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Le serment des hommes rouges: Aventures d'un enfant de Paris

Chapter 72: XII MA MÈRE!...
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About This Book

A foundling is taken in by a widow who runs a costume shop and, after an attack by masked assailants that leaves him with partial amnesia, grows into a handsome, quick-witted youth. His work among patrons of fashion and the theatre leads him into balls, flirtations and encounters with high society, while a proud nobleman tempts him toward military service. The narrative alternates streetwise humor, episodes of personal danger, duels and disguise, as the young man navigates social ambition and lingering threats while seeking answers about his mysterious past.


XI

UN DE MOINS

Tandis que madame de Vilers et Réjane retournaient à Paris, le baron de Chartille brûlait la route.

Avec une vigueur incroyable à son âge et que lui eussent enviée bien des jeunes gens, il ne quitta, ni jour ni nuit, sa chaise de poste, ne s'arrêtant que pour relayer et se faisant apporter ses repas dans la voiture.

Enfin le baron arriva au camp, et après s'être fait reconnaître, demanda une entrevue immédiate à Maurice de Saxe.

Son nom était bien connu. Le maréchal s'empressa de recevoir le brave centenaire en s'enquérant avec déférence du motif évidemment grave qui pouvait l'amener à l'armée.

M. de Chartille le pria de vouloir bien faire mander les trois officiers avec lesquels il désirait avoir en sa présence un entretien sérieux.

Quelques minutes plus tard, Lavenay, Lacy et Maurevailles se présentaient.

Le baron voulut alors expliquer le motif du voyage; mais, dès les premiers mots, Maurevailles l'interrompit par cet aveu terrible:

—Vilers est mort!...

—Vilers est mort!... s'écria le centenaire avec douleur. Mort... Assassiné, sans doute?...

Respectant l'âge et la douleur du baron, Maurevailles ne releva pas cette expression. Mais Maurice de Saxe, intervenant au débat, s'empressa de répondre:

—Le marquis de Vilers a eu la mort d'un brave; celle que nous devons tous désirer: il a été tué à la prise de la citadelle d'Anvers...

—C'est une atténuation, dit le baron de Chartille en passant son gant sur sa paupière humide. On pourra du moins dire à sa veuve: Votre mari était un brave et loyal officier!...

Mais Lavenay, encore sous le coup de la nouvelle que lui avait apportée son courrier, s'écria:

—C'était un traître!

—C'était un traître!... répétèrent comme un double écho Maurevailles et Lacy.

—Que dites-vous, messieurs? s'écria avec indignation le baron. Lui reprocherez-vous jusqu'au delà du tombeau une faute de jeunesse qu'il a expiée d'une si sublime façon?

—C'était un traître!... répéta de nouveau Lavenay.

—Ah! je vous remercie de me donner un démenti, monsieur de Lavenay!... s'écria le vieillard emporté par la colère. Je vais savoir enfin si, dans votre famille, il y a quelqu'un qui veuille croiser son épée contre la mienne. En garde, monsieur, en garde, ou, par Dieu, je vous marque au visage, pour que toute l'armée vous reconnaisse comme un lâche calomniateur!...

Le vieux baron avait redressé sa haute taille. Sa main impatiente faisait tournoyer son épée, qu'il avait tirée du fourreau. Maurice de Saxe crut devoir s'interposer.

—Mon cher baron, dit-il, je vous en prie, calmez-vous. M. de Lavenay regrette sincèrement de vous avoir offensé par des paroles que...

—Non, non, dit l'obstiné vieillard. Maréchal, vous, l'honneur en personne, je vous en supplie, laissez-moi châtier ce tourmenteur de femmes.

—Mais il nous faudrait des témoins, objecta Lavenay.

—En aviez-vous contre Vilers, sur la place Royale? Cependant, prenons des témoins, je ne m'y oppose pas. Chevalier de Maurevailles, j'aurai à vous parler ensuite d'une malheureuse jeune fille, passez de mon côté. Vous, Lacy, secondez votre ami! Mais, pour Dieu! en garde, en garde!

Il n'y avait rien à répliquer. Lavenay tira son épée.

Mais l'assurance semblait l'avoir abandonné. Aux attaques, à la fois furieuses et savantes du baron, il ripostait lourdement, mollement, arrivant à peine à la parade.

Deux fois déjà l'épée du vieillard avait effleuré sa poitrine, enlevant des lambeaux de drap... C'était vraiment un rude adversaire que le baron de Chartille!

Les témoins de cette scène en suivaient anxieusement les péripéties.

Tout à coup, l'épée du baron décrivit un cercle, prit celle de Lavenay en tierce pour l'écarter par un froissement rapide. Le fer suivit le fer, et la lame vint s'enfoncer jusqu'à la garde dans la poitrine du jeune homme qui tomba lourdement.

Il était mort.

—Je vous demande pardon, maréchal, de vous avoir fait assister à cette scène, dit froidement M. de Chartille en remettant son épée au fourreau. Vous, messieurs de Lacy et de Maurevailles, occupez-vous de votre ami. Je ne vous dis pas adieu, mais au revoir, car je reste ici jusqu'à nouvel ordre. Mon oeuvre n'est pas faite...



XII

MA MÈRE!...

Dans la meilleure chambre de la maisonnette qu'elle avait louée au fond de l'un des faubourgs d'Anvers, mame Toinon veillait au chevet de Tony. Terrifiée par l'arrêt brutal du médecin qui, à première vue, avait déclaré le jeune homme perdu sans ressources, mame Toinon n'avait pas voulu accepter cet arrêt comme définitif.

C'est une particularité, souvent fort heureuse, de la nature humaine, d'accepter sans examen les bonnes nouvelles et de ne croire aux mauvaises qu'après un contrôle indiscutable.. Le second chirurgien que la mercière alla chercher fut beaucoup plus consolant que le premier.

—Votre soldat est fortement avarié, dit-il avec une grimace non équivoque, mais le coffre est solide et à cet âge-là il y a toujours de la ressource...

—Alors, monsieur, vous espérez...? demanda mame Toinon palpitante d'émotion.

—Je n'espère rien, sacrebleu! dit le médecin qui appartenait à la classe des bourrus bienfaisants, je vous dis que nous verrons et rien de plus. Il y a pas mal de déchirures dans la peau de ce garçon. Mais jusqu'à présent rien de cassé. Si l'intérieur n'est pas plus détérioré que l'extérieur... Enfin dans quelques jours je vous rendrai réponse... En attendant, soignons-le...

Ce fut tout ce qu'elle put savoir, mais c'était déjà beaucoup. Elle s'installa près du lit de Tony, se promettant de ne plus le quitter qu'il ne fût hors de danger.

Quelques jours se passèrent. Chaque matin le médecin venait et hochait la tête d'un air satisfait. Se méprenant, comme l'autre, sur la nature de l'affection qui liait mame Toinon à Tony, il murmurait:

—On vous le tirera d'affaire, votre chéri. Allons! du temps et de la patience, voilà les grands remèdes qui valent mieux que tout.

De la patience, elle n'en manquait pas, la bonne et charmante femme. Certes, elle ne s'impatientait pas au chevet de Tony. N'était-ce pas pour lui, pour le revoir, pour être auprès de lui qu'elle avait quitté Paris, ses affaires, son magasin, tout?

Auprès du malade, dans les longues heures, elle songeait; et, malgré elle, les paroles des deux médecins lui revenaient à l'idée.

—Est-ce votre mari, votre amant? avait demandé l'un.

—On vous le sauvera, votre chéri!.. s'était écrié l'autre.

C'était donc possible!... Malgré la différence d'âge qui les séparait, Tony pouvait donc, sans trop étonner le monde, devenir son amant, son mari?...

Malgré elle, elle s'avouait que le sentiment maternel qui l'avait portée à recueillir, à élever Tony, s'était modifié avec le temps, sans qu'elle s'en rendît compte. Elle avait vu l'enfant grandir devenir homme et peu à peu, son affection pour lui avait pris une autre forme... Que de fois elle avait remarqué avec orgueil combien Tony se faisait beau garçon... Que de fois, lorsqu'elle l'avait vu plaisanter avec quelqu'une des fillettes du quartier, elle avait senti en elle un inconscient malaise, une contrariété jalouse!... A cette heure où elle était là, prête à donner sa vie pour le sauver, elle ne pouvait plus se le dissimuler; ce qui dominait en elle, ce n'était pas le dévouement de la mère pour son fils, c'était la passion folle de l'amante pour l'amant.

Mais, lui, lui, Tony... l'aimait-il?

Hélas! il était là, gisant encore sans connaissance, enveloppé de bandelettes, en proie à une horrible fièvre, incapable de parler, de comprendre même... Était-elle sûre seulement de le sauver? Devait-elle demander à Dieu l'amour de Tony, alors qu'elle en était encore à implorer sa vie?

Mais, tout à coup, elle se rappelait l'incident de la citadelle, quand la bouche de Tony à demi évanoui s'était collée sur sa main... O souvenir cruel et doux à la fois! Ce baiser la brûlait... Elle eût voulu l'effacer de sa mémoire, et ses lèvres fiévreuses le cherchaient à tout instant sur sa main.

Ah! ce baiser!... Pour recevoir seulement le pareil, elle donnerait le paradis!

Il était onze heures du soir. Vaincue par la fatigue, la vaillante femme s'était assoupie sur son fauteuil.

Un mouvement du malade la tira de sa torpeur.

Tony s'agitait faiblement. La fièvre avait augmenté, le délire était venu. Le jeune officier murmurait à demi-voix des paroles inintelligibles.

—Qu'as-tu, Tony, mon trésor? Parle, parle, demanda la jeune femme.

—Ma mère!... dit le blessé, dont le visage s'illumina d'une expression de béatitude.

Ainsi, il l'appelait sa mère! Lui-même ne voulait être que l'enfant de mame Toinon...

Et la pauvre exaltée, ramenée par cet unique mot au sentiment réel des choses, eut le courage de refouler dans son coeur toutes ses pensées de femme pour n'être plus que mère.

—Que veux-tu, cher enfant? demanda-t-elle avec empressement en ne pensant déjà plus aux rêves fous qu'elle venait de faire, pour ne plus songer qu'au rôle maternel dont elle s'était chargée.

—Ma mère! répéta Tony.

Mais la fièvre du malade augmentait. Faisant, pour se soulever, des efforts qui lui arrachaient de sourds gémissements, il semblait se débattre contre un ennemi inconnu. Dans son délire, il poussait des cris terribles, appelant ses amis à son aide, repoussant mame Toinon qui s'efforçait en vain de le contenir et de le calmer.

La pauvre femme, effrayée, envoya au plus vite chercher le médecin. En apercevant le malade, celui-ci hocha la tête:

—Voilà la crise que j'appréhendais, dit-il. Elle peut le sauver, elle peut l'emporter.

—Mais ne sauriez-vous calmer cette horrible fièvre?

—Eh! je n'ose l'essayer... Écoutez: vous m'avez dit, je crois, que vous aviez de l'argent?...

—Oui, docteur; et s'il en faut encore, j'enverrai à Paris. Je vendrai tout ce que j'ai... Si cela ne suffisait pas, j'ai des amis, je les verrais... Quelle que soit la somme nécessaire, je l'aurai, Dites, dites vite... Que faut-il?

—Oh! pas autant que vous pourriez le croire... Je veux simplement vous proposer de faire venir mon éminent collègue le docteur Van Hülfen. Il a spécialement étudié ces maladies du cerveau et pourra nous être d'un grand secours. Seulement, comme c'est un vieux savant qui n'aime pas à se déranger, surtout la nuit, sans être grassement payé...

—Ah! qu'importe! courez, courez, docteur; amenez-le. Tout ce qu'il voudra, mais qu'il le sauve!...

Le chirurgien sortit et revint bientôt avec le docteur Van Hülfen.

Le délire de Tony était à son plus haut période.

Le docteur Van Hülfen considéra avec attention le malade, et, non sans quelque difficulté, parvint à lui saisir le poignet.

—Hum! hum! dit-il, en regardant sa grosse montre d'argent historié et découpé, cent vingt-deux pulsations à la minute... C'est beaucoup, beaucoup... Il faut réduire cela...

Puis se tournant vers mame Toinon:

—Donnez-moi un grand drap, dit-il.

—Un drap?

—Oui, un drap de lit.

La mercière s'empressa de le satisfaire.

—Maintenant, de l'eau!...

—De l'eau tiède? dit mame Toinon.

—Non pas. De l'eau froide, glacée même, si c'est possible.

Il y avait dans la maison un puits très profond. On courut y puiser un seau d'eau fraîche.

Le docteur y trempa le drap, et, aidé de son collègue, le glissa sous Tony...

—Mais vous allez le tuer... il est tout en sueur! s'écria mame Toinon stupéfaite.

Sans s'inquiéter des craintes de la mercière, le vieux savant qui, devançant les idées modernes, avait découvert un traitement dont ne se servent pas encore nos docteurs—peut-être parce qu'il abrégerait le nombre des visites,—enveloppa Tony dans le drap mouillé et le maintint, malgré sa résistance, dans cette enveloppe glacée.

—Quatre-vingts!... dit-il en consultant après quatre minutes le pouls du malade. Le délire n'existe plus...

En effet Tony semblait beaucoup plus calme.

—Laissez-le dans ce drap, continua le vieux praticien. Seulement, comme l'eau s'échauffe, vous le rafraîchirez toutes les trois heures. Vous ferez bien d'avoir deux draps pour alterner. Adieu, madame. Mon cher collègue, au revoir, vous n'avez plus besoin de moi!...

Mame Toinon voulut insister pour le payer.

—Allez, dit-il, soignez votre malade, vous me paierez quand il sera debout. Vous avez bien entendu?... De l'eau fraîche... toutes les trois heures... jusqu'à demain. Au revoir!...

Il sortit. Le chirurgien le suivit.

Mame Toinon resta seule pour soigner son Tony.

Vingt-quatre heures se passèrent, au bout desquelles la fièvre disparut complètement.

Mais Tony continuait à répéter:

—Ma mère!...

—Oh! oui, dit mame Toinon, tu as raison, je suis ta vraie mère...

Le malade sourit:

—Vous?... dit-il. Oh! non. Vous m'aimez, je le sais bien et je ne vous le rendrai jamais assez. Mais vous n'êtes pas ma mère... Ma vraie mère, je l'ai vue... ou du moins j'ai vu son portrait, car elle, ma mère, est morte! Ce n'est plus qu'en rêve que je puis la revoir!... Ah! j'étais bien heureux tout à l'heure.

—Mon Dieu! s'écria mame Toinon, voilà le délire qui le reprend...

—Non, dit Tony, je n'ai pas le délire. Je vous dis que j'ai vu le portrait de ma mère...

Et il lui raconta comment avait été découverte sa parenté avec le marquis de Langevin, comment celui-ci lui avait montré le médaillon où se trouvait le portrait de sa mère, mais en lui disant qu'elle n'existait plus...

Mame Toinon était aussi émue que lui.

—Oui, elle est morte, répondit Tony, et je ne tarderai pas à la rejoindre. Je ne donnerais pas mon bonheur pour cent années d'existence!

—Toi, mourir! s'écria la jeune femme; oh! non, tu ne mourras pas. Tu es sauvé, au contraire. Il t'a admirablement soigné, le bon docteur, et je continuerai son oeuvre, je te le jure!

La chère femme était dans l'ivresse.

Non seulement son Tony allait de mieux en mieux, mais encore ce n'était pas elle qu'il appelait sa mère!

Et il l'aimait pourtant!

L'aimerait-il donc comme elle voudrait si ardemment qu'il l'aimât?...



XIII

L'OFFICE FUNÈBRE

En présentant à nos lecteurs le baron de Chartille, nous avons dit que son existence était très méthodiquement réglée.

Or, dans l'emploi de son temps, la religion avait sa part.

De même que, chaque matin, on était sûr de le voir, quelque temps qu'il fît, partir le fusil sur l'épaule, de même, tous les dimanches, on le voyait dans l'église de Saint-Germain, où sa place était réservée, écoutant la grand'messe et dominant de sa haute taille les fidèles qui l'entouraient.

Aussi, après avoir vengé son ami Vilers, son premier soin fut-il de faire dire une messe pour le repos de son âme.

Il s'adressa au maréchal de Saxe et lui demanda la permission de disposer de ses soldats pour rendre la cérémonie plus digne.

Maurice de Saxe la lui accorda avec empressement.

Quant aux soldats, ce fut à qui serait admis à prendre part à ce travail destiné à honorer le souvenir d'un brave.

En quelques jours, un autel colossal fut élevé au milieu du camp, autel fait de bois et de terre, orné de branches de feuillage, décoré de faisceaux d'armes et de trophées de drapeaux. Avec un goût parfait, les soldats disposèrent de chaque côté de l'autel improvisé des pièces de canons détachées de leurs affûts et mises en croix, autour desquelles des lames de sabres formaient une étincelante auréole, tandis qu'une haie de hallebardes et de mousquets, savamment entremêlés, formait comme un berceau au-dessus de l'officiant.

Il fut décidé que chaque régiment enverrait un détachement à la cérémonie, et que les tambours, trompettes et musiques, viendraient en relever l'éclat.

La cérémonie allait commencer, lorsque trois soldats des gardes-françaises vinrent solliciter l'honneur d'être reçus par le baron.

Il les fit entrer.

—Monsieur le baron, dit l'un d'eux avec un fort accent méridional, nous n'avons pas l'honneur d'être connus de vous. Mais nous pensons que vous ne nous en voudrez pas de vous déranger quand vous saurez que nous servions tous trois dans la compagnie du capitaine de Vilers que nous aimions...

—Que nous aimions beaucoup... appuya comme un écho le second garde-française, en lequel on a déjà reconnu le Normand, inséparable compagnon du Gascon.

—Et pour qui nous aurions donné notre vie, murmura d'une voix à peine intelligible le troisième, qui semblait avoir une extrême difficulté à émettre des sons et dont le nez rouge prenait, grâce à l'émotion, des teintes violacées.

Celui-là, c'était Pivoine.

—Vous avez eu raison, mes amis, dit le baron. Parlez. De quoi s'agit-il?

—Eh bien, donc, reprit la Rose, nous avons une prière à vous adresser. Vous avez probablement entendu parler d'un jeune officier qui conduisait les vingt hommes sur la brèche, le jour de l'explosion...

—Le cornette Tony?...

—Oui, monsieur le baron, un brave et digne jeune homme, engagé depuis six mois à peine et qui pouvait aspirer au plus bel avenir...

—Au plus bel avenir..., répéta le Normand.

—Nous l'aimions tous...

—C'est lui qui m'a crevé la gorge, chuchota Pivoine en passant sa grosse main sur ses yeux humides de larmes; mais je ne lui en voulais pas; au contraire, c'est pour cela que je l'aimais... quel joli tireur cela eût fait!... Ah! je voudrais qu'il fût là, quand même ce serait pour me flanquer encore un coup de pointe!...

—Tony a été l'ami du marquis de Vilers, reprit La Rose. Je puis même dire qu'il lui a rendu de grands services. Enfin ils sont morts ensemble.

—Je vous entends, mes enfants, dit le baron d'une voix émue, vous venez me demander de comprendre Tony dans les prières qu'on va dire pour le marquis de Vilers... Non seulement j'y consens de grand coeur, mais encore je vous remercie de m'y avoir fait penser, car c'est justice. Oui, allez dire à vos camarades que les noms du capitaine de Vilers et du cornette Tony seront unis, dans la cérémonie qui se prépare, comme eux-mêmes ont été unis dans la vie et dans la mort. Bien plus, on pensera dans les prières à tous ceux qui ont péri avec eux et qui n'ont ici ni ami, ni frère pour les représenter...

—Ah! merci, merci, monsieur le baron, s'écria La Rose; toute l'armée vous bénira!... Je ne suis qu'un pauvre soldat, mais si vous avez besoin de la vie d'un homme...

—De deux hommes... dit le Normand.

—De trois hommes, sacrebleu! essaya de s'écrier Pivoine; je ne peux plus faire de discours, mais j'ai encore le poignet solide...

—Allons, c'est bien, mes enfants, dit le baron que l'émotion commençait à gagner; le temps se passe. Il faut penser à la cérémonie.

Les trois soldats prirent congé du baron pour avertir leurs camarades du succès de leur démarche.

Une heure après, un coup de canon annonçait le commencement du service funèbre.

Comme nous l'avons dit, de nombreux détachements y assistaient.

En outre, presque toutes nos connaissances s'y revoyaient côte à côte.

Le maréchal de Saxe, toujours traîné dans sa petite carriole d'osier et en grand uniforme, s'était fait placer au milieu du carré des troupes. A sa droite se tenait debout le marquis de Langevin, également en tenue; à sa gauche, le marquis de Chartille.

Derrière eux se trouvait le comte de Clermont-Prince, qui avait dirigé les opérations du siège d'Anvers, et qui avait chargé Tony de la terrible mission où il avait perdu la vie.

Puis, les officiers du régiment de Bourgogne, où Tony était cornette; ceux des gardes-françaises, anciens compagnons du marquis de Vilers.

Enfin, tout honteux de la place d'honneur qu'il occupait, Ladrange, le soldat qui avait eu le poignet cassé à la prise du château du margrave, et qui avait gagné les galons de brigadier en même temps que Tony conquérait l'écharpe; Briançon, le sergent qui, seul, avait survécu à l'explosion d'Anvers; Pivoine, La Rose et le Normand.

Sur le côté, deux femmes pleuraient, inclinées; c'étaient maman Nicolo et Bavette.

Mais (chose étrange!) seule, mame Toinon manquait. Son absence ne tarda pas à être remarquée. Maman Nicolo surtout, malgré sa douleur réelle, ne pouvait s'empêcher de regarder de temps en temps autour d'elle.

Bavette profitait naturellement de l'occasion pour faire de même.

—C'est bien singulier... murmuraient-elles après chaque vaine recherche.

Le baron de Chartille ne tarda pas à remarquer cette attitude, qui finit par l'intriguer au plus haut point. Une idée lui vint.

Il avait fait une enquête auprès du maréchal de Saxe, du marquis de Langevin, des Hommes Rouges. Cette enquête ne lui avait appris que la mort de Vilers, qui restait sans preuve matérielle. Il se dit que, peut-être, en interrogeant les petits, il obtiendrait de meilleurs résultats qu'en continuant à s'adresser aux grands.

—Après la cérémonie, pensa-t-il, je causerai avec ces femmes.

Le prêtre avait dit l'absoute. Les troupes se retiraient. Prenant congé de Maurice de Saxe et du colonel de Langevin, le baron se dirigea vers maman Nicolo.

Mais, en chemin, la conversation de deux hommes l'arrêta.

—Et pourtant, mon vieux, si ça allait être comme la dernière fois!... disait le Gascon La Rose.

—Ma foi, répliqua le Normand, cet homme-là a pour spécialité de ressusciter. Tant qu'on n'aura pas retrouvé son cadavre...

—De qui parlez-vous donc? s'écria M. de Chartille en s'approchant.

—Dame, monsieur le baron, du capitaine de Vilers. C'est une idée qui vient de me surgir, dit La Rose.

—Laquelle?

—Qu'il n'est peut-être pas mort.

Le baron eut un mouvement de joie.

—Et qui vous fait penser cela? demanda-t-il.

—Le passé. Voyons, écoutez. La première fois, M. de Vilers est blessé à mort. On le porte aux caveaux du Châtelet. On le couche sur les dalles. On le met en bière. On fait son enterrement... Crac, il reparaît à Blérancourt juste à temps pour nous donner un rude coup de main, à ce pauvre Tony, au Normand et à moi.

—C'est juste. On m'a parlé de cela. Après?

—Après?... Il trouve un gouffre, une espèce de puits sans fonds, percé dans un labyrinthe; il tombe dedans... On le croit perdu... Ah! bien oui. Il en sort par une écluse dont nous profitons du même coup, Tony et moi.

—C'est prodigieux, en effet. Ensuite?

—Ensuite, il part pour se faire tuer. Tout le monde le dit mort. Ah! ouiche. Tony va sur le rempart de la citadelle d'Anvers... Juste en face de lui se dresse le prétendu mort qui l'avertit de prendre garde...

—Eh bien?

—Eh bien, monsieur le baron, en réfléchissant à tout cela, pendant la messe, je me demandais si vraiment le marquis de Vilers était mort, et si, comme les autres fois, nous n'allions pas, dans un moment critique, le voir tout à coup reparaître plus vigoureux que jamais!...

Ce que disait le brave La Rose était certainement bien invraisemblable; pourtant cela concordait tellement avec les désirs du baron qu'il ne put s'empêcher d'y songer aussi.

Et ce fut dans cette pensée qu'après un adieu amical aux deux soldats, il se dirigea vers la cantine de maman Nicolo, qu'on lui avait précisément fait remarquer la veille.

Là il fut question d'un bien autre sujet.

La petite Bavette, très loquace de sa nature, parla au baron de l'amour que Toinon portait à son fils adoptif, Tony. Bavette, dont le coeur avait, dès le premier jour, battu pour le jeune garde-française; Bavette, qui avait tremblé pour son bonheur en voyant Tony devenir sergent, puis officier, Bavette n'avait pas constaté sans un violent sentiment de jalousie, la façon dont mame Toinon traitait Tony. Son coeur de femme ne s'était pas trompé sur la nature de l'affection de la costumière pour son fils adoptif. Mame Toinon pouvait s'y méprendre. Bavette, non.

Aussi avait-elle été fort étonnée de ne pas voir mame Toinon au service funèbre. Cela l'avait amenée à songer que, depuis le jour fatal, on ne l'avait pas revue. Que lui était-il arrivé? Qu'avait-elle fait? Était-elle repartie pour Paris? Ce n'était pas probable...

—Mais elle n'a pas même paru aux recherches qui ont été faites, fit observer maman Nicolo.

—Une pareille indifférence est inadmissible. Mame Toinon n'est pas femme à agir ainsi... Il y a une raison.

—Oui, il y a un motif; mais lequel?

Lequel? Voilà ou l'on s'arrêtait. Ni maman Nicolo ni Bavette ne pouvaient découvrir la cause de l'inexplicable disparition de la mère adoptive de Tony. Mais toutes ces indécisions étaient de nature à intriguer davantage encore le baron. Les soupçons grandissaient de plus en plus dans son esprit.

—N'y a-t-il point connexité entre ces diverses disparitions? se demandait-il.

Et il se promit de rechercher mame Toinon.

Mais pour cela, comme il ne la connaissait pas, il lui fallait des aides. Il se demanda s'il ne ferait pas bien d'être accompagné par l'un des soldats qui étaient venus chez lui le matin. Il se promit de leur parler et de demander pour eux à Maurice de Saxe les quelques jours de congé nécessaires pour un voyage à Anvers.

Comme il rentrait chez lui dans cette intention, il aperçut justement les trois hommes attablés avec un singulier personnage, dont la stature minuscule faisait un singulier contraste avec la haute taille des soldats.

Ce personnage, ne le devine-t-on point? c'était le nain de Blérancourt, qui, selon l'intention qu'il en avait manifestée, venait de rejoindre ses amis les gardes-françaises.

—Ainsi, disait sérieusement le nain, il n'y a pas moyen de s'engager parmi vous?

—Tu veux rire, mon ami Goliath, répliqua Pivoine en frappant du poing sur la table, si tu m'avais proposé cela quand je faisais les enrôlements à la porte du Sergent recruteur, à Paris, je t'aurais pris par la peau du cou et collé dans une niche... Ici, c'est différent, tu es un ami... trinquons!

Le nain versa à boire et huma une large lampée. Les gardes-françaises le regardèrent avec admiration.

—Pour bien boire, dit La Rose, je dois te rendre cette justice que tu bois royalement... Si tu avais seulement deux pieds de plus...

—C'est ennuyeux, cela! s'écria le nain. J'étais né pour être soldat, moi. La vie de château ne me plaît plus du tout, depuis que je vous ai connus là-bas.

—Ah! ah! voyez-vous le gaillard!

—Et puis, ce n'était plus tenable. Figurez-vous que, depuis que le vieux bonhomme n'est plus là, le traban est devenu insupportable. Il économise sur tout; il surveille tout; il a les clefs de toutes les armoires. Croiriez-vous que cet animal joue au maître et est plus dur que ne le serait n'importe quel seigneur?... Ma foi, je n'ai plus hésité, j'ai pris mes petites économies... et je me suis mis en route... je voulais vous retrouver, ça n'a pas été long...

—C'est vrai. Vous êtes un malin, vous! dit le Normand.

—N'est-ce pas? Ah! si on voulait, je serais joliment utile, moi... Je trouve tout. Et puis, je comptais sur le capitaine de Vilers!... Enfin!... Heureusement j'ai d'autres amis ici!

Et il leur tendit les mains.

—A ta santé, Goliath! fit La Rose.

—A ta santé!..

—A la vôtre, mes braves!...

Mais, à ce moment, le nain se retourna. M. de Chartille venait de lui frapper sur l'épaule.

Le baron s'était dit tout à coup que ce nabot était peut-être l'homme qu'il lui fallait. Le nain avait été à Blérancourt, il paraissait savoir bien des choses. En sa qualité de bossu, il était intelligent et intrigant comme tous les gens marqués au B. Ce pouvait être une acquisition précieuse.

Le baron lui fit signe de venir avec lui. Sur un geste de La Rose, le nain se leva et suivit le dernier protecteur de la marquise:

—Tu parlais du capitaine de Vilers, dit M. de Chartille, tu le connais donc?

—Je crois bien, je lui ai sauvé la vie!... C'est moi qui avais ouvert l'écluse...

—Et le caporal Tony, tu le connaissais aussi?

—Parbleu!... je lui ai sauvé la vie aussi. Ils barbotaient ensemble.

—Eh bien, découvre-les-moi, morts ou vivants, et ta fortune est faite...

—Ma fortune! mais alors c'est une inspiration du ciel qui m'a amené ici. Comptez sur moi, mon gentilhomme, et préparez votre argent. Vous verrez, je trouve tout, moi!... je trouve tout.



XIV

LE COUP DU MOUSQUET

Comme les autres officiers des gardes-françaises, Maurevailles et Lacy avaient assisté au service funèbre de M. de Vilers.

Mais, après cette cérémonie, ils s'étaient occupés d'une autre non moins triste. Ils avaient, sans apparat et sans pompe, procédé aux obsèques de leur ami Lavenay.

Au retour ils causaient, et, naturellement, ne parlaient que du baron.

Ce personnage, quasi fantastique, sorti tout à coup de l'ombre, leur semblait le mystérieux vengeur qui, dans les légendes, apparaît tout à coup.

Que devaient-ils faire? Quel parti prendre?

Fallait-il venger la mort de Lavenay? Fallait-il provoquer ce vieillard?

Il y avait vraiment là une question de délicatesse et d'honneur très difficile à résoudre. Certes, le baron, malgré son âge, était encore un rude jouteur; Lavenay en avait fait la dure expérience. Cependant, c'était presque se mettre au ban des honnêtes gens que de tuer cet homme, que sa vieillesse mettait déjà si près de la tombe et dont tout le monde, depuis quarante ans, honorait et respectait les cheveux blancs.

—A mon avis, dit Maurevailles, le meilleur est de l'éviter, de le dérouter, de le fuir. Une fois que nous lui aurons fait perdre nos traces, nous pourrons terminer notre tâche.

—Ton idée alors serait?...

—De voir le maréchal et de lui demander la permission de nous absenter quelques jours pour aller à Paris. Voilà les opérations suspendues. On ne nous refusera pas cette faveur...

—Et après?

—Après, le baron se mettra à notre recherche; mais ce sera bien le diable si nous ne réussissons pas à lui faire perdre notre trace jusqu'au moment où nous n'aurons plus rien à redouter de lui.

—Quel moyen emploieras-tu pour cela?

—Le meilleur, car il faut à la fin que j'arrive à mon but. Décidément je ne dois pas songer à Réjane. Cette enfant a pour moi un caprice de pensionnaire qui passera. Celle que je veux et qui m'est due, c'est Haydée. La nouvelle preuve d'amour qu'elle a donnée à son mari, loin de me rebuter, m'irrite et m'attire.

—Mais, maintenant, elle ne voudra plus jamais t'épouser, objecta Lacy.

—Pourquoi donc?

—Une fois mère, elle se donnera tout entière à son enfant.

—Eh bien, raison de plus!...

—Je ne comprends pas.

—C'est cet amour maternel qui va me fournir mon moyen. Un enfant ne se défend pas. Que nous soyons là au moment opportun; que cet enfant qu'elle va mettre au monde soit à nous et, pour le ravoir, pour lui éviter toute souffrance, la mère fera ce que nous voudrons.

—C'est vrai, dit Marc de Lacy. Tu as raison, nous n'avons pas le choix des moyens. Il faut, comme tu le disais, en finir une bonne fois.

Ils se rendirent chez le maréchal qui leur accorda un congé, se chargeant d'avertir de ce congé leur chef immédiat, le marquis de Langevin.

Les deux officiers pressèrent leurs préparatifs de départ.

Ils les terminaient quand un soldat vint leur annoncer que le baron de Chartille demandait à leur parler.

Ils échangèrent un regard.

—Encore cet homme! s'écria Maurevailles.

—Il apparaît juste au moment où nous espérions l'éviter.

—Nous ne devons pas avoir l'air de trembler devant lui, pourtant!

—Qu'il entre. Autant vaut que nous sachions à quoi nous en tenir.

Le baron entra, droit et grave, et, après avoir salué les deux gentilshommes, jeta un regard rapide autour de lui; les préparatifs de départ ne pouvaient le tromper sur leurs intentions.

—Si je ne m'abuse, messieurs, dit-il avec une nuance d'ironie, vous songez à quitter le camp?

Maurevailles fit un signe affirmatif.

—C'est fâcheux, reprit le baron, car, moi-même m'absentant pour quelques jours, j'aurais été heureux de savoir où vous retrouver. Faudrait-il donc que je vous tuasse tous les deux pour vous empêcher de fuir en mon absence?

A ces paroles provocatrices, Lacy et Maurevailles, oubliant malgré eux leur résolution de ne passe battre, s'élancèrent, l'oeil en feu, vers le baron.

—Là, là, tout beau, messieurs, dit le vieillard, souvenez-vous de votre ami.

—Et c'est précisément parce que je m'en souviens, s'écria Maurevailles, pâle de colère, que je veux le venger ou mourir comme lui!...

—Vous, monsieur de Maurevailles, vous êtes malheureusement le seul homme que je ne puisse pas toucher de mon épée. Je crois même que si je vous voyais en péril, je vous sauverais. Votre vie m'est sacrée... J'en ai besoin.

—Mais moi? demanda Lacy.

—Oh! vous, répondit à Lacy le baron de Chartille, je suis prêt à vous tuer quand cela vous fera plaisir, quoique vraiment j'aie déjà versé assez de sang. En ce moment, je vous le jure, je serais enchanté de rester en paix avec vous, à la condition toutefois que vous me donniez votre parole de ne pas vous éloigner.

—Et cette promesse, à quel titre l'exigez-vous?

—Au seul titre d'un honnête homme qui veut le dénouement d'une intrigue sans nom, d'une infamie où l'honneur véritable, tous les intérêts, tous les sentiments d'une femme sont engagés. Vous ne partirez pas! Je ne sais quelle infamie vous préparez. J'ai besoin de vous savoir toujours au camp. Messieurs, dites-moi que vous ne partez pas!...

—Pierre! appela Maurevailles.

Le soldat qui avait introduit le baron parut.

—Place ces valises derrière nos chevaux. Nous nous mettons en route sur-le-champ.

A cette réponse, le baron, à son tour, était devenu blême:

—Je vous ai dit, messieurs, que vous deviez rester ici, prononça-t-il d'un ton sec.

—Et nous vous répondons, baron, que nous voulons partir.

—Je saurai bien vous en empêcher!...

—Comment?

—Avec ceci, rugit le baron en mettant la main sur la poignée de son épée.

—J'avais cru comprendre, fit observer Maurevailles, qu'un motif inconnu de nous, mais très impérieux, vous défendait de vous battre avec moi.

—Avec vous, oui, monsieur de Maurevailles, mais non avec votre ami Marc de Lacy.

—Eh bien, moi, monsieur le baron, je vous répondrai que, tant que vous n'aurez point croisé le fer avec moi, mon ami M. Marc de Lacy me fera la grâce de ne pas se battre. Le tuerez-vous, s'il ne se défend pas?

—Ah! c'est trop fort! s'écria le baron, en mettant l'épée à la main.

Mais, prompt comme l'éclair, Maurevailles avait saisi un mousquet qui se trouvait accoté dans l'angle de la pièce. D'un coup de crosse, il brisa en deux l'épée du vieillard.

Celui-ci poussa un cri de fureur.

—Lâche! lâche! cria-t-il.

—Viens, Lacy, dit Maurevailles en ouvrant la porte. Monsieur le baron, vous êtes chez vous. Soyez tranquille, nous reviendrons!



XV

SOUS LA TONNELLE

Le baron de Chartille resta tout décontenancé par la fuite de Lacy et de Maurevailles. Certainement il s'attendait à tout autre chose qu'à ce dénouement.

Il se demanda un instant s'il ne devait pas monter à cheval et courir après les fugitifs. Mais le soin de rechercher le marquis de Vilers et Tony le retenait aux Pays-Bas.

Il prit donc le parti de retourner chez lui où le nain l'attendait. Il avait hâte de causer avec cet étrange personnage et de savoir quel parti il en pourrait tirer.

Le trajet suffit à calmer le vieillard qui se creusa la tête pour combiner un plan de campagne. Il tenait plus que jamais à arriver promptement à son but.

On était alors en plein été et le beau soleil, qui faisait reluire au loin les casques et les armes, rendait au centenaire ses forces de vingt ans. Il lui semblait encore être à l'époque où à peine sorti de page, il faisait ses premières armes.

—Qu'ils courent vers Paris, se disait-il, tout gaillard. Vrai Dieu, ils auront affaire à forte partie. La marquise sera bien gardée. Je lui donnerai un défenseur dont il me coûte d'invoquer l'aide, mais je n'ai pas le choix des moyens. Pendant que j'éclaircirai le mystère qui plane sur la mort de Vilers, je leur montrerai que fuir ne sert de rien avec moi!

Et il fouetta son cheval. Il avait hâte de voir le nain, qui, seul, pouvait l'aider dans ses recherches!

De ce beau soleil de juillet, de cet air embaumé qui réjouissaient tant le baron, une autre personne profitait aussi; une personne qui, pour protéger la marquise, lui eût été, si le nain l'avait déjà trouvée, un auxiliaire bien plus utile que celui dont il se proposait de demander le secours, quelque important que fût ce secours.

Nous voulons parler de notre ami Tony.

Grâce à la cure miraculeuse du docteur Van-Hülfen, le jeune officier avait triomphé de la crise qui devait l'emporter ou le sauver. Depuis, il reprenait des forces à vue d'oeil.

Le lendemain du jour où avait eu lieu le service en son honneur, Tony dit à mame Toinon.

—Qu'il fait beau, ce matin!... Il me semble que l'air de la campagne me ferait du bien!...

—Mais es-tu assez fort?... Ne crains-tu pas que la marche te fatigue? répondit l'excellente femme.

—Oh! rien qu'une petite promenade...

—Eh bien, soit! Habille-toi...

Donc le blessé et sa garde-malade sortirent, marchant tout doucement d'abord, Tony s'appuyant sur le bras de sa compagne, qui tressaillait à chaque pression involontaire. Puis, peu à peu, enivré de grand air et de lumière, humant à pleins poumons les senteurs des prés, notre héros se mit à courir, se prétendant plus fort que jamais, défiant mame Toinon de le suivre.

—Tony! Tony! tu vas te fatiguer! criait la jeune femme, moitié riant, moitié fâchée. Je vais te gronder, Tony... Tony, pas si vite!

Et elle courait derrière lui, prenant sa part du jeu, oubliant ses chagrins dans la joie de revoir si agile et si dispos celui qu'elle avait tant craint de perdre.

—Tony, je t'en supplie, repose-toi.

Et elle le prenait par le bras, le retenant, pour le laisser s'échapper de nouveau et courir après lui.

A ce jeu, sans s'en apercevoir, ils s'étaient éloignés de la ville. Le temps passait vite. Il était près de midi.

—Oh! que j'ai faim! dit Tony en s'arrêtant.

A quelques pas d'eux était un cabaret, avec ses tonnelles verdoyantes. Sur la porte, l'hôtesse, une grosse Brabançonne, les regardait en illuminant d'un joyeux sourire sa face large et rubiconde. Imaginez-vous un de ces jolis tableaux que le peintre Charles Jacque vend aujourd'hui huit mille francs pièce et qui vaudront le double dans dix ans.

—Tu as faim? s'écria Toinon. C'est vrai, ta tasse de lait est loin. Je n'y pensais plus. Mais où aller déjeuner?

—Là, parbleu! sous la tonnelle. Nous nous imaginerons que nous sommes aux Porcherons!...

Et il fit signe à l'hôtesse, qui, flairant une bonne aubaine, s'empressa de dresser le couvert.

Avec une joie d'enfant, Tony examinait la nappe éblouissante de blancheur, les assiettes de grosse faïence à dessins naïfs, les brocs d'étain brillants comme de l'argent, qu'on posait devant lui.

—Quel charmant déjeuner nous allons faire ici! s'écria-t-il enchanté.

Et la joie de voir son Tony heureux doublait celle que mame Toinon prenait aussi en cette belle matinée sous cette gaie tonnelle, où tout repas devait sembler si bon!

Rouge de plaisir et d'émotion, elle n'avait plus trente-cinq ans, elle en avait dix-huit.

Le déjeuner commença.

Tony babillait comme une pie, mais cela ne l'empêchait pas de dévorer. Avec l'appétit des convalescents, il lui semblait ne pouvoir jamais se rassasier ni de manger ni de boire.

D'abord mame Toinon s'en épouvanta.

—Ne mange pas trop, Tony, disait-elle. Surtout ne bois pas tant. Tu sais que le docteur t'a dit de te ménager...

Mais bast!... Le jeune homme avait de si belles raisons à donner que la bonne femme se laissait convaincre. Ne fallait-il pas qu'il prît des forces? Et puis, il y avait là un petit vin blanc, pétillant et doux, qui réjouissait le coeur.

—J'ai été si longtemps condamné aux potions et aux tisanes!... disait Tony en tendant son verre.

Vraiment c'était plaisir au contraire que de voir le convalescent si bien en train. Peu à peu, entraînée par l'exemple, mame Toinon se mit aussi à faire fête au rustique festin.

Tout en déjeunant, on formait les projets les plus beaux, les plus fous, les plus irréalisables.

—Je vendrai ma boutique, disait Toinon. Je ne veux plus retourner rue des Jeux-Neufs... Nous irons trouver le marquis de Langevin pour qu'il te fasse connaître ton père; nous chercherons ta nouvelle famille, et, puisque je ne te suffis plus...

—Oh! pouvez-vous dire cela! se récria Tony en lui prenant la main.

—Soit. Mais enfin, il faut que tu retrouves tes parents, ne fût-ce que dans l'intérêt de ton avenir. Une fois tes parents connus...

—J'épouserai Bavette!... s'écria inconsidérément Tony.

Ce mot tomba comme une bombe sur les châteaux en Espagne que bâtissait la pauvre mame Toinon. Le réveil fut terrible. Elle pâlit, chancela et, malgré ses efforts pour rester maîtresse d'elle-même, s'évanouit...

Tony, tout inquiet, se précipita vers elle et la prit dans ses bras. Il lui frappa dans les mains, lui baigna les tempes d'eau fraîche. Les rôles étaient changés; c'était elle maintenant qui était malade et lui qui lui prodiguait des soins.

Enfin, il réussit à lui faire reprendre connaissance, mais pour la voir aussitôt éclater en sanglots.

—Toinon, qu'avez-vous donc, qu'avez-vous? demanda-t-il tout ému et ne comprenant rien à cette douleur inattendue.

Ce que Toinon avait, hélas, elle ne pouvait le dire à Tony. Comment aurait-elle osé avouer les espérances déçues, les désillusions de son coeur brisé? Cependant, notre héros, de plus en plus inquiet, devenait pressant et insistait. A la fin elle n'y tint plus! En versant des flots de larmes, elle lui fit connaître tout ce qui s'était passé en elle depuis le jour où elle avait compris la nature véritable de son affection pour lui. Elle ne lui cacha rien, ni ses luttes, ni ses espoirs...

Elle lui disait cela tout bas, de peur d'être entendue... Son visage frôlait le visage du jeune homme; ses beaux yeux baignés de pleurs brillaient comme des escarboucles... Tony, soudain initié à la passion, Tony, enfiévré, enivré, perdit la tête. Se penchant sur la jeune femme, il l'entoura de ses bras:

—Ah! tiens! s'écria-t-il, la tutoyant pour la première fois de la vie, j'ai été aveugle, ingrat... je ne t'ai pas comprise... je n'ai rien vu... Ta bonté m'a caché ta beauté! Pardonne-moi, pardonne-moi!....

—Quoi! tu pourrais m'aimer?... murmura Toinon palpitante.

—Moi?... Ah, tu verras! mais il ne faut pas m'en vouloir!... Je n'étais qu'un enfant. Tu m'as fait homme! Ta m'as ouvert les yeux et le coeur. Ah! maintenant je puis te le dire, je t'aime!... je t'aime!...

Et, sous le soleil de juillet qui, par les interstices du feuillage, lançait ses flèches d'or dans la tonnelle ombreuse, pendant que Tony se sentait naître, Toinon se sentait mourir. Son sang bouillonnait, son coeur éclatait, ses yeux se voilaient.

—Ah! j'étouffe!... dit-elle.

Elle saisit à poignée un bouquet de cerises et se le mit tout entier entre les lèvres aussi rouges que ce fruit de pourpre...

Mais Tony en mangea la moitié.....

Une heure après, les deux amants reprenaient le chemin d'Anvers, et sans courir cette fois.

Toinon, s'abandonnant à son bonheur, auquel elle n'osait croire, s'appuyait, rêveuse, sur l'épaule de son cavalier. Tony, tout surpris d'être né à des sensations nouvelles, s'arrêtait par instants comme pour signer par un long baiser les mots d'amour venus malgré lui sur ses lèvres.

En cheminant ainsi, on ne s'occupe guère de la route qu'on suit. Dans un bosquet, nos amoureux s'égarèrent, si bien qu'en sortant, comme il commençait à se faire tard, ils durent demander leur chemin à une vieille bûcheronne qui, son fagot sur l'épaule, revenait en chantant de sa chasse au bois mort.

Elle les regarda en clignant de l'oeil.

—Votre chemin? dit-elle. Ah! laissez donc, les tourtereaux. Vous voulez vous gausser de moi. Votre chemin, vous ne demandez qu'à le perdre...

Toinon, qui trouvait peut-être cette réflexion très judicieuse, ne put se défendre de sourire pendant que le naïf Tony baissait honteusement la tête.

Soudain, une voix sortit d'un buisson:

—Voulez-vous que je vous l'indique, moi, votre chemin?

Le jeune homme tressaillit. Il lui semblait reconnaître le grêle organe qui avait proféré ces mots. Il courut au buisson et l'écarta.

Il se trouva en face de la tête crépue de maître Goliath, le nain de Blérancourt.

Arrivé à Anvers depuis quelques jours, le nain avait fouillé la ville dans tous les sens. Par fantaisie et pour varier un peu ses démarches, il avait fait ce jour-là une tournée dans les faubourgs et les villages.

Or, le soleil l'étouffait; il était entré par hasard dans le cabaret où Tony et mame Toinon avaient déjeuné. Naturellement l'hôtesse jasa. En apprenant que les convives qui venaient de partir étaient un garde-française qui semblait sortir de maladie et une femme d'une trentaine d'années, il fit d'abord une cabriole de joie, puis se mit à leur recherche.

Il n'eut pas beaucoup de peine à les rejoindre.

—Eh oui, parbleu! c'est moi, dit-il joyeusement à Tony, qui le considérait d'un air effaré... c'est moi qui vous cherchais et qui vous ai trouvé... je trouve tout, moi!...

—Qu'est-ce que c'est que cet homme? demanda à Tony mame Toinon un peu effrayée.

—Un des gens qui nous servaient au château du magnat.

—Ah! si vous saviez tout! fit le nain. Mais vous me devez la vie! Je vous raconterai cela. Donc, ma jolie dame, il n'y a pas à s'épouvanter; je suis un ami, et si je vous cherchais, c'était pour vous rendre service...

Et le nain sortit tout à fait de son buisson en se dandinant d'un air aimable.

—Mais, au fait, pourquoi nous espionnais-tu ainsi? demanda Tony en fronçant le sourcil.

—Oh! ne vous fâchez pas, mon officier, car je sais que vous êtes officier, maintenant... J'ai appris cela au camp ces jours-ci, en trinquant avec mes camarades La Rose et Normand.

—Au camp? s'écria Tony... Tes camarades!... Est-ce que, par hasard, tu serais soldat, maintenant?

—Hélas! non; quoique, si l'on savait m'apprécier... Mais il ne s'agit pas de cela. Reprenons le chemin de la ville, si ça ne vous contrarie pas trop de m'admettre en tiers dans votre entretien, ajouta le nabot avec une nuance de raillerie.

—Soit, dit Tony, tandis que le visage de Toinon se teintait de pourpre à l'allusion du nain; mais c'est à la condition que tu m'expliqueras...

—Tout ce que vous voudrez. Je ne suis venu que pour cela.

—Marchons, alors.

Ils se dirigèrent vers Anvers. Chemin faisant, ainsi qu'il l'avait promis, le petit homme leur raconta d'abord sa propre odyssée, puis ce qu'il savait de l'intervention du baron de Chartille dans les affaires de la marquise, la mort de Lavenay, le service funèbre, et enfin comment l'absence de mame Toinon à ce service avait fait naître des espérances déjà en partie réalisées.

—Il a eu la main heureuse, le vieux, dit le nain en terminant, il a fait en me rencontrant une bonne affaire. Je suis quatre fois plus petit que lui, mais j'ai de l'imagination à en revendre. Je lui ai dit que je vous trouverais, et ma foi! ça n'a pas été long. Si j'avais autant de veine avec le capitaine...

—Eh! qui sait! s'écria Tony, saisi d'un subit pressentiment. Le baron a raison. Car si, moi, je suis vivant, le marquis de Vilers peut l'être de même... Eh bien, nous voici deux de plus pour le chercher, car maintenant je suis guéri de mes blessures. Mon aide et celle de mame Toinon pourront rendre des services. Petit, conduis-nous auprès du baron de Chartille. J'ai hâte de le voir.