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Le Témoin: 1914-1916 cover

Le Témoin: 1914-1916

Chapter 10: VIII. — Christophore
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About This Book

A sequence of lyrical poems charts a witness's meditation on war, mortality, and spiritual hope, moving through dusk and night scenes, meetings with a weary wanderer, and reflections on love, suffering, and national duty. Images alternate between intimate grief and public exhortation: conversations about fatigue and desire, invectives and calls to arms, portrayals of loss and mourning, and moments of serene idealism. The work blends biblical and classical allusions, seascapes and provincial landscapes, and combines personal elegy with collective testimony to examine courage, faith, and the search for unity amid upheaval.

VIII

Un nuage s’ouvrit, au zénith, lentement,
Par où nous souriait un peu du firmament ;
Puis la lune, en ce coin d’espace, parut toute,
Éclairant de pâleurs mon compagnon de route.
Ce vieillard, moins que moi lamentable, et moins las,
Et qui pourtant portait un monde, comme Atlas,
Ayant levé le front, parut grandir encore.
Je songeai : « Ce n’est point Atlas, c’est Christophore !
Il porte un souvenir plus lourd qu’un Christ-enfant,
Un dieu qu’on dit vaincu, mais qu’il croit triomphant ;
Vingt siècles de combats pour la croix ou contre elle… »
Il reprit, de sa voix calme et surnaturelle :
— « Je marche sans repos, pour être le Témoin.
Derrière moi, le jour où je partis est loin,
Plus loin peut-être encore est devant moi ma halte ;
Mais ma foi dans le jour qui m’est promis, m’exalte,
Et lorsque, par moments, les peuples plus heureux
Ont des princes moins durs ou moins de haine entre eux,
Alors, je sens venir la paix, et, comme une onde,
En mes veines courir la jeunesse du monde ;
Un jeune espoir joyeux marche avec mes pieds lents ;
Pour le monde et pour moi, qu’est-ce que deux mille ans ?
J’ai deux mille ans, j’ai vu Lutèce et les deux Rome,
Et les hommes mourir, mais vivre et grandir l’Homme,
Car l’Homme a la durée et chacun n’a qu’un jour.
Les générations font, chacune à son tour,
En criant vers le ciel, leur chemin vers l’abîme…
Or, tout mortel, n’ayant que sa minute infime,
Nomme ses moindres maux le comble des malheurs,
Et ne reconnaît pas si les temps sont meilleurs ;
Mais moi qui mesurai les horreurs de la vie
Sur la route au tombeau par vingt siècles suivie,
Moi qui raillai Jésus tombé sur le chemin,
Je sens mon cœur plus large et l’homme plus humain.
« Qui laisserait Jésus, à l’époque présente,
Cheminer sans secours sous la croix écrasante ?
Depuis l’heure où le grand crime fut accompli,
La croix n’est-elle pas un supplice aboli ?
Le juge, en condamnant, n’est-il pas moins sévère ?
Les fils du bon larron béni sur le Calvaire
Connaissent-ils encor l’in-pace ténébreux ?
Les engins de terreur, toujours dressés contre eux,
Coins et poires d’angoisse, et toutes les tortures ?
« La loi se fait clémente aux pires créatures ;
L’arbre infâme est en fleurs… L’ombre est douce, ô mon fils,
Qui sur nous et sur tous — tombe du crucifix. »