—Appelez-moi frère Jean des Entommures, dit dom Buinard, je ne réponds qu'à ce nom-là.
Un moment après la jeune femme était introduite; sa beauté et sa modestie parurent faire une vive impression sur le vieux Rabelais, qui dans sa jeunesse avait passé pour aimer beaucoup les femmes. Violette s'empressa près du vieillard, se souvenant qu'il lui avait autrefois voulu du bien; mais elle se garda bien de lui dire son vrai nom, car maître François lui avait fait la leçon en route, et s'était emparé complètement de son esprit.
Le vieux ne sentit pas sans tressaillir d'aise, ses petites mains délicates lui soutenir la tête, en arrangeant ses coussins derrière son dos; Hypothadée, pendant ce temps, tenait le poupon dans ses bras et déridait son front magistral en le berçant, comme eût fait une bonne nourrice.
—Il me semble, dit le père Thomas, que je vois la béate Vierge Marie venir elle-même à mon secours, et que pour remuer mes coussins, elle a donné son fils à garder à M. saint Joseph.
—Saint Joseph est de trop dans l'affaire, dit le faux Hypothadée, je ne suis ni charpentier, ni marié, ni… rien de ce qu'était le grand saint Joseph. Mais la jeune femme que voici est vraiment l'image vivante de la mère de Dieu, et cet enfant! qu'en dites-vous, bonhomme Rabelais? N'est-il pas joli comme un vrai bon Dieu nouveau-né? Voilà une image de Dieu plus gracieuse que frère Pelosse!
—Je conviens avec vous que frère Pelosse n'est pas beau, et je vois que vous le connaissez. Mais, grand Dieu! j'y pense; il va revenir! Que dira-t-il? Voilà de belles équipées! Comment l'empêcher de rentrer et lui expliquer pourquoi le docteur Alcofribas… Mais frère Jean s'en chargera, n'est-ce pas, frère Jean? Et vous, monsieur notre maître Hypothadée, vous qui avez une langue dorée, je compte sur vous pour l'apaiser. Tenez, prenez cette clef, ouvrez ce tiroir, prenez dans le coin à droite un paquet de parchemin, c'est mon testament. J'ai juré de le lui remettre; nous le lui donnerons quand il viendra, et il consentira volontiers à tout.
VII
LA VENDANGE DU DIABLE
On en était sur ces menus propos, lorsque, dans le clos même de la métairie, un bruit horrifique se fit entendre. C'étaient des cris étouffés renforcés par des tumultes confus de grelots et de sonnettes; des voix qui n'avaient rien d'humain se mêlaient à tout ce tapage: Hho! hho! hho! brrrourrrs, rrrourrrs, rrrourrrs! Hou, hou, hou! A l'aide! au secours! drelin din din! Une fumée sentant le souffre et la résine entrait en même temps par les fenêtres.
—Qu'est ceci? s'écria le vieux Rabelais. Violette courut à son enfant.
—Le voici, ne craignez rien, dit maître François; je ne sais ce que signifie cette farce. Tenez bien votre poupon; je sors et vais voir ce que c'est.
—Grand saint Benoît! dit frère Jean, qui s'était mis à la fenêtre; c'est frère Macé Pelosse assailli par une légion de diables; ils le poursuivent dans le clos comme ceux du mystère de la tentation pourchassent le compagnon de saint Antoine.
—Maître François faisait signe de l'oeil à frère Jean pour savoir si cette plaisanterie venait de lui; mais dora Buinard paraissait franchement et naïvement étonné d'abord, puis le rouge de la colère lui monta au visage.
—Ils saccagent la vigne! s'écria-t-il. Attendez, attendez, brigands de diables, je vous donnerai sur les oreilles et je vous applatirai les cornes. Où est mon bâton de la croix?
—Frère Jean! frère Jean! à mon secours! miséricorde! criait d'une voix langoureuse et désespérée frère Pelosse, cerné par les diables et trébuchant à travers les ceps en renversant les échalas.
—Frère Jean, mon ami, disait le vieux Thomas, maître Hypothadée, mon père spirituel, voyez ici mon gros livre d'heures, apportez-le-moi, fermez bien la porte, restez près de moi, et récitons ensemble alternativement les Psaumes de la pénitence.
—Pénitence! dit frère Jean; il sera temps de la faire quand le piot nous manquera l'année prochaine. Vive Dieu! le beau clos de la Devinière! La vigne qui alimente la Cave peinte, le meilleur vin de la Touraine! les diables ne le ravageront pas impunément; je le jure par les houzeaux de saint Benoìt! Maître Hypothadée, restez ici pour rassurer maître Thomas; mettez-vous seulement à la fenêtre et regardez-moi faire, vous allez voir comme j'entends les exorcismes.
Ce disant, il met son froc en bandoulière, empoigne son bâton de la croix qui était en coeur de cormier, se précipite hors de la chambre, et presque au même instant on le voit tomber dans le clos comme la foudre. Les diables qui poursuivaient frère Macé étaient tout caparaçonnés de peaux de loup, de veaux et de béliers, passementées d'os de mouton, de têtes de chiens, de ferrailles, de chaînes et d'ustensiles de cuisine; ils étaient ceints de grosses courroies auxquelles pendaient de grosses cymballes de vaches et des sonnettes de mulets, ils tenaient en main et agitaient en l'air de longs bâtons noirs pleins de fusées; d'autres portaient de longs tisons allumés sur lesquels ils jetaient de temps en temps de pleines poignées de souffre et de résine en poudre. C'étaient les gens du seigneur de Basché qui, à l'instigation de leur maître, faisaient cette momerie, et étaient venus attendre le moine sur la route de Seuillé, près du clos de la Devinière, dans lequel le frère Macé cherchait vainement un refuge. Ils étaient donc là piétinant la vigne, cassant les bourgeons, renversant les ceps, enfumant et faisant jaunir le pampre, lorsque frère Jean, plus formidable que Samson armé de la mâchoire d'âne, se rua sur eux sans dire gare, et frappant à tort à travers, lourd comme plomb et dru comme grêle, envoya les premiers qu'il rencontra la tête en bas et les pieds pardessus la tête, ratisser les cailloux avec leurs dos. Frère Pelosse plus mort que vif était tombé la face contre terre et n'osait plus lever la tête, frère Jean des Entommures enjamba bravement par-dessus lui et donna avec une nouvelle furie sur les malheureux diableteaux, qui commençaient à lâcher pied et à regarder du côté de la porto. Le bâton de la croix tournoyant en l'air comme l'aile d'un moulin, semblait frapper partout à la fois, de ci, de là, d'estoc, de taille, sur les têtes, sur les bras, sur les jambes, sur les bedaines rembourrées de filasse, sur les griffes qui portaient les torches et les brandons, faisant voler le bois en éclats et le feu en nuages d'étincelles; aux uns il accrochait en passant leur nez postiche et découvrait le visage camus d'un pleutre, aux autres ils abattait les cornes, et enlevant leur perruque de crin, il mettait à nu le crâne chauve d'un cuisinier dont la femme avait des amants. Les sonnettes tintaient sec sous les horions, comme des armures à l'assaut lorsqu'il pleut des bûches et des pierres; l'un s'enfuyant en tenant à deux mains sa tête; l'autre sautillant sur une jambe et faisant piteuse grimace, s'en allait criant son genou; l'autre s'esquivait à quatre pattes et recevait du pied du frère Jean un argument à posteriori; un autre qui voulait monter sur un arbre, se croyait embroché par le terrible bâton, qui l'atteignait au défaut de son haut de chausses; c'était une déroute générale! Jamais diables ne furent si bien rossés.
Le champ de bataille, était jonché de masques, de tisons éteints, de torches brisées, de cornes fracassées; les fuyards jetaient bas leurs peaux de bêtes pour courir plus vite, plusieurs saignaient du nez et se barbouillaient toute la figure en voulant s'essuyer; quelques poignets furent foulés, quelques os meurtris, quelques cervelles étonnées; il n'est point de victoire sans carnage, quand c'est la force qui triomphe! frère Jean avait vraiment l'air d'un Alcide. Rouge et le front ruisselant d'une noble sueur, les yeux étincelants d'éclairs, la bouche superbe et souriante de dédain, il respectait la vigne souffrante dans les plus grands efforts de sa colère, et sachant diriger ses coups pour ne pas atteindre la jeune anche à demi brisée. On assure qu'il fut moins attentif pour le dos de frère Pelosse, et qu'en le protégeant de trop près, il laissa quelquefois son bâton lui fleurer les côtes: le pauvre Macé, qui mourut huit jours après des suites de son saisissement, n'a jamais parlé de cette circonstance et se trouva alors trop heureux d'être délivré, pour chicaner ainsi sur les excès de zèle du moine et sur les anicroches du bâton libérateur.
Voici maintenant, si vous voulez le savoir, comment était survenue cette algarade.
Le seigneur de Basché était un viveur, une espèce de comte Ory, qui conservait les traditions de Villon, et faisait refleurir les compagnons de la franche lipée. Grand dépensier, il mangeait comme Panurge son blé en herbe, et ne payant jamais ses dettes, il avait souvent maille à partir avec les chicaneaux. Ceux qui voudront savoir comment il les traitait n'ont qu'à relire attentivement les chapitres 13, 14 et 15 du quatrième livre de Pantagruel. Il vivait aussi assez mal avec les moines de Seuillé, avec lesquels il avait procès, mais s'il en était un qu'il détestât par-dessus tous, c'était sans contredit ce malencontreux frère Macé. On peut juger de son étonnement et en même temps de sa maligne joie lorsque ce moine, trompé par un faux message de frère Jean, arriva au château de Basché, et dit qu'il venait pour entendre la confession du seigneur. Les valets voulurent d'abord le chasser en lui riant au nez, mais le sieur de Basché ouvrit lui-même sa porte, et fit entrer le moine dans son cabinet; puis, sous prétexte d'aller se préparer dans l'oratoire, il vint réunir ses gens dans la cour, leur dit de se déguiser en diable et d'aller attendre le moine près du clos de la Devinière; rentrant, ensuite près du frère Macé, il s'excusa de se confesser, alléguant que les diables le tourmentaient et chassaient de sa mémoire le souvenir de ses péchés.
—Si vous vouliez vous dévouer à ma place et répondre pour moi aux mauvais esprits, ils trouveraient à qui parler, et ils seraient obligés de s'enfuir dans la mer Morte. Car jamais n'oseraient-ils assaillir un si saint personnage!
—Frère Macé, flatté dans son amour-propre de saint homme, s'engagea un peu inconsidérément; le seigneur de Basché alors le remercia, le festoya, ordonna qu'on le fit manger et boire, et dans ses aliments fit mêler des poudres capables d'exagérer les effets naturels de la peur qu'il avait préparée au pauvre frocard, puis il le renvoya très-satisfait, et ne s'attendant à rien moins qu'à ce qu'il devait rencontrer.
Tandis que frère Jean abattait ainsi les puissances de l'enfer, le vieux goutteux, tout tremblant, disait aux faux docteur Hypothadée:
—Donnez-moi l'absolution, notre maître, ils vont venir chercher ma pauvre âme! Oh! que ne prennent-ils plutôt celle de frère Macé! Mon pauvre clos! mes belles vignes! je me repens, confiteor! j'ai mal fait de donner mon bien h ces moines. Voyez quelle compagnie ils amèneront dans mon clos, et pour qui sera la vendange! Approchez-vous, ma belle, protégez-moi, avec votre petit enfant innocent! Maître Hypothadée, sauvez-nous! je refais mon testament en votre faveur, si vous exorcisez ces diables, je ne veux faire tort à personne: Convertissez mon coquin de neveu, et je lui donnerai la part, seulement, pour Dieu, délivrez-nous.
—Voulez-vous, dit maître François, faire tout ce que je vous dirai?
—Dites vite, et que ces diables s'en aillent. Ah! mon Dieu, j'entends des cris et des lamentations; ils tordent sans doute le cou à frère Jean et à frère Macé.
—Prenez ce petit enfant dans vos bras; vous croyez, n'est-ce pas, à la vertu de l'innocence contre l'enfer?
—J'y crois, j'y crois! mais faites vite.
—Qu'allez-vous donc faire? dit Violette.
—Vous allez voir, répondit Hypothadée; c'est un charme infaillible pour chasser le diable des maisons, et y faire entrer la grâce de Dieu. Maître Thomas, récitez-nous votre credo.
—Volontiers.
Et le vieux Thomas prononça toute la formule.
Maître François, s'approchant alors d'une aiguière, y trempa ses doigts, et, les secouant trois fois sur le front de l'enfant:
—Thomas-François, dit-il, je te baptise au nom du Père, du Fils et du
Saint-Esprit.
Puis, reprenant le nouveau baptisé des bras de son parrain improvisé, et l'élevant comme une sainte image;
—Voilà, dit-il, comment le bon Dieu se fait voir aux hommes; adorez le frère nouveau-né du Sauveur.
En ce moment le bruit avait cessé dans le clos, tous les diables étaient en fuite, et frère Jean s'occupait à faire bassiner avec de l'eau-de-vie les contusions de frère Macé, auquel, pour certaines raisons, il fallait aussi faire changer la chemise et les chausses.
Le vieux Thomas était attendri jusqu'aux larmes; il criait miracle, et s'inclinait du mieux qu'il pouvait devant le petit ange que lui présentait maître François.
—Vous voyez, lui dit le docteur, qu'il vient de sauver votre vigne, et que les diables n'y sont plus. Maudiriez-vous votre neveu, s'il vous avait rendu un tel service avec une pareille innocence?
—Ah! le drôle! répondit le père Rabelais, que n'est il encore un petit enfant innocent comme celui-ci! Dire que je l'ai vu naître!… (Et ici la voix du vieillard s'attendrit.) Je croyais qu'à défaut de mon vaurien de fils ce serait lui qui me fermerait les yeux… Me voilà seul maintenant… et je ne veux plus entendre parler ni de mon fils, ni de mon neveu, ni de frère Macé… Quel est le père de ce chérubin?
—Son père est mort, dit Violette, en baissant les yeux.
—Eh bien, je l'adopte!… pour qu'il continue à protéger ma maison contre l'enfer. N'est-ce pas, maître Hypothadée? Je suis déjà son parrain, et je ne veux pas m'en défendre; je ferai plus, je serai son père adoptif. Je ne sais pourquoi il me plaît, et il me semble que mon coeur est tout remué à sa vue. D'ailleurs, il a chassé le diable de céans, il est juste que la maison soit un jour à lui. Je l'avais bien donnée à ce damné frère Pelosse, qui vient d'y amener tout l'enfer.
—Je vous approuve, dit Hypothadée, faites vite, car les diables reviendraient peut-être. Écrivons en deux mots votre volonté, pour mettre tous vos biens sous la sauvegarde de la sainte enfance. Tenez, voici du vélin et de l'encre; moi je ferai l'acte de baptême.
—Écrivez vous-même, je signerai, dit le vieux Thomas. J'ai eu tant de peur de ces diables, que j'ai la main toute tremblante.
Maître François se mit à écrire.
—Un instant, dit Thomas Rabelais en se ravisant; de qui cet enfant est-il le fils?
—De Dieu, dit gravement Hypothadée. De Dieu, qui vient de l'adopter par le baptême, et de maître Thomas Rabelais, qui l'adopte par religion, et pour sanctifier sa vie, en élevant un enfant de Dieu, qui a reçu le baptême entre ses bras. Tenez, voici l'acte, signez.
—Mais frère Jean ne revient pas, observa le vieillard.
—C'est que les diables ne sont peut-être pas encore bien éloignés, ou peut-être le gardent-ils en otage.
En ce moment on frappa assez fort à la porte de la chambre. Le vieux
Thomas tressaillit.
—Le verrou est-il mis? dit-il d'une voix effarée. N'ouvrez pas, ce sont eux.
—Qui est là? dit Hypothadée.
—C'est frère Macé et sa compagnie, répondit du dehors frère Jean en contrefaisant sa voix.
—Arrière! arrière la compagnie! s'écria le vieux goutteux. Je me voue à la sainte Vierge, représentée par cette jeune mère, je donne tout à ce petit ange, et que son innocence nous protège. Donnez vite, je vais signer.
—Mais ouvrez donc, criait le frère Macé avec un accent plaintif.
—Vite maintenant, mon père, donnez-moi l'absolution, dit le vieillard; j'ai satisfait pour mes péchés, que me reste-il encore à faire?
—Bénir votre nièce et embrasser votre petit neveu. Votre bien ne sortira pas de votre famille.
—Qu'est-ce à dire! s'écria le vieux Thomas tout ébahi.
—Mais ouvrez donc! êtes-vous morts? criait à son tour frère Jean de sa voix naturelle.
—Ah! c'est notre ami frère Jean, dit Hypothadée. Nous sommes en paix avec Dieu et avec les hommes. Maintenant nous pouvons ouvrir.
VII
L'ANCIEN ET LE NOUVEAU TESTAMENT
Frère Jean, en attitude de triomphateur romain, son bâton de la croix sur l'épaule et soutenant d'une main le malheureux frère Pelosse, entra dans la chambre, faisant un grand bruit de fanfares.
—Baoum! baoum! Turlututu! tutu! tutu! Place au vainqueur des Philistins et à son armée! Ne regardez pas pour cela la mâchoire de frère Macé; pour vaincre les diables d'enfer nous n'avons pas joué de la mâchoire: c'est le bâton de la croix qui les a chassés avec l'aide des bonnes prières de maître Thomas ici présent et du grand docteur Hypothadée!
—Von, von, vrelon, von, von, bredouillait frère Macé, voulant parler et craignant de cracher ses dents.
—Arrière! arrière! criait le vieux Thomas; vous, sentez le roussi. Ne me touchez pas, vous sortez des griffes du diable!
—Dieu nous soit en aide, dit maître François; tenez buvez ce verre devin frais, notre frère, cela vous raffermira le coeur et vous déliera peut-être la langue. Mais frère Macé ayant aperçu Violette et son enfant, fit mine de vouloir sortir, et, comme personne ne le retenait, il revint sur ses pas, se laissa tomber lourdement dans un fauteuil avec des soupirs à ébranler les solives, joignit les mains en levant vers le ciel des regards désespérés, et regarda maître Thomas avec fureur.
—Voyez, voyez, docteur Hypothadée, notre maître, il est encore ensorcelé! il a respiré des diableteaux; il me semble que j'en vois sortir par ses yeux, par son nez et par ses oreilles. Ne le quittez pas, frère Jean, tenez-le bien; j'ai peur qu'il ne se jette sur nous! Onc je ne vis un aussi vilain chrétien. Il va nous donner quelque sort. Maître Hypothadée, chantez-lui un mot d'exorcisme. Il doit être devenu hérétique pour que le diable s'attache ainsi à lui. Faites-lui baiser mon reliquaire.
—Eh! non, disait maître François, frère Macé est bon chrétien, il a renoncé à Satan, à ses pompes et à ses oeuvres; il a fait voeu et le fait encore de chasteté, d'obéissance et de pauvreté; n'est-il pas vrai, monsieur mon frère?
Frère Macé fit signe de la tête que c'était vrai.
—Que lui voulaient les mauvais esprits? continua le docteur Hypothadée; il n'est ni païen ni juif et croit à la sainte Écriture. Il respecte l'Ancien Testament et croit à toutes les promesses y contenues; mais il préfère le Nouveau, et adhère de tout son coeur à tous les articles qu'il renferme, n'est-il pas vrai, frère Macé? Frère Macé s'étranglant pour dire oui, et crachant du sang deux ou trois fois, fit encore signe de la tète que c'était vrai.
—L'Ancien Testament, dit le docteur Hypothadée, n'est qu'une figure des biens à venir, c'est la cédule des promesses dont se sont rendus indignes ceux auxquels elles étaient faites. Le second, c'est la réconciliation du père avec sa famille, c'est l'adoption de l'homme nouveau, c'est l'enfant de la femme rendu légitime par la destruction du péché originel; vous le croyez comme moi, et vous l'approuvez de tout votre coeur, n'est-il pas vrai, frère Macé?
—C'est… c'est vrai!… toussa frère Pelosse qui s'était décidé à avaler un verre de vin.
—Oh bien, dit le révérend Hypothadée, je vois que nous nous entendons et que vous êtes bon chrétien. Je vous le fais dire, pour rassurer maître Thomas auquel votre aventure d'aujourd'hui avec les diables semble avoir causé des scrupules. Moi, je ne doute pas de vous, car je vous connais de réputation et je suis sur que ce que je viens de dire sur les deux Testaments, vous seriez prêt à le signer.
—De mon sang, grogna frère Macé en cherchant une seconde fois la salive rouge de ses gencives.
—Je le crois certes de tout mon coeur; mais nous le prouverons à ceux qui pourraient en douter, afin que cette affaire de diablerie qui va faire bruit dans le pays, ne cause à personne de scandale, en faisant à tort suspecter la foi d'un très-vénérable religieux, Or, sus! voici ce que j'écris et ce que vous allez signer:
«Moi, frère Macé Pelosse» (et à mesure que maître François prononçait ces paroles, il les écrivait sur le revers même du parchemin que le vieux Rabelais venait de signer) «religieux et procurateur de l'abbaye de Seuillé, afin que personne ne suspecte mes intentions, déclare en présence de…, etc. (ici étaient nommées les personnes présentes), que je crois à l'existence de deux testaments, l'Ancien et le Nouveau: je reconnais que l'Ancien était une figure et contenait des promesses et des menaces d'un père qui voulait ramener ses enfants; je crois que le Nouveau Testament a abrogé l'Ancien, et a rendu à l'enfant de l'homme pécheur, lavé par le baptême des péchés de son père, tous les droits à l'héritage du père de famille, en le faisant membre de la société des chrétiens et de la sainte Église catholique, apostolique et romaine, dans la foi de laquelle je veux vivre et mourir.»
Que dites-vous de cette formule?
—Je la signe les yeux fermés, baragouina frère Pelosse, à la gloire de saint Benoît et à la confusion de tous les diables.
—Amen! dit maître François en lui tendant le parchemin et en lui présentant la plume.
—Frère Macé relut la profession de foi des yeux et la signa.
Le vieux Thomas, qui avait compris tout cet apologue, ne put se retenir de rire.
—Nous nous en tiendrons donc à ce que dit le Nouveau Testament, dit-il en regardant Violette.
—Sans préjudice, toutefois, du respect qu'on doit à l'Ancien, dit frère
Pelosse avec effort.
—Certainement, dit Hypothadée, et prenant sur le prie-Dieu auprès du lit deux gros livrer reliés en parchemin gothique, il mit dans l'un la donation faite précédemment de tous les biens du vieux Thomas aux moines de Seuillé, et dans l'autre l'écrit en faveur du fils de Violette, signé par Rabelais le père et contre-signe par Macé Pelosse.
—Respect à l'Ancien Testament, dit-il en présentant le premier volume au procurateur de Seuillé, nous croyons l'honorer comme il le mérite, en le remettant entre vos mains. Quant à nous, le Nouveau Testament nous suffit, ajouta-t-il en remettant le second volume avec l'écrit qu'il contenait, entre les mains de Violette.
Frère Macé, se doutant un peu tard de quelque chose, ouvrit précipitamment la Bible qu'on venait de lui remettre: le premier testament de Thomas Rabelais en tomba, à la stupéfaction du moine. Les éclats de rire des assistants lui firent deviner tout le reste. A cette vue, à cette pensée, il oublie toutes ses douleurs; il se lève, il verdit, ses yeux jettent des flammes; il ne sait à qui s'en prendre d'abord: maître Thomas est effrayé d'avance du sermon que son ancien confesseur va faire.
—Frère Jean, vous m'avez trompé! s'écrie enfin Pelosse avec explosion…
Mais, à ce premier mot, il s'arrête, il se tord, il se replie sur lui-même.
—Ah! je suis empoisonné, s'écrie-t-il d'une voix qui sort à peine du gosier.
—Vous ne l'êtes pas seul, dit frère Jean en faisant mine de se boucher le nez, et c'est moi-même qui me serai trompé, quand j'ai cru tout à l'heure vous avoir fait changer de linge.
—Emmenez-le! emmenez-le! cria tout le monde tout d'une voix.
—Maintenant, dit maître François ou maître Hypothadée, comme nous voudrons l'appeler, ouvrons à notre tour le livre que nous avons choisi, et faisons une petite lecture.
Ouvrant alors le volume à l'endroit qu'il avait marqué en y glissant l'extrait de baptême du petit François, il lut avec une voix distincte et les plus douces inflexions l'histoire de l'enfant prodigue. Le vieux Rabelais l'écoutait attentivement, et essuya même une larme qui glissait au coin de son oeil.
—Merci, dit-il à maître Hypothadée en lui serrant la main; je comprends ce que vous voulez dire; vous êtes véritablement un homme de Dieu, et vous m'avez mis aujourd'hui en grande paix avec moi-même. Vous m'avez rendu un fils à la place du mien qui s'est perdu; je vous en remercie, et je me sens joyeux comme le père de famille de la parabole. Je me crois rajeuni de dix ans, et le docteur Rondibilis avait raison lorsqu'il parlait de me rajeunir. Mais pourquoi donc ne vient-il pas? On dit qu'il soigne mon neveu qui est mourant. Envoyez quelqu'un à Chinon dire à mon neveu qu'il meure en paix et que je lui pardonne; mais sur toute chose qu'on me ramène ici le docteur Rondibilis Alcofribas.
—Je dois vous dire la vérité, reprit humblement Hypothadée: ce n'est pas auprès de votre neveu qu'est occupé en ce moment mon savant ami le médecin Alcofribas: il soigne dans un galetas de Chinon un pauvre voyageur arrivé dernièrement de l'Anjou dans le plus piteux équipage; c'est un pauvre orphelin de la religion qui l'a méconnu, et de la maison paternelle qui le repousse; c'est un enfant prodigue qui demande à quelle condition il pourrait espérer le pardon de son père.
A ce discours, le front du vieillard s'était rembruni:
—Qu'il me prouve son repentir par une conduite meilleure, dit-il, et je le recevrai peut-être; qu'il étudie et qu'il devienne un médecin comme Rondibilis, ou un théologien et un sage comme Hypothadée, et je le recevrai à bras ouverts!
—Qu'à cela ne tienne, dit maître François.
Aussitôt, jetant bas sa coiffure de sorboniste et sa robe de dessus il tire de sa poche une barbe blanche et des besicles, voilà le docteur Rondibilis, dit-il; vous venez de voir Hypothadée, et maintenant, ajouta-t-il en ôtant le reste de son accoutrement et sa barbe postiche, voici le pauvre François Rabelais, qui se jette aux pieds de son père, dont il n'a pas mérité le courroux.
Que fit alors maître Thomas? justement ce qu'avait fait bien avant lui le père de l'enfant prodigue. Il pleura de joie, ouvrit ses bras, et embrassa tendrement son fils. Tous les assistants étaient émus de cette scène comme il convenait de l'être; frère Jean pleurait en riant et se versait un grand verre de vin, lorsqu'un nouveau personnage qu'on n'attendait pas se précipita dans la chambre; et resta tout ébahi et comme pétrifié devant ce groupe de reconnaissance mutuelle, de paternelle joie et de réjouissance filiale.
IX
LA DOT DE LA DIVE BOUTEILLE
Le bruit de l'invasion des diables dans le clos de la Devinière s'était déjà répandu au loin à la ronde, et le neveu de maître Thomas en avait été instruit un des premiers. Il n'ignorait pas non plus la présence de Violette Deschamps et de son fils près du malade, car il ne s'éloignait guère ce jour-là de la demeure de son oncle, attiré qu'il était par je ne sais quelle odeur de testament qui le mettait en appétit. Il profita donc du moment où le métayer Gros-Guillaume, encore tout bouleversé de ce qui venait d'avoir lieu, se départait malgré lui de ses habitudes de sauvagerie et laissait entrer dans le clos la foule des voisins accourus au bruit du combat; il en profita, dis-je, pour se glisser entre les curieux et arriver inaperçu jusqu'à la chambre de son oncle, où il entra précisément comme le père et le fils s'embrassaient.
—Et moi donc? et moi? cria Jérôme. M'est avis que j'arrive à propos, et puisque l'on s'embrasse ici, point n'ai-je besoin de pleurer longtemps mes péchés et de crier miséricorde. Ah! sainte bouteille! comme le docteur est rajeuni! Enchanté de vous voir, cousin; je ne vous aurais pas reconnu. Eh bien! mon oncle, à mon tour maintenant! Ne voulez-vous pas m'embrasser?
—Arrêtez, monsieur, dit le vieux Rabelais, moitié sévère, moitié pleurant et riant à la fois d'avoir revu son fils, car le sentiment paternel venait de s'éveiller et de se manifester d'autant plus vivement dans son coeur, qu'il l'avait plus longtemps comprimé; arrêtez, dit-il à son neveu en lui montrant Violette; mettez-vous d'abord à genoux devant cette charmante femme et tâchez d'obtenir son pardon, si vous voulez avoir le mien.
—En vérité, mon oncle, je n'ai pas d'autre désir; et elle peut vous dire que je lui ai offert de l'épouser; elle m'a refusé avec mépris: que voulez-vous que je lui dise?
—A genoux, te dis-je, et demande-lui pardon.
—Je n'ai rien à pardonner à monsieur, dit Violette; s'il croit faire quelque chose pour moi en m'épousant, j'ai le droit de le remercier et de ne pas accepter ce qu'il regarderait comme un bienfait. J'aime à donner plus que je ne reçois, et je n'accepterai jamais la main d'un homme à qui je ne pourrais pas donner mon coeur en échange. Le monde dira que je suis déshonorée parce que je ne rachèterai pas son estime au prix de la mienne, mais j'en crois plus ma conscience que le monde, et je me chagrinerai peu d'être déshonorée pour lui si je suis honorée par elle.
—Entends-tu, vaurien, comme elle parle? Mais c'est donc une fée ou une princesse déguisée que ce trésor de petite femme-là! Imbécile! qui avait trouvé une si jolie bague à son doigt et qui l'a perdue!
—Je ne le méritais pas, dit le vaurien un peu attendri.
—Voilà du moins une bonne parole, dit le vieux Thomas.
—Pardieu! aussi, pourquoi est-elle si sévère après avoir été si bonne? continua Jérôme: elle a plus d'esprit que moi, je le vois bien. Je n'en suis pas moins un bon enfant; s'il ne tenait qu'à me mettre à ses genoux pour faire la paix, je le ferais bien tout de suite; mais j'ai déjà essayé et je n'ai pas réussi. Le docteur, ou plutôt le cousin, car je vois bien que c'est la même personne… le cousin donc m'avait promis de parler pour moi…
—Et c'est ce que j'ai fait, dit maître François: Violette m'a répondu que si vous étiez malheureux et abandonné de tout le monde, elle se dévouerait encore à vous.
—Tu as dit… Vous avez dit cela, mademoiselle Violette? Oh! tenez, croyez-moi si vous voulez, je suis mauvais sujet, c'est possible; mais je n'ai pas un mauvais coeur!… Pourquoi ne voulez-vous pas vous appeler Mme Rabelais? vous savez bien comme le monde est bête. Si ce n'est pas pour moi, faites cela du moins pour vous. Je vous laisserai tranquille tant que vous voudrez, et je n'entrerai même jamais chez vous si vous ne me le permettez pas… Tenez, voyez-vous… bon… voilà maintenant que les larmes me viennent aux yeux… je suis donc bête aussi, moi? Eh bien, tant pis: j'ai le temps d'être un chenapan, je veux être honnête aujourd'hui… Voyez-vous, il faut que je vous le dise… j'avais d'abord des idées intéressées en vous parlant de mariage; car vraiment je suis un cuistre et je n'ai jamais su ce que vous valiez… Eh bien! tenez aujourd'hui, Violette, rien que de vous voir si douce et si belle, avec ce pauvre chérubin qui devait m'appeler son père… cela me bouleverse tout le coeur… Faites de moi ce que vous voudrez, Violette, et que mon oncle vous donne tout; vous en méritez encore davantage! si vous voulez mon nom, je vous le donnerai; mais vous serez libre de me jeter à la porte comme un chien crotté, si je ne répare pas par ma conduite tous mes torts envers vous… Violette, votre main seulement en signe de pardon, et qu'il me soit permis d'être père au moins une fois et d'embrasser notre cher enfant.
Violette pleurait et regardait maître François.
—Acceptez du moins sa promesse, dit en souriant l'ex-médecin
Rondibilis, et donnez-lui un peu de temps pour se corriger. Puisque vous
êtes meilleure que lui, c'est vous qui lui devez de l'indulgence: le bon
Dieu nous attend bien, lui: pourquoi n'attendriez-vous pas Jérôme?
—Eh bien, c'est cela, dit le vieux Thomas, corrige-toi, mon garçon, et nous verrons plus tard. Mme Violette n'a pas besoin de toi, d'ailleurs, pour donner un nom à son poupon: il s'appelle François-Thomas Rabelais, entends-tu? et si tu n'es pas digne de lui servir de père, c'est moi qui veux être le sien. Tâche de bien faire à la Lamproie, surveille un peu plus ta pharmacie; mais sache bien que tout cela appartient à Mme Violette, qui t'y donnera part si tu deviens sage. Fais en sorte, enfin, qu'elle puisse encore t'aimer. Car pour lui donner un mari en peinture, merci pour elle, mon gros; le mariage donne toujours des droits, et plutôt que de la fiancer à un coureur et à un ivrogne, je l'épouserais plutôt moi-même.
—Vivat, le père Thomas! dit le frère Jean. Nous danserons tous à la noce.
—Je crois, en vérité, que j'y danserai aussi, dit le père Rabelais, tant je suis regaillardi en me retrouvant en famille. Oh! mes vauriens d'enfants! Mon Franciot! ma belle petite Violette, que j'aimerais tant depuis longtemps, si je l'avais connue plus tôt! et toi mon poupon nouveau-né! Vous voilà tous vermeils, bien portants et le sourire sur les lèvres; comment serais-je encore malade? Nous n'allons plus nous quitter, n'est-ce pas? C'est pourtant ce pauvre François qui nous a tous rendus heureux! Et moi qui écoutais les rapports de ces faux moines de la Basmette! Voyez comme il a grandi, le vaurien; et comme il a l'air malin! Il me ressemble un peu, n'est-ce pas, mais il ressemble davantage à sa mère. Savez-vous qu'il est médecin comme saint Thomas, et théologien comme Hypocrate… Non… si fait… Je ne sais plus ce que je dis et j'embrouille tout, tant que je suis joyeux! Embrasse-moi encore mon grand enfant.
Ça, que ferons-nous pour lui? Hélas! on ne peut ni le marier ni le doter; mais puisqu'il n'est plus au couvent, on peut lui donner quelque chose.
—J'y compte bien, dit maître François: donnez-moi tous votre amitié. Quant à rester ici, ce n'est point possible; je suis connu dans le pays, non pas de figure, mais de nom, les moines pourraient m'y poursuivre. D'ailleurs je suis médecin sans avoir pris mes degrés, et je ne veux pas qu'un âne approuvé par quelque faculté peu difficile vienne me traiter de charlatan. Je pars demain pour Montpellier, où j'espère que je ferai honneur à ma famille et à mon nom. Si vous voulez me prouver votre bon vouloir, accordez-moi seulement à perpétuité une petite place à la Cave peinte et ici, à la Devinière; mais conservez-moi toujours une bouteille du meilleur et du plus frais.
—Nous n'y manquerons point, dit Jérôme; et je veux que la bouteille soit faite exprès et demeure toujours exposée comme une relique au plus noble endroit de la cave. Je la ferai garnir de ciselures et de peintures; elle sera célèbre dans tout Chinon, et, avant qu'il soit quelques années, je veux qu'elle fasse des miracles.
—Elle en fera, dit frère Jean; elle réconciliera les parents divisés d'intérêt, elle rajeunira les vieillards, gaudira et regaillardira l'humeur des goutteux, rapprochera les amoureux, voire même en viendra-t-elle peut-être jusqu'à ressusciter les morts! Elle consolera les veufs et sera la femme des célibataires; mais c'est le clos du père Thomas qui fournira la dot.
—L'idée est belle, dit maître François, et la Cave peinte doit désormais être plus célèbre que le sanctuaire d'Apollon Delphien; car c'est le bon vin qui découvre la vérité, et partant il rend des oracles. Soit donc la dive bouteille ma fortune et ma fiancée! Elle a des embrassements qui ne trompent jamais, ses amours ne manquent jamais de chaleur, son glou glou, jamais de franchise. C'est à ses douces vapeurs que je laisserai le soin de dissiper les nuages de la science et de la philosophie. Le vin n'est-il pas fils de la lumière? N'est-ce pas là le rayon du soleil rendu potable que cherchaient tous les alchimistes?
Lorsque de tout les semences premières
Dormaient encore sous un limon bourbeux,
Quand du chaos le manteau ténébreux
Flottait sur l'eau des froides grenouillères,
Survint l'amour, qui grisa le chaos
Et de nectar lui barbouilla la trogne.
Le vieux dormeur alors devint ivrogne,
Et de la terre il sépara les eaux.
Pour les garder plus longtemps sans les boire,
Il les sala, si l'on en croit l'histoire.
Ainsi naquit cet abîme des mers,
Qui vit plus tard naître Vénus, plus belle
Que son azur, et souvent plus cruelle
Que la tourmente et les gouffres amers.
—Encore une surprise! s'écria le vieux Rabelais émerveillé. Mon fils n'est pas seulement théologien et médecin, il est encore poëte, et fait des vers aussi jolis que ceux de maître Villon!
—Je fais, dit maître François, bien davantage; je sais faire de la ficelle, tresser du jonc, tailler la vigne, égoutter le fromage et écaler des noix. Mais à ce propos, n'est-il pas temps de mettre la table? Nous allons dîner en famille, et mon estomac sera antidoté pour mon voyage de demain. Monsieur mon très-honoré père voudra bien être le roi du festin, Violette en sera la reine et frère Jean sera sommelier!
FIN DE LA DEUXIÈME PARTIE
TROISIÈME PARTIE
LE MÉNÉTRIER DE MEUDON
I
UNE SOIRÉE AU PRESBYTÈRE
C'était le plus beau pied de vigne qu'on eût vu depuis Noé, tordu, noueux et vigoureux comme les membres du vieil Atlas; il semblait se pressurer lui-même pour gonfler plus abondamment ses raisins; adossé au vieux mur noirâtre et moussu que décoraient encore çà et là quelques débris de colonnettes, il pliait sous ses branches puissamment attachées et déployées en éventail, ombragées à peine par quelques feuilles éclaircies; jaunes comme l'or ou rouges comme le vin, ses grappes pleines, rebondies et pressées les unes contre les autres, ressemblaient au sein de la nature avec ses innombrables mamelles. Les unes à demi cachées sous ce qui restait de feuilles, étaient fraîches, dodues et fleuries, d'autres moins honteuses et plus aventurées au soleil, dégageaient leurs grains brunis et à demi fendus où brillait un jus plus doux et plus blond que le miel. Elles semblaient sucrées à l'oeil, et rien qu'à les voir on les savourait en idée.
Cette vigne, maître François l'avait plantée, elle venait du clos de la Devinière et s'était acclimatée dans le petit jardin du presbytère de Meudon. Sur le mur ombragé par ses branches, le lézard tantôt courrait en glissant comme une flèche à travers les feuilles, ou dormait aux rayons tièdes, en relevant avec volupté sa petite tête de serpent; le limaçon, portant coquille au dos comme un beau petit pèlerin de Saint-Jacques, s'y promenait en traînant sa queue; les mouches bourdonnaient, les oiseaux voletaient, sans que personne songeât à les effaroucher, car tout le monde était bien venu dans le presbytère de Meudon.
Auprès de cette vigne, sous un berceau formé par des branches de lilas et des touffes de lierre, une table était dressée. Sur cette table, on voyait encore une assiette de fruits, un hanap du bon vieux temps et une grande pinte à demi pleine de cidre, car le bon curé réservait presque toujours son vin pour ses malades; puis un écritoire, des feuilles éparses et un assez gros cahier sur lequel, ont eût pu lire en belle et grande écriture:
LES AVENTURES DE PANTAGRUEL LIVRE CINQUIÈME
Un homme était assis à cette table. C'était un prêtre d'assez haute stature, au front large et grisonnant, au regard malicieux et doux, sa barbe taillée en fourche descendait entre les deux pointes de son rabat toujours blanc, mais un peu recroquevillé. Il était vêtu d'une soutane boutonnée à moitié, une barrette posée un peu de travers, se rejetait sur le derrière de sa tête et laissait à nu son grand front calme et pensif. C'était notre ami Rabelais; d'une main il tenait une plume, de l'autre il égrenait une grappe de raisin ou froissait sans y songer, quelque quartier de noix: il achevait son dessert et il écrivait une page de Pantagruel.
Autour de lui, gloussait, trottait, becquetait et caquetait tout le menu peuple de la basse-cour. Les poules venaient entre ses pieds ramasser les miettes de son pain, et alors il avait soin de ne point déranger ses pieds qu'elles ne fussent parties, de peur de les blesser ou de leur faire peur.
La porte du jardin était ouverte, et une demi-douzaine d'enfants jouaient et se traînaient sur le seuil. Un gros chien se roulait avec les plus petits qui l'embrassaient des jambes et des bras, riant à coeur joie, et mêlant les boucles de leurs têtes blondes à ses longs poils noirs et soyeux. Tous avançaient peu à peu vers la table du bon curé, sans en faire semblant et comme si un aimant les eût attirés. Mais un grave personnage, à la panse respectable et à la trogne vermeille, les tançait de l'oeil lorsqu'ils riaient trop fort ou lorsqu'ils avançaient trop près, c'était le sacristain de maître François, qui remplissait de plus, au près de sa personne, les fonctions délicates de cuisinier et de sommelier.
Maître Buinard était le gardien fidèle de son patron, et s'acquittait du soin de le faire respecter, mieux que le chien du presbytère, animal un peu paresseux et insouciant de sa nature, puis d'humeur beaucoup trop facile pour les mendiants et les marmots.
Tout à coup cependant, ce débonnaire animal (c'est le chien que nous voulons dire), se mit à dresser les oreilles et à japper de toute sa force. Dom Buinard se leva alors du banc où il était assis comme absorbé dans la contemplation de la vigne ou de maître François, car l'un étant si près de l'autre, on ne pouvait savoir au juste, ce qu'il regardait avec tant d'amour. Maître Buinard, disons-nous, se leva, menaçant le chien d'un torchon qu'il tenait à la main, et regardant curieusement vers la porte où bientôt se présenta un personnage couvert de poussière, comme un voyageur qui vient de loin. C'était un jeune homme inconnu dans le pays, et que dom Buinard ne se rappelait pas avoir jamais vu.
C'était un garçon de moyenne taille accoutré comme un écolier de Montaigu, c'est-à-dire assez pauvrement; il n'en était pas moins de belle et fière mine: peu de régularité, mais beaucoup d'énergie dans les traits, le front déjà un peu chauve, bien qu'il fût encore jeune; le regard doux et pensif, l'air d'un homme qui a été bien triste, mais qui ne l'est plus, et qui au besoin saurait encore rire comme les bienheureux du bon Homère, dominé toutefois par quelque préoccupation absorbante comme la pierre philosophale ou la réalisation de la benoîte abbaye de Thélème.
A peine ce nouveau venu eut envisagé maître François qui avait relevé la tête en le voyant entrer, qu'il courut à lui les bras ouverts avec l'impétuosité d'un coup de vent: c'est lui, enfin! je le retrouve! mon père! mon ami, mon sauveur, maître François. Eh quoi! vous ne reconnaissez pas votre ancien protégé! au fait il y a dix ans au moins que vous ne m'avez vu. Mais je vous reconnais bien moi! vous n'avez guère changé; aussi pourquoi changer lorsqu'on est bien…
—Eh mais, dit le curé de Meudon en paraissant rappeler de loin un souvenir qui épanouissait tout son visage en un joyeux sourire, il me semble, au contraire, que je te reconnais bien, maître fripon, tu étais le frère Lubin!…
—Silence, maître, et ne m'appelez plus de ce nom maudit. On m'appelle Guilain le ménétrier, et tenez, souffrez maintenant que je reprenne mon instrument que j'ai déposé à la porte, il me semble que déjà les enfants vont rôder autour et je crains un peu pour mon pauvre violon leur goût précoce pour la musique.
Il était temps, en effet, car les marmots avaient ouvert la boîte déposée sur le banc à la porte du presbytère, et le plus hardi en avait déjà tiré l'archet dont il commençait à s'escrimer comme d'une épée à deux mains.
Guilain, après avoir repris son bien de vive force et avoir appuyé, pour châtiment, un bon gros baiser sur la joue rose du petit paladin, revint avec son violon s'asseoir près de maître François.
Pendant ce temps, frère Jean ou dom Buinard, car c'était bien notre ancien ami qui était devenu le majordome du curé de Meudon, frère Jean était descendu à la cave et en avait rapporté une grande pinte de vin frais.
—Allons, frère Jean, dit maître François, ne faites pas le dégoûté, et venez trinquer avec nous, je vous présente mon ancien élève, un ami de jeunesse, qui va nous conter toute son histoire.
—Permettez que d'abord nous parlions de vous, dit Guilain. Cher bon maître, vous qu'on a tant persécuté, et que je retrouve heureux autant que j'en puis croire les apparences. On m'a déjà bien parlé de vous, car depuis longtemps je vous cherche. Je suis allé à votre poursuite, à Montpellier, à Rome et ailleurs. Partout les honnêtes gens vous aimaient, les cafards vous disaient sorcier et le menu populaire faisait des contes à n'en plus finir.
—Par la dive bouteille, dit Rabelais, je vais donc bientôt être saint, puisque les bons me canonisent, les diables enragent, et les bonnes femmes font ma légende.
—C'est plus vrai que vous ne pensez, reprit Guilain; et de tout ce qu'on m'a dit, croyez que je n'en ai reçu comme bon argent que la moitié. Ainsi on m'a dit qu'à Montpellier, vous êtes arrivé déguisé en rustre, et qu'ayant souri aux discours des recteurs de de la faculté, ils vous ont invité dérisoirement à dire votre avis; qu'alors, vous avez devant eux, disserté en beau latin et en grec convenablement accentué, dans le dialecte le plus pur, de tout ce qu'il est possible à l'homme de savoir…
—Et de bien autre chose, interrompit Rabelais en riant. Mais poursuis ce propos, mignon.
—Puis, que vous avez été reçu docteur par acclamation (que n'étais-je là pour crier plus haut que les autres!) ensuite que la faculté vous a chargé de ses affaires et s'en est bien trouvée (de cela je ne doute pas); mais on ajoute que vous vous êtes déguisé en marchand d'orviétan, et que par une série de farces dignes tout au plus d'un bateleur, vous avez obtenu pour elle tout ce que vous avez voulu de M. le chancelier Duprat.
—Le marchand d'orviétan est de trop, dit Rabelais, mais pour le vrai de l'aventure je t'en ferai lire le récit dans mon Histoire de Pantagruel.
—Croyez-vous donc que je ne l'ai pas lu, poursuivit Guilain. Je sais à quoi vous faites allusion: il s'agit de Panurge parlant toutes les langues devant le fils de Gargantua et captivant ainsi son attention, ce qui lui valut plus tard son amitié.
—Tu dis vrai, moinillon de mon coeur, mais achève.
—De tout ce qui précède, à part la farce que vous désavouez, rien ne m'étonne. Voici maintenant le côté absurde de la légende.
—Ho! ho! dit maître Rabelais en s'accoudant sur la table et en ramenant sa barrette de côté.
—On m'a dit que votre grande réputation de médecin s'étant répandue partout, un gentilhomme de la cour, dont la fille avait les pâles couleurs, vous fit venir en désespoir de cause après avoir consulté tous vos confrères. Ils s'accordaient tous à ordonner une potion apéritive, mais pas un n'en avait su donner convenablement la formule. Ce que sachant, vous fîtes mettre un chaudron sur le feu avec de l'eau, dans laquelle vous fîtes infuser et bouillir toutes les vieilles clefs de la maison, assurant que rien n'est apéritif comme les clefs puisqu'elles ouvrent toutes les portes. Puis, que vous fîtes réduire cette infâme décoction de rouille, que vous la fîtes sérieusement prendre à la pauvre jeune malade, et, pour que l'histoire soit complète, on ajoute qu'elle fut guérie.
—Et c'est cela, demanda Rabelais, que tu n'as jamais voulu croire?
—Le moyen de supposer la possibilité d'une pareille ânerie lorsqu'on vous connaît.
—Guilain, mon ami, parlons d'âneries tant qu'il te plaira devant frère Jean qui n'est pas un âne, devant frère Jean qui pouvait être un gros prieur, voir même un abbé mitré, et qui s'est pris d'amitié pour moi au point de vouloir être mon bon et fidèle serviteur; mais devant les autres, jamais: il ne faut point parler de corde dans la maison des pendus.
—Que voulez-vous dire, fit Guilain?
—Je veux dire que l'histoire est vraie, complètement vraie, plus vraie que le reste. La jeune fille fut guérie, non pas parce que les clefs sont apéritives, mais parce qu'elles sont en fer. Or, le sang de la pauvre enfant était débile et malade parce qu'il lui manquait du fer.
—Du fer dans le sang! se récria Guilain; mais je croyais que toutes les maladies du sang se guérissaient seulement par la vertu des simples.
—Ce sont les simples qui font courir ce bruit-là, dit Rabelais. Mais la vérité est que les corps s'alimentent du moins parfait, et se guérissent par le plus parfait, en nature. Ainsi les végétaux se nourrissent de la terre, moins parfaite qu'ils ne sont, et se guérissent par les substances animales; ainsi les animaux, et surtout le plus parfait de tous, qui est l'homme, se nourrissent de végétaux, et doivent chercher leur guérison dans la nature minérale, plus parfaite et plus durable dans la série des corps formés par les influences du soleil. Fallait-il dire à ces bonnes gens que, chez leur fille, les débilités de Vénus avaient besoin de l'influence de Mars, et que chez elle la lymphe, ou l'eau mercurielle de la vie, avait besoin de la copulation du soufre lumineux, dont la chaleur se concentre surtout dans le fer? C'eût été parler en alchimiste et l'on m'eût dénoncé infailliblement comme nécromancien et sorcier.
—Vous êtes toujours mon grand maître, répondit Guilain en s'inclinant. Mais continuons mon histoire ou plutôt la vôtre. J'ai lu que vous étiez devenu l'ami du cardinal du Bellay, et que vous aviez fait avec lui le voyage de Rome. J'y suis allé, espérant vous trouver, mais vous veniez de partir, en prenant la route de Lyon. J'étais désespéré, mais je vous ai suivi toujours.
A Lyon, des bruits mystérieux se répandaient sur votre compte. Vous aviez été arrêté, disait-on, et traité en prisonnier d'État. On parlait de complot contre le roi et la reine. Cette fois vous ne me direz pas que l'histoire était vraie.
—Vraie quant à l'arrestation, dit Rabelais, fausse quant à l'histoire de l'empoisonnement. Voici le fait:
J'étais parti de Rome précipitamment par suite d'une brouillerie passagère avec le cardinal.
—Qui vous laissa partir sans argent, interrompit Buinard.
—Cela est vrai, continua Rabelais; mais les grands, lorsqu'ils honorent les petits de leur amitié, leur font aussi l'honneur de croire qu'ils n'ont jamais besoin de rien. Poursuivons. J'arrive à Lyon, et je me repose dans une hôtellerie; là, grand embarras pour payer. Je n'avais pour toute fortune que le manuscrit de la chronique gargantuine, l'ébauche de mon Gargantua.
—C'était plus précieux que de l'or, se récria frère Jean.
—Tais-toi, majordome, dit en riant maître François, ton zèle t'emporte trop loin, et les aubergistes de Lyon n'eussent certainement pas été de ton avis, si je n'avais eu l'idée de prendre à part le jeune garçon de mon hôte, et de lui faire écrire en grand secret sur l'enveloppe de mon manuscrit:
LES MYSTÈRES DE LA COUR DE FRANCE.
Je lui recommande de se taire, il parle, me voilà dénoncé. Les gens de justice pour faire preuve de zèle me font garder à vue dans l'auberge, où je continue à me faire bien servir; mes bagages sont visités, mon paquet saisi, on l'envoie à Paris, et les gens du roi ne comprenant rien à mes fanfreluches antidotées, les font parvenir au roi lui-même, qui lit le manuscrit, en rit comme un dieu d'Homère, le relit, et en rit encore davantage; enfin, il s'informe de moi et ordonne qu'on me ramène à Paris avec toutes sortes de soins et d'égards; on me présente à lui, il m'interroge, me prend en amitié, me choisit pour l'un de ses médecins, et me recommande si bien, comme peut le faire un roi, c'est-à-dire d'une manière toute-puissante, que me voici pourvu de deux bénéfices et curé de Meudon, pour te servir.
Maintenant tu vas me dire pourquoi tu me cherchais, et ce que je puis faire pour toi. Tu vas me parler de toi, de ce que tu es devenu, de ta femme, de ta gentille Marjolaine: pourquoi n'est-elle pas avec toi?
Ici le visage de Guilain devint sérieux et il pâlit légèrement.
—Je n'ai plus de femme, dit-il.
—Oh! pauvre ami! serait-elle morte?
—Oui, morte pour moi, bien morte, car elle ne m'aime plus. Elle a tout oublié, elle m'a quitté en me prêtant des torts chimériques. Mais, quand une femme renonce aux devoirs du mariage, elle ne renonce pas pour cela au chaperon que lui prête le nom de l'époux; et lorsque ces dames se sont montrées lâches et cruelles, c'est nous tout naturellement qui devons en être responsables.
Il y eut ici un silence de quelques instants. Une larme roulait dans les yeux de Guilain, et Rabelais baissait les yeux d'un air peiné, n'osant l'interroger davantage.
—J'avais été élevé chez les moines, reprit Guilain en faisant un visible effort; j'avais été à la veille de faire mes voeux, et le nom de frère Lubin m'était resté comme la tache originelle. D'ailleurs, je n'avais appris ni à penser, ni à parler, ni à travailler comme les autres. Je faisais triste figure à la veillée; on se taisait et l'on chuchotait quand j'entrais. Je finis par ne plus voir personne, et la coquette Marjolaine ne s'accommodait pas de cette solitude. Souvent je la voyais se parer en soupirant, et quand je lui demandais pour qui, elle disait que c'était pour moi; mais les yeux démentaient la bouche. Puis, si je voulais l'embrasser, elle se détournait en disant: «Fi! vilain, vous avez la tête d'un moine et vos habits sentent le froc!»
Pourquoi donc m'avait-elle aimé précisément quand j'étais moine? Oh! c'est qu'alors j'étais pour elle l'impossible, le rêve fantastique, le fruit défendu. Tant que les enfants voient à l'étalage d'un marchand un beau jouet qu'on leur refuse, ils le convoitent de tous leurs yeux, de tous leurs gestes, de toutes leurs larmes; mais, si une fois on le leur donne, l'objet de tant de voeux perd tout son prestige. Il n'était donc ni si rare, ni si désirable puisqu'on pouvait l'avoir! Des jouets! il y en a bien d'autres, et lorsqu'on les possède à quoi sont-ils bons? A briser.
Marjolaine me brisa un jour, et je me trouvai seul au monde. Elle partit avec un vieux chevalier d'industrie qui lui promettait de faire sa fortune et de la produire à la cour. Sûre d'ailleurs, disait-elle, que le monde respecterait son honneur et trouverait sa conduite irréprochable, parce que son protecteur était vieux et laid.
Pendant quelque temps, je crus que j'allais en mourir, mais je me ressouvins de vous. On est ingrat lorsqu'on est heureux; le malheur nous rend la mémoire. Je pensai à votre science si étendue et si profonde, à votre indépendance d'esprit; à votre sérénité olympienne, et je résolus de vous retrouver et de me faire votre disciple. En attendant, je me mis à lire, à étudier. Je lus et j'étudiai beaucoup. La vente du petit bien de mes parents, morts peu de temps après mon mariage, me fournit les moyens de vivre un certain temps sans travail. La tristesse me donna le goût de la poésie, cette musique de la pensée qui endort le coeur en faisant chanter les larmes. J'appris à jouer du violon; je composai des chansons dont j'improvisai la mélodie. Ainsi ma douleur s'apaisa.
Je partis pour vous retrouver. Ma première station fut au beau pays de Chinon, dans votre verte et plantureuse Touraine. Là, j'ai eu le bonheur de connaître une jeune femme dont je n'oublierai jamais ni le noble coeur, ni le grave et mélancolique visage. Elle aussi avait bien souffert, mais elle était mère, et le sentiment délicieux de la maternité la consolait de toutes ses peines. Elle devina les miennes, me parla comme vous m'auriez parlé, mais avec une autre grâce que la vôtre. Je ne me lassais pas de l'entendre, et si je n'avais craint pour elle les mauvaises langues du pays, il me semble que j'aurais voulu ne la quitter jamais.
—Pauvre chère Violette, dit Rabelais, je la reconnais bien là.
—On a quelque raison de vous croire sorcier, cher maître, car vous devinez à merveille. C'est votre cousine qui m'a reçu avec bonté quand je lui ai dit combien je vous aimais. Nous avons parlé de vous avec admiration, avec respect… et puis je l'ai quittée pour continuer mes recherches. Pourquoi l'aurais-je vue davantage? Elle est mariée, elle est mère et elle comprend le devoir bien mieux que le sentiment et le plaisir.
A Montpellier, je fis connaissance avec un vieil homme qu'on croyait fou, parce qu'il avait pénétré les mystères de la nature; il me parla des analogies, des sympathies équilibrées et proportionnelles. Je comprenais tout, car mon intelligence s'était agrandie pendant les tortures de mon coeur. La vraie science est comme un vin délicieux qui tombe goutte à goutte des âmes violemment pressurées. Je compris les lois occultes de la lumière et le grand clavier des harmonies; j'essayais de faire dire à mon violon tout ce que ma pensée osait atteindre, tout ce que ma bouche n'osait ou ne pouvait révéler. Souvent, le soir, jouant du violon au clair de la lune, j'ai été tenté de prendre à la lettre toutes les fables de l'ancien Orphée; il me semblait que la lune se penchait pour m'écouter. Je la voyais plus grosse, plus brillante, plus près de moi, je lui voyais un visage doux et maternel qui me rappelait celui de la bonne Violette, le vent se taisait tout à coup dans les arbres, les chiens errants venaient bondir en cercle autour de moi, car mon violon parlait toutes les langues de la nature. Sa musique répétait celle des étoiles, elle caressait le vent, elle chuchotait aux arbres des choses verdoyantes et pleines de sève; elle chantait aux animaux de la campagne les mystères de l'instinct et les élans de la vie. C'était quelque chose d'universel, de sublime ou d'insensé; je finissais par m'enivrer moi-même, j'oubliais tous, je ne me sentais plus vivre et quand je revenais à moi je me trouvais baigné de larmes.
—C'est très-bien, dit maître François, mais c'est comme cela qu'on devient fou.
—Je passai simplement pour sorcier, répliqua Guilain. Dans le Midi on est curieux et crédule. Je fus épié. On affirma que je donnais le signal aux sorciers pour se rendre au sabbat, et que j'étais le grand ménétrier de la danse des loups.
Craignant quelque mauvaise affaire je me hâtai de partir pour Rome. Je voyageais en pèlerin, jouant du violon et chantant des cantiques le long des routes, mais parfois l'archet entraînait la main, le cantique finissait par une chanson, et tout mon dévot auditoire me suivait en dansant. C'était ensuite à qui m'hébergerait. C'est ainsi que par un des plus beaux soleils de l'année (c'était le jour de la Saint-Jean), sur la place d'un village de Provence, devant l'église, j'avais commencé à chanter le patron du jour:
Du bon saint Jean voici la fête,
Berger, prends garde à ton troupeau.
Mets des guirlandes sur la tête
Du plus joli petit agneau.
Mets des rubans à ta houlette,
Voici le plus beau jour de l'an!
Donnons-nous-en! (bis.)
Du bon saint Jean voici la fête,
Dansons en l'honneur de saint Jean.
Après ce couplet, qui finissait déjà trop gaiement pour un cantique, je ne trouvai rien de mieux à chanter que ceci:
Voici la saison des cerises,
On en fait de petits bouquets;
Puis bientôt elles seront mises
En jolis paniers bien coquets.
Oh! les charmantes friandises!
Bijoux des plus grands jours de l'an!
Donnez-nous-en! (bis.)
Voici la saison des cerises,
Des cerises de la Saint-Jean.
A leurs lèvres presque pareilles
Nos fillettes et nos garçons
Les suspendent à leurs oreilles,
Les mêlent à leurs cheveux blonds;
Elles tombent dans leurs chemise
Lorsqu'ils s'agitent en dansant…
Donnez-nous-en! (bis.)
Voici la saison des cerises,
Des cerises de la Saint-Jean.
A ton moineau, gentille Annette,
N'en offre pas entre tes dents;
Car ta lèvre, autre cerisette,
Recevrait des baisers mordants.
Que vos épingles soient bien mises,
Vierges au double fruit charmant…
Donnez-nous-en! (bis.)
Voici la saison des cerises,
Des cerises de la Saint-Jean.
Aux oiseaux faisons la morale
Pour qu'ils n'osent pas tout manger.
Sur l'arbre on met le manteau sale
Et le chapeau d'un vieux berger.
Les mannequins sont des bêtises!
Siffle un vieux merle intelligent.
Donnons-nous-en! (bis/.)
Voici la saison des cerises,
Des cerises de la Saint-Jean.
J'avais à peine fini, qu'une belle et riante jeune fille, aux tresses noires, abondantes et brillantes, comme les gros raisins du Midi, vint à moi avec ses deux mains brunes toutes pleines des fruits que j'avais chantés. «Tenez, dit-elle dans le patois si doux de la Provence, vous les avez bien méritées.» Les enfants, de leur côté, ces jolis petits comédiens de la nature, mettaient en scène ma chanson et dansaient de toutes leurs forces avec des cerises dans les cheveux; des garçons montaient sur les arbres et cueillaient à pleines mains les grosses perles rubicondes du cerisier; les fillettes tendaient leurs robes pour les recevoir, sans se trop soucier de montrer un peu leurs genoux. Annette, malgré ma recommandation, prenait une cerise entre ses lèvres et semblait défier les moineaux; mais son ami Colin ne leur laissait pas le temps d'approcher et tâchait de mordre au fruit défendu. Le tout finit par une danse générale, et, quand je voulus partir, on me mit sur la tête une couronne de feuilles de cerisier enrichie de grosses touffes des plus belles cerises du pays. Jamais saint Jean ne fut, que je sache, aussi joyeusement fêté.
—Guilain, mon ami, dit Rabelais, tu n'es pas curé comme moi, mais je te trouves passé maître en dévotion bien entendue et en bonne théologie.
—Vous me faites honneur, cher maître, aussi, comme je vous le disais, ai-je fait le voyage de Rome. Une grande tristesse me prit à la vue de ces ruines et de ces palais. Je passais des journées, assis sur des débris de colonnes, ne pensant à rien de précis, mais l'âme oppressée comme d'une montagne de choses vagues. Je regardais les moines aller et venir à travers ces grands monuments, comme les rats et les lézards entre les pierres du Colisée. Je n'osais pas, le soir, toucher à mon violon, comme si j'avais eu peur de voir la poussière s'agiter, les tombeaux s'ouvrir, et de faire danser les ombres.
Quant aux habitants du pays, ils me paraissaient semblables à ces gens endormis qui vont et qui viennent en rêvant. Je n'osais leur faire entendre les sons joyeux de mon instrument enchanté, de peur de les réveiller; car ils eussent alors rougi d'eux-mêmes devant les débris de l'ancienne Rome, et ils se seraient trouvés trop malheureux.
A Rome, comme partout, j'ai trouvé votre nom populaire, mais nulle part on ne vous a bien compris. On vous prend pour un bouffon, parce que sur les hauteurs sereines de la philosophie où vous vivez, vous avez le courage de rire de tout. Ainsi l'on m'a conté d'une manière bien ridicule votre première entrevue avec le saint-père…
—Oh! je sais parfaitement ce qu'ils disent, s'écria Rabelais; il y a du vrai, mais ils ne disent pas tout. Voici comment les choses se sont passées: le cardinal mon maître venait de baiser les pieds du pape, c'était mon tour. Je recule au lieu d'avancer:
—Eh bien, qu'est-ce donc, dit le pape?
—Très-saint-Père, lui dis-je en me prosternant, c'est qu'il est impossible que je sois traité avec autant d'honneur que le cardinal mon maître. Que puis-je faire lorsqu'il vous a baisé les pieds?
Toute la cour romaine se prit à rire; le pape lui-même avait souri gracieusement.
—Maître Rabelais, me dit-il, nous avons entendu parler de votre mérite et vous voulez que nous soyons à même d'apprécier votre esprit un peu satirique et malin. Nous comprenons votre embarras.
Mais, ajouta-t-il, qu'à cela ne tienne. Quand la grandeur commence en bas, il faut remonter pour descendre. Vous pouvez baiser notre anneau.
Le cardinal pinça les lèvres. Le soir, il ne m'adressa pas la parole. Je vis qu'il était blessé de la faveur que j'avais reçue en sa présence. Le lendemain, il me querella sous le plus faible prétexte; je le saluai alors profondément sans rien dire, et je revins en France sans argent, comme tu sais. Je t'ai raconté le reste. Le roi, plus tard, me réconcilia avec le cardinal, qui est resté mon protecteur et mon ami.
Or çà, maître Guilain, puisque nous voilà réunis, je ne veux plus que tu quittes mon presbytère, à moins que grande envie ne te prenne d'ailler ailleurs, car le règlement de ma maison est celui de l'abbaye de Thélème: «Fais ce que voudras.» Bien entendu aussi que je n'y reçois seulement que les personnes de bon vouloir. Je comprends que tu ne veuilles plus être appelé frère Lubin, ce nom-là t'a porté malheur. Il sent le froc, comme disait ta charmante ennemie; rassure-toi, je ne te parlerai plus d'elle ni des moines de la Basmette; mais tu dois avoir besoin de repos. Un dernier verre de ce vieux vin et rentrons, il commence à se faire tard.
Pendant qu'ils parlaient, en effet, la nuit était descendue, non pas toute noire, mais resplendissante d'étoiles. La lune blanchissait les pampres doucement agités par un vent frais et donnait aux grappes, naguère si bien dorées, la blancheur mate de l'argent, l'herbe devenait sombre et humide, un rossignol, caché dans un grand arbre voisin, préludait à la romance de toutes les nuits. Frère Jean se hâta de desservir et alluma la lampe dans la salle basse du presbytère. Rabelais se leva, et, la main appuyée sur l'épaule de Guilain, il se dirigea vers la maison.