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Le sorcier de Meudon

Chapter 14: I
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About This Book

A spirited essay reinterprets a celebrated Renaissance writer as a benign magician and healer, arguing that his comic works conceal occult wisdom and practical philosophy. It contrasts that writer with a contemporary mystic, rejects fanaticism and modern skeptics, and explains pantagruelism as a temperate, charitable worldview that unifies humor, science, and esoteric arts. The author explores alchemical and kabbalistic motifs, defends silence and patient attraction over force, and satirizes critics who demand ostentation from initiates. Interwoven are reflections on magic, medicine, and the social role of laughter and moderation.

—Pourquoi pensez-vous, mes enfants, que Dieu non-seulement vous ait conservé la vie, mais encore vous donne un surcroît de vermeille et florissante santé? pourquoi bénit-il vos mariages par une fécondité sans pareille? Est-ce pour que vous laissiez souffrir vos filles et vos garçons, en travaillant pour l'Église qui n'en a pas besoin? Est-ce pour diviser vos familles et enfermer dans des prisons volontaires les meilleurs de vos enfants? Croyez-vous que vous servirez Dieu parfaitement en vous accablant de travail pour nourrir l'oisiveté de quelques reclus? Or, savez-vous quel service Dieu demande des hommes? Il n'a besoin de rien pour lui-même, étant l'être souverainement parfait et souverainement heureux; mais parce qu'il nous aime, il a besoin de notre bonheur, et faire du bien à nous et aux autres, voilà le vrai service qu'il nous demande et qui lui plaît. Or, maintenant écoutez et comprenez bien l'oracle de Merlin: il veut que vous unissiez honneur de richesse à vertu de pauvreté, c'est-à-dire que vous arriviez à l'abondance par le travail, de la même manière que les moines pensent arriver à une plus grande perfection par la prière qu'ils font en commun et pour l'intérêt général. Or, vous savez que le travail est aussi une prière. Travaillez donc tous ensemble et les uns pour les autres, afin que chacun profite des efforts de tous. Que chacun apporte à l'association son petit coin de terre et ses bras, ce sera la bonne manière de consacrer vous et votre bien à l'Église, car la vraie Église, c'est l'association, ne vous en déplaise, et non la maison de pierre où les associés se réunissent. Ainsi, au lieu d'un petit champ, mal exposé peut-être et d'une culture difficile, chacun de vous possédera toutes les campagnes environnantes, et, la culture se faisant uniformément et par tous les soins et tous les travaux réunis, vous rapportera cent pour un. Chaque terrain sera employé selon sa valeur, et celui qui aura apporté un moindre capital y suppléera par un redoublement d'activité et d'industrie. Ainsi tous seront riches et pratiqueront néanmoins les vertus de la pauvreté. Voilà pour le premier oracle de Merlin.

Maintenant, il veut que vous meniez en famille la vie du couvent; et ne pensez qu'en cela il veuille vous astreindre à chanter matines, car, vivant en ménage, vous aurez d'autres soins à prendre. Mais voyez ce que font les moines, et pourquoi ils seraient heureux, s'ils pouvaient avoir femmes et enfants et vivre dans une liberté régulière. C'est que, chez eux, tout se fait en commun; ils n'ont qu'une cuisine, qu'un réfectoire: grande économie de feu et d'embarras; car il suffit d'un cuisinier pour dresser le potage de cent personnes. Les moines sont toujours bien vêtus et bien logés, parce qu'ils habitent de grands bâtiments disposés pour loger une société, et parce qu'ils ont un vestiaire, où l'on a soin de tenir des robes et des scapulaires de rechange. Or, voyez, mes enfants, combien plus heureux et mieux soignés seriez-vous si, au lieu de faire chacun dans votre petit coin une misérable cuisine, vous étiez sûrs de trouver dans une grande salle bien propre, bien aérée et tout ombragée de verdure pendant les chaleurs, une nourriture saine, abondante et bien préparée! si, au lieu de loger dans de pauvres huttes, pêle-mêle avec vos troupeaux, vous habitiez une ferme immense, bien entretenue et bien bâtie! Eh bien! cette ferme ne coûterait pas plus à construire que n'ont coûté vos cabanes, si vous vouliez mettre tous ensemble la main à l'oeuvre. Puis, comme dans les couvents, on fait travailler chaque frère selon son goût et sa science, chacun de vous choisirait le travail qu'il aimerait le mieux et dont il croirait pouvoir mieux s'acquitter; d'ailleurs, la société le verrait à l'oeuvre. Ainsi, plus de jalousie ni de rivalités: chacun serait content de son état, et l'envie ferait place à la plus louable émulation, chacun s'efforçant de mieux faire dans l'intérêt de tous et de mériter plus d'estime. Ainsi, peu à peu le bien-être général et l'union de tous feraient disparaître les vices; il n'y aurait plus de paresseux; car tout homme est bon à quelque chose, ne serait-ce qu'à garder les troupeaux; et d'ailleurs la paresse vient du découragement de la solitude, du peu d'estime de soi-même et des autres. L'ivrognerie disparaîtrait; car tout le monde boirait du vin à discrétion et prendrait ainsi l'habitude de boire toujours assez, jamais trop, et, de plus, tous étant heureux, aucun n'aurait besoin de s'étourdir par la boisson. Le vol deviendrait impossible entre frères ainsi unis et travaillant ensemble dans l'intérêt de tous. L'avarice disparaîtrait de même, car personne n'aurait de crainte pour l'avenir; puis il n'y aurait plus de mauvais mariages, chacun s'unissant librement à celle qui lui plairait, à la charge seulement pour lui de s'en faire aimer; plus de préjugés de naissance, plus de différences de fortune entre les amants; l'amour seul, devenu pur et légitime, devenu parfaitement chaste en devenant vraiment libre, l'amour seul fera les unions et les rendra durables. Partant plus de mauvais ménages, plus d'adultères, plus de vengeances, plus même d'infidélités; car l'amour libre ne saurait mentir: le mensonge est l'art des esclaves. Les plus parfaits s'aimeront toujours comme beaux tourtereaux; les moins parfaits auront moins parfaites amours, sans déshonorer de familles; car chacun trouvera sa chacune, et l'amour n'aura plus les yeux bandés. Du moins pourront-ils cesser d'être amants, sans cesser pour cela d'être amis comme frère et soeur. Alors tout changera en vous, comme autour de vous, et vous deviendrez des hommes nouveaux: ce qui était vice quand chacun de vous était seul deviendra vertu quand vous serez ensemble. L'orgueil deviendra noblesse d'âme; l'avarice, économie sociale; l'envie, émulation dans le bien; la gourmandise, bon usage de la vie; la luxure, véritable amour; la colère, enthousiasme et chaleur au travail; mais il n'y aura plus de paresse!

Ayant ainsi parlé aux villageois ébahis, Pantagruel leur donna une grande montjoie d'argent pour les premiers frais de leur entreprise, et voulut présider lui-même à la reconstruction du village; toutes les barrières furent renversées, on arracha les haies et l'on déplanta les échaliers, on retraça les routes, et, d'après le conseil de tous et l'expérience des sages, on garnit de vignes les coteaux et l'on ensemença les plaines; bientôt tout le village ne fut plus qu'une grande maison qui ressemblait à la fois à une ferme, à un couvent et à un château. Des cours d'eau furent dirigés où ils étaient le plus nécessaires: on défricha, on sarcla, on replanta: tout se faisait allègrement au bruit de la musique et des chansons, ceux qui étaient moins forts et moins rudes travailleurs, payant ainsi leur écot en égayant et animant les autres; les femmes et les petits enfants travaillaient aussi chacun suivant ses forces, et c'était plaisir de les voir, poussant de petites brouettes ou attelant des chiens à de petits chariots, qu'ils chargeaient de mauvaises herbes ou de cailloux, dont on débarrassait la terre. C'était le vrai tableau de l'âge d'or, et si le père Adam fût revenu des limbes en ce moment-là, il n'eût pas regretté le paradis terrestre.

Ainsi fut accompli le voeu des habitants du village de Thélème; ils devinrent tous plus riches et plus heureux que des seigneurs, et pourtant restèrent-ils laborieux et simples comme les bons pauvres de l'Évangile. La vertu leur devint si facile qu'ils ne lui donnaient plus même le nom de vertu: ils l'appelaient liberté et bonheur.

Le frère François cessa de parler, et son auditoire semblait n'avoir pas cessé de l'entendre. Plusieurs avaient des larmes dans les yeux, et tous semblaient rêver comme s'ils eussent écouté au loin quelque délicieuse musique… Enfin ils s'écrièrent tous:—Frère François, notre maître; frère François, notre ami, nous voulons vivre entre nous comme les habitants de Thélème!

—Hélas! dit le frère médecin, nous n'avons pas ici la bourse de Pantagruel, et nous n'avons pas le bonheur de vivre dans le beau pays d'Utopie, où l'on peut faire tout ce qu'on veut pourvu que ce soit bien. Ne parlez à personne de tout ceci, on vous appellerait hérétiques, et gare le bûcher! Ne dites pas que je vous l'ai dit; je sens déjà assez le fagot; patience, mes enfants! plus tard, et qui vivra verra; avant de replanter, il faut défricher et labourer. En attendant, prenons notre mal en patience, car le mal amène le bien, et rions tant que nous pourrons, car rire fait plus de bien au sang que de pleurer. Et, sur ce, passez-moi du piot, car voici que je gagne la pépie, cette grande maladie de l'île Sonnante, qui est le pays des cloches et des moines, lesquels, à la fin de leur vie, se transforment tous en oiseaux pour avoir trop pris l'habitude de chanter?

En achevant ces paroles, maître François tendit son verre et tint tête aux plus résolus; la nuit était avancée, les lumières s'éteignaient lentement et les étoiles scintillaient dans le ciel pur. Les jeunes mariés s'étaient esquivés pendant l'histoire du bon frère; quelques groupes s'étaient enfoncés sous l'ombre des chênes et avaient disparu. Plusieurs paysans, surtout des vieux, dormaient renversés sur l'herbe en rêvant du pays de Thélème, et il ne se trouvait déjà plus assez de monde pour reformer la danse; les musiciens, joueurs de tambourins et de flûte, s'approchèrent de maître François, et, rangeant en bataille tout ce qui restait de flacons, lui portèrent un joyeux défi. Alors verres de tinter, vin de couler et de mousser dans les verres, et joyeux propos de courir, jusqu'à ce que maître François, victorieux, eût couché tous ses antagonistes par terre, non pas morts ni même précisément ivres, mais suffisamment désaltérés et joyeusement endormis.

IX

LE DERNIER CHAPITRE ET LE PLUS COURT

Cependant une grande désunion s'était manifestée parmi les moines. Le prieur, qui blâmait en secret la sévérité de frère Paphnuce et qui redoutait son ascendant, avait ameuté sous main tous ceux de son parti; on ouvrit l'autel de la Basmette que frère Lubin n'avait pas manqué de fermer au verrou, comme nous l'avons dit, et l'on y trouva le frère sacristain plus mort que vif, qui se croyait damné et demandait pardon tout haut de s'être fait l'instrument des fourberies de frère Paphnuce. Le prieur assembla le soir un conciliabule de moines où Paphnuce ne fut pas admis, et il fut décidé qu'on tirerait maître François de sa prison pour l'entendre encore une fois. Le prieur se transporta donc lui-même et descendit dans l'in pace, il appela maître François, et personne ne lui répondit; enfin il ouvrit la porte du cachot, et n'y trouva personne.

L'évasion du prisonnier l'alarma encore plus que tout le reste; il craignit la fureur de Paphnuce et le scandale de cette affaire, et revint tout essoufflé conter aux moines ce qui arrivait.

Il fut décide tout d'une voix que frère Paphnuce serait enfermé dès cette nuit même dans l'in pace, et qu'on lui choisirait un cachot plus imperméable que celui de maître François, mais que, pour le frère médecin, on le laisserait aller où il voudrait et sans rien dire, pour ne pas faire de scandale.

La sentence secrète des moines fut exécutée sur-le-champ, et lorsque la communauté se coucha, le méchant Paphnuce était enfermé, comme il le méritait bien, dans la cellule la plus noire et la plus profonde de l'in pace.

Le lendemain, comme on ouvrait l'église avant le jour, on vit entrer dans les ténèbres un homme qui paraissait chargé d'une guirlande de feuillage et qui vint la suspendre à l'entrée de la grotte de la Basmette. On pensa que c'était un villageois qui voulait faire preuve de dévotion.

Mais quand le jour fut venu, on vit avec étonnement une guirlande de feuilles de chêne entrelacée de flacons brisés, de verres encore vermeils, de bouquets à demi flétris, de jarretières perdues à la danse, puis quelques flûtes et quelques tambourins enlevés furtivement aux villageois endormis sur la pelouse.

Autour de ce singulier trophée, serpentait une bande de parchemin sur lequel on lisait en gros caractères d'une belle et grande écriture:

EX VOTO DE MAÎTRE FRANÇOIS RABELAIS.
FIN DE LA PREMIÈRE PARTIE

DEUXIÈME PARTIE

I

LES DIABLES DE LA DEVINIÈRE

Le plus doux pays qui s'épanouisse sous le plus doux ciel de France, chacun sait que c'est la Touraine; et s'il est dans tout ce florissant jardin, nommé Touraine, un petit nid bien abrité où puissent couver en paix et donner tranquillement la becquée à leurs petits, tous les oiseaux de bon augure, c'est la bonne vieille petite ville de Chinon. Assise au penchant d'un coteau tout chevelu de forêts, elle se mire dans la Vienne qui vient lui câliner les pieds, et elle se trouve toujours jolie malgré la vieillesse de ses murs et les rides de ses pignons, car elle a le secret de beauté des bonnes mères, et l'amour de ses enfants ne cesse de la rajeunir.

Qui croirait que cette bienheureuse cité soit une fille de Caïn? Rien n'est plus vrai, pourtant, s'il faut en croire son vieux nom de Caïno et sa légende plus vieille encore. Suivant cette légende, Caïn, repentant et cherchant par tout le monde une terre ignorante de son crime et un ciel qu'il pût regarder sans frayeur, ne trouva qu'en notre belle Touraine la nature assez indulgente et le ciel assez apaisé. Aussi s'endormit-il, pour la première fois, d'un bon sommeil sur les bords de la Vienne, sa triste pensée se berçant aux voix mêlées de la rivière et de la forêt qui chantaient comme deux nourrices. A son réveil il crut se sentir pardonné, et voulut bâtir en ce lieu même une retraite pour y mourir. C'est ainsi que Chinon prit naissance et fut comme la benoîte abbaye où le diable se fit ermite en la personne de frère Caïn.

Or, comme toutes les villes célèbres du monde ont leurs monuments et leurs merveilles, il serait malséant de mentionner Chinon sans parler de la Cave peinte an cabaret de la Lamproie: c'était dans le bon temps le vrai temple de cette divinité sereine, vermeille et folâtre, qui se couronne de pampres, s'enlumine de lie et presse la grappe à deux mains; là aussi, et non ailleurs, se trouvait le siège de cet oracle de la dive bouteille dont les réponses n'étaient jamais douteuses, et dont les pronostics étaient toujours certains. On y descendait par cent marches, ni plus ni moins, divisées par dix, vingt, trente et quarante, selon la tétrade de Pythagore. Au-dessus de la porte, faite en ogive et toute festonnée de pampre et de lierre artistement ciselés dans la pierre et peints ensuite au naturel, se voyaient trois sphères superposées, figure pleine de mystères et de secrets horrifiques, résumant toute philosophie et symbolisant à la fois toutes choses divines et humaines. La sphère d'en bas était plus large, celle de dessus plus rebondie, celle d'en haut plus petite, mais plus vivement colorée. La sphère d'en bas communiquait avec celle du haut par l'entremise de celle du milieu. En bas était le réservoir, tout en haut la fiole précieuse où se recueillaient les esprits, et entre deux le savant alambic où s'élaborait la divine liqueur. La sphère d'en bas était un tonneau, la sphère du milieu une large et proéminente bedaine, et la sphère supérieure enfin était la tête d'un Bacchus riant à travers les pampres et les raisins, lesquels faisaient à son front un diadème plus divin que les nuages et les étoiles qui pendent en touffes et en grappes sur les noirs cheveux de Jupiter.

Sur le tonneau on lisait en lettres gothiques: Ici l'on boit; sur la bedaine se tordait une légende en bandoulière où l'on pouvait lire: Ici l'on vit; et enfin, sur le front même du Bacchus on découvrait entre les feuilles ces mots non moins lisiblement tracés: Ici l'on rit. Ainsi, par trois fois trois mots et quatre syllabes se résumait en nombres sacrés toute cette sagesse hiéroglyphique, selon laquelle le ciel n'était qu'un éternel sourire, la vie humaine un travail de digestion panthéistique, et la matière un vin en ébullition où l'esprit monte et où la lie descend, le tout resserré et contenu par les cercles planétaires sous les douves du firmament. Que de profondeur et de science dans l'enseigne d'un cabaret!

Ce n'était point aussi un cabaret ordinaire que l'auberge de la Lamproie, ainsi nommée encore en souvenir de sa première enseigne, qui datait du temps des Romains, grands amateurs de lamproies, comme le savent bien ceux qui ont lu l'histoire de Vedius Pollion. Or, l'esclave de Vedius Pollion, le même qui faillit si bien être mangé par les murènes ou lamproies, ayant été affranchi par Auguste, vint se réfugier dans les Gaules et s'établit aubergiste à Chinon. Là, pour venger les pauvres gens que les grands seigneurs romains faisaient manger aux lamproies, il jura de faire manger des lamproies aux pauvres gens; et très-bien sut-il effectuer par adresse ce que par force ouverte avait inutilement tenté Spartacus, un de ses ancêtres, voire même son grand-père, si l'on en croit la légende ferrée: les pauvres, pour peu d'argent il festoyait très-bien; s'assurant ainsi leur amitié et leur pratique; les riches payaient pour les autres et étaient de tous les plus mal servis, non sans un grand empressement moqueur et force révérences patelinoises, et bien souvent leur servait-on couleuvres pour anguilles, tandis que le menu populaire des bons vivants était toujours bien venu, bien vu et bien traité à l'auberge de la Lamproie. On assure que l'affranchi cabaretier hébergea Ovidius Naso, lorsque ce poète, bien avantagé en nez et favorisé des amours, traversa les Gaules pour s'en aller en exil, prenant, comme on dit, le chemin des écoliers; et bien eût-il voulu séjourner longtemps en Touraine. Il resta toutefois assez longtemps pour emporter ensuite les regrets du maître et surtout de la maîtresse de la maison, qui, en souvenir du pauvre exilé, donna un nez démesuré à l'enfant qu'elle mit au monde, neuf mois environ après le départ du poëte, nez qui resta dans la famille et se transmit d'aîné en aîné et de génération en génération.

Au premier cabaretier de la Lamproie succéda Bibulus l'Oriflant, qui, le premier dans les Gaules, fit reposer le Juif errant au commencement de son voyage; car il le fit tant rire par un conte de sa façon, qu'il le contraignit de s'asseoir, se déboutonnant le ventre et se tenant les côtés; et il y serait très-bien resté, n'eût été que le tonnerre gronda et que les cinq sous perpétuels manquèrent tout à coup dans la poche de l'Israélite.

A Bibulus l'Oriflant succéda Gorju le chanteur, qui fut le doyen des troubadours de France et fit le voyage de Rome, dont il eut à se repentir, car il y prit à la fois femme et enfant, celle qu'il y épousa se trouvant grosse lors de son mariage, pour avoir trop goûté les plaisanteries d'un homme de lettres, nommé Lucien, natif de Samosate et peu estimé des augures.

A Gorju le chanteur succéda Siffle-Pipe-le-Franc-Gautier qui, à l'article de la mort, fut baptisé par saint Christophe; et c'est ainsi que le domaine de la Lamproie comptait aussi et remémorait avec grande reconnaissance son premier baron chrétien. Mais, en ce qui concerne le culte de Bacchus, la Cave peinte resta toujours païenne, car jamais le bon vin n'y fut baptisé. Déduire tout au long la généalogie des grands pontifes de ce temple de la gaieté serait chose instructive certainement, utile peut-être, mais à coup sûr fastidieuse. Nous nous en départirons donc, et il nous suffira de dire qu'au moment où vont se passer les faits relatés dans cette nouvelle chronique, la Cave peinte et l'auberge de la Lamproie appartenaient par droit de succession légitime à maître Thomas Rabelais, apothicaire de Chinon et seigneur de la Devinière, homme honnête, mais bien dégénéré de la gaieté de ses aïeux, tant les moines, attentifs à son déclin d'âge, l'avaient circonvenu et presque hébété de la peur du grand diable d'enfer; si bien que le pauvre homme, après avoir consacré son fils unique à saint François, dans le couvent de Fontenay-le-Comte en bas Poitou, d'où le jeune Rabelais était parti pour la Basmette, près d'Angers, n'avait plus voulu en entendre parler, par suite de mauvais rapports qui lui en avaient été faits, et s'en allait mourant parmi les patenôtres et les tisanes, ne voulant plus voir que des moines, et pour cela même, avec quelque raison peut-être, se croyant entouré de diables.

Nous n'avons pas besoin de dire que le dévot apothicaire, renonçant depuis longtemps à la profession de cabaretier, ne logeait plus à la Lamproie; il s'était retiré, comme dans un ermitage, à sa métairie de la Devinière, près de Seuillé, dont il écoutait surtout et voulait à toute heure recevoir et consulter les moines. La Devinière était située à une bonne lieue de Chinon, entre Tisé, Cinais et Chavigny, vis-à-vis de la Roche-Clermaud; c'était une grande maison isolée au milieu des champs, enfermée dans un double mur, celui de son jardin et celui de son clos; car elle avait un petit jardin d'arbres fruitiers et un grand clos planté de vignes. Or, ce clos convenait merveilleusement aux bons religieux de Seuillé, dont les possessions s'étendaient depuis Lerné et le Coudray jusqu'aux murs de la Devinière. Il est certain que c'était un beau petit coin de terre à bénir, et qu'un aussi notable surcroît de vendange ne pouvait désobliger en rien la soif des vénérables pères.

Pendant que maître Thomas était malade à la Devinière, le cabaret de la Lamproie était tenu par son neveu, jeune homme de peu d'esprit, mais grand viveur. Deux servantes, et un grand chien, composaient tout le domestique de la Cave peinte; or, il est temps, je crois, maintenant, d'entrer en matière et de commencer notre récit.

Par une chaude journée de la belle saison, vers deux heures de l'après-midi, huit jours environ après le miracle de la Basmette, dont nous avons parlé dans la chronique précédente, un voyageur, tout couvert de poussière et assez mal en point, s'arrêta devant le seuil de la Cave peinte et en salua l'enseigne philosophique avec toute l'apparence d'un profond respect; puis il secoua son chapeau blanchi, ses gros souliers et ses larges chausses, et se mit à descendre lentement les degrés en regardant attentivement les peintures à fresque dont les parois de l'escalier étaient décorées.

C'était «ung arceau incrusté de piastre, painct en «dehors rudement d'une danse de femmes et satyres accompaignans le viel Silenus riant sur son asne», comme dit un auteur du temps. L'ouvrage n'était ni délicat ni recherché d'invention, mais la composition était naïve et l'exécution vaillante, l'artiste ne bronchant devant aucune difficulté, mais les enjambant à merveille, ou mieux les sautant à pieds joints; là, l'inexpérience du pinceau n'avait rien de timide, et pouvait souvent, à force d'audace, se faire accepter comme un caprice du talent. C'était surtout dans le luxe des arabesques et dans l'entortillement infini des chicorées, des acanthes et des fougères, que se révélait la fantaisie du peintre, toujours plus folle à mesure qu'on approchait du bas de l'escalier, comme si les émanations de cet antre prophétique avaient dessiné elles-mêmes sur la muraille toutes les hallucinations de l'ivresse, ou plutôt, comme si le peintre se fût enivré graduellement à mesure qu'il descendait, et n'avait quitté le pinceau que quand sa main n'avait plus assez été sûre pour tenir même le pied de son verre.

Le voyageur dont nous venons de parler descendait lentement en suivant et caressant des yeux les fantaisies bachiques de cette mirifique peinture. Cependant du fond de la Cave peinte montait au-devant de lui une fraîcheur pleine de voix joyeuses avec le tintement des verres, le cliquetis des assiettes et le gazouillement des cruches. L'étranger s'arrêta comme en extase, humant cette fraîcheur et ce bruit, et je ne sais combien de temps il y serait demeuré, sans le grand chien de la maison, vieux serviteur qu'on laissait vaguer dans le cabaret où il se nourrissait de bribes, véritable frère mendiant, si ce n'est qu'il avait du coeur et ne se rapprochait jamais de ceux qui l'avaient injustement rudoyé.

Ce grand chien donc quitta tout à coup un os dont il s'occupait dans un coin, et remplissant tout le caveau de ses aboiements joyeux qui couvrirent le chant des buveurs, il s'élança vers la porte, et sur le seuil rencontrant le voyageur arrêté, il se dressa tout droit devant lui les pattes posées l'une deçà, l'autre delà sur ses épaules, le souffle haletant, la queue frétillante, autant que le permettait son grand âge, et de lui lécher la figure, les mains, les pieds; et de se frotter à ses jambes, et de tournoyer autour de lui avec des grognements de plaisir et des petits cris entrecoupés, comme si la pauvre bête eût pleuré et sangloté d'aise. L'étranger, de son côté, lui rendait bien toutes ses caresses.

—C'est donc toi, lui disait-il, mon pauvre Lichepot, tu vis toujours et tu te souviens encore de moi! oh! la bonne chienne d'amitié! Là! là! voyons, ne meurs pas de joie, comme fit le vieux chien d'Ulysses. O, mon mignon, mon bedon, mon grognon! ouaf! ouaf! c'est bien toujours sa voix: seulement elle est un peu cassée! Hélas! nous sommes tous mortels, et ta vieillesse me vieillit déjà, mon brave ami, mon pauvre nez camus! Comme passe le temps! il me semble y être encore, à cette époque où nous faisions ménage ensemble! j'allais te trouver dans ta niche, et tous deux ensemble, l'un sur l'autre, nous nous roulions, sens devant derrière, sens dessus dessous, et jamais de fâcherie! tu buvais avec moi du lait dans mon écuelle, je trempais mon pain dans ta soupe, je te mordais les oreilles, tu me débarbouillais n'importe où, n'importe comment, et nous étions parfaitement contents l'un de l'autre. Oh! les beaux jours de mon enfance, pourquoi sont-ils à tout jamais passés!

Pendant ce monologue, ou plutôt pendant ce colloque de l'homme et du chien, tous les buveurs avaient tourné la tête, et une vieille servante s'était approchée, tenant un torchon d'une main et de l'autre une pinte vide.

—Allez coucher! allez coucher! cria-t-elle en frappant le chien de son torchon. Puis jetant sur le nouveau venu un regard d'investigation inquiète:

—Que faudra-t-il vous servir? lui demanda-t-elle.

—Eh quoi! la mère Maguette ne me reconnaît pas? dit à demi-voix l'étranger.

—Non, dit sèchement la vieille, un peu confuse et détournant les yeux.

—Eh quoi! dix ans d'absence ont-ils pu me changer à ce point que tu ne me reconnaisses plus, toi qui m'as si souvent donné le fouet? Je n'aurais peut-être pas dû commencer par te montrer mon visage…

—Silence! silence! reprit Maguette en baissant la voix. Je vous reconnais peut-être bien, mais il ne faut pas que je le dise. Il n'y a pas de place ici pour vous; allez vous-en, allez vous-en!

—Comment! que je m'en aille! Laisse-moi donc arriver d'abord. Comment donc se porte mon père?

—Vous n'avez plus de père, monsieur François; notre vieux maître est si en colère contre vous, qu'il a défendu de prononcer votre nom, et d'ailleurs il n'est plus ici; il demeure à la Devinière.

—Eh bien! qu'est-ce qu'il y a donc, et que demande cet homme? Si c'est la charité, qu'on lui baille un morceau de pain et qu'il s'en aille, cria du fond du cabaret la voix aigre de l'autre servante qui, en l'absence du patron, faisait quelque peu la maîtresse.

—Merci, ma bonne, dit maître François, que nos lecteurs ont sans doute déjà reconnu; merci de votre charité, j'y avais droit en ma qualité de frère mendiant, quand j'étais chez les franciscains; mais je vous avertis que, pour le moment, je sens quelque peu le fagot; ainsi placez mieux vos aumônes.

—Que veut dire ce bon pendard, se récria la maritorne furieuse, et comprenant seulement qu'on venait de se moquer d'elle. N'est-ce pas quelque parpaillot ou quelque coupeur de bourse? Allons, arrière! arrière! et que l'on décampe de céans, ou je vais chercher les archers.

—Allez-moi plutôt querir un pot de vin frais, et faites place pour que j'entre et puisse m'asseoir; je suis le fils de votre maître.

—Taisez-vous donc, pour Dieu! taisez-vous donc, et allez vous-en, lui répétait tout bas la vieille Maguette. Dire ainsi tout haut ce que vous êtes, c'est vouloir vous faire chasser à coups de balai!

En effet, la parole ne fut pas plutôt lâchée que la grosse servante-maîtresse devint rouge comme une crête de coq, et se rengorgeant comme une poule en colère:

—Que dites-vous là, menteur, affronteur, vagabond? notre maître n'a point de fils qui soit fait comme vous. Son fils, s'il en a un, est un saint prêtre et un honnête religieux, et non pas un coureur de grands chemins. Allons, en route! et que je ne vous le disions plus, vermine du diable!

Et joignant l'action aux paroles, la truande s'avançait armée d'une vieille poêle à frire.

Le pauvre vieux chien se rua entre elle et son jeune maître en poussant des aboiements plaintifs; mal lui en prit, car il reçut sur la tête un coup de la hallebarde improvisée, dont le fer arrondi ne pouvait pas lui faire une bien profonde blessure. Toutefois, il en porta sur-le-champ la marque, non pas sanglante, mais d'un beau noir de suie, et se retira du combat en hurlant d'un ton de voix désespéré.

Les buveurs de la Cave peinte, riant aux éclats, s'étaient rangés en demi-cercle et encourageaient la colère comique de la servante par ce sifflement de langue et des dents avec lequel on excite les dogues à la bataille. La vieille Maguette, sous l'influence de la peur que lui inspirait sa compagne, s'était mise aussi dans une attitude offensive, et avait pris un balai derrière la porte.

—Touchant accueil fait à l'enfant prodigue! s'écriait maître François en joignant les mains. Oh! les bonnes âmes, et comme je reconnais bien les excellents fruits du saint Évangile!

—Jésus, mon Dieu! dit la vieille, il parle du saint Évangile! C'est donc bien vrai qu'il a renié la religion pour se faire huguenot. Qui aurait pensé cela lorsqu'il était petit, et quand, à le voir si gourmand et si polisson, tout le monde disait: «Ce sera un jour un bon moine.»

—A la porte! à la porte! crièrent alors tous les buveurs; il est de la vache à Colas!

Maître François s'apprêtait à les haranguer, lorsqu'une voix forte se fit entendre sur les degrés de la Cave peinte, chantant sur un air alors connu ce couplet d'une chanson à boire:

  De l'huile des savants la lumière est trop terne
  Pour nourrir la gaîté, ce lumignon divin,
  Et si mon ventre était une lanterne,
  Je voudrais éclairer le monde avec du vin!

—Bis! répondirent avec des applaudissements et des acclamations toutes les voix du cabaret.

—C'est frère Jean! c'est frère Jean! répétèrent tous les buveurs.

Maître François se retourna, et se trouvant face à face avec celui qui descendait, il poussa à son tour une exclamation joyeuse et ouvrit ses deux bras, dans lesquels frère Jean, qui le reconnut tout d'abord, se précipita tout d'un élan.

—C'est lui! c'est parbleu bien lui! ça, que je l'étouffe une bonne fois à force de l'embrasser!

—Frère Jean, mon ami!

—Frère François, mon compère! Oh! le roi des frapparts!

—Oh! la crème des penaillons!

—Toujours franc gautier?

—Toujours joyeux compagnon?

—Et la science de votre paternité, comment va-t-elle?

—Et la soif de votre rotondité, qu'en faites-vous?

—Pardienne! je vais t'en faire avoir des nouvelles les plus récentes, docteur, mon mignon. Boirons-nous frais? Eh! parbleu, les belles, qu'est-il affaire ici de balais et de poêle à frire? Il sera temps de balayer quand nous serons partis, et pour la poêle, c'est sur un feu clair et bien flambant qu'il faut la mettre; j'entends avec bonnes andouillettes et menues tranches de lard pour saler la soif. Allons, vite à l'ouvrage, notre sainte religion ne souffre point les fainéants… surtout en matière de cuisine! En attendant, exhibez-nous un pot du meilleur. Je viens ici de la part du révérend prieur de Seuillé.

—Mais c'est que vous ne savez pas que maître Thomas a défendu que…

—Que! que! que! poursuivit frère Jean en poussant les deux servantes chacune par une épaule. En cuisine et à boire! voilà le mot de passe.

—Mais c'est qu'il nous est défendu de reconnaître maître François si par hasard il se présentait, et comme monsieur n'est pas céans…

—Eh! mille tonneaux! qui vous force à reconnaître autre chose que vos jambons et vos bouteilles, et qui parle ici de maître François? Vous ne l'avez pas reconnu, n'est-ce pas? puisque vous le mettiez à la porte; car ainsi n'eussiez-vous pas traité le fils de la maison. Maintenant le repoussiez-vous, parce qu'il vous est inconnu et qu'il vous semble en assez mauvais équipage? Je le connais et je réponds pour lui. C'est le docteur Hypothadée Rondibilis Trouillogan, théologien, médecin et philosophe: que tout le monde boive à sa santé! Mais quoi! n'ai-je pas en descendant ici entendu murmurer les mots de huguenot et de vache à Colas? Croyez-moi, les enfants, quand la vache à Colas aura fait des veaux vous pourrez les reconnaître à un certain air de famille qu'ils auront avec vous, et libres serez-vous alors de leur tremper la queue dans l'eau bénite pour vous en faire des goupillons dont ils vous aspergeront en chassant les mouches. Mais, foin des hérétiques et des buveurs d'eau! sachez tous que celui-là doit être réputé catholique et bon chrétien qui entre à la Cave peinte, bras dessus, bras dessous avec frère Jean des Entommures!

II

LE PATENOTRES DE FRÈRE JEAN

Les paroles joyeusement impératives de frère Jean parurent avoir sur tout le personnel de l'auberge la même influence que le quos ego de Neptunus sur les flots mutinés et sur les turbulents écoliers d'Eolus, c'est-à-dire, sans mythologie, que chacun retourna tranquillement à sa place, que la mère Maguette quitta son balai pour reprendre sa pinte et son torchon, et quels grosse Mathurine se mit à essuyer sa poêle et monta vers le garde-manger pour couper du lard. Frère Jean et frère François s'installèrent triomphalement à la table la plus apparente et la mieux entretenue du cabaret, où ils se mirent à deviser à voix haute, tantôt riant à gorge déployée, tantôt plus graves et se rembrunissant le front à la manière des docteurs, mais toujours finissant leurs propos par trinquer et boire d'autant.

Il ne sera que bien de faire maintenant plus ample connaissance avec ce joyeux personnage, qui, sous le nom de frère Jean, se faisait si bien obéir et si magistralement traiter à l'auberge de la Lamproie.

De tous les moines de Seuillé, nul n'était plus connu dans tout Chinon que le bon frère Jean Buinard, surnommé Jean des Entommures ou Entamures, parce qu'étant toujours le premier à l'attaque des gigots les plus monstrueux et des plus gigantesques pâtés à tous les festins de noces ou de baptême, on lui rapportait toujours l'honneur de l'entamure en lui offrant le premier morceau. On prétend aussi que, dans toutes les négociations, réconciliations et arrangements à l'amiable, nul ne savait mieux que lui accoster les parties adverses et entamer la conversation sur les matières épineuses; et de fait on ne pouvait lui refuser cet avantage naturel d'être homme de bonne compagnie et de bon conseil, sachant toujours prendre les choses du bon côté, et fraternisant volontiers avec le menu populaire; aussi était-il vénéré jusqu'à dix-huit lieues à la ronde par les campagnes, et tous les villageois disaient-ils en façon de proverbe, quand ils avaient entre eux quelques différends difficiles à bien accorder: Je m'en rapporte à frère Jean.

Le frère Buinard, pour bien sentir et discerner toutes choses, avait beaucoup de nez, soit dit au physique aussi bien qu'au moral; de telle sorte qu'on l'avait même soupçonné de quelque consanguinité anonyme avec la dynastie régnante des seigneurs de la Devinière et de la Lamproie. Il n'était, du reste, ni grand ni maigre, comme le dit par antiphrase et par plaisanterie la chronique de Gargantua; c'était, au contraire, un petit homme replet et trapu, aux sourcils noirs et bien fournis, aux yeux vifs et brillants, au teint fortement coloré; c'était une tête du Midi sur le corps d'un bourgmestre de Flandres. Il portait la ceinture très-basse, pour soutenir sa panse un peu plus rebondie que le bon exemple ne l'exigeait pour un prédicateur de carême. Son froc était assez mal boutonné, et son capuchon, en s'abaissant, laissait voir une tête toute dépouillée de cheveux et tonsurée par la nature. Il portait toujours, en sa qualité de sommelier de son couvent, un trousseau de clefs et une escarcelle à sa ceinture; il s'appuyait en marchant sur un gros bâton qui avait servi autrefois de manche à la croix de la procession, et sur lequel on voyait encore en demi-relief quelques fleurs de lis presque effacées. Toujours riant et en belle humeur, distribuant volontiers aux nécessiteux des aumônes, aux petits enfants des images, et aux malades de joyeux contes; chéri de tout le monde, se garant avec soin des cafards et des faux dévots, franc comme l'or et fin comme l'ambre, mais beaucoup plus assidu à la bouteille qu'à son bréviaire, tel était frère Jean des Entommures, un des meilleurs amis de notre joyeux maître François.

Or, en attendant la friture, tous deux assis à la même table et buvant à la même pinte, ils entrèrent en joyeux propos. Oh! le gentil vin blanc! s'écria maître François en lorgnant à travers son verre plein; c'est de la Devinière sans doute? Je reconnais bien là nos excellents raisins pineaux!

—Bren! bren! disait entre ses dents la grosse servante qui allait et venait autour d'eux, la Devinière n'est pas pour toi.

Mais un regard de frère Jean suffisait pour lui imposer silence, et cette femelle si acariâtre et si hautaine avec tout le monde, filait doux devant lui comme une petite sainte Geneviève, ce dont maître François semblait quelque peu s'étonner.

—Ça! dit frère Jean, racontons-nous un peu nos aventures. Il ne tient qu'à nous de commencer ici un poëme épique et de nous donner mutuellement le commencement de nos faits et gestes héroïques, car je me doute bien que vous avez eu à soutenir de grands combats, tant à Fontenay-le-Comte qu'à la Basmette.

—Frère Buinard, dit maître François, je te renie pour mon frère en moinerie si tu me dis vous comme à un étranger; je veux bien te raconter mes aventures de la Basmette, mais tu me diras ensuite tout ce que tu sais des nouvelles de céans, et pourquoi messire Thomas, mon père, est si fort irrité contre moi.

—-C'est précisément, dit frère Jean, pour tes exploits de la Basmette; mais raconte-les-moi, car je n'en suis pas bien informé.

Et là-dessus maître François lui raconta ce que nous avons déjà vu dans Rabelais à la Basmette.

—Vivat! frère Lubin, dit le moine, et buvons frais à la santé de la gentille Marjolaine. Si jamais je vais en Anjou, je veux lui apprendre mes patenôtres.

—Bon! et en quoi tes patenôtres diffèrent-elles des patenôtres du monde chrétien?

—Ce sont les patenôtres de quintessence, dit frère Jean: mais revenons à nos moutons.—Voici qu'on nous apporte des grillades.

—Bien! nos moutons, à ce qu'il nous paraît, portaient de la soie pour de la laine. C'étaient des rustres parvenus.

—Ou bien des moines enrichis: mais parlons d'autre chose. Tu veux, n'est-ce pas, savoir des nouvelles de ton père et de ta famille, qui te faisait tout à l'heure assez rudement accueillir?

—C'est ce que je te demande, frère Jean mon ami, par les houseaux de saint Benoît.

—Pardieu, tu n'avais besoin d'adjurer personne. Me voici prêt à parler si tu l'es aussi à m'entendre.

—Parle, dit gravement maître François en coupant une tranche de lard.

—Tu sauras donc, dit frère Jean, que la maison d'ici et celle de la
Devinière sont dans le plus grand désarroi.

—Je m'en doutais, mais va toujours.

—Eh bien, c'est que ton pauvre père est à moitié fou.

—Il s'est donc déjà dessaisi de la moitié de son bien en faveur des moines?

—Non, mais il compte bientôt leur donner tout s'il ne tient qu'à frère
Macé-Pelosse, et voici comment la farce se joue:

—Lève le rideau, dit maître François.

—Tu sais ce que c'est que ton cousin Jérôme.

—Parfaitement. C'est une barrique défoncée….

—Oui, mais qui ne perd pas d'esprit faute d'en avoir jamais été pleine. Le drôle n'en a pas moins séduit une petite fille que convoitait frère Macé. Le moine voudrait bien se consoler de cette déconvenue en buvant du meilleur aux dépens du cousin Jérôme, et il voudrait souffler la Devinière à celui qui lui a soufflé sa belle. Aussi s'est-il emparé de l'esprit de messire Thomas, et sous le prétexte de le garder dans sa maladie, il ne laisse pénétrer personne jusqu'à lui, attendant sans doute que le bonhomme ait rendu l'âme pour lever le masque et exhiber un bon testament bien en forme, où le cher neveu sera déshérité à cause de son inconduite. Quant à ta part, on y a mis bon ordre en te faisant prononcer tes voeux de pauvreté; mais on a peur de ton retour, car ton père a reçu une longue lettre du prieur de la Basmette, et toutes les mesures sont prises pour que tu ne parviennes pas jusqu'à lui, si tu voulais le voir et lui parler, attendu que ton éloquence et ta finesse naturelle leur sont bien connues. Et tu vois que des ordres avaient même été donnés pour te mal accueillir ici, où les premiers venus doivent cependant être bien reçus pour leur argent.

—Bien m'en a pris, en ce cas, de te rencontrer; mais comment donc as-tu sur la féroce Mathurine un ascendant aussi prodigieux? Je crois, en vérité, qu'elle baisse les yeux quand tu la regardes.

—C'est que je suis son confesseur, et de plus….

—Assez, frère Jean, mon compère; n'en dis pas tant, j'en comprendrais davantage encore. Tu lui apprends sans doute tes patenôtres?

—Oh! pour cela, je n'ai pas grand'peine; c'est une fille accommodante, et elle dit souvent amen avant que je commence l'oraison. J'en fais tout ce que je veux, je t'assure, et au fond elle n'est pas méchante.

—En ce cas, elle économise bien son fonds, et je la crois femme de ménage. Mais ne parlais-tu pas d'une petite qui avait été trompée par mon cousin Jérôme?

—Ah! oui, la petite Violette, charmante fille, en vérité, et qui méritait de meilleures amours. Il l'a abandonnée, pensant qu'il recouvrerait ainsi les bonnes grâces de son oncle; puis, le mécontentement de lui-même et la paresse l'ont pris au corps, si bien qu'il néglige maintenant à la fois et Violette qui pleure dans sa cabane auprès de la Roche-Clairmaud, où elle attend toujours qu'il vienne la prendre pour l'épouser, comme il le lui a si souvent promis, et son vieil oncle, qui agonise entre les pilules de sa propre composition et les sermons de père Macé, et l'auberge même de la Lamproie, où presque jamais maintenant on ne le rencontre. Les vieilles des environs prétendent qu'il court le garou; moi, je crois qu'il pense de l'ivrognerie ce que l'on dit ordinairement des prophètes: personne ne peut l'être chez soi; et le cousin Jérôme suppose qu'il ne se griserait pas si bien avec le vin de la Cave peinte. Plus d'une fois, en m'en retournant à Seuillé, je l'ai rencontré chancelant au bord d'une route, et je ne pense pas que ce fût de la diète ou de la fièvre. Honni soit, d'ailleurs, qui mal y pensé! la petite Violette n'a pas trop à se plaindre. On la quitte pour la bouteille: c'est la traiter assurément comme j'ai souvent traité mon bréviaire. Or, le bréviaire, comme on sait, est la femme des gens d'église.

—Et tes patenôtres, frère Jean, les laisses-tu pour la bouteille?

—Non, fais-je, en vérité, car le ventre de la bouteille est un des gros grains de mon rosaire. Vois-tu, frère François, mon maître, n'en déplaise à ta médecine, j'enfile dans une même chaîne de gaieté franche mes jours tels que Dieu me les donne, et de tous les plaisirs qu'il m'envoie, je le bénis en les comptant. Tout ce que ma main touche d'agréable à saisir, soit le goulot d'une bouteille, soit une vermeille et appétissante grappe du beau clos de la Devinière, je le prends pour sujet de mon oraison, et j'en remercie dévotement le ciel. C'est ainsi que j'égrène la vie, prenant volontiers pour chapelet cette couronne de raisins qui dessine la tonsure du vieux Silène. N'est-ce pas une bonne chose que de bénir Dieu à propos de tout? et le bon moyen de faire que les choses de ce monde n'empêchent en rien notre sanctification, n'est-ce pas de les sanctifier elles-mêmes? Je te dis en vérité, maître François, mon bel ami, que je ne chante pas une chanson que la reconnaissance de mon âme pour la divine Providence qui nous donne le piot n'en fasse en intention un vrai cantique, un verre de bon vin me fait presque pleurer de joie; il me semble que je goûte la bonté même du bon Dieu, et que son amour me réchauffe le coeur. Alors, je suis indulgent pour toute la terre; le diable serait assis auprès de moi que j'étendrais un coin de mon froc pour m'empêcher de voir sa queue. La grosse Mathurine elle-même me paraît alors aimable et belle comme la plus jeune des sirènes! Çà, combien de patenôtres avons-nous déjà défilées? deux, trois, quatre; débouchons celle-ci, et il ne nous en faudra plus qu'une autre; mes patenôtres sont à l'usage de Rome et doivent avoir six gros grains. Ce sont des ventres de bouteilles; les menus suffrages sont des petits verres. Continuons et ne négligeons rien.

—C'est très-bien, dit maître François, j'estime assez tes patenôtres, mais je vois qu'il faut que je parte pour la Devinière, et que j'essaye de délivrer mon pauvre père de tous ces tirelopins qui l'obsèdent. Comment ferai-je pour parvenir jusqu'à lui? Je compte sur toi, frère Jean, tu me serviras d'introducteur là-bas comme céans: clericus clericum… tu sais le proverbe. Or, ce n'est pas du bien que je me soucie. Je ne m'arrête pas ici, je veux aller à Montpellier où je trouverai plus d'argent qu'il ne m'en faudra; mais, en vérité, je ne saurais laisser mourir mon père entre les mains de ces gens-là.

—Je le conçois, dit frère Jean, et je t'aiderai de tout mon pouvoir; attends que je dise deux mots à l'oreille de Mathurine…. Bien, la voilà toute à ton service. Tout est convenu; personne ne te connaît ici. Tu es un savant de mes amis, venu de très-loin pour me voir; tu reprendras pour ce soir ton ancienne chambre, au-dessus du jeu de boules, je t'y ferai tenir tout ce dont tu as besoin, et dès demain je viendrai te chercher pour aller à la Devinière. C'est entendu, n'est-ce pas? Eh bien! plus rien dans les bouteilles? Eh! Mathurine! Mathurine! va nous remplir la dame-jeanne, mes patenôtres sont finies pour aujourd'hui; passons au dernier oremus!

III

LE SEIGNEUR DE LA DEVINIÈRE

Le pont de Chinon réunit à la ville le bourg de Parillé; à un quart de lieue de là, toujours sur la rive gauche de la Vienne, on trouve, en passant par Vaubreton, le chemin de la Roche-Clairmaud. Des hauteurs de la Roche-Clairmaud, on découvre le plus beau paysage qui se puisse voir; c'est là que les plus riches campagnes de France étendent leurs magnifiques tapis verts sur un terrain délicieusement accidenté et tout brodé de bouquets de bois au milieu desquels s'épanouissent des bourgs et des villages. Là, les aiguilles des clochers semblent percer la mousse des roches et pousser comme des pariétaires; plus loin, de petites maisons blanches s'éparpillent au penchant d'un coteau et se rangent aux bords de la rivière comme des brebis qui descendent à l'abreuvoir. Des cours d'eau serpentent de tous côtés, et les rivières qui baignent ces contrées heureuses semblent vouloir y dépenser toutes leurs eaux, comme si elles espéraient y mourir, et, de fait, nulle part elles ne réfléchiraient le sourire d'un ciel plus doux, et les séductions d'un climat tiède et caressant ne les endormiraient nulle part sous des rives plus enchantées. D'un côté, c'est la Vienne qui va se réunir à la Loire entre Claye et Mont-Soreau, non loin de l'île bienheureuse où devait s'élever l'abbaye de Thélème; plus loin, sur la droite et en arrière, coule tranquillement la Vède, dont le gué fut sondé, dit-on, par les soldats de Picrochole. Au pied même de la Roche-Clairmaud passe la petite rivière de Fresnay, qui se jette dans la Vienne, au-dessous de Potillé et de Cinais, et qui se forme d'une multitude de petits ruisseaux. La campagne, de ce côté, est véritablement merveilleuse: c'est un jardin du pays des fées. Aussi loin que le regard peut se porter, on ne voit que luxe de la nature et délices des yeux; là aussi les clochers se multiplient et les villages se rapprochent en signe de concorde de la terre et du ciel. C'est au milieu de ce paradis terrestre qu'on aperçoit tout d'abord, de la Roche-Clairmaud, les bâtiments gothiques et les tours aiguës de l'abbaye de Seuillé, tout entourée de vignobles et de champs, plantés de pommiers et de poiriers, qui s'étendent, comme nous l'avons dit, jusqu'au clos de la Devinière.

C'est à la Devinière que nous allons.

Après avoir traversé le gué du Fresnay, on continue de suivre à rebours le chemin de la Roche-Clairmaud, et à l'endroit où il se croise avec le chemin de Seuillé, on voit apparaître, au-dessus d'une muraille assez haute, le pignon le plus élevé du grand bâtiment de la métairie. Ce bâtiment ressemble assez à une église de campagne, car le premier étage est comme à cheval sur un rez-de-chaussée beaucoup plus vaste; une petite maisonnette, adossée au front même de cette singulière construction, semble servir de péristyle au grand portail, qui n'existe cependant pas. Une autre maisonnette, un peu plus grande et entièrement séparée du corps de logis principal, sert de retraite au métayer; le premier étage de la grande maison est habité par le seigneur de la Devinière.

Le lendemain de la rencontre de frère Jean et de maître François, le vieux Thomas Rabelais était assis dans un immense fauteuil, près du feu, malgré la belle saison et la grande chaleur, car il avait toujours besoin de tenir chaudes ses potions et ses tisanes. Il était donc enveloppé dans une grande robe de laine à grandes fleurs rouges et jaunes, un bonnet de nuit enfoncé jusque sur ses yeux, et les lunettes attachées au bonnet; un de ses pieds, tout emmaillotté de linges, était étendu sur un tabouret, car il avait des accès de goutte; il appuyait ses deux mains et son menton sur une canne à bec de corbin qui semblait parodier son nez; une petite toux sèche le secouait par intervalles; il regardait les tisons d'un air mécontent, et semblait quereller tous bas les coussins dont son dos et ses coudes étaient, selon lui, mal rembourrés. Près de lui, sur un siège de bois sculpté et garni d'un ancien velours vert à clous dorés et à bordure noire, se prélassait le frère Macé-Pelosse, le pourvoyeur du couvent de Seuillé.

Frère Macé était un petit moine sec et brun, aux yeux sournois, à la peau luisante et bise; ses grosses et flasques paupières embéguinaient de leur mieux ses regards perçants et rancuniers: il plissait habituellement ses lèvres, comme pour rapetisser la fente démesurée de sa bouche et protéger l'incognito d'un râtelier dégarni et déchaussé; car bien rarement les cafards sont-ils porteurs de belles dents, à cause des exhalaisons fortes de leur vie intérieure, qui consiste assez souvent en un mauvais estomac et en un foie engorgé et malade. Frère Macé avait, de plus, la tenue modeste et les mains jointes dans les manches de sa cuculle d'un beau drap fin et mal brossé; un chapelet de Jérusalem était passé dans son étroite ceinture de cuir, et faisait tinter, au moindre mouvement qu'il faisait, toute une grappe de têtes de mort, de reliquaires et de médailles miraculeuses. Il tenait ouvert sur ses genoux un gros et gras bouquin relié en parchemin jaune, c'était la fleur des exemples; il venait de faire au vieux Thomas sa petite lecture du matin, et il en était au commentaire.

—Considérez bien, disait-il, d'après les divers exemples que je vous ai lus, combien les saints ont toujours abhorré la chair et le sang, et les chaînes de la parenté et les tendresses de la famille. Ici, c'est un saint Siméon Stylite qui, après dix-huit ans d'absence, refuse de descendre de sa colonne pour recevoir les adieux d'une mère qui se meurt; là, c'est un saint Alexis qui, le jour même de son mariage, quitte sa femme et ses parents, pour s'en aller mendiant et courant le monde. Plus loin, c'est un pieux solitaire qui, pour obéir à son supérieur, jette son propre enfant dans un puits; Dieu est jaloux de nos affections, et maltraiter ceux qu'il nous soupçonnerait volontiers d'aimer, c'est lui donner des preuves d'amour! Heureux le saint enfant qui compte pour rien les larmes de sa mère, et qui marcherait sur les cheveux blancs de son père, plutôt que de s'arrêter une seule minute sur le chemin glissant de la perfection! La religion est une doctrine de mort qui tue et sacrifie tout sans pitié.

Dieu n'a pas épargné son propre fils; il l'a abandonné au supplice quoique innocent, et nous aurions pitié de nos enfants coupables! Eh! que nous importent les fruits impurs de la chair et du sang! Nos enfants, ce sont nos bonnes oeuvres, nos mortifications, nos aumônes à l'Église et nos incessantes prières. Quant à ceux dont la naissance doit nous faire rougir en nous rappelant des instants de concupiscence satisfaite, nous devons leur laisser de bons exemples à suivre: voilà tout l'héritage d'un chrétien. Mais pour cet argent mal acquis, pour cette richesse d'iniquité, prenons garde qu'elle ne crie contre nous après notre mort en perpétuant nos désordres; sanctifions cet argent afin qu'il ne périsse pas avec nous; suspendons aux colonnes du temple de Dieu les dépouilles de Bélial; mourons pauvres pour expier le crime d'avoir vécu riches, et laissons à nos enfants et à nos hoirs la pauvreté chrétienne comme le plus grand de tous les trésors.

Frère Macé s'arrêta un peu pour souffler au bout de cette lourde période, et, roulant les yeux de côté, il épiait sur les traits du père Thomas l'effet de sa pieuse harangue.

Le vieux Thomas avait l'air toujours plus impatient et plus ennuyé.

—Pardieu! dit-il enfin d'un ton qui fit tressaillir le moine, si la pauvreté est un si excellent bien, pourquoi ne la laisserais-je pas aux bons religieux de Seuillé plutôt qu'à mon pendard de neveu? et si l'argent est une chose si pernicieuse, pourquoi donc les moines sont-ils en général si empressés pour en avoir?

—Saint Benoît! que dites-vous, reprit frère Macé en se signant deux fois, les moines et les religieux ne sont-ils pas toujours pauvres au milieu même des richesses, puisqu'ils ne possèdent rien en propre, pas même le vêtement qui les couvre! C'est à la communauté que vous laisserez votre héritage: aucun de nous en son particulier n'en aura rien, mais tous s'en trouveront mieux et prieront Dieu pour vous. Donner à la communauté, c'est donner à Dieu; car c'est à Dieu seul qu'appartient réellement ce qui est à tous.

—Peut-être bien, frère Macé, peut-être bien! je ne soutiens pas le contraire. Et vous savez, de reste, que je prétends donner à la sainte abbaye de Seuillé cette métairie de la Devinière. Je l'ai promis, et je ne m'en dédis pas; mais j'ai l'entendement tout troublé de doutes et de scrupules. Vous savez que la pauvreté, qui est la bonne nourrice de la vertu des saints, est une mauvaise conseillère pour les âmes faibles. Ainsi me voilà en perplexité touchant mon neveu; car je ne vous parle pas de mon fils, qu'il faudrait peut-être cependant assister dans l'extrémité où il doit se trouver. Mais parlons de mon neveu; il est faible d'esprit et paresseux de son naturel; si je le laisse dans la misère, il se fera peut-être bateleur ou larron, à la honte de sa famille. Vous me dites que Dieu a frappé son fils bien-aimé: sans doute, mais c'était pour lui ouvrir ensuite le royaume de sa gloire et le constituer héritier de sa toute-puissance; de plus, s'il a voulu soumettre sa propre divinité à la mort, c'était pour nous, qui sommes ses enfants: il a donc bien aimé les siens, et nous donne son exemple à suivre. Je ne sais comment le grand saint Siméon Stylite arrangeait sa sainteté avec le commandement de Dieu qui nous dit d'honorer père et mère. Saint Alexis savait sans doute que répondre à cette parole de notre Seigneur: Celui qui se sépare de sa femme, la voue lui-même à l'adultère. Et une lumière surnaturelle lui avait sans doute garanti la vertu de sa nouvelle épouse. Quant à ce solitaire qui jetait son fils dans un puits, je le félicite de n'avoir pas eu à se garder dans ce temps-là d'un bon lieutenant criminel; mais de notre temps pareille obéissance serait appelée par les juges de la Tournelle ou du Châtelet de Paris, complicité d'assassinat. Ce sont toutes ces réflexions qui me tourmentent depuis hier soir, et qui font que je ne comprends plus rien à vos histoires et à vos sermons.

Vous aurez commis quelque péché d'orgueil contre Dieu, dit sèchement le frère Macé; c'est pourquoi votre âme est malade. Faites un bon examen de conscience et renoncez à votre propre jugement. Accusez-vous d'avoir raisonné comme un hérétique, et frappez-vous humblement la poitrine en disant trois fois: C'est ma faute.

En ce moment on frappait assez fort à la porte de la chambre.

—Entrez, dit maître Thomas en toussant.

—Non, cria frère Macé, n'entrez pas, attendez; qui êtes-vous et pourquoi frappez-vous si fort à la porte d'un malade?

Frère Macé s'était levé, et courait vers la porte qui s'ouvrit avant qu'il eût le temps de la retenir…. Mais il se rassura en voyant apparaître la face vermeille de frère Jean.

—Ah! dit-il en allant se rasseoir avec un geste de mépris, c'est ce lourdaud de frère Buinard.

On sait que les bigots pardonnent bien plus volontiers à leurs confrères la goinfrerie que l'intelligence. Or, frère Jean qui avait des vices et de l'esprit, ne laissait paraître que ses vices en présence des autres moines, aussi n'était-il pas regardé par eux comme un homme dangereux; il se moquait bien un peu quelquefois des pratiques de la religion, mais comme il avait soin de ménager les gens d'église et qu'il se montrait fort zélé pour la richesse du couvent et le bon entretien de la vigne, on l'aimait mieux ainsi que s'il eût été vertueux et raisonneur. D'ailleurs, il se confessait régulièrement, et s'il ne disait pas fidèlement ses heures, il passait du moins pour les dire. Il évitait d'ailleurs les esclandres, ne se brouillait jamais avec les pères ni avec les maris, ménageait la chèvre et le chou, et n'avait jamais eu d'enfants; c'était donc un excellent moine dans l'opinion même de frère Macé.

Jean Buinard entra tout essoufflé, s'assit lourdement, renifla bruyamment et s'essuya le front à deux ou trois reprises. Je viens… ouf, je viens… ah! quelle chaleur! je boirais bien un coup, mais pouah! je ne vois ici que des tisanes! je viens de la part… mon front ruisselle….

—Voulez-vous un verre d'eau fraîche, dit frère Macé?

—Non, merci, je n'ai que faire de gagner une pleurésie. Je viens de la part du père prieur qui a besoin de parler tout de suite à frère Macé, et qui m'envoie le remplacer pendant quelques heures, c'est pour une affaire importante à ce qu'il m'a dit. Ah! ouf!… je voudrais bien un verre ou deux de bonne purée septembrale.

—Je vais vous faire donner cela, dit le vieux Thomas, mettez-vous à la fenêtre et appelez le métayer.

—Du tout! du tout! dit frère Macé, frère Jean n'a pas besoin de boire; qu'il dise tierce, cela le rafraîchira. Tenez, voulez-vous mon bréviaire?

—Grand merci, dit frère Jean, je puis me servir du diurnal de messire
Thomas, il est en latin et en français.

—En français, dit frère Macé en soupirant. Voyez les progrès de l'hérésie! Bientôt, chez les gens qui se croient les meilleurs catholiques, on trouvera la Bible en français, et ce sera bien alors la confusion des langues de Babel et le règne de la bête annoncé dans l'Apocalypse.

—Pardieu! dit tout bas frère Jean, quand le roi sera une bête il te prendra pour son premier ministre.

—Hein? que dites-vous?

—Je dis que le règne de la bête ne viendra pas tant que Dieu aura d'aussi bons ministres.

—C'est bien! c'est bien! maître frère Jean, vous êtes un flatteur. Je vous laisse donc ici; veillez bien à ce que le malade ne voie personne, c'est nécessaire pour sa santé. Faites-vous apporter un peu de vin, si bon vous semble, et usez-en modérément. Je ne fais qu'aller et revenir.

—Allez, à votre aise, dit frère Jean, ne suis-je pas fait pour attendre?

—À revoir, maître Thomas; chassez avec soin vos mauvaises pensées, et que je vous trouve repentant à mon retour.

—Va, va, dit frère Jean en refermant la porte sur les talons du frère Macé, je travaillerai mieux que toi à la conversion du bonhomme… Ah! continua-t-il en bâillant de toute sa force et en étendant ses bras, en voilà un qui est ennuyeux!

—C'est bien vrai ce que vous dites là, répondit alors le vieux Thomas qui avait entendu cette dernière exclamation. Décidément, frère Macé m'obsède. C'est un saint homme, sans doute, et je le révère; mais il ne sait que me gronder comme un enfant, au lieu d'éclaircir mes doutes. Eh! par Bacchus… non, je me trompe, je voulais dire par saint Benoît, j'ai soixante-deux ans passés. Je suis malade, c'est vrai: mais je ne suis pas un imbécile. Je connais mon catéchisme aussi bien que personne, et l'on ne m'en fera pas accroire! Tenez, frère Jean, je ne sais si vous pensez comme moi, mais il me semble que le révérend frère Macé n'est pas aussi savant qu'on pourrait bien le croire: qu'en dites-vous? exprimez franchement votre pensée, je ne le lui répéterai pas.

—Qu'il soit savant ou non savant, c'est ce que je ne vous dirai pas, et pour cause. Votre fils, maître François, s'y connaîtrait mieux que moi, sans doute, mais vous avez juré de ne plus le voir, et c'est un vilain jurement que vous avez fait là.

—Ah! ne m'en parlez pas, frère Jean, ne m'en parlez pas: je suis assez tourmenté à son sujet. Hier soir le métayer avait emporté mon diurnal pour en nettoyer les fermoirs: quand il me l'a remis et que je l'ai ouvert, il en est tombé une lettre dont je ne reconnaissais pas d'abord l'écriture. Cette lettre m'a bien donné à penser.

—Et cette lettre venait de maître François? dit le moine faisant l'ignorant (car c'était lui-même qui, la veille, avait caché la lettre dans le livre, pendant que le métayer tournait le dos.)

—Si elle vient de lui, je ne sais trop comment, dit le malade, car le métayer m'a juré, par tous les saints, que personne autre que lui n'avait touché au livre, et que d'ailleurs, excepté frère Macé et vous, que nous voyons presque tous les jours, personne n'est venu à la maison; cela me confond, en vérité: et je suis presque tenté de croire que mon malheureux fils est devenu sorcier, comme les moines de la Basmette l'en accusent.

—N'en croyez rien, dit frère Jean. Ce serait plutôt un miracle du ciel pour faire éclater l'innocence d'un bon religieux qu'on calomnie.

—Croyez-vous cela, frère Jean? Mais vous savez bien que François est un écervelé qui ne peut rester nulle part. Lors de ses démêlés avec les moines de Fontenay-le-Comte, n'ai-je pas cru bonnement qu'ils étaient jaloux de lui à cause de ses grandes études? Frère Macé m'a bien fait changer d'avis; il connaît un peu les religieux de Fontenay, et d'ailleurs il pose en principe une maxime fort sage: c'est qu'un moine a toujours tort lorsqu'il ne s'accorde pas avec ses supérieurs. Enfin, n'importe; j'ai cru que mon vaurien avait raison, et j'ai fait exprès le voyage de la Basmette pour m'assurer qu'il y serait bien. Lui-même m'a écrit qu'il y jouissait d'une grande liberté, et qu'il était au mieux avec le prieur… et puis voilà que j'apprends des algarades, des profanations, des impiétés!

Mais à l'entendre, cependant, c'est toujours lui qui a raison, et ses supérieurs qui ont tort. Il m'écrit un tas de belles choses et proteste de sa foi en Jésus-Christ et en son Église, de son inviolable attachement pour ses devoirs, de sa tendresse pour son père. Tous les huguenots et tous les impies en disent autant… Cependant, je ne sais pourquoi, je suis dans une grande perplexité. Je me méfie du beau langage, et voilà que je m'y laisse prendre; car depuis que j'ai lu, pour mon malheur, la lettre de ce libertin, je goûte beaucoup moins les sermons de frère Macé, et je crois en vérité que tout à l'heure je raisonnais contre lui; enfin, mon pauvre frère Jean, que vous dirai-je? me voilà tiraillé de droite et de gauche; car d'un côté j'ai promis à frère Macé de ne jamais plus m'occuper de cet indigne fils, et de l'autre pourtant je ne dois pas, comme dans sa lettre il le dit très-bien, le condamner pour jamais sans l'entendre. J'ai eu tort de lire cette maudite lettre… Je ne sais quoi s'est remué dans mes entrailles, et faut-il que je vous l'avoue? oui, je vous l'avouerai tout bas si vous me promettez que frère Macé n'en saura rien, eh bien! en vérité, j'ai pleuré après avoir lu cette lettre. Il est bien difficile de ne pas les aimer toujours un peu, ces pauvres drôles qu'on a vus si petits… Tenez, frère Jean, tenez, grondez-moi, car voici que je redeviens tout bête… Le fripon!… le pendard! ajouta le vieillard en élevant la voix et en sanglotant, qu'il ne revienne jamais, que je ne le voie plus. C'en est fait, c'est fini pour toujours; il a trop abusé de ma bonté!

—Si pourtant il revenait en ce moment, dit frère Jean, et supposé qu'il ne soit pas sans reproche, s'il venait comme l'enfant prodigue se jeter à vos pieds en vous disant…

—Non! non! non! cria le vieux avec colère, après avoir essuyé une larme au coin de son oeil, je le pleure, mais je le maudis. Je ne l'écouterai point, il m'a assez empoisonné l'esprit de sa lettre pernicieuse. Si notre bras droit nous est un sujet de scandale, l'Écriture dit qu'il faut nous le couper; qu'il soit innocent, je le souhaite pour lui; mais ses supérieurs le condamnent. Arrière! loin de moi l'hérétique, je lui dis Raca!

—Celui qui dit à son frère Raca sera condamné par le jugement, dit frère Jean.

—Eh! non, ce n'est pas cela, vous citez mal l'Évangile. D'ailleurs, ce qu'on ne doit pas dire à son frère, on peut bien le dire à son fils… Aïe! aïe! voilà un accès de goutte qui me prend! Ah! pendard de fils! ah! vaurien! je te renie! je te déshérite! je déshérite tout le monde! Aïe! aïe! miséricorde! mon Dieu! confiteor! j'ai péché! Ah! chienne de lettre! maudite lettre! je vais te jeter au feu. Au secours! on me tenaille, on me mord, on me brûle!

—Je citais mal l'Évangile, en effet, dit frère Jean; il y a: «Celui qui dira: vous êtes, fou sera condamné à la gêne et au feu. C'est sans doute pour cela que vous brûlez la lettre. Vous agissez mal envers ce pauvre maître François, et voilà que le bon Dieu vous punit.

—A mon secours! à mon secours! poursuivit eu criant le vieux Thomas; frère Jean, mon ami, je crois que je vais en mourir; ce frère Macé n'entend rien à ma maladie, le médecin du couvent non plus. Je veux un médecin qui sache quelque chose.

—Attendez, dit frère Jean, voici un merveilleux coup de hasard, ou pour mieux dire de Providence. Hier, en me rafraîchissant à la Cave peinte, j'ai rencontré un grand docteur qui arrive de Perse, où il a guéri toutes les femmes et même les chats et les chiens du grand sophi…

—Le sophi de Perse?

—Ma foi, le Grand Mogol, si vous voulez, ou le grand schah. Aussi bien, je vous disais qu'il avait guéri tous les petits chats, ce sont probablement les enfants de ce grand seigneur. Pour en revenir à mon médecin, c'est un homme prodigieux qui ressusciterait des morts; mais je ne sais s'il voudrait bien venir ici, car il ne fait que passer dans le pays, et je crois qu'il repartira aujourd'hui même. Et tenez, cela me rappelle que je devrais aller tout présentement le voir à la Roche-Clairmaud, où il doit être venu pour visiter une personne qui lui est fort recommandée; j'avais promis de boire avec lui le coup du départ, mais je ne puis quitter ainsi cet excellent maître Thomas, surtout au moment où ses douleurs le font le plus souffrir.

—Et comment s'appelle ce grand médecin, je vous prie?

—Maître Rondibilis-Panurgius-Alcofribas.

—Frère Jean, vous êtes de mes amis?

—Je suis tout à vous et aux vôtres.

—Voulez-vous me rendre un grand service?

—Je veux tout ce que je puis pour vous.

—Eh bien! il faut tout de suite que vous partiez pour la Roche-Clairmaud; c'est tout près d'ici. Allez vite et revenez plus vite encore, mais ne revenez pas seul, entendez-vous! Amenez-moi, maître Risibilis… Cacofribas… Comment l'avez-vous appelé? Dites-lui que j'ai des écus au soleil qui font litière pour la science. Dites-lui que je souffre, que je meurs, que je voudrais bien guérir et vivre encore un peu, ne fût-ce que pour ne pas laisser prendre si tôt la Devinière à ce frère Macé Pelosse, et à vous tous, méchants frocards que vous êtes! Ah! le pied! aïe! aïe! aïe! Courez vite, frère Jean, vous êtes un brave et excellent religieux, et les moines ne sont pas de méchants frocards; mais courez, pour l'amour de Dieu!

—Vous allez me faire des affaires avec le frère Macé, dit Jean Buinard en se grattant l'oreille. Il m'a défendu de vous laisser seul et de laisser entrer personne. Vous savez bien qu'il vous garde à vue, pour qu'on ne vienne pas vous détourner de vos bonnes dispositions pour le couvent.

—Il me garde à vue! dit le père Thomas furieux et se soulevant à demi sur sa chaise. Ah! il me garde à vue! Je trouve l'aveu naïf et la chose bonne à savoir. Il me croit donc bien bas, et il voudrait donc bien me voir mort! Le médecin! vite le médecin! qu'il me guérisse seulement pour un an, et je lui donnerai bonne part de l'héritage des moines! Doucement, doucement, mes bons pères! vous ne la tenez pas encore, la bourse du vieux Rabelais; et le raisin de la Devinière ne mûrira peut-être pas encore cette année pour vous!… Ce n'est pas à vous que je parle, frère Jean, mon excellent ami, et vous en boirez toujours avec moi tant que vous voudrez, si jamais je puis boire encore… Allez vite, et dites en passant à Guillaume qu'il en tire du frais; vous boirez à votre retour. Mais ne perdez pas un instant, je vous prie.