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Le serment des hommes rouges: Aventures d'un enfant de Paris

Chapter 64: IV LA POURSUITE
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About This Book

A foundling is taken in by a widow who runs a costume shop and, after an attack by masked assailants that leaves him with partial amnesia, grows into a handsome, quick-witted youth. His work among patrons of fashion and the theatre leads him into balls, flirtations and encounters with high society, while a proud nobleman tempts him toward military service. The narrative alternates streetwise humor, episodes of personal danger, duels and disguise, as the young man navigates social ambition and lingering threats while seeking answers about his mysterious past.



III

A L'OEUVRE

Tout le monde était prêt. On partit doucement, chacun des faux paysans portant son sac dans lequel était un homme, muni des armes et de celles de sa monture... nous voulons dire: de son compagnon.

Arrivé à quelques pas de la poterne, du Clos commanda halte.

—Ainsi, c'est bien entendu, dit-il à demi-voix. Une fois entrés, vous posez les sacs. Au signal que je donnerai, chaque pomme de terre, d'un coup de sabre, fend la toile et se dresse, les porteurs ramassent leurs armes, et nous nous élançons tous sur la garnison, Ceux qui résistent, à mort; les autres, prisonniers!

Puis, s'avançant seul, du Clos alla frapper à la poterne.

Wer ist da, (qui est là?) demanda une voix de femme.

Ich, liebe (moi, ma chère), répondit du Clos.

C'était Lisbeth, qui, ayant reconnu de loin le faux paysan, avait accompagné l'intendant du burg jusqu'à la poterne.

Néanmoins, comme elle n'avait aucun intérêt à livrer son amant, ce qui l'eût perdue elle-même, tout se passa comme le jeune officier l'avait prévu.

Lisbeth s'étonna bien un peu de la présence de cinq témoins à une visite qu'elle prenait pour un rendez-vous d'amour; mais elle crut comprendre que c'était pour mieux jouer son rôle que du Clos les avait amenés.

—Entrez, dit l'intendant.

Kommen Sie hinein (venez en dedans)! cria du Clos à ses hommes.

Les cinq paysans défilèrent avec leurs sacs devant la sentinelle qui riait d'un gros rire et se frottait les mains. Cet homme, assurément, aimait les pommes de terre.

La porte se referma. Les Français étaient, dans la place.

—Déposez-la vos sacs, mes braves gens, dit Lisbeth qui avait hâte d'être seule avec son ami. On va vous donner un bon moos aux cuisines; pendant ce temps, votre patron ira se faire payer.

Les cinq sacs furent posés avec précaution le long du mur.

L'intendant mettait déjà la main à son escarcelle...

—Allons! s'écria du Clos en bondissant sur l'Allemand sans défense.

—Wer da? voulut s'écrier le malheureux intendant; mais il n'en eut pas le temps. Le mouchoir de l'officier, plié à l'avance, venait de lui clore hermétiquement la bouche, pendant qu'un soldat, lui saisissant les deux bras, le ligottait rapidement.

Et, comme par enchantement, les cinq sacs éventrés mirent au jour les cinq soldats armés jusqu'aux dents.

Lisbeth n'en revenait pas...

—Place gagnée, dit joyeusement du Clos. Le plus fort est fait. Avec un peu d'adresse maintenant, le margrave est à nous.

—Sandiou! fit La Rose, ce n'est pas trop tôt; j'étouffais dans ce maudit sac... Je me figurais tout le temps que j'étais capucin ou qu'on me portait en terre.

—Silence et dépêchons-nous, dit Tony. Où est l'appartement du margrave?

—Lisbeth va nous le dire. Allons, Lisbeth.

Lisbeth était plus morte que vive. Cependant elle aimait trop du Clos pour lui résister; elle lui indiqua le chemin qu'il fallait suivre.

Le jeune officier s'élança le premier.

Mais à peine avait-il tourné le coin du premier couloir, qu'il tomba en poussant un cri.

Un homme posté dans l'ombre l'avait frappé d'un coup de poignard en pleine poitrine.

En même temps, des soldats débouchaient de tous les côtés en criant: Mort aux Français!

La garnison qu'on croyait surprendre était sur ses gardes.

On avait été trahi.

Mais par qui?

Hélas! l'amour de Lisbeth, qui avait servi du Clos dans son entreprise, lui avait créé, sans qu'il s'en doutât, un mortel ennemi.

Il y avait, dans le burg, un sergent de reîtres qui était épris fortement des charmes de la belle cuisinière.

Autrefois, elle avait semblé répondre à sa flamme, mais, un beau jour, elle lui avait nettement déclaré qu'il eût à renoncer à tout espoir.

Le sergent, désolé, s'était creusé la tête pour découvrir la raison de ce changement.

Il avait suivi Lisbeth et l'avait vue causer avec un officier français.

Sa rage s'était accrue d'autant. Cependant il n'avait rien dit, voulant accomplir lui-même sa vengeance.

Continuant à épier la jeune fille, il la vit guetter le faux paysan et se rendre à la poterne avec l'intendant. Il la suivit.

Il ne s'était pas trompé: le chef de ces paysans était bien son rival.

En fallait-il plus pour prévoir quelque piège!

Il courut rassembler la petite garnison du burg:

—Camarades, dit-il sans dénoncer la jeune fille, nous sommes trahis. On a ouvert aux Français la porte du château. Il est trop tard pour les empêcher d'entrer; mais il faut qu'aucun d'eux n'en sorte!

Se doutant bien que les assaillants iraient tout d'abord s'emparer du margrave, les Allemands s'étaient postés sur le seul passage à suivre. Quand le pauvre du Clos se présenta le premier, ce fut l'amoureux de Lisbeth qui, de sa propre main, le renversa sanglant à ses pieds.

Oublieux du danger qu'il courait lui-même, Tony s'était précipité sur le corps de du Clos, essayant de lui porter secours.

—Inutile, ami, murmura doucement celui-ci. Je t'avais bien dit que je serais tué... Laisse-moi et ramène tes soldats qui vont plier... Songe à la patrie...

Et, se soulevant sur le coude, il cria:

—Vive le Roi!...

Puis, épuisé par cet effort, il tomba pour ne plus se relever.

Surpris par la brusque attaque des Allemands, nos soldats avaient reculé. Au cri de du Clos expirant, La Rose répondit par un juron formidable:

—Cape de Dious! s'écria-t-il, que le tonnerre m'écrase si, avant de sauter le pas, je n'en tue pas une demi-douzaine! En avant!...

—En avant!... répéta le Normand.

Les soldats s'étaient ralliés. Tony ramassa l'épée échappée aux mains défaillantes du pauvre du Clos:

—Soldats, dit-il d'une voix ferme, notre chef est mort bravement. Comme sergent, je le remplace, et je ferai comme lui, s'il le faut. Mais, avant tout, il faut le venger. Il faut vaincre... En avant, pour le Roi et pour la vengeance!

—Vengeance! s'écrièrent les Français.

—Mort aux Français, répondirent les Allemands.

La lutte s'engagea, terrible, désespérée; la garnison du burg, massée, barrait complètement le passage. Les dix Français avaient un véritable siège à faire.

Mais ils se ruèrent sur leurs adversaires avec une telle furie que les premiers rangs furent culbutés et que trois des Allemands tombèrent mortellement frappés.

Un seul des Français, un soldat du régiment de Bourgogne, nommé Ladrange, avait été blessé dans ce premier choc. Un coup de feu lui avait cassé le poignet droit. Mais, empoignant son sabre de la main gauche, il était revenu à la charge avec une fureur croissante.

Une seconde fois, les Français s'élancèrent; les Allemands ne les attendirent pas et s'enfuirent dans toutes les directions.

On leur donna la chasse. Quelques-uns, acculés, se firent tuer, les autres se rendirent.

Tony, ivre de joie, planta le drapeau français sur la tour du burg, avertissant ainsi par ce signal le maréchal de Saxe et le colonel de Langevin qu'ils pouvaient entrer dans la forteresse.

Un quart d'heure après, elle était régulièrement occupée, et l'ancien commis à mame Toinon, dont les soldats chantaient les louanges, recevait de Maurice de Saxe les plus éclatantes félicitations.

Mais le jeune sergent, sans répondre, montra au maréchal le cadavre du pauvre du Clos, auprès duquel Lisbeth, agenouillée, priait en répandant d'abondantes larmes.

—Du Clos est mort en brave, au champ d'honneur, prononça solennellement le général en chef des armées sur l'Escaut. Il lui sera fait des obsèques dignes de sa bravoure.

Quant à vous, sergent Tony, qui l'avez si bien et si dignement remplacé au danger, vous pouvez le remplacer également bien dans son grade. Messieurs, il n'y a pas de vide dans les rangs de Bourgogne, le cornette Tony sera reconnu demain matin par son régiment.

—Qui? moi... déjà officier!...

—Pourquoi pas? Vous vous êtes montré digne de remplir le grade, il est juste que vous l'occupiez...

—Allons, Tony, dit au nouveau cornette le colonel de Langevin, tu rêvais d'être général... et voilà un grand pas de fait.

—Mais il va falloir vous quitter, mon colonel?

—C'est vrai et je le regrette; mais tu me reviendras; au train dont tu marches, je puis te promettre la première lieutenance libre chez nous, et, sois tranquille, les Impériaux se chargeront de te faire une vacance...

—Ah! si mame Toinon me voyait!...

A ce moment un grand bruit se fit à la porte de la salle. Les officiers qui entouraient Tony en le félicitant furent violemment écartés. Une femme entrant comme la foudre, en bousculant tout, alla se pendre au cou de Tony qu'elle embrassa bruyamment.

Cet ouragan en jupons, avons-nous besoin de le dire, c'était la pétulante mame Toinon.

Depuis le départ du régiment, la jolie costumière ne vivait plus... Elle pensait à Tony, son petit Tony qui allait se battre tous les jours et qu'elle avait peur de ne plus revoir.

Où était-il? Que disait-il? Que faisait-il? Pensait-il encore à elle? Hélas!...

Sa rue des Jeux-Neufs, qu'elle aimait tant, lui semblait triste à mourir: Tony ne l'habitait plus! Sa boutique si gaie, lui paraissait une prison. Tony n'y était plus.

—Bref, dit-elle en racontant cela, je n'ai fait ni une ni deux. Je suis allée prendre langue à l'hôtel de Vilers...

—A l'hôtel de Vilers?... interrompit Tony, qui, pendant le flux des paroles de sa mère adoptive, n'avait pas trouvé moyen de placer un mot. Et que se passe-t-il à l'hôtel de Vilers?

—J'y suis arrivée juste au moment où madame Nicolo et sa fille amenaient cette pauvre demoiselle, la soeur de la marquise, qui a perdu la raison... Pauvre enfant! En voilà un grand malheur!... Mais que veux-tu? ce qu'il me fallait, c'était de tes nouvelles. J'en ai eu... et des bonnes... Ces dames allaient repartir pour l'armée; il y avait une place dans le carrosse... Ah! ma foi, tant pis, j'ai dit adieu au quartier Montmartre et me voilà!...

Et l'excellente femme planta un baiser retentissant sur la joue du jeune homme.

Tony était rouge comme un coq... non qu'il eût honte de mame Toinon; mais il craignait que les officiers ne trouvassent étrange cette tendresse de la part d'une femme de trente-quatre ans envers un garde-française de dix-sept.

Mais mame Toinon était gentille à croquer, dans le désordre de sa toilette de voyage, et on pardonne beaucoup aux jolies femmes...

Derrière mame Toinon cependant arrivaient maman Nicolo et Bavette. Avec sa pétulance habituelle, la costumière avait pris les devants et était tombée comme une bombe dans le château.

Maman Nicolo savait mieux le respect que l'on doit à la consigne et elle attendait avec sa fille que le marquis de Langevin leur fît dire de venir.

A leur arrivée au camp, on leur avait raconté le coup de main dont Tony et ses hommes avaient été les héros.

Au récit des dangers que le jeune homme avait courus, Bavette, toute troublée, s'était mise à pleurer... Puis, en apprenant la promotion de celui qu'elle aimait au grade de cornette, elle était devenue toute songeuse.

Certes, elle était fière pour lui de cette fortune rapide. Mais, en songeant que si elle était fille du marquis de Vilers, elle avait pour mère la cantinière Nicolo, elle se demandait si Tony, devenu un brillant officier, ne se trouverait pas trop haut placé pour elle:

—Ne dédaignera-t-il point la bâtarde? se disait-elle avec un soupir...



IV

LA POURSUITE

Pendant la marche du corps d'armée, tout le long de la route, Lavenay, Lacy et Maurevailles s'étaient enquis de ce que pouvait être devenu Vilers.

Il était parti en disant qu'il allait sa faire tuer. Avait-il tenu sa sinistre promesse?

Dès les premières étapes, ils purent constater qu'il se dirigeait bien vers la frontière, car à chaque endroit ils retrouvaient les traces de son passage.

—Oui, leur disaient les paysans, les hôteliers, les gardes qu'ils consultaient tour à tour, oui, nous avons vu passer un officier des gardes-françaises. Il semblait même fort pressé, car il se renseignait sur toutes les distances et sur l'état des chemins, afin, disait-il, de pouvoir doubler les étapes.

Vilers marchait donc à la mort à toute vitesse.

Malgré eux, ses amis ne pouvaient s'empêcher de le plaindre. Si bon, si brave, renoncer à une femme adorée et chercher la mort dans les rangs ennemis...

Ah! n'eût été leur serment, ce serment affreux et solennel, prononcé devant Fraülen et renouvelé à Blérancourt après tant d'événements terribles!... Sans ce serment qu'ils ne voulaient pas violer, eux, ils eussent couru après Vilers pour lui dire:

—Ne te sacrifie pas. Reste avec nous, qui sommes tes amis, comme autrefois.

A la cinquième journée de marche, on perdit ses traces.

Mais, comme les trois Hommes Rouges se demandaient où il était passé, un paysan leur fit comprendre qu'il y avait une route beaucoup plus directe que celle qu'ils suivaient, mais aussi moins praticable.

Évidemment, Vilers, n'ayant entendu parler que de l'avantage de cette route, l'avait prise.

Les capitaines se dirent qu'en arrivant sur la rive de l'Escaut, ils apprendraient sa mort glorieuse.

Pourtant, au camp de Cinq-Étoiles, Lavenay, Maurevailles et Lacy, qui s'étaient séparés pour aller aux renseignements de divers côtés, n'en recueillirent aucun qui pût leur faire supposer que M. de Vilers eût été tué.

Il est vrai qu'il n'y avait encore eu que des combats d'avant-postes, des escarmouches sans gravité...

—Il n'a sans doute pas jugé digne de lui d'y mourir, dit Lacy.

—A moins qu'il ne se soit joué de nous? répliqua Maurevailles.

—Dans quel but? demanda Lavenay.

—C'est vrai. Au bout du compte rien ne le forçait de venir nous trouver pour faire amende honorable et renouveler son serment.

—Rien.

—Alors que peut-il être devenu?

—Je ne sais. Peut-être lui sera-t-il arrivé quelque accident en route.

—Ou bien, attendez donc, fit observer Marc de Lacy, il me vient une idée. Si Vilers s'était fait tuer, non comme capitaine, mais comme simple soldat?

—C'est facile à vérifier. Depuis l'ordonnance de M. de Vauban, on relève les noms de tous ceux qui sont tués,—simples soldats comme officiers.—Jusqu'à présent, Dieu merci, le nombre des hommes perdus par nous n'est pas trop considérable. Il nous est facile d'en faire le compte.

Ils retournèrent s'enquérir. On leur montra les listes mortuaires.

Aucune trace de Vilers.

Et, il n'y avait même pas lieu de supposer qu'il eût péri sous un faux nom. Les défunts étaient tous de vieux soldats, connus de leurs camarades, et de l'identité desquels ces derniers pouvaient répondre.

—Décidément, s'écria Lavenay en revenant, décidément, Vilers doit s'être arrêté en route, car personne ne l'a vu.

—En tout cas, il n'a pas été tué ici, ajouta Marc de Lacy.

—Ah! dit Maurevailles; avez-vous pensé, comme moi, à la coïncidence du départ de la marquise avec le sien?

—C'est vrai, s'écria Lavenay.

—Si elle l'avait rejoint en un point convenu à l'avance?...

—Ce n'est pas possible...

—Pourquoi?...

—Mais alors, je le répète, quel eût été le motif de cette comédie pathétique qu'il est venu jouer au milieu de nous?

—Le but? Il est bien simple: c'était de nous endormir d'abord; d'essayer encore une fois le sort, de façon à annuler la première décision; enfin, grâce à cette feinte résignation désespérée, d'amener Maurevailles, le gagnant, à accorder un délai d'un an, que lui, le traître Vilers, cru mort par nous, passerait joyeusement avec sa femme, en riant de notre crédulité!...

—Oh! non, c'est impossible. Ce serait trop de félonie!

—Sa première trahison ne l'accuse-t-elle pas? Il a été, cette fois encore, plus adroit que nous, voilà tout!...

—Oui, mais nous le retrouverons, et alors...

Et pourtant les Hommes Rouges n'avaient pas été joués. Vilers avait été loyal et de bonne foi en jurant d'aller demander la mort aux ennemis.

Il était bien parti dans ce but, et, à bride abattue, cherchant les voies les plus courtes et les plus rapides.

Mais, si, aux paysans qui les renseignaient, les Hommes Rouges eussent demandé de plus amples explications, on leur eût répondu qu'avant eux une femme était passée, s'enquérant, elle aussi, du passage d'un officier.

Cette femme, on l'a deviné, c'était la marquise.

De la fenêtre où elle était, elle avait aperçu Vilers qui s'enfuyait au quadruple galop.

Une idée lui était venue. Le magnat n'était pas là pour la surveiller... Si elle tentait de s'enfuir et d'aller retrouver son mari?

Ramassant son argent et ses bijoux, elle était descendue précipitamment, avait fait seller un cheval et était partie sur les traces de celui qu'elle aimait.

Mais le marquis avait de l'avance.

A chaque village, Haydée se renseignait, et, chaque fois, on lui disait qu'un officier, sous l'uniforme bleu et blanc duquel tombait un vaste manteau rouge, venait de passer, la précédant de quelques heures.

Trois jours et deux nuits, madame de Vilers alla ainsi presque sans discontinuer, ne s'arrêtant que pour faire manger son cheval et lui accorder les quelques heures de repos, sans lesquelles le pauvre animal, surmené, n'aurait pu continuer la route.

Le matin du troisième jour, on lui apprit que l'homme au manteau rouge n'était guère que d'une heure en avance sur elle.

—Je l'ai vu passer, dit un paysan qu'elle questionnait. Son cheval fatigué, presque fourbu, ne se traînait qu'avec peine. Vous n'aurez pas, je crois, de mal à le rattraper.

Haydée força sa monture...

C'était une grave imprudence, car si le cheval du marquis était fatigué, celui de la jeune femme ne l'était pas moins.

Au bout de deux lieues, il tomba d'épuisement.

Madame de Vilers échouait au moment de toucher le but.

Mais elle avait l'âme trop fortement trempée pour abandonner ainsi la partie. Elle alla à pied jusqu'au village le plus proche, avec l'intention d'acheter, à tout prix, un cheval de labour pour continuer sa route.

La première personne à laquelle elle s'adressa dans cette intention, poussa un cri d'étonnement:

—Tiens, encore! fit-elle.

—Comment encore? demanda Haydée surprise.

—Oui, vous êtes la seconde personne qui veniez me faire aujourd'hui pareille demande.

Le coeur de la jeune femme battit à se rompre.

—Et quelle est l'autre personne? demanda-t-elle.

—Un gentilhomme, un officier...

—Un officier, vêtu de bleu?...

—Avec un grand manteau rouge.

—C'est lui! se dit Haydée.

Et elle ajouta:

—Il n'avait donc pas son cheval?

—Son cheval s'est cassé la jambe en entrant dans le village. Et puis, c'était une bête rendue qui ne tenait plus sur ses jarrets.

—Et vous lui en avez vendu un autre?

—Non. Je n'ai pas pu, mais je l'ai adressé au grand Jacques, le maréchal-ferrant, qui pourra lui en procurer un.

—Et où demeure ce grand Jacques?

—Là-bas, à droite, la dernière maison. Vous verrez bien, la forge est allumée...

Madame de Vilers courut à la forge du grand Jacques. Là, elle apprit avec un grand bonheur que le cheval n'avait pas été fourni.

—Je ne l'aurai que demain, dit le maréchal. Et le gentilhomme doit venir le prendre dès le jour.

—Mais où est ce gentilhomme?

—Il attend.

—Où donc?

—A l'auberge.

—Quelle auberge?

—Eh! parbleu! au Grand Vainqueur... Il n'y en a pas d'autre dans le pays. Tenez, suivez la ruelle à droite, puis à gauche. La troisième maison après la fontaine. Vous verrez une branche de pin à la porte; c'est là le Grand Vainqueur, l'auberge à maître Gatinais.

Haydée courut à l'auberge indiquée et poussa la porte.

Dans la grande salle, un homme était assis au coin du feu, la tête dans ses mains.

Au bruit de la porte qui s'ouvrait, il regarda.

C'était le marquis de Vilers.



V

AU LIEU DE LA MORT, L'AMOUR

A la vue de celle qu'il avait tant aimée et qu'il adorait encore si ardemment, le marquis se dressa.

Deux cris retentirent: un cri de joie que ne put retenir Vilers, un cri de triomphe poussé par la marquise.

Une seconde après, le mari et l'épouse étaient dans les bras l'un de l'autre, pleurant et riant à la fois.

Il leur semblait qu'ils échangeaient le premier aveu, qu'ils se donnaient le premier baiser, que le passé n'avait jamais existé.

Quant à l'avenir, est-ce qu'ils pouvaient y songer à l'heure où après tant d'événements si terribles, le présent était si doux!

La voix de maître Gatinais, l'aubergiste, les ramena à la réalité.

Où étaient-ils? Dans un vulgaire cabaret de village, à mi-chemin de Paris et des Pays-Bas, de Paris que fuyait Vilers, des Pays-Bas où il s'était engagé à mourir.

—Vite, le dîner du capitaine! criait à sa servante maître Gatinais dont le vaste dos était encadré par la porte.

—Vous le servirez dans ma chambre, dit Vilers.

L'aubergiste se retourna et se confondit en salutations à la vue de la marquise.

—Comme vous voudrez, mon capitaine, fit-il. Et j'espère que madame la capitaine sera contente. La chambre bleue, où je vais vous mettre, est bien ce qu'il y a de mieux dans le pays. Tous les meubles proviennent de la vente de notre défunt bailli. Il n'y a pas plus beau dans la capitale.

—Nous verrons, dit le marquis, interrompant tout ce verbiage. Nous verrons, et merci. Conduisez-nous dans cette fameuse chambre bleue où vous nous servirez quand je sonnerai.

Maître Gatinais s'empressa d'obéir au capitaine et, le couvert mis sur la table, se retira au premier signe.

—Ainsi, dit la marquise, dès qu'elle fut seule auprès de son mari, tu savais que je te croyais mort, et au lieu de me rassurer, tu me fuyais? Oh! c'était mal.

—Haydée, répondit-il, ne me juge pas. Plains-moi.

—Parle au moins, excuse-toi.

Et le capitaine qui, jusqu'à ce jour, nous le savons, avait tu à la marquise, dans l'espoir de ne jamais l'attrister, le secret de Fraülen, lui raconta toute l'histoire du serment des Hommes Rouges, depuis la scène du bal, où quatre hommes étaient tombés épris d'elle jusqu'à la dramatique conférence de Blérancourt, où ce serment implacable avait été solennellement renouvelé.

La marquise pleurait.

Mais ce n'était plus seulement l'effroi qui lui faisait verser des larmes.

—Tu ne m'aimes pas... murmura-t-elle en interrompant ses sanglots. Tu ne m'as jamais aimée... Qu'à Fraülen, tu aies conclu avec tes amis ce pacte infâme, soit encore.

Tu ne me connaissais pas, ou, du moins, tu croyais ne pas me connaître.

Tu te prêtais alors à un jeu méprisable, mais naturel entre vous autres hommes, pour qui l'amour n'est si souvent qu'une partie de plaisir. Ce qu'il me serait impossible de te pardonner, c'est qu'après avoir vécu si longtemps auprès de moi, c'est qu'en sachant à quel point je t'aimais, tu aies trouvé le courage de le renouveler, ce serment honteux, et dans quelles conditions! Non seulement tu m'as mise en loterie, mais encore tu t'es engagé à me faire veuve.

Et veuve de toi?

Eh bien, oui, cependant, malgré cela, je te pardonnerai, mais reste! Mais vis! Mais aime-moi. Ah! je t'aime tant!... Tu ne me quitteras plus, n'est-ce pas?

—Ils ne me pardonneraient point, eux...

—Eux! Que nous importe! Est-ce que j'y songe à eux! Est-ce que tu y songeais toi-même, à Paris, dans ce petit coin de l'île Saint-Louis où nous avons été si heureux?

—Hélas! s'écria le marquis, pourrais-je m'empêcher d'y penser maintenant?... Ils ont réveillé dans mon âme l'honneur engourdi... Le mépris de moi-même me tuerait.

—Te tuerait? Dans mes bras! Allons donc!

—Je t'en supplie, tais-toi. Tes paroles me grisent. Adieu...

—Ainsi, tu ne m'aimes plus?

—Mais je t'adore! Mais, avant Fraülen, je n'avais pas vécu! Mais en me battant, mais en mourant, c'est ton nom, ton seul nom que je répéterai...

—Partons ensemble alors. Le monde est si grand! Nous nous cacherons. Cet horrible passé ne sera plus qu'un rêve...

—L'honneur est-il donc un rêve, lui?

Il y eut un silence, empli par ce seul mot, si retentissant, de l'honneur...

Tout à coup, la marquise se leva, croisa les bras sur sa poitrine, et, s'approchant du capitaine:

—Ah ça, dit-elle, ET MOI? Qu'est-ce que je deviens, moi, dans toute cette histoire? Ah oui! Je sais, vous venez de me le dire, vous me mariez à Maurevailles... Et vous osez parler d'honneur! Parlons-en donc. Employons les grands mots. Vous voulez être fidèle au serment qui vous lie à vos amis. Mais c'est très beau, cette fidélité, et elle me rassure grandement, car, à moi aussi, et non plus dans l'ombre et le mystère, mais au pied des autels, devant Dieu et les hommes, vous avez fait un serment, celui de m'aimer, de me protéger jusqu'à la dernière heure que le ciel vous donnerait, Alors vous ne parliez point de l'avancer, cette heure. Eh bien, serment contre serment. Arrangez-vous avec vos amis comme vous l'entendrez. Moi, j'exige l'accomplissement de la parole que vous m'avez donnée. J'ai un mari à qui je suis tout entière et qui est à moi tout entier. Je veux qu'il reste à moi.

Et, disant cela, la marquise, le sein gonflé, les yeux étincelants, les lèvres purpurines, penchée sur Vilers, ainsi qu'un avare sur son trésor, avança les bras comme pour le saisir, l'étreindre, empêcher qu'on le lui prenne.

Madame de Vilers était vraiment irrésistible...

Au contact de sa main de feu, le marquis, incendié, grisé, affolé, vaincu par cette éloquence conjugale et ce charme féminin, étendit les bras, lui aussi, et, pressant passionnément la marquise contre son coeur:

—Ah! s'écria-t-il, que me font les autres! Que m'importe tout le reste! Tu m'aimes et je t'adore. Je t'ai donné mon nom et tu es à moi. Oui, que peut-il y avoir de plus sacré que le lien qui nous enlace? Ah! tiens, je crois revivre...

Et, dans ces deux corps, il n'y eut qu'un seul et même incendie. Les lèvres se rencontrèrent...

Adieu, tout!

Est-ce que Maurevailles, Lavenay et Lacy existaient seulement?

Est-ce qu'il y avait sur terre une place forte qu'on appelait Fraülen, un château qu'on appelait Blérancourt?

Il n'y avait plus sous le ciel que deux êtres, Adam et Eve, dans le Paradis retrouvé!

Eh bien, nous oublions! A dix mètres de là, maugréait maître Gatinais, le cabaretier du Grand Vainqueur, qui se fatiguait à faire tourner à la broche un poulet archi-doré qu'on ne pensait guère à lui demander...



VI

LA REVANCHE DE L'HONNEUR

La campagne était commencée. Maurice de Saxe, qui, avant de passer par Blérancourt, avait reçu à Versailles l'accueil dû à un triomphateur, allait faire chèrement payer aux Impériaux les demi-représailles que, rendus téméraires, ils avaient essayé de prendre en son absence.

Si le duc Charles de Lorraine, qui commandait l'armée autrichienne, avait reçu des renforts, Maurice de Saxe en amenait aux Français. Sa présence seule, du reste, était un appoint qui avait son importance. Cet homme, terrassé par la fièvre, rendu impotent par l'hydropisie, pouvant à peine se remuer, était, sur le champ de bataille, d'une miraculeuse lucidité. La stratégie lui faisait oublier ses souffrances.

L'armée française était réunie en avant de Bruxelles. Un corps de quatre-vingts escadrons et de vingt bataillons sous les ordres du vicomte du Chayla, campait à Dendermonde. Le prince de Conti commandait l'armée du Rhin, dont Maurice de Saxe détacha vingt-quatre bataillons et trente-sept escadrons pour aller inquiéter Mons, Namur et Charleroi. La cavalerie et les dragons tenaient la droite du camp; les carabiniers la gauche; le parc de l'artillerie et les gardes-françaises le milieu.

La réunion des troupes ne s'était pas accomplie sans que les Impériaux fissent quelques efforts pour l'empêcher. A plusieurs reprises, au contraire, leurs hussards étaient venus jusqu'auprès du camp en formation pour l'inquiéter et essayer de le surprendre.

Ils avaient toujours été repoussés.

Or, à chacune des attaques, au moment où les troupes françaises sortaient pour charger l'ennemi, un homme, surgissant on ne savait d'où, apparaissait au premier rang, combattant avec une véritable furie...

L'ennemi en fuite, cet homme disparaissait comme il était apparu.

Qui était-il? D'où venait-il? On l'ignorait. A plusieurs reprises, les officiers aux côtés desquels il avait combattu, avaient essayé de le trouver pour le féliciter et le remercier de son aide...

—Personne!...

Cela tournait à la légende.

Dans le camp, diverses histoires couraient déjà. Les uns racontaient que ce héros mystérieux était un grand seigneur autrichien, ennemi mortel du duc Charles, qui, sortant avec les troupes impériales, tournait son épée contre elles, une fois la lutte engagée.

D'autres affirmaient que c'était un patriote belge, partisan de la France, qui, n'osant faire connaître tout haut son opinion, la manifestait tout bas, eu se battant comme un enragé.

Certains enfin disaient tout bonnement que c'était le diable.

—Voyez, disaient-ils à l'appui de leur opinion, voyez comme il apparaît et disparaît. Et puis n'est-il pas invulnérable? Les balles des mousquets fuient sa poitrine, les baïonnettes s'écartent de lui!...

N'était-il point extraordinaire, en effet, que cet homme n'eût pas été tué mille fois? Il semblait chercher la mort et ne la rencontrait pas!...

Maurevailles, Lavenay et Lacy avaient, comme tout le camp, entendu parler du combattant mystérieux.

Mais ils ne l'avaient jamais vu.

Par une curieuse particularité, cet homme n'avait pas encore eu l'occasion de combattre dans les rangs des gardes-françaises.

Quand le camp avait été attaqué par les fourrageurs du baron de Trenk, le 3 mai, «l'homme-diable» comme on disait, avait marché avec les régiments de Saintonge et du Nivernois.

Le 6, quand le comte de Lowendal en vint aux mains avec les hussards ennemis, ce fut dans les rangs des volontaires de Saxe qu'il tua de sa propre main le capitaine autrichien.

L'armée impériale, massée devant Louvain, avait passé le Démer, poussée par l'armée française. Lorsque Louvain fut occupé, le premier soldat qui en franchit les portes, mêlé aux hommes de Royal-Pologne, ce fut le héros de la légende, le guerrier inconnu.

La marche des Français en avant continua ainsi plusieurs jours. On passa la Dyle, on occupa Malines, la chaussée et la ville d'Anvers, on mit le siège devant la citadelle, où les alliés en se retirant avaient laissé quinze cents hommes.

Seize escadrons de cavalerie et vingt-neuf bataillons, dont faisaient partie les troupes du marquis de Langevin, furent chargés de former la circonvallation de la citadelle d'Anvers.

La tranchée fut ouverte dans la nuit du 25 au 26 mai, à gauche et en avant du village de Kiel, où Tony avait gagné son écharpe d'officier.

Pendant cinq jours on travailla.

Dans la nuit du 30, comme la tranchée était terminée, le comte de Clermont-Prince, qui dirigeait les opérations du siège, voulut faire une tentative.

Le rempart avait une brèche praticable. Il s'agissait de savoir si les ennemis, retirés à une certaine distance du rempart, pouvaient encore défendre le point vulnérable.

Le comte de Clermont demanda vingt hommes de bonne volonté et un officier pour les mener.

Les vingt hommes arrivèrent, conduits par un cornette.

Le général jeta sur ce cornette un regard de surprise.

—Il y a sans doute erreur, murmura-t-il avec embarras.

Tony souriait et feignait de friser sa moustache absente.

—C'est probablement mon air de demoiselle qui vous épouvante, mon général? demanda-t-il gaillardement.

Le comte se mit à rire.

—Il est certain, dit-il, que je ne m'attendais guère à voir ces vieilles moustaches grises triées sur le volet, conduites par un enfant. Car enfin vous me semblez bien jeune, monsieur l'officier? Quel âge avez-vous?

—J'aurai bientôt dix-huit ans, mon général.

—Dix-huit ans! Vraiment je n'ose vous dire...

—Osez, osez, mon général, fit, avec une fatuité adorable, le jeune homme. J'ai l'air d'un enfant, je le sais, mais si vous vouliez demander au marquis de Langevin, mon ancien colonel, et au maréchal de Saxe, qui m'a lui-même donné mon grade au burg du margrave...

—Quoi, c'est vous?... Ah! corbleu, mon jeune ami, laissez-moi vous féliciter et vous expliquer aussi ce que j'attends de vous et de vos hommes, car l'heure presse...

—Mon général, je suis venu pour cela.

—Il s'agit, reprit le général, d'arriver jusqu'à la brèche sans être vus...

—Nous y arriverons, mon général.

—D'entrer dans la place.

—Nous y entrerons.

—D'explorer les environs aussi loin que possible.

—Nous les explorerons.

—Et de ne pas se faire tuer.

—Ah! par ma foi, mon général, vous en demandez trop, s'écria Tony en riant. Au fait, tenez, eh bien, je vous le promets, on ne nous tuera pas.

Et il sortit, suivi de ses hommes.

La brèche était déserte. Les fascines furent jetées sans encombre dans les fossés. Les échelles s'appliquèrent sur la muraille... Pas un soldat ennemi ne parut.

Les vingt hommes, le mousquet en bandoulière, le sabre entre les dents, montèrent en silence. Tony marchait le premier. Un sergent de Bourgogne fermait la marche, prêt à planter son épée dans le dos de celui qui aurait reculé.

L'ascension se fit sans encombre. On arriva sur le rempart.

Les vingt Français, l'oeil plongeant dans les ténèbres, s'avançaient peu à peu, scrutant l'espace.

Tout à coup, l'échelle frémit sous le poids d'un nouvel arrivant. Un homme haletant se jeta dans la place.

—Fuyez! s'écria-t-il, fuyez!... Le sol sur lequel vous marchez est miné!...

Au son de sa voix, tous les soldats se retournèrent.

—Le combattant mystérieux!... murmura l'un d'eux...

—L'homme-diable! s'écria un autre.

—Le marquis de Vilers! dit Tony stupéfait. Vous! vous!...

C'était le marquis de Vilers, en effet!

S'il eût été un homme ordinaire, il eût, après sa rencontre avec la marquise, laissé s'accomplir les événements...

Il eût vu, dans la série d'aventures qui l'avaient remis en présence de sa femme, un ordre du destin.

Récapitulons ces événements:

Lors du serment fatal de Fraülen, Haydée, dont il était épris, l'avait, elle-même, prié de l'emmener loin du magnat. N'écoutant que son amour, il avait trahi sa parole.

Lavenay l'avait rejoint pour le punir. Frappé d'un coup d'épée que l'on croyait mortel, le marquis était revenu à la vie. La Providence avait conduit près de lui l'excellente femme qui l'avait sauvé.

Les Hommes Rouges, continuant leur oeuvre de vengeance, voulaient s'emparer de la marquise. Un étrange hasard avait donné, le même jour, la même idée au magnat qui leur arracha leur proie.

Malgré le soin qu'on avait pris de cacher sa retraite, Haydée avait été retrouvée. Après que Maurevailles l'eut sauvée des caresses odieuses du magnat, Tony l'enleva à Maurevailles. Une coïncidence nouvelle l'avait amené, lui, Vilers, au saut-de-loup, à l'heure juste où le nain y attendait le chevalier. Grâce à ce nain, il avait pu, tout en jouant le rôle de victime dans la plus sanglante des tragédies, renverser le projet de ses ennemis.

Miraculeusement sauvé d'une mort certaine, voyant le doigt de Dieu dans les événements qui l'avaient séparé de sa femme, il avait fait amende honorable; il s'était enfui pour mourir sous les coups de l'ennemi. Le hasard avait montré à la marquise le chemin qu'il venait de prendre; le hasard les avait fait s'arrêter tous deux dans le même village, où elle l'avait enlacé de ses bras malgré lui...

Vraiment il y avait de quoi se laisser aller au cours des événements. Pendant que Lacy, Maurevailles et Lavenay devaient combattre les Impériaux à la tête de leurs compagnies, il lui était si facile, à lui, de rester avec Haydée dans quelque endroit bien caché, bien ignoré...

La marquise l'en suppliait à deux genoux...

Nous le répétons, un homme ordinaire eût succombé à la tentation; mais Vilers n'était pas un homme ordinaire.

—Faillir de nouveau à ma parole! se dit-il. Ne suis-je donc bon qu'à être un lâche et un traître? J'avais promis de mourir sans revoir Haydée. Il n'a pas tenu à ma volonté qu'il en fût ainsi... Soit!... C'est une consolation et un secret que j'emporterai dans la tombe. Mais quant à ma destinée, elle doit s'accomplir, et elle s'accomplira. Le serment, fait à mes amis à Fraülen, a précédé celui que j'ai fait à Haydée...

Et malgré les supplications de la marquise qui voulait absolument le suivre, il la décida à reprendre la route de Paris, où le bon Joseph serait si content de lui ouvrir l'hôtel de Vilers.

Quant à lui, muni d'un nouveau cheval, il continuerait lentement et tristement sa course vers le champ de bataille, où la mort l'attendait!

Et il s'apprêta à partir...

—Oui, c'est moi, dit-il à Tony qui venait de le reconnaître, mais je vous le répète, sauvez-vous. D'en bas, j'ai aperçu la mine et la mèche qui brûle. Elle va arriver à la poudre d'ici quelques...

Il n'eut pas le temps d'achever. Une explosion formidable retentit.

Tony, ses vingt hommes et le marquis, lancés dans l'espace au milieu des débris de pierres, de terre, de bois et de fascines, tourbillonnèrent dans l'air avant de retomber sous les décombres... horriblement mutilés et mourants ou morts!

Les Impériaux, se voyant sur le point d'être obligés de capituler, avaient voulu finir par un coup d'éclat.

Le rempart démantelé avait été miné par eux.

Ils espéraient qu'un assaut général serait donné et comptaient faire sauter avec leur bastion, une partie de l'armée française et peut-être de l'état-major.

Leur projet avait été déjoué. Quelques hommes seulement avaient été tués.

Mais parmi ces hommes étaient, comme nous l'avons vu, le cornette Tony et le mystérieux combattant qui semblait depuis un mois le protecteur de l'armée...

Ce fut donc avec une véritable tristesse que les Français entrèrent le lendemain matin dans la citadelle d'Anvers.

Comme toute l'armée, Lavenay, Maurevailles et Lacy entendirent parler de l'explosion du bastion et des victimes que cette explosion avait faites.

Ils eurent en même temps la clef du mystère qu'ils n'avaient pu jusqu'alors pénétrer.

Le sergent du régiment de Bourgogne, qui marchait le dernier dans la petite troupe commandée par Tony, n'était pas mort.

Il avait eu la chance de retomber dans les fossés de la citadelle. L'eau avait amorti sa chute.

Interrogé, il raconta l'apparition de l'homme mystérieux et dit le nom dont Tony avait salué cet homme.

Le combattant inconnu était celui que, de nouveau, ils appelaient «le traître».

Ils comprenaient maintenant pourquoi le marquis n'avait été vu par eux, ni au milieu des vivants, ni au milieu des morts.

Ils comprenaient aussi pourquoi il n'avait jamais combattu au milieu des gardes-françaises.

—Il voulait, dit Maurevailles, non pas se suicider, mais mourir glorieusement, et, pour cela, garder toute son initiative. Son but était de vendre chèrement sa vie, et non de l'offrir.

—Et sa dernière action a été un acte de dévouement. Il est mort glorieusement. Honneur à sa mémoire, répondit Lacy.

—Je ne regrette qu'une chose, c'est de n'avoir pu, une dernière fois, lui serrer la main.

—Que veux-tu? Il nous fuyait. Il avait honte de n'être pas mort encore!...

Le marquis avait honte. C'est vrai.

Il rougissait d'avoir une seconde fois failli à son serment.

Ses amis ignoraient ce nouveau crime. Mais lui, il en avait conscience et c'était assez, c'était trop.

En se montrant, il eût fallu leur parler, mettre sa main dans la leur. Et chaque poignée de main eût été pour lui une douleur, un remords...

Il préférait éviter les Hommes Rouges.

Ce n'est qu'en voyant perdus les vingt soldats qui montaient à la brèche et à la tête desquels était Tony, son ami, son frère, qu'il se décida à paraître, cette fois, auprès du campement des gardes-françaises.

La première douleur passée, on s'occupa de rechercher les morts.

Le marquis de Langevin, désolé, voulait faire rendre au cadavre de Tony les honneurs funèbres. Lavenay, Lacy et Maurevailles voulaient faire inhumer Vilers.

Mais, malgré les plus minutieuses recherches, il fut impossible de les reconnaître au milieu de cet amas sanglant de pierres et de chairs.