants capitaines qui faisaient l'ornement de Versailles, se rendirent directement au château, où l'on sait que Tony avait préparé leurs logements.
Quant au marquis de Langevin, le colonel, il se promena de long en large, regardant ce qui se passait, observant le bivouac, s'inquiétant de savoir si tous les hommes étaient bien, au physique comme au moral.
Au bout d'une heure, toute l'installation était terminée, et devant les feux qui flambaient joyeusement, les cuisiniers d'escouade, les manches retroussées jusqu'au coude, le tricorne remplacé par un bonnet, surveillaient les marmites dans lesquelles cuisait le dîner, tandis que les vivandières mesuraient à l'avance les bouteilles et les chopines afin d'aller plus vite à la besogne quand le grand moment du souper arriverait.
—Allons, tout va bien, dit le colonel.
Et, après un dernier coup d'oeil aux gardes du camp, il alla rejoindre son état-major au château.
En prenant place au rapport, il fit appeler Tony.
Le jeune caporal se rendit immédiatement à l'ordre de son chef, qu'il trouva au milieu de ses officiers.
Le marquis de Langevin le reçut d'un air sévère, auquel il ne l'avait pas accoutumé.
Le jeune homme se douta de ce qui était arrivé.
Après sa lutte dans le bois, Maurevailles, fuyant les gens du magnat, était revenu vers le colonel, auquel il avait raconté à sa façon ce qui venait de se passer.
Naturellement le récit n'avait pas été à l'avantage de Tony, que Maurevailles avait dépeint comme un mutin et un indiscipliné.
Gaston de Lavenay et Marc de Lacy s'étaient joints à Maurevailles pour desservir le jeune garde auprès de son protecteur.
Le colonel connaissait depuis longtemps les trois amis et les estimait fort pour leur bravoure.
Il ignorait quelle haine féroce les poussait à se défaire de Tony.
Aussi était-il résolu à sévir rigoureusement contre le soldat qui abusait de la faveur dont on le comblait pour vouloir marcher de pair avec ses supérieurs, les insulter, tirer l'épée contre eux.
Cela coûtait beaucoup au marquis, car il affectionnait son jeune secrétaire. Mais il était, avant tout, l'homme de la discipline et de la justice.
Il commença donc par demander brusquement au jeune homme l'emploi de son temps, à partir du moment où il avait quitté Paris pour se rendre en mission.
—Mon colonel, répondit Tony, j'ai, ainsi que j'en ai reçu l'ordre, suivi la route parcourue par le capitaine de Maurevailles, choisi ce château pour vous et votre état-major, retenu les provisions nécessaires...
—Vous savez bien que ce n'est pas de cela qu'il s'agit. Allons, pas de tergiversation. Parlez.
Tony se tut. Le marquis de Langevin reprit:
—Je vous demande de quel droit vous vous mêlez des affaires particulières de votre capitaine.
Le jeune homme pâlit.
—Mon colonel, dit-il, je ne puis répondre à cette question que devant vous et vous seul...
—Il s'agit d'une faute contre la discipline. Ces messieurs doivent être éclairés comme moi.
—Alors, mon colonel, faites-moi fusiller tout de suite... Il est des choses que, même devant un conseil de guerre, je ne déclarerais pas!...
—Une nouvelle mutinerie, petit drôle?... s'écria le colonel furieux.
—Pardon, mon colonel, mais vous m'interrogez sur une affaire d'honneur et de délicatesse, et en ces questions-là vous êtes trop bon juge pour ne pas me dire tout à l'heure que j'ai raison.
Le vieux marquis tortillait furieusement sa moustache grise, ce qui chez lui était le signe de l'indécision. Il réfléchit un moment, puis il dit:
—Je crois que tu espères m'attendrir en me flattant, gamin!... mais cela te coûtera cher si tu me trompes!...
Et, se tournant vers ses officiers qui regardaient curieusement, il reprit:
—Messieurs, soyez assez aimables pour me laisser seul avec ce blanc-bec qui a une confession à me faire. Je vais voir tout à l'heure s'il faut lui donner l'absolution ou lui infliger une dure pénitence. J'ai bien peur que ce ne soit le second cas qui arrive.
Les officiers se retirèrent. Le marquis demeura seul avec Tony.
—Eh bien, qu'as-tu à me dire, voyons, parle!... lui dit-il.
Tony lui raconta brièvement, mais sans omettre aucun détail, l'histoire du serment des Hommes Rouges telle qu'il l'avait lue dans le manuscrit du marquis de Vilers, et les événements qui avaient été la conséquence de ce pacte.
En apprenant comment et par quelle main son ancien compagnon d'armes avait été frappé, M. de Langevin eut un soubresaut de surprise, mais il fit signe à Tony de ne pas s'arrêter.
—Ah ça! morbleu, dit-il, quand celui-ci eut fini de raconter la scène qui s'était passée entre Maurevailles et lui dans le bois; ah ça! je comprends bien l'envie qu'ont eue ces messieurs de tuer ce pauvre Vilers, je comprends bien le désir qu'ils ont de s'emparer de sa veuve... mais toi, toi, mon petit Tony, que diable fais-tu dans cette affaire?
—Dame, mon colonel, puisque j'ai juré au marquis de Vilers mourant de le venger et de protéger sa veuve, il faut bien que j'accomplisse mon serment.
—Tu te feras massacrer, malheureux enfant!...
—Bah! mon colonel, est-ce qu'un garde-française doit craindre la mort?
—La mort en face, devant l'ennemi, pour son drapeau et pour la France, non, celle-là, on ne doit pas la craindre... Mais la mort par la main d'un lâche, d'un assassin, dans l'ombre, il faut la redouter. Et puis, mon ami, songe à ceux que tu aimes et que tu as laissés à Paris, attendant ton retour; car si j'ai bon souvenir, tu es allé embrasser quelqu'un avant ton départ, n'est-ce pas?
—Oui, mon colonel, mame Toinon.
—Et qu'est-ce que mame Toinon? Ta mère?
—Non, mon colonel. Certes, je l'aime autant que si j'étais son fils; car elle a fait autant pour moi que si elle avait été ma mère véritable...
—Et où est-elle, ta mère véritable?...
Tony haussa les épaules et répondit tristement:
—Je n'ai jamais connu mes parents...
—Mais où as-tu été élevé?
—Je crois bien que c'est dans un petit village près de Paris.
—Qui te fait croire cela?
—C'est que je me souviens que mes premières années se sont passées à la campagne, chez des paysans et que la femme qui m'élevait allait à Paris souvent...
—Mais où était-ce? Parle, tu m'intéresses vivement.
—Ah! mon colonel, je n'en sais pas davantage...
Le marquis de Langevin, qui depuis un instant avait regardé attentivement Tony, s'était mis à marcher à grands pas et semblait en proie à une vive émotion.
—Voyons, cherche, tâche de te rappeler!... murmura-t-il sur un ton de prière. Tu as bien quelques souvenirs d'enfance... Dis-moi tout ce que tu sais. D'abord, comment étaient-ils, les gens qui t'ont élevé?
—Ils étaient bien bons, mon colonel, voilà tout ce que je sais, répondit Tony, stupéfait de l'émotion du marquis.
—Mais cherche, cherche donc!... Il faut que tu te souviennes!...
—Mon colonel!...
—Il n'y a pas autre chose, un indice, un mot que tu te rappelles?
Le marquis, en disant cela, avait saisi les mains de Tony.
—Alors ne vous moquez pas de moi, reprit l'enfant. Ne me dites pas que je vous fais un conte, mais il y a une chose qui s'est gravée dans mon esprit. Un soir, c'était encore au village... nous avions pris notre repas et ma mère nourricière me faisait faire ma prière. J'allais donc me coucher... Tout à coup, la porte s'ouvre brusquement, des hommes masqués font irruption dans la pièce où nous nous tenions. «Sauve-toi, ils veulent te tuer!» me crie la brave paysanne, en se mettant entre les hommes masqués et moi. Épouvanté, je m'enfuis par une porte qui donnait sur le verger, mais non sans voir celui qui me servait de père renversé par ses agresseurs, blessé, sanglant... J'avais tout au plus six ans. Mais, s'interrompit Tony, qu'avez-vous, mon colonel?
—Moi, rien... rien... continue! La route m'a fatigué. A mon âge, mon ami, cela n'a rien de surprenant. Mais reprends ton récit. Tu m'intrigues au plus haut point.
—Mon Dieu, mon colonel, il me reste bien peu de choses à dire... Éperdu, j'ai marché au hasard à travers champs, me dirigeant vers les lumières que j'apercevais au loin et qui étaient celles des barrières de Paris... j'arrivai dans la ville...je continuai à aller devant moi, jusqu'à ce que je tombasse de fatigue et de sommeil... C'est alors que cette brave et digne femme, mame Toinon, la fripière de la rue des Jeux-Neufs, prit pitié de moi, me recueillit, m'adopta... Mon colonel, vous chancelez?...
En effet, le marquis de Langevin tremblait épouvantablement; il était d'une pâleur mortelle! Il passa la main sur son front, et murmura avec effort:
—Non, je n'ai rien... rien... tais-toi!...
Le colonel continua à regarder attentivement Tony, en semblant chercher sur ses traits une ressemblance... A la fin, il se remit et dit froidement, presque avec sécheresse:
—C'est bien, Tony. Vous resterez mon secrétaire et je me charge de vous. Je vous défendrai contre toutes les attaques, je confondrai ceux qui voudraient vous nuire...
Tony remarqua que le marquis de Langevin ne le tutoyait plus.
—Enfin, continua le colonel, je me mettrai aussi du côté de votre protégée, c'est mon devoir de gentilhomme et de Français, c'est mon devoir d'homme d'honneur... Si MM. de Lavenay, de Maurevailles et de Lacy trouvent que trop de distance sépare leurs épées de la vôtre, j'abrégerai celle qui est entre mon épée et les leurs...
Maintenant, allez, Tony, vous vous êtes pleinement justifié. Mais, avant de vous retirer, jurez-moi, puisque vous tenez si bien vos serments, que vous ne répéterez jamais à d'autres ce que vous venez de me dire et que vous oublierez que je vous ai interrogé.
Et, comme Tony levait la main, le colonel ajouta avec bonté, en le tutoyant de nouveau:
—Va, mon enfant, va!...
Tony sortit tout ému...
XII
LE PROTECTEUR DE LA MARQUISE
L'arrivée du régiment des gardes-françaises à Blérancourt contrariait singulièrement le comte de Mingréli.
En amenant Haydée au château, il avait espéré l'y soustraire à tous les regards.
Le château de Blérancourt était isolé, depuis longtemps inhahité; il y avait donc peu de chances pour qu'on vînt y chercher la jeune femme, se disait le comte.
L'arrivée de Maurevailles et l'enlèvement de la marquise avaient été la première preuve de son erreur.
L'installation de Tony au château avait été la seconde.
De même que les Hommes Rouges, le magnat, en effet, n'avait point tardé à ressentir les effets du rôle pris par Tony dans ce drame enchevêtré.
Ce maudit gamin voyait tout, se mêlait de tout, était partout.
C'était évidemment d'après ses conseils que la marquise, devenue à bon droit méfiante depuis la terrible scène du soporifique, évitait de se trouver seule avec le misérable qui se faisait passer pour son père.
De plus, la présence de Tony l'avait singulièrement enhardie.
Le comte avait jugé convenable d'inviter le secrétaire du marquis de Langevin à s'asseoir à sa table pour le premier repas pris par lui à Blérancourt.
Mais ne voilà-t-il pas qu'au dessert la marquise dit à Tony:
—Vous nous honorerez, Monsieur, en partageant désormais tous nos repas.
—Mais non, avait bien essayé de dire le magnat, monsieur préférera certainement manger dans sa chambre.
—Du tout, avait répliqué la marquise, il est trop bon gentilhomme pour nous priver du plaisir de sa compagnie...
Et le magnat avait remarqué qu'elle ne mangeait, qu'elle ne buvait que lorsqu'il avait lui-même touché aux plats ou aux boissons. Il n'y avait donc plus de surprise possible.
La marquise, d'ailleurs, toute à sa douleur, n'avait guère la forcé de manger. De même, elle ne parlait que lorsque, par un mot, elle trouvait le moyen de se défendre contre le magnat.
Le pauvre comte allait avoir à lutter contre bien d'autres ennemis.
Maintenant ce n'était plus un seul des Hommes Rouges, c'étaient tous les trois qui connaissaient la retraite de la femme qu'ils aimaient.
Et tous trois venaient d'arriver à Blérancourt, suivis de leurs soldats... Que faire?
Un instant, le comte se demanda s'il ne devait pas donner l'ordre d'atteler une chaise de poste et s'enfuir pendant la nuit avec Haydée pour gagner son château des bords du Danube.
Mais il réfléchit que la guerre était déclarée, et que, en route, il aurait à craindre d'être arrêté, retardé, rejoint par ses ennemis.
En demeurant tranquille, au contraire, il ne risquait rien. Tout ce qu'il avait à faire, c'était de veiller sur son trésor jusqu'au départ du régiment.
Le jour où les trois Hommes Rouges partiraient pour la bataille, il en serait peut-être débarrassé à jamais... Le mieux était encore d'attendre.
Cela admis, fallait-il cacher Haydée?...
—Bah! se dit le magnat, une femme n'est jamais mieux gardée que lorsqu'elle ne semble pas l'être!...
Et loin de dérober la marquise à tous les regards, il résolut de donner le soir même une fête aux officiers français et d'y montrer Haydée éblouissante de toilette et de beauté.
Les gardes-françaises, avec cette insouciance qui caractérise nos troupiers, s'attendaient donc à passer la soirée la plus agréable du monde.
Les uns, étendus sur l'herbe un peu humide, fumaient leurs courtes pipes en causant de leurs campagnes passées et des nouveaux lauriers qu'ils allaient cueillir. D'autres, accroupis en cercle, jouaient sur un tambour leur partie de cartes ou de dés. Quelques joyeux conteurs ou des chanteurs à succès, comme chaque régiment en contient quelques-uns, charmaient un auditoire bénévole. De distance en distance, un vieux grognard nettoyait son mousquet terni par la pluie, astiquait ses buffleteries ou rajustait prudemment les courroies de son sac et les boucles de ses guêtres, petits détails importants quand on part pour une longue campagne.
Mais le plus grand nombre s'étaient rendus aux cantines, vidant gaiement des bouteilles à la santé de la France. La tente de maman Nicolo surtout était assiégée et, malgré l'aide de deux soldats, garçons improvisés, elle et sa fille, la charmante Bavette, ne pouvaient suffire aux pratiques.
Car, aussitôt après avoir promis à la marquise de lui faire embrasser Bavette, la fille naturelle du marquis de Vilers, Tony avait envoyé par un messager une lettre à La Rose.
—Cher camarade, lui disait-il en substance dans cette lettre, rendez-moi le service de demander immédiatement un congé de vingt-quatre heures. Retournez sur l'heure à Paris. Bon gré mal gré, obtenez de maman Nicolo qu'elle reprenne sa cantine. Et surtout amenez-nous Bavette.
La chose était encore bien plus facile que Tony ne pouvait l'imaginer.
Car le soir même du jour où elle avait vu partir les gardes-françaises, maman Nicolo, s'ennuyant déjà d'eux, qui constituaient d'ailleurs sa seule clientèle, avait fermé son cabaret, était partie pour Chantilly en compagnie de Bavette et avait supplié le marquis de Langevin de la laisser suivre le régiment.
Le marquis, si bon pour tous, n'avait point manqué de l'être pour elle; il lui avait répondu:
—Il y a bien de l'occupation pour une cantinière de plus.
Et voilà dans quelles conditions maman Nicolo était rentrée aux gardes-françaises quelques heures après que Tony était parti vers Blérancourt.
Inutile d'ajouter que, le soir où nous sommes, sous la tente de maman Nicolo se trouvaient le gascon La Rose et le Normand, son fidèle ami, qui, assis devant un bloc de chêne, transformé en table, devisaient des choses de l'ancien temps.
Tout à coup un jeune caporal fendit la foule des buveurs, non sans provoquer maintes récriminations, dont, du reste, il parut médiocrement se soucier. Il arriva jusqu'à l'endroit où trônait maman Nicolo et lui dit rapidement:
—Venez, j'ai à vous parler... Il s'agit du marquis de Vilers.
La cantinière devint écarlate. Ce nom avait produit sur elle un effet prodigieux.
—Et qu'as-tu à me dire, petit? demanda-t-elle en se rapprochant de lui.
—Vous étiez son amie, n'est-ce pas?
—Oui, et une amie dévouée, je puis m'en vanter.
—Vous saviez qu'il était marié?
—Il me l'a dit lui-même, le jour où il est venu apporter au colonel sa démission. Le capitaine savait que maman Nicolo était une brave femme... ajouta-t-elle d'une voix sombre.
—Et vous n'avez pas de haine contre sa femme? interrogea Tony, en regardant fixement la cantinière.
Maman Nicolo devint pourpre, mais elle soutint le regard.
—Petit, dit-elle, tu m'as l'air d'en savoir bien long pour ton âge. Si tu veux me faire causer, tu perds ton temps. Il faut avoir plus de barbe au menton que tu n'en possèdes pour me tirer les vers du nez.
—Je ne vous demande pas vos secrets, maman Nicolo, dit Tony en souriant. Mais je voudrais savoir si, au besoin, vous voudriez rendre un service à la marquise?
—Ah! la pauvre chère âme! s'écria la vivandière, si elle a besoin de moi, qu'elle le dise. Vertuchoux, mon petit, il y a quelque chose de bon là, vois-tu!
Et la brave femme tout émue appliqua un vigoureux coup de poing sur son corsage rebondi.
—Eh bien, maman Nicolo, dit Tony, madame de Vilers est ici...
—Ici!!!
—Et elle court un grand danger...
—Ah! vertuchoux! et tu ne disais pas cela tout de suite! Par saint Nicolas, mon patron, maman Nicolo vaut un homme au besoin... les mauvais gars du régiment en savent quelque chose. Parle, mon camarade, parle vite. Que faut-il faire?
Et Tony répondit à la brave cantinière:
—Ce qu'il faut faire? Bien, que venir avec votre fille auprès de la marquise, pour la consoler et la garder, pendant que je n'y serai pas.
—Antoine! Baptiste! cria d'une voix de tonnerre maman Nicolo à ses deux garçons, houp! mes enfants, fermons la cambuse. Et vous, mes agneaux, reprit-elle en s'adressant aux buveurs abasourdis, nous ne sommes pas ici en garnison. Si le colonel savait qu'on s'amuse à boire, il ferait un beau tapage. Allons, au galop, le dernier coup et videz la place! N, I, ni, c'est fini!
Et, disant cela, la vivandière poussa vigoureusement ses pratiques et les éloigna de son comptoir improvisé. En un clin d'oeil, les abords de la tente furent libres.
XIII
MAMAN NICOLO
Seuls, La Rose et le Normand n'avaient pas quitté leur bloc de bois. Les éclats de voix de la vivandière avaient attiré leur attention. Ils s'étaient demandé:
—Qu'a donc maman Nicolo, ce soir?
Puis, remarquant la présence de Tony, La Rose avait dit:
—C'est le petit caporal... Il doit y avoir du nouveau...
—Oui, du nouveau.
C'était le Normand qui continuait son rôle d'écho.
Et quand maman Nicolo, Bavette et Tony passèrent se dirigeant vers le château, La Rose se leva et toucha du doigt l'épaule du caporal.
Tony se retourna.
—Si tu as besoin de quelque chose, camarade, dit La Rose, tu sais qu'il y a ici un homme sur lequel tu peux compter...
—Deux hommes, fit le Normand.
—Et si tu désirais...
—Nous désirons que vous tourniez les talons et que vous ravaliez un peu votre langue! interrompit vivement maman Nicolo avec colère.
—Laissez, dit Tony; à un moment donné, deux braves coeurs et deux bonnes épées ne sont pas de trop. Mais, pour l'heure présente, mes amis, je vous remercie. Quand j'aurai besoin de vous, je saurai où vous trouver.
Il serra la main aux deux gardes-françaises et partit avec maman Nicolo et Bavette.
Haydée était seule, absorbée par sa douleur.
Au dîner, le magnat lui avait annoncé que, à à l'occasion du passage des gardes-françaises, il donnait une grande fête et lui avait intimé l'ordre formel d'y assister avec sa soeur Réjane, qui depuis son arrivée, d'ailleurs, ne la quittait jamais.
Assister à une fête, quelques jours après qu'elle avait appris la mort de son époux, pour lequel elle s'était sacrifiée!
Et s'y retrouver en face de ces Hommes Rouges, de ces officiers dont l'amour lui avait été si fatal, qui n'avaient pas renoncé à l'espoir de s'emparer d'elle, et dont l'un était le meurtrier de son mari!
Être exposée peut-être à tomber entre leurs mains!
Et de nouveau Haydée songea à abandonner une vie dont l'avenir lui apparaissait si sombre et si terrible.
Ce fut à ce moment que Tony entra, suivi des deux femmes qu'il amenait auprès d'elle.
Dès le premier regard, une sympathie profonde s'établit entre Bavette et la marquise de Vilers...
Nous avons dit que Bavette était tout le portrait du marquis.
Sans songer à se contenir, la pauvre veuve attira sur son sein la fille de maman Nicolo et la couvrit de baisers.
—Elle sait tout! pensa la cantinière qui, en sa qualité de femme, ne pouvait s'y tromper et n'en prodigua que davantage à Haydée les témoignages d'amitié et les consolations.
La marquise lui raconta alors le nouveau coup qui la frappait, l'ordre que lui avait donné le magnat d'assister à la fête qui allait avoir lieu dans quelques heures...
Une fête au moment où elle pleurait son mari!...
Mais tout à coup, emportée comme malgré elle, maman Nicolo s'écria:
—Et qui vous dit qu'il soit mort?...
L'effet de ces paroles fut magique.
Un flot de sang monta du coeur aux joues de la marquise qui abandonna Bavette pour saisir les deux mains de la vivandière:
—Que dites-vous? Oh! répétez, répétez ce que vous venez de dire!...
Maman Nicolo se mordait les lèvres.
—Je veux dire, balbutia-t-elle, que tant qu'on n'a pas vu par soi-même, on ne doit pas se désespérer...
—Vous savez quelque chose?..
—Mon Dieu... je ne voudrais pas vous donner un faux espoir pourtant...
—Oh! Madame, je vous en supplie...
—Eh! jour de Dieu, tant pis! s'écria la cantinière, il ne sera pas dit que maman Nicolo sera restée le coeur sec en présence d'une petite femme comme vous! Avez-vous un endroit où on puisse causer sans crainte d'être entendu?
La marquise entraîna les deux femmes dans un petit boudoir capitonné, en ferma soigneusement l'unique porte et dit:
—Maintenant, parlez.