UNE CARMÉLITE SOUS LA TERREUR
I
Il y a plusieurs manières d’envisager la Révolution. Les dénombrer toutes serait fastidieux et d’ailleurs ce n’est pas l’objet que je me suis proposé dans ce chapitre. Rappelons-nous seulement qu’au point de vue religieux, la Révolution eut et continue d’avoir pour but de substituer le règne de l’homme au règne de Dieu. De là, ce caractère satanique que Joseph de Maistre dénonçait en elle. De là aussi, cette rage qui pousse le démocrate, logique avec ses principes, à traquer, à bâillonner, à supprimer quiconque préfère la tiare du Pape au bonnet rouge de Marat, l’amour du Crucifix au culte de la guillotine.
Certains esprits, dont la naïveté déconcerte, tentent de ménager un accord entre ces inconciliables et d’établir des distinctions. Ils vénèrent les bavards illusionnés de la Constituante mais réprouvent les massacreurs de septembre ; et pourtant ceux-ci procédaient de ceux-là comme le poussin sort de l’œuf. Avec une inconscience stupéfiante, ils s’efforcent de coudre au manteau de l’Église la loque dont Sanson se servait pour essuyer « le rasoir national ». Ce faisant, ils s’imaginent prouver leur libéralisme et mériter un siège au conseil de ces démagogues qui, sous couleur de République, nous mènent à l’enlisement rapide dans le marécage du socialisme intégral.
Cependant, pour peu qu’on étudie, à la clarté de la Révélation, la période qui commence à 1789 et qui dure encore, on s’aperçoit très vite que les promoteurs du délire humanitaire dont nous ne cessons de subir les accès, furent tout simplement — des possédés.
Or, à l’une des époques où cette fièvre chaude tourna en frénésie meurtrière, c’est-à-dire sous la Terreur, il y eut un certain nombre de dévoués pour assumer les blessures dont l’athéisme révolutionnaire criblait le corps mystique de Jésus-Christ. Les uns confessèrent joyeusement leur foi sur l’échafaud. D’autres, errant parmi la boue sanglante dont s’empoissait le pavé des rues, maintinrent, par l’oraison et le sacrifice, un peu de Lumière incréée dans les ténèbres qui couvraient la face de la France en folie.
Au nombre de ces derniers, on compte une Carmélite : la Mère Camille de l’Enfant-Jésus, née de Soyecourt, dont j’essaierai d’évoquer la figure. Je ne donnerai pas sa vie entière. Elle est racontée dans un volume, d’un style un peu clapotant, rédigé par une Carmélite, annoté par l’abbé Lescœur et publié en 1897. D’après ce livre et quelques écrits postérieurs, je m’efforcerai seulement de profiler la Mère Camille telle qu’elle se montra, — à savoir paisiblement énergique — à travers les gambades, les grimaces et les grincements de canines des anthropoïdes sanguinaires échappés de leur cage que les Michelet, les Hugo et autres rêveurs romantiques nomment : « les géants de 93 ».
II
Marie-Térèse-Françoise-Camille de Soyecourt naquit à Paris, le 25 juin 1757, d’une famille très ancienne dont la biographe étale, avec complaisance, la généalogie depuis le temps des Croisades. On peut supposer que, devenue Carmélite, Mlle de Soyecourt faisait bon marché de ses parchemins et qu’elle se répétait la phrase de sainte Térèse : « Disputer sur la noblesse de l’origine c’est débattre si telle sorte de terre vaut mieux que telle autre pour faire des briques ou du torchis… »
Nous passerons rapidement sur les premières années de cette existence. Ce qu’il nous importe seulement de connaître ce sont les circonstances où se développa la vocation religieuse de la Mère Camille.
Enfant, elle se montra d’abord assez vaniteuse des larges yeux noirs qui lui éclairaient toute la figure ; en outre, d’après son propre témoignage, elle manifestait un caractère impérieux et une force de volonté qui serait allée jusqu’à l’entêtement si ses parents — fort répandus dans le grand monde et, néanmoins, fort pieux — n’avaient pris soin de la corriger sans faiblesse.
Elle avait huit ans quand elle fut mise pensionnaire à la Visitation. Cette entrée au couvent déplut fort à la petite fille. L’esprit d’indépendance étant fort développé en elle, il arriva que dès la première minute où elle fut confiée aux soins des Religieuses par sa mère, elle entra en courroux. Trépignant, sanglotant, poussant les hauts cris, elle demandait à sortir, refusait de coucher au dortoir et de revêtir la robe d’uniforme. Il fallut toute la diplomatie de la Supérieure pour obtenir d’elle un semblant de résignation. Même quand elle parut soumise, en son intérieur, elle demeurait indignée contre la discipline et ne rêvait que d’escalader le mur du monastère pour retourner dans sa famille.
Peu à peu, sous l’influence de sa maîtresse de classe, Mme de Nollant, qui savait joindre la douceur à la fermeté, elle devint plus docile. Puis elle prit goût aux exercices de piété que, d’abord, elle considérait comme de fastidieuses obligations. Une petite flamme d’amour de Dieu commença de s’allumer dans son cœur. Dès lors, « le changement opéré chez Camille fut si notable que, trois ans après son entrée à la Visitation, elle était jugée digne d’être préparée à la confirmation qui, à cette époque, précédait souvent la première communion. »
Elle avait donc onze ans à la date de la cérémonie. Lorsque le Saint-Esprit descendit en elle, il lui sembla qu’un flot de lumière inondait son âme et qu’une voix mystérieuse la sollicitait de se détacher du monde pour être toute à Dieu. Presque défaillante de bonheur sous le souffle ardent qui la pénétrait, elle s’écria mentalement : « Seigneur, je me donne à vous ; me voici prête à accomplir votre volonté entière. »
Le moment venu de quitter la chapelle, l’enfant resta immobile. Elle était si ravie, hors d’elle-même, que deux religieuses, la croyant indisposée, l’emportèrent dans leurs bras.
Cette touche de la Grâce sanctifiante lui laissa une empreinte ineffaçable ; de ce jour, Camille comprit qu’elle serait religieuse. « Elle ne déviera plus de sa voie. Si des défaillances surviennent, elles seront courtes ; si les luttes se multiplient, elle les comptera par des victoires. »
Ses projets d’avenir s’étant fixés de la sorte, elle prit à tâche d’écarter tout ce qui aurait pu la distraire de sa vocation. Elle rechercha les occasions de briser son amour-propre, d’anéantir les velléités de révolte contre la règle qui lui revenaient par intervalles. Songeant au vœu de pauvreté, qu’elle comptait prononcer le plus tôt qu’il se pourrait, elle fit cadeau à ses compagnes des petits bijoux contenus dans une cassette qu’elle avait apportée au monastère. Elle refusa de prendre des leçons de danse et, quoique elle eût la voix très belle naturellement, elle réussit à éviter qu’on la cultivât. Le professeur de chant s’en plaignait. Mais elle lui répondit : « Je ne veux pas apprendre à chanter des romances. »
Bref, pendant ces années de pension, comme elle l’a dit plus tard, elle fit son possible pour éviter d’affaiblir le rayonnement de l’Esprit-Saint qu’elle sentait résider, d’une façon permanente, au centre de son âme.
Camille se trouvait fort heureuse à la Visitation lorsque son père, le comte de Soyecourt, dont elle était la préférée, l’en retira pour la garder quelque temps auprès de lui. Mais au XVIIIe siècle, il n’était guère de coutume que les jeunes filles achevassent leur éducation au foyer domestique. C’est pourquoi, l’époque de sa première communion approchant, on la conduisit, avec ses sœurs, chez les Bénédictines de Tresnel.
Une épreuve des plus douloureuses l’attendait dans cette maison. Non seulement la communauté suivait une règle très austère mais elle s’était contaminée de jansénisme et les religieuses mettaient un zèle farouche à modeler l’esprit de leurs élèves d’après cette morne doctrine. Sous leur influence, Camille sentit comme une cendre froide étouffer peu à peu la flamme d’amour divin qu’elle entretenait dans son âme. Comme on ne cessait de lui répéter que Jésus-Christ est un Maître implacable qui prédestine la plupart des hommes à la damnation et ne sauve que quelques élus arbitrairement choisis, elle vécut dans le tremblement et dans l’effroi. Elle se demandait, à chaque instant, si, malgré son ardent désir de la Grâce efficace et son ferme propos de tout entreprendre pour mériter son salut, elle n’était pas une réprouvée. Elle se torturait de scrupules dont on trouve l’écho dans les notes où elle tâchait de s’expliquer, à elle-même, ses états d’âme. Elle écrivait par exemple : « Seigneur, parlez à votre petite servante abattue et désolée ; relevez son courage ; rendez la paix à son cœur agité. Dites à mon âme qu’il lui est né un Sauveur… Mais êtes-vous né pour moi, Dieu de justice ? Je voudrais le croire : naissez donc dans mon pauvre cœur et achevez de vous y former. »
Cependant, nul secours ne lui venait de l’entourage. Courbées, elles aussi, sous le joug écrasant de l’implacable Divinité que l’hérésie leur imposait, les Bénédictines renchérissaient sur la doctrine des prêtres aberrants qui les dirigeaient. Rassurer les enfants dont elles avaient pris la charge leur aurait semblé une coupable faiblesse. A peine un atome d’espérance dans un océan de crainte, telle était la matière de leur enseignement.
Camille, étant d’une santé assez délicate, finit par succomber sous le bloc de glace dont on l’écrasait. Elle tomba si gravement malade que les médecins jugèrent qu’elle n’en reviendrait pas. Dieu pourtant lui rendit la santé d’une façon tellement inopinée qu’on crut y voir un miracle. Mais elle continua d’ignorer la paix de l’âme car à peine fut-elle rétablie que le Démon l’attaqua par la tentation de désespoir. « Aux suggestions infernales, dit le biographe, s’ajouta l’influence de lectures hasardées contenant des enseignements aussi faux que terrifiants, sur la préparation aux sacrements. En proie à de mortelles angoisses, n’entrevoyant, pour l’avenir, que de désolantes perspectives, livrée surtout à l’isolement le plus complet, elle perdit peu à peu ses forces et donna des chances de succès au tentateur. Une taciturnité morose s’empara d’elle et c’est avec peine qu’elle réussissait à dissimuler sa tristesse. »
Ce fut dans cet état qu’elle fit sa première communion. Selon les principes du jansénisme, la cérémonie avait été différée le plus possible. Camille avait quinze ans et demi lorsqu’elle s’approcha, pour la première fois, de la Sainte Table. Toujours dominée par le sentiment qu’elle était indigne de recevoir son Dieu, elle communia sans joie — cependant avec la ferme volonté de le servir sans partage et sans défaillance. « J’espérais seulement, a-t-elle dit plus tard, que cette communion me sanctifierait et me maintiendrait dans l’aversion pour le péché. »
Elle rentra ensuite dans sa famille où de nouvelles épreuves l’attendaient.
III
L’empreinte du jansénisme sur son âme avait été si forte, qu’elle persista lorsque Camille se trouva dans un milieu où les sombres impressions reçues au monastère auraient pu se dissiper. C’est ainsi qu’elle conserva cette crainte de la communion qui caractérise la secte et qu’elle laissa couler bien des jours avant d’oser recevoir de nouveau le sacrement. Elle souffrait d’autant plus de la contrainte qu’elle s’imposait de la sorte que son âme aurait voulu se dilater hors des ténèbres où elle languissait. Néanmoins, si épaisse que fût cette ombre où elle demeurait comme prostrée, elle voyait toujours, au plus intime d’elle-même, briller une petite étincelle du feu d’amour divin qu’elle avait reçu lors de sa confirmation et elle entendait parfois une voix mystérieuse lui chuchoter qu’elle prendrait le voile, si indigne qu’elle s’en jugeât. C’était sa vocation qui subsistait malgré les subterfuges employés par le Mauvais pour la maintenir sur la route de la désespérance.
Elle vivait donc dans cet état d’angoisse perpétuel et d’incertitude à peine atténué par un rudiment de lumière intérieure lorsque un événement se produisit qui l’obligea de prendre un parti décisif en lui fournissant une preuve que son penchant vers la vie religieuse constituait sa raison d’être au regard de Dieu.
Quoiqu’elle n’eût que dix-sept ans, ses parents décidèrent de la marier avec un vieux gentilhomme, des plus fripés, violemment asthmatique, cacochyme et brèche-dents mais chez qui force sacs d’écus compensaient — d’après les « gens pratiques », — la décrépitude. Au XVIIIe siècle, il n’était pas toléré qu’une mineure manifestât de l’opposition à un mariage voulu par ses père et mère. Camille ne concevait même pas qu’elle pût refuser le parti qu’on lui proposait. Tout ce qu’elle osa, ce fut de prier, ardemment et avec larmes, Notre-Seigneur, de lui épargner la catastrophe matrimoniale dont la seule pensée lui faisait horreur.
Elle fut exaucée car le prétendant suranné mourut avant même que les fiançailles eussent été déclarées.
Cette alerte tira la jeune fille de son engourdissement.
« Sans trop savoir où la mènerait sa résolution, dit la biographe, elle déclara à sa famille que, depuis plusieurs années, son désir était de se consacrer à Dieu. Cette détermination plongea ses parents dans la douleur. Le comte de Soyecourt, surtout, malgré sa foi profonde et son estime de la vie religieuse, ne pouvait entrevoir un pareil sacrifice. Il signifia à sa fille qu’elle n’aurait jamais son consentement. Camille répondit avec fermeté qu’elle attendrait, s’il le fallait, ses vingt-cinq ans, époque de sa majorité. Dès lors, elle se montra aussi ferme dans sa résolution qu’elle avait paru indécise à la première proposition.
« Son état intérieur n’était pourtant pas changé. Mais Dieu lui avait octroyé, sans la lui faire sentir, la grâce qui devait l’aider à suivre le chemin tracé par Lui de toute éternité. »
Il lui restait encore plus de neuf ans à passer dans le monde. On verra combien sa vocation était solide quand on se rappellera que rien, au dedans d’elle ni au dehors, ne venait plus l’encourager.
« Le combat se présentait sous toutes les formes. Dans son âme, la stupeur, la crainte continuelle, la nuit la plus obscure. » Dans son entourage, l’affection des siens qui mettaient tout en œuvre pour la détourner du cloître en lui donnant le goût des plaisirs mondains. « Briser son cœur pour l’offrir à Dieu lui eût semblé peu de chose si la confiance et l’amour l’eussent aidée dans son sacrifice. Mais cette double lutte, aggravée par une attente si prolongée, fit de la période qui suivit un martyr continuel. C’était une préparation à la carrière de sacrifice et de générosité que Dieu l’appelait à fournir dans l’Ordre du Carmel. »
C’était aussi une école d’énergie. Sa volonté s’y développa. Et ainsi, elle acquit cette endurance et cette vigueur d’âme dont elle allait avoir besoin pour traverser la tempête révolutionnaire.
IV
La jeune fille avait gardé un appartement à l’abbaye de Tresnel pour y faire de longues retraites. Mais ses parents ayant exigé qu’elle passât plusieurs mois, chaque année, dans leur hôtel de la rue de Verneuil, elle se voyait obligée d’assister à des réceptions brillantes et à des fêtes qui troublaient son recueillement. Si jeune encore, elle ne laissait point, par moments, de subir un peu l’attrait de la société frivole et chatoyante qui bruissait autour d’elle.
Elle écrit dans des notes qui ont été conservées : « Il me fallait bien souvent lutter contre moi-même pour résister à l’entraînement. Je n’aimais pas le monde parce que j’avais compris sa vanité ; j’avais subi sa fascination parce que tout, en moi, avait besoin de vie et d’affection. » Et plus loin : « Au milieu de tant de relations que je me trouvais forcée d’entretenir même avec les personnes de la cour, je pris peu à peu leurs habitudes et me laissait aller à une si grande recherche de mes aises qu’évitant les moindres incommodités, j’en étais venue au point de faire lever ma femme de chambre la nuit, lorsque le moindre pli venait heurter ma délicatesse. Avec le désir de quitter le monde je commençais à arborer ses enseignes. J’aimais que tout ce que je portais fût de bon goût et je n’étais pas indifférente aux murmures flatteurs que ma présence provoquait. Cependant, au milieu de ces futilités, le son d’une cloche de couvent venait-il frapper mes oreilles, un saisissement involontaire s’emparait de tout mon être. Portant mes regards vers le ciel, je conjurais le Seigneur d’avoir pitié de moi. »
Quand Dieu appelle une âme à la vie religieuse et que celle-ci ne cède pas tout d’abord à la vocation, il se fait en elle un dédoublement. D’une part son imagination et sa sensibilité tentent sans cesse d’échapper aux invitations de la voix surnaturelle qui les presse d’obéir. D’autre part, quoiqu’elle cherche à se donner le change, son entendement et sa volonté sont, bon gré mal gré, ramenés, dès qu’elle rentre en elle-même, à la persuasion qu’elle fera le sacrifice que le Maître lui demande.
Tel fut le cas de Mlle de Soyecourt. Enfin, il arriva un moment où toute résistance se fit impossible. Elle résolut alors de vaincre sa famille en lui opposant le fait accompli. — Elle se rendit, sous prétexte d’y faire une retraite, chez les Bénédictines du Saint-Sépulcre. Mais le temps de la retraite terminé, avec l’agrément de l’abbesse, elle envoya à sa mère une lettre où elle lui demandait l’autorisation d’entrer au noviciat. Au reçu de cette missive, « Mme de Soyecourt ne fut pas maîtresse d’un mouvement d’indignation. Elle monta sur-le-champ en voiture, sans même prendre le temps de remédier au négligé de sa toilette, et se rendit en hâte au monastère. Sans ménager à l’abbesse le témoignage des sentiments de son cœur profondément affligé, elle fit à sa fille de sévères reproches pour un tel manque de soumission. Celle-ci essaya de protester, assurant qu’elle retarderait ses vœux jusqu’à sa majorité. Elle eut beau prier, conjurer, la comtesse demeura inflexible et l’obligea de quitter la clôture en lui défendant de parler à l’avenir de sa vocation ».
C’était demander la chose impossible. Pendant les dix-huit mois que Camille eut encore à passer dans le monde, à toutes les objurgations, elle répondit, avec une ferme douceur, qu’elle était sûre de sa vocation et que rien ne la ferait varier.
A la longue, les parents cédèrent. Leur chagrin était énorme mais, comme après tout, c’étaient de pieuses gens, ils finirent par comprendre qu’en s’obstinant, ils contrarieraient les desseins de Dieu sur l’âme de leur fille. Ils donnèrent donc leur consentement avec la promesse de laisser Camille choisir l’Ordre où elle prendrait le voile.
Camille avait en vue les Bénédictines. Mais avant de se décider, elle consulta le Père Rufin, son directeur, qui l’avait assistée avec zèle et clairvoyance, dans la crise qu’elle venait de traverser.
Au cours de l’entretien où Mlle de Soyecourt lui soumit son projet d’entrer dans l’ordre de Saint-Benoit, elle lui dit : « J’éprouve, néanmoins une répugnance fort grande pour un des usages de cette congrégation.
— Et lequel ? demanda le religieux.
— Les relations avec le monde y sont fréquentes, mon Père, surtout avec les dames pensionnaires et je voudrais tant rompre d’une façon totale avec le monde !
— Vous trouverez cet inconvénient partout, reprit le Père Rufin, sauf chez les Carmélites. »
A ces mots, Camille sentit en elle une illumination ; ce fut comme si une existence pressentie depuis longtemps et pour laquelle tout son être était préparé venait de lui être révélée.
« De grâce, mon Père, s’écria-t-elle avec vivacité, allez vite me proposer au Carmel. »
Le directeur y consentit. Il se rendit auprès de la Prieure des Carmélites de la rue de Grenelle, lui exposa en détail l’histoire de sa pénitente et formula l’opinion que le Carmel répondait parfaitement aux aspirations de cette âme assoiffée de sacrifice.
La Prieure, bien disposée par ce préliminaire, voulut voir Camille qui vint la trouver aussitôt et, dans un long entretien, lui décrivit, sans réticence, les grâces qu’elle avait reçues, ses angoisses, ses luttes, et enfin son désir de se donner à Dieu dans la clôture la plus stricte.
La Prieure reconnut à tous ces traits les marques d’une sincère vocation. Mais elle ne voulut pas prendre congé de la jeune fille sans lui laisser entrevoir quelques-unes des mortifications en usage au Carmel.
« Savez-vous quelque chose de notre genre de vie, lui dit-elle, et votre santé pourra-t-elle s’y faire ?
— Je compte sur Dieu, répondit la postulante.
— Aimez-vous le poisson ?
— Je le hais !
— Et les œufs ?
— Je les déteste ! Je fais maigre le vendredi mais, très souvent, j’ai la migraine le samedi.
— Comment pouvez-vous donc être Carmélite ?
— Je ferai pénitence ; c’est là tout mon désir. »
Vaincue par tant de résolution, la Prieure déclara qu’elle admettrait Camille comme postulante. On était au mois d’octobre 1783 ; l’entrée fut fixée au 2 février de l’année suivante, fête de la Purification de la Sainte Vierge.
La biographe ajoute : « Il s’agissait de préparer le départ et d’annoncer la résolution à la famille. La nouvelle fut donc donnée par Mlle de Soyecourt à ses parents. L’alarme fut grande et, malgré la certitude où l’on était de la séparation, le choix de l’Ordre vint s’ajouter à la douleur générale.
« Pour la mère surtout, le Carmel était le dernier mot de l’épouvante. Cette fille si aimée, de santé si frêle, allait entrer dans un Institut où tout est fait pour crucifier la nature. Elle ne pouvait s’habituer à cette pensée. On était à l’entrée de l’hiver dont les rigueurs s’annonçaient déjà et la mère s’exagérait les souffrances que sa fille aurait à endurer dès le début.
« C’est insensé, disait-elle à son mari, je crois, en vérité, que nous aurions le droit d’empêcher notre fille de commettre une pareille folie !… »
Mais M. de Soyecourt ne voulut pas revenir sur la parole donnée. En outre, il possédait, plus que sa femme, le sens du surnaturel.
« Vous avez raison, lui répondit-il, c’est une folie, mais cette folie se nomme la folie de la croix. Puisque cet Ordre est ancien et fort approuvé par l’Église, je ne vois aucun motif d’interdire à ma fille d’y entrer. Quel que soit mon chagrin, si Dieu l’y appelle et si c’est sa vocation, je m’incline. »
Mme de Soyecourt fut longue à se résigner ; elle fit encore plusieurs tentatives pour déterminer sa fille à choisir un Ordre moins austère. Mais le parti de Camille était bien pris. Elle repoussa toutes les obsessions avec douceur mais avec netteté. — Et elle entra, tout heureuse, au Carmel, le jour fixé par la Prieure, c’est-à-dire le 2 février 1784.
V
Le postulat de Camille dura trois mois au cours desquels sa vocation ne cessa de s’affirmer. Le courage qu’elle montra dans les épreuves corporelles que ne lui ménageait pas une règle attentive à vaincre la nature fit bien augurer de sa persévérance. Comme les premiers temps, la Prieure avait voulu que, pour dormir, elle eût un matelas sur la paillasse grossière qui constituait la seule couche de ses compagnes, elle se récria et voulut refuser cet adoucissement. Ce ne fut que sur un ordre formel qu’elle l’accepta. « Il est vrai, disait-elle plus tard, que ce pauvre matelas était si dur que la paillasse, assurément, ne m’aurait pas fait souffrir davantage. »
Au point de vue spirituel, la jeune fille sentit s’élargir l’horizon de sa vie intérieure. La contrainte terrifiée, qui pesait sur son âme depuis l’époque où elle avait subi une formation imbue de jansénisme, se dissipa pour ne plus revenir. Elle commença de se dilater au soleil de l’amour divin. Grâce à la direction aussi perspicace qu’affectueuse de ses supérieures, elle en vint à sentir que Notre-Seigneur n’est pas un tyran farouche et impossible à satisfaire mais, pour ceux qui se donnent à Lui avec une simplicité généreuse, un Grand Ami plein de sollicitude et d’indulgence. Bientôt elle put écrire dans le cahier où elle notait ses impressions quotidiennes, ces lignes significatives : « Mon Dieu, par vous je goûte à présent combien vous êtes doux et aimable. Le monde n’imagine pas cette sorte de bonheur et vous ne m’avez faite Carmélite que pour en convaincre le monde. Oui, mon Dieu, vous me tenez lieu de tout. Je perdrais tout le reste que rien ne pourrait plus me séparer de votre amour. Dans le ciel, je ne désire que vous. Sur la terre, je ne vois rien qui mérite mon amour si ce n’est vous. Vous m’aimez, je n’en puis douter. Mais, moi aussi, Seigneur, je vous aime et je me repose en paix dans votre amour. »
Cette effusion, où se retrouve l’esprit de sainte Térèse, montre bien que l’hérésie n’avait fait que ravager l’âme de Camille à la surface, sans la dessécher en ses profondeurs puisque, dès qu’elle eut repris contact avec la Vérité unique, toutes ses puissances s’épanouirent, dans l’amour, comme les fleurs splendides d’un Éden reconquis.
Le trimestre du postulat étant accompli, Camille fut jugée apte à poursuivre sa probation comme novice. La cérémonie de la prise d’habit fut fixée au 24 juillet. Mme de Soyecourt fut la seule de la famille à y assister, le père, quoiqu’il eût fait son sacrifice, n’ayant pu se résoudre à sanctionner, par sa présence, un acte qu’il considérait presque comme la mise au tombeau de son enfant.
Par contre, une nombreuse assistance remplissait la chapelle des Carmélites. « Les plus grandes familles de France y étaient représentées. La haute noblesse du faubourg Saint-Germain n’avait pas oublié la jeune fille souvent admirée dans ses fêtes et semblait désireuse de constater, par elle-même, si réellement la joie du sacrifice résidait dans son cœur. »
On possède sur les sentiments de cette frivole assemblée un témoignage assez inattendu : celui du roi Louis-Philippe. — Duc de Chartres à l’époque, il avait été conduit, avec sa sœur, Adélaïde, par Mme de Genlis, leur gouvernante commune, à la prise d’habit de la Sœur de Soyecourt. Le souvenir de la cérémonie lui était demeuré si présent, qu’un soir, en 1847, au château de Neuilly, le nom de la Carmélite ayant été prononcé par hasard, il en donna le détail avec une précision qui prouvait l’excellence de sa mémoire.
« Il y avait là, dit-il, une réunion de gens fort titrés mais on ne peut moins recueillis. On se passait des lunettes d’opéra pour examiner l’héroïne. En grand costume de cour, avec paniers, falbalas, coiffes, dentelles et piquets de roses, elle venait de s’agenouiller devant Mgr de Juigné, archevêque de Paris, assis juste au milieu de l’assistance, entouré d’évêques et de chanoines. La novice était si émue qu’elle semblait prête à crouler sous le poids de ses jupes. Le Père Le Guay, jésuite, prononça le sermon de vêture qu’on n’entendit guère à cause du flic-flac des éventails, du bourdonnement des conversations et des sanglots de Mme de Soyecourt. L’opinion générale était que la jeune fille ne résisterait pas plus de six mois au dur régime du Carmel et que cette prise de voile équivalait à un suicide. Bref, ce fut un événement mondain et l’on en parla pendant plusieurs jours. »
Quelqu’un demanda ce qu’était devenue la Carmélite.
« Je ne sais, répondit le roi, elle a dû succomber en peu de temps car elle paraissait bien frêle, à moins que la Révolution… » D’un geste coupant, il acheva sa pensée — et l’on parla d’autre chose[10].
[10] Voir G. Lenotre : Vieilles maisons, vieux papiers, 2e série, page 344.
L’année de noviciat permit à Camille d’avancer allégrement dans ce chemin de la perfection dont sainte Térèse a si admirablement marqué les étapes. Le 18 août 1785, elle prononça ses vœux solennels. Et maintenant, dans cette clôture d’où il paraissait assuré qu’elle ne sortirait jamais plus, elle goûtait cette joie dont les mondains ne peuvent soupçonner les douceurs : vivre dans le renoncement à soi-même, dans la pénitence pour les péchés d’autrui, dans une radieuse union avec Jésus-Rédempteur.
Il ne fallait pas moins que l’atmosphère surnaturelle où son âme baignait de la sorte pour que sa santé délicate supportât les rigueurs de la règle. Même les détails de la vie quotidienne lui demandaient un effort sans cesse renouvelé. Par exemple, chaque matin, au moment de revêtir la lourde robe de bure, elle devait la suspendre à un clou et se placer dessous pour s’y introduire car son peu de forces physiques ne lui aurait pas permis de la soulever. Afin, dit-elle, de développer ses muscles, elle demanda d’être appliquée aux travaux pénibles. On le lui permit ; et, dès lors, elle se donna les tâches d’une femme de peine. Elle monta au grenier des corbeilles remplies de linge ; elle fendit du bois, tira de l’eau du puits, arrosa le jardin. Quant à la couture, elle n’y réussit guère. Elle a dit plus tard, racontant à des novices ses débuts dans la vie religieuse : « Fort peu habile, j’en accusais la raideur de mes doigts. Je redoublais d’énergie mais je n’ai jamais réussi qu’à constater mes maladresses. »
Entre temps, suivant la tradition du Carmel, elle composait de petits cantiques qu’elle chantait à la récréation ou dont elle méditait les vers aux heures d’oraison. En la dernière strophe d’un de ces naïfs poèmes, elle a fort bien résumé l’esprit de son ordre :
C’est ainsi qu’elle vivait toute à Dieu, toute en Dieu, lorsqu’éclata la tempête qui la rejeta dans le monde de la façon la plus douloureuse.
VI
La Révolution commence ; et l’une des premières mesures prises par les sectaires qui déchaînent ce fléau sur la France, c’est la destruction des communautés religieuses. L’opération est double : d’abord, on dresse l’inventaire de leurs biens pour les confisquer ; ensuite, en vertu de ce répertoire d’inepties : la table des droits de l’homme, on interdit aux moines et aux moniales de vivre en commun dans le renoncement perpétuel et de se vouer à l’obéissance, sous prétexte que cette abnégation offusque l’esprit de liberté qui doit, désormais, régir toutes les âmes.
Le 13 février 1790, l’Assemblée nationale décrète que la loi cesse de reconnaître les vœux solennels. En conséquence, les ordres dans lesquels ces vœux existent, sont et demeurent supprimés. Ceux et celles qui en font partie sont invités à se disperser dans le plus bref délai. En compensation, l’Assemblée leur promettait une pension de l’État qui ne fut, d’ailleurs, presque jamais payée.
La mesure fut appliquée avec rigueur. Aux visites et informations dans les maisons religieuses succédèrent les enquêtes sur le personnel, les charges et les revenus. Enfin l’avertissement fut donné que l’expulsion ne tarderait pas.
Les pauvres Carmélites ne comprenaient rien à cette rage de destruction. De bonne foi, elles crurent que, ne nuisant à personne, elles obtiendraient, sans peine, de l’Assemblée l’autorisation de rester ensemble et de conserver les quelques sous qui leur permettaient d’assurer leur chétive alimentation. Les Prieures des quatre monastères de Paris se concertèrent et rédigèrent une adresse où, avec une simplicité touchante, elles exposaient leur désir de poursuivre en commun leur existence de prière et de sacrifice.
Voici les principaux passages de cette supplique :
« … Les richesses des Carmélites n’ont jamais tenté la cupidité ; leurs besoins n’importunent pas la bienfaisance. Notre fortune est cette pauvreté évangélique qui, en acquittant toutes les charges de la société, trouve encore moyen d’aider les malheureux, de secourir la patrie et nous rend pourtant heureuses de nos privations. La liberté la plus entière préside à nos vœux ; l’égalité la plus parfaite règne dans nos maisons ; nous ne connaissons ici ni riches ni nobles et nous n’y dépendons que de la loi commune…
« Daignez vous informer de notre vie ; n’en croyez ni les préventions de la multitude, ni les craintes de l’humanité. On aime à publier, dans le monde, que les monastères n’enferment que des victimes lentement consumées par les regrets. Mais nous protestons devant Dieu que, s’il est sur la terre une véritable félicité, nous en jouissons à l’ombre du sanctuaire et que, s’il nous fallait opter entre le siècle et le cloître, il n’est aucune de nous qui ne ratifiât son premier choix…
« Non, vous ne nous arracherez pas à cette retraite où nous trouvons la source de toutes les consolations. Vous penserez que des femmes, volontairement engagées dans un état qui fait le bonheur de leur vie, réclament de tous les droits le plus inviolable quand elles vous conjurent de les y laisser mourir en paix… Nous osons le dire : nous regarderions comme l’oppression la plus cruelle et la plus injuste, celle qui troublerait des asiles que nous avons toujours regardés comme inviolables… »
Certes, rien de plus pathétique que cet humble appel à l’équité. Mais il s’agissait bien d’équité. Il s’agissait de détruire l’Église de France. Les Carmélites ignoraient que tel était l’objectif des soi-disant Pères de la Patrie auxquels s’adressait leur requête. Comme on leur répondit par une vague promesse de les laisser mourir dans leur maison, à condition qu’il ne s’y ferait plus de nouvelles professions, elles se crurent à l’abri. Leur sécurité alla si loin qu’elles chantèrent un Te Deum en action de grâces. L’événement ne tarda pas à leur prouver qu’elles n’avaient connu encore que les préludes de la persécution.
En effet, la Révolution poursuivait sa marche dévastatrice. Le 10 août 1792, le palais des Tuileries fut enlevé d’assaut par une bande d’énergumènes, la monarchie renversée et la famille royale enfermée au Temple. Les prisons s’emplissaient d’ecclésiastiques qui, par horreur du schisme, avaient refusé le serment d’adhésion à la constitution civile du clergé. Aux premiers jours de septembre commencèrent les massacres. Cent vingt prêtres, trois évêques incarcérés au couvent des Carmes furent tués, à coups de piques et de sabres, le 2 de ce mois. Comme la maison de la rue de Grenelle se trouvait à proximité, les religieuses furent averties presque aussitôt qu’elles étaient en danger car des voisins avaient entendu les égorgeurs dire : « Demain, ce sera le tour des religieuses. »
La Prieure réunit toutes ses filles et leur apprit le danger qu’elles couraient. Elle leur annonça la prochaine visite des massacreurs. Elle ajouta : « Toute permission nous est donnée de sortir de notre clôture, non pas seulement par les lois nouvelles qui ne reconnaissent plus nos vœux mais par nos supérieurs qui ne veulent pas nous contraindre à subir la violence et la mort. »
Quelques religieuses lui demandèrent si elle-même comptait s’enfuir.
« Non, dit la Prieure, d’un ton paisible, je préfère m’abandonner entre les mains de Dieu. J’attendrai pour m’en aller d’y être obligée par la force. »
Sur ce propos, les Carmélites, aussi intrépides que leur Mère, s’écrièrent d’un même élan et d’un même cœur : « Nous resterons avec vous ! »
Puis toutes se réunirent dans la chapelle, pour y passer la nuit en prières devant le Saint Sacrement.
Vers onze heures du soir, une cinquantaine de forcenés, brandissant des armes ruisselantes de sang, se présentèrent à la porterie et demandèrent l’entrée sous prétexte de saisir un prêtre, échappé des Carmes, et qu’on avait vu traverser le jardin du monastère. Il fallut leur ouvrir. Ils fouillèrent partout, mais n’ayant trouvé personne, ils finirent par se retirer non sans avoir déclaré qu’ils reviendraient et que, cette fois, les religieuses apprendraient « à danser sous le tranchant de leurs sabres ».
Quelques amis de la communauté, coururent à la section et supplièrent qu’on envoyât des gardes nationaux afin de protéger les religieuses. Mais les commissaires leur répondirent tranquillement qu’ils n’y pouvaient rien.
D’ailleurs, toute la populace du quartier s’était mise d’accord pour envahir la maison, la saccager et la piller. Les blanchisseuses des rues avoisinantes, avec qui faisaient chorus une tourbe d’ivrognes et de filous, « criaient, par-dessus les murs qu’il fallait chasser ces aristocrates dont la propriété leur appartenait par droit d’égalité ».
Le jour de la Nativité, donc le 8 septembre, un groupe de sectaires força la clôture et donna l’ordre aux religieuses de quitter l’habit monastique. On leur obéit. Mais cette soumission immédiate ne les apaisa point. Ce qu’ils voulaient c’était chasser les Carmélites et s’emparer des trésors qu’on leur attribuait.
Ils revinrent le 11 signifier son expulsion à la communauté. Ils lui accordèrent trois jours pour se disperser. Mais sans attendre la fin de ce délai, ils ouvrirent toutes les portes et dirent à la foule qu’elle pouvait entrer librement et dérober les objets à sa convenance. Aussitôt un flot d’hommes, de femmes et d’enfants envahit, pêle mêle, la maison. Ils raflèrent tout ce qui leur tomba sous la main, dévorèrent ou gaspillèrent les provisions, brisèrent les meubles. L’autorité laissait faire et applaudissait aux exploits des plus frénétiques. Inutile de dire que, durant ce ravage, les religieuses étaient copieusement insultées.
Les mêmes orgies se renouvelèrent le lendemain et le surlendemain. Les sœurs restaient habillées de leurs défroques laïques et passaient la nuit sur des chaises pour être prêtes, en cas d’égorgement.
Enfin, le 14, deux commissaires de la section se présentèrent munis d’un mandat de confiscation. « Ils mirent en pièces les reliquaires, s’emparèrent des vases sacrés en or ou en argent. Un tableau de la Sainte Face était conservé dans un cadre enrichi de diamants. La pieuse image fut d’abord jetée à terre, comme insignifiante, tandis que ses ornements étaient enlevés. Puis l’un des commissaires la ramassa et la remit entre les mains de la Prieure stupéfaite d’un tel procédé au moment où l’on se préparait à la chasser avec ses religieuses. »
La spoliation terminée, les Carmélites furent rangées deux par deux et on les fit défiler devant la populace qui poussait des huées, leur crachait à la figure et les bousculait avec de grands éclats de rire. Elles étaient trente et une dont la plus âgée comptait quatre-vingts ans.
Paisibles sous les outrages, s’unissant par l’oraison à Jésus sur la Voie douloureuse, elles sortirent par petits groupes et s’éloignèrent dans la nuit.
La maison fut fermée, et peu après, démolie. Comme les trois autres communautés de Paris avaient subi un sort analogue, le Démon eut lieu de se réjouir car il semblait bien que le Carmel fût à jamais aboli.
VII
Ayant prévu la dispersion, la Prieure des Carmélites de la rue de Grenelle avait loué et fait arranger en ville plusieurs appartements entre chacun desquels ses filles furent réparties. Ainsi se reformèrent de petites communautés rue du Regard, rue Cassette, rue Coppeau, rue de la Harpe et rue Mouffetard. Sœur Camille fit partie de cette dernière avec six autres religieuses. Elles étaient obligées de porter des vêtements laïques, mais elles n’en suivaient pas moins leur règle aussi exactement que possible. Toutefois les Supérieurs leur avaient permis de se visiter. Elles l’auraient fait souvent si la surveillance ombrageuse des agents révolutionnaires le leur avait permis. Faute de mieux, elles s’écrivaient. Une converse, la Sœur Chrétienne cachait les lettres au fond d’une hotte, les recouvrait de mouron pour les petits oiseaux et faisait la navette entre les divers logis. Une mésaventure lui advint qui mit un terme à cette correspondance.
Un jour, oubliant que, pour la vraisemblance, elle aurait dû crier sa marchandise, elle courait, tête baissée, vers l’un des refuges, quand, au coin d’une rue, une femme l’arrête en l’empoignant par son fichu.
« Dites donc, ma petite, s’écrie-t-elle, vous me semblez une drôle de commerçante, vous ! Vous ne voulez donc pas vendre votre mouron ? »
Puis d’un coup de poing en pleine poitrine, elle renverse la Sœur sur le pavé. Le mouron et les lettres s’éparpillent çà et là. L’autre s’en empare, rosse la Sœur d’importance et s’éloigne en emportant les papiers. Il ne résulta rien de cette alerte. Mais les Carmélites n’osèrent plus employer le subterfuge. L’abbé de Launay, leur directeur, se chargea dès lors de transmettre les missives. Déguisé, il allait d’une communauté à l’autre. Et même il réussit à leur dire parfois la messe. A cet effet, se donnant pour professeur de dessin, il circulait dans Paris, un carton à modèles qui contenait une pierre d’autel sous le bras et, à la main, un étui à estampes renfermant un calice démonté. Il leur avait permis de garder le Saint-Sacrement dans une armoire, avec recommandation expresse de consommer les Saintes-Espèces, au moindre soupçon d’une visite domiciliaire.
« Jour et nuit, écrit la biographe, le divin prisonnier était adoré dans l’humble chambre transformée en chapelle. Il résidait dans un petit tabernacle, continuant à être leur force et leur espérance. Si momentanément il paraissait sommeiller, c’était afin de recevoir l’hommage de leur foi invincible et de leur confiance sans bornes. »
Sous l’égide du Sauveur, les Carmélites récitaient le bréviaire en commun ou séparément, veillaient, priaient, se mortifiaient — bref tâchaient d’observer sans trop de lacunes le coutumier de l’ordre. Cette existence d’oraison et d’entier abandon à Dieu acheva, pour ainsi dire, la formation de Sœur Camille. Elle y acquit ce calme imperturbable et cette fermeté d’esprit dont elle devait donner tant de preuves par la suite.
Le petit groupe ne possédant aucune ressource, les religieuses se mirent à confectionner des broderies qu’elles vendaient dans le voisinage. Elles tiraient de cette industrie quelques assignats qui leur procuraient une chétive nourriture. Pour ce travail, Camille ne les aidait guère. « J’y étais si peu apte, a-t-elle dit plus tard, que, pendant que mes sœurs profitaient des dernières lueurs du jour pour tirer l’aiguille, je me réfugiais tout près de notre cher Tabernacle et je priais. »
Elle se donna aussi pour objectif de soutenir le moral de la communauté. Aux récréations, elle montrait de la bonne humeur, elle savait par des propos enjoués « faire rentrer dans les cœurs alarmés la fière énergie dont le sien débordait ».
« Que ferons-nous, demandait une des Sœurs, si l’on nous mène devant les tribunaux ?
— Ce que Dieu voudra, répondit-elle ; n’a-t-il pas dit que son Esprit se tiendra lui-même sur nos lèvres pour nous donner les paroles qui conviendront. Comptons sur Lui… »
Cependant la quiétude relative du petit cénacle ne dura guère. Elles étaient espionnées de près et bientôt les zélés de la section acquirent la certitude qu’elles recevaient des prêtres insermentés. En ce temps, cela constituait un crime capital. Au nom de la liberté, on avait le droit de rendre hommage à des gourgandines représentant la déesse Raison et hissées sur les autels des églises profanées. Mais rester fidèle à l’Église, accueillir ses ministres proscrits, c’était se vouer à la guillotine, à la prison ou la déportation.
Un Polonais, président de la section, s’était juré de perdre les Carmélites contre lesquelles il nourrissait une haine démocratique. Il les dénonça et obtint un mandat de perquisition suivi de l’ordre d’arrêter ces « suspectes ».
Le jour du Vendredi Saint, 20 mars 1793, vers dix heures du matin, il se présente à la maison de la rue Mouffetard, suivi de trente sectionnaires en armes.
L’appartement est fouillé, retourné de fond en comble. « Chaque pièce, chaque meuble est l’objet d’une investigation minutieuse et de questions pressantes » — le tout assaisonné d’injures et de brutalités.
On mit la main sur une correspondance adressée à « la citoyenne Soyecourt » et dont les termes prouvaient que celle-ci se tenait en relation avec des prêtres réfractaires. Les lettres n’étaient d’ailleurs pas signées.
Camille et ses compagnes — moins deux qui avaient réussi à s’enfuir — furent emmenées par les sectionnaires et, le soir même, écrouées à la prison de Sainte-Pélagie. Elles furent jetées parmi des femmes de mauvaise vie qui les accueillirent par des quolibets fangeux et les plus ignobles blasphèmes.
Dans ce milieu abominable, elles reçurent pourtant les consolations d’un prêtre intrépide, l’abbé de Lalande qui trouva le moyen de parvenir jusqu’à elles.
Voici comment il s’y prenait. Chaque semaine, vêtu en garçon marchand de vins, il se présentait à la porte de la prison, avec un panier de bouteilles sur la tête. « Il amadouait les geôliers, leur versait à boire, parlait haut et fort ; puis les intéressant à son commerce, il obtenait d’eux de parcourir toute la prison, où il vendait ses liquides, encourageait les détenues, entendait les confessions, se chargeait des lettres pour le dehors et repassait le guichet en fumant sa pipe et en emportant les bouteilles vides. »
Cependant, la sœur Camille, tenue pour la plus dangereuse des fanatiques arrêtées rue Mouffetard, subissait chaque jour, devant les commissaires de la section du Panthéon, des interrogatoires prolongés. Ils avaient lieu généralement le soir et duraient souvent de cinq heures à minuit. Soutenue par l’oraison, elle y montrait beaucoup de sang-froid et de présence d’esprit. Attentive à ne compromettre personne, elle mesurait ses réponses, ou, lorsqu’il y aurait eu danger à dire la vérité, déclarait d’une voix ferme, qu’elle ne dirait rien. Dans ce cas, ni instances ni menaces ne réussissaient à lui arracher un mot.
Parfois les enquêteurs possédaient quelque culture ; la plupart du temps, c’étaient des illettrés, qui, ne comprenant rien aux missives saisies, s’imaginaient que toute phrase dissimulait des complots. La chose devenait presque comique, quand ils s’aheurtaient à des passages où il était question de spiritualité ou de vie intérieure.
C’est ainsi que l’un d’eux, déchiffrant avec peine une lettre de direction écrite par l’abbé de Floirac, crut y découvrir cette phrase : « Il faut faire mourir la nation. » A ce coup, il crut bien tenir l’indice d’une conjuration liberticide.
« Comment, s’écria-t-il, détestable aristocrate, tu admets qu’on souhaite de faire périr la nation ! »
Sœur Camille demanda le papier, examina le texte incriminé et répondit avec un sourire assez malicieux : « Vous avez mal lu ; il ne s’agit pas de la nation mais de la nature. Mon correspondant m’écrivait ceci : Il faut faire mourir la nature et quand elle se révolte, la comprimer quoi qu’il en coûte… Cela s’adresse à ma personne morale et n’a rien à voir avec la politique. »
Mais l’autre n’était pas convaincu. Il hocha la tête et mit la lettre de côté comme très suspecte.
On saisit combien, menés par des êtres aussi obtus, les interrogatoires devenaient périlleux. Il ne faut pas oublier que, dans la plupart des cas, les inculpées se trouvaient en présence d’imbéciles féroces du même acabit.
Aussi l’on partage l’indignation de Taine quand relatant une séance de ce genre, il s’écrie : « Le soi-disant conspirateur est livré à des bêtes grossières, colériques et despotiques, qui n’écoutent rien, qui ne comprennent rien, qui n’entendent même pas les mots usuels, qui trébuchent dans leurs quiproquos, et qui, pour singer l’intelligence, pataugent dans l’ânerie. Soumise au gouvernement révolutionnaire, la France ressemble à une créature humaine que l’on forcerait à marcher sur sa tête et à penser avec ses pieds. » (Origines de la France contemporaine.)
En une autre occasion, Sœur Camille montra que si elle usait de prudence ou gardait bouche close quand ses réponses auraient pu servir contre autrui, elle ne ménageait rien dès qu’il s’agissait de confesser sa foi.
On avait mis la main, lors de la perquisition, sur un certain nombre d’images du Sacré-Cœur. Cet emblème, plus que tout autre, avait le privilège de faire entrer en fureur les révolutionnaires. Ils y voyaient à la fois un symbole de « la superstition romaine » et un signe de ralliement pour les aristos.
Interrogée dans ce sens, Sœur Camille s’écria : « Le Sacré-Cœur de Jésus, oh ! ici, je ne crains de compromettre personne ; je puis répondre en toute liberté ! Vous me reprochez d’avoir dessiné ces images, eh bien, je m’en fais gloire et si, à cause de cela, vous me condamnez, j’aurai le bonheur de mourir pour ma foi ! Le Sacré-Cœur de Jésus m’est plus cher que la vie et si, au prix de mon existence, j’obtenais qu’il soit plus connu et plus aimé, je m’estimerais trop heureuse !
— Combien avez-vous fabriqué de ces images ? demanda l’un des juges.
— J’en ai tant fait et tant donné, répliqua tranquillement la Sœur, que je ne m’en rappelle plus le nombre… »
Malgré leur acharnement, les commissaires ne parvinrent à réunir que des présomptions. Il faut croire qu’ils conservaient quelque scrupule d’équité car leur rapport ne conclut pas à l’envoi des religieuses devant le Tribunal révolutionnaire. D’autre part, la famille de Soyecourt avait multiplié les démarches pour sauver la Sœur et ses compagnes. On a lieu de supposer également que quelques-uns des enquêteurs mirent à prix leur indulgence.
Bref, le 11 mai, ils déclarèrent les preuves insuffisantes et firent remettre en liberté les Carmélites.
La Prieure, estimant que Sœur Camille restait la plus compromise, décida qu’elle rentrerait provisoirement à la maison paternelle. La courageuse fille en éprouva beaucoup de chagrin ; mais elle était trop soumise à la Supérieure pour présenter quelques objections. Elle se soumit humblement.
VIII
Avant de suivre la Sœur Camille à travers les remous du cyclone révolutionnaire, il n’est peut-être pas hors de propos de rapporter la façon dont quelques-unes de ses Sœurs appartenant à la petite communauté de la rue Cassette et arrêtées peu après, tinrent tête aux sectaires. Cette digression présentera un double avantage. On y verra que l’énergie et la grandeur d’âme manifestées par la Sœur Camille ne lui étaient pas spéciales, puisque d’autres religieuses, formées, comme elle, selon l’esprit du Carmel, l’égalèrent en intrépidité. Ensuite, elle fournira un document de plus sur cette horrible époque où le seul fait de rester fidèle à l’Église, en réprouvant le schisme, constituait un délit qui, au regard des possédés de la Révolution, méritait les pires châtiments.
De par la constitution civile du clergé, le gouvernement révolutionnaire avait rompu avec Rome et il avait été décrété que tout prêtre qui refuserait le serment de se conformer à l’organisation nouvelle de l’Église serait mis en état d’arrestation, condamné sans délai, incarcéré ou déporté. Un trop grand nombre se soumit ; mais d’autres obéirent au Pape qui, par deux brefs, en date des 10 mars et 11 avril 1791, avait interdit le serment, déclaré nulles les élections laïques de curés aux paroisses et les élections épiscopales, sacrilèges les ordinations. Tout jureur qui ne se serait pas rétracté dans l’espace de quarante jours, était suspendu et s’il persistait, retranché de l’Église comme schismatique.
Aux religieux non-prêtres et aux religieuses, les sectaires voulurent imposer le serment d’égalité qui impliquait l’adhésion au régime. Sur ce point, les brefs du Pape ne se prononçaient pas. Mais les prêtres réfractaires, restés les directeurs secrets des religieuses, estimaient qu’un tel acte de soumission aux principes promulgués par des athées constituerait une faute grave et ils avaient interdit à leurs ouailles de le commettre. Les Carmélites de la rue Cassette, au nombre de neuf, avaient obéi ; et de là, leur arrestation.
On les conduisit d’abord à la section où on les somma de prêter le serment. Sur leur refus unanime, on délibérait de les envoyer au Tribunal révolutionnaire — autant dire à la guillotine — lorsque quelqu’un fit observer que ces filles étant fanatisées par de « perfides imposteurs », il suffirait peut-être de les tenir dans la prison de la section le temps que se dissipassent les effets de « l’influence superstitieuse » dont elles avaient été les victimes. Ce plan fut adopté et la petite communauté verrouillée à la prison de Port libre[11].