WeRead Powered by ReaderPub
Le serment des hommes rouges: Aventures d'un enfant de Paris cover

Le serment des hommes rouges: Aventures d'un enfant de Paris

Chapter 40: XV LE CONCILIABULE
Open in WeRead

Explore more books like this:

About This Book

A foundling is taken in by a widow who runs a costume shop and, after an attack by masked assailants that leaves him with partial amnesia, grows into a handsome, quick-witted youth. His work among patrons of fashion and the theatre leads him into balls, flirtations and encounters with high society, while a proud nobleman tempts him toward military service. The narrative alternates streetwise humor, episodes of personal danger, duels and disguise, as the young man navigates social ambition and lingering threats while seeking answers about his mysterious past.



XIV

BAVETTE

Nous avons vu, à Paris, au cabaret de la Citrouille, le Gascon La Rose et le Normand froncer les sourcils quand maman Nicolo et Bavette étaient revenues de leur course mystérieuse.

Si vive que fût l'amitié qui liait le Gascon et la vivandière, celle-ci avait refusé de dire à son vieux camarade où elle s'était rendue.

Or, la confidence que ne put jamais obtenir le parrain de Bavette, la marquise allait l'entendre.

—Je vous en supplie, parlez, fit-elle encore en serrant dans ses mains brûlantes les mains potelées de maman Nicolo.

—Ah! j'en ai gros à dire, soupira la brave femme. Et c'est la première fois que ça va sortir de là, ajouta-t-elle en dégageant une de ses mains pour frapper sur le sein qui avait inspiré au Gascon et au Normand tant de désirs irréalisés.

Donc, il y a que, dans les cabarets on apprend beaucoup de choses. Sans compter que Bavette, tout en jacassant, vous délie toutes les langues. C'est comme ça que j'ai su que votre mari était mort...

A ce mot répondit un sanglot de la marquise.

—Eh! ne pleurez donc pas, reprit la vivandière, puisque je vous dis que ce mort-là est peut-être aussi vivant que vous et moi.

—Oh! par grâce, achevez.

—Je ne suis là que pour ça. Dès que j'ai eu connaissance du fameux duel et de sa terminaison: «Mets ton bonnet, Bavette,» que j'ai vite glissé à l'oreille de cette petite-là. Et nous voilà parties. J'avais mon idée. Nous arrivons à votre hôtel, où que je demande tout doucement M. Joseph, qui me connaissait bien. Plus d'une fois, il m'avait apporté, de la part de son maître, de petits cadeaux pour Bavette, que votre pauvre ami aimait bien. Il paraît même que ça lui faisait de la peine que vous ne lui ayez pas donné une petite Bavette.

M. Joseph vient. Il était tout en larmes.

—Ah! mon Dieu! que je me dis, c'est donc bien vrai pour lors!

Il me raconte tout. Comme quoi, vous aviez été enlevée par le vieux singe qui est le seigneur d'ici; comme quoi, il a enterré tout seul avec Tony son pauvre défunt maître.

Naturellement je pleure avec lui, et puis une idée me vient. Vous allez comprendre ça, ma bonne dame.

Sur mon père et sur ma mère, qui étaient de braves gens, je vous jure que je n'avais jamais révélé à cette petite-là le secret de sa naissance. Non. Son père vivait. On ne compromet pas comme ça les gens qui sont au-dessus de vous.

Mais puisqu'il était mort!!! Je ne vous connaissais pas, moi! Et puis, au fond, ça m'ennuyait de faire croire à cette enfant qu'elle n'avait pas de père. Je dis à M. Joseph:

—Il n'y a plus à faire les mystérieux maintenant. Allons au cimetière.

Il nous y conduit. Il ouvre la porte de la petite chapelle où on vous met, vous autres. Moi, je ferme avec soin la porte. M. Joseph nous fait descendre une dizaine de marches. Il y avait une petite lumière qui brillait dans le caveau. C'était lui-même qui l'allumait, le matin. Cette lumière-là tombait en plein sur une bière toute neuve, devant laquelle le pauvre M. Joseph s'agenouille et pleure...

La marquise, haletante, la bouche ouverte, les yeux hagards, ne pleurant plus maintenant, tant elle était anxieuse, semblait aspirer avec tout son être chacun des mots de la vivandière.

Maman Nicolo continuait:

—A la vue de cette bière-là je me tourne vers la petite et je lui dis:

—Bavette, ton père est là depuis hier. Ah! voilà-t'y pas que, en entendant cela, l'enfant devient folle. Elle se roule sur la bière. Et des cris! Je m'efforce de la calmer. Mais c'était une furie.

—Pauvre ange! fit la marquise en pressant contre son coeur la chère enfant. Tu seras ma fille, va.

—Dans notre métier, reprit maman Nicolo, on a toujours un couteau dans sa poche. Vous imagineriez-vous qu'elle a tiré le sien! Nous nous disions: «Oh! mon Dieu, elle est malade. Elle va se tuer!»

Et puis nous essayons de le lui arracher des mains. Je suis solide, n'est-ce pas? Je suis ce qu'on appelle une forte commère. Je n'aurais peur ni de La Rose, ni du Normand, ni de dix autres avec. Eh bien, à nous deux, M. Joseph et moi, nous n'avons jamais pu venir à bout de cette mâtine-là. Elle était en fer, quoi. Mais ce n'était pas à se tuer qu'elle pensait.

Tout à coup, elle se penche sur la bière. Elle entre son couteau sous le couvercle.

—Je le verrai, dit-elle. J'embrasserai mon père.

—Un sacrilège! s'écrie ce bon Joseph.

—Un sacrilège? qu'elle répond... Vous allez voir qu'elle mérite bien son nom de Bavette. Est-ce que nous venons pour mutiler, pour voler, pour profaner?

Et elle fait une pesée. Elle vous avait la force d'un levier. Le bois crie...

Ce grincement produisait un effet épouvantable sur le pauvre M. Joseph, qui croyait entendre se plaindre le mort lui-même. Il s'écrie:

—Arrêtez, arrêtez donc, malheureuse enfant.

Ah! ouiche!

Aussitôt le couvercle se soulève; il laisse un large jour entre lui et les montants de la bière.

Elle vous empoigne le couvercle à deux mains et l'arrache violemment.

—Terrifiée, continua maman Nicolo, je regardais faire Bavette...

Chose étrange, on avait recouvert le corps de terre...

—Qu'est-ce que cela signifie? s'écrie le pauvre M. Joseph. Cependant, d'après la hauteur du corps et la place qu'il devait tenir dans la bière, la couche de terre ne pouvait être épaisse.

La petite, tout à coup calmée, se met à l'enlever avec précaution.

M. Joseph, qui peu à peu s'était enhardi, en arrive à l'aider.

La couche de terre diminuait et le corps du marquis n'apparaissait pas. Avec une ardeur dont je ne me serais jamais doutée, M. Joseph, qui maintenant n'employait plus les précautions de tout à l'heure, plongea dans la terre sa main.

Elle rencontra le fond du cercueil...

Le cercueil était plein de terre!

—Ah! s'écria M. Joseph, mon maître n'est pas mort!... Il y a là un nouveau mystère!...

Puis il réfléchit et nous dit:

—Silence! S'il y a un mystère, peut-être le marquis y consent-il; peut-être est-ce lui qui l'a voulu! Respectons ce que nous avons le devoir de considérer comme sa volonté. Il faut laisser croire à ses ennemis qu'ils n'ont plus à le redouter. Rentrez à votre cabaret et agissez pour tous comme si vous étiez persuadées de sa mort. Quand le marquis jugera bon de reparaître, je vous promets que vous l'embrasserez.

—Je vous le promets aussi, s'écria la marquise, qui savait bien qu'elle ne pouvait pas être jalouse de maman Nicolo.

Et pressant de nouveau Bavette contre son coeur:

—O ma fille, dit-elle, combien je te remercie et je t'aime!



XV

LE CONCILIABULE

La fête donnée par le comte de Mingréli aux officiers des gardes-françaises était splendide. Le magnat avait voulu montrer que, même en pays perdu et malgré les difficultés de l'improvisation, il lui était possible de lutter avec les splendeurs longuement préparées et chèrement payées des fêtes de Versailles.

Comme pour lui venir en aide, le temps avait changé. Un froid sec avait remplacé la pluie, et du campement les soldats pouvaient à loisir jouir du coup d'oeil féerique que présentaient le parc et les jardins magnifiquement illuminés.

Les officiers étaient réunis autour du colonel de Langevin dans la grande salle de réception dont les boiseries un peu délabrées étaient habilement masquées par de riches tentures. En face d'eux, le comte ayant à ses côtés ses deux filles, Haydée et Réjane, semblait rajeuni de dix ans.

En sa qualité de secrétaire ou plutôt de favori du marquis de Langevin, Tony avait obtenu la faveur marquante d'assister à la réception. Mais sa situation de simple caporal ne lui permettant pas de se mêler au groupe brillant des gentilshommes, il se tenait immobile près de la porte, son tricorne sous le bras droit et la main gauche sur la garde de son épée.

Il était charmant ainsi, plein d'une coquette crânerie, et bien des officiers brodés d'argent eussent envié la galante façon dont il portait son simple uniforme de drap blanc à revers bleus.

Mais tout en se tenant modestement à part, Tony observait ce qui se passait et surveillait surtout Maurevailles, Lacy et Lavenay qui venaient d'aller saluer le magnat et la marquise.

A la vue de Maurevailles, le magnat n'avait pu réprimer un froncement de sourcils involontaire, Haydée avait pâli, Réjane était devenue toute rose.

Tony seul remarqua cela.

—Hé! hé! se dit-il, aurais-je encore de la besogne cette nuit?

Et il se promit de surveiller, plus attentivement que jamais, les faits et gestes des Hommes Rouges.

Cependant, après les présentations d'usage, les officiers s'étaient dispersés à droite et à gauche, et formaient des groupes de causeurs. Il n'y avait pas là, malheureusement, comme à Fraülen, ces essaims de jeunes femmes qui donnaient aux fêtes tant d'attrait, mais le magnat allait de groupe en groupe, suivi de la marquise et de Réjane qui, faisant contre fortune bon coeur, distribuaient aux invités leurs plus gracieux sourires.

Tony remarqua même avec un certain étonnement que les yeux de Haydée brillaient d'une joie trop vive pour être factice. La veuve du marquis de Vilers était-elle déjà consolée?

Et Tony se sentit froid au coeur à cette pensée.

Les serviteurs muets du comte, revêtus de leurs costumes hongrois qui tranchaient nettement sur les uniformes français et donnaient à la fête un caractère particulier, faisaient circuler des rafraîchissements. Le jeune secrétaire du marquis de Langevin profita du moment où personne ne le regardait pour s'esquiver et se diriger du côté de la serre, où il avait vu Maurevailles, Lavenay et Lacy se rendre l'un après l'autre.

Cette serre, où le magnat avait réuni des fleurs d'hiver pour Haydée, était éclairée par une simple guirlande de bougies; mais dans la demi-obscurité qui y régnait, Tony reconnut parfaitement ses trois ennemis. Il observa, en se glissant derrière les bouquets d'arbustes, que, à ce jardin d'hiver, était contiguë une autre serre, qui n'était séparée de la première que par un treillage et qui n'était pas du tout éclairée.

Pénétrant dans ce «retiro» ombreux, il vint s'appuyer contre le treillage, l'oreille tendue.

Les Hommes Rouges étaient à trois pas de lui...

—Maurevailles a raison, il faut en finir, disait Marc de Lacy.

—En finir, je le veux bien, mais comment? Nous ne pouvons pourtant pas l'emmener avec nous d'étape en étape jusqu'en Flandre! répondit une voix que Tony reconnut être celle de Gaston de Lavenay.

—Mon cher, la laisser ici, c'est la perdre!

—Eh! non; c'est la garder. Voyez comme le magnat la suit des yeux. Il veille sur elle pour nous, comme au temps jadis.

—Mais s'il en abuse!... s'écria Lacy. Tu sais bien ce qu'a vu Maurevailles... Qui te dit que demain, cette nuit, peut-être, au sortir de la fête...

—C'est vrai, fit Lavenay en baissant la tête. Cet homme n'est plus le père, le tuteur auquel autrefois nous pouvions laisser sa pupille, en attendant le moment de l'enlever. C'est un rival, un rival dangereux que je redoute et que je hais. Car, vous l'avouerai-je, messieurs, depuis que j'ai revu la comtesse, je l'aime encore mille fois plus.

—Moi aussi, s'écria Lacy.

—Et moi, dit Maurevailles d'une voix sourde, il y a des instants où je serais presque tenté de pardonner à ce pauvre Vilers...

—Vilers était un traître, dit gravement Lavenay. Il a été justement puni. Mais il ne s'agit pas de revenir sur le passé; il faut préparer l'avenir, le temps presse.

—Quel est ton projet? demanda Maurevailles.

—Je ne sais. Toi d'abord, que penses-tu faire?

—Avant tout, nous devons cette fois parvenir à enlever la marquise. Quand nous l'aurons, il sera temps de décider.

—Non pas. Il faut tout régler aujourd'hui, dit Lacy, et si vous voulez m'en croire...

—Que feras-tu?

—Le marquis de Langevin, notre colonel, ne me refusera pas un congé de quelques jours...

—Un congé? Au moment où l'on est en marche pour la guerre! Tu rêves...

—Je ne rêve pas. Ma famille habite à quelques heures de Nancy, sur la route même que nous aurons à suivre. Il faut six à huit jours à nos hommes pour s'y rendre à pied. Mon cheval m'y conduirait en moitié moins de temps. Je puis donc demander de précéder le régiment et d'aller embrasser ma mère en attendant votre arrivée.

—C'est vrai; comme cela, ce serait possible.

—Au lieu d'aller voir ma mère, je conduis la marquise en lieu sûr, et pourvu qu'en arrivant à Nancy le colonel me voie arriver à sa rencontre, ni lui ni d'autres ne se douteront de rien.

—Morbleu! tu as raison, s'écria Lavenay. Mais, au moins, au nom du serment qui nous lie, tu n'abuseras pas de la confiance que nous mettons en toi?

Tous pour un, un pour tous, dit Lacy. Que j'aie le sort de Vilers si, comme lui, je manque à mon serment.

—Eh! par le diable! dit Lavenay, je consentirais à être tué comme lui, au bout de quatre ans, au prix du bonheur qu'il a goûté pendant ces quatre années. Ta parole de gentilhomme, Lacy?

—Sur mon honneur, je jure de vous la rendre telle que vous me l'aurez confiée. Et maintenant, à tout prix, quoi qu'il en coûte, dussions-nous verser des flots de sang, il faut qu'elle soit à nous cette nuit.

—Nous n'aurons pas besoin de verser le sang, dit Maurevailles, je vous ai dit que j'ai des intelligences dans la place.

Donnez-moi seulement un quart d'heure. Toi, Lavenay, vois si le magnat continue à surveiller la marquise; toi, Lacy, va demander ton congé au colonel de Langevin; moi, je vais décider mon homme, celui qui, dans quelques instants, à la fin de la fête, nous conduira sans difficultés et sans danger, à la chambre de la belle Haydée.

—Mais où nous retrouverons-nous?

—Dans les fossés du château, à l'endroit où le tonnerre a jeté un tronc d'arbre, dans une heure.

—Soit, où tu dis, dans une heure!

Les trois officiers sortirent. Tony resta seul atterré.

—Que faire, se demandait-il, pour sauver la marquise?

Prévenir le magnat? C'était l'inviter à redoubler la surveillance dont Haydée était l'objet; c'était s'enlever à lui-même les moyens de lui venir plus tard en aide.

Aller avertir le marquis de Langevin? N'était-ce pas un peu tôt l'initier à ses affaires intimes et s'exposer à compromettre un appui qui pourrait devenir précieux?

Ah! combien Tony regrettait de ne pas avoir accepté l'offre que le gascon La Rose et le Normand lui avaient faite devenir avec lui...

—Eh! mais, pensa-t-il tout à coup, j'ai devant moi une heure. En une heure on entreprend bien des choses. Que ne vais-je les prévenir?

Et il courut à toutes jambes chercher ses deux amis.

En le voyant arriver tout essoufflé, les braves gens ne demandèrent pas d'explications; ils bouclèrent leur ceinturon et le suivirent.

Tony les conduisit sans mot dire jusque dans la cour du château, où, à la faveur de la fête, ils purent pénétrer sans être remarqués.

—Attendez-moi là un instant, leur dit-il.

Il courut vivement à l'appartement de la marquise où étaient restées Bavette et maman Nicolo.

En quelques mots, il les mit au courant de la situation.

Les deux femmes jurèrent qu'on n'arriverait à la marquise qu'en passant sur leurs cadavres.

—Du reste, ajouta Tony, je connais le lieu de réunion des Hommes Rouges, et j'y serai avant eux. Ils ont un secret que j'ignore pour pénétrer dans les souterrains par où M. de Maurevailles a déjà une première fois enlevé madame de Vilers. Ce secret, grâce à eux, je vais le connaître, et qui sait? peut-être profiterons-nous de la trame qu'ils ont ourdie.

—Prenez garde, monsieur Tony, s'écria Bavette tout émue à l'idée du danger qu'allait courir le jeune caporal. Le vieux seigneur a dû prendre des précautions terribles... Si vous alliez tomber dans un piège...

—Que voulez-vous dire?

—Il doit avoir, comme vous, remarqué que les Hommes Rouges avaient quitté la fête; car tout à l'heure il a fait demander son intendant, et pourtant il lui avait d'abord donné l'ordre de ne pas perdre de vue les appartements où nous sommes. Ma foi, je n'ai pas eu peur de m'attirer une mauvaise aventure; j'ai été sur la pointe du pied jusqu'au bout du couloir...

—Eh bien?...

—Eh bien, J'ai vu un grand nombre de muets se poster, le pistolet au poing, dans le grand corridor qui est au bout, prêts à obéir au premier signal. Tous ceux qui servent dans la salle de réception ont une arme à la ceinture. Il paraît qu'il est très féroce, ce vieux seigneur-là. Si la moindre alerte allait amener un massacre général!...

—Bah! il n'y aura pas d'alerte. Tout, pour le moment, doit se passer entre nous et les Hommes Rouges; ils sont trois, nous serons trois. La Justice est de notre côté. Dans une heure, la comtesse n'aura plus rien à craindre d'eux.

—Et si le cliquetis des armes attire l'attention des serviteurs du comte?...

—Qu'importe? La partie est engagée, il est trop tard pour reculer. Maman Nicolo, Bavette, une dernière poignée de main.

—Ah! jour de Dieu, mieux que cela, mon garçon, s'écria la cantinière. Laisse-moi t'embrasser, c'est de bon coeur, et embrasse aussi Bavette. Moi, sa mère, je t'y autorise...

Bavette tendit la joue, rouge comme une cerise.

En y appuyant ses lèvres, Tony éprouva une sensation étrange, qu'il ne connaissait pas encore. C'était son jeune sang qui affluait à son coeur.

Mais il secoua brusquement la tête, et courant de nouveau, rejoignit ses deux amis, La Rose et le Normand, qui l'attendaient dans la cour.

—Camarades, dit-il, il va falloir en découdre cette nuit. Ceux qui ont tué le capitaine de Vilers s'attaquent à sa veuve. Elle, nous la sauverons. Lui, il faut le venger.

—Il faut le venger! répéta le Normand.

—Et, sacredioux, tu peux compter sur nous pour cela, s'écria le Gascon. Mais où sont-ils, nos adversaires?

—Nous allons les attendre à leur lieu de rendez-vous... Venez.



XVI

DANS LES FOSSÉS DU CHÂTEAU

Dix minutes après, Tony, La Rose et le Normand étaient échelonnés non loin de l'endroit désigné par Maurevailles.

Chacun des humbles défenseurs de la marquise s'était posté de son mieux pour se dissimuler dans l'ombre et voir sans être vu.

Ramassés sur eux-mêmes, prêts à bondir,—l'épée nue cachée le long de la cuisse,—ils guettaient, le cou tendu, les yeux sondant les ténèbres, retenant leur haleine pour mieux entendre.

L'ordre donné était bien simple: surprendre un à un ou ensemble les trois alliés, les terrasser sans leur donner le temps de se reconnaître, bâillonner Lavenay et Lacy avec des mouchoirs préparés dans ce but et obtenir de Maurevailles le secret de l'entrée du souterrain.

Dans le cas où on ne pourrait se rendre maître d'eux sans bruit,—tuer!

Donc, ils étaient là depuis quelques minutes, lorsqu'un pas rapide se fit entendre du côté du Normand.

Un homme s'avançait.

Quand il arriva en face du soldat, celui-ci s'élança sur lui...

L'homme fit un bond en arrière et tira vivement son épée dont la lueur brilla dans les ténèbres.

—Manqué! grommela le Normand avec regret. Ma foi, tant pis pour lui. Il faut le tuer!...

Et, l'épée haute, il attaqua.

L'inconnu para vivement en s'écriant:

—J'en tiens un!...

—Nous allons bien voir, dit le Normand en portant un vigoureux coup de seconde qui, malgré la parade, alla trouer le manteau rouge, que l'homme avait rejeté sur son épaule gauche.

—Oh! cette voix! s'écria l'inconnu. Le Normand, c'est toi?

—Vous savez qui je suis? Tant pis. Raison de de plus pour que je vous tue.

—Mais tu ne me reconnais donc pas, toi?

—Si, parbleu, vous êtes officier. Mais qu'importe? Ici, il n'y a plus ni officiers, ni soldats. Nous sommes deux hommes, dont l'un va tuer l'autre... Et l'autre, ce sera vous, car il faut que je venge la mort de mon brave capitaine.

Le Gascon n'était plus là, le Normand se rattrapait en parlant pour son propre compte.

Mais cela ne semblait point lui réussir, car il se tut brusquement.

Son épée, liée par celle de l'inconnu, venait de voler à dix pas.

Cependant l'homme, au lieu de frapper, le saisit par le bras et murmura un mot à son oreille.

—Vous! vous!! vous!!! s'écria par trois fois le garde-française abasourdi, vous, monsieur le...

—Chut, dit l'inconnu en l'embrassant. Il est des noms qu'il ne faut pas prononcer trop haut. Et, maintenant, mon brave, dis-moi, que faisais-tu-là?

—J'attendais trois hommes qui doivent passer par ici pour enlever de force la marquise de Vilers. En voyant le manteau qui vous enveloppe, je vous avais pris pour l'un d'eux.

—Eux, toujours eux! L'enlever! Je ne m'étais donc pas trompé! fit l'inconnu agité. Mais tu n'es pas seul?

—Non, parbleu? La Rose est là-bas. Vous savez bien, le Gascon, langue bavarde, mais fine lame. Ce n'est pas lui que vous auriez, malgré votre habileté, désarmé par un liement comme vous avez fait pour moi. Là-bas encore, plus loin au coude, il y a le petit Tony... un vrai lapin, celui-là, qui donnerait du fil à retordre à son adversaire. On dirait qu'il est né avec une épée emmanchée au bout du bras...

Cependant La Rose avait vu de sa place le duel. Tant qu'il avait entendu le bruit des lames, il n'avait pas bougé; mais quand le fer du Normand décrivit dans l'ombre un cercle lumineux, il ne put retenir un énergique sacredioux! et fit un pas en dehors de sa retraite.

Que l'on juge de sa stupéfaction, lorsqu'il vit les deux adversaires se jeter dans les bras l'un de l'autre!

—Par tous les diables, dit-il, cet imbécile de Normand est fou. Sa grosse tête a perdu le peu de bon sens qui lui restait.

Et il s'avança vivement vers le groupe.

En le voyant arriver, l'inconnu souleva avec intention le chapeau à larges bords rabattu sur son visage. La demi-clarté de la lune d'hiver l'éclaira...

—Ah! s'écria le Gascon. Vous ici, vous! Et en chair et en os!

—Moi, mon bon La Rose; moi qui viens dans le même but que vos Hommes Rouges, dont j'ai pris le costume. Me combattras-tu comme eux? dit l'inconnu en souriant.

Le Gascon, croyant rêver, se frottait les yeux. L'homme au manteau reprit:

—Assez de temps perdu. Ce secret que vous vouliez arracher à vos ennemis, je le possède...

—Vous connaissez l'entrée des souterrains?...

—Voilà une heure que je tiens ce secret d'une espèce de nain difforme qui, trompé comme vous par mon costume, a cru reconnaître M. de Maurevailles, et m'a, de lui-même, ouvert l'entrée.

—Mais ce nain pourrait vous trahir?

—Il est solidement attaché à l'arbre que tu vois là-bas. Mais agissons vite! Puisqu'ils veulent enlever la marquise, il faut les devancer. La Rose, va chercher ton camarade, et, maintenant, du silence et de l'action. Et l'inconnu se dirigea vers une petite ouverture noire et béante.

—Quoi, c'est là qu'il faut entrer? dit le Normand hésitant.

—C'est là.

—Avez-vous de la lumière, au moins?

—Non.

—Ça ne fait rien. Voilà La Rose.

Le Gascon arrivait, suivi de Tony.

—La Rose, fit le Normand, allume ton rat-de-cave. Le Gascon battit le briquet et obéit à son camarade.

—Maintenant, partageons-nous les rôles, reprit l'inconnu. Toi, Normand, garde cette entrée avec ton jeune ami. Les Hommes Rouges ne vous soupçonnant pas là, il vous sera facile de les repousser dès qu'ils se présenteront. Toi, La Rose, viens avec moi.

—Comment donc! Et devant!

Et, d'un bond, le Gascon s'élança dans le couloir. L'inconnu eut même de la peine à le suivre.

La fête étant terminée, la marquise était rentrée avec Réjane dans la chambre où nous savons que maman Nicolo et Bavette l'attendaient.

Quand elles lui eurent raconté ce que Tony était venu leur annoncer, son effroi fut immense.

Vingt fois, durant cette soirée, Haydée avait été sur le point d'échapper au magnat et d'aller se jeter aux pieds du marquis de Langevin pour le supplier de l'arracher à son tyran.

Mais Bavette avait trouvé le moyen de lui parler des formidables préparatifs de défense du vieux Hongrois, et la peur d'une lutte l'avait arrêtée.

Si, dans cette lutte, un des Hommes Rouges avait profité du tumulte pour l'emporter!...

Elle avait peur d'eux, encore plus que du comte.

Puis, peu à peu, les officiers s'étaient retirés, et le comte l'avait ramenée chez elle.

Et voilà que maintenant Bavette et sa mère lui apprenaient qu'une tentative allait être faite contre elle et qu'une nouvelle bataille allait s'engager entre Tony et ses persécuteurs!

Si cette fois Tony allait succomber!...

Telle était la situation perplexe de la marquise, quand tout à coup des pas précipités retentirent dans le couloir que masquait le tableau.

La marquise frémit.

—Avant de trembler, s'écria courageusement Réjane, sachons ce qu'il en est.

Et la jeune fille, au grand étonnement de la marquise, ouvrit d'elle-même ce tableau que nous lui avons vu refermer derrière Maurevailles.

La marquise aperçut la bonne figure de La Rose, poussa un cri de joie et s'élança vers le brave soldat comme vers un libérateur...

Mais à dix pas derrière le Gascon, dans la nuit du couloir, marchait un second personnage, et l'insuffisante lumière que le soldat tenait à la main ne laissait voir de ce personnage qu'une chose, le manteau rouge qu'il portait sur ses épaules, l'odieux signe de ralliement qu'elle avait appris à tant redouter.

Elle crut comprendre la terrible vérité. Tony et ses amis avaient été tués. Les Hommes Rouges venaient recueillir le prix de leur victoire.

Elle s'élança vers la porte et l'ouvrit violemment.

—Au secours! cria-t-elle, à moi, comte, à moi! Maurevailles veut...

Elle n'acheva pas. Comme un ouragan, les muets, l'arme au poing, avaient déjà fait irruption dans la pièce. Le magnat renversa La Rose qui barrait le passage du couloir et s'élança, suivi de ses sbires, à la poursuite de l'inconnu au manteau rouge, qui ne pouvait lutter seul contre une telle avalanche.

—Ah! s'écria La Rose en se relevant tout meurtri, qu'avez-vous fait, madame?... Vous venez de condamner à mort mon capitaine... votre mari... le marquis de Vilers!...

La marquise poussa un cri déchirant et tomba évanouie.

Dans le passage secret, la poursuite continuait!



XVII

LE MORT VIVANT

C'était bien, en effet, le marquis de Vilers et nos lecteurs l'ont déjà reconnu.

On se rappelle que Tony, en pénétrant dans le caveau des morts au Châtelet, avait dit au gardien que l'homme qui était là, sur la dalle, était un marquis.

Ce mot avait frappé le gardien, et surtout, sa femme.

Un marquis, un homme probablement très riche, sur les dalles de pierre du caveau, cela ne se voyait pas tous les jours.

La pâture habituelle des curieux qui allaient voir les cadavres ne se composait guère que de pauvres diables morts de misère, tués accidentellement dans leur travail ou recueillis dans la Seine...

Le peuple seul allait à la Morgue; c'était une bonne fortune inouïe que d'y loger un marquis.

La gardienne n'y put tenir, elle voulut voir de près son locataire, et, décrochant sa lampe, elle s'approcha de la dalle.

Le marquis était là, inerte, les yeux fermés, semblant dormir.

—Pauvre garçon, dit la gardienne. Il n'avait pas l'air méchant, au contraire. Quel dommage!...

Ce mort ne lui faisait pas l'effet des cadavres ordinaires, affreux, hideux, repoussants. Elle prenait plaisir à le regarder.

—C'est certainement pour quelque affaire de femme qu'il aura été tué, se disait-elle. Ce joli garçon-là devait avoir plus d'une bonne fortune avec les belles dames de la cour... Quel air distingué! Quelles petites mains pour sa taille...

Sans y penser, la gardienne s'était penchée et avait pris dans la sienne la main du marquis.

Chose étrange! cette main n'était pas glaciale comme celle des autres morts; elle conservait encore quelque reste de chaleur.

Tout à coup la gardienne laissa tomber sa lampe et poussa un cri terrible.

—Seigneur Dieu! dit-elle, il a remué!...

A ce cri, son mari accourut effaré, la croyant folle.

Mais elle avait toute sa raison; le marquis avait remué, en effet.

Il était maintenant sur son séant, jetant un regard vague autour de lui, comme un homme qui cherche à deviner un mystère...

Il se demandait où il était. Il allait revivre...

Le coup d'épée de Lavenay avait occasionné une hémorragie très forte, à la suite de laquelle le reste d'émotion profonde causée au marquis par l'apparition de l'Homme Rouge avait produit une syncope.

Inanimé, exsangue, d'une raideur tétanique, M. de Vilers offrait tous les symptômes de la mort. On n'avait donc élevé aucun doute sur son état, et on l'avait fait porter au Châtelet.

L'accès de catalepsie était passé. Vilers revenait à lui...

Le devoir du gardien était tout dicté. Il n'y avait qu'à aller sur-le-champ avertir le greffier du Châtelet. Il allait sortir quand sa femme le retint.

—Tu es fou, lui dit-elle en l'entraînant dans un coin.

—Comment cela?

—Aimes-tu donc tant ton métier que, pour tout au monde, tu ne veuilles pas le quitter?

—Eh! tu sais bien le contraire.

—Ne serais-tu pas heureux d'aller vivre dans quelque coin aux environs de Paris, loin de ces vilains Macchabées qui me donnent le cauchemar?

—Parbleu, oui; mais où la chèvre est attachée...

—Eh! nigaud que tu es, elle se détache! Mais il faut savoir profiter de l'occasion. Voilà un homme, un seigneur, qui a certainement une grande fortune et qui te tombe entre les mains...

—Eh bien?

—Eh bien! on te l'amène mort; il ressuscite... vas-tu le laisser mourir de nouveau?

—Non pas, puisque je vais prévenir le greffier...

—Belle idée!... Mais tu ne comprends donc pas que si le marquis n'a pas été porté chez lui, que si on n'est pas venu le reconnaître, que si ce joli petit jeune homme qui pleurait près de lui hier soir, n'a pas osé le réclamer, c'est qu'il y a dans tout cela un mystère.

—Tiens, c'est vrai, pourtant, dit le bonhomme intrigué et émerveillé de la sagacité de sa femme.

—Eh bien, si tu le laisses entre les mains du greffier, ça fera du bruit, on saura qu'il est vivant, ça ennuiera celui-ci ou celle-là et peut-être bien le marquis lui-même. Et qu'est-ce que nous y gagnerons?

—Mais que faire?

—Ne rien dire, le cacher et le soigner. Ses ennemis le croiront mort, ils ne se méfieront pas de lui et il déjouera leurs canailleries. Naturellement il ne sera pas ingrat... Comprends-tu?

Il n'y avait rien à répondre à une si belle logique. Le gardien se rangea à l'avis de sa femme.

M. de Vilers, sorti du caveau, fut porté dans leur logement.

Grâce à leurs soins, il reprit rapidement des forces, et au bout de quelques heures, il put parler.

Ce qu'il leur dit confirma de point en point les hypothèses de la gardienne. Dans l'état de faiblesse où il était, le marquis avait le plus grand intérêt à ce qu'on ignorât qu'il vivait encore. Un malade ne se défend pas.

Mais, comme il ne voulait point être à charge aux braves gens qui l'avaient sauvé, il se mit en mesure de leur fournir les moyens de quitter le Châtelet.

Il demanda une plume et du papier et écrivit quelques lignes.

—Prenez ceci, dit-il au gardien, et portez-le à l'hôtel de Vilers, rue Saint-Louis-en-l'Isle. Vous demanderez Joseph.

Le gardien envoya un de ses amis, auquel il raconta une histoire de fantaisie.

Une demi-heure après, l'ami revenait avec les dix mille livres que l'on sait.

Le soir même, le gardien remplissait de terre le cercueil destiné au marquis, prétextait une maladie quelconque et donnait immédiatement sa démission.

Dans la nuit il transportait, avec l'aide de sa femme, le blessé à Palaiseau, où le grand air lui rendit promptement assez de forces pour qu'il pût essayer de reparaître.

Pendant ce temps-là, le bon Joseph gardait l'hôtel de Vilers où il continuait, non plus à pleurer, mais à être l'homme le plus stupéfait de France.

On se rappelle qu'il était descendu avec maman Nicolo et Bavette au caveau de la famille de son maître.

Depuis, il avait fait toutes les démarches possibles. Il avait remué ciel et terre et pour découvrir ce qu'était devenu le marquis et pour trouver l'endroit où pouvait être la marquise.

Il n'était parvenu à aucun résultat.

Le sixième jour pourtant, il eut un commencement de joie.

Un homme, vêtu comme un courrier, botté et éperonné, paraissant avoir fait une longue course, se présenta à l'hôtel et le demanda.

Il apportait à Joseph une lettre de la marquise.

Une lettre! Il allait donc revoir son écriture, avoir de ses nouvelles, apprendre où elle était.

Non. La lettre se taisait sur ce dernier point.

Le marquise lui écrivait simplement qu'elle se portait bien, qu'elle n'était point matériellement malheureuse et lui donnait l'ordre de confier Réjane au messager, chargé de la lui amener.

Évidemment cette lettre avait été écrite sous les yeux du magnat.

Où était la marquise? La missive le taisait et le messager refusait de le dire. Mais quoi d'étrange à cela? Le magnat, qui croyait le marquis vivant, ne pouvait logiquement pas lui indiquer le refuge de sa femme.

—Enfin, pensa Joseph, ma pauvre maîtresse aura au moins la consolation d'embrasser sa soeur.

Et il supplia Réjane de ne point dire à la marquise que Vilers était mort. Il avait jugé prudent de ne point révéler, même à la jeune fille, l'histoire du cercueil plein de terre.

—Un dernier mot, dit le messager en mettant Réjane en voiture. J'ai l'ordre de suivre le carrosse à cheval et de ramener mademoiselle à l'hôtel, si je m'aperçois que je suis suivi.

Et la voiture s'éloigna... Dans la solitude, la jeune fille au moins put préparer à l'aise les saints mensonges avec lesquels elle consolerait sa soeur...

A Blérancourt, hélas! le magnat allait avoir sur Réjane le même pouvoir que sur la marquise.

La jeune fille n'aurait le droit d'écrire que devant lui. Elle ne connaîtrait même pas, d'ailleurs, le nom de l'endroit où était situé le château.

Mais le magnat comptait sans Tony, dont le principal soin, après sa première entrevue avec la marquise, avait été d'expédier à Joseph le récit de tout ce qu'il avait vu, en prévision du cas où Vilers reparaîtrait.

Or Joseph venait de recevoir ce volume quand un paysan frappa à la grande porte de l'hôtel.

Ce paysan, dont la figure disparaissait à moitié sous un large bandeau noir, insista tellement qu'on appela Joseph. En le voyant, l'homme écarta son bandeau.

—Miséricorde!... s'écria le vieux serviteur, monsieur le...

—Chut! dit le marquis, car c'était lui, mène-moi dans ta chambre, j'ai à te parler.

—Ah! je le savais bien, que vous n'étiez pas...

—Chut! te dis-je. Je t'expliquerai tout. Mais au nom du ciel, il ne faut pas qu'on me voie tout de suite. Ma femme serait trop bouleversée. Viens dans ta chambre.

Joseph guida son maître dans l'escalier de service. Arrivé chez Joseph, le marquis, le rassurant, lui conta tout ce qui s'était passé et par quelle miraculeuse fortune il était encore de ce monde.

—Mais ma femme, ma femme, demanda-t-il à Joseph. Il faudrait doucement l'avertir.

Le pauvre vieux demeurait muet.

—Eh bien, qu'attends-tu? demanda le marquis étonné.

Joseph se décida alors à lui faire connaître à son tour ce qui s'était passé et termina en lui montrant les deux lettres de la marquise et celle de Tony.

—Blérancourt, s'écria le marquis, dès qu'il eut jeté les yeux sur ces lettres. Elle est à Blérancourt! Vite, mon épée, un cheval! Il faut trois jours pour aller à Blérancourt. J'y serai demain!!!

Et il y fut.



XVIII

SANG ET EAU

Ainsi c'était son mari, son mari sauvé miraculeusement, que la marquise venait de livrer au magnat.

Elle le perdait au moment où il accourait pour la sauver!

Cependant les muets étaient acharnés à la poursuite de Vilers.

Surmontant son émotion, Haydée se jeta aux pieds du magnat pour implorer sa pitié.

Mais il la repoussa avec un ricanement satanique.

—Ah! dit-il, madame, vous m'avez fait la part trop belle pour que j'y renonce!

Alors la marquise, folle de douleur, s'élança à son tour dans les corridors secrets, résolue à mourir avec son mari.

Dans ce couloir, la chasse continuait effrénée, fantastique.

Les serviteurs du comte avaient allumé des torches dont les lueurs rougeâtres flamboyaient, projetant sur les murs couverts de moisissures des ombres gigantesques qui semblaient autant de démons faisant leur partie dans cette poursuite infernale.

Vilers et La Rose fuyaient devant les muets qui les serraient de près.

Le marquis voulait arriver jusqu'à l'issue par laquelle il était entré.

Là, le couloir s'étranglait et devenait un boyau où l'on ne pouvait passer qu'à deux.

Si La Rose et lui parvenaient à gagner ce passage, ils étaient sauvés. Ils y tiendraient tête au magnat et à toute sa bande, si nombreuse qu'elle fût.

Mais, pour y arriver, il ne fallait pas se laisser entourer.

Et les muets gagnaient du terrain.

A un détour du couloir, l'un d'eux faillit saisir le manteau du marquis qui flottait derrière lui, soulevé par la rapidité de la course.

—Nous n'arriverons pas... dit tout bas le marquis à la Rose sans cesser de courir.

—Sacredioux, répondit le Gascon, si nous en décousions un ou deux, cela ralentirait peut-être les autres. Faisons-nous tête?

—Allons!

Les deux hommes se retournèrent brusquement, les épées flamboyèrent à la lueur des torches; deux des muets tombèrent, la poitrine trouée...

Un troisième étendit vers le marquis sa main armée d'un pistolet... Mais La Rose le prévint et d'un coup de revers lui fendit le crâne.

—Merci, dit simplement le comte. Maintenant au galop.

Ils firent volte-face et repartirent.

À ce moment des pas rapides retentirent devant eux. Le Normand, entendant le bruit de la lutte, répercuté par les échos, accourait secourir le marquis ou mourir avec lui.

—Ah! s'écria Vilers, voici de l'aide, à nous encore, mon brave La Rose!

Pour la seconde fois, La Rose et lui se ruèrent sur les muets et tuèrent les deux premiers qui se trouvèrent devant eux. Le Normand étendit également son homme.

Il y avait de nouveau une barrière de trois cadavres entre eux et leurs ennemis.

Ils se postèrent, prêts à se défendre.

Mais tout à coup, derrière le Normand, résonnèrent de nouveaux pas.

—Qui vient là? demanda La Rose inquiet.

—Tony, certainement.

—Il amènerait donc quelqu'un avec lui?... On dirait les pas de plusieurs personnes.

—Tant mieux! Du renfort ne sera pas de trop, pour en finir avec cette canaille... fit le marquis, en plantant son épée dans la gorge d'un des muets qui tomba.

—A nous! à nous! cria La Rose... en se retournant vers ceux qu'il supposait être Tony et ses amis.

Mais il poussa un rugissement de fureur.

Ce n'était pas Tony qui arrivait défendre.

C'étaient les Hommes Rouges qui venaient d'entrer par le passage et qui accouraient attaquer.

Le marquis, la Rose et le Normand se trouvaient pris entre les muets et les Hommes Rouges.

—Il faut, dit Vilers, en prendre son parti. Mourons, mais au moins vendons cher notre vie.

Et le marquis fit face aux Hommes Rouges et les deux gardes-francaises tinrent tête aux muets.

Ces derniers s'élancèrent avec de rauques gloussements de joie.

La Rose enfonça son épée dans le ventre d'un des assaillants, le Normand broya deux têtes avec le pommeau de son sabre, mais il n'y avait pas moyen d'arrêter le flot qui débordait.

Ils furent enveloppés.

Dans la bagarre, les torches s'étaient éteintes.

Malgré l'obscurité, la lutte continua plus acharnée, plus horrible encore.

On ne pouvait plus jouer de l'épée, on se trouvait trop les uns sur les autres.

Mais on se cherchait dans les ténèbres, on s'étreignait, on s'étranglait, on s'étouffait...

Tout à coup, un mouvement se fit parmi les assaillants... On entendit un bruit de chairs trouées, des soupirs et la chute de plusieurs corps...

—En voilà toujours un de moins, deux, trois, quatre... au hasard! dit une voix fraîche que les gardes-françaises reconnurent bien.

—Tony! s'écria La Rose.

C'était en effet l'ancien commis à mame Toinon qui, du poste où on l'avait laissé seul, avait vu entrer les Hommes Rouges.

Étonné que ni le Normand, ni La Rose ne les eussent arrêtés, il s'était précipité dans les couloirs.

Mais connaissant moins bien que Maurevailles les passages secrets, il avait fait un détour et débouchait derrière la bande du magnat.

—Tony! s'écria La Rose, c'est toi?

—Le Gascon! dit joyeusement Tony. Allons, je n'arrive pas trop tard! Mais où donc êtes-vous?

—Ici, au milieu, avec le marquis de Vilers!

—Le marquis de Vilers! s'écria Tony stupéfait comme les autres. Le marquis de Vilers!...

Mais ce n'était pas le moment de s'étonner; il avait bien autre chose à faire!

Surpris d'abord par la brusque attaque de Tony, les muets n'avaient pas eu le temps de se défendre contre cet ennemi inattendu.

Mais ils se ravisaient et se retournaient contre lui.

Et Tony n'osait plus frapper au hasard, dans le tas, comme tout à l'heure. Il craignait de blesser ses amis.

Cependant, cette diversion avait permis à Vilers de reprendre un peu haleine. Repoussant du poing Lavenay qui s'était avancé jusqu'à le toucher, il alla s'adosser à la paroi du couloir...

Cette paroi céda sous la pression...

Vilers la sentit tourner doucement: il y avait là une voie nouvelle, inconnue certainement aux Hommes Rouges.

—La Rose, Normand, dit-il, à demi-voix et en se penchant, venez...

Et il les entraîna dans le passage qu'il venait de découvrir.

Mais à ce moment le magnat arrivait avec de nouveaux hommes portant des torches...

Les torches firent voir le marquis et les deux gardes-françaises qui s'échappaient.

Les Hommes Rouges, les muets, le magnat et Tony lui-même,—mais ce dernier dans un but différent,—s'élancèrent après eux.

Ah! cette fois, les fugitifs avaient de l'avance, et personne ne pouvait leur barrer le chemin...

—Tue! tue! hurlait le vieux comte en donnant l'exemple lui-même et en lâchant deux coups de feu sur ses ennemis.

Mais le couloir faisait de nombreux détours; les balles s'aplatirent sur les parois...

Les fugitifs continuèrent leur route.

Tout à coup Vilers, qui marchait le premier, poussa un grand cri et disparut....

—Qu'avez-vous, capitaine? Où êtes-vous? demanda La Rose en avançant vers l'endroit où il croyait que le marquis se trouvait.

Mais lui-même sentit le sol se dérober sous ses pas.

Il disparut à son tour.

La galerie qu'ils avaient prise s'étendait au-dessus de l'immense réservoir dont l'eau pouvait au besoin combler les fossés du château.

Dans quel but ce réservoir avait-il été creusé? Peut-être pour servir d'oubliettes et permettre aux seigneurs du château de se débarrasser ainsi sans danger d'un hôte incommode ou d'un témoin dangereux.

Certes, les malheureux qu'une justice ou une vengeance confiait à ce gouffre ne devaient jamais revoir la lumière.

Pour les muets eux-mêmes, la disparition du marquis et de La Rose avait eu quelque chose de si inattendu qu'elle interrompit la poursuite.

Tout le monde, Tony comme les autres, se rangea au bord du puits, sondant les profondeurs de ce gouffre.

Mais une femme, fendant la foule, vint se placer au premier rang.

Cette femme, c'était la marquise.

La marquise, qui, au comble de l'anxiété, avait suivi les péripéties de la poursuite et de la lutte et qui, n'entendant plus rien que des exclamations de surprise, avait voulu voir ce qui se passait.

—Mon mari! s'écria-t-elle éperdue. Qu'avez-vous fait de mon mari?

Le magnat ouvrait la bouche pour lui répondre, mais Maurevailles le prévint.

—Votre mari, madame, dit-il avec un affreux sourire, nous a épargné cette fois la peine de le punir. Et désignant du doigt le gouffre, il ajouta:

—Il est là!...

—Ah! s'écria Haydée désespérée, eh bien, je mourrai avec lui! Et elle s'élança.

Maurevailles la saisit par le bras. Mais avec une force que le désespoir décuplait, elle allait l'entraîner avec elle dans l'abîme quand Tony, bondissant à son tour devant eux, s'écria:

—Attendez, je vais le sauver ou mourir!

Et tandis que Lavenay et Lacy aidaient Maurevailles à contenir la marquise, il se précipita dans le gouffre béant.

Instinctivement chacun se tut.

En dépit de toute inimitié, le magnat et les Hommes Rouges sentirent une profonde émotion s'emparer d'eux.

Ils eussent voulu, en ce moment, sauver ceux qu'ils cherchaient à massacrer tout à l'heure!

Se penchant sur le bord du puits, ils essayèrent de projeter jusqu'au fond la lumière des torches...

Au-dessous d'eux, l'eau coulait noire et profonde...

Et au milieu des plissements causés par sa chute, Tony nageait, fort et confiant...