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Le serment des hommes rouges: Aventures d'un enfant de Paris

Chapter 70: X A SAINT-GERMAIN
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About This Book

A foundling is taken in by a widow who runs a costume shop and, after an attack by masked assailants that leaves him with partial amnesia, grows into a handsome, quick-witted youth. His work among patrons of fashion and the theatre leads him into balls, flirtations and encounters with high society, while a proud nobleman tempts him toward military service. The narrative alternates streetwise humor, episodes of personal danger, duels and disguise, as the young man navigates social ambition and lingering threats while seeking answers about his mysterious past.



VII

ANGE ET CORBEAU

Si le marquis de Langevin et les Hommes Rouges ne purent, malgré leurs minutieuses recherches, découvrir les corps du marquis de Vilers et de Tony, c'est qu'ils étaient arrivés trop tard.

Ce n'était que le lendemain matin, en effet, après l'évacuation de la citadelle, qu'ils avaient pu commencer leurs recherches...

Or, la nuit même de l'explosion, une femme, avertie par les rumeurs du camp, était accourue sur le lieu du désastre.

Cette femme, c'était mame Toinon.

Mame Toinon avait appris le départ de Tony avec un peloton de volontaires, pour une de ces aventures desquelles il ne sortait pas depuis deux mois.

Si cela n'eût dépendu que d'elle, la pauvre femme dont le coeur saignait à l'idée du danger qu'allait courir son fils adoptif, eût certainement retenu Tony.

—Fais ton devoir de soldat, lui eût-elle dit. Quand l'occasion s'en présente, ne boude pas devant l'ennemi. Cela suffit. Pourquoi courir au-devant des aventures et du danger?

Mais mame Toinon savait qu'avec Tony toute tentative eût été vaine. N'avait-il pas ses épaulettes de capitaine à gagner avant la fin de la guerre?

Elle s'était contentée de faire des voeux pour lui... et d'attendre, haletante, anxieuse...

Tout à coup une terrible détonation avait fait tressaillir la pauvre femme... Elle s'était précipitée hors de la maison où elle était logée et avait couru au camp.

Au camp, les soldats se disaient:

—La citadelle a sauté; ils sont tous morts!... Morts! Tous! Et c'était Tony qui les commandait..

Tony!... Tony, tué!

—Ah! s'écria-t-elle avec douleur, j'avais le pressentiment que cette entreprise lui serait fatale.

Les soldats se tenaient sur la défensive, se demandant si, après cette explosion, la garnison n'allait pas tenter une sortie désespérée.

Mais que pouvaient faire à mame Toinon la citadelle, les Impériaux, le siège et la bataille?...

C'était Tony, Tony seul qui la préoccupait...

—Il faut que je le revoie! s'était-elle dit.

Et elle était partie, bravant tout.

Elle arriva à la brèche.

Le spectacle était horrible, épouvantable, déchirant. Parmi les pierres énormes lancées au loin par la force de la poudre de mine, étaient des fragments de cadavres, des débris humains palpitant encore d'un reste de la vie qui venait de les abandonner; bras coupés, jambes détachées, poitrines écrasées, têtes noircies par la fumée et grimaçant la mort...

Au milieu de ce fouillis sinistre, mame Toinon errait, cherchant à retrouver Tony parmi ces morts méconnaissables, s'épuisant en efforts pour soulever les pierres, les poutres et les fascines, et, après chaque vaine tentative, s'arrêtant, détrompée, mais non découragée...

Pauvre femme! Quelle force d'âme il lui fallait puiser dans son amour!

Il n'était pourtant pas difficile à distinguer des autres, le pauvre Tony. C'était le plus jeune et c'était le seul officier.

Mais la poudre avait noirci les uniformes. Le sang et la boue les avaient souillés...

Mame Toinon cherchait toujours...

Tout à coup, auprès d'une casemate écroulée, elle crut entendre une faible plainte...

Elle appela:

—Tony, Tony, est-ce toi?

Un nouveau gémissement répondit à cet appel.

Dans la demi-obscurité, mame Toinon aperçut un soldat gisant, la poitrine prise sous un madrier...

Il faisait trop noir pour le reconnaître. Mais, quel qu'il fût, mame Toinon résolut de lui porter secours.

C'était une rude tâche pour une femme que de soulever le lourd morceau de bois qui pesait sur le moribond. Un moment de faiblesse, et elle l'écrasait!

Rassemblant toutes ses forces, Toinon parvint à déplacer la poutre...

—Ah! fit le soldat, avec un soupir de soulagement.

—Qui êtes-vous? où souffrez-vous? demanda la libératrice.

Le blessé ne répondit pas. Il était évanoui.

Mame Toinon n'en avait pas tant fait pour abandonner ainsi le pauvre garçon. Elle le prit dans ses bras pour l'emporter à la lumière.

Tout à coup, elle poussa un grand cri. Ses doigts venaient de rencontrer un cordon passé au cou du soldat, et auquel pendait une médaille.

Ce cordon d'or, cette médaille, elle les reconnaissait. C'était elle qui les avait donnés à Tony le jour où il s'était enrôlé dans les gardes-françaises.

—Tony! Tony! c'est toi!...

Il ne parla point; mais elle sentit les lèvres du jeune homme frôler sa main... Lui aussi l'avait reconnue.

Elle saisit son Tony dans ses bras et l'emporta comme s'il eût été un enfant...

Mais c'était là l'effort du premier instant. Bientôt, malgré elle, ses forces la trahirent; elle dut reposer à terre son fardeau, près duquel elle se laissa elle-même tomber en pleurant. Fallait-il donc perdre son plus précieux, son unique trésor au moment où elle venait de le reconquérir?

Marne Toinon, au désespoir, allait appeler au secours, au risque d'attirer l'attention des Impériaux et de faire prendre Tony comme prisonnier de guerre, quand un bruit léger attira son attention.

A quelques pas d'elle, un homme marchait avec mille précautions, se baissant de temps à autre comme pour examiner les cadavres, puis mettant la main à ses poches.

Mame Toinon vit immédiatement à qui elle avait affaire.

L'homme qui arrivait ainsi était un de ces corbeaux, comme on les appelait, qui suivaient les armées pour dévaliser les morts sur les champs de bataille. On avait beau les arrêter, les fustiger même, rien n'y faisait. L'âpreté du gain en ramenait toujours de véritables essaims.

Dans la situation terrible où elle se trouvait, mame Toinon n'avait rien à craindre. —Hé! l'ami!... cria-t-elle. L'homme eut un soubresaut et s'apprêta à prendre la fuite.

Mais, s'apercevant qu'il n'avait affaire qu'à une femme, il se rassura.

—Mon ami, dit mame Toinon, vous faites un vilain métier qui vous rapporte peu. Voulez-vous faire une bonne action qui vous vaudra trois louis?

—De quoi s'agit-il? demanda l'homme tout à fait remis de son effroi.

—Il n'y a ici, répondit mame Toinon, que des soldats qui n'ont pas de grands trésors dans leurs poches; laissez-les et aidez-moi à porter jusque dans la ville un jeune officier blessé.

—Volontiers!...

Le corbeau d'armée n'était pas un méchant homme au fond. Il s'empressa de ramasser deux mousquets, les lia en forme d'X, étendit dessus un épais manteau, et y déposa Tony avec précaution.

—Pourrez-vous porter un bout? demanda-t-il en se disposant à enlever le jeune homme sur ce brancard improvisé.

—Ah! je crois bien! s'écria la vaillante femme. Marchons, et soyez sûr que vous n'aurez pas perdu votre nuit.

Madame Toinon tint parole. Une demi-heure après, Tony était couché dans un bon lit, et le corbeau se retirait, les poches bien garnies.

Voilà pourquoi, quand le marquis de Langevin était arrivé, il n'avait pas pu retrouver le corps de son petit-fils.

Madame Toinon n'était pas femme à abandonner son oeuvre en si beau chemin. Elle se mit en quête d'un médecin.

Seulement, comme elle ne voulait pas qu'on lui ravît son cher Tony, elle ne s'adressa pas à un chirurgien de l'armée.

Elle en fit mander un dans la ville.

A la première inspection, l'homme de l'art fronça le sourcil.

—Vous êtes la soeur du blessé? demanda-t-il.

—Non.

—Sa femme?

—Il n'a pas dix-huit ans...

—Sa maîtresse alors?

Mame Toinon eut un mouvement d'indignation. Le docteur crut qu'il se trouvait devant une de ces généreuses créatures qui, de tout temps, se sont vouées au salut des blessés.

—On peut donc parler, dit-il. Eh bien, recueillez-un autre soldat à soigner. Celui-là n'a pas deux heures à vivre.

La pauvre femme poussa un cri et tomba évanouie sur le lit du mourant.

Et maintenant qu'était devenu M. de Vilers?

On se rappelle qu'il avait été surpris par l'explosion de la mine, au moment où il s'écriait:

—Fuyez!...

Il avait été lancé du même côté que Tony.

Si mame Toinon eût continué ses recherches, si elle se fût moins exclusivement occupée de son ancien commis, elle eût remarqué que sous la même poutre, un peu plus avant dans les décombres de la casemate, un autre homme était étendu. Cet homme était le marquis.

En soulevant la poutre qui étouffait Tony, elle le dégagea également. Le grand air et la fraîcheur du matin firent le reste.

Le marquis, contusionné, froissé par sa chute, n'avait en réalité aucune blessure sérieuse. Il se traîna péniblement jusqu'aux environs du camp. En y arrivant, il entendit des soldats qui disaient:

—Le combattant mystérieux, tu sais qui c'était?

—Oui, le marquis de Vilers. Le capitaine de Maurevailles en parlait tout à l'heure au capitaine de Lavenay.

—Et il a été tué.

—Il paraît.

—Quel dommage!

—Tu le connaissais?

—J'ai servi sous lui devant Fraülen.

—Et c'était un brave homme?

—Le meilleur des chefs!... Ah! sa mort sera un grand deuil pour ses anciens soldats!...

Les soldats s'éloignèrent. Vilers allait les rappeler; une inspiration subite lui vint.

—Mort! se dit-il... On me croit mort!... Eh bien, soit. Oui, je le suis et le serai longtemps! car, décidément, c'est Dieu lui-même qui veut que je le sois... pour les autres seulement...



VIII

ÉTRANGES NOUVELLES

La mort avait fauché; mais nous étions vainqueurs.

Le roi Louis XV avait fait son entrée triomphale dans Anvers, pris par ses soldats, et s'y était fait complimenter de sa victoire par ceux-là même qui l'avaient remportée. L'armée française poursuivant sa marche, arrêtée seulement par quelques escarmouches, s'était emparée de Mons, dont la garnison n'avait pas tardé à se rendre, et occupé Saint-Guislain, Sombreff, Enheven... Enfin, malgré les secours qui lui avaient été envoyés, la garnison de Charleroi avait été faite prisonnière, le 2 août. Le corps d'armée du prince de Conti avait terminé ses opérations et venait se fondre dans celui du maréchal de Saxe, qui allait bloquer Namur.

Réunis dans Charleroi, où leur régiment prenait quelques jours de repos, Maurevailles, Lavenay et Lacy examinaient la situation.

Elle était singulièrement améliorée.

—D'abord, faisait observer Lavenay, nous n'avons plus continuellement à nos trousses ce petit diable incarné que le marquis de Langevin avait pris sous sa protection, et qui, je ne sais pourquoi, avait la manie de se mettre constamment en travers de nos affaires...

—C'est vrai, dit Maurevailles, Tony s'est fait tuer...

—Pauvre garçon! C'était un brave, après tout, messieurs, s'écria Lacy.

—Je suis loin de le nier, et je ne vous cache pas, que j'aime mieux qu'il ait eu la mort glorieuse du soldat que celle qu'il a risquée tant de fois en face de nos épées...

—Il est mort victime de sa témérité. Nous n'y pouvons rien. Quant à Vilers...

—Vilers a tenu sa parole, il s'est fait tuer...

—La situation de Maurevailles est donc bien nette. Il ne lui reste plus qu'à se faire aimer de la marquise...

—Eh, messieurs, dit Maurevailles, ce ne sera peut-être pas si facile que cela vous semble...

—C'est ton affaire. Aussi, à ta place, j'aurais demandé au prince de Conti, qui nous quitte pour aller passer quelques jours à Paris, l'autorisation de l'accompagner...

—Non pas, dit Maurevailles.

—Pourquoi donc?

—Parce que j'ai envoyé d'Anvers, aussitôt la mort de Vilers, deux hommes à moi, chargés de prendre des renseignements, l'un à Blérancourt, l'autre à Paris...

—Eh bien?

—Celui qui est allé à Blérancourt est de retour. Il ne sait rien, sinon qu'on n'y a pas revu la marquise.

—Et celui de Paris?

—Je l'attends. Il me dira si, comme j'avais lieu de le supposer, madame de Vilers est allée rejoindre sa soeur Réjane.

—Ah! Réjane, dit Lacy, pauvre enfant!... Être frappée d'un si affreux malheur à son âge!...

—Tais-toi! s'écria Maurevailles. Tu éveilles en moi comme un remords. Oui, oui, cette pauvre enfant m'aimait!... Ah! messieurs, je me demande par instants si ce n'est pas une entreprise déloyale et fatale que la nôtre; si ce n'est pas une oeuvre condamnée d'avance que celle qui a désuni quatre amis fidèles, tué deux braves soldats, arraché l'intelligence à une enfant innocente et pure!...

—Il ne tient qu'à toi d'y renoncer.

—Non, j'ai juré!... je tiendrai mon serment.

—Écoute, dit Lacy. Aimes-tu Réjane? Alors, sur mon honneur, pour ma part, Vilers étant mort, je te rends ta parole. Si, au contraire, tu n'as pour cette enfant que la pitié qu'elle mérite si bien, si tu crois pouvoir sans jalousie la voir l'épouse d'un autre, eh bien, moi, Marc de Lacy, je te dis: «Sois en paix, je ferai tout ce qui sera en mon pouvoir pour la consoler et la rendre heureuse...»

A ce moment, on frappa violemment à la porte de la maison où ils étaient réunis.

Un coursier, couvert de poussière, arrivait de Paris. C'était celui qu'avait envoyé Maurevailles.

Les trois Hommes Rouges l'entourèrent.

—Eh bien, Luc, demanda Maurevailles, quelles nouvelles?

Luc hésita et jeta un regard rapide sur Lavenay et Lacy.

—Tu peux parler devant ces messieurs, dit Maurevailles, ils sont au courant des choses et ont autant d'intérêt que moi à connaître le résultat de ton voyage.

—S'il en est ainsi, commença le courrier, que monsieur le chevalier veuille bien prendre la peine de m'écouter. Selon les ordres qui m'avaient été donnés, je me suis rendu à Paris, où je suis descendu, non pas à l'hôtel de M. le chevalier, mais dans une auberge. Ayant le choix, j'ai jeté mon dévolu sur les Armes de Bretagne, dont l'hôte est mon compatriote.

—Sois plus bref, dit Maurevailles.

—A l'avantage d'avoir d'excellent vin, les Armes de Bretagne ajoutent celui d'être situées sur le quai de Béthune, à deux pas de l'hôtel de Vilers...

—Peut-être était-ce trop près, fit observer Maurevailles. Ta présence aurait pu soulever des soupçons.

Luc se mit à rire.

—J'espérais que monsieur le chevalier me connaissait mieux, fit-il. Avant de me présenter à l'auberge des Armes de Bretagne, j'avais fait peau neuve. Vêtu d'un sarrau de toile, débarrassé de ma perruque et coiffé à la malcontent, j'avais tout l'air d'un provincial fraîchement débarqué à Paris et venant y chercher une place. C'est à ce titre que je me présentai, en priant maître Le Roux, l'aubergiste, de me mettre en rapport avec quelques-uns de messieurs les laquais du voisinage.

—Excellente idée!

—Je m'en vante. Elle réussit d'autant mieux que plusieurs des serviteurs de l'hôtel de Vilers venaient le soir, avant de se coucher, vider un pot de vin chez maître Le Roux, en cancanant sur leurs maîtres avec les autres laquais du voisinage.

—Et tu lias connaissance avec ces laquais? demanda Maurevailles.

—C'est-à-dire, répondit Luc, que je fus bientôt leur compagnon indispensable. C'était moi qui régalais la plupart du temps, sous prétexte de me faire indiquer la place que je désirais.

«—Quel dommage, me dit un soir Comtois, le piqueur de l'hôtel de Vilers, que M. le marquis ne soit plus ici! Bien découplé comme vous êtes, vous lui eussiez certainement convenu...

»—Où donc est-il? demandai-je.

»—Ah! c'est une curieuse histoire. Il a longtemps passé pour mort, et Madame la marquise a disparu. Puis, un beau jour, elle est revenue et le vieux Joseph, le valet de chambre, qui est l'homme de confiance de la maison, nous a dit que son maître n'était pas si mort qu'on le croyait.

»—Alors, il va revenir aussi? demandai-je d'un air naïf.

»—Oh! pas tout de suite. Après la guerre seulement, s'il n'est pas tué. En ce moment il se bat comme un lion à l'armée de Maurice de Saxe...»

—Morbleu! comment savent-ils cela? s'écria Maurevailles stupéfait. Vilers, malgré sa promesse, aurait donc revu la marquise?...

—Attendez pour vous étonner, monsieur le chevalier, dit Luc. Je vous garde le singulier pour la fin.

—Parle vite!...

—La marquise, qui ne semble pas, en effet, croire à la mort de son mari, puisqu'elle ne porte pas le deuil, vit cependant fort retirée dans son hôtel. C'est même pour cela que les domestiques peuvent aller, le soir, boire et bavarder à leur gré. Elle n'admet auprès d'elle que le vieux Joseph, avec qui elle a de longues causeries...

—Et tu n'as pu savoir sur quoi portent ces entretiens?...

—Impossible, monsieur le chevalier. Joseph, vous le savez, est tout dévoué au marquis. Aussi reste-t-il absolument impénétrable. Et puis, je n'ai pas osé me frotter trop à lui...

—Pourquoi donc?

—J'étais déjà auprès de M. le chevalier, il y a quatre ans, et le vieux Joseph aurait pu me reconnaître.

—Alors, c'est tout ce que tu sais?...

—Non pas. J'apporte une nouvelle que je crois intéressante.

—Laquelle?

—Quand elle n'est pas avec Joseph, la marquise réunit ses femmes de chambre dans son boudoir et les fait choisir des étoffes, tailler et coudre...

—Coudre!... s'écria Maurevailles abasourdi. Que nous racontes-tu là?

—L'exacte vérité, monsieur le chevalier. Madame de Vilers prépare une layette.

—Une layette!... Et pour qui?

—Pour l'enfant qu'elle va mettre au monde dans quelques mois...

—Haydée enceinte!... s'écrièrent d'une seule voix les trois officiers. C'est impossible!...

—Cela est pourtant.

—Et elle attend le retour de son mari?... Mais alors Vilers nous a trompés. Avant de partir pour la frontière, il a revu la marquise. Voilà le secret de cette disparition. Le lâche mentait à sa parole!

—Et le prétendu remords qui l'a ramené à nous n'était que le désir de nous jouer. Certain qu'à la fin nous le punirions de sa déloyauté, il a agi de ruse pour endormir notre vengeance, et, tandis que nous nous attristions sur sa résignation au rôle de victime, il était dans les bras de la marquise, se riant avec elle de notre sotte crédulité!

—C'est ignoble, fit Lacy et maintenant, au contraire de ce que je disais pour Tony, j'ai regret qu'une mort de soldat l'ait ravi à mon épée. Je maudis ce traître...

—Que sa mémoire soit à jamais flétrie!

—Quoi qu'il en soit, messieurs, dit Lavenay, il ne nous reste plus qu'à terminer au plus vite la guerre, pour rentrer à Paris et en finir.



IX

LE RÉVEIL

Le courrier avait raconté l'exacte vérité: la marquise de Vilers allait devenir mère.

Ce bonheur qui lui avait été refusé pendant les quatre premières années de son mariage, ces quatre années passées dans l'amour heureux et paisible, elle allait le devoir aux quelques heures d'amour furtif dérobées aux péripéties de la lutte.

Mais de quelles craintes terribles cette joie n'était-elle pas mélangée! Cet enfant qui allait venir au monde connaîtrait-il son père? La fatalité ne l'avait-elle pas déjà fait orphelin?

La marquise ignorait encore les suites de l'explosion d'Anvers. Elle croyait que son mari, suivant l'armée en volontaire, continuait la guerre jusqu'à la fin.

Elle ne s'effrayait pas de ne pas recevoir de ses nouvelles. Elle savait qu'il se cachait des Hommes Rouges et surtout qu'il ne voulait point, par une lettre envoyée à Paris, leur faire savoir qu'il l'avait revue.

—S'il lui arrivait malheur, pensait-elle, le marquis de Langevin m'en avertirait certainement...

Et elle priait Dieu de presser la fin de la campagne et le retour de son époux.

La prière lui donnait du courage et de l'espoir.

La marquise, du reste, avait à s'occuper de sa soeur, la pauvre Réjane, toujours folle.

Réjane s'amusait beaucoup des préparatifs qu'Haydée faisait pour son enfant. Selon elle, ces étoffes blanches qu'on façonnait, ces tulles qu'on plissait, ces dentelles qu'on ajustait, c'était pour son trousseau de noces...

De noces avec Maurevailles qui n'était pas sorti de sa pensée.

Elle restait de longues heures dans le boudoir de la marquise, essayant ces petits vêtements d'enfant, les examinant dans tous les sens, jouant avec eux.

Le temps s'écoulait ainsi.

Un jour que la marquise était sortie, sous l'escorte du vieux Joseph, pour se rendre à l'église de Saint-Louis, une personne, vêtue en femme du peuple, se présenta à l'hôtel de Vilers, demandant à parler à la marquise.

Obéissant à la consigne qu'il avait reçue, le suisse lui barra le passage.

La femme insista. Elle avait, disait-elle, un dépôt à rendre à madame de Vilers.

Mais les événements, qui s'étaient passés lors de l'enlèvement de la marquise par le magnat, avaient rendu le suisse prudent.

—Quelle que soit votre mission, dit-il à la femme, j'ai ordre formel de ne laisser entrer personne sans l'autorisation de M. Joseph.

—Et où est-il, ce M. Joseph? demanda la femme.

—Il est sorti avec madame la marquise. Revenez dans une heure.

—Revenir, revenir! grommela la femme, qui ne paraissait pas d'humeur bien douce. Est-ce que vous croyez que je n'ai que cela à faire, moi?... Si je viens ici, c'est pour rendre service, et voilà comme on me reçoit. Non, je ne reviendrai pas!... Vous direz à votre M. Joseph qu'il prenne la peine de passer d'ici à ce soir rue des Jeux-Neufs, que Babet, la servante de mame Toinon, a quelque chose de sérieux à communiquer à la marquise!...

C'était en effet Babet, la vieille bonne de mame Toinon, celle qui gardait la boutique pendant que sa maîtresse allait avec Tony au bal de l'Opéra.

Lors de son départ pour les Pays-Bas, c'était encore à Babet que mame Toinon, qui avait fermé sa boutique, avait confié la garde de la maison.

Or, si nos lecteurs s'en souviennent, quoique bonne femme au fond, Babet, dans la forme, n'était pas la douceur même. Aussi comme le suisse lui déclara que M. Joseph aurait probablement autre chose à faire que d'aller lui parler rue des Jeux-Neufs, se mit-elle dans une atroce colère.

Ses éclats de voix attirèrent l'attention de Réjane qui, guidée par le bruit, descendit jusqu'au milieu de la grande cour.

Dès qu'elle l'aperçut, Babet, malgré les efforts du suisse, courut à elle.

—N'est-ce pas, s'écria-t-elle, n'est-ce pas, ma jeune demoiselle, que ce gros ventru a tort, et que madame la marquise de Vilers me recevra?

Réjane la regarda avec étonnement, puis, comme frappée d'une idée subite:

—Chut! fit-elle en mettant un doigt sur ses lèvres, venez. C'est lui qui vous envoie?

Et la pauvre enfant, qui ne cessait de penser à Maurevailles, entraîna la vieille Babet ébaubie.

Le suisse, ayant ordre de ne pas contrarier la jeune fille, haussa les épaules et rentra dans sa loge. Babet suivit ainsi Réjane jusque dans le boudoir.

—Ici vous pouvez parler, dit la pauvre enfant. Que me voulez-vous?

—C'est un paquet que j'apporte.

—Un paquet?

—Oui, pour madame de Vilers.

—Ah! fit Réjane désappointée. Et qu'y a-t-il dans ce paquet?

—Un coffret. Voici l'histoire. Je vous ai dit que j'étais la servante de mame Toinon, la costumière, qui est partie en me laissant la garde de la maison. Ce départ a naturellement été connu dans le quartier. Cette nuit, des voleurs sont entrés, ont tout brisé, tout fracturé, tout emporté. Ils n'ont laissé que ce qui leur a paru ne rien valoir pour eux.

—Eh bien, dit Réjane, pour qui tout ce qui ne concernait pas Maurevailles était indifférent, en quoi, ma bonne femme, puis-je vous être utile?

—Oh! en rien, mademoiselle. Dieu merci, les quelques valeurs de ma patronne, que j'ai cachées moi-même en lieu sûr, n'y ont point passé... Mais voici pourquoi je viens:

Parmi les objets laissés par les voleurs, se trouve un coffret dont ils ont brisé la serrure. Ce coffret, que je ne connaissais pas à mame Toinon, ne contient qu'un manuscrit signé: «Marquis de Vilers».

Naturellement je ne me suis pas amusée à le lire... ça ne me regardait pas... mais comme j'ai entendu souvent parler du marquis par mame Toinon, comme je sais que M. Tony était l'ami de M. de Vilers, j'apporte le coffret et les papiers. Si les bandits reviennent, ils ne les voleront pas!...

Et Babet tendit le manuscrit à Réjane, qui l'ouvrit machinalement.

Tout à coup la jeune fille tressaillit.

—Ah! s'écria-t-elle, merci, merci. Tenez, madame, prenez, voici pour votre peine!...

Elle détacha son bracelet et le tendit à Babet étonnée.

—Merci, mademoiselle, dit celle-ci en faisant un geste de refus, ce n'est point pour avoir une récompense que je suis venue. Chez mame Toinon, on n'a besoin de rien...

—Je vous en prie, prenez ce bracelet, gardez-le en souvenir de moi... Je vous en saurai gré.

Cette fois Babet accepta un présent, si gracieusement offert, et s'en alla avec force révérences.

En passant devant la loge du suisse, elle eut une velléité d'y entrer pour humilier un peu de sa victoire le fonctionnaire trop zélé qui avait failli l'empêcher d'accomplir la mission qu'elle s'était tracée. Elle se contenta de lui lancer un regard de triomphant mépris.

Restée seule, Réjane s'était hâtée de parcourir avec avidité le manuscrit.

Ce qui l'avait frappée, lorsqu'elle y avait jeté les yeux, c'était un nom plusieurs fois répété: le nom de Maurevailles.

Ce nom avait, pour elle, prêté immédiatement au manuscrit une valeur inexprimable.

Si elle avait eu de l'argent sur elle, elle eût tout donné à Babet pour avoir ce manuscrit.

Mais, ayant la poche vide, elle avait offert son bracelet.

Maintenant elle lisait, ardemment, fiévreusement, concentrant toute son attention sur ce récit auquel était mêlé celui qu'elle aimait.

D'abord, ce ne fut pour elle qu'un amas de mots confus, desquels sortaient seuls les noms propres.

Puis, peu à peu, le jour commença à se faire dans son esprit. Le manuscrit—que nos lecteurs connaissent—racontait le serment fait devant Fraülen, et expliquait les causes de la froideur de Maurevailles pour toute autre qu'Haydée, qu'il était condamné à aimer de par la parole donnée.

A mesure qu'elle lisait, une réaction se faisait dans son esprit bouleversé. Quand elle eut fini, la raison lui était revenue...

Haydée n'aimait point et ne pouvait aimer Maurevailles.

C'était donc à la jeune fille de se faire aimer de lui...

Elle le comprenait. Donc, elle était sauvée!

Après le manuscrit, Réjane lut la lettre qui était restée au fond du coffret.

Cette lettre, on s'en souvient, n'avait pour adresse qu'une initiale.

La suscription disait:

«Au baron de C.... ou à celui qui trouvera, ce coffret

Ce qui avait autorisé Tony à rompre le cachet et l'avait, par la suite, lancé dans toutes les aventures que nous avons racontées.

Mais Réjane paraissait, en cela, mieux renseignée que Tony.

—Le baron de C...? s'écria-t-elle. Mais c'est évidemment ce vieux baron de Chartille, qui, après avoir été l'ami intime du père de M. de Vilers, se fit presque le camarade du marquis. A quel autre mieux qu'à lui, en effet, pouvait-il songer à confier ses secrets intimes? M. de Chartille était à la fois son père et son frère. Oh! oui, c'est bien à lui qu'est adressé ce manuscrit. Il faut donc qu'il l'ait! Lui, si bon, si brave; lui, le modèle de l'honneur... Il nous protégera tous!...

Haydée rentrait à ce moment. Sa surprise fut extrême, quand elle entendit Réjane lui dire avec tranquillité:

—Soeur, ne te déshabille pas; ne fais pas dételer ton carrosse. Conduis-moi, je te prie, chez le baron de Chartille. Lui seul peut nous sauver, toi et moi, et faire cesser nos douleurs.



X

A SAINT-GERMAIN

Le baron de Chartille était un de ces hommes dont notre vie moderne à toute vapeur a rendu les spécimens bien rares.

Haut de six pieds, la poitrine large et développée, bien campé, bien proportionné, le baron figurait à merveille l'Hercule antique dont il avait la stature et la vigueur.

On ne savait pas au juste son âge réel. Lui-même prétendait l'avoir oublié. Mais on s'accordait pour dire qu'il devait être presque centenaire.

Cela ne l'empêchait pas d'être solide, droit et ferme, comme les vieux chênes de la forêt de Saint-Germain, ses contemporains et ses amis.

Nous parlons de la forêt de Saint-Germain, car c'était là que le baron passait la plus grande partie de son existence.

Il habitait près du parc un vieil hôtel aux vastes salles où sa taille colossale était à l'aise. Par une faveur spéciale, due à ses services et à ses relations à la cour, il avait l'autorisation, bien rarement accordée, de chasser dans la forêt royale.

Cette autorisation, il en usait largement. Dès la pointe du jour, on pouvait le voir, le mousquet sur l'épaule, courir les allées, à la recherche des chevreuils et des daims, suivi d'un seul chien, choisi entre mille par le vieux baron qui avait été un des veneurs les plus expérimentés de son temps et qui se faisait fort, avec son unique limier, de faire plus de besogne que tous les gentilshommes de la cour, avec leurs meutes réunies.

Les habitants de Saint-Germain, qui le voyaient rentrer presque chaque jour, portant sur son épaule le gibier qu'il venait d'abattre, ne pouvaient songer à le démentir.

La chasse était le seul passe-temps du vieux baron, qui se retrempait ainsi dans l'exercice violent. Le soir, pourtant, il lisait dans son fauteuil quelques chapitres des Traités militaires de Vauban, ou quelques poésies de Malherbe. Il est vrai qu'après cette lecture, il gagnait vite son lit pour y dormir jusqu'au matin.

Avec une vie ainsi réglée, le baron venait fort rarement à Paris, où aucune affaire ne l'appelait. Il avait coutume de dire qu'il était trop vieux pour se déranger et que ceux qui voulaient le voir savaient le chemin de sa demeure, où un bon accueil les attendait.

Tel était l'homme auquel le marquis de Vilers avait adressé son testament. Supposant que la cassette tomberait entre les mains de quelqu'un de sa famille qui saurait l'amitié toute particulière qui le liait au vieux baron, M. de Vilers n'avait pas pris la précaution de le désigner autrement que par son initiale. On a vu le résultat de cette négligence.

Quant au baron de Chartille, il avait continué à chasser dans sa forêt, sans s'étonner de l'absence de Vilers.

Dans les commencements, il s'était contenté de dire:

—Vilers me néglige. Les plaisirs de la cour lui font oublier son vieil ami. Je lui ferai des reproches.

Puis, apprenant la reprise de la campagne, il avait pensé:

—Vilers est parti. Il a repris du service. J'aurai de bonnes histoires de guerre à son retour. Cela me ragaillardira!...

Quand Réjane, montrant à sa soeur le manuscrit, lui dit qu'il fallait aller voir le baron de Chartille, ce nom fut pour la marquise un trait de lumière.

Elle se demanda comment elle n'y avait pas plus tôt pensé.

Réjane n'était donc plus folle? Bien au contraire, elle causait fort sagement. La foi en le baron de Chartille, l'espérance d'être mariée par lui à Maurevailles, l'avaient comme ressuscitée.

Quelques minutes d'entretien convainquirent la marquise de cette réalité si heureuse!

Elle donna l'ordre de partir immédiatement pour Saint-Germain.

La route parut longue aux deux femmes qui avaient hâte de voir le vieux baron et de savoir ce qu'il déciderait en cette affaire.

Cependant, le postillon, pressant un peu les chevaux, on arriva enfin à l'hôtel de Chartille.

Le baron, selon sa coutume, était dans son grand fauteuil. Il tenait ouvert sur ses genoux le célèbre Traité de Vénerie, de Jacques du Fouilloux, livre spécial, dédié à Charles IX, et qui était alors comme un oracle dans cette science aujourd'hui tombée en désuétude.

En apercevant les deux jeunes femmes, le baron ferma vivement son livre et se leva militairement.

—Bénis soient les dieux! s'écria-t-il avec un fin sourire, puisqu'ils m'amènent en ce jour si charmante compagnie! C'est bien à vous, marquise, de n'avoir pas oublié le vieux solitaire et de venir le voir dans son ermitage...

Mais remarquant tout à coup le voile de tristesse qui s'obstinait à altérer le sourire de la marquise:

—Mon Dieu, fit-il, que se passe-t-il donc? Cette visite m'annoncerait-elle un malheur? Est-ce que Vilers?...

Ce fut Réjane qui lui répondit en lui tendant le manuscrit.

Il le parcourut fiévreusement.

—Oui, je savais déjà une partie de cette histoire, murmura-t-il en lisant l'histoire de Fraülen... Mais j'étais loin de soupçonner toute la vérité...

Il arrivait à la fin.

—Ah! dit-il encore. Pauvre Vilers, toujours le même!... mais il n'y a rien à dire. J'étais ainsi, pis que cela peut-être, à son âge... Corbleu!... j'espère bien que Lavenay ne l'a pas tué?...

La marquise le mit alors rapidement au courant des événements qui s'étaient passés après le duel de Vilers et de Lavenay. Le vieillard, assis dans son fauteuil, la tête appuyée sur la main droite, écoutait ardemment.

Quand elle eut fini, il étendit la main vers le cordon qui pendait près de son fauteuil et sonna.

Un domestique apparut.

—Lapierre, dit M. de Chartille, va dire à mon cocher d'atteler tout de suite ma chaise de poste. Pendant ce temps, tu prépareras ma grande valise de voyage et tu feras tes bagages pour m'accompagner...

Habitué de longue date à l'obéissance passive, le domestique salua et sortit pour exécuter les ordres du baron.

—Où allez-vous donc ainsi? demanda madame de Vilers étonnée.

—Aux Pays-Bas, parbleu!

—Comment, vous voulez?...

—Vous me dites que Vilers a besoin de moi. Je me rends à son appel. Il est là-bas. J'y vais. Et s'il vit encore, je vous garantis qu'il vivra longtemps...

—Mais que comptez-vous donc faire?

—Le débarrasser de ces gens qui le gênent. Quand ils ne seront plus là, il sera dégagé de son serment envers eux...

Le vieux baron disait cela avec une simplicité, une assurance stupéfiantes. C'était à croire qu'il s'agissait de la chose la plus simple du monde.

—Mais vous ne connaissez pas les autres Hommes Rouges? dit madame de Vilers.

—J'en connais un, je les connaîtrai tous. J'avais, du reste, une vieille rancune de famille contre ce jeune Lavenay. J'ai eu, dans le temps, avec son grand père, une affaire dans laquelle celui-ci s'est assez mal conduit... Il a refusé de se battre avec moi, sous prétexte que j'étais trop jeune... Plus tard, j'ai eu aussi une querelle avec le père, Gaëtan de Lavenay, qui était alors lieutenant à Navarre-Infanterie... c'était un duelliste de profession, celui-là. Mais on a arrêté l'affaire, sous le prétexte que j'étais trop vieux... Je serai enchanté de régler une bonne fois mes comptes avec quelqu'un de la famille!...

—On le dit terrible à l'épée, objecta Réjane.

—Oh! de notre temps, cela ne comptait pas... Tenez, il y a de cela une cinquantaine d'années... plus même, soixante ans au moins... nous étions dix gentilshommes qui avions fait un pari contre les meilleurs maîtres d'armes du régiment..... Il y avait là Chaverny, de Pons, Bressac et un Maurevailles qui devait être, à propos, le grand-père ou le grand-oncle de celui d'aujourd'hui. La rencontre eut lieu en plein jour, sur la place Royale... Eh bien, nous blessâmes les dix prévôts. De notre côté, il n'y eut que Bressac qui eut la cuisse traversée par l'épée d'un sergent de Saintonge... Ce fut une belle partie... On en parla pendant un mois à la cour...

Tout en bavardant, le vieux baron avait pris son épée, ses pistolets et son manteau de voyage. La berline était attelée et le postillon faisait claquer son fouet dans la cour. Lapierre plaçait sur le haut de la voiture la valise de son maître et la sacoche qui contenait ses effets personnels.

—Adieu, mesdames, dit le baron en baisant la main de la marquise et celle de Réjane. Retournez à Paris. Dans quelques jours, vous aurez des nouvelles...

Mais comme la marquise s'apprêtait à prendre congé de lui, Réjane, toute confuse, toute rouge, restait immobile et clouée sur son siège.

—Voyons, mon enfant, reprit le baron, on dirait que votre petit coeur n'est pas encore complètement déchargé... Parlez donc!

Elle balbutia quelques mots, inintelligibles pour le baron, puis se tut soudain.

—Ah! je comprends, fit la marquise. C'est que, parmi nos ennemis, il y en a un... qu'elle aime...

—Parbleu! s'écria le baron. Toujours l'histoire de Roméo et Juliette! Et comment s'appelle-t-il, votre Roméo?

—Le chevalier de Maurevailles... murmura Réjane.

—Eh bien, mon enfant, reprit-il en saisissant les mains de la jeune fille et en la conduisant auprès de sa soeur, soyez sans crainte. On le ménagera, votre Roméo. Et, si vous le désirez même, on vous le ramènera.

Réjane ne put se défendre de se jeter dans les bras de l'excellent baron qui n'avait point trompé son attente, puis se retira avec sa soeur...