—J'y vais donc, dit frère Jean; aussi bien m'eût-il été pénible de laisser partir ce fameux docteur sans le revoir. Mais si frère Macé revient pendant que je n'y serai pas?…
—Prenez la clef de la grande porte; vous la fermerez en sortant, et dites à Guillaume de monter ici: je veux qu'il n'ouvre à personne avant votre retour. Ah! l'on me garde à vue! Je suis bien aise de l'apprendre! Eh bien! frère Macé gardera la porte si bon lui semble; et d'ailleurs il ne reviendra peut-être pas de si tôt.
—Allons, je vais faire toute diligence; mais, si vous m'en croyez, éconduisez doucement frère Macé sans le mettre à la porte; il ne faut jamais fâcher un saint homme, cela fait loucher le bon Dieu. Surtout gardez-moi le secret!…
—Courez donc vite et ne craignez rien: me prenez-vous pour une pie borgne?
—Je vous prendrais plutôt pour un rossignol aveugle, quand la goutte vous fait chanter; car vous vous plaignez alors comme devait se plaindre Philomèle… lorsqu'elle était enrhumée. Je cours sans m'arrêter, et il n'y aura pas de ma faute, si bientôt je ne vous amène Panurgius Alcofribas.
IV
L'ORDONNANCE D'ALCOFRIBAS
Depuis le matin, maître François attendait frère Jean dans une cabane à demi cachée dans un massif de verdure, au pied de la Roche-Clairmaud. Cette cabane était celle d'une pauvre orpheline, la fille de Jacques Deschamps, le manouvrier mort à la peine. On la nommait Violette, à cause de sa modestie, et peut-être aussi parce qu'elle était bonne et jolie comme les petites fleurs de mars. Elle semblait aussi tout parfumer autour d'elle de simplicité et de fraîcheur, vivant seule et cachée, fleurissant en secret sous la feuillée, au pied de la montagne, pleurant à la rosée d'amour, et baissant doucement la tête. Pauvre petite Violette Deschamps!
La cabane de l'orpheline était toute pauvrette et délabrée en dehors, proprette et bien entretenue au dedans, autant que le permettait l'indigence de la jeune fille. Mais pourquoi l'appeler jeune fille encore? La pauvre belle ne l'est déjà plus, et son visage n'a changé que pour s'attrister et pâlir. Seule et sans protecteur presque au sortir de l'adolescence, elle avait d'abord langui de la soif d'amour; car c'était un brave petit coeur, plus délicat et plus aimant qu'on ne s'attend d'ordinaire à les rencontrer au village, sans expérience aucune, et jugeant de tout d'après elle-même; elle avait bien vite aidé à la tromper le premier qui s'en était donné le passe-temps. Mais pour ne trouver qu'un passe-temps à tromper une aussi bonne et généreuse enfant, il fallait être une brute ou un méchant-; Jérôme n'était précisément ni l'un ni l'autre: c'était un paresseux et un ivrogne.
Qui se ressemble s'assemble, dit un proverbe trivial. Cependant, en dépit de la sagesse des nations, la sympathie quelquefois, et l'amour très-souvent, rapprochent des naturels opposés comme étaient ceux de Violette Deschamps et du cabaretier de la Lamproie.
Elle s'était prise à lui d'ailleurs par les liens de la reconnaissance; le seigneur de la Devinière avait payé les dettes de Deschamps, pour empêcher que sa maisonnette ne fût vendue à sa mort. Jérôme avait été le messager de son oncle, et s'était fait l'entremetteur dans cette affaire de bienfaisance, par bonté de coeur d'abord, puis après par intérêt de convoitise. Il était toujours joyeux et grand parleur; la jeune fille était triste et timide. Faute de mieux, elle s'habitua à lui et crut l'aimer, parce qu'elle le parait de tout ce qu'elle imaginait elle-même de plus agréable. Elle s'était enfin donnée à lui les yeux fermés et souriante à sa chimère, comme ces jeunes veuves qui croient en rêve tenir l'époux qu'elles regrettent, et se réveillent en embrassant leur traversin.
A l'époque où se passent les faits de ce récit, Violette Deschamps s'était déjà réveillée, mais son mauvais rêve d'amour lui avait malheureusement laissé autre chose encore que le désenchantement et le veuvage: les preuves de sa faiblesse avaient paru sous la forme d'un bel enfant. Le seigneur de la Devinière lui avait impitoyablement retiré sa protection, à l'instigation du méchant frère Macé, qui d'abord avait essayé lui-même de protéger l'orpheline, et avait été mis par elle à la porte de sa cabane à la suite d'une conversation un peu vive qu'ils avaient eue on ne sait trop sur quel sujet. Jérôme avait peu à peu cessé de venir voir Violette dès qu'il l'avait vue compromise, et s'était contenté de lui envoyer des secours, qu'elle refusa avec fierté, disant qu'elle saurait vivre de sa quenouille et mourir de faim plutôt que de rien accepter de celui qu'elle n'estimait plus. Ainsi, autant la fortune la rabaissait, autant son âme se tenait-elle élevée et fière, et comme dans ce temps-là les moeurs de l'âge d'or semblaient encore s'être attardées et comme oubliées dans les campagnes de la Touraine, ce n'était pas sur la pauvre fille qu'on faisait généralement retomber le blâme; et la punir encore d'avoir été si malheureuse aurait semblé aux bonnes gens de la Roche-Clairmaud quelque chose de trop cruel.
Maître François, revêtu d'une ample robe noire, la tête enfoncée dans une profonde calotte à la Louis XI, et la moitié des traits cachés par une barbe blanche postiche, avait d'abord fait grand'peur à la pauvre abandonnée; mais il lui avait parlé si doucement à travers la cloison en lui disant qu'il était un médecin et un vieillard; ses paroles étaient à la fois si bienveillantes et si bien dites, que Violette entr'ouvrit doucement la porte.
—Vous êtes médecin? dit-elle, entrez si c'est la Providence qui vous envoie: car aujourd'hui je ne me sens pas bien, et maintenant j'ai peur de mourir; ma vie n'appartient plus à moi seule.
Maître François entra gravement et s'assit près de la jeune femme; il la regarda attentivement, lui prit le bras, puis promena son regard autour de la pauvre chambrette; il sourit alors avec amertume, et reportant son regard sur Violette, il surprit deux larmes prêtes à s'échapper de ses grands yeux noirs.
—Est-ce que vous l'aimez encore? lui demanda-t-il à voix basse et de son accent le plus doux.
A cette question, Violette tressaillit.
—Qui donc? demanda-t-elle d'une voix tremblante.
—Celui qui vous a rendue mère.
—Laissons en paix les morts, dit la femme en baissant les yeux.
Le médecin à la barbe blanche parut étonné à son tour, maître François était surpris en effet de rencontrer dans une si modeste condition cette dignité de visage et de caractère. Il admirait cette fleur rare et précieuse perdue dans les champs et blessée par le pied d'un rustre. La réponse de Violette parut le faire un moment réfléchir, puis, essayant de sourire:
—Les morts ne reviennent pas, dit-il, et les infidèles peuvent revenir quelquefois.
—Qu'est-ce que c'est que d'être infidèle? dit la jeune mère, on aime ou l'on n'aime pas; et quand on aime, c'est pour la vie. J'ai fait une chute comme en peuvent faire ceux qui marchent en dormant, voilà tout. Je ne reproche rien à personne, car c'est moi qui me suis blessée… Parlons d'autre chose, monsieur le docteur: je suis mère et je voudrais nourrir mon enfant; mais je crains que la langueur qui me consume ne tarisse bientôt mon lait. Que faut-il faire? que m'ordonnez-vous?
—Hélas! dit le docteur en hochant la tête, si j'avais le pouvoir de vous procurer l'objet de l'ordonnance, je vous ordonnerais d'être heureuse.
—Heureuse, ne le suis-je pas? s'écria Violette Deschamps, dont les yeux noirs se ranimèrent. Et courant vers les rideaux de serge qui cachaient son lit, elle les tira avec vivacité et découvrit un petit enfant qui dormait enveloppé de pauvres langes; vous voyez bien, docteur, continua-t-elle, que le bon Dieu m'a visitée et que Noël a passé dans ma cabane! Et ce disant, elle prenait doucement et avec soin le poupon tout endormi, et le soulevant sur ses bras, elle restait tout occupée à le regarder, et ne semblait plus se souvenir que maître François était là, tant elle était énamourée de son cher petit nourrisson.
Maître François se leva et la salua profondément en souriant et en disant:
—Je vous salue, vous, qui êtes bénie entre les femmes; le Seigneur est avec vous, et le fruit de votre sein est béni.
—Vous avez raison, lui dit simplement Violette; le bon Dieu est dans le coeur des femmes lorsqu'elles regardent leur premier enfant. J'aurais bien voulu rester vierge toujours comme Marie; mais, que Notre-Dame me le pardonne, je me trouve encore plus heureuse d'être mère quand je regarde mon pauvre cher petit Jésus.
—Ainsi, vous pardonnez à Jérôme?
—Qu'est-ce que c'est que Jérôme? Je ne connais pas cet homme-là?
—Comment donc se nomme alors le père de cet enfant?
—Dans le ciel, il s'appelle Dieu, dit la jeune mère, qui en ce moment était sublime, et dans mon coeur, il s'appelle amour. J'ai conçu cet enfant parce que j'ai aimé, et je me suis trompée d'abord; mais désormais je ne me tromperai plus, car celui-ci je le connais, et il s'est formé auprès de mon coeur. C'était lui que j'aimais et que je cherchais: je l'ai trouvé et ne m'en séparerai plus.
Et Violette attachait avidement ses lèvres au front de son fils. En ce moment, les couleurs de la santé avaient reparu sur son visage; ses yeux brillaient d'un éclat extraordinaire; elle était belle comme une jeune mariée qui reçoit le premier sourire de son époux, lorsque leurs yeux se rencontrent pour la première fois à leur réveil du lendemain; mais tout à coup Violette pâlit et fut obligée de s'asseoir; à peine lui restait-il assez de force pour présenter le sein à son enfant qui s'éveillait, et qui ouvrit sa petite bouche vermeille à la manière des oisillons lorsqu'ils attendent la becquée.
—Pauvre mère! disait tout bas le frère médecin, comme elle est loin de cet animal de Jérôme! Mais le sentiment chez elle est trop exalté; elle mourra d'amour maternel; son enfant lui sucera l'âme. Comment le cabaretier de la Lamproie l'eût-il comprise? elle ne se connaît pas elle-même, et je l'observe comme un phénomène de l'ordre moral. Telles ne sont pas en vérité les femmes ordinaires, et c'est un bonheur pour les ménages, car les hommes seraient à refondre, et pas une épouse peut-être ne daignerait détourner les yeux de dessus son premier enfant pour reconnaître son mari. Le monde ressemblerait à la république des abeilles; les femmes gouverneraient tout, et les pauvres frelons de maris seraient chassés à coups d'aiguilles et de fuseaux. Le sceptre alors ne dégénérerait jamais en quenouille; mais la quenouille s'érigerait en sceptre. Pauvre Violette Deschamps, tu n'es pas de ce monde-ci; et quand ton fils n'aura plus besoin de toi, ta vie se perdra dans la sienne! Je ne veux pas te croire sage; car je ne rirais plus, et voilà déjà que je pleure. Je te prends pour un paradoxe: je le vois et je n'y crois pas.
Après ces réflexions du penseur, le médecin conseilla doucement à Violette de se calmer, et d'éviter autant qu'elle pourrait les divagations de la pensée et les émotions trop vives de l'amour.
—Dormez, lui dit-il en lui passant la main devant les yeux; dormez, apaisez-vous, soyez calme, rafraîchissez votre sang, pour que le lait du cher petit soit doux et pur. Nous songerons à votre enfant et à vous; vivez pour lui, et laissez reposer votre âme, nous allons travailler pour vous.
En ce moment, frère Jean vint frapper à la porte de la maisonnette.
—Je suis à vous, dit maître François.
—Que me veut ce moine? demanda Violette avec inquiétude.
—Il ne vous veut rien; il vient me chercher pour le seigneur de la
Devinière qui est malade.
—Ah! fit Violette avec douceur, j'en suis fâchée, car il a été bon pour moi.
—Le seigneur de la Devinière est mon père, dit maître François en ôtant un instant sa calotte et sa longue barbe qu'il remit aussitôt; ou du moins il était mon père. Je sais qu'il a été rigoureux pour vous comme pour moi. Je veux qu'il cesse de reconnaître son fils, et qu'il reconnaisse le vôtre; je l'adopte déjà en son nom, ce cher petit! Mais quoi! il nous fait la grimace! il pleure, il refuse de téter! Allons, je crois que vous allez le mettre dans de nouveaux langes, et je sors assez à propos, Croyez-moi, chère enfant, vivez sur la terre, puisqu'il le faut et sachez bien que les poupons ne vivent pas seulement d'amour maternel. Vous avez un brave coeur dont je comprends bien toute la fierté, et je vous félicite de ce que le malheur ne vous abaisse pas. Vous souffrez cependant, et vous êtes en langueur: c'est du regret pour le passé, de la dignité blessée pour le présent et de l'inquiétude pour l'avenir. Reposez-vous sur nous, tout s'arrangera, et si vous croyez une bonne fois que votre enfant sera heureux, vous ne serez pas fâchée de l'avoir mis au monde. Il vous tiendra lieu de tout, et vous serez fière s'il profite de vos soins. A revoir bientôt; je vous laisse, faites la toilette du poupon.
Il sortit et referma la porte.
—Eh bien! lui dit frère Jean, que dites-vous de la petite fille?
—Je dis que la petite fille est une grande femme.
—Mais pas déjà si grande, ce me semble.
—De la tête aux pieds, non; du coeur à la tête, oui.
—Elle ressemble en ce cas à ces dives bouteilles au long col qui renferment les vins du Midi. Pour moi, dans les bouteilles, j'aime mieux le ventre que le goulot; dans les volailles j'aime mieux la croupe que le col, et dans les femmes j'aime mieux le coeur que la tête. Mais qu'avez-vous donc, maître François! Vous voilà tout songe-creux et tout pensif: faisons-nous banqueroute à la joyeuseté? Vive la botte de Saint-Benoît, monsieur le docteur, vous porterez tout seul le bonnet vert, si bon vous semble; pour le moment je m'en dépars, et je soutiens qu'il vaut mieux rire.
—Je pense comme toi, frère Jean, et cesse encore une fois de me dire vous. Je veux prendre tout en risée, mais on rit quelquefois aux larmes, et je crois que je viens de pleurer.
—Oh! Lacryma Christi!… Mais, hâtons-nous, le vieux goutteux nous attend; père Macé est consigné à la porte, et, d'ailleurs, il ne viendra point. Je lui ai préparé de l'occupation au monastère et ailleurs, il aura de quoi exercer son zèle et peut-être sa patience, si Dieu lui en connaît un peu.
Laisse-moi te dire vous pour m'y habituer: tu n'es plus le frère François, vous êtes le grand docteur Rondibilis Panurgius Alcofribas, médecin du Grand Mogol et autres chats de Perse. Vous possédez surtout des recettes infaillibles pour la guérison des goutteux.
—Albaradim Gotfano deehmin brin alabo dordio falbroth ringnam abaras, dit gravement maître François.
—Arrêtez, dit frère Jean. Ne faites point venir les diables avant que nous ne soyons dans la chambre du bonhomme, car s'ils doivent entrer avec nous, il ne voudra jamais nous faire ouvrir la porte.
—Ils tardent bien à venir, disait le vieux Thomas en s'agitant dans son fauteuil. Guillaume, va donc voir s'ils viennent… non, verse-moi d'abord de cette tisane dans mon hanap… Au diable l'imbécile! elle est trop chaude, il y en a de la froide dans cette cruche; non, pas dans celle-ci, c'est l'eau de mon remède…. Allons, bon! voilà qu'il renverse tout dans la cendre! oh! le damné garde-malade!
—Pardienne! murmurait tout bas le gros Guillaume, je sommes le métayer de la Devinière, et je ne sommes ni apothicaire ni médecin!
—Que parles-tu d'apothicaire? dit le vieux goutteux qui détestait presque autant ce mot que celui de cabaretier. Je crois qu'il me dit des injures.
—Moi! je crois qu'on frappe à la porte, et ce n'est pas malheureux, tant vous devenez quinteux et difficile. C'est sans doute frère Jean qui revient. Justement le voilà qu'il entre; il avait donc la clef de la grande porte! Un grand sorcier tout noir entre avec lui, les voici qui montent. Vous n'avez plus besoin de moi, je m'en retourne soigner mes bêtes.
—Va, et que le ciel te confonde! tes bêtes ont plus d'esprit que toi. Décidément il faudra que frère Macé me trouve quelque valet intelligent; je suis trop isolé ici. On m'enferme avec ce butor, on veut me faire mourir plus vite…. Entrez, frère Jean, entrez, monsieur le médecin, et pardonnez si je ne me lève pas; vous voyez que ce coussin et ces chiffons me tiennent par la jambe.
Avant d'entrer, maître François avait placé en équilibre sur son nez une large paire de lunettes vertes pour déguiser ses yeux. Il entra lentement et sans parler, prit le bras du malade, lui tâta le pouls, fit deux ou trois grimaces, haussa les épaules autant de fois, leva les doigts comme s'il écrivait en l'air, versa du contenu du pot à tisane dans le creux de sa main, le flaira, le goûta, jeta le reste en faisant une nouvelle grimace plus expressive que les autres; puis, faisant signe à frère Jean, qui se tenait le menton pour ne pas rire, de lui avancer un fauteuil, il s'approcha d'une table, s'assit, posa les deux coudes sur la table, prit sa tête dans ses deux mains, et parut méditer profondément.
—Frère Jean, mon ami, dit tout bas le goutteux au moine qui s'était rapproché de lui, je me repens, ou peu s'en faut, d'avoir fait venir ce païen. M'est avis qu'il est en commerce avec le diable. Avez-vous vu comme sans rien dire il a deviné ma maladie et l'ânerie du médecin de Seuillé? O le savant homme! mais je crains qu'il n'y ait péché de le consulter; j'ai peur qu'il ne m'en dise trop, et je tremble de l'interroger.
—Il n'a encore rien dit, observa frère Jean.
—C'est ce qui prouve son grand savoir: un ignorant aurait parlé tout d'abord. Mais croyez-vous qu'il n'ait rien dit? N'avez-vous pas vu flamboyer ses lunettes, et sa grande moustache se mouvoir pendant qu'il me tâtait le pouls? Ses doigts m'ont comme brûlé la main. Ce doit être le diable ou l'un de ses émissaires. Je voudrais bien lui dire de s'en aller. Arrière, Satanas! Sainte Brigitte, priez pour nous!
—Si c'est le diable, c'est un bon diable; je le connais, dit frère
Jean.
Cependant, voici le docteur qui se lève, fait deux ou trois tours par la chambre, puis d'une voix magistrale:
—Qu'on emporte ces drogues, dit-il en montrant les tisanes, qu'on tire ces rideaux et qu'on laisse le soleil entrer.
Frère Jean se hâta d'accomplir l'ordonnance, et le soleil jaillissant à travers les treillis des fenêtres, inonda de son reflet d'or la chambre poudreuse et enfumée.
—Faites apporter du linge blanc, du vin dans des flacons bien clairs et bien brillants, et des fleurs pour cette cheminée.
Le vieux Thomas ne revenait pas de sa surprise. On se moque de moi, se disait-il en lui-même. Il crut donc à propos d'interpeller le docteur en termes scientifiques, autant que le pouvait sa propre science d'apothicaire, sur les vertus des médicaments; il balbutia même quelques barbarismes latins, ou du moins qui prétendaient au latinisme; mais il fut si étourdi des réponses qu'il reçut en beau français plein d'expressions techniques, en latin cicéronien, et même en grec convenablement prononcé, qu'il s'inclina tout ébahi devant la science du docteur.
Cependant, par les soins de frère Jean, la chambre du malade avait pris un nouvel aspect; une nappe blanche avait été étendue sur la table, des flacons brillants comme des rubis ajoutaient à l'éclat du linge la gaieté de leur reflet vermeil.
Des fleurs apportées par les enfants de Guillaume garnissaient la cheminée et les vieux bahuts. Le père Thomas demanda au médecin ce que signifiaient tous ces préparatifs.
—Il faut bien fêter, votre guérison, dit le docteur, et rajeunir un peu cet appartement dont je vais rajeunir le maître.
—Vous allez me rajeunir, dit le vieux Thomas.
—Voyez déjà, dit maître François, en décrochant et en lui présentant un assez lourd miroir qui était suspendu dans un coin de la chambre.
Le vieux Rabelais avait en effet les yeux plus brillants que de coutume, son front semblait se dérider, et le reflet des flacons posés sur la table auprès de lui semblaient enluminer ses joues.
—Faites maintenant apporter de l'eau légèrement parfumée de menthe, continua le médecin, et lavez-vous-en les mains et le visage. Dégagez votre tête et votre cou de ce bonnet et de ces linges, mettez un peu de vin sur ce mouchoir, et bassinez-vous-en les tempes et la paume des mains; aspirez l'odeur de ce flacon; n'êtes-vous pas déjà mieux? Pensez maintenant aux beaux jours de votre jeunesse: ils sont loin les gaillards! Vous souvenez-vous du temps où vous avez aimé celle qui devint madame Rabelais? Dieu la bénisse, la bonne chère âme! elle n'engendrait pas la tristesse. Vous rappelez-vous ses chansons, lorsqu'elle berçait sur ses genoux son gros joufflu d'enfant, son petit Franciot que vous aimiez tant voir, lorsqu'il prenait votre grand verre à deux mains et s'y plongeait le nez et les yeux pour humer la dernière goutte!
—Vous l'avez donc connue? dit le vieux Thomas tout étonné.
—La science fait connaître toute chose, dit gravement le médecin.
—Eh bien! vous devez savoir que le petit Franciot est devenu un mauvais sujet et un drôle que je ne reverrai jamais… et voilà ce qui me mettra bientôt en terre…. Aïe! aïe! je crois que ma goutte me reprend.
—Non, ce ne sera pas votre fils qui vous mettra en terre. Les moines de Seuillé ne veulent pas qu'il accomplisse ce devoir, dit le docteur en faisant semblant de lire la destinée dans la main gauche du malade.
—Frère Jean, vous avez parlé! s'écria alors le vieux Thomas.
—Ce n'est toujours pas dans mon intérêt, dit le moine. Mais en vérité, c'est qu'il m'est pénible de voir que frère Macé voudrait vous enterrer vivant. Moi je vous aime mieux que votre héritage.
—Vous avez donc fait votre testament? dit le docteur à maître Thomas. La mort, selon vous, ne venait donc pas assez vite? Vous l'appeliez de toutes les manières: cette chambre transformée en tombeau, ces médecines à faire vomir Satanas, votre confesseur toujours pendu à vos côtés comme un chapelet de sottise, et votre testament déjà remis peut-être entre les pattes de ce bon raminagrobis!…
—Non, pas encore, il est ici, dit le malade; mais j'ai promis sur le saint Évangile que je le lui remettrai quand il viendra me le demander.
—Fort bien. Or çà, maintenant, voulez-vous guérir ou mourir?
—Je veux guérir, si c'est possible, et le plus tôt qu'il se pourra.
—Vous conformerez-vous en tout point à mon ordonnance?
—Je le promets, car déjà il me semble que vous m'avez fait un grand bien.
—Je vous ordonne donc, dit maître François, de changer absolument de régime, et d'éloigner de vous tout ce qui peut sentir la maladie. Il faut changer d'air, de matelas, de fauteuil, de chambre, s'il se peut, et surtout de confesseur.
—Pourquoi de confesseur?
—Parce que, si je suis bien informé, le vôtre est malade et d'une mauvaise haleine. Vous pourrez le reprendre quand vous serez guéri; en attendant, vous avez frère Jean, qui est vermeil et bien nourri, vous pouvez le consulter sur vos scrupules de conscience.
—J'aimerais mieux quelqu'un de plus savant et de plus sévère, dit le vieux en faisant la moue.
—Eh bien! voulez-vous que je vous envoie un de mes grands amis qui voyage avec moi et qui se trouve en ce moment à Chinon? C'est le révérend père Hypothadée, professeur en théologie, qui se rend à Rome pour éclairer la conscience du pape, et matagraboliser la réconciliation des papefigues.
—Je le veux bien voir, et recommandé par vous il ne peut être qu'un savant homme…. Oh! si mon fripon de fils avait voulu étudier!
—Comment! votre fils n'étudiait pas! Mais j'avais entendu dire que les moines de la Basmette l'avaient chassé à cause de son grand savoir.
—N'en croyez rien, docteur; il s'est enfui après avoir commis des sacrilèges, et s'il est devenu savant, c'est dans la science des ivrognes. Qu'on ne me parle jamais de lui!
—Soit. Mais calmez-vous et tâchez de vous distraire. Pensez à la santé plutôt qu'à la maladie, à la vie plutôt qu'à la mort; ayez devant vous tant que vous pourrez les images de la jeunesse; évitez tout ce qui peut vous porter à l'impatience, et pour cela, au lieu de vous faire servir par le gros métayer Guillaume, écoutez ce que dit la Sainte Écriture quelque part, dans les livres sapientiaux: «Où la femme n'est point le malade languit.» Faites-vous soigner par une femme, et qu'elle soit jeune et gentille, pour mieux vous réjouir l'esprit. La beauté d'ailleurs est faite pour donner de bonnes pensées; c'est une image de Dieu et une confusion pour la laideur du diable.
—Mais que dira frère Macé?
—Ne m'avez-vous pas dit que vous vous en rapporteriez à mon docteur Hypothadée? Je vais le chercher et je le ramène. Je me charge aussi de vous trouver une garde-malade. J'espère que vous serez content de mon choix.
—Vous conduirai-je? dit frère Jean.
—Non, restez ici, et veillez à l'accomplissement de l'ordonnance. Puis, s'approchant de son oreille, prenez garde surtout que frère Macé n'arrive sur ces entrefaites.
—Ne craignez rien, dit frère Jean, je l'ai fait envoyer par le prieur au château du seigneur de Basché, sur un faux avis que le seigneur était malade et voulait se confesser à frère Pelosse. Je crois qu'il sera bien reçu; car vous connaissez le seigneur de Basché?
—Oui, oui, dit frère François, celui qui daube si bien sur les chicaneaux. Gare aux épaules de frère Macé.
—A lui le soin de ses épaules; à vous le soin du bonhomme. Mais comment ramèneras-tu le docteur Hypothadée?
—Je l'enverrai seul. Frère Jean, mon bel ami, tu aurais dû le deviner.
V
LA QUENOUILLE DE PÉNÉLOPE
Le docteur Rondibilis Alcofribas avait fait environ cent pas en longeant la muraille du clos de la Devinière, et il était arrivé au point où le chemin de Seuillé se croise avec celui de la Roche-Clairmaud, lorsqu'il vit venir à lui un quidam assez mal en point, qui paraissait être là pour attendre quelqu'un. Cet homme était «beau de stature et élégant en tous linéaments du corps, mais tant mal en ordre, qu'il semblait être échappé des chiens, ou mieux ressemblait un cueilleur de pommes du pays du Perche.» Maître François, que nous venons de citer ici, regarda attentivement cette figure, croyant bien y trouver quelque chose de connaissance; et de fait, le quidam avait, quant aux Rabelais, un air de famille si prononcé, qu'il eût été difficile de le méconnaître longtemps pour un des leurs. A part qu'il marchait un peu en poussant le ventre en avant et en laissant trimbaler sa tête comme le Silène de la Cave peinte, il avait dans toute sa personne un certain air de distinction mal gardée. Ses regards un peu ternes pouvaient passer pour très-doux avec un peu de bonne volonté; et c'est ce qui expliquerait l'illusion de la pauvre Violette qui, en un beau jour de printemps, avait embelli ce garnement de toutes les tendresses de son âme, et s'était prise à l'aimer d'amour.
Nous avons déjà reconnu ce fripon de neveu qui tenait alors pour son oncle le cabaret de la Lamproie, ou plutôt qui le laissait gérer par cette grosse servante aux mains rouges, devenue maîtresse chez lui, au grand profit de frère Jean.
—Monsieur le docteur, dit-il en prenant un air câlin, et en rajustant les boutons de son pourpoint, vous venez de la Devinière?
—Vous m'avez vu sortir? dit maître François.
—Comment se porte mon oncle très-honoré, messire Thomas Rabelais de la
Devinière?
—Que n'entrez-vous le lui demander à lui-même?
—On ne me laisserait jamais parvenir jusqu'à lui. Vous ne savez donc pas que le damné de frère Macé Pelosse… mais vous ne connaissez pas peut-être frère Macé Pelosse, le grand zélateur, ou je me donne au diable, de la religion de saint Benoît? Il s'est emparé de l'esprit de mon oncle et de sa porte, vous avez dû le voir; c'est un petit moineton jaunâtre et sournois, qui ne sort pas de la chambre du malade. Il a donné le mot au métayer Guillaume, qui est tout à sa dévotion depuis qu'en mourant sa femme se confessa au frère Macé; ce qui, je crois, la fit mourir huit jours plus tôt de la peste, tant le frère a mauvaise bouche. Vous comprenez cependant bien, monsieur le docteur, que je veux savoir des nouvelles de mon oncle, et que je ne voudrais pas le laisser mourir sans m'être réconcilié avec lui.
—Que lui avez-vous donc fait?
—Rien, sur mon honneur! Mais j'ai fait, je crois, quelque chose à une petite qu'il protégeait sans l'avoir jamais vue, bien qu'elle fût presque notre voisine. Mais vous devez bien savoir tout cela, docteur, puisque vous avez passé quelques instants chez elle, à la Roche-Clairmaud, avant de venir voir mon oncle. Tout se sait bien vite dans la campagne.
—Je suis allé en effet ce matin chez une belle jeune femme qui vient de mettre au monde, il y a un mois à peine, un enfant beau comme un Cupidon et vermeil comme un Bacchus. Est-ce vous qui en êtes le père?
—Mais… c'est selon. Cela dépendra beaucoup de mon oncle. Dites-moi, cependant, est-il bien bas? a-t-il la fièvre? parle-t-il? garde-t-il le lit?
—C'est selon, dit à son tour le docteur en souriant, cela dépend beaucoup de son neveu qui le rajeunirait, dit-il (c'est de maître Thomas que je parle), si lui, le neveu, voulait prendre une conduite plus régulière. Mais parlons, s'il vous plaît, de cette pauvre Violette. Comment diable, grand mauvais sujet que vous êtes, avez-vous pu séduire et tromper une si sage et si bonne fille?
—Bon! ce n'est pas moi qui l'ai séduite. Je ne m'en flatte pas, et je la crois plus séduisante que moi de toutes manières. Quant à la tromper, je m'en suis bien gardé, et si je ne lui convenais pas, c'était elle-même qui se trompait. Ai-je pris un nez de carton pour aller la voir? ai-je exagéré l'élégance de mes braguettes? lui ai-je proposé de brûler ensemble des cierges devant sainte Nytouche? Point. J'ai voulu faire avec elle un transon de chère-lie. Mais je n'ai jamais pu lui égayer le coeur. En se laissant embrasser elle pleurait. Le soir, quand j'étais près d'elle et que je voulais batifoler, elle me faisait taire et passait des heures à regarder les étoiles en me serrant la main, tandis que de l'autre j'étouffais sur ma bouche des bâillements démesurés. En honneur, elle est bien gentille, mais elle est aussi par trop ennuyeuse.
—Que ne la laissiez-vous tranquille.
—Eh! que ne me laissait-elle en repos? est-ce ma faute à moi si pendant deux mois et demi ses yeux m'ont fait tourner la tête?
—-Non, sans doute, mais c'est bien votre faute si vous l'avez abandonnée après l'avoir rendue mère.
—Eh bien, c'est ce qui vous trompe encore: je ne l'ai pas abandonnée; c'est elle qui ne veut plus me voir.
—Vous l'avez sans doute offensée?
—Oh! mon Dieu, non; elle s'est offensée elle-même en s'apercevant à la fin que je bâillais à n'y plus tenir quand je restais longtemps près d'elle.
—Elle a pensé alors qu'elle vous ennuyait.
—Probablement; et voyez l'injustice! Ennuyer les gens, c'est leur rendre un mauvais service; mais leur en vouloir de l'ennui qu'on leur cause; n'est-ce pas faire payer l'amende à ceux qui sont battus?
—En vérité, dit à part lui maître François, ce garçon-là n'est pas si bête qu'on avait bien voulu me le dire.
—On vous a dit que j'étais bête, dit Jérôme qui avait entendu cette réflexion faite à demi-voix. Qui vous a dit cela, Violette, peut-être? Si c'est elle, je le lui pardonne; elle m'a vu bien bête en effet quand je roucoulais l'amour à ses genoux comme une tourterelle malade; et puis, quand j'allais la voir, j'avais toujours peur de sentir le vin, et je ne buvais pas. Or, quand je n'ai pas bu, je suis sot comme une cruche qui a perdu son anse. Mais, à propos de cruche, parlons de mon oncle, s'il vous plaît.
—Jeune homme, songez bien que vous êtes de sa famille.
—J'y songe beaucoup, et je m'inquiète fort de la santé du vieux père Thomas; car vous saurez que je fais valoir le cabaret de la Lamproie pour son compte et que, tout bien réglé, il ne me reste pas un sou de bénéfice.
—Surtout quand vous venez de boire.
—Quand je viens de boire! Ah! voilà le grand mot lâché! Je vois bien qu'ils vous ont fait mon portrait, et que vous en savez long de nos affaires. Ainsi, à les entendre, je bois! tandis que je pousse la délicatesse jusqu'à me refuser, à la Cave peinte, une seule bouteille du vin de mon oncle!…
—C'est bien ce qu'on m'a dit. Mais on prétend aussi que vous êtes moins scrupuleux hors du logis, et que pour une bouteille que vous vendez chez vous, vous en buvez cinq dans les cabarets des environs.
—Cinq! oh! les calomniateurs! je ne procède jamais que par trois, six, neuf et douze; ce sont des nombres sacrés, comme dit Paracelse.
—Vous connaissez les ouvrages de Paracelse? en vérité, vous m'étonnez!
—Je n'ai jamais lu Paracelse, comme bien vous pouvez croire, et je ne sais même pas ce qu'il était; mais j'ai trouvé quelques mots sur ce qu'il disait des nombres dans une page qui avait servi à envelopper, pour la garantir des oiseaux et des mouches, une grosse grappe de pineau.
—Voyez comme la science est toujours bonne à quelque chose!
—Sans doute, et je voudrais bien être aussi grand clerc que vous, ne fût-ce que pour savoir si mon cher oncle penserait déjà à faire un mot de testament.
—Je crois, entre nous, qu'il y pense, dit mystérieusement Alcofribas.
—Et il donne tout aux moines de Seuillé, n'est-ce pas? même la Devinière, même le cabaret de la Cave peinte, d'où je vais être chassé comme un intrus!
—Je ne sais rien de ses dispositions testamentaires; mais il demande à voir Violette Deschamps et son enfant qu'elle garde comme un beau petit Jésus, ne le laissant voir à personne. Je vais de ce pas chez elle pour la décider à venir. Je fais une indiscrétion en vous le disant, mais vous me paraissez un bon vivant et un bon buveur, et je me sens tout disposé à vous obliger.
—Grand merci! docteur, nous boirons ensemble; et ce soir nous nous retrouverons bien, puisque je sais à quel endroit de Chinon vous avez pris logement, et que frère Jean est de vos amis; je rentrerai aujourd'hui même à la Cave peinte exprès pour vous. Mais vous allez donc voir cette petite Violette? Pauvre fille! elle est bien jolie, n'est-ce pas? un peu triste seulement, et des idées!… comme on n'en a pas. C'est à la croire folle; mais sa folie n'est pas amusante, c'est dommage; elle ne parle que par sentence; on la dirait ensorcelée. Je voudrais pourtant bien la revoir… et son enfant… Pauvre petit, que je n'ai pas même entrevu depuis qu'il est au monde… Écoutez, docteur, je veux que vous lui parliez pour moi; puisque mon oncle veut la voir, moi je veux ce que veut mon oncle. J'ai cessé de voir Violette parce que nos amourettes déplaisaient à mon oncle; il ne m'a pas encore pardonné, et le désespoir depuis ce temps-la m'emporte à travers tous les cabarets du pays. Je ne m'éloigne que de la Cave peinte, qui me rappelle trop vivement le souvenir de mon bon oncle… Mais est-il possible qu'il demande à voir Violette? il va lui faire quelque avantage pour me faire pièce et me narguer. Pauvre fille! j'ai toujours pensé à l'épouser cependant! elle ne le croit pas, et cela n'en est pas moins vrai. C'est cette grosse sotte de Mathurine aussi qui m'en a détourné. Ne veut-elle pas aussi que je l'épouse, celle-là? Que n'épouse-t-elle frère Jean? Je vais avec vous, docteur, allons à la Roche-Clairmaud, je veux revoir ma pauvre petite Violette.
—Elle ne voudra pas vous parler.
—Eh bien! vous lui parlerez pour moi. Promettez-lui….
—Quoi?
—Que je l'épouserai si mon oncle lui donne une bonne part de son bien.
—Je pense qu'elle sera touchée de votre bon vouloir.
—Vous pouvez compter sur ma gratitude, docteur, si vous prenez mes intérêts dans cette affaire, ajouta le compère Jérôme en faisant mine de fouiller à son escarcelle.
—Fi donc! dit Alcofribas en passant dédaigneusement devant lui et en tendant la main derrière le dos comme un vrai médecin de comédie. Mais il n'y avait rien dans l'escarcelle du cabaretier, et il crut se tirer d'affaire en mettant sa main vide dans celle du docteur qui la retira brusquement en disant encore une fois: Fi donc! Puis maître François continua sa route en pressant le pas d'un air fâché, tandis que le cousin Jérôme le suivait à la piste en le suppliant de l'entendre.
—Vous serez hébergé tant qu'il vous plaira à la Lamproie, vous y serez comme chez vous, et eussiez-vous aussi peu d'argent qu'il y en a pour l'heure dans mes grègues et dans ma gibecière, on se tiendra pour bien payé et très-honoré quand il vous plaira de partir.
—Je pars ce soir même, dit le docteur, et c'est messire Jean Buinard qui s'est chargé de mes dépens.
Se disputant ainsi, ils arrivèrent par delà le gué de Fresnay, au pied de la roche Clairmaud.
—Restez à distance, dit vivement maître François, je parlerai pour vous, mais n'approchez pas: voici la cabane de Violette; elle est assise sur le seuil.
En effet, la jeune mère était assise devant sa porte, son petit enfant dormait couché sur ses genoux, abrité du soleil par un petit lange bien blanc. Elle filait avec précaution sa quenouille, en chantant à demi-voix un Noël dont le refrain était:
Dormez, mignon,
Dormez, gentil
Petit poupon.
Elle sourit mélancoliquement en voyant revenir le docteur. Quant à
Jérôme, il s'était caché derrière un gros arbre.
—Eh bien! dit le docteur, nous devenons donc moins sauvage? nous prenons un peu de soleil, et nous ne cachons plus le petit Jésus que voilà au fond de notre maisonnette.
—Non, dit Violette avec douceur, je sais bien maintenant que personne ne veut me le prendre. J'avais peur dans les premiers jours qu'un homme ne prétendit être le père de mon enfant, ce qui eût été un grand mensonge, car c'est le bon Dieu qui m'a donné mon enfant à la suite d'un beau rêve que j'ai fait. Je suis encore ce que j'étais avant, puisque je n'ai pas aimé d'homme, et qu'aucun homme ne m'a aimée! Tout ce qui est resté vrai de mon joli songe d'amour, c'est toi, mon bel enfant chéri! et Violette effleura de ses lèvres le front paisible de son enfant.
Maintenant, ajouta-t-elle, pourquoi le cacherais-je? je n'ai pas honte de lui; j'en suis fière! Il faut bien que je le montre au soleil pour que le soleil le réchauffe et le caresse. Tout le ciel doit l'aimer et lui faire gracieux accueil, puisque c'est l'enfant du bon Dieu.
—Ma chère Violette, dit maître François un peu ému, ne seriez-vous pas bien aise de donner un nom à ce petit ange?
—Oh! certainement! dit naïvement la mère; je veux le faire baptiser. Si j'ai tardé jusqu'à présent, c'est que je craignais de parler à M. le curé, car je ne comprends jamais rien à ce que les prêtres me disent, et il me semble toujours qu'ils me regardent comme une folle.
—Je suis prêtre et je vous comprends. Je me charge du baptême, mais ce n'est pas de cela que je voulais vous parler. Vous savez que devant la loi un enfant, pour être légitime, doit porter le nom de son père.
—Nous l'appellerons donc Amour trompé, dit tristement la jeune femme… Oh! non cependant, pas trompé; puisque c'était mon enfant que je désirais! Si ce cher mignon doit porter le nom de son père, il faudra lui donner le plus joli de tous les noms du bon Dieu.
—Je vois que vous ne pardonnez pas à celui qui vous a trompée. Mais s'il était repentant, et qu'il voulût vous épouser, le refuseriez-vous?
—Qui donc? dit Violette, comme sortant d'un rêve.
—Moi, dit alors Jérôme en sortant tout à coup de sa cachette et en se jetant assez gauchement aux genoux de la jeune femme.
—Mon enfant! prenez garde! ne touchez pas à mon enfant! dit-elle en se levant avec précipitation.
—Imbécile! dit maître François, vous avez tout gâté; qui vous priait de venir ici?
Violette était rentrée dans sa cabane et avait refermé sa porte.
—Eh bien! tant pis! disait Jérôme: il faut que je lui parle. Et il frappait en appelant: Violette! ma chère petite Violette!
—Que me voulez-vous, monsieur? Jérôme dit une voix de l'intérieur.
—Vous demander pardon, Violette, et faire ma paix avec vous.
—Je n'ai rien à vous pardonner, et je ne suis en guerre avec personne.
Laissez-moi travailler et allez-vous-en.
—Violette, ma pauvre Violette, j'ai bien des torts envers toi, mais je veux tout réparer. Je reconnaîtrai ton enfant.
—Comment reconnaîtriez-vous mon enfant? Vous ne m'avez jamais connue, et moi, lorsque j'ai cru vous connaître, c'est que je vous prenais pour un autre.
—Vous voyez bien qu'elle bat la campagne, dit alors le cousin en se retournant du côté d'Alcofribas.
Le docteur ne l'écoutait pas et se promenait devant la porte en tenant sa longue barbe dans une de ses mains, et murmurait tout bas: «Sublime, sublime nature! bizarre exception qui confirme la règle!… Combien tu vas me faire mépriser les femmes!
—Ne craignez rien et ouvrez-nous, Violette, dit-il enfin à son tour; si
Jérôme vous est désagréable, il s'en ira.
Violette ouvrit tout à coup la porte, mais elle ne tenait plus son enfant; elle l'avait déposé sur son lit et avait fermé les rideaux.
Elle parut sur le seuil de sa cabane avec un visage calme.
—Je ne crains pas monsieur Jérôme, dit-elle; pourquoi me ferait-il du mal? Nous ne sommes rien l'un à l'autre. Pourquoi pense-t-il encore à moi, quand je ne pense plus à lui?
—C'est que je m'inquiète de vous, dit effrontément l'ivrogne. Il faut bien que vous viviez, et votre quenouille ne peut suffire pour vous et votre enfant.
—Monsieur, répondit Violette, ne me faites pas rougir en me rappelant que j'ai reçu autrefois quelques secours de votre oncle. Il a dû regretter de n'avoir pu me les apporter lui-même. Toutefois, je ne vous reproche rien; ce qui est arrivé, Dieu l'a permis. Quant à vous, permettez-moi de ne plus vous connaître.
—Mais enfin, comment pourrez-vous élever cet enfant, si vous n'avez pas un mari? Et comment ferez-vous pour que votre fils ne soit pas toute sa vie… un bâtard?
—Un bâtard! dit la jeune femme avec hauteur. Les bâtards sont les enfants qui font rougir leurs mères, les enfants des femmes qui se sont vendues à des hommes qu'elles n'aimaient pas! Les bâtards, ce sont les enfants qui font horreur à leurs mères elles-mêmes. Le mien est légitime, car je l'aime et j'en suis fière! J'ai eu assez d'amour pour justifier et ennoblir sa naissance. Cet amour, je le donnais à qui ne pouvait le recevoir ni même le comprendre; il m'est donc resté tout entier! J'aimerai mon enfant pour deux. J'ai sans doute un amant ou un mari quelque part, dans le ciel peut-être: je ne sais, mais je sens qu'il existe, puisque j'aime de tant d'amour! C'est à celui-là qu'appartient l'âme qui est sortie de mon âme, c'est lui qui adoptera cet enfant de moi toute seule, cet enfant qui m'est venu comme je m'oubliais en songeant à mon véritable bien-aimé. Vous riez, monsieur Jérôme, et vous ne comprenez rien à ce que je dis. Vous voyez bien que vous n'êtes pas le père de mon enfant, et que je n'ai jamais pu être rien pour vous?
—La pauvre petite a la fièvre, dit tout bas Jérôme au docteur; c'est une suite de ses couches probablement, car avant elle était loin de parler ainsi. C'était une jeune fillette toute douce et toute timide.
—En effet, dit maître François, je la trouve un peu exaltée. Retirez-vous, croyez-moi; votre vue lui fait mal; nous ferions peut-être mieux vos affaires en votre absence.
—Je me recommande à vous et je m'en vais. Adieu donc, méchante
Violette.
—Merci, monsieur Jérôme, et ne vous dérangez plus pour moi.
Le cabaretier de la Cave peinte s'éloigna lentement, et maître François se rapprochant de la jeune mère:
—Enfant, lui dit-il, où avez-vous puisé ces idées étranges? et pourquoi êtes-vous sans pitié pour un homme que vous pourriez peut-être rendre meilleur? je vous le confesse, j'ai pensé au respect qu'on doit à la Vierge Marie en vous voyant si fière de bien aimer votre cher enfant, et je vous crois pure de coeur et vierge d'âme, ce qui vous anoblit comme femme et comme mère. Pourquoi donc ne seriez-vous en tout semblable au divin modèle des femmes? Au lieu de mépriser les petits que ne les grandissez-vous en les élevant sur vos bras? Je vous le dis, Violette, vos idées sont folles, parce qu'elles sont à moitié sublimes; vous avez voulu être amante et vous n'avez été que mère, vous l'étiez même pour celui qui n'était pas digne de vous, car semblable à la femme qui aime le petit enfant, lorsqu'il ne peut encore ni penser à elle ni la connaître, vous revêtiez la pauvreté de son naturel de toutes les richesses du vôtre; est-ce donc parce que la misère de votre protégé a paru plus grande que vous avez dû cesser d'être généreuse envers lui? un amour comme le vôtre, Violette, ne se trompe jamais que lorsqu'il se lasse. Vous ne pouvez peut-être plus être l'amante de Jérôme, mais vous pourriez encore être sa mère, et étendre jusque sur lui un peu de cet amour que vous avez pour votre enfant.
—Si Jérôme était malheureux, abandonné ou malade, dit Violette en baissant la tête et en essuyant une larme, je me dévouerais volontiers pour lui.
—Je le crois sans peine, vous devez être le bon ange de ceux qui souffrent.
—Les gens des environs me consultent assez volontiers quand ils sont malades; je ne saurais dire si c'est qu'ils me supposent un peu sorcière. Mais je leur donne simplement les conseils qui me viennent au coeur, et je suis heureuse de leur être utile.
—Eh bien! si je vous proposais de remettre la paix dans la conscience d'un vieillard, de réconcilier une famille, de guérir peut-être un malade, viendriez-vous avec moi?
—J'irais: car vous avez gagné toute ma confiance.
—Venez donc chez le seigneur de la Devinière. Chemin faisant je vous expliquerai pourquoi… ou plutôt attendez-moi ici, car il faut d'abord que je retourne à Chinon, et que j'y change de costume; dans une heure je serai ici, et je vous prendrai avec moi; nous tâcherons de faire en sorte que votre journée ne soit pas perdue.
—Oh! que cela ne vous inquiète pas, lorsque je perds un jour à visiter des malades ou à pleurer, je regagne en veillant la nuit ce que j'ai perdu le jour.
—Voilà pourquoi vous êtes souffrante, chère enfant, vous usez le fil d'or des Parques sur la quenouille de Pénélope. Laissez-moi vous parler en père; je suis prêtre et j'en ai le droit; je suis médecin et vous m'avez consulté; je suis homme enfin, et vous m'avez tout ému; aussi, devant vous seule, et pour la seule fois de ma vie peut-être, je dépose le masque de plaisanterie et de risée que je me suis fait pour dérober la franchise de mon visage à la malveillance des hommes; plus tard nous nous connaîtrons peut-être mieux, et si je ne puis alors vous faire rire avec moi, je viendrai pleurer avez vous. Je vais revenir déguisé en théologien, et j'aurai bien du malheur si vous ne riez pas un peu de mon costume et de ma tournure. Je vous dirai, en cheminant avec vous vers la Devinière, pourquoi je suis forcé de faire cette mascarade. C'est pur devoir d'amour filial.
—Eh bien! donc, je vais vous attendre, dit Violette, et j'irai avec vous où vous me conduirez.
VI
LES SENTENCES D'HYPOTHADÉE
Une heure ne s'était pas écoulée que maître François ayant changé de barbe, s'étant coiffé d'un chaperon quelque peu gras et remplaçant ses lunettes par un garde-vue de taffetas, vêtu, comme Janotus de Bragmardo, d'un liripipion à l'anticque, portant sous le bras un gros et gras in-folio qui plus fort sentait, mais non mieux que roses, arriva chez Violette Deschamps et lui expliqua de son mieux le personnage d'Hypothadée, qu'il allait faire près du vieux Thomas. La confiance s'était déjà établie entre elle et lui, car les âmes au-dessus du vulgaire se comprennent dès qu'elles se rencontrent. La jeune femme expliqua à l'homme d'esprit pourquoi elle se tenait habituellement renfermée, ne parlant à personne, parce que personne ne parlait comme elle. Maître François apprit alors que le pauvre manouvrier Deschamps n'était pas né dans ces belles campagnes de la Touraine, et que son langage et ses manières vulgaires avec les profanes cachaient dans l'intimité de ses entretiens avec sa fille la plus parfaite distinction; mais qu'il l'avait toujours instruite à ne tenir aucun compte de ce qui était dans le monde, se préoccupant seulement de ce qui devait être. Violette n'en savait pas davantage, et son père avait sans doute un secret qu'il avait emporté en mourant.
—Je crois le deviner, dit maître François; c'était sans doute un de ces hommes que l'esprit d'avenir tourmente, et qui ont peur d'eux-mêmes. Mais pourquoi, lui qui savait si bien prendre l'apparence des idées communes, ne vous apprenait-il pas à vivre au milieu de ce monde?
—Il le voulait, dit Violette, mais j'aimais mieux les idées de mon père; et puis il ne croyait sans doute pas mourir si tôt.
—Pauvre digne homme! murmura maître François, livré aux angoisses de la pensée et aux fatigues du travail, il ne devait pas compter sur la durée de sa chandelle; il la brûlait par les deux bouts.
Chemin faisant pour la métairie de la Devinière, maître François aussi se confiait à Violette, et lui parlait de ses projets pour l'avenir. Il n'avait qu'un but, la liberté de sa conscience; qu'un espoir, l'indépendance de sa pensée. Il espérait parvenir, à force d'adresse, à l'impunité de l'intelligence et du talent. Violette était vivement émue et pressait doucement son enfant contre sa poitrine; car on peut bien avoir supposé déjà que le marmot n'avait pas été laissé seul dans la cabane.
—D'ailleurs, disait maître François, je veux lui donner le baptême. Nous trouverons pour lui sans doute un parrain à la Devinière. Je veux porter bonheur à ce que vous aimez le mieux.
En arrivant chez le vieux Rabelais, maître François, devenu le docteur Hypothadée, donna à sa voix une lenteur solennelle et un accent un peu nazillard qui le déguisaient parfaitement, et l'empêchaient de ressembler en rien à celle du médecin Alcofribas.
Si l'on me demande où il avait pris ces divers déguisements, je répondrai que frère Jean les avait empruntés, moyennant une pistole, chez un fripier de Chinon, et les avait portés lui-même secrètement au logis de la Cave peinte, dans la chambre de maître François.
Le révérend père Hypothadée fut donc reçu par frère Jean, qui le conduisit à la chambre du malade; quant à Violette, on la fit asseoir dans une chambre du rez-de-chaussée, en attendant que le vieux Thomas voulût la voir. Le métayer Guillaume ne comprenait rien à tout cela, et se demandait si on allait remettre son propriétaire en nourrice. Toutefois, il ne disait rien, pensant que tout se faisait d'accord avec les moines de Seuillé, puisque frère Jean des Entommures semblait diriger toute l'affaire. Il prenait donc tout en patience, et profitait de l'ordre qu'il avait reçu d'exhiber du vin de la cave et de remplir les flacons du meilleur, pour goûter un peu si le piot se conservait bien et ne sentait pas le moisi.
Pendant l'absence un peu longue de maître François, frère Jean avait égayé les esprits du vieux goutteux en lui racontait des histoires à rire. Il lui avait dit, entre autres, celle de ce paysan qui fut médecin malgré lui, et qui guérit la fille du roi rien qu'en se grattant le haut des jambes devant un feu clair, puis rassembla tous les malades de la ville et leur fit crier à tous qu'ils étaient guéris, rien qu'en leur proposant de brûler le plus malade d'entre eux, et de mettre sa cendre en tisane pour la guérison des autres. Le vieux Thomas riait à gorge déployée, car l'accès de goutte était passé; et l'assurance du docteur, qui avait promis de le rajeunir, l'aspect nouveau de sa vieille chambre, le grand air ivre de soleil et tout parfumé des senteurs de la belle saison, le souvenir de son jeune temps, et je ne sais quelle envie, dont le vieillard s'étonnait lui-même, de secouer l'ennui qu'avaient appesanti sur sa tête embéguinée les capucinades de frère Pelosse, tout cela regaillardissait le bonhomme, et, comme rien n'est meilleur pour les goutteux que de se distraire et de rire, comme la maladie de vieillesse s'aggrave toujours par le chagrin, il s'ensuivait naturellement que l'ordonnance de Rondibilis opérait déjà des merveilles.
—Dieu nous protège, frère Jean, mon grand ami, dit l'ex-apothicaire, en essuyant au coin de son oeil une larme de gaieté; je vois bien maintenant que le docteur, votre ami, est un grand homme, et qu'il ne guérit pas ses malades par des balivernes; je crois que les bons pères de Seuillé ne vendangeront pas encore cette année dans le clos de la Devinière. Buvez à ma santé, mon bon frère; si j'osais, j'en boirais une goutte: mais, à propos de goutte, je ne veux pas fâcher la mienne. Elle passera, mon gros ami, elle passera, notre père en Dieu, et alors nous ferons chère-lie! frère Macé n'en aura rien. Mais voilà bien longtemps que le docteur Alcofribas tarde à revenir; n'aurait-il plus trouvé à Chinon le révérend Hypothadée?
—Je crois plutôt qu'il est fatigué, et qu'il se repose: voilà bien du chemin qu'il fait aujourd'hui. Ou bien, peut-être, il aura été arrêté à Chinon par quelque autre goutteux de bon aloi. Il faut bien partager avec ses frères les ressources que Dieu nous envoie, et vous êtes trop bon chrétien pour vouloir du soulagement pour vous seul. Mais je crois que le voici; ne bougez, je vais lui ouvrir.
Un moment après, frère Jean introduisait Hypothadée.
—Que la paix soit dans cette maison, dit en entrant le théologien d'une voix grave et lente; je viens de la part de mon docte confrère le docteur Rondibilis Alcofribas, qui est resté à Chinon pour soigner le maître de l'auberge de la Lamproie, atteint soudainement d'apoplexie.
—Quoi! dit le vieux Thomas, mon neveu! le malheureux est-il en danger? Voilà pourtant la suite de son inconduite. Le docteur le croit-il en danger?… J'avais bien prévu que tout cela finirait mal. Allons! je n'aurai plus besoin de le déshériter, et s'il en meurt je lui pardonne.
—Puisse le bon Dieu, notre Seigneur, ne point vous pardonner vos péchés à une si dure condition, dit en saluant Hypothadée.
—Monsieur notre maître, reprit le bonhomme Rabelais, je vous ai fait mander pour que vous me tiriez de toute perplexité d'esprit; afin que la nature opère sans obstacle pour ma guérison, selon le bon vouloir de notre docteur Rondibilis. Et d'abord, dites-moi si vous ne pensez pas que du bien amassé pendant toute la vie d'un homme lui soit une lourde charge à sa mort?
—La mort nous décharge de tout, excepté de nos mauvaises actions et de nos mérites.
—Hélas! mon père, c'est précisément cela qui m'effraye. Quand je mourrai, j'aurai été riche, et notre Seigneur a crié: Malheur aux riches! C'est pourquoi je pensais à me dépouiller de tout avant de mourir, afin de sauver ma pauvre âme par la vertu de pauvreté.
—Lisez saint Paul, il vous dira que la pauvreté volontaire n'est rien sans la charité qui la vivifie.
—C'est bien pour cela que j'ai résolu de faire la charité de tous mes biens aux pauvres moines de Seuillé.
—Voilà une charité qui me semble peu charitable.
—Pourquoi donc?
—Vous voulez vous sauver par la pauvreté en risquant de perdre les bons moines par la richesse.
—Mais, que voulez-vous que je fasse! Je ne veux plus entendre parler de mon vaurien de fils, et j'ai un neveu qui est un mauvais drôle; l'enrichir serait mettre l'argent du bon Dieu dans l'escarcelle du diable.
—L'argent du bon Dieu, dites-vous! oh! oh! qu'est ceci? Ne savez-vous pas comment notre Seigneur appelle le Dieu de l'argent? il le nomme Mammona, et en fait le dieu de l'iniquité. Je ne connais, pour moi, d'autre argent du bon Dieu que les trente deniers au prix desquels on le vendit, et qui servirent ensuite à ouvrir l'auberge de la mort; c'est Haceldama, le champ du sang, la sépulture des étrangers.
—Que dites-vous donc à votre tour, mon père? Quoi! l'argent appartient au diable! Mais n'est-ce pas l'argent qui paye la pompe des églises et les sacrements qu'on y donne? car s'il est défendu de vendre les sacrements, on les donne gratuitement à ceux qui font volontairement quelque aumône à la sainte Église. Or, afin que les fidèles ne soient pas embarrassés, les tarifs sont fixés d'avance, et tout se fait pour la gloire de Dieu.
—Je n'en disconviens pas; car, en ma qualité de théologien ordinaire du pape, je suis avant tout l'enfant soumis de l'Église. Judas a été un grand criminel de vendre son Maître, parce que l'Église infaillible n'avait pas encore autorisé ce commerce. Il exerçait sans lettre patente. D'ailleurs, maintenant, comme vous dites, on ne vend plus Jésus-Christ, on le donne pour de l'argent, et c'est bien différent; et puis, à cet échange tout généreux, c'est la sainte Église qui perd, puisque l'argent n'est que fumier du diable, pour lequel elle nous donne le bon Dieu et toutes ses grâces.
—Vous dites bien, maître Hypothadée; oh! que vous dites bien! Partant, vais-je donner certainement tout mon argent aux bons moines, puisque l'argent n'est que fumier de Satanas: la question n'était que de savoir si, pour mon salut, volontiers ils se feraient les palefreniers du diable. Frère Macé m'a déjà rassuré sur ce point.
—Voyez la charité du saint homme! Mais ne craignez-vous pas d'en abuser, messire Thomas? Est-il charitable, encore une fois, de mettre son prochain en péril? N'avez-vous pas peur que cet argent ne pèse sur la conscience du frère Macé?
—Oh! tant s'en faut; qu'au contraire il acceptera volontiers pour son couvent, non-seulement tout mon argent comptant, mais encore la Devinière et jusqu'au revenu de l'auberge de la Lamproie; il assure que plus le couvent devient riche de biens, plus les frères sont pauvres d'esprit, et que c'est là réellement ce que le Sauveur recommande.
—Frère Macé est, à ce que je vois, un connaisseur en fait de pauvretés d'esprit. Il aime mieux que les moines se grisent que de penser à mal, et il tire merveilleusement la conclusion de l'argument qui bene bibit bene dormit. Revenons à votre neveu: le voilà donc bel et bien déshérité?
—Et c'est juste, n'est-ce pas? un ivrogne!
—Un débauché!
—Oui, qui séduit les petites filles.
—Et qui ne les épouse pas.
—Ah bien, oui! il ne lui manquerait plus que de vouloir les épouser.
—Il ne lui manquerait que cela pour être excusable, n'est-ce pas? En effet, le mariage répare l'offense faite à Dieu et aux parents.
—Des parents! ah bien, oui! la donzelle n'en a pas; c'est une orpheline.
—A laquelle vous avez servi de père; on m'a raconté cette histoire.
Mais est-il bien vrai que vous ne l'ayez jamais vue?
—Qui?
—La petite Violette Deschamps.
—Je l'ai vue toute petite, et je ne croyais pas alors qu'elle grandirait pour me faire tout ce chagrin! Depuis, elle n'est pas venue une seule fois à Chinon ni à la Devinière; mon fripon de neveu se chargeait de m'en donner des nouvelles, mais il me cachait bien celles qui le concernaient, le paillard! Bref, ils m'ont bien trompé, les sournois.
—Comment aussi chargiez-vous votre neveu, un jeune homme, un mauvais sujet, de voir chez elle votre petite protégée? N'était-ce pas envoyer le loup dans la retraite de la brebis?
—Mon Dieu, nous autres bonnes gens de la Touraine, nous ne croyons au mal que quand il est arrivé.
—Mais alors le réparez-vous?
—Quoi réparer? et que voulez-vous que je répare? l'honneur d'une fille? c'est un bijou qui ne se raccommode jamais. D'ailleurs chacun doit répondre de ses fautes, et j'ai assez des miennes.
—Pardonnez-nous nos offenses comme nous pardonnons à ceux qui nous ont offensés, disent les patenôtres.
—Mais… en tout ceci personne ne m'a offensé, que je sache.
—Eh bien! alors, pourquoi vous chargez-vous de punir?
—Mon bien est à moi, monsieur notre maître, et j'en puis faire ce qui me plaît, dit ici le vieux Thomas impatienté.
—Fort bien, messire; voilà qui est parlé. Et si tous les pénitents disaient de même, point ne serait besoin de tant de docteurs pour diriger les consciences. Je fais ce que bon me semble; voilà qui répond à tout en matière de morale. Le bon Dieu ne dirait pas mieux. Vous n'aviez pas besoin, en ce cas, de nous faire venir; je vais, s'il vous plaît, retourner à Chinon et je vous renverrai le médecin.
—Ne vous fâchez pas, voyons: je veux faire de ce qui est à moi le meilleur usage possible; et puisque tout nous vient de Dieu, c'est à Dieu que je voudrais rendre ce qui m'est venu de lui. Je sens bien que lui seul est le grand propriétaire, et que nous sommes ses petits fermiers. Quand nous mourons il nous fait rendre gorge, et nous n'emportons rien qu'un vieux drap, quand notre héritier nous le donne. Cela est bien triste, docteur!
—Oui, triste pour le mauvais riche, et consolant pour le pauvre Lazarus qui doit avoir son tour et se réjouir, tandis que l'autre va pleurer et grincer des dents; tout cela est dit en parabole et se réalisera en vérité; c'est pourquoi les sages qui prévoient l'avenir ont horreur du bien mal acquis, et aiment mieux vivre dénués de tout que de mourir voleurs.
—Est-ce donc qu'à votre avis, notre maître, tous les riches sont des voleurs?
—Oh non! car vous savez qu'il en entre dans le royaume du ciel autant qu'il passe de chameaux par le trou d'une aiguille. Ceci est parole d'Évangile.
—Voler c'est prendre ce qui appartient aux autres.
—Ou le garder.
—Mais bien des riches n'ont rien pris à personne.
—Beaucoup gardent du superflu, tandis que les pauvres manquent du nécessaire. Que diriez-vous d'un frère qui gaspillerait le reste de son pain après avoir mangé, tandis que son frère à côté de lui mourrait de faim?
—Je dirais que c'est un mauvais coeur, mais il serait dans son droit.
—Peut-être. Mais si son frère expirant se redressait dans le délire d'une dernière convulsion et voulait étrangler son bourreau avant de mourir, que diriez-vous de celui-là?
—Ah mon Dieu! vous me faites peur! mais je dirais que c'est une bête féroce, qu'il faut l'enchaîner et le pendre.
—Avec tous ses complices?
—Sans doute, s'il en avait.
—Fort bien. Il faudrait pendre alors avec l'assassin celui qui l'aurait exaspéré et provoqué un crime; mais le malheureux affamé serait déjà mort et se soucierait peu de la potence; resterait, monsieur, le beau mangeur qui aurait de l'argent pour se payer une corde neuve. Il aurait bien mieux fait de donner du pain à son frère.
—Docteur Hypothadée, il me semble que ces propos ont je ne sais quoi qui sent l'hérésie. Cependant me voilà tout perplexe et tympanisé. Je ne veux point arriver à la porte du ciel avec une bosse de chameau. Je donne tout aux pauvres, et les vrais bons pauvres ce sont les moines, ils prieront pour le repos de mon âme.
—Et ils boiront votre bon vin à votre résurrection future.
—Amen! Je ne pourrai alors leur faire raison…. C'est une triste chose que la mort! Ah! le docteur Rondibilis? Où est le docteur? voilà que je revieillis; je crois que mes accès de goutte vont me reprendre.
—Pourquoi aussi pensez-vous sans cesse à ces diseurs de Requiem? Ne vous semble-t-il pas que placer votre héritage entre leurs mains, c'est comme si vous donniez d'avance votre mesure au fossoyeur? Donnez ou plutôt restituez à Dieu votre fortune, rien de mieux; mais si vous aimez encore un peu la vie, pourquoi cherchez-vous votre Dieu sous la figure de la mort? Vive la jeunesse, la santé, la beauté, la vie! ce sont les vraies images de Dieu! Regardez ce soleil, le prenez-vous pour un hérétique? Il est catholique si jamais on le fut, car est-il quelque chose de plus universel que la lumière? Eh bien! lui trouvez-vous le visage blafard de frère Macé? Ne rit-il pas mieux que frère Jean? n'est-il pas resplendissant et vermeil? Tous les jours il se rajeunit et s'éveille, comme un beau petit enfant, dans les linges blancs de dame Aurora, qui le fait jouer avec des roses et lui passe entre les boucles naissantes de ses cheveux d'or une main toute humide de rosée; la rosée est la sève des roses; leur nom atteste leur parenté, et la dive rosée du flacon fait refleurir les joues et les lèvres des vieillards. Les roses de la jeunesse sont belles à voir aussi sur les joues des jeunes filles et des petits enfants. Que ne faites-vous comme le bon Sauveur qui aimait à se voir entouré de bambins et de jeunes mères. On dit que des femmes le suivaient partout, et qu'il embrassait les petits enfants. Cela me rappelle que je ne suis pas venu seul, et qu'une jeune femme attend en bas qu'il vous plaise de lui parler. C'est maître Alcofribas qui l'a choisie et qui vous l'envoie pour vous soigner. Il a préféré pour cela à tout autre une jeune et belle nourrice, parce que celle-là sait comment il faut soigner un vieillard qui soigne un petit nourrisson; et puis, d'ailleurs, il s'agit de vous rajeunir, et c'est un petit frère de lait que le docteur va vous donner. Le révérend dom Buinard veut-il bien dire à la jeune dame de monter?