WeRead Powered by ReaderPub
Le songe d'une femme: roman familier cover

Le songe d'une femme: roman familier

Chapter 11: PIERRE BAZAN A PAUL PELASGE
Open in WeRead

Explore more books like this:

About This Book

An intimate epistolary exchange among correspondents examines desire, beauty, happiness and the hazards of self-revelation. Alternating letters set impulsive surrender against cautious reserve as the writers debate love, dignity and the small pleasures that sustain life. Lyrical passages of sensual joy coexist with sober reflections on melancholy, memory and appearance, while misunderstandings and shifting affinities emerge through candid counsel. The book privileges introspective observation and conversational nuance, tracing how generosity and self-protection shape emotional experience without resolving the tensions between them.

PIERRE BAZAN A PAUL PELASGE

Paris, 14 août.

… J'ai montré mes Lédas à Durand, qui m'avait avancé l'argent pour aller aux Pins. Il m'en a offert des prix extravagants et j'allais ouvrir la bouche pour accepter avec délice, quand on sonne: Léda elle-même. Et à la revoir à l'improviste, et ici, dans mon triste atelier où il y a pour fauteuils des amas d'étoffes bigarrées et, pour meubles, des toiles clouées au mur, me voilà pris d'un accès de tendresse qui va jusqu'aux larmes; me voyant ému et pâle, elle se jette à mon cou, me dévore, m'écrase. J'entends Durand qui chantonne sur un ton goguenard; je l'expédie et, lui promettant de ne rien vendre sans le prévenir, je lui emprunte encore dix louis, et me voilà redevenu pour un jour le cygne de la marquise de L… T. Elle a laissé aux Pins son air d'impératrice qui se prête à l'amour. Nous avons joué comme des enfants et bu dans mon célèbre verre de Venise (celui dont le portrait a eu une troisième mention). C'était hier, et ce que j'aime en elle maintenant, ce n'est plus la beauté nue d'un corps parfait, c'est la femme tout entière: son sourire autant que ses reins, le son de sa voix, hélas! plus peut-être encore que son ventre en bouclier, que ses seins en éperons de galères. Quelle stupidité! Il m'a été agréable de la revoir vêtue d'un triste costume de voyage, pareille aux femmes qu'on rencontre dans les gares et qui ont des enfants! Elle n'est plus l'impersonnel désir; elle n'est plus le beau morceau de nu qu'on veut toucher pour donner part aux mains de la fête esthétique des yeux; elle est une dame, qui a un nom, qui va aux eaux, qui se meut dans la vie réelle d'aujourd'hui; elle est une femme, et je l'aime! Mais pourquoi? J'ai vu et j'ai eu les plus beaux modèles, sans aucune émotion; pendant trois semaines Léda a été ma maîtresse de hasard et de passage; je l'ai possédée froidement, c'est-à-dire avec un plaisir d'artiste et de jouisseur, mais non d'amant. Je la quitte, je me sauve, je l'oublie; je suis en train de trafiquer avec intelligence des études à quoi elle s'est prêtée parce qu'elle n'avait plus de pudeurs à feindre devant moi. Je l'oublie enfin et quinze jours y suffisent, et quand je la revois, je l'aime!… Donne-moi un moyen de me guérir! En connais-tu? Non. Tais-toi. Laisse-moi. Si tu me disais d'elle ce que j'en dis, je te détesterais, et de cela, par exemple, rien ne pourrait me consoler…