VI
GUILAIN A LA COUR
Rabelais était parti depuis deux jours, quand Mme de Guise fit dire à Guilain de se tenir prêt à la suivre, et que le soir même il serait présenté au roi. Elle lui envoyait en môme temps un beau pourpoint de velours noir fait à sa taille ou à peu près, une fraise bien empesée, et tout ce qu'il fallait pour lui donner l'air d'un apprenti gentilhomme. Guilain sentit qu'il serait ridicule sous cet accoutrement; mais pouvait-il aller au Louvre vêtu en paysan? D'ailleurs, il ne voulait pas désobliger sa protectrice.
Il arriva au palais du roi, en marchant avec autant de précautions, pour ne pas chiffonner sa fraise, que s'il eût porté, comme saint Denis, sa tête dans ses mains; seulement sa tête, au lieu de ressembler à celle de saint Denis, figurait plutôt le chef de saint Jean-Baptiste au beau milieu d'un plat.
Il fut introduit suivant l'ordre qui en avait été donné aux gardes et aux huissiers; mais les valets ne purent se tenir de rire en le regardant passer.
Le roi était dans un de ses petits appartements; il avait autour de lui assez nombreuse compagnie de jeunes seigneurs et de belles dames. L'une de ces dames était la favorite du roi; elle était parée et semblait honorée comme si vraiment elle eût été la reine, et avait autour d'elle, non pas des dames d'honneur, mais des suivantes fort gorgiases et très-richement étoffées.
Guilain, qui dans sa vie avait peu fréquenté les dames du grand monde et celles qui servent aux hommes du grand monde, se trouva un peu décontenancé. Le rouge lui monta au visage. Cette timidité ne déplut pas; mais elle fit circuler les bons mots et les sourires.
—Ça, dit le roi, maître Guilain, on nous dit que vous êtes grand ménétrier, chansonnier bizarre et un peu sorcier par surcroît. Nous ne vous dénoncerons pas aux gens d'église, et vous allez nous montrer votre savoir-faire, car tel est notre bon plaisir.
—Sire, dit Guilain en s'inclinant… Puis s'arrêtant tout à coup, voici notre homme qui reste court, redresse la tête et pâlit en regardant d'un air tout effaré à l'une des extrémités de l'appartement.
C'est qu'un regard froid et perçant comme l'acier venait de l'atteindre en plein coeur. Une femme jeune encore, mais déjà fardée, belle, mais enlaidie par la haine; une femme blonde et mignonne, avec un regard de vipère dans deux magnifiques yeux bleus, lui avait dit de loin en le regardant:
—Je te reconnais.
Et lui aussi il venait de la reconnaître. C'était l'ingrate, c'était l'ambitieuse Marjolaine, devenue, non pas grande dame, mais suivante d'une grande dame, suivante un peu maîtresse au dire des médisants, car la grande dame avait un mari, et par beaucoup de complaisances achetait la paix du ménage.
A cette vue, tout se brouilla dans la tête du pauvre Guilain. Il n'aimait plus cette femme, mais il se souvenait de l'avoir ardemment aimée, et il voulait la croire honnête, laborieuse et repentante. Elle regrette, j'en suis sûr, le mal qu'elle m'a fait. Elle ne reviendra jamais, car elle est orgueilleuse et fière, mais elle voudrait me savoir heureux. Le bon Guilain en jugeait ainsi d'après son propre coeur.
—Remettez-vous, Guilain, dit le roi, et prenez votre violon; nous vous faisons grâce de la harangue.
Guilain avait oublié tout ce qu'il voulait chanter au roi. Il s'abandonna alors au hasard de l'inspiration, et accordant son instrument, il se mit à chanter sur un air triste et plaintif:
LE CRAPAUD
Doué, dit-on, de l'instinct prophétique,
Il est au monde inconnu de nous tous,
Un être affreux dont l'oeil est sympathique,
Le coeur aimant, les instincts purs et doux.
Ce roi proscrit d'un monde qui l'ignore,
C'est le crapaud… puisqu'il faut le nommer,
Triste animal que tout le monde abhorre,
Pauvre crapaud, permets-moi de t'aimer. (Bis)
Il est sans fiel, sans haine et sans défense
Et comme nous, créature de Dieu.
S'il est horrible à noire concurrence,
C'est que peut-être il nous ressemble un peu.
En vain la nuit sa plainte claire et tendre,
De son bon coeur cherche à nous informer,
Nos préjugés l'on maudit sans l'entendre…
Pauvre crapaud, permets-moi de t'aimer. (Bis)
Il se nourrit des vapeurs de la terre,
Dont il absorbe et détruit les poisons,
Aux colibris il ne l'ait point la guerre,
Contre la peste il défend nos maisons.
Mais, il ne rend ni la mort, ni la haine,
A nos enfants unis pour l'opprimer…
Martyr obscur de la justice humaine,
Pauvre crapaud, permets-moi de t'aimer. (Bis)
J'ai trop creusé ce que l'orgueil adore,
J'ai trop du monde éprouvé les faux dieux;
Pour ne pas croire aux vertus qu'on ignore,
Et pour douter de l'erreur de nos yeux.
J'ai de l'amour connu l'ingratitude,
Et sur un front que je n'ose nommer,
De la beauté j'ai vu la turpitude…
Pauvre crapaud, permets-moi de t'aimer. (Bis)
Qu'ont-ils besoin de moi, tous ceux qu'on aime;
Ils sont trop beaux pour ne pas être ingrats,
Je rends mon culte aux autels qu'on blasphème,
Et mon amour à ceux qu'on n'aime pas.
Tombeaux formés d'un marbre qui respire,
Des coeurs de femme ont l'air de s'animer,
Puis vous sentez le baiser du vampire!…
Pauvre crapaud, permets-moi de t'aimer. (Bis)
Ainsi qu'à toi l'on m'a jeté la pierre,
Sans me connaître et sans m'interroger;
Et bienveillant pour la nature entière,
Je serai mort sans savoir me venger.
Toi que du moins, malencontreux apôtre,
Je n'ai jamais tenté de réformer;
Quand tu devrais être ingrat comme un autre,
Pauvre crapaud, permets-moi de t'aimer. (Bis)
—Oh! l'affreux animal et l'affreuse chanson, dit la favorite du roi quand Guilain eut fini de chanter, il n'y a que les nécromants et les sorciers du sabbat qui puissent aimer les crapauds.
—Et il n'y a que les crapauds qui puissent les payer de retour, répondit fièrement marjolaine.
—Certes, dit un jeune gentilhomme en frisant sa moustache, Guilain s'y prend à rebours des autres sorciers, ceux-là ont, à ce qu'on assure, toujours sur eux quelque crapaud, mais il le cachent avec soin. Celui-ci n'a rien de plus pressé que de nous montrer le sien tout d'abord. Cela ne nous ragoùte guère.
—Un éclat de rire général accueillit cette plaisanterie.
—Ce ménétrier que je soupçonne d'être huguenot, dit tout bas un autre bel esprit parlant à l'oreille de son voisin, mais assez haut pour être entendu de tout le monde, ce ménétrier vient de dire que le crapaud est un roi proscrit, ou cela ne veut rien dire, ou il prétendrait insinuer par là que les rois sont des crapauds non proscrits. Ce qui serait une grande insolence et une grosse injure.
—Maître François Rabelais vient de nous jouer un tour de sa façon en nous servant ce beau ménétrier, dit une dame en pinçant les lèvres.
—Oh! pour cela, dit un autre à qui Marjolaine venait de parler à l'oreille, il faut s'attendre à tout de la part d'un homme qui, étant jeune, prenait la place de saint François et improvisait des mariages miraculeux.
—Madame, dit le roi, vous n'êtes pas clémente envers notre cher docteur
Rabelais. Les indulgences du saint-siége ont effacé toutes ses folies
de jeunesse. Ne parlons donc plus, s'il vous plaît, des scandales de la
Basmette et du mariage de frère Lubin.
—Guilain tressaillit à ce nom et se sentit prêt à se trouver mal. Il trouva cependant la force de dire, en s'adressant au roi:
—Sire, puisque Votre Majesté a entendu parler de frère Lubin, oserais-je la supplier de me dire ce qu'elle pense de son mariage?
—Je pense qu'une comédie sacrilége n'est pas un mariage, dit le roi.
Les couleurs revinrent rapidement sur le visage du ménétrier. Un éclair de joie brilla dans ses yeux. C'étaient les couleurs et la joie de la fièvre…
—Marjolaine, cria-t-il en s'adressant à son ennemie confondue, adieu pour jamais, nous sommes libres. J'aurai le droit désormais d'aimer quelque chose de mieux que les crapauds.
Puis saluant le roi, il reprit son violon et sortit comme un fou sans que personne songeât à lui disputer le passage.
VII
MALADIE ET MORT DE GUILAIN
En arrivant à sa chambrette, au presbytère de Meudon, Guilain se mit au lit avec la fièvre. Pendant toute la nuit il eut le délire. Il rêvait qu'il était sur un char de triomphe, à côté du roi, il jouait du violon et un peuple immense suivait le cortége en dansant; mais peu à peu le roi changeait de figure et de costume, le char de triomphe devenait un hideux tombereau: le roi était devenu le bourreau. Le tombereau était mené par un démon, qui ressemblait à Marjolaine, et la foule suivait en chantant et en dansant toujours.
Le paysage devenait sinistre et désolé, la route, au lieu d'arbres, avait des potences, le tombereau, enfin, s'embourbait et ne marchait plus. Guilain ne voyait plus ni le peuple, ni Marjolaine, ni le bourreau; il était tout seul et abandonné dans le désert de la mort. Tout à coup une femme venait à lui en lui tendant la main. Cette femme, il la reconnaissait: c'était la bonne et douce Violette; mais au moment où elle allait le sauver, une voix rude se faisait entendre et criait: «Allons! allons! madame, vous êtes mariée, ne vous amusez pas en chemin, allez soigner votre mari.» Guilain alors se réveillait en sursaut, tout tremblant et tout baigné de sueur.
Alors, il fut assiégé par les plus désolantes pensées; peut-être avait-il compromis son bienfaiteur, l'excellent curé de Meudon. Pouvait-il rester au presbytère? Oserait-il se montrer encore à l'église? Comment Mme de Guise allait-elle le regarder? Elle était présente lors de son affront à la cour, et n'avait pas dit une seule parole en sa faveur. Le roi sans doute ne lui pardonnerait pas d'avoir offensé la suivante de sa favorite, et voulût-il lui pardonner, comment, lui, Guilain, accepterait-il cette bienveillance? Ne croirait-on pas qu'il profite de la faveur de Marjolaine? Irait-il encore courir le monde? Rentrerait-il dans le cloître? Mais il eût préféré mille fois le tombeau. O Violette! Violette! pourquoi faut-il que vous soyez mariée? Il était donc bien seul au monde, perdu sans ressources, exilé de partout, comme le Juif errant, et il se prenait alors à rêver le tombeau, en le regardant au fond de sa pensée avec convoitise et amour.
Et puis il se prenait de grande pitié pour cette pauvre jeune femme qu'il avait tant aimée. Il la plaignait d'autant plus qu'il ne pouvait plus l'estimer. A l'amour éteint avait succédé une tendresse presque paternelle. Il eût voulu la sauver au péril de sa vie. Il eût voulu se jeter à ses pieds et lui demander pardon de tout le mal qu'elle lui avait fait. Mais il savait trop que ce mal-là est celui que les femmes pardonnent le moins.
Combien la nuit est longue lorsqu'on est travaillé par l'insomnie! Guilain pensa que, comme lui, le soleil était découragé et qu'il ne se lèverait plus.
—Sans doute, pensait-il, le soleil, trahi par la lune, qui l'aura renié et dédaigné à la face de toutes les étoiles, aura trouvé en s'arrachant le coeur le courage de lui dire: «Vous n'avez jamais été ma femme! vous n'êtes qu'une coureuse de nuit, qui avez rencontré ma lumière et l'avez reflétée par hasard, puis vous m'avez quitté dans l'espoir qu'une comète plus riche que moi vous éclabousserait d'or avec sa queue…» Oh! pauvre soleil, s'écria-t-il tout haut, que tu as dû souffrir en lui disant de si tristes choses!
Puis, Guilain, qui avait toujours la fièvre, se prit à faire une belle morale au soleil.
—Tu n'as jamais été un vrai flambeau du monde, lui disait-il, si tu te laisses éteindre pour une lune de plus ou de moins. Beau miracle, en effet, qu'un astre qui te fait les cornes, tantôt à droite, tantôt à gauche! une lune pâle et toujours malade, qui, pour toute noblesse, compte ses caprices par quartiers! Oh! soleil! soleil, mon ami, tu manques vraiment de caractère!
Puis, Guilain se leva, saisit son violon, ouvrit la fenêtre, et commença une musique inouïe. C'étaient des gerbes de lumière, c'était une mélodie à éblouir les oreilles, et, par sympathie, les yeux nyctalopes de Démogorgon. Bonnes gens, croirez-vous comme moi que l'orient en blanchit plus vite, et que les premiers petits nuages dorés de l'horizon se levèrent plus matin pour l'entendre? Bientôt des milliers d'oiseaux lui répondirent, et il ne s'interrompit que quand des voix humaines, se mêlant au concert des oiseaux, acclamèrent sous sa fenêtre, avec de nombreux applaudissements, le ménétrier de Meudon.
Guilain alors prêta l'oreille, non pas aux applaudissements, mais à la cloche de la paroisse qui tintait le glas de la mort.
Cependant le presbytère était envahi: Guilain ne put refuser d'ouvrir la porte. Il dut subir les compliments des autorités de Meudon qui n'avaient pas douté un instant de ses succès à la cour. Puis deux jeunes mariés se présentèrent, ils espéraient que Guilain, pour leur porter bonheur, ne se refuserait pas de conduire la noce à l'église.
—Allons, c'est bon, mariez-vous, s'écria Guilain, j'entends là-bas geindre la cloche, on croirait que l'église est en mal d'enterrement. Dieu soit loué, ce n'est qu'un mariage, la mort y gagnera plus tard. Allons, enfants, c'est vrai, je reviens de la cour et j'ai tant de joie et de bienveillance au coeur, que je voudrais marier tout le monde. Il me semble voir cette peinture qui est à Paris, dans le charnier des Innocents; la mort est en habit de fête et conduit le bal du genre humain, dansant de toutes ses jambes noueuses et décharnées, riant des dents jusqu'aux oreilles qu'elle n'a plus. Vite des rubans et des fleurs pour le chapeau du beau ménétrier, et en avant la danse macabre. Vrai Dieu! je veux qu'on m'enterre avec mon violon, pour que je le trouve à mon réveil dans la vallée de Josaphat. Quel bal je veux mener autour des tombes du genre humain qui seront alors en mal d'enfant et qui laisseront sortir des vivant à la place des morts qu'on avait cru y renfermer! Ah! bonnes gens, vous voilà tout interdits de ce qu'en ce jour de noce je vous ai parlé de la mort: vous ne savez donc pas que l'on donne le nom de mort à la gésine de l'humanité, au grand laboratoire de la vie? La mort, c'est à proprement parler, cette fontaine de Jouvence où l'on entre vieux et caduc et d'où l'on sort tout jeune, tout frais et tout rose. Quand le genre humain dépose ses morts dans le tombeau, il se marie avec la terre, alors la bonne épouse élabore dans son sein la vie nouvelle, elle gonfle de lait ses épis, elle remplit de jus ses raisins et le tout en dansant et pirouettant sur elle-même au milieu du bal des étoiles, au son de l'harmonie des sphères, à la lueur splendide du soleil. Tenez le voilà qui brille et qui nous invite à la danse! En marche, enfants, je tiens déjà mon violon. Écoutez….
Et Guilain se mit à jouer des choses tour à tour tristes et gaies, des pleurs à faire rire et des rires à faire pleurer…. c'était sa fièvre de la nuit qui passait dans son violon. Le cortège arriva ainsi devant l'église et dut traverser le cimetière où l'on achevait de rendre les derniers devoirs à un trépassé.
Ici les chroniqueurs de notre Guilain ont étrangement altéré la vérité de son histoire. Ils ont dit que l'enterrement et le mariage s'étaient rencontrés en allant à l'église, et qu'au coup d'archet du ménétrier de Meudon, le prêtre (c'était un curé du voisinage qui remplaçait Rabelais pendant son absence), le diacre (c'était frère Jean), les enfants de choeur, les fossoyeurs, les pleureuses, tout le convoi s'était mis à danser laissant là le pauvre corps se morfondre dans sa bière, il ne leur manquait plus que de faire monter Guilain sur cette bière comme sur un tonneau afin de mieux dominer le bal. La vérité est que le mort était enterré, que le clergé était rentré dans l'église et que les gens de l'enterrement sortaient du cimetière pour retourner chez eux lorsqu'ils rencontrèrent la noce conduite par Guilain. Comme ils étaient presque tous de la connaissance des nouveaux mariés, ils se joignirent à la noce, et comme aussi, rien ne prédispose si bien à la joie que la tristesse, on remarqua que le soir ils dansèrent plus joyeusement que tous les autres. Guilain, d'ailleurs, les y encouragea par une chanson qu'on nous a conservée et que voici:
L'AMOUR ET LA MORT
La mort pourchasse le jeune âge,
Et l'amour tend le traquenard:
La mort conduit le mariage,
C'est un ménétrier camard.
L'amour assemble les colombes,
Pour doubler la part du vautour,
Mais les fleurs naissent sur les tombes,
Et la mort couronne l'amour.
Dansez donc,
Trémoussez-vous donc.
Voici le roi du rigodon.
La mort est la grande moqueuse,
Elle rit de toutes ses dents,
Et vient de la jeunesse heureuse
Compter les baisers imprudents.
Mais cette imprudence est féconde,
Malgré les menaces du sort,
Les caresses peuplent le monde
Et l'amour se rit de la mort.
Dansez donc,
Trémoussez-vous donc,
Voici le roi du rigodon.
De ce crâne aux dents menaçantes,
Ne craignons pas l'affreux baiser;
Des têtes blondes et naissantes
Entre nous vont s'interposer.
La tête de mort qui sommeille,
Ouvre un matin ses blanches dents,
Et se change en verte corbeille,
D'où sortent des petits enfants.
Dansez donc,
Trémoussez-vous donc,
Voici le roi du rigodon.
Ils dansèrent en effet et se trémoussèrent tant et si bien que l'aurore surprit, dit-on, toute la noce encore en train. Le marié, plus d'une fois déjà, avait voulu persuader à la mariée qu'elle était fatiguée.—Non, encore une contredanse, disait celle-ci; et la voilà repartie, sautant, bondissant et tournant à se donner le vertige. Guilain lui-même jouait comme un fou, et personne ne remarquait qu'il avait les yeux fixes et qu'il était pâle comme un linge.
Tout à coup les cordes du violon firent entendre un grincement aigu semblable à un cri de douleur. Les bras du ménétrier se roidirent et il tomba à la renverse. Je laisse à juger des cris et de la confusion. Pendant l'esclandre, le marié et la mariée s'esquivèrent, et Guilain fut rapporté au presbytère, escorté de toute la noce.
Ce fut une consternation générale dans Meudon; mais les vieilles disaient tout bas qu'il était arrivé à l'échéance de son pacte et que les sorciers, tôt ou tard, devaient toujours finir par avoir le cou tordu.
Il commençait d'ailleurs à se répandre des bruits singuliers sur l'apparition de Guilain à la cour. La femme de chambre de Mme de Guise avait écouté aux portes, et suivant ce qu'elle avait cru bien comprendre, quand Guilain avait voulu jouer de son violon devant le roi, il était sorti de l'instrument un gros crapaud qui avait sauté sur une dame et l'avait fait évanouir. Le ménétrier avait alors disparu, sans qu'on pût savoir par quelle porte il était sorti. Tout cela était fort extraordinaire et donnait beaucoup à penser.
Frère Jean soignait Guilain à sa manière et voulait à toute force lui faire avaler une grande tasse de vin chaud. Mais les dents du malade étaient serrées et les extrémités commençaient à se refroidir. Frère Jean le brûlait sans pouvoir le réchauffer et buvait lui-même par désespoir tout le vin qu'il ne pouvait lui faire prendre. Il eût fallu un médecin; mais quand Rabelais était absent, il n'y en avait pas à Meudon. Guilain resta dix heures sans connaissance; il respirait à peine et son pouls ne battait presque pas, enfin on ne le sentit plus du tout. La respiration cessa, les traits prirent une pâleur de cire, les membres devinrent entièrement froids. Frère Jean lui rabattit le drap sur le visage, et joignant pieusement les mains sur le goulot d'une bouteille qu'il venait de vider jusqu'à la dernière goutte, se mit pesamment à genoux et commença le De profundis.
VIII
LA RÉSURRECTION
—Que fais-tu donc là, frère Jean, dit en entrant maître François qui arrivait de Touraine. Hé! qu'est-ce que je vois? Guilain, mon pauvre Guilain, mon ami Guilain serait mort! Le deuil me poursuit donc? Et de quoi me sert d'être un habile médecin, si tous les miens s'en vont sans que je puisse les arrêter? Or ça, frère Jean, cesse ta prière et lâche un peu cette bouteille; ouvre ces fenêtres, donne de l'air ici. De quoi Guilain est-il mort? Comment a-t-il été malade. Malheureux! tu as bu, tu ne sais que répondre; tu t'es enivré pendant que ce pauvre homme mourait!…
—C'est le chagrin! bredouilla frère Jean.
—Ôte-toi de là et va faire passer ton chagrin en dormant. Oh! mon pauvre, mon pauvre Lubin! car je puis bien maintenant l'appeler par son nom, moi qui l'ai connu si espiègle et si bien vivant à la Basmette!
—Venez, entrez, ma chère cousine, dit ensuite le curé de Meudon en allant ouvrir la porte. Vous êtes une courageuse femme et le spectacle de la mort ne vous fait pas peur. Venez prier près de ce pauvre enfant qui vous aimait. Oui, il vous aimait, et ne vous l'eût jamais dit, parce que vous étiez mariée. Il n'eût même jamais cherché à vous revoir. Oh! c'était un bon et noble coeur, et son amour, égaré d'abord, puis repoussé par une passion du premier âge, avait été définitivement ravi par vos sérieuses et durables qualités. Venez, vous qui êtes mère, les morts sont les nouveau-nés de la vie éternelle, et peut-être sentent-ils encore, du moins par l'affection survivante, les soins qu'on donne et les honneurs qu'on rend au berceau qu'ils viennent de quitter.
Alors une femme en deuil suivie d'un charmant jeune garçon entra dans la chambre mortuaire. Elle voulait renvoyer son fils, mais il la supplia du regard et il resta.
Cette femme c'était notre chère Violette; des années avaient passé sur sa tête sans changer la douce sérénité de son visage; la beauté de l'âme, qui fait le charme de la physionomie, avait remplacé sur sa noble figure les attraits fugitifs de la jeunesse.
—Pauvre Guilain, dit-elle en prenant la main du trépassé, pourquoi ne nous sommes-nous pas connus plus tôt? moi aussi je t'aurais aimé.
A cette douce parole, et à la pression de cette douce main, Rabelais, qui était auprès du lit, vit distinctement le prétendu mort trembler un peu.
—Il n'est pas mort, s'écria-t-il, chère Violette; ne soyez pas bienfaisante à moitié, penchez-vous sur lui, soufflez doucement sur son visage, mettez votre main sur sa poitrine: il vivra, je vous assure qu'il vivra!
Violette fit ce que Rabelais lui demandait; et combien il lui en coûta peu de le faire! Violette n'avait guère été épouse que de nom près de Jérôme Rabelais, et ne s'était décidée à l'épouser que pour régulariser la position de son enfant.
Enfin, Guilain respira et ouvrit faiblement les yeux: il allait les refermer lorsqu'il aperçut Violette, Violette penchée sur lui comme un bon ange, et réchauffant ses mains, à lui pauvre moribond, dans ses bonnes et charitables petites mains.
Affaibli par sa longue léthargie, Guilain croyait rêver, et rêvait à demi en effet. Il lui semblait qu'il revoyait une ancienne amie, et qu'après un cauchemar de passion coupable et agitée, il se retrouvait au sein de ses premières amours. Il croyait avoir aimé Violette la première, puis l'avoir quittée pour une indigne rivale qui l'avait trahi et assassiné. Violette, alors, était revenue pour lui sauver la vie; elle le pansait et le soignait en lui souriant comme une mère, et lui aussi il lui souriait en fondant en pleurs.
—Violette, s'écria-t-il enfin, vous me pardonnez! Vous êtes revenue. Vous m'avez guéri, je vais être à vous pour toujours… Mais, que dis-je? je rêvais. Oh! pardon! pardon, madame, voici la raison qui me revient, et je regrette mon délire, parce qu'alors j'osais vous dire: Je vous aime! Pourquoi ne m'avez-vous pas laissé mourir?
—Parce que je veux que vous soyez heureux Guilain; parce que je veux bien vous entendre dire que vous m'aimez.
—Mais vous êtes mariée, Violette?
—Je suis veuve, dit l'indulgente femme en baissant les yeux.
IX
LE GRAND PEUT-ÊTRE
Cinq ans après, dans la même saison, c'est-à-dire au déclin de l'automne, maître Guilain, Mme Violette, sa femme, et leur fils arrivaient en hâte de Touraine pour visiter leur cher parent malade, et le parent c'était notre illustre ami, le bon et savant Rabelais.
Aux premières atteintes du mal, on l'avait fait transporter de Meudon à Paris pour le mieux soigner. Mais il en savait plus à lui tout seul que tous les médecins ensemble, et il avait déclaré dès le commencement qu'il ne s'en relèverait pas.
Il avait fait de vive voix son testament:
—Je n'ai rien à moi, avait-il dit, car les biens d'un prêtre sont aux pauvres. Ce qu'il dépense pour son entretien, il le leur emprunte. Je leur dois donc beaucoup, et ne pouvant les payer, je leur abandonne du moins tout ce qui me reste.
C'est ce testament si chrétien qu'on a travesti, en lui faisant dire:
«Je n'ai rien, je dois beaucoup et je donne le reste aux pauvres.»
Oh! chers grands hommes populaires, lorsqu'il vous vient à la pensée quelque belle parole, ne la dites pas, écrivez-la, faites-la imprimer de votre vivant et corrigez deux fois les épreuves!
Une religieuse hospitalière était au chevet du malade; elle avait obtenu des supérieurs de son ordre la permission d'assister et de soigner monsieur le curé de Meudon.
Cette religieuse était soigneusement voilée, suivant la règle de son institut, et laissait à peine entrevoir le bas de son visage. On annonça le vicaire de Saint-Paul, qui apportait les derniers sacrements à son confrère, et bientôt entra un vieux prêtre, sec et vilain, qui, tenant en main un crucifix, s'approcha du lit d'un air furieux comme s'il eût voulu exorciser le diable.
—Me reconnaissez-vous? dit-il d'un ton tragique à maître François.
—Comment le ferais-je, si je ne vous ai jamais vu, dit le mourant.
—Je suis frère Paphnuce de la Basmette que vous avez fait mettre en prison.
—Eh! vraiment! dit Rabelais, je suis enchanté de vous voir, cela me rappelle des souvenirs de jeunesse. Seulement les miens sont plus fidèles que les vôtres, et, si je ne me trompe, c'est vous qui m'aviez fait mettre en prison et non pas moi qui vous y ai fait mettre.
—On m'y a mis à cause de vous et j'en suis sorti par miracle.
—Eh bien, mon frère, vous pourrez concourir un jour à la canonisation de M. le cardinal de Belley, car c'est lui qui a fait ce miracle-là.
—A votre recommandation, peut-être?
—Si cela est, dit maître François, vous me permettrez de n'en rien dire.
—Or, sus, mon frère, dit Paphnuce en raidissant le bras et en mettant le crucifix presque sur le visage de maître François, le temps est venu d'abjurer enfin vos impiétés et vos hérésies. Croyez-vous à la colère de Dieu? Croyez-vous aux supplices éternels de l'enfer? Reconnaissez-vous le Sauveur du monde?…
—Je le reconnais à sa monture, dit en souriant maître François.
—Sa monture? que voulez-vous dire? Est-ce à son crucifiement que vous pensez?
—Non, mais à son entrée dans Jérusalem.
—Il a le délire dit Paphnuce, d'une voix funèbre. Je suis venu trop tard. Eh bien, que la justice du ciel ait son cours, j'abandonne cet impénitent à lui-même.
—Adieu Paphnuce, dit Rabelais, vous m'excuserez, si je ne vous reconduis pas.
Le vicaire sorti, tout le monde s'agenouilla autour du lit, et frère
Jean n'y pouvant plus tenir, éclata en bruyants sanglots.
—Qu'est-ce que j'entends? dit Rabelais; fi, qu'il est laid le gros vilain pleurard! il est moins amusant que frère Paphnuce. Est-ce ainsi, lourdaud, que tu me réconfortes et que tu me réjouis l'esprit à l'instant de mon dernier passage? que ne prends-tu en main un flacon? que ne bois-tu à mon heureuse délivrance? crois-tu qu'il ne me serait pas meilleur, voir ta grosse face enluminée, rire à la bouteille, que se distiller tout en larmes?
—Parbleu, dit frère Jean en colère, laissez-moi pleurer tranquille, ce n'est pas pour votre compte que je pleure, mais pour le mien.
—Égoïste! dit maître François. Puis s'adressant à Guilain et à sa famille: Approchez, enfants, que je vous fasse mes adieux. Je ne me suis jamais indigné de rien; les méchants sont des maladroits, j'ai ri de leur sottise pour les en avertir, en ne les nommant pas, de peur de les fâcher et de les irriter. L'indulgence et la patience valent mieux que le zèle. Il ne faut pas aller, il faut faire venir; souvenez-vous de ma devise.
—Ainsi, cher maître, dit Guilain, vous pardonnez à tous vos ennemis?
—Pardonner! qui? moi? jamais! reprit Rabelais, en élevant la voix, puis plus doucement:
Eh! mon pauvre Guilain, à qui veux-tu que je pardonne? personne ne m'a jamais offensé; ceux qui ont mal fait contre moi, ne savaient ce qu'ils faisaient et souvent même croyaient bien faire. Je dois les en remercier; ils m'ont exercé à patience.
—Vous êtes sublime, dit Guilain.
—Et toi tu es bête de trouver cela sublime. Je vais supposer que tu te crois offensé par quelqu'un ou par quelqu'une et que tu ne lui pardonnes pas.
—Vous connaissez la quelqu'une, répondit Guilain, et vous savez bien que c'est elle qui ne me pardonnera jamais.
—Guilain, vous vous trompez, dit alors une voix de femme, qui fit tressaillir tout le monde. C'était la religieuse hospitalière, qui, jusque-là, était restée silencieuse au chevet du lit, priant et disant son chapelet. Alors elle releva son voile:
—Pardonnez à Marjolaine, comme elle vous pardonne, ajouta-t-elle.
Marjolaine est morte au monde et la soeur Marie priera pour vous.
Pas n'est besoin de dire que la soeur Marie c'était la pauvre
Marjolaine.
—Bénissez ma famille, madame, dit Guilain, en lui présentant Violette et son fils.
—C'est à notre bon pasteur de nous bénir tous dit soeur Marie en s'agenouillant.
—Enfants, dit Rabelais, je grondais frère Jean tout à l'heure, et voici que j'ai les larmes aux yeux. Mais, rassurez-vous; ce n'est pas de chagrin, c'est de joie. Je vous vois tous réunis en bonne amitié, vous êtes au nid de la pie, gardez bien ce que Dieu vous donne, c'est mon souhait et ma bénédiction dernière. Pour moi, je vais chercher LE GRAND PEUT-ÊTRE.
—Le grand peut-être, se récria Guilain! O mon maître, douteriez-vous en ce moment de l'immortalité de l'âme?
—On ne va pas chercher le néant, dit Rabelais, et quand je dis en m'en allant, que je vais chercher quelque chose, c'est que je compte bien survivre à mon pauvre corps. Mais qui peut être certain d'avance de ses destinées éternelles?
La vie, ici bas, me semble une école où nous apprenons à vivre; j'en conclus que nous devons vivre ailleurs. Ce ne sont ici qu'essais et jeux d'enfants. C'est une farce théâtrale qui précède le grand mystère… eh bien, mes enfants, à revoir ailleurs, et souvenez-vous un peu de moi.
Et maintenant:
TIREZ LE RIDEAU, LA FARCE EST JOUÉE.
FIN
TABLE
DÉDICACE PRÉFACE
PREMIÈRE PARTIE
LES ENSORCELÉS DE LA BASMETTE
I. La Basmette.
II. Maître François.
III. Marjolaine.
IV. La charité de frère Lubin.
V. La vigile de saint François.
VI. Le mariage miraculeux.
VII. Les juges sans jugement.
VIII. Le soir des noces.
IX. Le dernier chapitre et le plus court.
DEUXIÈME PARTIE
LES DIABLES DE LA DEVINIÈRE
I. Le cabaret de Lamproie.
II. Les patenôtres de frère Jean.
III. Le seigneur de la Devinière.
IV. L'ordonnance d'Alcofribas.
V. La quenouille de Pénélope.
VI. Les sentences d'Hypothadée.
VII. La vengeance du diable.
VIII. L'ancien et le nouveau testament.
IX. La dot de la dive bouteille.
TROISIÈME PARTIE
LE MÉNÉTRIER DE MEUDON
I. Une soirée au presbytère.
II. Le prône de Rabelais.
III. Le roi du rigodon.
IV. Chez madame de Guise.
V. Les ambitions de Guilain.
VI. Guilain à la Cour.
VII. Maladie et mort de Guilain.
VIII. La résurrection.
XI. Le grand peut-être.