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Le songe d'une nuit d'été cover

Le songe d'une nuit d'été

Chapter 11: SCÈNE I
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About This Book

Near an Athenian court and in a nearby enchanted wood, the play follows entangled romantic pursuits, a ducal household preparing a wedding, and a rustic troupe rehearsing a pageant. Fairy monarchs intervene with a mischievous sprite whose love potion and caprices cause mistaken affections, a comic transformation of a performer, and nightlike delights that blur waking and dreaming. The chaotic overlaps of magic, desire, and theatre produce comic misunderstandings that are untangled by dawn, ending in reconciliations and the staged entertainment for the wedding. The piece explores love's irrationality, the porous boundary between illusion and reality, and the power of imagination.


SCÈNE III

OBERON invisible; DÉMÉTRIUS, et HÉLÈNE qui le suit. TITANIA arrive avec sa cour.


DÉMÉTRIUS.—Je ne vous aime point; ainsi, cessez de me poursuivre. Où est Lysandre, et la belle Hermia? Je tuerai l'un; l'autre me tue. Vous m'avez dit qu'ils s'étaient sauvés dans le bois; m'y voilà, dans le bois, et je suis furieux de n'y pouvoir trouver Hermia. Laissez-moi; éloignez-vous, et ne me suivez plus.

HÉLÈNE.—Vous m'attirez à vous, coeur dur comme le diamant, mais ce n'est point un coeur de fer que vous attirez, car le mien est fidèle comme l'acier: perdez la force d'attirer, je n'aurai plus celle de vous suivre.

DÉMÉTRIUS.—Est-ce que je vous sollicite? est-ce que je vous abuse par de douces paroles, ou plutôt ne vous ai-je pas dit la vérité nue, je ne vous aime point, je ne puis vous aimer?

HÉLÈNE.—Et je ne vous en aime que davantage. Je suis votre épagneul: plus vous me maltraiterez, Démétrius, et plus je vous caresserai. Traitez-moi seulement comme votre épagneul: rebutez-moi, frappez-moi, négligez-moi, égarez-moi; mais du moins, accordez-moi, quelque indigne que je sois, la permission de vous suivre. Quelle place plus humble dans votre amour puis-je implorer? Et ce serait encore pour moi une faveur d'un prix inestimable, que le privilége d'être traitée comme vous traitez votre chien.

DÉMÉTRIUS.—Ne provoquez pas trop la haine de mon âme; je suis malade quand je vous vois.

HÉLÈNE.—Et moi, je le suis quand je ne vous vois pas.

DÉMÉTRIUS.—Vous compromettez trop votre pudeur, en quittant ainsi la ville, vous livrant seule à la merci d'un homme qui ne vous aime point, exposé aux dangers de la nuit et aux mauvais conseils d'un lieu désert, avec le riche trésor de votre virginité.

HÉLÈNE.—Votre vertu est ma sauvegarde; il n'est plus nuit quand je vois votre visage; je ne crois donc plus être alors dans les ténèbres: ce bois n'est point une solitude pour moi; avec vous, j'y trouve tout l'univers: comment donc pouvez-vous dire que je suis seule, quand le monde entier est ici pour me regarder?

DÉMÉTRIUS.—Je vais m'enfuir loin de vous, et me cacher dans les fougères, vous laissant à la merci des bêtes féroces.

HÉLÈNE.—La plus féroce n'a pas un coeur aussi cruel que le vôtre. Fuyez où vous voudrez; l'histoire changera seulement: c'est Apollon qui fuit, et c'est Daphné qui poursuit Apollon! la colombe poursuit le milan; la douce biche hâte sa course pour atteindre le tigre: hâte inutile quand c'est la timidité qui poursuit et le courage qui s'enfuit.

DÉMÉTRIUS.—Je ne m'arrêterai plus à écouter vos discours. Laissez-moi m'en aller; ou, si vous me suivez, craignez de moi quelque outrage dans l'épaisseur du bois.

HÉLÈNE.—Hélas! dans le temple, dans la ville, dans les champs, partout vous m'outragez. Fi! Démétrius, vos affronts jettent un opprobre sur mon sexe; nous ne pouvons, comme les hommes, combattre pour l'amour. Nous devrions être courtisées, et nous n'avons pas été faites pour faire la cour. Je veux vous suivre, et faire de mon enfer un ciel, en mourant de la main que j'aime si tendrement. (Ils sortent.)

OBERON.—Nymphe, console-toi. Avant qu'il quitte ces bosquets, tu le fuiras, et il recherchera ton amour.

(Puck revient.)

OBERON.—As-tu la fleur? Sois le bienvenu, vagabond.

PUCK.—Oui, la voilà.

OBERON.—Donne-la-moi, je te prie. Je connais une rive où croît le thym sauvage, où la violette se balance auprès de la primevère, et qu'ombragent le suave chèvrefeuille, de douces roses musquées, et le bel églantier. C'est là que, pendant quelques heures de la nuit, Titania, fatiguée des plaisirs de la danse, s'endort au milieu des fleurs; c'est là que le serpent se dépouille de sa peau émaillée, vêtement assez large pour envelopper une fée. Je veux frotter légèrement les yeux de Titania, et lui remplir le cerveau d'odieuses fantaisies. Prends-en aussi un peu, et cherche dans ce bocage. Une belle Athénienne est éprise d'un jeune homme qui la repousse; mets-en sur les yeux de ce beau dédaigneux; mais aie bien soin de le faire au moment où son amante s'offrira à ses regards. Tu reconnaîtras l'homme aux habits athéniens qu'il porte. Accomplis ce message avec quelques précautions, afin qu'il puisse devenir plus idolâtre d'elle qu'elle ne l'est de lui; et songe à venir me rejoindre avant le premier chant du coq.

PUCK.—N'ayez aucune inquiétude, mon souverain: votre humble serviteur exécutera vos ordres. (Ils sortent.)


SCÈNE IV

(Une autre partie du bois.)

TITANIA arrive avec sa cour.


TITANIA.—Allons, un rondeau24, et une chanson de fées; et ensuite, partez pour le tiers d'une minute, que les unes aillent tuer le ver caché dans le bouton de rose; les autres faire la guerre aux chauves-souris, pour avoir leurs ailes de peau, afin d'en habiller mes petits génies; que d'autres écartent le hibou qui ne cesse toute la nuit de faire entendre ses cris lugubres, surpris de voir nos esprits légers.—Chantez maintenant pour m'endormir; et après, laissez-moi reposer, et allez à vos fonctions.

Note 24: (retour)

Roundel, couplet de chanson qui commence et finit par la même sentence, qui redit in orbem. Roundel signifie aussi une ronde.

CHANSON.


PREMIÈRE FÉE.

Vous, serpents tachetés au double dard,

Épineux porcs-épics, ne vous montrez pas.

Lézards, aveugles reptiles, gardez-vous d'être malfaisants,

N'approchez pas de notre reine.

CHOEUR DE FÉES.

Philomèle, avec mélodie

Chante-nous une douce chanson de berceuse,

Lulla, Lulla, Lullaby; Lulla, Lulla, Lullaby.

Que nul trouble, nul charme, nul maléfice

N'approche de notre aimable reine.

Et bonne nuit dormez bien.

II

SECONDE FÉE.

Araignées filandières, n'approchez pas:

Loin d'ici fileuses aux longues jambes, loin d'ici.

Éloignez-vous, noirs escarbots.

Ver, ou limaçon, n'offensez pas notre reine.

LE CHOEUR.

Philomèle, avec mélodie, etc.

PREMIÈRE FÉE.

Allons, partons: tout va bien.

Qu'une de nous se tienne à part comme sentinelle.

(Titania s'endort; les fées sortent.)

(Oberon survient, et dit en exprimant le suc de la fleur sur les paupières de Titania:)

OBERON.

Que l'objet que tu verras, en t'éveillant,

Devienne l'objet de ton amour:

Aime-le et languis pour lui:

Que ce soit un ours, un tigre ou un chat,

Un léopard ou un sanglier à la crinière hérissée.

Qui apparaisse à tes yeux, à ton réveil,

Il sera ton amant chéri.

Réveille-toi à l'approche d'un objet hideux.

(Oberon sort.)

(Entrent Lysandre et Hermia.)

LYSANDRE.—Ma belle amie, vous êtes fatiguée d'errer dans ce bois; et à vous dire vrai, j'ai oublié le chemin: nous nous reposerons, Hermia, si vous le voulez, et nous attendrons ici la lumière consolante du jour.

HERMIA.—Je le veux bien, Lysandre. Allez, cherchez un lit pour vous: moi je vais reposer ma tête sur ce gazon.

LYSANDRE.—La même touffe de verdure nous servira d'oreiller à tous les deux: un seul coeur, un même lit, deux âmes, et une seule foi.

HERMIA.—Non, cher Lysandre: pour l'amour de moi, mon ami, placez-vous plus loin encore; ne vous mettez pas si près de moi.

LYSANDRE.—Ô ma douce amie! prenez mes paroles dans le sens que leur donne mon innocence. Dans l'entretien des amants, l'amour est l'interprète; j'entends que mon coeur est uni au vôtre, en sorte que nous pouvons des deux coeurs n'en faire qu'un; que nos deux âmes se sont enchaînées par un serment, en sorte que ce n'est qu'une foi dans deux âmes. Ne me refusez donc pas une place à vos côtés, pour me reposer; car en me couchant ainsi je ne ments point25.

Note 25: (retour)

Équivoque sur le verbe to lie, se coucher et mentir.

HERMIA.—Lysandre excelle à faire des énigmes: malheur à mes manières et à ma fierté, si Hermia a voulu dire que Lysandre mentait. Mais, mon aimable ami, au nom de la tendresse et de la courtoisie, éloigne-toi un peu: cette séparation, prescrite par la décence humaine convient à un amant vertueux, et à une jeune vierge: oui, tiens-toi à cette distance; et bonsoir, mon bien-aimé; que ton amour ne finisse qu'avec ta précieuse vie!

LYSANDRE.—Je réponds à cette tendre prière: Ainsi soit-il, ainsi soit-il; et que ma vie finisse quand finira ma fidélité! Voici mon lit: que le sommeil t'accorde tout son repos!

HERMIA.—Que la moitié de ses faveurs ferme les yeux de celui qui m'adresse ce souhait. (Ils s'endorment tous deux.)

(Entre Puck.)

PUCK.

J'ai couru tout le bois;

Je n'ai trouvé aucun Athénien

Sur les yeux de qui je pusse essayer

La force de cette fleur pour inspirer l'amour.

Nuit et silence! Qui est ici?

Il porte les habits d'Athènes.

C'est l'homme que m'a désigné mon maître,

Et qui dédaigne la jeune Athénienne.

Et la voici elle-même profondément endormie

Sur la terre humide et fangeuse.

Oh! la jolie enfant: elle n'a pas osé se coucher

Près de ce cruel, de cet ennemi de la tendresse.

Rustre, je répands sur tes yeux

Tout le pouvoir que ce charme possède:

Qu'à ton réveil l'amour défende au sommeil

De jamais descendre sur ta paupière.

Réveille-toi dès que je serai parti:

Il faut que j'aille retrouver Oberon.

(Entrent Démétrius et Hélène courant.)

HÉLÈNE.—Arrête, cher Démétrius, dusses-tu me donner la mort!

DÉMÉTRIUS.—Je t'ordonne de t'en aller, ne me poursuis pas ainsi.

HÉLÈNE.—Oh! veux-tu donc m'abandonner ici dans les ténèbres? Ne fais pas cela.

DÉMÉTRIUS.—Arrête, sous peine de ta vie: je veux m'en aller seul. (Démétrius s'enfuit.)

HÉLÈNE, seule.—Oh! cette vaine poursuite m'a mise hors d'haleine. Plus je le prie, et moins j'obtiens. Hermia est heureuse, en quelque lieu qu'elle se trouve; car elle a des yeux célestes, et qui attirent vers elle. Comment ses yeux sont-ils devenus si brillants? Ce n'est pas à force de larmes amères: si cela était, mes yeux en ont été plus souvent arrosés que les siens. Non, non; je suis laide comme un ours, car les bêtes de ce bois qui me rencontrent s'enfuient de peur. Il n'est donc pas étonnant que Démétrius, qui est un monstre sauvage, fuie aussi ma présence. Que mon miroir est perfide et imposteur, de m'avoir persuadé de comparer mon visage aux doux yeux d'Hermia! Mais, qui est ici? Lysandre, étendu sur la terre! Est-il mort, ou endormi? Je ne vois point de sang, nulle blessure.—Lysandre, si vous êtes vivant, bon Lysandre, éveillez-vous.

LYSANDRE (Il s'éveille.)... Et je traverserais les flammes pour l'amour de toi. Transparente Hélène! la nature montre son art, en me faisant voir ton coeur à travers ton sein. Où est Démétrius? Oh! que ce nom odieux est bien celui d'un homme destiné à mourir de mon épée!

HÉLÈNE.—Ne parlez ainsi, Lysandre; ne parlez pas ainsi: qu'importe qu'il aime votre Hermia? Lysandre, que vous importe? Hermia n'aime que vous; ainsi soyez content.

LYSANDRE.—Content avec Hermia? Non! je me repens des instants ennuyeux que j'ai perdus avec elle. Ce n'est point Hermia, c'est Hélène que j'aime. Qui ne voudrait changer un corbeau contre une colombe? La volonté de l'homme est gouvernée par la raison; et ma raison me dit que vous êtes la plus digne d'être aimée. Les plantes qui croissent encore ne sont pas mûres avant leur saison; et moi-même, trop jeune jusqu'ici, je n'étais point mûr pour la raison; mais maintenant que je touche au plus haut point de la perfection humaine, la raison devient le guide de ma volonté et me conduit à vos yeux, où je vois des histoires d'amour écrites dans le livre le plus précieux de l'amour.

HÉLÈNE.—Pourquoi suis-je née pour être en butte à cette ironie? Quand ai-je mérité d'essuyer de votre part ces mépris? N'est-ce donc pas assez, n'est-ce donc pas assez, jeune homme, que je n'aie jamais pu, non, et que je ne puisse jamais mériter un doux regard des yeux de Démétrius, sans qu'il faille encore que vous insultiez à ma disgrâce? De bonne foi, vous me faites une injure; oui, oui, vous m'insultez, en me faisant la cour d'une manière si méprisante! Mais adieu; je suis forcée d'avouer que je vous avais cru doué d'une générosité plus vraie. Oh! se peut-il qu'une femme rebutée d'un homme soit à cause de cela cruellement raillée par un autre? (Elle sort.)

LYSANDRE.—Elle ne voit point Hermia.—Hermia, continue de dormir ici, et puisses-tu ne jamais t'approcher de Lysandre! Car, comme l'excès des mets les plus délicieux porte à l'estomac le dégoût le plus invincible; comme les hérésies que les hommes abjurent sont détestées surtout par ceux qu'elles avaient trompé; de même, toi, objet de ma satiété et de mon hérésie, sois haïe de tous, et surtout de moi! Et vous, puissances de mon âme, consacrez votre amour et votre force à honorer Hélène, et à me rendre son chevalier. (Il sort.)

HERMIA, se réveillant en sursaut.—À mon secours, Lysandre! à mon secours! Oh! fais ton possible pour arracher ce serpent qui rampe sur mon sein: hélas! par pitié!—Quel était ce songe! Lysandre, vois comme je tremble de frayeur! il m'a semblé qu'un serpent me dévorait le coeur, et que toi, tu étais assis, souriant à mon cruel tourment.—Lysandre! quoi, s'est-il éloigné! Lysandre! Seigneur! Quoi! il ne m'entend pas! Il est parti! Pas un son, pas une parole! Hélas! où êtes-vous? Répondez-moi, si vous pouvez m'entendre: parlez-moi, au nom de tous les amours! Je suis prête à m'évanouir de terreur!—Personne!—Ah! je vois enfin que tu n'es plus près de moi; il faut que je trouve à l'instant, ou la mort, ou toi. (Elle sort).

FIN DU DEUXIÈME ACTE.



ACTE TROISIÈME


SCÈNE I

La scène est toujours dans le bois. La reine des fées est endormie.

Entrent QUINCE, SNUG, BOTTOM, FLUTE, SNOUT, STARVELING.


BOTTOM.—Sommes-nous tous rassemblés?

QUINCE.—Oui, oui; et voici une place admirable pour notre répétition. Ce gazon vert sera notre théâtre, ce buisson d'épines nos coulisses; et nous allons jouer la pièce tout comme nous la jouerons devant le duc.

BOTTOM.—Pierre Quince!

QUINCE.—Que dis-tu, terrible Bottom?

BOTTOM.—Il y a dans cette comédie de Pyrame et Thisbé des choses qui ne plairont jamais. D'abord, Pyrame doit tirer son épée et se tuer. Les dames ne supporteront jamais cela. Qu'avez-vous à répondre?

SNOUT.—Par Notre-Dame, cela leur fera une peur affreuse.

STARVELING.—Je crois que nous ferons bien de laisser la tuerie de côté quand tout sera fini.

BOTTOM.—Pas du tout. J'ai un expédient pour tout concilier. Écrivez-moi un prologue, et que ce prologue ait l'air de dire que nous ne ferons aucun mal avec nos épées, et que Pyrame n'est pas tué tout de bon; pour plus grande assurance, dites-leur que moi, qui fais Pyrame, je ne suis pas Pyrame, mais Bottom le tisserand: cela les rassurera tout à fait contre la peur.

QUINCE.—Allons, nous ferons ce prologue; et il sera écrit en vers de huit et de six26.

Note 26: (retour)

On sait qu'un sonnet ne peut avoir que quatorze vers.

BOTTOM.—Non, ajoutez-en encore deux: qu'on le fasse en vers de huit.

SNOUT.—Et les dames ne seront-elles point effrayées du lion?

STARVELING.—Je le crains bien, je vous assure.

BOTTOM.—Camarades, vous devriez y bien réfléchir. Amener sur la scène, Dieu nous protége! un lion parmi des dames, c'est une chose bien terrible; car il n'y a pas de plus redoutable bête sauvage que votre lion, au moins; nous devons bien faire attention à cela.

SNOUT.—Il faudra donc un autre prologue pour dire que le lion n'est pas un lion.

BOTTOM.—Oh! il faut que vous nommiez celui qui joue le lion, et que l'on voie la moitié de son visage au travers du cou du lion; il faut qu'il parle lui-même, et qu'il dise ceci, ou quelque chose d'équivalent:—«Mesdames, ou belles dames, je vous souhaiterais, ou je vous demanderais, ou je vous prierais de ne pas avoir peur, de ne pas trembler; je réponds de votre vie sur la mienne. Si vous croyiez que je viens ici comme un lion, ce serait exposer ma vie. Non, je ne suis rien de pareil; je suis un homme tout comme les autres hommes.....» Et alors qu'il dise son nom, et qu'il leur déclare tout net qu'il est Snug le menuisier.

QUINCE.—Allons, cela sera ainsi. Mais il y a encore deux choses bien difficiles: c'est, d'abord, d'introduire le clair de lune dans une chambre; car vous savez que Pyrame et Thisbé se rencontrent au clair de la lune.

SNUG.—La lune brillera-t-elle le soir que nous jouerons notre pièce?

BOTTOM.—Un calendrier! un calendrier! voyez dans l'almanach, cherchez le clair de lune, cherchez le clair de lune!

QUINCE.—Oui: il y aura de la lune ce soir-là.

BOTTOM.—Alors, vous pouvez laisser ouverte une fenêtre de la grande chambre où nous jouerons, et la lune pourra y briller par la fenêtre.

QUINCE.—Oui: ou un homme peut venir avec un fagot d'épines et une lanterne, et dire qu'il vient pour représenter ou figurer le personnage du clair de lune.—Mais il y a encore une autre difficulté. Il nous faut une muraille dans la grande chambre; car Pyrame et Thisbé, dit l'histoire, se parlaient au travers de la fente d'un mur.

SNUG.—Vous ne pourrez jamais amener une muraille sur la scène. Qu'en dites-vous, Bottom?

BOTTOM.—Le premier venu peut représenter une muraille: il n'a qu'à avoir quelque enduit de plâtre, ou d'argile, ou de crépi sur lui, pour figurer la muraille; ou bien encore, qu'il tienne ses doigts ainsi ouverts; et, à travers ces fentes, Pyrame et Thisbé pourront se parler tout bas.

QUINCE.—Si cela peut s'arranger, tout est en règle.—Allons, asseyez-vous tous, fils de vos mères, et récitez vos rôles. Vous, Pyrame, commencez; et quand vous aurez débité vos discours, vous entrerez dans ce buisson, et ainsi des autres, chacun selon son rôle.

(Puck survient sans être vu.)

PUCK.—Quels sont ces rustiques personnages qui font ici les fanfarons, si près du lit de la reine des fées? Quoi! une pièce en jeu? Je veux être de l'auditoire, et peut-être aussi y serai-je acteur, si j'en trouve l'occasion.

QUINCE.—Parlez, Pyrame.—Thisbé, avancez.

PYRAME.—«Thisbé, les fleurs exhalent de douces odieuses.

QUINCE.—Odeurs, odeurs.

PYRAME.—... Exhalent de douces odeurs: telle est celle de votre haleine, ma chère, très-chère Thisbé.—Mais, écoutez; une voix!—Restez ici un moment et dans l'instant je vais venir vous retrouver.» (Il sort.)

PUCK, à part.—Voilà le plus étrange Pyrame qui ait jamais joué ici. (Il sort.)

THISBÉ.—Est-ce à mon tour de parler?

QUINCE.—Oui, vraiment, c'est à vous; car vous devez concevoir qu'il ne vous quitte que pour voir d'où vient un bruit qu'il a entendu, et qu'il va revenir sur-le-champ.

THISBÉ.—Très-radieux Pyrame, dont le teint a la blancheur des lis, et dont les couleurs brillent comme la rose vermeille sur un églantier triomphant: sémillant jouvenceau, et même très-aimable juif27, aussi fidèle que le plus fidèle coursier que rien ne peut fatiguer.—J'irai te trouver, Pyrame, à la tombe de Ninny28.

Note 27: (retour)

Most brisky Juvenal, and Eke most lovely Jew. Le mot Jew semble être ici une abréviation de Juvénal, et forme une espèce d'équivoque avec la première syllabe de Juvénal, à cause de la prononciation. Au reste, tout ceci n'est que parodie.

Note 28: (retour)

Ninny, lourdaud, jeu de mots.

QUINCE.—À la tombe de Ninus, l'ami!—Mais vous ne devez pas dire cela encore; c'est une réponse que vous avez à faire à Pyrame. Vous débitez tout votre rôle à la fois; les répliques, et tout.—Pyrame, entrez, votre tour est venu. Rien ne peut fatiguer, sont les derniers mots de la tirade.

(Puck rentre avec Bottom affublé d'une tête d'âne.)

THISBÉ.—Aussi fidèle que le plus fidèle coursier que rien ne peut fatiguer.

PYRAME.—Si j'étais beau, Thisbé, je ne serais jamais qu'à toi.

QUINCE.—O prodige monstrueux! prodige étrange! ce lieu est hanté.—Vite, camarades, fuyons! Camarades, au secours! (Toute la troupe s'enfuit.)

PUCK.—Je vais vous suivre; je vais vous faire tourner à travers les marécages, les buissons, les ronces et les épines. Tantôt je serai cheval, et tantôt chien, pourceau, ours sans tête, et tantôt une flamme; hennissant, aboyant, grondant, rugissant, brûlant; cheval, chien, pourceau, ours, et feu tour à tour. (Il sort.)

BOTTOM.—Pourquoi donc s'enfuient-ils ainsi? C'est un tour qu'ils me jouent pour me faire peur.

(Snout rentre.)

SNOUT.—Ô Bottom, comme te voilà changé! Que vois-je donc là sur tes épaules?

BOTTOM.—Qu'est-ce que tu vois? Tu vois une tête d'âne, qui est la tienne; n'est-ce pas? (Snout sort.)

(Quince rentre.)

QUINCE.—Dieu te bénisse, Bottom! Dieu te bénisse! Te voilà métamorphosé. (Il sort.)

BOTTOM, seul.—Je vois leur malice: ils veulent faire un âne de moi, pour m'effrayer, s'ils le peuvent. Mais, moi, je ne veux pas bouger de cette place, quoi qu'ils puissent faire. Je vais me promener ici en long et en large, et je vais chanter, afin qu'ils comprennent que je n'ai pas la moindre peur. (Il chante.)

Le merle au noir plumage,

Au bec jaune comme l'orange,

La grive avec son chant si gai,

Le roitelet avec sa petite plume.

TITANIA, s'éveillant.—Quel ange me réveille sur mon lit de fleurs?

BOTTOM chantant.

Le pinson, le moineau et l'alouette,

Le gris coucou avec son plain-chant,

Dont maint homme remarque la note,

Sans oser lui répondre non.

Car en effet, qui voudrait compromettre son esprit avec un si fol oiseau? Qui voudrait donner un démenti à un oiseau, quand il crierait, coucou, à perte d'haleine?

TITANIA.—Ah! je te prie, aimable mortel, chante encore. Mon oreille est amoureuse de tes chants, mes yeux sont épris de ta personne; et la force de ton brillant mérite me contraint, malgré moi, de déclarer, à la première vue, de jurer que je t'aime.

BOTTOM.—Il me semble, madame, que vous n'auriez guère de raison pour m'aimer; et cependant, à dire la vérité, la raison et l'amour ne vont guère aujourd'hui de compagnie: c'est grand dommage que quelques braves voisins ne veuillent pas les réconcilier. Oui, je pourrais ruser comme un autre, dans l'occasion.

TITANIA.—Tu es aussi sensé que tu es beau.

BOTTOM.—Oh! ni l'un ni l'autre. Mais si j'avais seulement assez d'esprit pour sortir de ce bois, j'en aurais assez pour l'usage que j'en veux faire.

TITANIA.—Ah! ne désire pas de sortir de ce bois. Tu resteras ici, que tu le veuilles ou non. Je suis un esprit d'un rang élevé; l'été règne toujours sur mon empire; et moi, je t'adore. Viens donc avec moi, je te donnerai des fées pour te servir; elles iront te chercher mille joyaux dans l'abîme; elles chanteront tandis que tu dormiras sur un lit de fleurs; et je saurai si bien épurer les éléments grossiers de ton corps mortel, que tu voleras comme un esprit aérien. Fleur-des-Pois, Toile-d'Araignée, Papillon, Graine-de-Moutarde!

(Quatre fées se présentent.)

PREMIÈRE FÉE.—Me voilà à vos ordres.

SECONDE FÉE.—Et moi aussi.

TROISIÈME FÉE.—Et moi aussi.

QUATRIÈME FÉE.—Où faut-il aller?

TITANIA.—Soyez prévenantes et polies pour ce seigneur: dansez dans ses promenades, gambadez à ses yeux; nourrissez-le d'abricots et de framboises, de raisins vermeils, de figues vertes et de mûres; dérobez aux bourdons leurs charges de miel, et ravissez la cire de leurs cuisses pour en faire des flambeaux de nuit que vous allumerez aux yeux brillants du ver luisant29, pour éclairer le coucher et le lever de mon bien-aimé; arrachez les ailes bigarrées des papillons, pour écarter les rayons de la lune de ses yeux endormis. Inclinez-vous devant lui, et faites-lui la révérence.

Note 29: (retour)

«C'est la queue du ver luisant (lampyris), qui est phosphorique, et non ses yeux.» JOHNSON.

PREMIÈRE FÉE.—Salut, mortel!

SECONDE FÉE.—Salut!

TROISIÈME FÉE.—Salut!

QUATRIÈME FÉE.—Salut!

BOTTOM.—Je rends mille grâces à Vos Seigneuries, de tout mon coeur.—Je vous prie, quel est le nom de Votre Seigneurie?

UNE FÉE.—Toile-d'Araignée.

BOTTOM.—Je serai charmé de lier avec vous une plus étroite connaissance. Cher monsieur Toile-d'Araignée, si je me coupe le doigt, j'aurai recours à vous.—(À une autre fée.) Votre nom, mon bon monsieur?

SECONDE FÉE.—Fleur-des-Pois.

BOTTOM.—Je vous prie, recommandez-moi à madame Cosse, votre mère, et à M. Cosse, votre père. Cher monsieur Fleur-des-Pois, je veux que nous fassions plus ample connaissance.—(À une autre fée.) Votre nom, je vous en conjure, monsieur?

TROISIÈME FÉE.—Graine-de-Moutarde.

BOTTOM.—Bon monsieur Graine-de-Moutarde, je connais à merveille votre rare patience, ce lâche géant Roastbeef a dévoré plusieurs membres de votre maison. Je vous promets que vos parents m'ont fait venir les larmes aux yeux plus d'une fois; nous nous lierons ensemble, mon cher Graine-de-Moutarde.

TITANIA.—Allons, accompagnez-le: conduisez-le sous mon berceau. La lune paraît nous regarder d'un oeil humide; et lorsqu'elle pleure, les petites fleurs pleurent aussi et regrettent quelque virginité violée... Enchaînez la langue de mon bien-aimé: conduisez-le en silence. (Ils sortent.)


SCÈNE II

Une autre partie du bois.

OBERON entre.


OBERON.—Je voudrais bien savoir si Titania s'est réveillée; et puis, quel a été le premier objet qui s'est présenté à sa vue, et dont il faut qu'elle se passionne jusqu'à la fureur. (Entre Puck.) Voici mon courrier.—Eh bien! folâtre esprit, quelle fête nocturne a lieu maintenant dans ce bois enchanté?

PUCK.—Ma maîtresse est éprise d'un monstre. Près de la retraite de son berceau sacré, à l'heure où elle était plongée dans le sommeil le plus profond, une bande de rustres, artisans grossiers, qui gagnent leur pain dans les échoppes d'Athènes, se sont rassemblés pour répéter une comédie destinée à être jouée le jour des noces du grand Thésée. Le plus stupide malotru de cette troupe d'ignorants, qui représentait Pyrame, dans leur pièce, a abandonné le lieu de la scène, et est entré dans un hallier: là, je l'ai surpris et je lui ai planté une tête d'âne sur la sienne. Cependant, son tour est venu de répondre à sa Thisbé: alors, mon acteur revient sur la scène. Aussitôt que ses camarades l'aperçoivent, comme une troupe d'oies sauvages, qui ont aperçu l'oiseleur s'approcher en rampant, ou comme une compagnie de corneilles à tête brune, qui se lèvent et croassent au bruit d'un fusil, se séparent, et traversent en désordre les airs, de même, à sa vue, tous se mettent à fuir. Alors, au bruit de nos pieds, par-ci, par-là, l'un d'eux tombe à terre, crie au meurtre et appelle des secours d'Athènes. Leur faible raison, égarée par une grande frayeur, voit s'armer contre eux les objets inanimés. Les ronces et les épines déchirent leurs habits, emportent à l'un ses manches, à l'autre son chapeau: toutes choses ravissent quelque dépouille à ceux qui cèdent tout. Je les ai conduits ainsi dans le délire de la peur, et j'ai laissé ici le beau Pyrame métamorphosé; le hasard a voulu que, dans ce moment même, Titania se soit réveillée, elle a pris aussitôt de l'amour pour un âne.

OBERON.—L'événement surpasse mes espérances.—Mais as-tu oint les yeux de l'Athénien avec ce philtre d'amour, comme je te l'avais ordonné?

PUCK.—Je l'ai surpris dormant.—C'est une chose faite aussi; et la jeune Athénienne est auprès de lui; de façon qu'il faut nécessairement qu'à son réveil, ses yeux l'aperçoivent.

(Entrent Démétrius et Hermia.)

OBERON.—Reste à mon côté: voici justement l'Athénien.

PUCK.—C'est bien la femme: mais ce n'est pas l'homme.

DÉMÉTRIUS.—Ah! pourquoi rebutez-vous celui qui vous aime tant? Gardez ces rigueurs pour votre plus cruel ennemi.

HERMIA.—Tu n'essuies de moi que des reproches; mais je voudrais pouvoir te maltraiter davantage; car tu m'as donné, j'en ai peur, sujet de te maudire. Si tu as assassiné Lysandre pendant son sommeil, déjà enfoncé à moitié dans le sang achève de t'y plonger, et tue-moi aussi. Le soleil n'est pas aussi fidèle au jour que Lysandre l'était pour moi.—Aurait-il jamais abandonné son Hermia endormie? Je croirai plutôt qu'on peut percer d'outre en outre le globe entier de la terre, et que la lune peut descendre à travers son centre, et aller à midi aux antipodes déranger son frère. Il faut que tu l'aies assassiné: tu as le regard d'un meurtrier, un visage cadavéreux, farouche.

DÉMÉTRIUS.—Plutôt l'air d'un homme assassiné, le coeur percé par votre cruelle sévérité; et cependant, vous qui me tuez, restez aussi radieuse et aussi pure que Vénus dans sa sphère étincelante.

HERMIA.—Qu'importe à mon cher Lysandre?—Où est-il? Ah! bon Démétrius! veux-tu me le rendre?

DÉMÉTRIUS.—J'aimerais mieux donner son cadavre à mes lévriers.

HERMIA.—Loin de moi, loin de moi, chien! Tu me fais passer les bornes de la patience d'une jeune fille. Tu l'as donc tué?—Sois pour jamais rayé du nombre des humains! Oh! dis-moi, dis-moi une fois, une seule fois la vérité, par pitié pour moi. Aurais-tu osé le regarder éveillé, et l'as-tu tué pendant qu'il dormait? Ô le brave exploit! Un reptile, une vipère en pouvait faire autant; oui, c'est une vipère qu'on peut accuser, car jamais, serpent que tu es, une vipère n'a blessé avec un dard plus perfide que ta langue.

DÉMÉTRIUS.—Vous épuisez les emportements de votre colère sur une méprise. Je ne suis point coupable du sang de Lysandre; et, autant que je puisse savoir, il n'est point mort.

HERMIA.—Je vous en conjure, dites-moi alors qu'il se porte bien.

DÉMÉTRIUS.—Si je pouvais vous l'assurer, que gagnerais-je à vous le dire?

HERMIA.—Le privilége de ne plus me revoir jamais.—Et je fuis à l'instant ta présence abhorrée: ne me recherche plus qu'il soit mort, ou vivant. (Elle s'en va.)

DÉMÉTRIUS.—Il est inutile de vouloir la suivre dans cet accès de courroux. Je vais donc me reposer ici quelques moments. Ainsi, le poids du chagrin devient plus accablant encore, lorsque le sommeil insolvable refuse de lui payer sa dette; peut-être en ce moment s'acquittera-t-il quelque peu envers moi, si je fais ici quelque séjour pour attendre sa complaisance. (Il se couche.)

OBERON.—Qu'as-tu fait? Tu t'es complétement mépris, et tu as placé le philtre d'amour sur les yeux d'un amant fidèle. Ainsi, l'effet nécessaire de ta méprise est de changer un amour sincère en amour perfide, et non pas un amour perfide en un amour sincère.

PUCK.—C'est le destin qui gouverne les événements, et qui fait que, pour un amant qui garde sa foi, un million d'autres la violent, et entassent parjures sur parjures.

OBERON.—Va, parcours le bois plus vite que le vent, et vois à découvrir Hélène d'Athènes: elle est toute malade d'amour, et pâle, épuisée de soupirs brûlants, qui ont nui à la fraîcheur de son sang. Tâche de l'amener ici par quelque enchantement; je charmerai les yeux du jeune homme qu'elle aime, avant qu'elle reparaisse à sa vue.

PUCK.—J'y vais, j'y vais: vois, comme je vole, plus rapidement que la flèche décochée de l'arc d'un Tartare. (Il sort.)

OBERON.

(Il verse un suc de fleur sur les yeux de Démétrius.)

Fleur de couleur de pourpre,

Blessée par l'arc de Cupidon,

Pénètre dans la prunelle de son oeil!

Quand il cherchera son amante,

Qu'elle brille à ses regards du même éclat

Dont Vénus brille dans les cieux.—

Si, à ton réveil, elle est auprès de

Implore d'elle ton remède.

(Puck revient.)

PUCK.—Chef de notre bande féerique, Hélène est ici à deux pas; et le jeune homme, victime de ma méprise, demande le salaire de son amour. Verrons-nous cette tendre scène? Seigneur, que ces mortels sont fous!

OBERON.—Range-toi: le bruit qu'ils font va réveiller Démétrius.

PUCK.—Eh bien! ils seront deux alors à courtiser une femme. Cela doit faire un spectacle amusant; et rien ne me plaît tant que ces accidents bizarres et imprévus.

(Entrent Lysandre et Hélène.)

LYSANDRE.—Pourquoi croiriez-vous que je vous recherche par dérision? jamais le dédain et le mépris ne se manifestent par des larmes: voyez, quand je vous jure mon amour, je pleure: des serments nés dans les pleurs annoncent la sincérité; et comment pouvez-vous voir des signes de mépris dans ce qui porte le gage évident de la bonne foi?

HÉLÈNE.—Vous redoublez[**] de plus en plus votre perfidie. Quand la vérité tue la vérité, quel combat infernal et céleste! Ces voeux sont pour Hermia: voulez-vous donc l'abandonner? Pesez serments contre serments, et vous pèserez le néant. Vos serments, pour elle et pour moi, mis dans une balance, seront d'un poids égal; et tout aussi légers que de vaines paroles.

LYSANDRE.—Je n'avais pas de discernement, lorsque je lui ai juré ma foi.

HÉLÈNE.—Et vous n'en avez pas plus, à mon avis, maintenant que vous la délaissez.

LYSANDRE—Démétrius l'aime, et ne vous aime point.

DÉMÉTRIUS, se réveillant.—Ô Hélène! déesse, nymphe accomplie et divine! À quoi, ma bien-aimée, pourrais-je comparer tes yeux? Le cristal même est trouble. Ô quel charme sur tes lèvres vermeilles comme deux cerises mûres! Comme elles appellent les baisers! Quand tu lèves la main, la neige pure et glacée des sommets de Taurus, caressée par le vent d'orient, paraît noire comme le corbeau. Oh! permets que je baise cette merveille de blancheur éblouissante, ce sceau de la félicité.

HÉLÈNE.—Ô malice infernale! Je vois bien que vous êtes tous ligués contre moi, pour vous amuser. Si vous étiez honnêtes, et connaissant la courtoisie, vous ne m'accableriez pas de vos outrages. Ne vous suffit-il pas de me haïr, comme je sais que vous me haïssez, sans vous unir étroitement pour vous moquer de moi? Si vous étiez des hommes, comme vous en avez la figure, vous ne traiteriez pas ainsi une femme bien née. Venir me jurer de l'amour, et exagérer ma beauté, lorsque je suis sûre que vous me haïssez de tout votre coeur! Vous êtes tous deux rivaux, vous aimez Hermia; et tous deux, en ce moment, vous rivalisez à qui insultera le plus Hélène. Voilà un grand exploit, une mâle entreprise, de faire couler les larmes d'une fille infortunée, par votre dérision! Jamais des hommes de noble naissance n'auraient ainsi offensé une jeune fille; jamais ils n'auraient poussé à bout la patience d'une âme désolée, comme vous faites, uniquement pour vous en faire un jeu!

LYSANDRE.—Vous êtes dur, Démétrius; n'en agissez pas ainsi. Car vous aimez Hermia; vous savez que je ne l'ignore pas; et ici même, bien volontiers et de tout mon coeur, je vous cède ma part de l'amour d'Hermia: léguez-moi en retour la vôtre dans l'amour d'Hélène, que j'adore et que j'aimerai jusqu'au trépas.

HÉLÈNE.—Jamais des moqueurs ne prodiguèrent plus de vaines paroles.

DÉMÉTRIUS.—Lysandre, garde ton Hermia; je n'en veux point: si je l'aimai jamais, cet amour est tout à fait anéanti. Mon coeur n'a fait que séjourner avec elle en passant, comme un hôte étranger; et maintenant il est retourné à Hélène, comme sous son toit natal, pour s'y fixer à jamais.

LYSANDRE.—Hélène, cela n'est point!

DÉMÉTRIUS.—Ne calomnie pas la foi que tu ne connais pas, de crainte qu'à tes risques et périls tu ne le payes cher.—Vois venir de ce côté l'objet de ton amour; voilà celle qui t'est chère.

(Survient Hermia.)

HERMIA.—La nuit sombre, qui suspend l'usage des yeux, rend l'oreille plus sensible aux sons; ce qu'elle ravit au sens de la vue, elle en dédommage en doublant le sens de l'ouïe.—Ce ne sont pas mes yeux, Lysandre, qui t'ont découvert; c'est mon oreille, et je lui en rends grâces, qui m'a guidé vers toi au son de ta voix. Mais pourquoi m'as-tu si cruellement abandonnée?

LYSANDRE.—Pourquoi resterait-il, celui que l'amour presse de s'éloigner?

HERMIA.—Et quel amour pouvait attirer Lysandre loin de moi?

LYSANDRE.—L'amour de Lysandre, qui ne lui permettait pas de rester, la belle Hélène; Hélène, qui rend la nuit plus brillante que tous ces cercles de feu et tous ces yeux de lumière. Pourquoi me cherches-tu? Cette démarche ne pouvait-elle pas te faire comprendre que c'était la haine que je te portais qui m'obligeait à te quitter ainsi?

HERMIA.—Vous ne pensez pas ce que vous dites; cela est impossible.

HÉLÈNE.—Voyez, elle aussi est du complot! Je le vois bien à présent, qu'ils se sont concertés tous les trois, pour arranger cette scène de dérision à mes dépens. Injurieuse Hermia! fille ingrate! as-tu donc conspiré, as-tu comploté avec ces cruels de me faire subir ces odieuses railleries? Toute cette confiance mutuelle, ces serments de soeurs, ces heures passées ensemble, quand nous reprochions au temps de trop hâter sa marche et de nous séparer; oh! tout cela est-il oublié, et toute notre amitié de l'école, et l'innocence de notre enfance? Hermia, nous avons, avec l'adresse des dieux, créé toutes les deux avec nos aiguilles une même fleur sur un seul modèle, assises sur un seul coussin, et chantant une même chanson sur un même air, comme si nos mains, nos personnes, nos voix et nos âmes n'eussent appartenu qu'à un seul et même corps: c'est ainsi que nous avons grandi ensemble, comme deux cerises jumelles, en apparence séparées, mais unies dans leur séparation, comme deux jolis fruits attachés sur la même tige: on voyait deux corps, mais qui n'avaient qu'un coeur, tels que deux côtés d'armoiries de la même maison qui n'appartiennent qu'à un seul écu, et sont surmontés d'un seul cimier. Et tu veux rompre violemment le noeud de notre ancienne tendresse, et te joindre à des hommes pour bafouer ta pauvre amie? Oh! ce n'est pas la conduite d'une amie, d'une jeune fille: tout notre sexe a droit, aussi bien que moi, de te reprocher ce traitement, quoique je sois la seule qui en ressente l'outrage.

HERMIA.—Je suis confondue de vos amers reproches: je ne vous insulte point; il me semble plutôt que c'est vous qui m'insultez.

HÉLÈNE.—N'avez-vous pas excité Lysandre à me suivre, comme par ironie, et à vanter mes yeux et mon visage? Et n'avez-vous pas engagé votre autre amant, Démétrius (qui tout à l'heure me repoussait du pied), à m'appeler déesse, nymphe, divine et rare merveille, beauté céleste et sans prix? Pourquoi adresse-t-il ce langage à celle qu'il hait? Et pourquoi Lysandre rejette-t-il votre amour, si puissant dans son coeur, pour me l'offrir à moi, si ce n'est sur votre instigation et de votre consentement? Si je ne suis pas autant en faveur que vous, aussi entourée d'amour, aussi heureuse, mais si je suis assez malheureuse pour aimer sans être aimée, vous devriez me plaindre au lieu de me mépriser!

HERMIA.—Je ne puis comprendre ce que vous voulez dire.

HÉLÈNE.—Oui, oui; continuez; affectez un air triste, faites la moue en me regardant quand je tourne le dos; faites-vous des signes d'intelligence, soutenez cette agréable plaisanterie; il en sera parlé dans le monde, de ce jeu si bien joué.—Si vous aviez quelque pitié, quelque générosité, quelque idée des bons procédés, vous ne me prendriez pas pour le sujet de vos railleries. Mais, adieu, je vous laisse: c'est en partie ma faute; et la mort, ou l'absence y porteront bientôt remède.

LYSANDRE.—Arrêtez, aimable Hélène: écoutez mon excuse, ma bien-aimée, ma vie, mon âme, belle Hélène!

HÉLÈNE.—Oh! admirable!

HERMIA, à Lysandre.—Cher amant, ne l'insulte pas ainsi.

DÉMÉTRIUS.—Si elle ne l'obtient pas de bon gré, je puis l'y forcer, moi.

LYSANDRE.—Tu ne peux pas plus m'y forcer, qu'Hermia ne peut l'obtenir par ses instances. Tes menaces n'ont pas plus de force que ses impuissantes prières.—Hélène, je t'aime; sur ma vie, je t'aime; je jure sur ma vie, que je veux perdre pour toi, de convaincre de mensonge celui qui osera dire que je ne t'aime pas.

DÉMÉTRIUS, à Hélène.—Je te proteste que je t'aime plus qu'il ne peut t'aimer.

LYSANDRE.—Si tu parles ainsi, retirons-nous, et prouve-le-moi.

DÉMÉTRIUS.—Allons, sur-le-champ, viens.

HERMIA.—Lysandre, où peut tendre tout ceci?

LYSANDRE.—Loin de moi, noire Éthiopienne.

DÉMÉTRIUS.—Non: ne craignez pas; il fait semblant de vouloir s'arracher de vos mains.—Allons, faites comme si vous vouliez me suivre: mais cependant, ne venez pas.—Vous êtes un homme bien doux, allez!

LYSANDRE.—Lâche-moi, chat, glouteron, vile créature, laisse-moi libre, ou je vais te secouer loin de moi comme un serpent.

HERMIA.—Pourquoi donc êtes-vous devenu si dur pour moi? Que veut dire ce changement, mon cher amant?

LYSANDRE.—Ton amant? Loin de moi, noire Tartare; loin de moi: loin, médecine nauséabonde, potion odieuse, loin de moi!

HERMIA.—Ne plaisantes-tu pas?

HÉLÈNE.—Oh! sûrement, il plaisante, et vous aussi.

LYSANDRE.—Démétrius, je te tiendrai ma parole.

DÉMÉTRIUS.—Je voudrais en avoir votre obligation bien en forme; car je m'aperçois qu'un faible lien vous retient: je ne me fie pas à votre parole.

LYSANDRE.—Quoi! voulez-vous que je la blesse, que je la frappe, que je la tue? Quoique je la haïsse, je ne veux pas la maltraiter.

HERMIA.—Et quel mal plus grand peux-tu me faire, que de me haïr?... Me haïr! et pourquoi? Ô malheureuse! Quel changement étrange, mon bien-aimé! Ne suis-je pas Hermia? N'es-tu pas Lysandre? Je suis aussi belle maintenant que par le passé: cette nuit, tu m'aimais; et cependant, c'est cette nuit que tu m'as quittée. Quoi! tu m'as donc quittée? Que les dieux m'en gardent! Bien sérieusement, est-il possible?

LYSANDRE.—Oui, sur ma vie; et je n'ai jamais désiré de te revoir: ainsi, laisse de côté les espérances, les questions et les doutes. Sois-en bien assurée; rien n'est plus vrai: ce n'est point un jeu; je te hais, et j'aime Hélène.

HERMIA.—Ah! malheureuse que je suis!— (À Hélène.) Toi, fourbe, poison de ma vie, voleuse d'amour; quoi! tu es venue la nuit, et tu m'as volé le coeur de mon amant?

HÉLÈNE.—Charmant, ma foi! N'avez-vous aucune modestie, aucune pudeur de jeune fille, aucune nuance de décence? Quoi! voulez-vous arracher à ma langue patiente des réponses de colère? Fi donc! fi! actrice, marionnette!

HERMIA.—Une marionnette? Pourquoi?—Oui! voilà le secret: je reconnais maintenant qu'elle a fait des comparaisons entre nos tailles, qu'elle a vanté la hauteur de la sienne; et qu'avec l'avantage de sa tournure, de sa belle tournure, oh! sûrement, elle l'a emporté près de lui. Et êtes-vous donc montée si haut dans son estime, parce que je suis petite comme une naine?—Suis-je donc si petite, grand mât de cocagne? Parle; suis-je donc si petite? Je ne suis pas encore si petite, que mes ongles ne puissent atteindre à tes yeux.

HÉLÈNE.—Je vous prie, messieurs, contentez-vous de me faire votre jouet; empêchez du moins qu'elle ne me blesse: jamais je ne fus une femme méchante, jamais je n'eus de talent pour les rixes; je suis bien de mon sexe par ma timidité: empêchez-la de me frapper. Vous pourriez croire peut-être, parce qu'elle est un peu plus petite que moi, que je suis en état de lui tenir tête.

HERMIA.—Plus petite! Vous voyez, elle le répète encore.

HÉLÈNE.—Bonne Hermia, ne sois pas si amère pour moi; je t'ai toujours aimée, Hermia; j'ai toujours gardé fidèlement tes secrets; jamais je ne t'ai fait le moindre tort, excepté, lorsque par amour pour Démétrius je lui ai dit que tu t'étais sauvée dans ce bois: il t'a suivie, je l'ai suivi par amour; mais lui m'a chassée, et il m'a menacée de me maltraiter, de me fouler aux pieds, et même de me tuer; et maintenant, si vous voulez me laisser aller en paix, je vais reporter ma folle passion dans Athènes, et je ne vous suivrai plus. Laissez-moi m'en aller; vous voyez combien je suis simple, et combien je suis folle.

HERMIA.—Eh bien! partez: qui vous retient?

HÉLÈNE.—Un coeur insensé, que je laisse ici derrière moi!

HERMIA.—Avec qui? avec Lysandre?

HÉLÈNE—Avec Démétrius.

LYSANDRE.—Ne crains rien, chère Hélène; elle ne te fera pas de mal.

DÉMÉTRIUS.—Non, certes; elle ne lui en fera aucun, quand vous prendriez son parti.

HÉLÈNE.—Oh! quand elle est en colère, elle est méchante et rusée; c'était un petit renard quand elle allait à l'école; et quoiqu'elle soit petite, elle est violente.

HERMIA.—Petite encore? Toujours petite? naine? Quoi! souffrirez-vous qu'elle m'insulte ainsi? Laissez-moi approcher d'elle.

LYSANDRE.—Va-t'en naine, diminutif de femme, créature nouée par l'herbe sanguinaire30, grain de verre, gland de chêne.

Note 30: (retour)

La sanguinaire est une papavéracée (polyandrie monogyne) à laquelle on attribuait autrefois la vertu de nouer les enfants et les animaux, d'empêcher leur croissance.

DÉMÉTRIUS.—Vous êtes trop officieux à obliger celle qui dédaigne vos services. Laissez-la à elle-même, ne parlez point d'Hélène: ne prenez point son parti; car si jamais vous prétendez lui donner le moindre signe d'amour, vous le payerez cher.

LYSANDRE.—Eh bien, à présent, elle ne me retient plus: voyons, suivez-moi, si vous l'osez, et allons décider qui de nous deux a le plus de droit au coeur d'Hélène.

DÉMÉTRIUS.—Te suivre? Je vais marcher à côté de toi. (Lysandre et Démétrius sortent.)

HERMIA.—C'est vous, madame, qui êtes la cause de cette querelle! Non, ne vous en allez pas.

HÉLÈNE.—Je ne me fie point à vous, et je ne resterai pas plus longtemps dans votre compagnie maudite; vos mains sont plus promptes aux coups que les miennes, mais mes jambes sont plus longues pour les éviter. (Elle sort.)

HERMIA.—Je suis confondue et ne sais que dire. (Hermia poursuit

OBERON.—Voilà l'ouvrage de ta négligence; tu fais toujours des bévues, ou c'est à dessein que tu joues de ces tours.

PUCK.—Croyez-moi, roi des fantômes, c'est une méprise. Ne m'aviez-vous pas dit que je reconnaîtrais l'homme à son costume athénien? Et je suis innocent de l'erreur que j'ai commise, puisque c'est en effet un Athénien dont j'ai oint les yeux; mais je suis loin d'être fâché de ce qui est arrivé, puisque je regarde cette querelle comme un divertissement.

OBERON.—Tu vois que ces amants cherchent un lieu pour se battre: hâte-toi donc, Robin, pars; redouble l'obscurité de la nuit, couvre à l'instant la voûte étoilée d'un épais brouillard, aussi noir que l'Achéron; et puis, égare si bien ces rivaux acharnés, que l'un ne puisse jamais se rencontrer dans le chemin de l'autre: tantôt forme ta langue à parler comme la voix de Lysandre, et alors provoque Démétrius par des défis amers; tantôt raille Lysandre comme si tu étais Démétrius, et éloigne-les sans cesse l'un de l'autre, jusqu'à ce que le sommeil, image de la mort, se glisse sur leurs paupières avec ses jambes de plomb et ses ailes de chauve-souris; alors exprime sur l'oeil de Lysandre cette herbe dont la liqueur a la salutaire vertu d'en enlever toute illusion, et de rendre aux prunelles leur vue accoutumée: lorsqu'ils viendront à se réveiller, toute cette scène de dérision leur paraîtra un rêve, une vision imaginaire, et ces amants reprendront le chemin d'Athènes, unis par une amitié qui ne finira qu'avec leur vie. Tandis que je te charge de cette affaire, moi, je vais rejoindre ma reine, et lui demander son petit Indien; après cela, je désenchanterai ses yeux de leur admiration pour le monstre, et la paix sera rétablie partout.

PUCK.—Souverain des fées, il faut nous hâter d'exécuter cette tâche; car les dragons de la nuit fendent à plein vol les nuages, et l'avant-coureur de l'aurore brille déjà là-bas! À son approche, vous le savez, les spectres qui erraient çà et là s'enfuient par troupes vers les cimetières; toutes ces ombres damnées qui ont leur sépulture dans les carrefours et les flots31 sont déjà retournées à leur couche peuplée de vers; de peur que le jour ne contemple leur honte, elles s'exilent volontairement de la lumière, et se résignent à être à jamais les compagnes de la nuit au front noir.

Note 31: (retour)

«Les fantômes suicidés enterrés dans les carrefours, et ceux des noyés, étaient condamnés à errer l'espace de cent ans, parce que les rites de la sépulture n'avaient pas été accomplis.» STEEVENS.

OBERON.—Mais nous, nous sommes des esprits d'une autre nature. Moi, j'ai souvent joué avec la lumière du matin; et je puis, comme un garde des forêts, fouler le tapis des bois, même jusqu'à l'instant où la porte de l'orient, toute rouge de feux, venant à s'ouvrir, verse sur Neptune de célestes rayons, et change en or ses ondes vertes et salées. Mais cependant hâte-toi; ne perds pas un instant: nous pouvons encore achever cette affaire avant le jour. (Oberon sort.)

PUCK.