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Le serment des hommes rouges: Aventures d'un enfant de Paris

Chapter 79: XIX LIEUTENANT!
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About This Book

A foundling is taken in by a widow who runs a costume shop and, after an attack by masked assailants that leaves him with partial amnesia, grows into a handsome, quick-witted youth. His work among patrons of fashion and the theatre leads him into balls, flirtations and encounters with high society, while a proud nobleman tempts him toward military service. The narrative alternates streetwise humor, episodes of personal danger, duels and disguise, as the young man navigates social ambition and lingering threats while seeking answers about his mysterious past.



XVI

UN EXPLOIT DE M. LA RIVIÈRE

Laissons à Anvers le baron de Chartille, Tony, mame Toinon et leur excellent limier, le nain, chercher le marquis de Vilers, et suivons, sur la route de Paris, Maurevailles et Lacy.

Les deux Hommes Rouges allaient à franc étrier, ne s'arrêtant que pour donner à leurs montures le repos indispensable et prendre eux-mêmes leur nourriture.

Ils supposaient bien que ce vieillard indomptable qu'ils avaient laissé en arrière, le baron de Chartille, n'accepterait pas ainsi sa défaite.

Aussi ne perdaient-ils pas une seconde.

—En admettant qu'il coure après nous, disait Lacy à Maurevailles en déjeunant à la hâte au premier relai, il a bien dû perdre une demi-heure...

—Et, eût-il un cheval aussi endiablé que lui, je le défie de la regagner.

—Il y a une chose surtout qui va l'arrêter.

—Quoi donc?

—Les vivres. Nous allons passer, tu le sais, dans un pays ruiné, où les fourrageurs n'ont rien laissé, ni une botte de foin, ni une mesure d'avoine.

—C'est juste. A prix d'or, nous aurons peut-être de quoi nourrir nos deux chevaux. Mais le sien, arrivant une heure après, ne trouvera plus rien.

—Ou, du moins, il lui faudra attendre; car le baron a de l'or et ne le ménagera pas, et les paysans arriveront bien à lui donner ce qu'il lui faudra. Mais ils y mettront le temps...

—Et de ce temps nous saurons profiter.

Sur cette espérance Lacy et Maurevailles repartirent.

Leur calcul était aussi mauvais qu'il semblait bon.

Derrière eux, en effet, marchait un homme; non point le baron de Chartille, mais son fidèle Lapierre, son homme de confiance.

Lapierre était de la même trempe que son maître. Si les Hommes Rouges s'arrêtaient peu, lui, ne s'arrêtait pas du tout.

C'était un vieux soldat qui avait fait la guerre avec son maître sous le règne précédent et qui jugeait inutile de descendre de cheval pour manger. Avec sa gourde pleine et un pain de seigle sur son porte-manteau, il aurait galopé douze heures.

Quant à fatiguer le cheval, peu lui importait: il ne manquait pas de bidets à acheter chez les paysans.

Lapierre ne voulait pas rejoindre les deux gentilshommes, mais les dépasser. Aussi, tandis qu'ils suivaient la route ordinaire, prit-il les sentiers à travers champs et bois.

En hiver, homme et cheval fussent restés dans les fondrières. En été, ils gagnèrent de cinq à six lieues.

Donc, pendant que Lacy et Maurevailles se préoccupaient de ne pas être rejoints par le baron, Lapierre les précédait sur la route de Paris.

Le voyage des deux Hommes Rouges s'effectua sans encombre. Ils entrèrent dans la capitale, se croyant certains d'être libres de leurs actions.

A peine descendus de cheval, ils se rendirent à l'hôtel de Vilers.

La porte était fermée. Maurevailles frappa violemment.

—Que désirez-vous? demanda le suisse en se présentant.

—Nous avons une importante communication à faire à la marquise de Vilers, dit Lacy.

—Est-ce une lettre pour lui remettre? Donnez-la-moi.

—Il faut que nous lui parlions.

—Impossible. On n'entre pas, s'écria le suisse.

—Mais c'est de la part du marquis.

—On n'entre pas!

—Drôle, s'écria Maurevailles, sais-tu que, par ton obstination, tu peux causer de grands malheurs?

—Que monsieur me pardonne, balbutia le malheureux portier abasourdi, mais je ne puis enfreindre la consigne formelle qui m'a été donnée, surtout quand...

Il n'eut pas le temps d'achever. Pendant que Maurevailles parlementait, Lacy avait tiré son mouchoir, l'avait roulé et en avait confectionné un solide bâillon. Au moment où le suisse, tout en causant, passait la tête par la porte entre-bâillée, Maurevailles le saisit par le cou et Lacy le bâillonna de façon qu'il ne pût jeter un cri.

Enlevant le pauvre Helvétien ainsi réduit au silence, ils le portèrent dans sa loge et passèrent.

Le péristyle de l'hôtel était ouvert; mais les différentes portes qui donnaient sur l'antichambre étaient toutes fermées à clef.

Ils en enfoncèrent une et entrèrent.

Au bruit de la porte forcée, une chambrière accourut tout effarée, puis, les voyant, prit la fuite en criant. En deux enjambées, Maurevailles la rejoignit.

—Tais-toi, dit-il rapidement en lui saisissant rudement les mains.

—Grâce, murmura la jeune fille.

—Ne craignez rien, mon enfant, dit à son tour Lacy, nous sommes des amis.

—Des amis qui entrent en brisant les portes? fit observer la chambrière.

—Qu'importe la façon dont nous nous présentons, si notre intention est d'être utile à la marquise? Nous n'avions pas le choix des moyens! s'écria Maurevailles. Vite, mon enfant, parlez, où est votre maîtresse?

—Ma maîtresse n'est pas visible...

—Il faut que nous la voyions sur-le-champ. Elle court un grand danger. Où est-elle? reprit avec impatience le chevalier. Voyons, conduisez-nous auprès d'elle...

—Pour que vous la torturiez de nouveau, n'est-ce pas? Eh bien, non, non, mille fois non!... s'écria la courageuse jeune fille.

—Ah! c'est ainsi, dit Lacy, en ouvrant la porte du placard qu'il venait de découvrir dans la boiserie. Veux-tu, oui ou non, nous obéir?

—Non.

—Alors...

Ils la saisirent et la jetèrent au fond du placard qui fut fermé à double tour, puis ils firent irruption dans le couloir.

Au bout était une nouvelle porte. Celle-là n'était fermée qu'au verrou. Ils l'ouvrirent et se trouvèrent dans une vaste pièce pleine de meubles, mais où ils ne virent personne.

—Enfin, nous voilà maîtres de la maison! s'écria Lacy.

Comme si ce mot eût été un signal, tous les meubles remuèrent soudain.

Les armoires, les bahuts s'ouvrirent, les tapis des tables furent violemment arrachés, les tapisseries se soulevèrent....

Et des armoires, des bahuts, de dessous les tables, de derrière les tentures, des hommes sortirent comme autant de fantômes...

Ils étaient quatre, huit, douze, tous armés...

—Trahison! hurla Maurevailles en essayant de tirer son épée.

Mais un des hommes le saisit par les deux coudes, un autre le prit à bras le corps, un troisième lui passa prestement une corde autour des jambes et se mit à le ficeler des pieds à la tête, pendant que l'on traitait de la même façon Lacy.

—Misérables bandits, criait Maurevailles exaspéré, vous paierez cher votre audace!...

—Tout beau, tout beau, monsieur le chevalier, pas tant de tapage, s'il vous plaît, dit l'un des assistants qui s'avança vers les deux gentilshommes, en tenant à la main une tabatière, dans laquelle il puisa une énorme pincée...

—Qui êtes-vous? et de quel droit agissez-vous ainsi? demanda à son tour Marc de Lacy.

—De quel droit? Ordre de M. le lieutenant-général de police. Qui je suis? un pauvre diable que ces messieurs ne se rappellent sans doute pas, mais qui n'oubliera jamais le plaisir et l'honneur qu'il a eus de les rencontrer un soir place des Capucines...

Et il fit une cérémonieuse révérence aux deux prisonniers.

—Ah! s'écria Maurevailles, je vous reconnais, en effet. C'est vous qui êtes...

—La Rivière (Sébastien-Dieudonné), exempt de la police royale, pour vous servir, messieurs, à l'occasion; mais dans l'instant, chargé de vous faire comparaître, par n'importe quel moyen, devant M. Feydeau de Marville... Or, comme vous ne me paraissez pas du tout disposés à y venir de plein gré, vous m'excuserez d'employer des moyens de coercition que je réprouve, mais qui me sont imposés par mon devoir...

Il fit une troisième révérence, puis se tournant vers ses hommes: «Enlevez!» dit-il.

Saisis, chacun, par quatre agents, Maurevailles et Lacy furent emportés de vive force et jetés dans un carrosse qui attendait à l'écart.

Un quart d'heure après, ils étaient chez le lieutenant de police.

Maintenant, si l'on veut savoir comment La Rivière et ses camarades s'étaient trouvés là si à propos, nous rappellerons que le baron de Chartille avait expédié derrière les Hommes Rouges son valet Lapierre.

Lapierre était muni d'un message pour le lieutenant de police le prévenant du danger couru par la marquise et du départ des deux officiers.

Certain que leur première visite serait pour l'hôtel de Vilers, M. de Marville y avait envoyé tout de suite une troupe d'exempts.

On voit qu'il avait eu raison.



XVII

RETOUR AU CAMP

A Anvers, le baron de Chartille se promenait impatiemment, attendant le retour du nain, parti en chasse depuis le matin et qui, de la journée, n'avait donné de ses nouvelles.

—Le maroufle se sera attardé dans quelque cabaret borgne, disait avec colère le baron, il va rentrer encore comme hier, affreusement gris et me raconter quelque bourde. Qu'il prenne garde à ses oreilles...

A ce moment la porte s'ouvrit et le nain entra.

Il avait l'air si joyeux, si satisfait de lui-même, que toute la colère du baron se fondit en un clin d'oeil.

—Eh bien, maître Goliath, s'écria M. de Chartille, quelles nouvelles?

Le petit homme était trop content pour ne pas bavarder un peu.

—Il n'appartient point aux jeunes gens de valeur de se vanter eux-mêmes, commença-t-il emphatiquement; cependant si, pour une fois, j'osais déroger à cet usage, je me permettrais de dire que ce fut pour M. le baron un jour heureux que celui où il m'honora de sa confiance...

—Abrège, abrège, sarpejeu, interrompit le baron qui n'avait que faire d'un discours et qui voulait des faits. As-tu enfin découvert quelque chose?

—Quelque chose, oui, et je m'en vante. Sans exagérer, je pourrais dire beaucoup.

—Tu es sur la trace?

—Sur la trace!... c'est-à-dire que j'ai trouvé l'oiseau...

—Vilers!... s'écria le baron en chancelant d'émotion.

Mais, d'un bond, le nain s'était précipité dehors. Il rentra, tenant d'une main Tony, de l'autre mame Toinon toute honteuse.

—Ah! vous êtes trop gourmand, monsieur le baron, dit le bout d'homme en revenant. Il me semble que c'est déjà beaucoup de vous présenter M. Tony, cornette au régiment de Bourgogne et mame Toinon, costumière à Paris, son amie...

—Certes, dit M. de Chartille, je rends justice à ton habileté, mais un instant j'avais espéré...

—Espérez, monsieur le baron. Eh! eh! j'ai trouvé ces deux-là, le plus fort est fait. Il y a commencement à tout. Maintenant nous n'en avons plus, qu'un à chercher et nous sommes toute une bande!...

—Certes oui, s'écria Tony avec feu, ce que vous dit ce brave garçon est la vérité. Je vous le jure, monsieur, mort ou vivant, mais vivant comme moi, je l'espère, nous retrouverons le marquis!...

Et Tony, sur la demande du baron, se mit à lui raconter la miraculeuse façon dont il avait échappé à la mort. Il lui dit que M. de Vilers pouvait parfaitement avoir été sauvé de même. Son discours plein de feu changea en une véritable confiance l'espérance si douteuse du baron.

—Par ma foi, s'écria celui-ci, après que Tony eut parlé, je vous crois, jeune homme, et je vous crois tellement que je n'hésite pas à vous laisser ici continuer vos recherches avec l'aide intelligent que j'avais amené. Moi, je ne vaux rien pour ces sortes de choses et j'ai hâte de retourner à Paris, où je dois surveiller les deux ennemis de la marquise. Car, malgré mes précautions, je crains pour elle et pour sa soeur. Là-bas je serai plus utile qu'ici. Mais je ne vous abandonne pas pour cela. Cherchez, ne ménagez ni l'argent ni la peine. De loin ou de près, je suis à vous.

Le baron tendit la main à Tony, salua mame Toinon avec autant de politesse que s'il eût eu affaire à une duchesse, et jeta une bourse pleine de louis au nain.

Puis, appelant l'hôte, il lui commanda d'atteler son carrosse.

Insister pour faire changer d'avis un tel homme eût été perdre ses mots. Tony le laissa partir et ne s'occupa plus que de la mission dont il était chargé.

Aidé du nain, il commença les recherches; mais il s'aperçut bientôt qu'elles seraient longues et difficiles et il réfléchit à ce que sa propre situation, à lui Tony, avait d'anormal. Il était officier, il appartenait à l'armée, et il restait là inactif, loin de son régiment.

Tant qu'il avait été malade, mourant, on n'aurait eu rien à lui dire. Mais maintenant il était guéri, fort et bien portant. Il se devait à la France.

Il résolut donc de quitter Anvers et de rejoindre l'armée, laissant au nain tout le travail des recherches. Celui-ci avait juré d'ailleurs de ne pas quitter Anvers avant d'avoir retrouvé soit Vilers, soit sa tombe.

—Écoute, dit Tony, continue à chercher. Fouille toutes les maisons. Explore tous les villages. Mais si, dans quinze jours, tu n'as rien appris, viens quand même me rejoindre au camp. Là nous aviserons. Moi, de mon côté, peut-être saurai-je quelque chose. Il est possible que le marquis, se cachant comme autrefois, ait suivi l'armée. Peut-être à la première bataille, le verrons-nous apparaître et combattre à nos côtés... Peut-être même surveillait-il Maurevailles et Lacy et se montrera-t-il en apprenant leur départ...

—Ce n'est pas impossible, cela, dit le nain

—Enfin, nous verrons. Seulement, je te recommande une chose: ne bois pas trop...

—Oh! par exemple!...

—Tu avais, ce me semble, cette réputation à Blérancourt.

—Eh bien, faut-il être franc? Je ne l'avais pas tout à fait volée. Mais convenez que tout sert en ce monde. Si je n'avais pas eu soif, vous aurais-je retrouvé?

—C'est juste, dit Tony en souriant; mais enfin, le même moyen ne peut pas toujours être bon.

Le lendemain, Tony, suivi de son inséparable mame Toinon, se présentait au camp français, où il se faisait reconnaître par le marquis de Langevin d'abord, puis par le maréchal de Saxe.

Maurice de Saxe félicita vivement le jeune homme:

—Vous avez gagné votre lieutenance, monsieur, lui dit-il. Elle vous sera acquise aussitôt que votre état civil sera régularisé et que Sa Majesté, à qui j'en vais référer sur-le-champ, aura donné son bon plaisir.

Tony s'inclina et sortit, plein de joie.

La nouvelle de la résurrection du jeune et brave cornette s'était promptement répandue dans tout le camp, où elle avait causé une joie universelle.

Quand Tony sortit de chez le maréchal, il fut entouré d'amis qui venaient l'embrasser et lui serrer la main.

En tête étaient Pivoine, La Rose et le Normand.

—Tous les bonheurs viennent à la fois, dit le brave Gascon en montrant les galons de laine tout neufs qui ornaient ses manches. Hier on me nomme caporal, aujourd'hui je vous retrouve. Quoique vous soyez mon supérieur maintenant, monsieur Tony, voulez-vous me serrer la main?

—Comment donc, s'écria le jeune cornette en lui sautant au cou. Dans mes bras, mon vieux camarade, et toi aussi, Normand. N'êtes-vous pas mes deux parrains d'armes?

—Et moi, votre premier adversaire... et votre première victoire, dit Pivoine de sa voix enrouée.

—Ah! mon bon Pivoine, j'espère que tu ne m'en veux pas?

—Vous en vouloir, tonnerre de Dieu! Mais, depuis ce jour-là, je vous adore... quoique, vraiment, là, le coeur sur la main, c'était un coup de hasard...

—Parbleu, dit Tony joyeusement, qui en doute?

—Et, maintenant, si, quoique officier, vous me faisiez l'honneur de croiser le fer avec moi... avec des fleurets boutonnés, s'entend...

—Tu me toucherais à tout coup?... C'est bien possible. Aussi te demanderai-je des leçons...

—Pas avant d'avoir bu un moos de bière, toujours, se récria La Rose. Allons, mon cornette, venez trinquer encore une fois comme à votre entrée au régiment. Nous buvions alors pour fêter votre arrivée; nous boirons, cette fois, à votre heureux retour.

—A votre heureux retour, répéta le Normand.

—Je veux bien, et certes ce sera de bon coeur, dit le jeune officier.

Tony ne connaissait pas le camp; il ne savait pas où La Rose allait le conduire.

Et où l'aurait-il mené, le brave Gascon, sinon au cabaret de maman Nicolo, là où s'était cimentée leur amitié, là où elle devait être renouvelée?

Mais Tony n'y pensait pas. Les événements, l'émotion lui avaient pour un instant fait oublier Bavette et sa mère.

Quand le souvenir lui revint, il était sur le seuil de la cantine.

En l'apercevant, la vivandière, folle de joie, leva les bras au ciel, en faisant une pantomime, désordonnée, tandis que, Bavette rougissante, se jetait au cou du jeune officier....

Et mame Toinon que Pivoine était allé chercher et qui les rejoignait justement à cet instant!...

Pauvre mame Toinon, elle observait Tony; Tony, en qui le souvenir de son premier amour, si frais, si naïf, venait de renaître, et qui, tout honteux maintenant en revoyant Bavette, tremblait et baissait les yeux pour cacher les larmes qui les mouillaient.

Pauvre mame Toinon! Tony n'était plus le convive si gai, si rieur, de la tonnelle près d'Anvers. Tony n'osait point parler; Tony buvait à peine; Tony, le coeur gros, songeait!...

Mame Toinon voyait cela et elle comprenait tout ce qui se passait dans l'esprit et dans le coeur du jeune homme, et la tristesse de Tony la gagnait.

En vain, elle essaya de rire; en vain, par une feinte gaieté, elle tenta une lutte impossible; ses trente-cinq ans ne pouvaient soutenir le parallèle avec les dix-sept ans de la vierge à qui Tony devait le charme du premier battement de son coeur.

Le jeune officier avait hâte de quitter les soldats. Il lui tardait d'être seul pour s'abandonner à ses pensées. Aussi, abrégea-t-il la causerie en se prétendant fatigué.

Il reprit avec Toinon le chemin de l'hôtellerie où ils étaient descendus. Tony marchait en silence. A deux ou trois reprises, sa compagne essaya de nouer l'entretien. Il lui répondit à peine. Et comme, donnant pour prétexte la fatigue qu'il avait objectée à la cantine, elle voulait lui prendre le bras, il refusa d'un geste brusque, en disant:

—Merci. Il faut que je m'habitue à marcher sans aide, si je veux reprendre mon service au régiment.

—Ah! soupira la pauvre femme, en rentrant à l'hôtellerie, j'étais folle de croire à la durée d'un caprice.... Mes beaux jours sont finis... bien finis.... Adieu, mes rêves!...

Elle rentra dans sa chambre d'auberge, séparée seulement de celle de Tony par un couloir sur lequel donnaient les deux portes. Et là jusqu'au matin, elle resta abîmée dans ses réflexions, attendant toujours un mot qui lui rendît l'espoir, regardant à travers sa porte toute grande ouverte la porte de la chambre de celui qu'elle aimait...

Hélas! le mot ne vint pas. La porte resta close....



XVIII

LE POIGNARD

Le baron de Chartille avait eu une heureuse inspiration en envoyant Lapierre prévenir M. de Marville du départ de Maurevailles et de Lacy pour Paris.

Leur tentative à l'hôtel de Vilers eût pu, en effet, être fatale à la marquise dans la position où elle se trouvait.

Aussi M. de Marville, instruit par le baron, jugea-t-il à propos de ne rien dire, ni à madame de Vilers, ni à Réjane.

Il chargea du soin de mener l'expédition son exempt, La Rivière, dont il connaissait le tact et l'habileté. Ce fut au vieux Joseph que La Rivière exposa son plan, et nul autre que lui n'en fut averti dans la maison.

On a vu comment le coup de main avait réussi.

Si cela n'eût dépendu que de Joseph, le secret le plus complet eût été gardé sur cette affaire, et, durant un certain temps du moins la marquise eût été assurée de sa tranquillité.

Malheureusement, l'entrée des Hommes Rouges ne s'était pas effectuée sans quelque bruit. Le suisse avait été bâillonné, la suivante Suzette jetée dans une armoire. Quoi qu'on pût faire, il était impossible de compter qu'ils ne parleraient pas.

Joseph prit donc les devants et alla, lui-même, tout révéler à la marquise.

Au fond, nous devons l'avouer, il n'était pas fâché de se poser un peu et de faire savoir qu'il avait, lui aussi, joué son petit rôle dans la lutte contre les implacables ennemis de la marquise. C'était lui qui avait désigné à La Rivière la chambre où il y avait le plus de meubles!

La marquise le félicita vivement de son intelligence et de sa fidélité. Joseph partit tout triomphant.

Mais il y avait une personne qui avait écouté le récit de Joseph avec un intérêt marqué.

Cette personne, c'était Réjane....

Réjane, malgré ce qui s'était passé, malgré tout ce qu'elle connaissait du caractère de Maurevailles, n'avait pas cessé de l'aimer.

En apprenant qu'il venait d'être arrêté, elle pâlit.

Mais elle maîtrisa son émotion pour ne pas que sa soeur la remarquât. Quant à Joseph, emporté par le feu du récit, il ne voyait rien.

À peine eut-il quitté la salle, que Réjane, le coeur serré, s'excusa auprès de sa soeur pour se retirer à son tour dans sa chambre.

Son plan était fait.

Elle attendit que la nuit fût tout à fait venue. Elle se laissa déshabiller par ses femmes de chambre. Puis, quand elle fut certaine que personne ne pouvait plus la voir, elle se rhabilla à la hâte et descendit sur la pointe du pied.

La grande porte de l'hôtel était fermée, mais Réjane connaissait le secret au moyen duquel la petite porte pratiquée dans le grand portail glissait sur ses gonds.

Elle appuya sur le bouton.... La porte s'ouvrit et se referma.

Réjane était dans la rue.

Toute tremblante, elle hésitait à s'aventurer à travers les quartiers déserts et mal éclairés, redoutant les mauvaises rencontres, craintive, timorée. Mais elle puisa des forces dans son amour. Peu à peu elle s'enhardit. À la fin, elle se dirigea rapidement vers la place Vendôme.

Elle allait à l'hôtel du lieutenant général de police.

Il fallait toute l'inexpérience de la jeune fille pour entreprendre pareille folie. Réjane avait mille chances d'être arrêtée soit par des voleurs, soit par des galants de rencontre, soit par le guet....

Mais il est des grâces d'état. La jeune fille arriva sans encombre jusqu'à la rue des Capucines.

Là encore, il y avait gros à parier qu'elle échouerait. Les gardes de la porte de l'hôtel, les exempts groupés dans l'antichambre pouvaient prendre Réjane pour une coureuse de nuit ou pour une folle, et de leur propre autorité, la conduire au Fort-l'Évêque ou aux Madelonnettes.

Non. Il était écrit qu'elle arriverait jusqu'au lieutenant de police. Elle y arriva.

Par un heureux hasard, le garde de planton à la porte de l'hôtel de Marville était un garçon intelligent qui vit du premier coup d'oeil à qui il avait affaire.

Il comprit que quelque raison de la plus haute gravité pouvait seule amener cette jeune fille à pareille heure auprès du lieutenant de police. Il appela le chef de poste; et, sans être autrement interrogée, Réjane parvint jusqu'à l'antichambre de M. de Marville.

Là elle écrivit son nom, sur un papier qu'elle plia et qu'elle fit passer par un huissier.

En lisant ce nom, le lieutenant de police, stupéfait, donna ordre d'introduire immédiatement celle qui le portait.

Réjane entra.

—Que puis-je pour vous être agréable, mademoiselle? demanda M. de Marville en s'inclinant.

—Monsieur, dit Réjane avec assurance, je viens vous demander une immense faveur.

—Laquelle? Pariez sans crainte.

—M. de Maurevailles a été arrêté tantôt par vos gens à l'hôtel de Vilers.

—En flagrant délit d'effraction, oui, mademoiselle.

—Et bien, je viens vous supplier de le mettre en liberté.

—En liberté!... s'écria le lieutenant de police qui n'en croyait point ses oreilles, y pensez-vous? Mais je le voudrais que cela me serait impossible. Songez donc que le chevalier de Maurevailles, qui m'était signalé comme ayant l'intention de commettre un rapt, a été surpris par une brigade d'exempts, juste au moment où il venait de bâillonner un homme, d'enfermer une jeune fille, de briser une porte, comme eussent pu le faire Dominique Cartouche ou Jacques Poulailler.... En liberté? Non, non. À quelque rang qu'appartiennent les coupables, il faut que la justice ait son cours....

—Ainsi, dit Réjane en joignant les mains avec désespoir, vous allez le faire passer devant des juges?

—C'est lui qui m'y a contraint.

—Mais au moins me permettrez-vous de le voir?

—Pour le faire échapper sans doute? demanda le lieutenant de police eu souriant.

—Oui, monsieur, si je le puis!...

Ceci fut répondu d'un ton ferme et décidé, avec une audacieuse franchise qui conquit tout à fait M. de Marville.

—Écoutez, mon enfant, dit-il paternellement, vous vous méprenez sur la personne à laquelle vous vous intéressez si vivement, laissez-moi vous éclairer....

—C'est inutile, fit froidement Réjane, je vous remercie beaucoup de votre bienveillance. Mais je sais tout ce que vous allez me dire.

—Comment, aimeriez-vous encore M. de Maurevailles si vous saviez tout ce que je pourrais vous dire.

—Oui, répliqua Réjane, le chevalier n'en est pas à sa première tentative contre nous, n'est-ce pas? Il a voulu enlever ma soeur, il a essayé de tuer mon frère, le marquis de Vilers.... Oui, je sais tout cela et bien des choses encore que peut-être vous ignorez. Mais je viens vous dire: Qu'importe! je veux le voir!... Et, ajouta-t-elle en se jetant à ses pieds, je ne m'en irai pas que vous ne m'ayez accordé cette grâce!...

—Le voir?... Oh! mon Dieu! cela, je puis vous le permettre, dit M. de Marville vivement ému, en relevant la jeune fille. Venez, mon enfant. Bien que, si j'eusse rempli mon devoir, ces messieurs devraient être déjà au Châtelet, j'ai pris sur moi de les conserver ici quelques heures. Cela me met à même d'exaucer votre demande et j'en suis très heureux.

Il prit Réjane par la main et la conduisit lui-même auprès du prisonnier.

Maurevailles, assis, réfléchissait, très inquiet sur l'issue de cette affaire. Il se disait que c'était la seconde fois que M. de Marville avait à lui demander compte de ses tentatives contre la marquise de Vilers, et il craignait fort qu'en cette circonstance, la chose ne se passât pas aussi facilement que la première fois.

En voyant entrer M. de Marville et Réjane, il se leva tout étonné.

—Je vous laisse un instant, dit le lieutenant à la jeune fille. M. de Maurevailles, je crois inutile de vous avertir que la surveillance la plus rigoureuse vous entoure, que toute tentative d'évasion échouerait et ne ferait qu'aggraver votre situation.

Et M. de Marville s'inclina et se retira.

Restée seule avec celui qu'elle aimait, Réjane demeura d'abord confuse, puis se rappelant que le temps lui était mesuré elle raconta naïvement à Maurevailles ce qu'elle venait d'accomplir pour arriver jusqu'à lui.

Maurevailles était confondu de tant d'amour. Un moment il fut sur le point de se jeter aux genoux de Réjane et de lui demander pardon en rompant avec tout le passé....

Mais un mauvais sentiment lui vint et effaça cette bonne pensée. Il se dit que, dans l'amour de Réjane, il pouvait trouver le moyen de se venger et d'accomplir l'oeuvre fatale qu'il poursuivait.

En un clin d'oeil son plan infernal fut conçu. Ce plan, nous le verrons se développer plus tard.

Pour achever de le mettre en oeuvre, le chevalier se fit intéressant, parla de son repentir, de son changement d'idées, murmura à l'oreille de la jeune fille de trompeuses paroles d'amour.

—Depuis la mort de Lavenay, affirma-t-il, délié de mon serment, je n'aspire plus qu'à réparer le mal que j'ai pu faire, et c'est même dans le but d'être utile à la marquise que je me rendais hier soir à l'hôtel de Vilers.

Réjane ne demandait qu'à croire à l'innocence de celui qu'elle aimait. Maurevailles vint facilement à bout de la convaincre.

Quand elle se retira, elle croyait tellement à l'injustice de ceux qui avaient arrêté le chevalier que, s'approchant de M. de Marville, elle lui dit:

—Vous savez que j'ai été folle, monsieur.

—On me l'a dit, en effet, répondit le lieutenant de police, se demandant où elle voulait en venir.

—Voulez-vous que je le redevienne?

Et, s'emparant d'un poignard qui se trouvait sur le bureau du lieutenant de police au milieu d'une foule d'autres pièces à conviction, comme on en voit sur les bureaux de tous les magistrats, elle fit un pas en arrière et s'écria:

—Si vous retenez M. de Maurevailles prisonnier, si vous voulez le flétrir par un jugement, je me tue sous vos yeux!...

Le feu qui brillait dans les yeux de Réjane prouvait que ce n'était pas là une vaine menace. Certes, après ce qu'elle avait déjà fait, elle était femme à l'exécuter. M. de Marville se trouva fort embarrassé.

Réjane tenait toujours le poignard levé sur sa poitrine.

Enfin, le lieutenant de police eut une inspiration.

—Écoutez, dit-il en pesant ses paroles, peut-être y a-t-il un moyen terme qui nous satisfera tous deux.

Réjane respira plus librement. Elle avait une lueur d'espoir.

—Je ne puis, je vous l'ai dit, relâcher ainsi mes prisonniers. Mais il m'est possible de trouver un prétexte pour les garder ici jusqu'à nouvel ordre, au lieu de les transférer au Châtelet....

—Eh bien? demanda Réjane.

—C'est le baron de Chartille qui m'a dénoncé le complot; il m'a prié de protéger la marquise votre soeur. Mes exempts sont arrivés à temps. Mais auraient-ils de nouveau cette chance, si MM. de Maurevailles et de Lacy, mis en liberté, recommençaient une nouvelle tentative, surtout ayant dans la place un auxiliaire tel que vous?

—Mais le moyen dont vous parliez? dit Réjane.

—Ce moyen, le voici. Attendons le retour du baron. Il ne peut tarder à arriver. Je causerai avec lui de cette affaire. S'il consent à l'étouffer une fois encore, si MM. de Maurevailles et de Lacy, qui sont officiers, me promettent de rejoindre leur régiment sans plus tarder,—ce à quoi, du reste, je veillerai,—il n'y aura plus aucune difficulté. Voyons, mon enfant, cela vous satisfait-il?

—Soit, dit Réjane. J'essaierai de fléchir le baron. J'y réussirai, j'en suis sûre. Mais vous me promettez qu'avant son retour, M. de Maurevailles n'a rien à redouter de vous?

—Je vous le garantis. Et maintenant, mademoiselle, laissez-moi vous reconduire jusqu'à l'hôtel de Vilers, où je ne voudrais pas, à pareille heure, vous laisser retourner seule.

Et M. de Marville, faisant atteler son carrosse, y monta à côté de Réjane, enchantée de son succès.

Elle ne pouvait prévoir les terribles événements qu'allait engendrer cette combinaison....

Quelques jours après, le baron de Chartille arrivait à Paris.

Au débotté, l'infatigable centenaire courut à l'hôtel de Vilers, afin de s'informer de ce qui s'était passé pendant son absence.

Si la marquise lui apprit la nouvelle tentative de Maurevailles et de Lacy, Réjane, l'attirant à part, ne manqua point de le supplier de leur faire rendre la liberté.

—C'était donc pour cela qu'ils étaient si pressés de partir, ne cessa de répéter à l'une ou à l'autre le baron. Sarpejeu! la belle expédition pour des gentilshommes!... Décidément la noblesse se perd!...

Malgré cela, Réjane triompha, et il se rendit chez le lieutenant de police.

Depuis qu'ils étaient sous les verrous, Maurevailles et Lacy avaient eu le temps de faire de tristes réflexions. Ce fut donc avec une joie immense qu'ils apprirent la fin de leur captivité.

—J'espère, messieurs, leur dit sévèrement le baron, que cette leçon vous servira. Je vous ai montré que, de près ou de loin, je sais protéger mes amis.... Pour le moment, je ne veux pas donner à cette escapade les funestes conséquences qu'elle pourrait avoir. J'arrive de l'armée des Pays-Bas, où les hostilités sont reprises et où la présence de deux braves officiers ne sera pas inutile.... Or, si vous agissez en insensés dans la vie privée, je me plais à reconnaître votre bravoure en face de l'ennemi. Allez donc, mais donnez-moi votre parole que vous vous rendrez immédiatement à votre régiment, où l'on vous attend du reste.... Pour vos entreprises ultérieures, je ne vous demande rien; je serai là et je veillerai.

Humiliés et confus, les deux jeunes gens firent toutes les promesses du monde, et M. de Marville les autorisa à s'en aller.

M. de Chartille resta quelques instants encore avec ce dernier qui lui affirma, d'ailleurs, qu'en aucun cas son concours ne lui ferait défaut.

Mais quand le baron, fier de la façon dont il avait arrangé les choses, rentra à l'hôtel de Vilers, la marquise fut seule à le remercier.

Réjane ne lui répondit que par des larmes.

Celui qu'elle aimait était retourné au combat, et sans lui envoyer un mot d'adieu ou de reconnaissance.

Était-elle donc seule à aimer, et le chevalier reviendrait-il?

À l'hôtel de la police, elle avait voulu se frapper d'un poignard. L'inquiétude et l'amour venaient de lui en enfoncer deux dans le coeur....



XIX

LIEUTENANT!

Revenons à Anvers où le nain s'acharne à la poursuite du marquis de Vilers.

Il y mettait de la conscience, le pauvre petit homme, plus de conscience qu'il n'en avait jamais mis à servir, en qualité de faux muet, le comte de Mingréli.

Levé dès le jour, il courait les rues, allant des quartiers riches aux quartiers pauvres, ne négligeant aucun indice, ne perdant aucun instant.

Malheureusement ses recherches étaient vaines. Lui qui se vantait de tout trouver, cette fois il ne découvrait rien.

Quand venait le soir, après une journée de courses infructueuses, le pauvre nain entrait dans d'épouvantables fureurs.

S'il eût été assez fort, il eût cherché querelle aux passants dans la rue. Ne se sentant pas assez robuste, il s'en vengeait en allant mettre à sec les brocs dans les tavernes.

Chaque soir, Goliath rentrait chez lui absolument gris, se promettant, dans son ivresse, de réussir le lendemain.

Et le lendemain était comme la veille.

Pendant ce temps, Tony, revenu au camp ainsi que nous l'avons raconté, s'informait à tout le monde du marquis de Vilers.

Mais il ne réussissait pas mieux que son auxiliaire le nain. Aussi était-il triste, bien triste.

Il y avait encore une autre cause à son chagrin: sa fausse position d'amoureux entre Bavette et mame Toinon.

Il n'osait supporter les regards de la jolie costumière dont la pensée lui pesait comme un remords. Il se l'avouait bien maintenant, ce n'était que dans l'explosion de ses dix-huit ans, qu'il avait eu pour elle une folie passagère. Tout son amour, son véritable amour était pour Bavette qu'il avait pu oublier, dans la fougue de la passion, mais qu'il n'avait jamais cessé d'aimer.

Il supportait bien moins encore les regards de Bavette dont les grands yeux bleus semblaient lui dire qu'elle avait tout deviné et dont la présence seule lui reprochait sa défaillance.

Une grande joie vint heureusement faire diversion. On annonça à Tony que le maréchal de Saxe le faisait demander.

Il courut au quartier général.

Les Autrichiens, presque bloqués dans Namur, où ils manquaient de vivres, avaient à plusieurs reprises essayé des tentatives de ravitaillement qui avaient échoué, grâce à l'activité de Maurice de Saxe. Les déserteurs, de plus en plus nombreux, que la famine chassait du camp ennemi, tenaient du reste le maréchal au courant de tous les mouvements des alliés.

Namur, abandonné à ses propres forces, avait fini par capituler et il y avait tout lieu de croire qu'on allait prendre là les quartiers d'hiver.

On s'y préparait même lorsque le maréchal de Saxe reçut avis que le camp choisi par les alliés était dans les conditions les plus défavorables, peu profond et coupé par deux ravins, dont l'un allait au Jaar, l'autre à la Meuse, lesquels ravins, ne laissaient pour seule communication, d'une partie de l'armée à l'autre, qu'une trouée très étroite, près de Melmont.

Le maréchal ne put croire à pareille imprudence et résolut de faire vérifier le fait.

Il lui fallait pour cela un homme de confiance, brave et adroit. Il songea à Tony, qui avait fourni ses preuves en deux cas analogues.

Tony trouva Maurice de Saxe, présidant le conseil de guerre.

—Ah! vous voilà, mon jeune ressuscité, dit familièrement le maréchal, j'ai une bonne nouvelle à vous apprendre.... Ne vous réjouissez pas trop tôt, ce n'est pas encore ce que vous désirez. Mais enfin, vous voulez aller vite, en voici le moyen.

Je n'ai pu jusqu'à ce jour obtenir de Sa Majesté l'arrêt qui vous remet au nombre des vivants. Mais nous avons besoin de bras solides et surtout d'âmes fortement trempées. Ma compagnie de Croates a été décimée, le capitaine de l'Estang qui la commandait a été tué. Heureusement les déserteurs que la famine chasse de l'armée alliée nous donnent de quoi la reformer. Ce sont de précieuses recrues, mais qu'il faut roidement tenir et rudement mener... j'ai songé à vous pour une lieutenance. Cela vous va-t-il?

—Ah! monseigneur!... s'écria Tony avec reconnaissance.

Le poste est périlleux, car j'ai l'intention de ne pas ménager vos hommes, et du côté de l'ennemi, on n'a, en cas de défaite, aucun quartier à attendre. Mais, tenez-vous-y bien, c'est un excellent stage pour rentrer aux gardes-françaises, où mon excellent ami, le marquis de Langevin, désire vous avoir. Allez, on va vous faire reconnaître. Vous entrerez en expédition tout de suite.

Tony était au comble de la joie. Lieutenant!... il était lieutenant!... Et le maréchal de Saxe lui-même lui faisait espérer qu'il rentrerait bientôt aux gardes! Et il n'avait qu'à réussir dans la nouvelle entreprise qui lui était confiée, et à se montrer, dans la bataille qui se préparait, digne de lui-même, pour devenir enfin le collègue, l'égal de ses ennemis, les Hommes Rouges!

Les troupes se rangeaient en bataille pour se diriger vers les ponts. Le maréchal sortit, suivi de son état-major:

—Cornette Tony, prononça Maurice de Saxe, je tiens à vous féliciter publiquement de votre rétablissement et de votre retour parmi nous. J'ai aussi et surtout à vous féliciter de la noble conduite que vous avez tenue à Anvers. Une première fois, au burg du margrave, vous avez mérité par votre bravoure hors ligne une faveur exceptionnelle. Aujourd'hui encore vous m'avez forcé de passer par-dessus les considérations d'âge et de naissance.... Lieutenant Tony, venez m'embrasser.

Ému jusqu'aux larmes, Tony s'inclina sans mot dire vers le héros de Fontenoy, qui lui donna l'accolade. Son émotion redoubla encore quand, derrière le maréchal de Saxe, il aperçut le marquis de Langevin qui lui tendait les bras.

—Je vous admire, mon fils, lui dit tout bas à l'oreille le colonel, qui ajouta plus bas encore:

—Tu rentreras demain aux gardes....

Les officiers félicitaient Tony, les soldats l'acclamaient.

—Ah! s'écria-t-il, je n'ai pas assez d'une vie à donner à mon pays en échange d'un tel bonheur.

—Ménage ta bravoure, au contraire, dit le marquis de Langevin. La patrie a besoin qu'ils vivent, les enfants tels que toi!

Le temps pressait. Tony partit avec sa demi-compagnie. Il eut la chance d'accomplir sa mission sans perdre un homme....

Les renseignements qu'il rapportait confirmaient de point en point ceux qu'on avait donnés au maréchal de Saxe. Celui-ci résolut de livrer immédiatement une bataille décisive.

L'armée reçut l'ordre de se porter sur Varoux et Rocoux.