WeRead Powered by ReaderPub
Le songe d'une femme: roman familier cover

Le songe d'une femme: roman familier

Chapter 4: ANNA DES LOGES A CLAUDE DE LA TOUR
Open in WeRead

Explore more books like this:

About This Book

An intimate epistolary exchange among correspondents examines desire, beauty, happiness and the hazards of self-revelation. Alternating letters set impulsive surrender against cautious reserve as the writers debate love, dignity and the small pleasures that sustain life. Lyrical passages of sensual joy coexist with sober reflections on melancholy, memory and appearance, while misunderstandings and shifting affinities emerge through candid counsel. The book privileges introspective observation and conversational nuance, tracing how generosity and self-protection shape emotional experience without resolving the tensions between them.

ANNA DES LOGES A CLAUDE DE LA TOUR

Les Tilleuls, 15 juillet.

… Et pourquoi ne les comptes-tu pas? Apprends à les compter. Il ne faut pas briser la chaîne des sensations, ici ou là, selon des caprices ou des principes. Le petit caillou qui brillait dans la poussière, si tu avais voulu te baisser pour le prendre, peut-être qu'à le retourner entre tes doigts, il t'aurait consolée d'un chagrin. Un enfant n'en demande pas plus pour oublier la meurtrissure qui saigne encore à son genou: et pendant qu'il s'amuse avec la pierre qui le blessa, sa chair innocente oublie de souffrir. Mais les cailloux que tu dédaignes sont d'une eau assez belle: des yeux de femme peuvent s'y charmer sans honte. On en fait des colliers qui tiennent chaud au cœur et qui font éclater, comme au milieu de lys, la fraîcheur rouge des joues. Tu voudrais être heureuse, c'est-à-dire que tu voudrais vivre, et tu méconnais la vie! Tu secoues le rosier pour avoir des roses et tu es surprise de les voir s'effeuiller toutes sous tes doigts et s'en aller au gré du vent! Ce n'est pas ainsi qu'il faut faire, chère Claude. Va et promène-toi le long de tes rosiers sans penser à rien qu'aux parfums qui peu à peu aviveront ton désir, et ta main toute seule ira, sans craindre les épines et sans les sentir, vers la seule rose; car il n'y en a qu'une qui ait ri pour toi ce matin. Prends-la; romps la tige doucement; ôte d'un coup d'ongle chaque épine; mets la fleur à ta ceinture. Il n'y a qu'une rose, mais il y a le reste, les autres petites choses bleues et vertes, rouges, blanches et d'or; il y a des caresses pour chacun de tes doigts, il y en a pour tes yeux, pour tes lèvres, pour toutes les charmantes parcelles de toi-même. Tu es belle, ne le sais-tu pas? Quand nous nous sommes quittées, j'étais envieuse, presque, de la richesse de ta floraison; je devine ta splendeur d'aujourd'hui, et tu souffres! N'es-tu plus assez déesse pour imposer à celui qui t'aime la nuance de ton ciel et celle de tes robes? Je me souviens: tu adorais ta beauté et tu la parais pour toi-même, idole ironique; et maintenant tu regrettes de t'être donnée? Alors tu diffères trop de moi pour que je te comprenne. Si je voulais réfléchir sur mon bonheur (mais je ne le veux pas), je trouverais sans doute que je ne suis heureuse que pour cela, pour m'être donnée si entière et si nue, si naïve et si cordiale, qu'il me semble que j'ai fondu comme une pêche dans la bouche qui m'a mordue. As-tu entendu parler du nirvâna? Je suis délicieusement anéantie…