XX
ROCOUX
Il n'entre pas dans notre cadre de raconter cette bataille célèbre dans l'histoire sous le nom de victoire de Rocoux et qui mit fin à la campagne.
Contentons-nous de dire que les alliés y perdirent sept mille hommes et mille prisonniers; dix drapeaux et cinquante pièces de canon, tandis que, du côté des Français, il n'y eut que trois mille hommes hors de combat.
Les épisodes y abondèrent.
Au moment où la brigade de Beauvoisis et la brigade d'Orléans attaquaient le village de Varoux, défendu par une formidable artillerie, un grenadier du régiment d'Orléans vint tomber aux pieds du maréchal de Saxe, la jambe emportée par un boulet de canon.
Le maréchal voulut le faire conduire à l'ambulance.
—Que vous importe ma vie? dit brusquement le grenadier; laissez donc ce soin à ceux qu'il regarde, et occupez-vous de gagner la bataille!
A l'entrée du village était un escarpement très élevé que les soldats de Beauvoisis et les gardes-françaises avaient escaladé sous une grêle de mitraille.
Le jeune marquis de Boufflers, colonel du régiment de Beauvoisis, était trop petit pour franchir l'escarpement. Tony, rentré dans les gardes après le succès de son entreprise, arrivait avec une escouade de sa compagnie.
—Attendez, colonel, dit-il en riant.
Et, grimpant sur le talus, en vrai gamin de Paris, il se mit à plat ventre et tendit les mains au petit marquis, qu'il hissa à côté de lui.
Malgré les balles qui pleuvaient, celui-ci l'embrassa avant de descendre.
—Nous nous reverrons, s'écria-t-il, en sautant à terre, l'épée à la main.
—Oui, dit Tony, si nous ne sommes pas tués.
Ni l'un ni l'autre ne le furent. Mais notre jeune héros n'en devait pas moins être cruellement éprouvé....
Au plus fort de la bataille, le marquis de Langevin, grisé par la poudre, par la fureur des ennemis, par l'ardeur de ses gardes, s'était fait, pour ainsi dire, de colonel-général qu'il était, simple soldat.
Si Tony se battait comme un lion, Langevin ne craignait pas plus que lui de s'avancer au milieu des alliés jusqu'à ce que tous ses gardes l'eussent rejoint, puis de s'avancer encore.
La bravoure coûte cher. L'un des Autrichiens eut honte de fuir, et, se retournant soudain, l'épée haute, s'élança sur le marquis qui, occupé à en tuer un autre, ne voyait point celui-ci.
Mais Tony l'avait vu, lui! Bondissant au-dessus des morts et des blessés, il accourut, trop tard, hélas! Quand il entra son épée dans la poitrine de l'Autrichien, ce dernier s'était vengé d'avance en frappant au défaut de l'épaule le marquis de Langevin...
—Ah, je suis perdu! fit le colonel en tombant dans les bras de Tony.
Si ardent qu'il fût pour la bataille, l'ancien protégé du marquis avait un nouveau devoir à remplir. M. de Langevin était en si grand danger de mort qu'il appartenait à Tony de le faire ramener au camp.
Il le prit d'abord dans ses bras jusqu'à la plus prochaine ambulance où les chirurgiens lui appliquèrent, en hochant la tête, un pansement qu'ils savaient inutile, puis, le plaçant sur une litière qu'il voulut soutenir lui-même du côté de la tête, aida ainsi à le transporter au camp.
Là on coucha le marquis de Langevin sur un lit improvisé avec des planches et des couvertures, les coussins de son carrosse de guerre lui servant de matelas. Mais le marquis, qui se sentait mourir, voulut que l'on mît à côté de lui son épée, ses épaulettes et son grand cordon rouge de Saint-Louis, afin d'avoir sous les yeux, au moment de rendre le dernier soupir, l'instrument et la récompense de sa vie de soldat.
Bien que la bataille continuât, un groupe d'officiers l'entourait, morne, désespéré.
—Je vous en prie, messieurs, fit le colonel en leur serrant les mains, allez à votre devoir.
Et, comme ces valeureux officiers obéissaient au dernier ordre de leur chef:
—Je vais mourir, dit le marquis à Tony d'une voix affaiblie. Reste, toi, mon fils. Moi aussi, j'ai un devoir suprême à remplir.... J'ai ma confession à te faire.
—Mais, mon colonel, mon bon colonel, mon second père, non, non, vous ne mourrez pas! s'écria Tony sanglotant.
—Si tu le crois vraiment, va donc te battre.... Ah! tu vois bien, tu restes. Je vais mourir, te dis-je, je le sais! j'ai à peine une heure à vivre... en admettant que je ne me fatigue pas... que je ne parle pas surtout.... Or, je te répète qu'il faut que je parle....
Tony s'agenouilla auprès du lit.
—Écoute, reprit le marquis à demi-voix, écoute bien ce que je vais te dire.... Jamais on n'a eu confession plus cruelle à faire avant de paraître devant Dieu!
Je ne méritais pas, vois-tu, de mourir ainsi sur le champ de bataille, au milieu du triomphe de la victoire... car un jour, dans ma vie, j'ai été misérable et lâche.
—Oh! c'est impossible! s'écria Tony emporté par son affection pour le vieillard.
—Tais-toi et ne m'interromps plus. J'ai à peine le temps de tout te raconter, et cet aveu doit être complet...
Ah! mon pauvre enfant, rappelle-toi bien ces paroles: L'honneur est une grande et noble chose... C'est la première loi à laquelle l'homme doive obéir... Mais il ne faut pas l'exagérer... Il ne faut pas prendre pour la voix de l'honneur ce qui n'est que le cri de l'orgueil révolté... Je suis tombé dans cette erreur, elle m'a conduit au crime...
Je t'ai dit un jour mon amour pour ma fille... pour ta mère... Eh bien..., sous la fatale pression de l'orgueil... je... je l'ai tuée!... râla le marquis d'une voix étouffée en cachant sa tête dans ses deux mains.
—Vous!... s'écria Tony en bondissant malgré lui.
—Hélas! insulte-moi, tue-moi! Broie sous tes pieds ce coeur qui n'a plus que quelques minutes à battre... Mais auparavant entends-moi jusqu'au bout, il le faut pour que je puisse implorer ton pardon.
J'ai été élevé en soldat, selon les principes du soldat. Je voulais que mon honneur fût sans tache, si petite qu'elle fût...
Je me mariai avec la plus noble des femmes. Elle mourut en donnant le jour à une fille. Sur cette enfant, je reportai tout mon amour... tout mon orgueil.
L'enfant grandit, grandit et devint belle comme sa mère... Je l'admirais et j'en étais fier... Et je la voulais pure... pure comme ma conscience de soldat... Pour arriver jusqu'à ma fille, il eût fallu me tuer, moi!
Hélas! je le croyais... quand un soir... un soir... une conversation de gens de cour, qui ne se savaient pas écoutés, m'apprit un terrible secret... Ma fille en qui j'avais la plus entière confiance... Ma fille que j'aurais rougi de soupçonner... Ma fille... s'était donnée volontairement... Elle allait devenir mère!...
Je tombai comme un fou au milieu des causeurs atterrés par ma présence; je saisis à la gorge celui qui parlait et je l'envoyai se briser le crâne à l'angle d'une muraille... Puis, éperdu, je courus à mon hôtel et je montai à la chambre de ma fille...
Terrible souvenir! s'écria le marquis en se soulevant sur sa couche malgré son atroce blessure. Ah! que de remords cet instant d'aveuglement m'a causés depuis... Ma fille, souffrante, disait-elle, avait fait défendre sa porte...
Inquiet de cette résistance qui confirmait les dires des calomniateurs, je bousculai les chambrières effarées, et, d'un coup d'épaule, j'ouvris cette porte...
Le moribond s'arrêta et prit dans un flacon placé à côté de lui un cordial dont il avala quelques gouttes.
—Elle était pâle, sur son lit, continua-t-il... Çà et là des vêtements épars, des linges, des langes d'enfant... Tout confirmait la fatale nouvelle... Ma fille, ma fille, que je croyais pure... venait de mettre au monde un enfant...
Je cherchai des yeux l'odieuse preuve de notre honte pour l'écraser sous mon talon... Mais par bonheur, mon pauvre Tony, on venait de t'emporter...
—Moi, moi? C'était moi! s'écria le jeune homme haletant.
—C'était toi, cher enfant. Ah! pardon!... Mais laisse-moi achever. Tu n'étais plus là..! Sur qui donc alors me venger? Je saisis ta mère dans un accès de rage, l'insultant, la menaçant, lui reprochant de m'avoir ravi l'honneur... Épuisée par les souffrances, épouvantée de ma colère, elle... oui, hélas! elle expira entre mes mains!...
Le marquis s'affaiblissait de plus en plus. Il dut avoir de nouveau recours à son cordial, afin de pouvoir reprendre son récit.
—Ma fille morte, continua-t-il, je restai un instant anéanti. Puis la voix de l'orgueil reprit le dessus. Elle me cria que mon oeuvre n'était pas achevée, que mon honneur voulait que l'enfant pérît comme celle qui l'avait mis au monde...
Un médecin, chèrement acheté, donna à la mort de ma fille une explication, et tout le monde me plaignit... Mais, moi, je me disais que ma tâche n'était pas accomplie. Il me fallait savoir où l'on avait caché le rejeton du crime...
Je te cherchai longtemps. Sept années se passèrent, pendant lesquelles je n'osai marcher la tête haute, sentant qu'il y avait encore une tache sur mon blason.
Enfin je découvris ta retraite... Tu te souviens des hommes masqués qui te poursuivirent, qui voulurent te tuer... C'était moi qui les commandais...
La voix du marquis était devenue de plus en plus sifflante et entrecoupée. Il se tut tout à coup et murmura:
—Oh! je me meurs... Tony, mon fils, je t'ai avoué mon crime... Je n'ai pu... te dire mes remords... Pardonne-moi...
Tony resta silencieux.
—Ah! s'écria le moribond, rassemblant dans ce cri tout ce qui lui restait de forces, je t'implore, mon fils... Me laisseras-tu mourir sans m'absoudre?
D'un geste saccadé, il arracha de sa poitrine le médaillon qu'une fois, au château de Blérancourt, il avait montré à Tony. Il le posa sur ses lèvres, et, le tendant au jeune homme:
—Tiens, murmura-t-il d'une voix si faible qu'elle était à peine perceptible. Tiens... prends... ce souvenir... Mais... par pitié... en mémoire d'Elle... Ce crime... je l'ai bien expié, va... par dix-huit années de remords et d'insomnie... Tony, pardonne-moi, pour qu'Elle et Dieu me pardonnent...
Tony regardait le portrait. On eût dit qu'il le consultait... Enfin, comme pour obéir à un ordre que semblait lui donner cette précieuse image, il se jeta dans les bras du vieillard, puis, se redressant:
—Au nom de ma mère, dit-il, que Dieu vous tienne compte de vos souffrances et vous pardonne comme moi!
—Oh! merci, dit le marquis, dont une pâle lueur de joie éclaira le visage... maintenant... je puis mourir en paix.
—Ah! par grâce, un effort encore. Ma mère est morte, mais j'ai un père! Mon père, du moins, faites-le-moi connaître!
—Ton père?... Ah! d'autres que moi eussent été heureux et fiers de lui donner leur fille en pâture... Ton père... c'est...
Un râle lui coupa la parole, l'agonie qu'il avait conjurée, à force de volonté, venait de commencer, terrible.
Tony, épouvanté, appela les officiers, les médecins. Mais tout secours était inutile.
Le marquis était mort.
XXI
EN BUVANT...
Le 12 octobre au matin, l'armée française allait reprendre ses tentes au camp d'Houté.
Tony, que son service retenait dans les gardes, avait dû, les larmes aux yeux, laisser partir pour Paris le corps embaumé du marquis de Langevin.
Heureusement un incident allait le distraire de sa douleur. À peine venait-il au camp, maman Nicolo l'avertissait que le nain, arrivé depuis la veille, l'attendait à sa cantine.
Quelque remords que pût lui causer la vue de Bavette, il s'y rendit.
Il n'avait point le droit de laisser le nain travailler tout seul.
Goliath était attablé en face d'une série de bouteilles aux cachets variés. Il paraissait épouvantablement gris.
En voyant Tony, il se leva avec joie, et se mit à battre un entrechat. Le jeune lieutenant eut mille peines à le calmer.
—Peuh! peuh! dit le nain, ne vous fâchez pas, vous vous en repentiriez tout à l'heure...
—Pourquoi cela, s'il vous plaît?
—Parce que j'ai du nouveau... J'ai toujours du nouveau, moi...
—Voyons, reprit Tony impatienté, raconte et raconte vite, surtout.
—Aussi vite que vous voudrez. Dieu en soit loué, si j'ai d'autres défauts, je n'ai pas celui d'être bavard...
—C'est bon; mais au fait, au fait!
—J'y arrive, au fait. Ne vous impatientez pas. C'est par la patience et la ténacité que je parviens, moi qui vous parle, à réussir dans mes entreprises...
Tony, voyant qu'il n'y avait rien à faire contre la loquacité du nain, que le vin rendait plus prolixe encore, se contenta de hausser les épaules et attendit.
—Donc, poursuivit le petit homme, prenons les choses au début. Vous savez que c'est l'envie de boire qui m'a fait vous retrouver... Me basant sur l'expérience, je me suis dit qu'en buvant un petit coup, je découvrirais peut-être M. de Vilers... J'ai donc bu....
—Cela se voit. Mais poursuis.
—Le vin m'a toujours porté bonheur, voyez-vous. Si je n'étais pas sorti du château de Blérancourt pour tutoyer le vin de France, je n'aurais sauvé personne. Mais je reviens à mes moutons, c'est-à-dire au marquis...
—Hâte-toi, je t'en prie; tu dois voir que je ne suis pas d'humeur...
—Tiens, c'est vrai! J'abrégerai donc. D'ailleurs, cela me fatigue de parler et ça me donne une soif! Il y a qu'après avoir fouillé pour rien une fois, deux fois, trois fois, la ville d'Anvers et ses environs, je commençais à désespérer, quand voilà qu'un soir, éreinté d'avoir couru, j'entre me reposer dans une auberge...
—Et c'est là que...
—C'est là qu'il y avait d'excellent faro, auquel je commençais à m'accoutumer, pour varier avec le vin. Or, je venais de vider le premier moos, quand une querelle de tous les diables s'élève...
—Une querelle?
—Oui... je pourrais même dire sans exagération une bataille. Au plus fort, comme j'essayais de comprendre de quoi il s'agissait, les hallebardiers arrivent et nous mènent tous au violon... un instrument que j'aimerai dorénavant, moi qui ne pouvais pas le sentir...
—Mais qu'a de commun cette arrestation avec le marquis? demanda Tony impatienté.
—Vous allez voir... Au violon, on m'interroge... je dis que je ne savais rien.
—Naturellement.
—Oui. Mais les autres, ceux qui se battaient, racontent leur histoire. Il s'agissait d'un cheval que l'un des deux était accusé d'avoir volé... Il s'explique, et savez-vous ce qu'il raconte?
«—Je peux pas le rendre, qu'il dit dans son baragouin. Je l'ai vendu.
»—À qui?
»—Je sais pas!»
On s'étonne, on demande la preuve, et patati et patata... Il désigne celui à qui il a vendu le cheval... Un officier français, avec un habit blanc et un manteau rouge...
—Vilers! s'écria Tony.
—Vilers qui partait.
—Mais pour où?...
—Dame, probablement pour Paris. S'il fût venu par ici, vous auriez entendu parler de lui pendant la bataille... Je suis sûr qu'il est à Paris.
—À Paris? Et justement on disait tout à l'heure que nous allions y rentrer. Dieu soit loué! Goliath, je t'emmène avec moi.
—À Paris, moi?... quelle chance! maman Nicolo, ma digne amie, une autre bouteille pour fêter cette heureuse nouvelle!
—Bois à ton aise, mon pauvre Goliath. Moi, je cours m'informer au quartier général de ce qu'il peut y avoir de vrai dans ces propos de départ.
Et Tony sortit, laissant le nain compléter son ivresse.
XXII
LE BILLET DE L'AMANT
On n'avait point trompé Tony. Rocoux avait été une bataille décisive. Le maréchal de Saxe jugea à propos d'arrêter là momentanément la campagne.
Il fit occuper les villes prises, détacha de son armée treize bataillons et neuf escadrons, qu'il envoya en Bretagne, sous les ordres de MM. de Contades, de Saint-Pern et de Coëtlogon, défendre les côtes attaquées par les Anglais, puis il prépara ses quartiers d'hiver en pays conquis.
La maison du roi, la gendarmerie et la brigade composée de deux régiments de gardes-françaises, partirent le 17 octobre pour Paris. Tous ces mouvements de troupes sont rigoureusement authentiques.
Dans les premiers jours de novembre 1746, semblaient donc s'être donné rendez-vous à Paris tous les survivants de ces tragiques aventures.
Mame Toinon était revenue à sa maison de la rue des Jeux-Neufs, qu'elle avait si bien espéré ne plus revoir.
Elle y avait retrouvé, gardant toujours la boutique, la fidèle Babet dont la figure maussade était devenue presque gracieuse de joie à l'arrivée de sa patronne.
On juge si les voisins étaient accourus, attirés un peu par sympathie et beaucoup par curiosité, s'enquérir des événements curieux qui avaient dû se passer dans le lointain voyage de la costumière.
Mais leur attente avait été déçue.
Toinon, en effet, n'était plus la joyeuse et gaillarde et bavarde personne que nous avons présentée au début de notre récit.
Depuis son départ, un grand changement s'était opéré en elle.
Elle était sérieuse, triste, presque timide...
Toinon, en arrivant à Paris, avait eu tout d'abord un cruel désappointement.
Elle avait espéré que Tony reviendrait comme autrefois loger rue des Jeux-Neufs. Elle s'était empressée de nettoyer, de parer elle-même la meilleure chambre de la maison.
Vaine prévenance. Tony avait refusé.
—Vous comprenez, avait-il dit, que je ne puis aller habiter aussi loin de la caserne où je suis appelé par mon service à chaque instant. J'irai rue des Jeux-Neufs souvent, bien souvent, autant que me le permettront mes heures de liberté, mais je prendrai un logement tout près du quartier.
La pauvre maman Toinon n'avait pas osé répliquer. Tony venait en effet presque tous les jours rue des Jeux-Neufs, où ses bottes, son épée et ses épaulettes d'or mettaient en rumeur tout le quartier, qui n'en pouvait croire ses yeux, mais ses visites étaient de plus en plus froides et courtes.
Quand il partait, les voisins malicieux et envieux remarquaient que mame Toinon avait les yeux gros comme quelqu'un qui a envie de pleurer. Puis, le nuage qui couvrait son front s'éclaircissait et elle semblait joyeuse pour quelques heures. Où eût dit qu'elle avait un secret qui lui causait à la fois plaisir et douleur.
Les habitants de la rue des Jeux-Neufs auraient bien voulu le connaître, ce secret! Mais Toinon, chose incroyable, ne voisinait plus!
Un personnage, qui avait également le don de préoccuper beaucoup les bons bourgeois du quartier Montmartre, c'était maître Goliath, le nain.
Tony l'avait amené avec lui et en avait fait son factotum. Vêtu d'un costume demi-civil, demi-militaire, le bout d'homme venait fièrement, soit de la part de Tony, soit pour l'accompagner. Il vivait en partie à la caserne où il engageait des luttes bachiques avec ses amis La Rose, Pivoine et Normand, à la cantine de maman Nicolo.
Mais cela ne l'empêchait pas de fouiller tous les coins de la capitale pour y trouver le marquis de Vilers...
C'était, hélas, peine perdue!
À l'hôtel de Vilers, la situation était toujours la même.
Le temps s'était écoulé. La marquise était sur le point de mettre au monde l'enfant qu'elle portait dans son sein, et Vilers ne reparaissait pas.
La campagne était finie pourtant. Qu'était-il devenu? Était-il mort? Se cachait-il seulement?
Parfois Haydée, tout entière au bonheur d'être mère oubliait ses épouvantables tourments pour ne plus songer qu'à ce petit être qu'elle chérissait déjà.
La mère absorbait l'épouse.
Puis elle se demandait quel serait le sort de ce pauvre enfant qui viendrait au monde sans connaître son père; qu'il faudrait élever, privé de son protecteur naturel... Et cet enchaînement d'idées la ramenait au souvenir de celui qu'elle n'osait plus espérer revoir...
Alors, la marquise pleurait, les douleurs de l'épouse absorbant à leur tour les joies de la mère.
En vain, Tony, qui de temps à autre était admis auprès de madame de Vilers,—en vain, le baron de Chartille qui, trois fois par semaine, renonçait à la chasse pour venir à Paris, réunissaient-ils tous leurs efforts pour consoler Haydée et lui faire croire que Vilers reviendrait. Tous les raisonnements échouaient devant son absence prolongée et inexplicable.
Voyons maintenant ce que devenaient Maurevailles et Lacy.
Nous avons fait suffisamment connaître le caractère des deux Hommes Rouges, pour qu'on soit certain qu'ils ne se tenaient point pour battus et comptaient toujours sur la revanche.
Ils attendaient seulement une occasion propice et sûre.
Leurs apparitions au quartier étaient rares; ils n'y venaient même que lorsque leurs fonctions l'exigeaient absolument. Le reste du temps, ils complotaient.
Au soir où nous sommes, ils avaient devant eux leur courrier Luc, celui qui leur avait annoncé aux Pays-Bas la grossesse de la marquise.
—Et tu dis alors, demanda Maurevailles à son espion ordinaire, que la marquise sort souvent?
—Monsieur le chevalier le sait comme moi. Il a pu la rencontrer en promenade.
—Parle toujours.
—Eh bien, j'ai repris mes relations à l'hôtel de Vilers, et l'on m'a raconté que les médecins ont ordonné à la marquise, non seulement de l'exercice, mais encore et surtout du grand air. Elle a commencé par des promenades dans les jardins, conduite ou par le vieux Joseph, ou par le baron de Chartille—auquel il ne faut pas se frotter. Maintenant, elle sort deux ou trois fois par semaine pour aller, soit au Cours-la-Reine, soit à la porte Saint-Antoine...
—Et peux-tu savoir de quel côté se dirigera sa promenade aujourd'hui?
—Bien facilement. Je suis intime avec le valet de pied, qui n'a pas de secrets pour moi.
—Eh bien, pars vite et reviens nous informer!
Luc sortit. Les deux Hommes Rouges restèrent seuls.
—Alors, demanda après un silence Lacy à Maurevailles, tu ne renonces pas à la marquise?
—Jamais. J'ai été joué, bafoué, vilipendé, mis en prison... Ce n'est plus par amour maintenant que je la veux, c'est pour me venger d'elle et de son mari.
—Son mari est mort...
—Bah! Qui sait? Et puis qu'importe?
—Tu as raison. Compte sur moi alors. J'ai juré! Mais quel est ton but?
—Je veux l'avoir, elle et son enfant, à ma discrétion et pouvoir ainsi tenir tête à Chartille, au jeune coq de Tony et à toute leur bande.
—Et ton service aux gardes?
—J'enverrai ma démission que j'ai toute prête dans ma poche... D'ailleurs le colonel, duc de Biron, qui succède au marquis de Langevin comme colonel, sera peut-être un peu moins prévenu contre nous.
Maurevailles fut interrompu par l'arrivée de Luc qui accourait.
—Monsieur, Monsieur, dit-il, la marquise vient de sortir en carrosse, avec sa soeur, mademoiselle Réjane.
—De quel côté vont-elles?
—Elles vont sortir par la porte Saint-Antoine et aller jusqu'au donjon de Vincennes. La marquise compte se promener dans les allées du bois.
—Parfaitement, s'écria Maurevailles avec une sinistre joie. Elle ne pouvait choisir un endroit plus propice à mes desseins! Allons, Lacy, en route et bon courage! Nous touchons au but, cette fois!
Les chevaux étaient prêts. Les deux officiers, qui avaient quitté leurs uniformes pour revêtir de riches costumes de ville, sautèrent en selle, non sans s'assurer que les fontes étaient solidement garnies.
—Défiez-vous, monsieur le chevalier, fit observer Luc. Je vous avertis que le carrosse est accompagné et surveillé...
—L'avis est bon, dit Maurevailles, en haussant les épaules, mais, nous aussi, nous avons pris nos précautions.
Ils piquèrent des deux et partirent dans la direction de la Bastille où ils comptaient joindre le carrosse qui allait fort lentement.
La promenade choisie par la marquise était fort belle. Le long de la route, les folies—c'est ainsi qu'on nommait alors les petites maisons où les courtisans allaient loin des regards curieux se livrer à leurs ébats—les folies, disons-nous, étalaient leurs parcs et leurs jardins aux senteurs parfumées.
Les derniers rayons du soleil d'automne illuminaient la route, au bout de laquelle le bois ombreux offrait un refuge tranquille au promeneur ennemi de la foule.
Le comte et le chevalier rejoignirent le carrosse.
En apercevant la marquise, toujours adorablement belle, dans sa pâleur de malade, Maurevailles sentit son coeur bondir. Son amour renaissait plus ardent que jamais.
Quant à Lacy, il avait vu la tête mutine et triste de Réjane qui, par la portière, regardait la route, et il se disait en lui-même:
—Comment Maurevailles ne répond-il pas à l'amour de cette adorable enfant qui, elle, est folle de lui!... Ah! que je serais heureux, si, au lieu de se donner au chevalier, son coeur eût voulu me choisir!
Les deux cavaliers retinrent leurs montures; il s'agissait de ne pas être vu. L'endroit n'était pas propice à un enlèvement. D'abord il y avait trop de monde; ensuite, comme l'avait dit Luc, le carrosse était gardé.
À côté du cocher, sur le siège, le vieux Joseph interrogeait la route. Derrière, deux solides laquais, se pendant aux étrivières, empêchaient toute surprise...
Enfin, à droite et à gauche, cinq ou six promeneurs, ouvriers ou paysans, marchaient en chantant ou en causant de leurs affaires, et pour leur plaisir personnel, sans doute, ne perdaient pas de vue le carrosse et les deux dames qui étaient dedans.
—Attendons d'être dans le bois, dit Lacy à Maurevailles, qui grinçait des dents d'impatience.
—Par les mille diables d'enfer, le carrosse ne marchera donc pas plus vite, afin de laisser ces manants derrière lui?...
—Ils ont l'air de s'y attacher... On dirait qu'ils l'escortent...
—Allons donc!
—Vois plutôt. En voici un qui se rapproche et parle au vieux Joseph. Ah! si je pouvais voir son visage...
Le paysan avait, en effet, échangé quelques paroles avec le fidèle serviteur du marquis de Vilers. Sur un signe de Joseph, il ralentit le pas, ainsi que son compagnon, qui semblait être non moins paysan que lui, et laissa le carrosse poursuivre sa route au milieu des autres promeneurs.
—Que signifie ce manège? demanda Lacy intrigué.
Les capitaines continuèrent d'avancer. Bientôt, ils ne furent plus qu'à quelques pas des deux paysans, qui cheminèrent à côté d'eux, de même que les autres marchaient auprès du carrosse.
—Morbleu! j'y suis maintenant, murmura Lacy en se penchant à l'oreille de Maurevailles. Pendant que leurs amis surveillent la voiture, ces deux-là nous espionnent.
—Que veux-tu dire?
—Ne t'émeus pas et, sans en avoir l'air, examine celui qui est à côté de toi...
—Eh bien!
—Tu ne connais pas cette figure?
—Non.
—Tu as la mémoire courte... Te souviens-tu de notre arrestation à l'hôtel de Vilers?...
—Si je m'en souviens? s'écria Maurevailles avec colère.
—Et tu as oublié l'homme qui t'a passé une corde autour du corps...
—Ah! morbleu! je le reconnais en effet... il faut que je casse la tête à ce drôle?
—Garde-t-en bien!... Du calme au contraire... Je vois de quoi il s'agit... Joseph a fait part au lieutenant de police de la sortie de la marquise... Nous avons devant nous La Rivière et ses estafiers...
—Et tu crois que nous ne ferions pas bien de charger cette canaille?...
—Pas du tout. À la ruse opposons la ruse, et attendons une occasion.
—Soit, dit Maurevailles, en rongeant sa colère; au fait, tu as raison. Ce n'est pas le moment de nous attirer une querelle avec M. de Marville.
—Seulement, le coup est manqué pour aujourd'hui et nous ferons bien de rentrer dans Paris.
—Allons donc! Tu l'as dit toi-même, il faut agir de ruse... j'ai trouvé mon moyen.
—Quel est-il?
—Tu verras. Mais prenons le trot. Nous n'avons plus besoin de suivre le carrosse, et je ne suis pas fâché de faire courir un peu messieurs de la police.
Les deux cavaliers éperonnèrent leurs montures et partirent au grand trot par une route transversale, à la grande stupéfaction des deux exempts qui les surveillaient.
Car c'étaient bien, en effet, des exempts que, sur la demande du baron de Chartille, le lieutenant de police avait mis à la disposition de madame Vilers, pour la suivre et la protéger dans sa promenade à Vincennes.
Les deux pauvres policiers se demandèrent un instant s'ils devaient courir après les cavaliers. Mais, songeant qu'avant tout ils avaient mission de veiller sur la voiture, ils rejoignirent leurs camarades.
Maurevailles et Lacy avaient fait un détour et étaient arrivés les premiers dans le bois.
Ils attachèrent leurs chevaux à un poteau et se cachèrent dans un massif. Là, Maurevailles tira ses tablettes et se mit à écrire.
—Que diable fais-tu? demanda Marc de Lacy intrigué.
—Tu vas voir tout à l'heure.
La voiture arriva à son tour. Haydée et Réjane en descendirent.
Après un rapide coup d'oeil aux environs, Joseph s'écarta pour laisser les deux femmes se promener. Les exempts l'imitèrent.
Quelques instants se passèrent ainsi; Marc et Maurevailles ne bougeaient pas.
Peu à peu Haydée et Réjane, ne voyant rien de suspect, avaient pris confiance. Joseph lui-même, croyant les Hommes Rouges repartis pour Paris, avait cessé d'être sur ses gardes.
C'était là ce que Maurevailles attendait.
Il suivit pas à pas, derrière les buissons, la marquise et sa soeur. Saisissant un moment où celle-ci tournait la tête vers lui, il se montra tout à coup.
Réjane étouffa un cri de surprise.
—Qu'as-tu? demanda Haydée subitement inquiète.
—Rien, je me suis heurté le pied contre une racine.
Le plus difficile était fait. Le chevalier avait la certitude d'avoir été vu. Il était évident que Réjane tournerait à la dérobée les regards de son côté.
Maurevailles déplia le billet qu'il avait écrit et le montra à Réjane.
Elle devint toute rouge. Elle avait donc compris.
Il enroula le billet autour d'un caillou et, jetant le tout aux pieds de la jeune fille, se cacha de nouveau.
—Tiens, s'écria-t-elle, il y a encore des fleurs dans l'herbe.
Et elle se pencha, ramassa vivement le billet et le cacha furtivement dans son sein.
—Non, je me suis trompée, fit-elle froidement.
Pendant ce temps-là, Maurevailles disait à son ami:
—Allons-nous-en. Nous avons maintenant une intelligence dans la place.
Réjane était impatiente de connaître le contenu du billet qui lui brûlait la poitrine. Elle prit un nouveau prétexte pour s'écarter un instant de sa soeur et lut avidement ce qui suit:
«Vous pouvez aider celui qui vous aime à conjurer un grand danger qui menace votre soeur. Je serai ce soir, à dix heures, à la petite porte du jardin. Silence!»
XXIII
LE PREMIER RENDEZ-VOUS DE RÉJANE
Le soir était venu.
Soigneusement enveloppé dans un grand manteau de couleur sombre, Maurevailles s'achemina vers l'hôtel de Vilers.
Il évita de passer par la grande porte, qui devait être surveillée par les hommes de M. de Marville, et alla directement sur le quai de Béthune, à l'endroit où nous avons déjà vu, au commencement de ce récit, Tony escalader le mur des jardins de l'hôtel.
Maurevailles savait qu'il n'aurait pas besoin d'escalade. Il connaissait assez le fol amour de Réjane et sa confiance de jeune fille, ignorante du mal, pour être certain qu'elle viendrait au rendez-vous qu'il lui avait fixé.
Il avait raison.
Le billet de Maurevailles avait, en effet, soulevé une profonde émotion dans l'âme de la jeune fille.
C'était donc vrai!... Son rêve se réalisait!... Elle était aimée de celui à qui s'était adressé le premier battement de son coeur!
Renonçant aux projets infâmes qu'elle lui avait entendu former au château de Blérancourt, Maurevailles se consacrait à elle tout entier et, loin de chercher, comme autrefois, à perdre Haydée, il s'exposait pour la sauver...
Réjane était heureuse et fière d'être la cause de ce retour vers le bien.
Cependant, malgré elle, des doutes venaient l'assaillir. Cette conversion était-elle sincère? N'était-ce pas un piège qu'on lui tendait?
Mais elle repoussait ces doutes indignes... Elle se les reprochait comme autant de blasphèmes.
—Maurevailles est généreux et bon, se disait-elle; il a été abusé dans un moment de folie, il a voulu tenir un serment prononcé à la légère... Ce serment, Vilers ne l'avait-il pas prononcé, lui aussi? Et quel homme est plus noble et loyal que Vilers? Maintenant Maurevailles, noble et loyal aussi, reconnaît ses erreurs et veut les réparer?...
Elle se rappelait les efforts qu'il avait faits pour la sauver, lors de l'horrible scène qui l'avait rendue folle. Elle se souvenait qu'il n'avait pas voulu se sauver sans elle...
—Mon Dieu, disait-elle encore, il ne peut songer à me tromper. Il m'aime bien véritablement; je le sens, j'en suis sûre.
Cependant, elle hésitait à aller à ce rendezvous... le premier. Elle, si résolue le jour où elle était allée réclamer Maurevailles au lieutenant de police, elle avait peur maintenant de se trouver seule avec lui.
À mesure que l'heure approchait, son hésitation redoublait.
Elle regardait avec anxiété la pendule de Boule dont l'aiguille, si lente à son gré tout à l'heure, semblait dévorer l'espace maintenant...
—Non, dit-elle tout à coup, je ne puis aller à ce rendez-vous. Ce serait mal, puisque, pour m'y rendre, je dois me cacher, puisque je n'ose en parler même à ma soeur, puisque je rougis, puisque je tremble qu'on ne me voie!
Elle avait déjà pris une mante pour sortir. Elle la jeta loin d'elle, comme pour chasser au loin la tentation.
Et la pendule marchait toujours, l'aiguille allait atteindre l'heure...
Réjane ouvrit un livre, espérant chasser, grâce à lui, les idées qui l'assaillaient, mais elle ne lut que des yeux, sans comprendre: sa pensée était ailleurs.
Tout à coup le timbre argentin de la pendule retentit.
La pauvre enfant jeta brusquement son livre, ramassa sa mante et posa le doigt sur le bouton de la porte...
Elle s'arrêta.
Mais le plus fort était fait. La porte s'ouvrit et la jeune fille se hasarda, émue, palpitante, rouge à la fois de honte et de plaisir, dans les allées du jardin.
Légère comme un sylphe, retenant son haleine, s'effrayant de tout, du bruit du sable qui craquait sous ses pas, du choc d'une branche morte ou d'une feuille qui tombait, elle arriva à la petite porte, derrière laquelle Maurevailles attendait.
Elle écouta.
Rien d'abord que le silence... puis un pas assourdi...
La peur la prit. Si un voleur, cherchant à s'introduire dans l'hôtel, la surprenait là, seule?
Mais derrière la porte, on toussa légèrement.
C'était Maurevailles.
Ses hésitations la reprirent. Fallait-il répondre ou s'enfuir?
Peut-être malgré elle, peut-être avec intention, Réjane soupira, et ce soupir fut entendu de l'autre côté de la porte.
—Réjane?... est-ce vous? demanda une voix.
La jeune fille demeura muette.
—C'est moi, reprit la voix, moi qui vous ai écrit...
Réjane n'osait ouvrir.
—Je vous l'ai dit, continua la voix que l'amoureuse pourtant reconnaissait bien, votre soeur court le plus grand danger.
Ma foi, la pauvre enfant n'y tint plus... La porte s'ouvrit toute grande.
Maurevailles était sur le seuil.
—Nous ne pouvons rester ici, dit-il en voyant que la jeune fille était là en face de lui, semblant attendre. Nous sommes mal pour causer... Le premier passant nous remarquerait.
Réjane recula d'un pas. Le chevalier entra, referma la porte et, sans ostentation, retira la clef qu'il garda.
Il faisait une belle nuit d'automne, une de ces nuits où l'hiver s'annonce et qui, claires encore comme en été, sont déjà glaciales comme en décembre.
Mais Réjane n'avait pas froid. Son coeur battait à se rompre, et le sang affluait à ses tempes. Son front était brûlant quand Maurevailles, se penchant vers elle, l'effleura de ses lèvres.
Elle frémit sous ce baiser... le premier qu'elle eût jamais reçu d'un homme...
Mais, de même qu'il n'avait pas voulu rester sur la porte, Maurevailles ne voulut pas demeurer dans le jardin.
—Il fait froid, Réjane, dit-il doucement d'une voix qui retentit à l'oreille de la jeune fille comme une musique céleste, il fait froid, vous êtes brûlante, vous ne pouvez rester ici...
Il jeta les yeux autour de lui et aperçut un petit pavillon champêtre tout vermoulu.
—Qu'est-ce que cela? demanda-t-il.
—Le vieux kiosque...
—Il n'y a personne?
—On n'y vient jamais.
—Allons-y, nous y serons à l'abri de la température et surtout des indiscrets... Je ne me pardonnerais pas de vous avoir compromise avant le jour où je pourrai solliciter votre main de Vilers redevenu mon ami...
Ces paroles eurent un effet magique sur la jeune fille, qui d'ailleurs ne demandait pas mieux que de se laisser convaincre.
Maurevailles l'entraîna vers le kiosque.
Réjane était naïve et croyante; Maurevailles avait l'expérience et la langue dorée des roués de cette époque. Il entassa protestations sur protestations et n'eut pas de peine à capter entièrement la confiance de la jeune fille qui écoutait avec ravissement le langage d'amour tout nouveau pour elle.
—Mais, demanda-t-elle, s'arrachant à regret à la fascination qu'exerçait sur elle l'entretien du chevalier, comment ma soeur court-elle un danger?
—Vous connaissez Marc de Lacy. C'est lui, lui et Lavenay, qui m'ont poussé à ce fatal serment que je n'eusse jamais prononcé si je vous avais plus tôt connue... Lacy aime votre soeur, comme je croyais l'aimer autrefois. Il est jaloux d'elle, plus que ne le fut jamais le magnat...
Ne pouvant avoir l'amour de la marquise, Lacy a juré de la perdre. Il comptait sur moi pour cela. Mais, grâce à vous, ma Réjane bien-aimée, j'échappe à sa néfaste influence. Vous êtes le bon ange qui me protège contre ce démon.
N'ayant plus à compter sur moi pour le seconder dans ses ténébreuses menées, Lacy a cherché le moyen d'arriver seul à son but, et ce moyen, il l'a trouvé.
—Quel est-il? Oh! parlez! parlez!... s'écria Réjane frissonnante.
—C'est peut-être déloyal, ce que je fais là! Je trahis mon plus vieil ami, reprit hypocritement Maurevailles, mais je vous aime, Réjane, et pour votre amour, je brise tout. Pourtant, au moment de révéler ce qu'il n'a confié qu'à moi seul, j'hésite...
—Je vous en supplie.
—Eh bien!... mais que ceci ne sorte pas de votre bouche... Lacy veut s'emparer de l'enfant que votre soeur va mettre au monde dans quelques jours...
—Oh! c'est affreux!
—Oui, c'est épouvantable, car la douleur peut tuer madame de Vilers. Mais Lacy ne s'arrête pas à cela, il sait qu'ayant l'enfant en son pouvoir, il aura la mère à sa discrétion. Et le plus terrible, c'est qu'il est certain de réussir. Comment fera-t-il? Je n'en sais rien. Mais il arrivera à son but.
—Que faire?
—Je ne sais pas encore. Avant tout, j'ai voulu vous avertir, afin que nous avisions à l'en empêcher... Mais surtout, chère Réjane, ne dites pas un mot à votre soeur... Dans sa position, le coup pourrait lui être fatal.
—Et vous n'avez aucun projet?
—J'en avais un: mais sa mise en oeuvre ferait du scandale et c'est là surtout ce qu'il faut éviter. Cependant, ne craignez rien; je surveille le traître et je vous avertirai en temps utile... Nous avons, je le pense, quelques jours encore, n'est-ce pas?
—Oui, au moins une semaine, a dit le médecin.
—D'ici là, songez... Je chercherai de mon côté. Demain, à pareille heure, si vous le voulez bien, nous échangerons nos idées... Je me retire, car il est tard, et je ne voudrais pas qu'on pût s'apercevoir de votre absence...
Ils étaient sortis du kiosque et arrivaient à la petite porte. Maurevailles l'ouvrit avec la clef qu'il avait prise.
—Ah! dit-il, il faut que je vous rende cette clef... Mais, non... permettez-moi de la garder un ou deux jours... Je pourrai vous éviter ainsi la peine et le danger de venir m'ouvrir... Vous n'aurez qu'à m'attendre dans le kiosque.
Réjane était trop émue pour réfléchir. Elle ne refusa point.
Maurevailles garda la clef.
Après un nouveau baiser, aussi chaste que le premier, il s'enfuit, refermant sur lui la petite porte.
Si Maurevailles eût été moins certain de son triomphe et s'il eût regardé derrière lui, il eût pu voir deux ombres collées au mur.
Car le chevalier n'était pas venu seul au rendez-vous. Derrière lui deux hommes avaient attendu que la porte s'ouvrît, l'avaient vu entrer et avaient guetté sa sortie.
Au moment où il se retirait, ces deux hommes s'avançaient même pour lui mettre la main au collet, mais une parole qu'il prononça les arrêta.
Cette parole est ce mensonge qu'il osa dire dans le dernier baiser:
—Sois tranquille, chère Réjane, je sauverai ta soeur!...
En entendant ces mots, les deux inconnus, rassurés sur les projets du visiteur nocturne, le laissèrent aller et se remirent à se promener autour de l'hôtel de Vilers.
C'étaient deux des exempts de M. La Rivière.