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Le songe d'une femme: roman familier cover

Le songe d'une femme: roman familier

Chapter 28: PAUL PELASGE A PIERRE BAZAN
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About This Book

An intimate epistolary exchange among correspondents examines desire, beauty, happiness and the hazards of self-revelation. Alternating letters set impulsive surrender against cautious reserve as the writers debate love, dignity and the small pleasures that sustain life. Lyrical passages of sensual joy coexist with sober reflections on melancholy, memory and appearance, while misunderstandings and shifting affinities emerge through candid counsel. The book privileges introspective observation and conversational nuance, tracing how generosity and self-protection shape emotional experience without resolving the tensions between them.

PAUL PELASGE A PIERRE BAZAN

Les Frênes, 6 septembre.

Joconde est revenue, je suis resté. Annette m'a donné tout son cœur et Joconde toute sa beauté. Je vis dans l'émotion d'un double triomphe. Il me semble que je règne. Royaume de tragédie dont j'attends le cinquième acte, peut-être douloureux. Mais j'irai jusqu'au bout. Quand le conseiller viendra chercher ses filles, je lui demanderai la main d'Annette, et Joconde comprendra… C'est elle, en somme, qui est venue vers moi. Dès le soir de son retour, elle a frappé à la cloison. J'ai déplacé le meuble, je suis entré. Elle m'attendait comme dans les images. Hier fut la troisième nuit, muette et babylonienne. Sa bouche a des baisers et non des paroles. Elle me ferait peur si j'avais quelque naïveté et si je l'aimais. Je crois qu'il est préférable de ne pas aimer une femme pour être charnellement heureux avec elle. Je ne vois décidément en Joconde qu'une des femelles de ma race et je m'enivre, en respirant ses cheveux, de toute la profondeur des odeurs animales. Je ne tiens pas sous mes membres une femme ayant un nom, des robes, des gants et un rang dans le monde; c'est une bête que je courbe à mon désir, et nous avons autant de pudeur que les animaux qui hurlent d'amour au fond des bois… En dehors de ces heures de folie sensuelle, tout le long du jour, nous nous tenons dans l'attitude la plus indifférente. Je fais la cour à Annette devant elle, sans qu'elle dise un mot, sans qu'un de ses doigts proteste, ou sa pâleur. Seulement elle me regarde avec un sourire éteint où il y a une sorte de complicité ironique; elle suit tous nos mouvements, elle observe et se tait. Si je lui adresse quelques mots, elle me répond à peine. On dirait qu'elle cuve sa volupté. Hier cependant nous avons eu une brève conversation qui t'intéressera et j'ai lu des lettres qui te surprendront sans doute. Sa correspondante est bien la marquise du Cygne. D'après ces lettres, ta Léda serait une femme mélancolique, froide et vertueuse, tourmentée en vain de désirs sentimentaux. Cela concorde peu avec tes confidences. Ces deux amies de pension renouant connaissance sans se revoir, après dix ans d'éloignement et de silence, ont dû échanger d'abord des mensonges. Les femmes mentent toutes les fois qu'elles n'ont pas à craindre d'être contrôlées et démenties. Joconde me l'a presque avoué. Elle s'est vantée à son amie d'être admirablement heureuse, de vivre dans un perpétuel songe de joie, d'avoir une vie de sécurité et de plénitude: il s'agissait d'un songe en effet, car le présent lui était dur, j'imagine. Quoique je ne sois pas, comme je l'avais craint, son premier amant, elle ne semble pas avoir jusqu'ici joui de bien longues et bien douces amours. Songe d'avenir, réalisé pour quelques semaines, qui lui en assurera la possession certaine et durable? Pas moi, assurément. J'espère qu'elle n'a pas d'illusion là-dessus, car je serais désolé de faire souffrir une femme à qui je dois des plaisirs certains…