Sous le choeur de l'église des frères, il y avait une crypte assez profonde, au fond de laquelle était l'autel de la Madeleine; de chaque côté de l'autel était figuré un enfoncement dans les roches fermé par une grille où l'on entrevoyait les statues agenouillées et peintes au naturel de saint Antoine et de saint Paul, premier ermite. En face de l'autel, était placée dans une niche assez spacieuse, dont la porte historiée et dorée s'ouvrait et se fermait à deux battants, la statue du grand saint François d'Assise.
Or, il était d'usage au couvent de la Basmette que les moines vinssent processionnellement échanger les statues de saint François et de la Madeleine, Mme sainte Madeleine faisant alors au patron de la communauté tous les honneurs du grand autel.
Les deux statues étaient donc mobiles et portatives, et la force d'un homme suffisait pour les enlever de leur place et les rétablir au besoin. Tout ceci est assez important à noter pour la suite de cette histoire. Le peuple n'était admis qu'aux grands jours de fête dans la crypte de la Basmette, aussi ne manquait-il jamais de s'y faire force miracles ces jours-là.
Sous la niche de saint François il y avait une petite porte cadenassée et verrouillée: c'était la porte des caveaux. Ces caveaux avaient une double destination, ils devaient servir de sépulture pour les morts, et de prison pour les vivants. La porte en était peinte en noir avec une tête de mort en relief peinte en blanc, et cette inscription en lettres gothiques au-dessus du crâne: Requiescant, puis au-dessous, en plus gros caractères: IN PACE. C'est pourquoi on appelait la porte noire la porte de l'in pace.
Or, la veille même de Saint-François, deux jours après les aventures que nous venons de raconter, pendant que les moines chantaient en choeur dans la crypte de la Basmette, un prisonnier pleurait et se désespérait à vingt pieds au moins sous terre, dans une cellule des caveaux.
Dans un espace de quatre à cinq pieds carrés, assis sur une grosse pierre que couvrait une natte terreuse et humide, plié en deux et la tête cachée dans ses bras, qu'il appuyait sur ses genoux, le pauvre pénitent involontaire eût ressemblé à une statue, sans le mouvement convulsif et régulier que lui faisaient faire ses sanglots. Un peintre espagnol eût volontiers pris modèle sur lui pour représenter le désespoir de la damnation et l'immobilité douloureuse et tourmentée du découragement éternel.
Tout à coup il tressaillit, et relevant la tête il prêta l'oreille: ses grands yeux noirs se dilatèrent d'épouvante; un rayon blafard de la lampe suspendue dans l'angle du cachot vint pâlir encore sa figure blême. Oh! comme il est changé depuis deux jours! et qui pourrait reconnaître là le sémillant novice de la Basmette, le disciple de maître François, ce fripon de frère Lubin?
Hélas! sa bouche lutine avait déjà désappris le rire et la causerie clandestine; ses couleurs rosées s'étaient changées en pâleur; ses yeux seuls étaient brillants encore, mais leur expression avait bien changé! Ce n'était plus seulement le feu de la jeunesse qui les faisait étinceler à travers les larmes, c'était comme l'extase d'une vision d'amour, ou plutôt ce n'en était que le souvenir; car au doux songe avait succédé un si affreux réveil, que le pauvre novice hésitait entre deux pensées et se demandait si son rêve d'amour n'était pas la réalité, et si ce n'était pas pour s'être endormi trop heureux qu'il luttait maintenant contre une chimère épouvantable.
Ce qui l'avait fait tressaillir, c'était le chant des moines dans la crypte, dont la lente psalmodie retentissait sourdement au-dessus de sa tête.
—Plus de doute, s'écrie-t-il, ce sont mes funérailles! je suis mort et enterré pour toujours… le voeu de mon père n'a pas pu être révoqué. Il faut que je meure ici lentement pour conserver les jours de ma soeur… Oh! Marjolaine, Marjolaine! il m'eût été plus doux de mourir pour toi!
Et laissant retomber sa tête sur ses bras et sur ses genoux, il se prit à pleurer si amèrement que ses larmes coulaient jusqu'à terre.
Tout à coup il lui semble qu'un bruit sourd se fait près de lui dans la muraille: quelques fragments de salpêtre et de mousse blanche tombent sur sa tête nue; il se relève encore une fois avec épouvante et regarde fixement la muraille… il ne se trompe pas: une grosse pierre remue d'elle-même et semble vouloir sortir de la place où elle est scellée. Le novice pousse un grand cri… ô merveille! la muraille lui répond, et une voix sortie d'entre les pierres l'appelle plusieurs fois par son nom: frère Lubin! frère Lubin!
—Qui m'appelle? dit le prisonnier tout tremblant. Oh! si vous êtes un mort, ne descendez pas ici avec vos yeux creux et vos grands bras de squelette, vous me feriez mourir d'effroi!
—Je ne suis pas plus mort que vous, lui dit la voix, plus rapprochée, tirez à vous cette pierre qui s'ébranle, et prenez garde qu'elle ne vous tombe sur les pieds; vous la poserez doucement à terre, et si vous entendez venir quelqu'un à la porte de votre cachot, vous la remettrez à sa place le plus proprement possible. Faites vite et ne craignez rien.
Frère Lubin ne se le fit pas dire deux fois, car il lui semblait bien reconnaître cette fois la voix de celui qui lui parlait. Il se lève donc promptement, et voyant la pierre qui sort d'elle-même de sa place, la tire, la soutient de son mieux, car elle était lourde, et la fait glisser jusqu'à terre. Alors par l'ouverture qui vient, de se faire, il voit passer une tête… et cette tête n'a rien d'effrayant pour lui; car, comme il osait à peine l'espérer, c'est celle de maître François.
—Enfin! s'écrie le frère médecin avec son accent toujours joyeux, vous voici donc, maître renard! et ce n'est pas sans peine qu'on découvre votre terrier! Pauvre garçon, il a bien pleuré! il est bien pâle! Mais courage, courage! c'est demain la fête, et c'est demain que la gentille Marjolaine s'appellera Mme Lubin.
—Que dites-vous là, mon Dieu! et par où êtes-vous venu ici? dit frère
Lubin tout effaré.
—Ça, avant que je vous réponde, donnez-moi de vos nouvelles, dit maître François; car dans le couvent on parle diversement de votre aventure. Je ne vous ai point revu depuis que vous avez disparu de ma fenêtre derrière laquelle vous étiez caché. Comment donc vous a-t-on surpris, comme on le raconte, dans la chambre de Marjolaine? Et pourquoi vous a-t-on mis dans ce cachot, vous qui n'êtes encore qu'un novice, et qui, par conséquent, ne pouvez être puni pour avoir enfreint vos voeux, puisque vous n'en avez pas fait?
—Mon frère, me pardonnerez-vous? dit frère Lubin tout confus, j'étais l'ami d'enfance, le petit mari de ma pauvre chère Marjolaine, j'ai entendu dire qu'elle était malade… et vous ne savez pas tout ce que cela m'a donné d'inquiétude, car c'est moi qui en étais cause. Le matin même, je lui avais écrit que je ferais mes voeux dans trois jours. Quand j'ai entendu dire qu'elle souffrait, il m'a semblé déjà la voir morte, et j'ai eu aussi envie de mourir; mais j'ai cru alors que mon seul devoir était de lui dire adieu et de lui répéter encore une fois: C'est pour ma soeur, Marjolaine, c'est pour ma soeur et pour le voeu de mon père, que je dois me donner à Dieu, moi qui ne voudrais être qu'à vous! Oh! par pitié, pardonnez-moi et ne mourez pas, Marjolaine; que je vous voie encore quelquefois à l'église, prier pour moi qui n'oserai plus vous regarder… ou bien, si vous voulez mourir, laissez-moi vous embrasser encore une fois comme nous le faisions, sans offenser Dieu, lorsque nous étions petits enfants; puis, l'un près de l'autre, reposons-nous, en priant Dieu de nous faire mourir ensemble… Voilà ce que je voulais lui dire, et voilà ce que je lui ai dit; car, apprenant qu'elle était seule, et trouvant l'occasion si belle, je me suis glissé le long de la corniche, je suis descendu par le vieil escalier, qui a failli crouler sous moi, puis j'ai franchi la haie du clos et je suis allé tout courant jusqu'à la chambre de Marjolaine… Oh! si vous aviez vu comme elle était triste! et à cette tristesse si grande, quelle joie soudaine a succédé en me voyant! Elle a pleuré avec moi, moitié de chagrin, moitié de joie; nous nous sommes embrassés comme quand nous étions enfants, mais nous avons bien senti que dans ce temps-là nous n'avions pas encore été séparés, aussi ne nous embrassions-nous pas alors avec tant de plaisir. C'était maintenant un sentiment si doux, que cela nous faisait presque mal à force de nous rendre heureux. Marjolaine a tout d'un coup pâli et chancelé… O mon Dieu! dit-elle, il me semble que je m'en vais… Je mourrai du moins bien heureuse… Marjolaine! Marjolaine! m'écriai-je en pleurant. Et je la tenais dans mes bras, perdant la tête, ne sachant plus que faire, et l'embrassant malgré moi mille fois encore pour la faire revenir à elle. Il-me semblait aussi que la tête me tournait et que j'allais être malade; mais je n'y pensais pas, je ne m'occupais que de Marjolaine… Je suis parvenu enfin à dénouer son lacet et à la desserrer un peu; si bien qu'elle a entr'ouvert les yeux et fait un grand soupir… lorsque tout à coup son père et le mien sont entrés avec la mère Guillemette. Je ne sais pourquoi j'ai été tout honteux, car je ne faisais rien de mal; et pourtant ils m'ont grondé, comme si tout était perdu. Mon père et la mère Guillemette se sont même interposés pour m'éviter des coups de bâton que voulait me donner le père de Marjolaine… «Allons, allons, disaient-ils, il faut vite les marier et tout sera dit: frère Lubin n'est encore que novice.» Mon père alors a parlé de son voeu; mais la mère Guillemette lui a dit cette phrase que j'ai bien retenue, car elle m'étonnait beaucoup: «Saint François ne peut pas vouloir qu'une honnête fille soit déshonorée.» Pourquoi donc Marjolaine serait-elle déshonorée? Parce que je suis allé lui dire adieu? Il me semble bien que nous n'avons rien fait de mal ensemble, à moins que ce ne soit un si grand crime que de s'embrasser! Et pourtant n'est-ce pas naturel, lorsqu'on s'aime bien? et les petits enfants font-ils des péchés, lorsqu'ils embrassent de toutes leurs forces leurs mères ou leurs petites soeurs? Il y a dans tout cela quelque chose que je ne comprends pas, mon bon frère François, et c'était pour vous prier de m'instruire un peu, si vous le pouviez, que je voulais toujours aller vous voir, malgré frère Paphnuce, qui m'en empêchait… Enfin, nous en étions là, et tout le monde semblait d'accord; mais mon père a voulu me ramener d'abord à l'abbaye pour prendre congé du père prieur. Frère Paphnuce s'est trouvé là: il a jeté feu et flamme, a menacé mon pauvre père de la damnation éternelle, lui a dit que saint François seul, par un miracle authentique, pouvait le dégager de son voeu, et que, le jour de là fête, une messe serait dite à cette intention. Mon pauvre père n'a rien osé dire, car vous savez qu'il est dévot et que sa conscience se trouble assez facilement. Il m'a donc laissé, malgré mes prières, entre les mains de ce méchant frère Paphnuce qui, sans me rien dire, m'a pris par le bras et m'a conduit dans la crypte, où il m'a fait faire amende honorable devant tous les saints qui s'y trouvent; puis, se faisant aider du frère sacristain et du portier, qui lui est tout dévoué, ils m'ont descendu ici, où je pense qu'ils veulent me laisser mourir.
—Doucement, dit maître François; la Providence ne veille-t-elle pas sur ses enfants, et les médecins ne sont-ils pas là pour empêcher les jeunes gens de mourir? A ceux-là il faut conserver la vie qui ont des jours de bonheur à vivre en ce monde. Ne vous désolez donc pas, frère, depuis longtemps je veille sur vous et ne veux pas que vous mouriez. Bien plus, je veux que vous soyez heureux, et qu'au lieu de servir le démon dans la tristesse du cloître, vous serviez Dieu dans la joie des affections légitimes et les devoirs de la famille. Ayez patience seulement, et faites bien attention à tout ce que je vais vous dire.
De tout ce que vous m'avez raconté, continua maître François en s'adressant au frère Lubin, rien ne m'étonne, et les choses jusqu'à présent ont marché par le chemin que j'avais prévu: le tout maintenant est de les faire arriver convenablement et à point. Sachez d'abord que j'ai soigneusement examiné l'autel et la statue de saint François, car je crains pour la fête de demain, de la part de frère Paphnuce, quelque supercherie en manière de faux miracle, pour retourner l'esprit des bonnes gens et obliger votre père à acquitter son voeu.
—Est-ce possible? dit frère Lubin.
—Non pas seulement possible, mais très-probable, et de plus très-facile, si nous n'y mettions bon ordre. Voici ce que j'ai découvert. La statue de saint François est creuse, pour être d'un transport plus facile, et elle s'adapte sur l'autel au moyen de quatre pitons en fer qui assujettissent les pieds. Or, l'autel aussi est creux, et l'on y serre les chandeliers et les cierges de rechange. Il s'ouvre par une porte placée du côté gauche et qui se referme à l'aide d'un petit verrou. Or, dans le gradin supérieur de l'autel, juste entre les pieds et sous la robe traînante de saint François, il y a une petite trappe, juste de quoi passer la tête, en sorte qu'une personne cachée dans l'autel pourrait très-bien, sans être vue, et grâce à la cavité de la statue, faire parler saint François lui-même, de façon à faire crier miracle à plus de vingt lieues à la ronde.
Ne vous inquiétez pas de tout ceci: cela me regarde et je m'en charge. Seulement, si demain, comme je l'espère, on vient vous chercher pour vous présenter à l'autel et vous faire choisir entre les voeux de religion et votre aimable fiancée, ayez soin de vous mettre à genoux du côté gauche et de fermer la porte de l'autel au verrou, sans qu'on s'en aperçoive, si vous remarquez qu'elle soit ouverte.
Si, contre toutes mes prévisions, on ne venait pas vous chercher, voici ce que vous aurez à faire. Sachez que depuis longtemps je rêvais au moyen de délivrer le premier malheureux que la fausse religion des moines condamnerait au supplice de l'in pace, et que j'ai profité pour cela de la liberté assez grande dont je jouis dans le couvent, grâce à ma double réputation de prédicateur et de médecin. Or, voici ce que j'ai trouvé.
Il y a derrière l'église, dans le clos du vieux cimetière, un puits à peu près desséché ou du moins rempli de bourbe assez épaisse, qui autrefois, dit-on, a été la frayeur universelle du couvent et de tout le pays, attendu que par la bouche de ce puits on entendait les soupirs des âmes du purgatoire. J'ai réfléchi à cette chronique et j'ai observé que le fond du puits ne devait pas être loin des caveaux de l'in pace.
J'ai donc commencé par jeter dans le puits tout ce que j'ai pu ramasser de fagots, de vieilles planches et même une grosse barrique, pour être moins en danger de m'y embourber en y descendant.
Puis j'ai assujetti fortement à la margelle plusieurs cordes garnies de noeuds. J'avais soin de ne faire tout cet ouvrage que la nuit, ou pendant que les frères étaient à l'office, puis j'avais soin de recouvrir l'ouverture du puits avec les vieilles planches qui avaient été mises là depuis un temps immémorial.
Je suis parvenu ainsi à descendre sans trop de dangers dans le puits et à remonter de même. J'y allais et j'en revenais sans être aperçu, car le mur du vieux cimetière est très-facile à escalader, et sépare seul en cet endroit les bâtiments et les jardins du cloître d'avec le clos du prieuré.
—C'est vrai, s'écria frère Lubin. Suis-je assez sot de ne pas m'en être aperçu!
—En m'orientant bien, continua maître François, j'ai trouvé l'endroit qu'il fallait attaquer et j'ai commencé un conduit souterrain allant du fond du puits à l'in pace; et, en effet, après avoir creusé environ deux ou trois pieds dans la terre, j'ai rencontré le tuf: c'était la muraille de votre cachot.
J'avais laissé mon travail en cet état, lorsque votre emprisonnement de ces jours derniers m'a fait sentir l'urgence de continuer mon ouvrage; j'ai donc agrandi mon souterrain, descellé doucement les pierres, et je suis enfin heureusement arrivé jusqu'à vous.
—O frère François, vous êtes mon ange sauveur! Vite, il faut me tirer d'ici… Je veux la revoir, je veux rassurer Marjolaine.
—Patience, jeune homme, il faut que vous restiez jusqu'à demain. Le frère Paphnuce, que j'ai interpellé ce matin au Chapitre, au sujet de votre emprisonnement, a déclaré qu'il avait seulement voulu vous effrayer pour vous faire rentrer en vous-même; demain, votre famille et celle de Marjolaine seront réunies près de l'autel de saint François, et votre père viendra demander l'absolution de son voeu. Ce que désire frère Paphnuce, c'est qu'il n'en soit pas absous et que vous fassiez profession: mais il a promis de vous remettre ce jour-là entre les mains de votre famille; s'il tient sa parole, on viendra vous chercher, et je me charge de tout le reste; si, au contraire, la journée de demain se passait sans qu'on fut venu vous délivrer, vous retirerez encore deux pierres, et vous passerez par ici: vous trouverez dans le puits les cordes toutes préparées, et vous vous sauverez chez vos parents. Maintenant, silence. Remettez la pierre à sa place, faites un peu de boue avec l'eau de votre cruche, et bouchez les interstices de manière qu'on ne puisse voir qu'elle a été dérangée, et… à demain.
—Oh! frère François, mon père, mon sauveur, que je vous embrasse!
—Doucement! doucement! La peste soit du petit drôle, qui a failli me démancher le cou! Faites vite ce que je vous ai dit, et soyez sage.
Frère François avait disparu, la pierre était remise à sa place, et frère Lubin, déjà tout consolé, pensait vaguement à la beauté de Marjolaine, lorsqu'il entendit grincer une clef dans la serrure rouillée de la porte de son cachot.
—Vient-on déjà me délivrer? s'écria-t-il; mais il recula glacé d'épouvanté lorsqu'il vit trois hommes couverts de robes noires, et dont les cagoules pointues ne laissaient voir que les yeux.
Tous trois avaient des torches à la main, et de plus l'un tenait un crucifix, l'autre une corde et le troisième un paquet enveloppé de linge blanc. Frère Lubin crut voir trois fantômes ou trois bourreaux. Il pensait qu'on venait l'étrangler, et que le paquet blanc qu'on portait était son linceul.
—A mon secours! s'écria-t-il. Mon père! maître François! Marjolaine!…
—Un rire sinistre lui répondit.
—Dépouillez-le de ce saint habit qu'il s'est rendu indigne de porter! dit la voix de celui qui portait le crucifix.
Lubin reconnut cette voix: c'était celle de frère Paphnuce.
Les deux assistants s'emparèrent du novice, malgré ses prières et ses cris, et le dépouillèrent de son habit religieux.
—Maintenant, dit Paphnuce en lui présentant le crucifix, faites un acte de contrition.
—O mon Dieu! que va-t-il donc m'arriver! dit frère Lubin, est-ce que vous voulez me donner la mort!
—Il va vous arriver quelque chose de bien plus affreux que la mort, dit le maître des novices: vous avez déjà perdu, par votre faute, le saint habit de religion. Tenez, prenez cela, ajouta-t-il en jetant à celui qui tenait une corde la défroque du novice, dont il fit aussitôt un paquet; et vous, dit-il à l'autre, déployez devant ce petit malheureux sa livrée d'ignominie… Ah! vous croyez que vous allez mourir! vous le voudriez bien, peut-être, pour ensevelir votre honte dans le tombeau. Mais, non, vous ne mourrez pas… On va seulement vous rendre votre vêtement séculier, et vous laisser à vos réflexions: puissent-elles amener une conversion salutaire! Vous renouvellerez demain votre amende honorable devant l'autel de saint François.
—Deo gratias! dit le novice; je l'ai échappé belle, et je m'estime assez heureux d'en être quitte à ce prix-là!
VI
LE MARIAGE MIRACULEUX
Le lendemain, les rideaux du lit de l'Aurore étaient encore parfaitement tirés, et cette vieille déesse mythologique qui se rajeunit tous les matins en prenant des bains de rosée et en s'enluminant de vermillon, dormait encore profondément lorsque les cloches de la Basmette, secouant dans les nuages leurs carillons à grande volée, réveillèrent les petits oiseaux et firent palpiter deux jeunes coeurs qui ne dormaient pas.
La porte de la petite chambre de Marjolaine s'ouvrit doucement et laissa arriver la lueur d'une lampe jusque sur le jupon blanc de la jeune fille, qui s'était levée sans lumière et commençait déjà à s'habiller.
—Tu te lèves donc, ma pauvre enfant? dit en entrant la mère
Guillemette.
Marjolaine alors courut dans les bras de sa mère, qui, posant sa lampe sur un bahut, lui souriait avec des larmes dans les yeux, et toutes deux se tinrent longtemps embrassées, ne pouvant faire autre chose, ni rien trouver à se dire, mais pleurant toutes deux en silence, et goûtant je ne sais quelle triste joie dans cet épanchement douloureux.
La mère fut la première qui s'efforça de parler pour réconforter et consoler sa chère fille.
—Allons, bon courage, Marjolaine, bon courage! Je te crois: je sais que tu es innocente: les hommes ne comprennent pas cela; mais, nous autres femmes, nous savons bien ce que c'est que d'aimer… et vois-tu, Marjolaine… ils ont beau dire et nous en faire un crime… c'est la plus belle chose de la vie.
Marjolaine se rejeta alors dans les bras de sa mère, les joues enflammées et les yeux brillants, et l'embrassa encore une fois de toute sa force pour la remercier de ce qu'elle venait de dire.
—Je viens t'aider à faire ta toilette, ma chère enfant, laisse-moi te soigner encore comme je faisais quand tu étais toute petite: laisse-moi diviser encore tes grands cheveux sur ton front, et les relever derrière ta tête. Allons, essuyez donc les larmes qui troublent vos yeux, mademoiselle, si vous voulez que maman vous trouve jolie! Riez donc un peu qu'on voie vos jolies petites dents blanchettes et si bien rangées! Mais, vraiment, ce linge blanc et brodé vous sied à ravir, et vous rendriez jalouses de vraies demoiselles du château! Laissez-moi faire maintenant et ne regardez pas, c'est quelque chose que je vous ai gardé et que je veux vous attacher moi-même sur votre beau petit cou blanc que j'ai embrassé tant de fois.
—Oh! quoi, mère, une chaîne d'or… la vôtre!…
—Oui, petite Marjolette… eh bien! pleurerez-vous encore…. Tu fais un gros soupir! oh! va, ne crains rien, je t'aime tant qu'il ne saurait t'arriver malheur: tu es sous la protection de la Vierge, la patronne de toutes les mères; et si saint François, qui n'a jamais eu d'enfants, veut faire le méchant, le bon Dieu, qui est notre père à tous et qui ne refuse rien à Marie, sa digne mère, le mettra bien à la raison.
Pendant que la bonne Guillemette s'empressait autour de sa fille, une teinte de pourpre avait envahi l'horizon, et les feuilles de vigne qui tremblaient à la fenêtre se coloraient d'un reflet de rubis et d'or; de petits bouquets de nuages orangés et lilas s'éparpillaient dans le ciel, comme on voit jaillir les feuilles de roses des corbeilles de la Fête-Dieu. Les cloches, qui avaient cessé un instant de chanter matines, comme pour faire place au gazouillement infini d'une multitude d'oiseaux, se remirent à carillonner de plus belle et d'une voix plus claire, comme des chantres après boire. Leur musique, cette fois, était plus gaie et portait moins à la rêverie. Toute la campagne fleurissante et verdoyante, toute diaprée de fleurs, diamantée de rosée et recueillie dans le voile de gaze ou s'enveloppait encore la fraîcheur du matin aspirée par un doux soleil, semblait une jeune mariée ou tout au moins une charmante fille d'honneur en son bel habit de gala. On frappa alors plusieurs petits coups à la grande porte de la Closerie. Guillaume, à moitié habillé, s'empressa d'ouvrir, et l'on vit paraître M. et Mme Jean Lubin avec Mariette, leur petite fille.
Mariette était une charmante enfant de douze ans, vive, gracieuse et avisée. Ses beaux cheveux châtains tombaient en boucles naturelles sur ses épaules. On lui avait mis pour ce jour-là une robe blanche toute simple, comme on en voit sur les tableaux aux petits anges qui présentent des fleurs ou de l'encens à la Vierge. La petite fille avait aussi leur sourire doux et confiant, ce pur emblème de la vraie prière, et une couronne de rosés blanches achevait sa ressemblance avec ces chastes petits amours de la légende chrétienne.
La mère Guillemette, entendant l'arrivée de son compère et de sa commère, sortit pour les aller recevoir; et, pendant que les grands parents causaient et devisaient entre eux en grand mystère et à voix basse, la petite Mariette, légère et furtive comme un beau petit écureuil, s'était glissée de porte en porte jusqu'à la chambre de Marjolaine; elle y entra sur la pointe du pied, et vint tout d'un coup la surprendre et l'embrasser de toute sa force, au moment où la pauvre jouvencelle allait se remettre à pleurer.
—Bonjour, grande soeur; comme te voilà brave et bien parée! Eh mais! moi aussi je suis belle, n'est-ce pas? Quel bonheur! C'est aujourd'hui que mon frère va sortir de ce vilain couvent, où il s'ennuyait toujours, et puis il laissera repousser ses cheveux, et il sera bien plus beau; sans compter qu'il ne portera plus cette robe brune, et qu'il s'habillera en homme comme les autres! Et toi, Marjolaine, comme je serai contente quand tu seras ma soeur! car toi tu ne me taquines jamais, et tu es aussi bonne que gentille. Mais pourquoi donc n'es-tu pas tout en blanc et n'as-tu pas un beau bouquet à la ceinture? Je vais t'en chercher un, et je te ferai une couronne blanche comme la mienne…
—Non, reste, dit Marjolaine en retenant dans ses bras l'aimable soeur de frère Lubin, puis la prenant sur ses genoux, elle s'efforça de lui sourire: mais elle ne pouvait s'empêcher de songer que cette enfant serait peut-être un obstacle insurmontable à son bonheur, et des larmes glissèrent, malgré elle, jusqu'à ses lèvres souriantes, comme parfois en un beau jour de printemps on voit, par un caprice des nuages, tomber de grosses gouttes de pluie sur les fleurs coquettes et resplendissantes, qui s'épanouissent au soleil.
—Eh bien! eh bien! tu pleures! dit la petite Mariette avec un accent enfantin de reproche caressant. Ah! oui, je sais bien. C'est parce que mon frère a été mis en pénitence et parce que frère Paphnuce a dit à mon père que, si tu te mariais avec Lubin, saint François me ferait mourir! Ne l'écoute donc pas; c'est un vilain méchant! Frère François, le médecin, est bien plus gentil que lui, et il m'a dit hier, quand je l'ai rencontré en revenant de l'école, que les saints du paradis sont bons comme le bon Dieu, et qu'ils ne font jamais mourir les petites filles… et puis, il m'a dit quelque chose tout bas que je ne veux pas dire, parce que je lui ai promis que je le ferais et que je n'en dirais rien à personne. Aussi il était bien content lorsqu'il s'en est allé, et il m'a dit en me donnant un petit coup de ses deux doigts sur la joue: va, chère petite, sois bien sage, et dis à Marjolaine qu'elle ait bonne confiance et que tout ira bien! Tu vois donc bien qu'il ne faut pas pleurer… Allons, viens, puisque tu es prête; nos papas et nos mamans sont dans la grande chambre, il est bientôt temps de partir.
L'église des franciscains était tout endimanchée de tentures, toute papillotante de petits anges et de chandeliers dorés, toute nuageuse d'encens, toute pomponnée Je fleurs et toute flamboyante de cierges: l'escalier tournant qui descendait à la grotte de la Basmette était festonné de guirlandes de feuillages, dont la fraîche et verte senteur portait légèrement à la tête. Sur l'autel de la crypte, on voyait saint François, immobile, le capuchon baissé et les mains cachées dans les manches de son froc. Les moines étaient réunis en deux choeurs et achevaient de psalmodier l'office de prime, tandis que le père prieur, fagotté dans une aube qui le faisait ressembler à un paquet de linge blanc, surmonté d'une grosse pomme rouge, s'apprêtait à commencer la messe. L'affluence du peuple était grande; car le bruit confus de ce qui s'était passé et l'attente de quelque chose d'extraordinaire avaient couru dans tous le pays circonvoisin. Le mouvement fut donc universel et les chuchotements gagnèrent de proche en proche, lorsqu'on vit entrer la jolie Marjolaine, qui cachait sa parure de noce sous un ample mantelet de couleur sombre, et qui, tour à tour rougissante et pâlissante, tenait les yeux constamment baissés et semblait ne respirer qu'à peine. Auprès d'elle était sa mère, qui lui parlait tout bas, comme pour lui faire prendre courage, et la petite Mariette, qui se serrait contre elle et lui prenait les mains pour les caresser, en souriant à la pauvre affligée avec une grâce charmante. Derrière ce groupe, agenouillés et priant avec une grande ferveur, étaient Guillaume le closier et le compère Jean Lubin.
Tout le monde attendait sans savoir quoi, lorsque frère Paphnuce parut accompagné d'un frère convers, qui portait une brassée de cierges en cire jaune, On les distribua à tous les moines, puis la porte noire de l'in pace s'ouvrit, et tout le couvent, dirigé par le maître des novices, descendit dans les caveaux en chantant d'une voix lugubre et lente le psaume Miserere.
Un murmure de consternation et de terreur parcourut l'assemblée. Quelques vieilles se dirent tout bas que frère Lubin était sans doute mort. Marjolaine fut obligée de s'asseoir et frissonna comme si l'on eût été au coeur de l'hiver; la petite Mariette elle-même s'inquiéta et eut presque les larmes aux yeux eu regardant du côté du caveau où l'on entendait toujours se prolonger le chant des moines; enfin on les vit remonter la croix des enterrements en tête. Le frère Paphnuce tenait sur ses mains étendues le froc et le cordon du frère Lubin, qu'il vint déposer sur l'autel: puis derrière lui entre les deux files de religieux portant les cierges, parut frère Lubin lui-même, vêtu de l'habit séculier et conduit par deux frères convers, affublés de la cagoule des pénitents, pour rendre la scène plus terrible. Marjolaine eut besoin, pour ne pas s'évanouir, de toute la force que lui rendait la présence de son bien-aimé. On fit mettre frère Lubin à genoux au milieu du choeur.
Frère Paphnuce alors commença une exhortation qui ressemblait assez à un exorcisme. Il cria et gesticula, jeta de l'eau bénite sur le novice et en aspergea libéralement le côté de la foule où se trouvait la jeune fille. Puis, après avoir ouvert à son gré le ciel avec toutes ses joies et l'enfer avec toutes ses griffes et toutes ses cornes, il adjura frère Lubin de choisir entre le paradis et la damnation, entre la société séraphique de saint François et l'affection criminelle d'une créature.
Frère Paphnuce se livrait avec d'autant plus de liberté à toutes les fougues de son éloquence, qu'il avait remarqué avec plaisir l'absence de maître François, absence dont il ne pouvait deviner la raison, mais qui le mettait infiniment plus à l'aise, car les regards et le demi-sourire du rusé médecin le gênaient habituellement plus qu'on ne saurait dire, et faisaient expirer sur ses lèvres la moitié de tous ses sermons.
Frère Lubin se recueillait pour répondre, lorsque la petite Mariette, se glissant entre deux religieux, accourut, sans avoir peur de rien, se jeter au cou de son frère; puis se mettant à genoux auprès de lui, sans que personne songeât à l'en empêcher, elle prononça d'une voix claire et argentine ces paroles, que lui avait sans doute suggérées le frère médecin:
«Bon saint François, je vous prie pour mon frère, qui vous a servi pendant douze ans, pour me conserver la vie et me faire grandir; maintenant, c'est à mon tour, et je me donne à vous pour rendre la liberté à mon frère! Je sais que vous êtes bon et que vous ne faites pas mourir les enfants. Vous voulez seulement qu'ils soient bien sages et qu'ils aiment bien le bon Dieu. Oh! je vous le promets, grand saint François, permettez donc que mon frère soit heureux, et je vous en remercierai tous les jours par ma piété et ma sagesse!»
Tout le monde fut attendri, excepté les moines. Les femmes pleuraient, et Jean Lubin essuyait avec sa main ses grosses larmes aux coins de ses yeux. Frère Paphnuce faisait une laide grimace; il imposa silence d'un grand geste de sa main osseuse, et montrant la statue du saint patron:
—C'est à saint François qu'on a fait un voeu, s'écria-t-il; c'est saint François qui doit décider. Jamais la gloire de notre ordre n'eut plus besoin d'un miracle pour instruire les pécheurs et raffermir ceux qui chancèlent; j'ose croire que notre saint patron ne nous le refusera pas… Mais d'abord, que frère Lubin lui-même nous dise ce qu'il a choisi!…
Et le maître des novices chercha par l'accent de sa voix et les roulements de ses yeux à intimider le jeune homme.
Frère Lubin retint dans un de ses bras sa soeur Mariette qu'on voulait éloigner de lui, et, se retournant du côté du peuple, il étendit son autre main et ne dit que ce mot:
—Marjolaine!
La jeune fille alors se leva toute tremblante d'émotion, et s'avança pour rejoindre son fiancé à l'autel…..
—Arrêtez! cria frère Paphnuce d'une voix tonnante, et se tournant du côté de la statue du patron:
—Grand saint François, continua-t-il d'un ton solennel, bénirez-vous ce mariage?
—Non! répondit une voix qui paraissait sortir du pied même de la statue.
Tout le monde poussa un cri d'effroi: Marjolaine chancelé et va tomber; frère Lubin atterré s'empresse néanmoins de la soutenir… Mais voici bien une autre merveille et un autre tumulte!… Tout le monde l'a vu!… la statue a remué; cette fois c'est bien elle qui parle!
—Tais-toi, Satan! a-t-elle dit. Et on la voit contenir un instant sous son pied, puis renfoncer en terre une hideuse tête de moine, que personne n'a pu reconnaître tant elle était défigurée par la frayeur… Frère Lubin avait eu soin, selon la recommandation de maître François, de fermer au verrou la petite porte de l'autel. Puis voilà que saint François étend ses deux mains sur le jeune couple:
—Approchez, mes enfants, dit-il, je vous bénis et je vous marie!
On se ferait difficilement une idée de la stupeur générale et de la mystification des moines. Le père prieur était tombé à la renverse et avait cassé ses besicles; frère Paphnuce avait pris la fuite et coudoyait tous ceux qu'il rencontrait sans pouvoir se frayer un passage; les moines, pâles et croyant rêver, étaient retombés, les uns assis, les autres à genoux, les autres la face contre terre. La foule poussait des cris à faire crouler l'église. Miracle! miracle! sonnez les cloches, sonnez! Et une partie des assistants, courant au clocher, avait mis toutes les cloches en branle. Les paroisses voisines ne tardèrent pas à répondre, et tout le pays fut en alarme. On ne voyait sur tous les chemins que des troupes de gens qui accouraient vers la Basmette; plusieurs étaient armés, pensant que des brigands avaient attaqué le monastère; d'autres apportaient de l'eau, comme s'il se fût agi d'un incendie; mais déjà des groupes nombreux racontaient dans les environs la grande et merveilleuse bataille qui s'était livrée dans la grotte de la Basmette entre le diable en personne et la statue miraculeuse de saint François. Plusieurs avaient vu des flammes bleuâtres sortir des yeux du démon et une lumière céleste environner tout à coup le saint patron de l'ordre séraphique; il n'était déjà bruit partout que du mariage miraculeux de Lubin et de Marjolaine. Ils sortirent de l'église des moines portés en triomphe et presque étouffés par la foule. On leur faisait toucher des bouquets artificiels et des chapelets comme à des reliques; Marjolaine, débarrassée de son mantelet et toute vermeille d'émotion et de pudeur, apparaissait dans tout l'éclat de son bonheur et de sa fraîche parure. La petite Mariette lui avait posé sur la tête sa propre couronne de rosés blanches, et le ci-devant frère Lubin ne pouvait se lasser de la regarder ainsi. Le père Jean Lubin embrassait de tout son coeur la petite Mariette, qui n'avait nulle envie de mourir, et donnait par-ci par-là des poignées de main à ses voisins, ne sachant plus ni ce qu'il faisait ni ce qu'il disait, mais délirant et pleurant de joie. Une foule immense les accompagnait en criant: Miracle! en applaudissant et en chantant des chansons de noce, tandis qu'une foule encore plus nombreuse, toujours grossie par les curieux qui arrivaient de tous côtés, se pressait et s'étouffait dans la crypte pour voir la statue miraculeuse.
Ce fut alors le moment critique, et le pauvre saint François se trouva vraiment en danger. Il était impossible de contenir cette foule émerveillée, tout le monde se ruait vers l'autel, prenait la statue par les jambes et lui arrachait des lambeaux de sa robe pour en faire des reliques. Ce sont des cris à ne pas s'entendre; les uns disent que le saint est vivant et qu'ils ont touché sa chair; une femme qui lui embrasse les jambes, prétend qu'elle l'a senti tressaillir… Enfin, la fureur des reliques va si loin, que le pauvre saint François va être presque entièrement dépouillé de ses vêtements au grand préjudice de la modestie; mais il prévient ce danger et juge à propos de se sauver lui-même par une suite de nouveaux miracles; il pousse un grand éclat de rire et saute à bas de son piédestal, son capuchon tombe sur ses épaules et laisse voir à découvert la figure intelligente et narquoise du frère médecin, maître François. Nouveaux cris de surprise! les uns le reconnaissent et éclatent de rire à leur tour; les autres font des signes de croix et pensent être ensorcelés; mais le plus grand nombre s'obstine à prendre le frère François pour une statue miraculeuse; il ne réussit à se faire passage que grâce à la vigueur de ses poings et gagne à grand'peine la sacristie de l'église, où il s'enferme à double tour, tandis que les cloches continuent à sonner triple carillon, que la foule crie miracle de plus fort en plus fort, et que les bonnes femmes se partagent les lambeaux de son froc, aussi dévotement qu'elles eussent pu le faire pour des parcelles de la vraie croix.
VII
LES JUGES SANS JUGEMENT
Revenus de leur première émotion, les moines ayant tant bien que mal réussi à repousser la foule et à fermer les portes de l'église et du couvent, s'étaient réunis au chapitre, et commençaient à comprendre dans toute son énormité l'algarade de frère François. Le coupable était gardé à vue dans la sacristie, où il s'était réfugié. Le père prieur, qui au fond de son âme ne pouvait s'empêcher d'aimer le pauvre frère médecin, paraissait consterné et essuyait de temps en temps ses petits yeux rouges et larmoyants; seulement je ne saurais dire si l'émotion seule rendait ses paupières humides, ou s'il fallait attribuer une grande part de son attendrissement clignotant à l'absence de ses besicles.
Les autres moines, espèces de grosses capacités digestives, étaient toujours de l'avis du père prieur, lequel n'osait jamais avoir une opinion à lui en présence de frère Paphnuce.
Le maître des novices se déclara l'accusateur de maître François, et demanda qu'il fût jugé séance tenante, et immédiatement puni des peines les plus rigoureuses. Le père prieur n'osa rien dire; les anciens opinèrent de la voix et les jeunes du capuchon en guise de bonnet. Il fut donc décidé que le coupable serait amené sur-le-champ, et interrogé en plein chapitre.
Deux gros courtauds de frères convers firent l'office d'archers, et, après un instant d'absence, revinrent avec maître François, auquel ils avaient lié les mains comme à un très-grand criminel.
—Hélas! s'écria-t-il en entrant, voyez l'inconstance des hommes! Ils me traitent maintenant en criminel parce qu'ils m'ont adoré tout à l'heure, et tout mon crime cependant c'est de n'être pas un morceau de bois!
Frère Paphnuce le regarda avec une joie sournoise qu'il ne cherchait même pas à dissimuler, et fit signe à ceux qui le conduisaient de le faire mettre au milieu du chapitre sur la sellette de tribulation.
—Mes frères, dit alors le maître des novices en saluant à droite et à gauche, j'accuse le frère François ici présent d'athéisme, de magie, d'excitation à la débauche, d'hérésie, de profanation et de sacrilège!
A ces paroles, tous les moines parurent frémir; plusieurs firent le signe de la croix, d'autres lancèrent à l'accusé des regards d'indignation et d'horreur; le père prieur leva les yeux et les mains au ciel, puis il dit d'une voix toute tremblante d'émotion:
—Frère François, je ne crois pas que vous puissiez vous défendre; toutefois, si vous avez quelque chose à dire, il vous est permis de parler. Et d'abord, que répondez-vous à l'accusation d'athéisme?
L'accusé baissait la tête et semblait ne pouvoir répondre.
—Vous pleurez? dit le prieur.
—Non, dit le frère en relevant enfin la tête et en faisant un effort, mais je voulais m'empêcher d'éclater de rire… parce que c'eût été malséant.
—Le misérable! hurlèrent tous les moines.
—Merci, mes frères, dit maître François en les saluant. Maintenant, père prieur, c'est à vous que je vais répondre. On m'accuse d'athéisme; mais cette accusation est absurde et barbare.
Absurde, parce que ma croyance en Dieu est en moi et que vous n'en êtes pas les juges. Les païens accusaient les premiers chrétiens d'athéisme, parce qu'ils ne les voyaient point adorer les idoles d'or, d'argent, de marbre, de pierre ou de bois: cependant être sans idoles, ce n'est pas être sans Dieu: au contraire! le grand Maître n'a-t-il pas dit que Dieu est esprit et qu'il faut l'adorer en esprit et en vérité? Or, l'esprit de Dieu peut seul juger l'esprit de l'homme, parce que seul il Je pénètre: et quant à la vérité, on ne la juge pas, c'est elle qui nous jugera tous. Votre accusation est donc absurde, du moment où je veux bien vous dire: je crois en Dieu!
Je dis aussi qu'elle est barbare. Et, en effet, quelle cruauté ne serait-ce pas que de citer en jugement un homme qui aurait perdu les yeux, pour lui reprocher d'être aveugle et de ne pas voir le soleil! Mais Dieu n'est-il pas le vrai soleil de notre raison et la lumière de notre pensée? Peut-il y avoir une vie intellectuelle et morale en dehors de celui qui est? L'athéisme, s'il était possible, ne serait-il pas la plus épouvantable des maladies morales et comme une léthargie de l'âme? L'homme qui y serait tombé serait-il moins à plaindre, quand même ce serait par sa faute, et lui ferez-vous un crime de son malheur? Ne punissez pas la maladie, mais prévenez-en les causes. Ne défigurez pas l'image de Dieu, ne prêtez pas vos erreurs à la vérité éternelle, ni vos colères à la souveraine bonté. Faites que la croyance en Dieu soit toujours la consolation et le bonheur de l'homme, et l'on n'en doutera jamais. J'ai donc à vous répondre que je ne suis pas athée, Dieu merci! Mais que, si je l'étais par malheur, ce ne serait pas à vous de me le reprocher: car sans doute vous en seriez cause.
—Très-bien! dit le frère Paphnuce. Il ne prend plus même la peine de déguiser son impiété. Frère Pacôme, écrivez qu'il justifie l'athéisme, et qu'il blasphème les pratiques de notre sainte religion!
Maître François haussa les épaules.
—Venons, dit le père prieur, à l'accusation de magie.
—O Gaspar, Melchior et Balthasar, venez à mon aide! dit frère François.
—Je crois, dit Paphnuce, qu'il vient d'invoquer les démons!
—Je me recommande aux trois rois mages, reprit l'accusé, et je les prie de répondre pour moi, eux qui lisaient l'avenir dans le ciel et qui savaient les noms mystérieux des étoiles; eux qui, du fond de l'Orient, saluaient l'astre nouveau dont l'influence allait changer le ciel et la terre, et qui osèrent calculer l'horoscope d'un Dieu fait homme! Ne connaissaient-ils pas les relations du monde visible avec le monde invisible, eux à qui des pressentiments divins parlaient en songe? Et ne savaient-ils pas les propriétés secrètes des métaux et la vertu mystique des parfums, eux qui offrirent à l'enfant plus grand que Salomon de l'or, de l'encens et de la myrrhe?
—Saint François! que dit-il là? se récria frère Paphnuce; Dieu nous pardonne de l'avoir écouté. Écrivez, frère Pacôme, reprenez de l'encre, si vous n'en avez plus, et écrivez, vite écrivez ses nouveaux blasphèmes! Il ose dire que les trois mages étaient des sorciers!…
—Ainsi, dit le père prieur, vous avouez le crime de magie?
—Le crime de magie n'existe pas, répondit maître François avec dignité. La science de la nature et de ses harmonies cachées fait partie de la vraie théologie, et c'est pourquoi le Verbe fait homme, après avoir appelé autour de son berceau les pauvres et les simples qu'il venait sauver, a voulu être adoré par les mages, qui représentaient la royauté future de la science, et qui étaient, devant le Dieu fait homme, les ambassadeurs du monde nouveau et du règne futur de l'esprit.
La science investit l'homme de pouvoir, et à l'aide de ce pouvoir il peut faire du bien ou du mal. Or, interrogez les malades que j'ai guéris, les esprits faibles que j'ai éclairés, les esclaves de la superstition que j'ai délivrés, les pauvres à qui j'ai fait comprendre Dieu en leur faisant du bien, et vous n'aurez plus le droit ensuite de m'accuser du crime de magie.
—Je ne comprends pas, dit le prieur.
Et tous les moines secouant la tête, firent signe qu'ils ne comprenaient pas davantage.
—Passons maintenant, reprit le père, au plus évident et au plus honteux de vos péchés publics: vous avez favorisé les mauvais désirs d'un novice, et vous l'avez aidé à se détourner de sa sainte vocation pour contracter un scandaleux mariage.
L'oeuvre de chair ne désireras
Qu'en mariage seulement,
répondit frère François. Il n'y a donc de mauvais désirs que ceux qui n'ont pas pour objet un bon, chaste et légitime mariage! Tels sont les désirs des pauvres reclus qui se repentent de l'imprudence de leurs voeux, et c'est de ceux-là que j'ai voulu préserver l'innocence du frère Lubin, que Dieu n'avait pas créé pour être moine, mais bien pour être bon et honnête fermier, bien aimé de sa femme et un jour père de famille. Croyez-vous que la chasteté puisse demeurer dans une âme contrainte au célibat et qui sans cesse étouffe ou veut étouffer ses désirs sans cesse renaissants, comme les entrailles de Prométhée? N'est-ce pas dans le cloître que s'acharne après le coeur isolé et désolé du mauvais moine le vautour implacable des passions impures? Et j'appelle mauvais moine celui que, par un attrait supérieur, immense, irrésistible, Dieu n'a pas à tout jamais appelé à lui et séparé du monde; privilège seulement de quelques âmes saintement exaltées et amoureuses de l'idéal. Or, ceux-là seulement peuvent suivre les traces d'un Antoine, d'un Hilarion, d'un Jérôme; parce qu'un attrait puissant les y porte, et qu'il n'est besoin pour les contraindre ni de clôtures ni de disciplines forcées, ni de caveaux où on les enterre vivants. Quant aux autres, je dis que ce sont les âmes les plus impures, les plus débauchées et les plus incurables qui soient au monde. Les plus impures, parce que leur concupiscence est désormais sans remède. Les plus débauchées, parce que leur imagination, excitée par l'ignorance et par la contrainte, franchit les bornes du possible et se crée tout un enfer de débauches inouïes, extravagantes et contre nature. Les plus incurables, parce que les remèdes ne font qu'irriter le mal. Ils pensent à l'horreur du péché sous prétexte de s'en repentir, et ne font qu'en stimuler les titillations implacables et en renouveler les fantastiques orgies. Oh! malheur à l'orgueil humain, qui se fait des chaînes éternelles en proférant les paroles de jamais et de toujours! Que de telles expressions échappent à l'extase de l'amour divin, ce sont plutôt des aspirations que des voeux: et si plus tard l'humilité chrétienne reconnaît la faiblesse humaine, Dieu ne saurait nous punir d'avoir entrevu l'éternité bienheureuse et de retomber sur la terre: mais il nous punirait si nous nous obstinions à vouloir sur la terre même donner une éternité à nos erreurs, car ce serait l'éternité de l'enfer!
—Ainsi vous condamnez les voeux de chasteté? dit le frère Paphnuce à frère François.
—Oui, quand ils sont forcés ou inconsidérés, ou surpris par artifice. Il faut être bien puissamment illuminé de Dieu, et par conséquent bien assuré de l'avenir, pour lui promettre, sans être insensé ou criminel, qu'on mènera jusqu'à la fin une vie angélique et surhumaine. Que diriez-vous d'un homme qui ferait voeu de n'être jamais malade et de ne jamais mourir par accident?
—Mais le libre arbitre! se récria un moine.
—Précisément, dit frère François, c'est le respect pour le libre arbitre qui doit nous empêcher de contracter des engagements qui l'enchaînent, et qui, si nous avons présumé de nos forces, l'entraîneront nécessairement à des chutes irrémédiables.
—Écrivez, dit frère Paphnuce, qu'il blâme les voeux de religion, et prétend que les moines n'ont pas leur libre arbitre, ce qui est une hérésie monstrueuse et abominable.
—Nous y voilà, dit le père prieur! et qu'avez-vous à répondre maintenant, on vous accuse d'être hérétique? On a trouvé dans votre cellule les livres diaboliques de l'exécrable Luther, commentés et annotés de votre main. Vous vous livrez à l'étude du grec et vous lisez les auteurs profanes, comme font les prétendus réformateurs de nos jours. Au lieu de donner au couvent et d'employer, pour l'ornement de l'église, vos honoraires de prédicateur et de médecin, vous les employez à acheter un tas de grimoires, que l'ennemi de notre salut doit seul connaître, et dont un religieux ne devrait pas même soupçonner l'existence. Quels beaux discours allez-vous nous faire pour vous justifier de tout ceci?
—Vraiment, dit le frère François, je ne sais ici que répondre; car je ne comprends pas bien clairement l'accusation. Les Latins et les Grecs sont-ils donc entachés d'hérésie à tel point qu'on ne puisse étudier leurs livres? Mais nos offices ne sont-ils donc pas en latin?
—Sans doute, dit le père prieur: mais les Grecs sont des schismatiques!
—Ceux d'à présent, je vous l'accorde: quant aux anciens.
—Ceux-là c'était bien pis; ils adoraient les démons.
—Toujours est-il que saint Bazile, saint Jean Chrysostôme, saint
Grégoire de Nazianze et saint Athanase ont écrit en grec.
—Ce n'est pas ce qu'ils ont fait de mieux! Eh bien! quoi! vous éclatez de rire!…
—Oui, je ris!
—C'est que vous êtes hérétique!
—Comme le Kirie eleison.
—Que voulez-vous dire?
—Agioso Theos! agios a thanatos! eleison ymas!
—Ceci se trouve dans l'office de la semaine sainte. Mais qu'en concluez-vous?
—Que vous êtes absolument incapable de juger si j'ai tort de comprendre le grec, et surtout jusqu'à quel point je suis coupable de ce crime.
—Ce n'est point précisément de savoir le grec que vous êtes accusé, mais de vous en servir pour autoriser sans doute vos hérésies, comme font les iconoclastes et les luthériens.
—Mais vous qui parlez d'hérésie, mon père, savez vous bien que vous parlez grec?
—Qui? moi? par exemple! Dieu m'en préserve!
—Hérésie vient du grec et veut dire division, séparation. Les hérétiques sont donc ceux qui divisent l'Église de Dieu et qui la séparent en fractions opposées les unes aux autres. Or, écoutez-moi, s'il vous plaît:
Ceux qui excommunient, au lieu de ramener et d'instruire, ne sont-ils pas les vrais et seuls artisans de divisions, de séparations et de schismes? Ne sont-ils pas les vrais fauteurs d'hérésie et les plus dangereux hérétiques? Or, je le déclare ici et je le déclarerai toujours, je veux ce que Jésus-Christ a voulu, la grande unité divine et humaine, l'association universelle, car c'est ce que veut dire le nom d'Église catholique. Et si, au fond de mon coeur, je soupçonnais le moindre germe d'hérésie, par moi-même serait le bois sec amassé, et, comme le phénix, je voudrais me brûler moi-même… pour renaître dans l'unité.—Maintenant, allez-vous éplucher mes paroles, interpréter mes actions, torturer mes intentions, troubler mon breuvage et salir mon tonneau? Arrière, cafards! je vous prends pour des hérétiques! car les bons chrétiens du bon Dieu aiment la concorde et la paix, toujours pensent le bien, ne jugent pas afin de n'être pas jugés, et n'ont pas l'habitude des subtilités contentieuses, comme dit l'apôtre saint Paul. Oh! combien de sectaires on eût ramenés par la douceur et la raison, qu'on a pour jamais éloignés par la persécution et l'anathème! Tout homme peut se tromper; mais voulez-vous forcer un homme à trahir sa pensée et à professer ce qu'il ne croit pas? Et, si vous le tuez parce qu'il ne veut pas faire une rétractation hypocrite, vous changez son erreur en raison, car il meurt pour cette liberté de conscience que Dieu nous a donnée à tous, et qui est la base de toute religion et de toute morale. C'était un extravagant peut-être, et vous en avez fait un martyr. Son système n'est plus une rêverie, c'est une doctrine établie par le sang; ce sont les persécuteurs qui ont fondé le christianisme, et ce sont les inquisiteurs qui bâtissent les hérésies!
Tenez, je me représente toujours la vérité comme un géant à qui une foule de mirmidons font la guerre, et qui ne s'en soucie nullement; car tous ces petits avortons ne sauraient le blesser. Il prend garde même de les avaler tout crus lorsqu'il les trouve cachés sous quelque feuille de salade; et lorsque, rangés en bataille autour de lui, ils font rage à grand renfort d'artillerie, il secoue ses cheveux en riant, et fait tomber en se peignant les boulets qu'on lui a lancés; voilà le vrai portrait de la force et de la supériorité intellectuelle et morale, et je veux un jour en esquisser le caractère dans quelque poëme du genre de la Batracomyomachie; car les ennemis du bon sens et de la raison ne sont que des avortons dont il faut rire, et qu'il convient de tourner en ridicule pour tout châtiment de leur folie!
—C'est vous-même qui êtes fou, dit frère Paphnuce; mais voyez ce qu'il ose nous dire et ce que nous avons la patience d'écouter! Les mirmidons, les géants, les soldats mangés en salade, et des gens qui en se peignant font pleuvoir des boulets de canon! Quelles stupidités! Écrivez, frère Pacôme, qu'il a insulté à la gravité du Chapitre, et qu'il a accusé la sainte Inquisition d'être la fondatrice et le soutien des hérésies. Vous voyez, mes frères, si j'avais raison de me défier de cet homme!
Les moines donnèrent alors des signes non équivoques de leur indignation et eurent l'air d'être parfaitement convaincus de l'hérésie du frère François.
—Maintenant, continua le maître des novices, le fait monstrueux de profanation et de sacrilège n'est que trop avéré, que trop malheureusement évident et public, pour qu'il vaille la peine d'être constaté ou discuté…
—Sans doute, interrompit frère François, et la preuve en est que le frère sacristain n'est pas ici, et qu'on le trouvera sans doute encore renfermé dans l'autel, où il voulait jouer le rôle de saint François, et où je l'ai forcé de rentrer avec confusion et contusion, après avoir fort bien et fort convenablement représenté messer Satanas!… Ah! frère Paphnuce, voilà donc vos supercheries! Et vous trompez ainsi le bon peuple fidèle avec de faux miracles! Eh bien! moi, j'ai rempli mon devoir de médecin et de prêtre: j'ai remédié au mal, j'ai exorcisé le démon, et je lui ai fait confesser son mensonge. Je ne justifie pas ce que ma ruse a eu d'irrégulier et de hardi; je regrette que l'office divin ait été troublé, mais je plains le vrai coupable, car il n'a pas bien compris sans doute toute l'énormité de son action. Je ne demande pas qu'on le punisse; je désire que la confusion lui soit salutaire; car vous comprenez bien que le pauvre frère sacristain, qui à cette heure peut-être n'est pas encore revenu de sa frayeur, ne s'est pas déterminé de lui-même à cette vilaine action, et qu'en vertu de la sainte obéissance il doit en rapporter tout l'honneur à qui de droit.
—Silence, malheureux, silence! criait frère Paphnuce d'une voix enrouée pendant tout ce discours; mais la voix claire et ferme de maître François dominait la sienne, et l'accusé ne s'arrêta qu'après avoir tout dit.
Le maître des novices était suffoqué de colère; il balbutiait des paroles incohérentes, et poussait une espèce de cri guttural et étranglé; il fut obligé de s'asseoir.
Pendant ce temps frère Pacôme rédigeait la formule de la sentence et la faisait passer au père prieur, qui, faute de besicles, ne put la lire, mais la renvoya à frère Paphnuce.
Elle portait que les vêpres des morts seraient chantées après l'office du jour, pour l'âme de défunt frère François, qui allait être immédiatement, et pour jamais enseveli dans l'in pace.
Les moines furent consultés: ils regardèrent le prieur, qui regardait frère Paphnuce, et tout le monde condamna.
Il fut décidé que le frère médecin serait renfermé dans le même cachot, d'où quelques heures auparavant on avait tiré frère Lubin.
Frère François, riant sous cape, parut profondément affligé.
On lui ordonna de se mettre à genoux au milieu du Chapitre et de faire amende honorable, en tenant à la main un cierge allumé.
—Seigneur, mon Dieu, dit-il quand il fut dans cette humble posture, je vous confesse ma folie, et je vous demande pardon d'avoir fait ce que vous défendez dans votre Évangile, où vous avez dit: «Ne semez pas les perles devant les pourceaux; car ils les fouleraient aux pieds, et leur fureur se tournant contre vous ils vous déchireraient.
Je vous demande pardon de l'ignorance et de la méchanceté de ces moines; car j'ai vécu au milieu d'eux, et j'aurais dû essayer de les convertir ou les quitter.
Je vous demande pardon de leur avoir parlé sérieusement et de m'être ainsi rendu aussi ridicule que si j'avais voulu donner des leçons de métaphysique à des citrouilles.
Je m'en repens sincèrement, et vous promets de ne traiter désormais de pareilles gens que par ce rire inextinguible qui, selon Homère, fait le bonheur des dieux, et qui doit-être, selon moi, la panacée universelle des philosophes.
Car le rire est un acte de foi: les larmes sont la pénitence du doute ou de la fausse croyance. C'est la triste pluie qui se forme; quand viennent à se condenser les vapeurs de l'illusion.
Depuis bien des milliers d'années, le soleil voit les malheurs du monde, et il rit toujours au printemps.
La terre est pleine de cadavres, et elle rit toujours palpitante d'une vie nouvelle et rajeunie, d'année en année, par le luxe de sa nouvelle parure!
La vigne pleure sous le fer qui la taille: mais bientôt les larmes sont séchées quand le soleil a cicatrisé sa blessure: elle s'épanouit alors en pampres et en grappes vermeilles, elle gonfle de joie et de franc rire ses grappes nombreuses et arrondies, et elle verse à flots dans la cuve l'oubli des chagrins, les franches amitiés, l'insouciance de tous les maux, la concorde de la terre et la tranquillité du ciel!
—Ce n'est point cela qu'il fallait dire! se récriait frère Paphnuce.
—Avez-vous quelque chose à demander avant d'être séparé pour jamais de vos frères? lui demanda d'une voix tremblante le père prieur presque attendri.
—Je demande une tasse de vin frais, répondit frère François: car voici plus d'une heure que je me dessèche la gorge à parler inutilement.
VIII
LE SOIR DES NOCES
Malgré l'indignation des moines, le mariage de Lubin et de Marjolaine n'en avait pas moins été conduit à bonne fin. Que les jeunes gens fussent mariés par saint François ou par frère François, qui n'était pas saint, mais qui était prêtre, la bénédiction nuptiale n'en avait pas moins été valable dans l'opinion de toute l'assemblée, et les voisins et amis n'avaient pas manqué à la fête qu'on avait improvisée sous les grands arbres de la Chesnaie. Dieu sait si la journée fut bien employée et si elle parut longue à aucun des convives! Les jeunes mariés seulement attendirent le soir avec impatience, mais toutefois sans trop d'ennui, car on s'empressa de toutes les façons pour les distraire; et d'ailleurs ils avaient tant de joie au coeur à s'entre-regarder et à se toucher furtivement la main, qu'il leur semblait faire un trop beau rêve et qu'ils avaient peur de s'éveiller.
Quand le soir vint, des guirlandes de feuillages et de fleurs avaient été tendues dans la clairière de la Chesnaie; des tables étaient dressées à la ronde pour les buveurs, et la pelouse du milieu, destinée à la danse, était éclairée par des lanternes de toutes couleurs. Le son des flûtes et des tambourins semblait s'accorder avec le chuchotement des doux propos sur le gazon, les cris joyeux de la table, la musique des verres et des flacons entre-choqués, le glouglou des bouteilles et la voix des éclats de rire.
Cependant Léandre Lubin n'était pas tellement absorbé dans sa joie qu'il en devînt ingrat envers son bienfaiteur, et qu'il oubliât le frère médecin; il était grandement inquiet de ce qui pouvait lui être arrivé; car il connaissait assez la rancune de Paphnuce et la faiblesse du prieur. Il avait donc dépêché messagers sur messagers à la Basmette, pour s'enquérir adroitement de maître François auprès du frère portier, qui, à trois différentes fois, avait assuré ne rien savoir. Sur le soir donc, après avoir bien dansé sur la pelouse aux fifres et aux tambourins, tandis que les jeunes mariés, laissés un instant à eux-mêmes, regardaient de côté et d'autre en se serrant la main sans rien dire, et songeaient probablement à s'échapper pour aller loin de tous les regards causer un instant encore plus à leur aise, voila qu'un jeune garçon tout essoufflé accourut auprès de Lubin, et lui rendit compte de tout ce qu'il venait de voir et d'entendre. En écoutant près d'une petite fenêtre grillée qui donnait sur la chapelle souterraine, il avait entendu chanter le De profondis, puis les moines avaient dit trois fois d'une voix éclatante: Requiescat in pace! et le chant avait semblé descendre et se perdre dans les caveaux. Quelques instants après, il avait entendu les frères remonter, des portes s'ouvrir et se fermer, puis la voix du prieur qui disait: «Mes frères, que cet exemple terrible vous apprenne à respecter votre vocation et à vous défier des vanités de la science.»
Il n'en fallut pas davantage à Léandre Lubin pour tout comprendre; il pousse un grand cri, se lève indigné et appelle à haute voix toute la noce. Les joyeuses causeries s'interrompent, on accourt, on se range en cercle, on se penche les uns sur les autres pour écouter le marié.
—Mes amis! s'écrie-t-il, le bon frère François, le médecin des pauvres, le consolateur des bonnes gens, celui qui a fait mon bonheur et celui de Marjolaine, frère François, qui nous prêchait si bien la bonne religion de l'Évangile et qui nous instruisait avec tant de patience sans chercher à nous faire peur, le meilleur des hommes, le plus savant des docteurs et le plus indulgent des prêtres, maître François, enfin, vient d'être enterré vivant par ses méchants confrères; ils l'ont condamné à mourir dans les caves de l'in pace!
—C'est une indignité! s'écria-t-on tout d'une voix.
—Il faut le sauver! dit Marjolaine.
—Oui! oui! oui! répète l'assemblée tout entière, il faut le sauver! il faut le sauver!
—Mais comment faire? dit Lubin.
—Il faut aller tous à la Basmette redemander notre frère médecin, et, si on nous le refuse, menacer de mettre le feu au couvent, dit l'un des plus déterminés, à qui le vin avait un peu trop échauffé la tête.
—Doucement, bonnes gens, doucement! dit alors une voix qui fit tressaillir tout le monde; ne vous exposez pas de la sorte à avoir des démêlés avec la justice. La justice ne favorise déjà pas trop les pauvres gens lorsqu'ils ont raison, mais elle les frappe sans pitié quand ils ont tort!
En même temps, un personnage qui s'était approché doucement parut au milieu de l'assemblée, qui l'accueillit avec de grands cris d'étonnement et de joie. Léandre Lubin se jeta à son cou, et Marjolaine lui présenta son front pour être embrassée, aux grands applaudissements de toute la noce. C'était maître François en personne.
—Eh quoi! dit l'ancien frère Lubin; ils ne vous ont donc pas enfermé, comme je le croyais, dans leur vilain caveau mortuaire?
—Si fait bien, dit maître François, et je vous ai remplacé dans le cachot où vous avez passé trois jours. Ils espéraient bien m'y laisser plus longtemps et ne se doutaient pas que je m'étais d'avance prémuni de la clef des champs.
—Ah! mais c'est vrai! s'écria Lubin; je ne pensais plus au puits desséché, au conduit souterrain et à l'échelle de corde! Oh! que c'est bien fait, et comme ils doivent être bien attrapés!
—Vive le frère François! cria tout le monde.
—Vive tout le monde! dit frère François, Allons, allons, du coeur à la danse! Que chacun reprenne sa chacune; j'aperçois là-bas des flacons qui s'ennuient. Ne m'invitez-vous pas à la noce? Foin des moines qui ne savent pas rire, et qui maudissent les plaisirs honnêtes! Soyez bénis et amusez-vous! Vertu de froc! je crois que vous êtes atteints de mélancolie! Et gai! gai! gai! allons! allons! et dzig, et dzig, et dzig don don! qui cabriolera le mieux! qui rira de meilleur coeur! qui le premier et le plus bravement me fera tête le verre à la main? Pas tous à la fois, maintenant! Courage! c'est bien, et buvez en tous, il est frais! Ah! comme il mousse, le fripon! comme il rit dans le verre avec sa petite mine vermeille! A vous, compère Guillaume! avalez-moi ce verre-là, c'est une potion contre la soif!
La joyeuse humeur du bon frère avait remis tout le monde en train: les danses, les chansons et les menus propos des buveurs recommencèrent de plus belle; mais tous se pressaient en cercle autour du frère médecin, qui était devenu l'âme de la fête et comme le foyer de la franche gaieté.
—Frère François, lui disait-on de tous côtés, dans les intervalles de la musique et de la danse et lorsque les jeunes gens fatigués se reposaient autour de lui,—frère François, vous qui racontez si bien, dites-nous une petite histoire.
—Je le veux bien, dit maître François; écoutez de toutes vos oreilles:
«Il y a bien loin d'ici un beau pays qui s'appelle le royaume d'Utopie; on y va en traversant l'Océan fantastique au-dessus de l'île Sonnante, et en laissant à droite le pays des Papimanes, toujours gras et bénis de Dieu, et à gauche les régions désolées de Papefiguière, où le peuple laboure et travaille inutilement, parce que c'est toujours le diable qui profite de la moisson.
Donc, en ce beau pays d'Utopie, qui est voisin du royaume des Lanternes, il y eut un village qui se voua tout entier au service de Dieu, en cas qu'il fût épargné par une maladie mortelle et très-épidémique qui ravageait alors toutes les contrées d'alentour.
Or, le village fut non-seulement épargné, mais encore, par une bénédiction toute spéciale, tous les habitants semblaient refleurir de santé, de force et de beaux enfants, avec un luxe merveilleux. Cependant il s'agissait d'accomplir le voeu général, et ce n'était pas un petit embarras: car il ne s'agissait pas seulement de mener une bonne conduite ordinaire, on s'était voué à Dieu, c'est-à-dire à la perfection. Et cependant le village entier, hommes, femmes, enfants et vieillards, ne pouvait pas se faire moine.
Les bonnes gens résolurent de consulter à ce sujet le fameux enchanteur Merlin, qui vivait à cette époque. Car ni leur curé, ni leur évêque, ni le pape même, n'avaient rien su leur répondre qui les satisfît.
Merlin, qui passait justement en ce temps-là par la capitale des Lanternes, accueillit bien les ambassadeurs des villageois, et leur dit que pour servir Dieu en perfection, il fallait unir ensemble vertu de pauvreté et honneur de richesse, et vivre en famille au couvent dans une liberté régulière. Ce qui sembla aux envoyés trois énormes contradictions; en sorte que, ne pouvant obtenir de Merlin une autre réponse, ils s'en retournèrent chez eux assez mystifiés et mal contents.
Les anciens ayant ouï la réponse de Merlin, et ne pouvant rien y comprendre, décidèrent qu'en attendant mieux, on doublerait les dîmes, et qu'on s'occuperait de bâtir un couvent où pourraient se faire moines ceux qui en sentiraient le désir.
Ils en étaient là quand le grand Pantagruel, un géant fameux, mais non encore bien connu, parce qu'un abstracteur de quintessence, appelé maître Alcofribas, s'occupe seulement maintenant de recueillir ses faits et gestes et d'en composer une histoire, le grand Pantagruel, dis-je, traversa le pays d'Utopie en revenant de la guerre contre les Andouilles farouches, et entendit parler de l'embarras des villageois et de la réponse du célèbre enchanteur. Il se rendit aussitôt dans le village en question, et, ayant rassemblé toute la population autour de lui, voici le discours qu'il leur tint: